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Luc 1, 57-66.80

Je vous propose une analyse biblique avec les étapes suivantes: une étude de chaque mot grec du passage évangélique, suivie d'une analyse de la structure du récit et de son contexte, à laquelle s'ajoute une comparaison des passages parallèles ou semblables. À la fin de cette analyse et en guise de conclusion, je propose de résumer ce que l'évangéliste a voulu dire, et je termine avec des pistes d'actualisation.


Sommaire


 


  1. Traduction du texte grec (28e édition de Kurt Aland)

    Texte grecTexte grec translittéréTraduction littéraleTraduction en français courant
    57 Τῇ δὲ Ἐλισάβετ ἐπλήσθη ὁ χρόνος τοῦ τεκεῖν αὐτὴν καὶ ἐγέννησεν υἱόν. 57 Tē de Elisabet eplēsthē ho chronos tou tekein autēn kai egennēsen huion. 57 Puis, pour l’Élisabeth fut rempli le temps d’enfanter pour elle et elle engendra un fils.57 Puis arriva pour Élisabeth le temps d’accoucher, elle mit au monde un fils.
    58 καὶ ἤκουσαν οἱ περίοικοι καὶ οἱ συγγενεῖς αὐτῆς ὅτι ἐμεγάλυνεν κύριος τὸ ἔλεος αὐτοῦ μετʼ αὐτῆς καὶ συνέχαιρον αὐτῇ. 58 kai ēkousan hoi perioikoi kai hoi syngeneis autēs hoti emegalynen kyrios to eleos autou metʼ autēs kai synechairon autē. 58 Et ils entendirent les gens d'alentour et les parents d’elle que magnifia le Seigneur la miséricorde de lui après elle et ils se réjouissaient avec elle.58 Quand le voisinage et la parenté apprirent combien le Seigneur avait fait déborder sa compassion pour elle, ils se réjouirent avec elle.
    59 Καὶ ἐγένετο ἐν τῇ ἡμέρᾳ τῇ ὀγδόῃ ἦλθον περιτεμεῖν τὸ παιδίον καὶ ἐκάλουν αὐτὸ ἐπὶ τῷ ὀνόματι τοῦ πατρὸς αὐτοῦ Ζαχαρίαν. 59 Kai egeneto en tē hēmera tē ogdoē ēlthon peritemein to paidion kai ekaloun auto epi tō onomati tou patros autou Zacharian. 59 Et arriva au jour le huitième ils allèrent pour circoncire l’enfant et appelaient lui selon le nom du père de lui Zacharie.59 Le huitième jour, ils allèrent faire circoncire l’enfant et proposaient le nom du père : Zacharie.
    60 καὶ ἀποκριθεῖσα ἡ μήτηρ αὐτοῦ εἶπεν· οὐχί, ἀλλὰ κληθήσεται Ἰωάννης. 60 kai apokritheisa hē mētēr autou eipeno ouchi, alla klēthēsetai Iōannēs. 60 Et ayant répondu la mère de lui elle dit : non, mais il sera appelé Jean.60 Mais la mère intervint pour dire : « Absolument pas, il s’appellera Jean ».
    61 καὶ εἶπαν πρὸς αὐτὴν ὅτι οὐδείς ἐστιν ἐκ τῆς συγγενείας σου ὃς καλεῖται τῷ ὀνόματι τούτῳ. 61 kai eipan pros autēn hoti oudeis estin ek tēs syngeneias sou hos kaleitai tō onomati toutō. 61 Et ils dirent à elle que personne n’est de la parenté de toi qui s’appelle du nom celui-là.61 On lui répondit : « Mais personne dans la famille ne porte ce nom ».
    62 ἐνένευον δὲ τῷ πατρὶ αὐτοῦ τὸ τί ἂν θέλοι καλεῖσθαι αὐτό. 62 eneneuon de tō patri autou to ti an theloi kaleisthai auto. 62 Puis, ils faisaient des signes au père de lui [concernant] le quoi le cas échéant il souhaite qu’il soit appelé lui.62 Alors on faisait des signes au père pour connaître comment il souhaitait l’appeler.
    63 καὶ αἰτήσας πινακίδιον ἔγραψεν λέγων· Ἰωάννης ἐστὶν ὄνομα αὐτοῦ. καὶ ἐθαύμασαν πάντες. 63 kai aitēsas pinakidion egrapsen legōno Iōannēs estin onoma autou. kai ethaumasan pantes. 63 Et ayant demandé une tablette, il écrivit disant : Jean est nom de lui. Et ils s’étonnèrent tous.63 Après demandé une tablette, il écrivit : son nom est Jean. Tout le monde fut surpris.
    64 ἀνεῴχθη δὲ τὸ στόμα αὐτοῦ παραχρῆμα καὶ ἡ γλῶσσα αὐτοῦ, καὶ ἐλάλει εὐλογῶν τὸν θεόν. 64 aneōchthē de to stoma autou parachrēma kai hē glōssa autou, kai elalei eulogōn ton theon. 64 Puis, fut ouvert la bouche de lui immédiatement et la langue de lui, et il parlait louant le Dieu.64 Aussitôt sa bouche s’ouvrit et sa langue [se délia], et il se mit à louer Dieu.
    65 Καὶ ἐγένετο ἐπὶ πάντας φόβος τοὺς περιοικοῦντας αὐτούς, καὶ ἐν ὅλῃ τῇ ὀρεινῇ τῆς Ἰουδαίας διελαλεῖτο πάντα τὰ ῥήματα ταῦτα, 65 Kai egeneto epi pantas phobos tous perioikountas autous, kai en holē tē oreinē tēs Ioudaias dielaleito panta ta rhēmata tauta, 65 Et il arriva sur tous une peur les gens alentour d’eux, et dans l’entière région montagneuse de Judée il était discuté toutes les choses celles-là.65 Toutes les gens des alentours tombèrent dans un état de frémissement, et dans toute la région montagneuse de Judée on discutait de ces événements.
    66 καὶ ἔθεντο πάντες οἱ ἀκούσαντες ἐν τῇ καρδίᾳ αὐτῶν λέγοντες· τί ἄρα τὸ παιδίον τοῦτο ἔσται; καὶ γὰρ χεὶρ κυρίου ἦν μετʼ αὐτοῦ. 66 kai ethento pantes hoi akousantes en tē kardia autōn legonteso ti ara to paidion touto estai? kai gar cheir kyriou ēn metʼ autou. 66 Et ils se mirent tous les ayant entendu dans le coeur d’eux disant : quoi donc l’enfant celui-là il sera? Et car main du Seigneur était avec lui.66 Tous ceux qui apprirent la chose la gardèrent en mémoire et se demandaient : « Que deviendra cet enfant? » L’action de Dieu l’accompagnait.
    80 Τὸ δὲ παιδίον ηὔξανεν καὶ ἐκραταιοῦτο πνεύματι, καὶ ἦν ἐν ταῖς ἐρήμοις ἕως ἡμέρας ἀναδείξεως αὐτοῦ πρὸς τὸν Ἰσραήλ.80 To de paidion ēuxanen kai ekrataiouto pneumati, kai ēn en tais erēmois heōs hēmeras anadeixeōs autou pros ton Israēl. 80 Puis, l’enfant grandissait et il se fortifiait en esprit, et il était dans les régions désertiques jusqu’à ce que des jours de manifestation de lui en faveur d’Israël.80 L’enfant grandissait et le souffle de Dieu devenait plus fort en lui, pendant qu’il vivait dans les régions désertiques jusqu’au temps où il se fit connaître en Israël.

  1. Analyse verset par verset

    v. 57 Puis arriva pour Élisabeth le temps d’accoucher, elle mit au monde un fils.

    Littéralement: Puis, pour l’Élisabeth (Elisabet) fut rempli (eplēsthē) le temps (chronos) d’enfanter (tekein) pour elle et elle engendra (egennēsen) un fils (huion).

Elisabet (Élisabeth) On sait très peu de choses d’Élisabeth dont le nom n’apparaît que dans les récits de l’enfance de Luc dans tout le Nouveau Testament, et donc dans les évangiles : Mt = 0; Mc = 0; Lc = 9; Jn = 0; Ac = 0. Ailleurs, on ne le rencontre qu’en Exode 6, 23 : « Aaron épousa Elishéba, fille d’Amminadab, soeur de Nahshôn, et elle lui donna Nadab, Abihu, Eléazar et Itamar ». En hébreu, son nom se dit : Èlishèba’, et signifie : mon Dieu est plénitude ou accompli. Luc nous dit ceci sur Élisabeth :

  • Elle est une descendante du prêtre Aaron
  • Elle est l’épouse du prêtre Zacharie
  • Elle est juste, intègre et observe tous les commandements, donc elle est une juive exemplaire
  • Elle est une personne âgée
  • Elle est sans enfant, et donc considérée comme stérile, et cela lui fait honte
  • Quand elle fut enceinte, elle a caché sa situation pendant cinq mois
  • Elle est parente (syngenēs) de Marie, la mère de Jésus
  • Elle habite dans la région montagneuse de Judée, sans doute non loin du sanctuaire où son mari devait officier

Quelle est sa relation à Marie? Syngenēs, répond Luc. Que signifie ce mot grec? Il est composé de la préposition syn (avec, en compagnie de, en même temps que) et du verbe gennaō (engendrer, donner naissance). Il fait donc référence au fait d’être né en compagnie d’autres personnes, d’où la traduction habituelle : parent, famille pour rendre l’idée qu’on partage les mêmes origines, le même sang. Quand on parcourt la Bible pour vérifier ses diverses significations, on obtient le résultat suivant :

  1. Il désigne de manière très générale les proches, la famille élargie et apparaît souvent dans l’expression : parents et amis (22 fois dans la Bible)
    Mc 6, 4 : « Et Jésus leur disait: "Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, dans sa parenté (syngenēs) et dans sa maison." »
    L’exemple de Marc montre gradation du plus général au plus précis : d’abord la patrie, i.e. son pays, et à la fin la maison où logeaient non seulement le père et la mère et les enfants, mais parfois la belle-mère ou le beau-père; et entre ces deux extrêmes, la parenté où on peut deviner les oncles, les tantes, les cousins et les cousines

  2. Il désigne aussi ce qu’on peut appeler : le clan, i.e. la famille au sens large, incluant des liens de sang plus ou moins proches (3 fois dans la Bible)
    Lv 25, 45 : LXX « Comme aussi des fils des étrangers demeurant parmi vous : vous les achèterez d’eux et de leurs clans (syngenēs) qui seront sur votre terre, pour être votre propriété »

  3. Parfois le lien de parenté est précisé, si bien qu’il désigne la tante ou l’oncle (3 fois dans la Bible)
    Lv 18, 14 : LXX « Tu ne mettras pas à découvert la nudité du frère de ton père, et tu n’auras pas commerce avec sa femme ; car elle est ta tante (syngenēs) »

  4. Il peut aussi désigner ses propres compatriotes, qu’on pourrait appeler les gens de sa race (3 fois dans la Bible)
    Rm 9, 3 : « Car je souhaiterais d’être moi-même anathème, séparé du Christ, pour mes frères, ceux de ma race (syngenēs) selon la chair »

  5. Il arrive qu’on précise cette relation de sang, et alors il s’agit de son père ou de sa mère (2 fois dans la Bible)
    1 M 11, 31 : « Nous vous avons envoyé une copie de la lettre que nous avons écrite à Lasthénès, notre père (syngenēs), relativement à vous, afin que vous en fussiez informés »

  6. Enfin, il désigne de manière précise un frère (2 fois dans la Bible)
    2 M 11, 1 : « Très peu de temps après, Lysias, tuteur et parent (syngenēs) du roi, à la tête des affaires du royaume, très affecté par les derniers événements (voir 11, 22 : « Le roi Antiochus à son frère Lysias, salut ! ») »

Comme on peut le constater, syngenēs est un terme très flexible et c’est seulement le contexte qui permet de déterminer la signification que l’auteur entend lui donner. Qu’en est-il de Luc? Tout d’abord, il est celui qui l’utilise le plus dans tous le Nouveau Testament : Mt = 0; Mc = 1; Lc = 5; Jn = 1; Ac = 1; Rm = 4. Et la signification qu’il lui donne est très générale, la première que nous avons identifiée plus haut (1) :

  • « amis et proches (syngenēs) » se réjouissent avec Élisabeth (1, 58),
  • Joseph et Marie cherchent leur enfant perdu parmi leurs « parents (syngenēs) et connaissances » (2, 44),
  • dans sa parabole, Jésus demande de ne pas inviter à diner amis, frères ou parents (syngenēs) (14, 12),
  • et enfin, Jésus avertit ses disciples qu’ils seront livrés par leur père et mère, leurs frères et proches (syngenēs), ainsi que leurs amis (21, 16).

Ainsi, il ne s’agit pas du père ou de la mère, ni du frère et de la soeur; à cause des liens du sang, ils sont différents des « amis ». C’est dans ce contexte qu’il faut relire ce que Luc dit de la relation entre Élisabeth et Marie. Alors Élisabeth pourrait être une tante ou une cousine plus ou moins rapprochée; en raison de la différence d’âge, il serait difficile d’imaginer une nièce. Quoi qu’il en soit, il est difficile d’être plus précis.

Mais pourquoi Luc souligne-t-il ce tient de parenté entre Marie et Élisabeth? Il faut regarder tout le récit de l’enfance de Jésus pour trouver une réponse : cette parenté permet d’accentuer le parallèle entre l’événement Jésus et l’événement Jean-Baptiste; les deux « héros » ont une histoire similaire. En effet :

  • Les deux naissances sont annoncées par un ange (1, 5-25 || 1, 26-38)
  • À leur naissance, des visiteurs s’amènent (1, 57-58 || 2, 1-20)
  • Ils se font circoncire (1, 59 || 2, 21)
  • Ils sont l’objet d’un discours prophétique sur leur avenir (1, 68-79 || 2, 22-28)
  • Ils mènent tout d’abord une vie cachée (1, 80 || 2, 39-40)

Pour comprendre ce parallèle, il faut savoir que Jean-Baptiste représente l’Ancien Testament, et Jésus le Nouveau Testament. Et pour Luc, le passage de l’Ancien au Nouveau n’est pas une rupture, mais une continuité; le Nouveau plonge ses racines dans l'Ancien.

Textes avec Elisabet dans le Nouveau Testament

Textes avec syngenēs (parent) dans la Bible

eplēsthē (fut rempli) Le verbe pimplēmi, ici à l’aoriste indicatif passif, est tout à fait lucanien : Mt = 2; Mc = 0; Lc = 13; Jn = 0; Ac = 6; à part des évangiles-Actes, il est absent du reste du Nouveau Testament. Il signifie : remplir, rassasier, être rempli, être écoulé, gorger. Il est utilisé dans cinq circonstances différentes.

  • Pour indiquer qu’une personne agit sous l’inspiration de l’Esprit Saint qui oriente toutes sa vie; « être rempli » renvoie à la force qui anime la personne (8 fois) :
    Ac 4, 31 : « tous furent alors remplis (pimplēmi) du Saint Esprit et se mirent à annoncer la parole de Dieu avec assurance »

  • Il est associé au temps qui s’écoule, et quand le terme est atteint, la période est accomplie ou remplie (5 fois) :
    Lc 2, 22 : « Et lorsque furent accomplis (pimplēmi) les jours pour leur purification, selon la loi de Moïse, ils l’emmenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur »

  • Il exprime l’emprise que peuvent avoir les sentiments dans nos vies, et c’est alors l’image d’être plein ou rempli de joie, de colère, de peur, de haine (4 fois) :
    Lc 4, 28 : « Entendant cela, tous dans la synagogue furent remplis (pimplēmi) de fureur »

  • Il peut parfois avoir un sens simplement physique d’un contenant qu’on remplit (3 fois) :
    Lc 5, 7 : « Ils firent signe alors à leurs associés qui étaient dans l’autre barque de venir à leur aide. Ils vinrent, et l’on remplit (pimplēmi) les deux barques, au point qu’elles enfonçaient »

  • Enfin, il arrive que le verbe renvoie à un scenario qui se réalise ou s’accomplit, et donc arrive à terme (1 fois) :
    Lc 21, 22 : « car ce seront des jours de vengeance, où devra s’accomplir (pimplēmi) tout ce qui a été écrit »

Ici, dans la scène autour d’Élisabeth, ce verbe exprime le fait que sa grossesse arrive à terme : le neuf mois sont vus comme des étapes qui ont maintenant été complétées.

Textes avec pimplēmi dans le Nouveau Testament
chronos (temps) Le nom chronos est assez répondu dans les évangiles-Actes : Mt = 3; Mc = 2; Lc = 5; Jn = 3; Ac = 13; mais c’est Luc qui l’utilise le plus dans son évangile et ses Actes des Apôtres. Il possède deux grandes significations.

Il signifie d’abord une période de temps, le temps perçu comme un fluide qui s’écoule, un fluide qui a un début et une fin.

  • Jn 7, 33 : « Jésus dit alors: "Pour un peu de temps (chronos) encore je suis avec vous, et je m’en vais vers celui qui m’a envoyé. " »
  • Ac 14, 28 : « Ils demeurèrent ensuite assez longtemps (litt. une période de temps : chronos) avec les disciples »

Il signifie également un point dans le temps ou un moment précis, i.e. une date.

  • Mt 2, 7 : « Alors Hérode manda secrètement les mages, se fit préciser par eux le temps (chronos) de l’apparition de l’astre »
  • Et Jésus demanda au père: "Depuis quand (chronos) cela lui arrive-t-il?" - "Depuis son enfance, dit-il" »

Dans le récit sur Élisabeth, chronos désigne cette période de temps que constitue une grossesse et qui arrive à son terme.

Textes sur chronos dans les évangiles-Actes
tekein (enfanter) Tekein est le verbe tiktō à l’aoriste infinitif et signifie : enfanter, concevoir, créer. Il n’est pas très fréquent : Mt = 4; Mc = 0; Lc = 5; Jn = 1; Ac = 0. Sur ses dix occurrences dans les évangiles, sept servent à désigner la naissance de Jésus. Ici, nous avons la seule occurrence pour désigner la naissance de Jean-Baptiste. C’est donc une particularité tout à fait lucanienne.

Notons que ce verbe, dans la voix active (huit occurrences sur le total de dix), ne s’applique qu’à la femme : seule la femme conçoit ou enfante. Et quant aux deux occurrences à la voix passive, elles font référence à l’enfant qui est né. Bref, c’est un verbe lié exclusivement au rôle de la femme dans la naissance.

Textes sur le verbe tiktō dans les évangiles-Actes

egennēsen (elle engendra) Egennēsen est le verbe gennaō à l’aoriste indicatif actif et il signifie : engendrer, naître, venir à l’existence. Il est semblable au verbe tekein, mais beaucoup plus fréquent : Mt = 45; Mc = 1; Lc = 4; Jn = 18; Ac = 7; 1Jn = 10; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Malgré la similitude avec tekein, il n’est pas un synonyme; car il a un sens plus générique de venir à l’existence et n’a pas de relation avec le rôle de la femme. En effet, on l’utilise pour parler de l’homme qui engendre (Mt 1, 2 : « Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda et ses frère »).

Malgré les apparences, c’est Jean qui utilise le plus ce mot. Même si, selon les statistiques, Matthieu l’emploie 45 fois, sur ces 45 occurrences, 40 appartiennent à la généalogie du début de son évangile, ce qui laisse cinq occurrences pour le reste de son évangile. Ainsi, si on inclut sa première épitre, Jean a recours à ce verbe 28 fois. Sur ce total, dix-sept ont un sens spirituel, lié à l’être nouveau créé par l’Esprit de Dieu. Voici un exemple typique :

Jn 3, 3 : « Jésus lui répondit: "En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître (gennaō) d’en haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu." »

Dans ce verset, Luc se sert à la fois tekein, pour décrire le fait qu’Élisabeth accouche, et de gennaō pour décrire qu’un être est venu physiquement au monde. C’est un verbe qu’il utilise pratiquement uniquement dans son récit de l’enfance, et le seul autre emploi apparaît dans un sens négatif à la fin de l’évangile pour exprimer le souhait de ne pas naître dans les moments de détresse (Lc 23, 29).

Textes sur le verbe gennaō dans les évangiles-Actes-épitres johanniques
huios (un fils) Huion est l’accusatif singulier du nom masculin : huios (fils). Il est très fréquent dans les évangiles-Actes : Mt = 89; Mc = 35; Lc = 77; Jn = 55; Ac = 21; 1Jn = 22; 2Jn = 2; 3Jn = 0. Mais de ces 301 occurrences au total, 176 servent à désigner Jésus comme fils de Dieu ou fils de l’homme, soit plus de la moitié (58%). Néanmoins, si on enlève ce dernier cas de l’équation, nous nous retrouvons quand même avec 125 occurrences du mot « fils », à comparer aux 26 occurrences du mot « fille ». Il ne faut pas s’en surprendre dans une société patriarcale où seul l’homme a un statut social et où avoir un fils a une plus grande valeur que d’avoir une fille. Prenons toutefois conscience que dans les évangiles-Actes le terme huios peut revêtir plusieurs significations que j’ai regroupées en cinq catégories.

Signification biologique : il s’agit de l’enfant mâle engendré par des parents (71 fois : Mt = 18; Mc = 7; Lc = 26; Jn = 12; Ac = 8; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0). Exemples :

  • Lc 1, 13 : « (L’ange dit à Zacharie) ta femme Élisabeth t’enfantera un fils (huio), et tu l’appelleras du nom de Jean
  • Mc 6, 3 : « Celui-là n’est-il pas le charpentier, le fils (huio) de Marie, le frère de Jacques, de Joset, de Jude et de Simon? Et ses soeurs ne sont-elles pas ici chez nous?" Et ils étaient choqués à son sujet.

Signification spirituelle pour désigner l’être de Jésus : Jésus est le fils de Dieu ou il est le fils de l’homme (175 fois, dont 82 fois « fils de l’homme » : Mt = 49 (30 fois « fils de l’homme »); Mc = 22 (14 fois « fils de l’homme »); Lc = 37 (25 fois « fils de l’homme »); Jn = 40 (12 fois « fils de l’homme »); Ac = 3 (1 fois « fils de l’homme »); 1Jn = 22 (0 fois « fils de l’homme »); 2Jn = 2 (0 fois « fils de l’homme »); 3Jn = 0). Exemples :

  • Lc 1, 32 : « Il sera grand, et sera appelé fils (huio) du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père »
  • Mc 2, 10 : « Eh bien! pour que vous sachiez que le fils (huio) de l’homme a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre »

Appartenance à une lignée généalogique : on est fils d’un ancêtre selon l’arbre généalogique (19 fois : Mt = 10; Mc = 3; Lc = 4; Jn = 0; Ac = 2; 1Jn = 0 ; 2Jn = 0; 3Jn = 0). Exemples :

  • Mt 1, 1 : « Livre de la genèse de Jésus Christ, fils (huio) de David, fils (huio) d’Abraham »
  • Mt 1, 20 : « Alors qu’il avait formé ce dessein, voici que l’Ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit: "Joseph, fils (huio) de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ta femme: car ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint »

(Note : on a l’équivalent du côté féminin avec « fille » pouvant désigner une lignée généalogique : Lc 1, 5 « il (Zacharie) avait pour femme une fille (thygatēr) d’Aaron, dont le nom était Élisabeth »)

Appartenance à un groupe selon la race : c’est ainsi qu’on est fils d’un pays ou fils de l’humanité (14 fois : Mt = 3; Mc = 1; Lc = 5; Jn = 0; Ac = 5; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0). Exemples :

  • Lc 1, 16 : « et il ramènera de nombreux fils (huio) d’Israël au Seigneur, leur Dieu. »
  • Mc 3, 28 : « En vérité, je vous le dis, tout sera remis aux fils (huio) des hommes, les péchés et les blasphèmes tant qu’ils en auront proféré »

(Note : on a l’équivalent du côté féminin avec « fille » pouvant désigner l’appartenance à un groupe racial : Lc 23, 28 « Mais, se retournant vers elles, Jésus dit: " Filles (thygatēr) de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi! pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants! " »)

Appartenance à quelqu’un, à un groupe, ou adhésion à des valeurs : être fils désigne le fait d’être disciple d’un maître ou ami de quelqu’un ou d’une valeur qui identifie une personne ou un groupe (22 fois : Mt = 9; Mc = 2; Lc = 5; Jn = 3; Ac = 3; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0). Exemples :

  • Lc 10, 6 : « Et s’il y a là un fils (huio) de paix, votre paix ira reposer sur lui; sinon, elle vous reviendra. »
  • Mc 3, 17 : « puis Jacques, le fils de Zébédée, et Jean, le frère de Jacques, auxquels il donna le nom de Boanergès, c’est-à-dire fils (huio) du tonnerre »

Ici, au v. 57, le mot « fils » a bien sûr un sens biologique. Luc raconte la naissance d’un fils, ce qui est source de joie à un double titre : un enfant vient au monde alors qu’on n’en espérait plus, donc un enfant « miracle », et c’est un mâle. Dans les évangiles, seules deux naissances sont racontées : Jésus et Jean-Baptiste; Luc est le seul à inclure les deux naissances dans son récit, Matthieu n’ayant que celle de Jésus. Raconter la naissance de quelqu’un est une façon de le présenter comme un héro, anticipant dans cette naissance ce qu’il deviendra.

Textes avec le nom huios chez Luc
v. 58 Quand le voisinage et la parenté apprirent combien le Seigneur avait fait déborder sa compassion pour elle, ils se réjouirent avec elle.

Littéralement : Et ils entendirent (ēkousan) les gens d'alentour (perioikoi) et les parents (syngeneis) d’elle que magnifia (emegalynen) le Seigneur (kyrios) la miséricorde (eleos) de lui après elle et ils se réjouissaient (synechairon) avec elle.

ēkousan (ils entendirent) Ēkousan est le verbe akouō à l’aoriste indicatif 3e personne du pluriel. Littéralement, il signifie : écouter et, comme on peut l’imaginer pour tout mot de la vie courante, il est fréquent dans toute la Bible, et plus particulièrement dans les évangiles-Actes : Mt = 57; Mc = 41; Lc = 59; Jn = 54; Ac = 74; 1Jn = 10; 2Jn = 0; 3Jn = 1.

Chez Luc, on peut regrouper en trois catégories sa signification.

Écouter signifie entendre physiquement et personnellement quelque chose. Exemples :

  • Lc 1, 41 : « Et il advint, dès qu’Élisabeth eut entendu (akouō) la salutation de Marie, que l’enfant tressaillit dans son sein et Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint »
  • Lc 7, 22 : « Puis il répondit aux envoyés: "Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu (akouō) : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent (akouō), les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres »

Écouter signifie apprendre une nouvelle, entendre parler de quelque chose. Exemples :

  • Lc 4, 23 : « Et il leur dit: "A coup sûr, vous allez me citer ce dicton: Médecin, guéris-toi toi-même. Tout ce que nous avons appris (akouō) être arrivé à Capharnaüm, fais-le de même ici dans ta patrie." »
  • Lc 7, 3 : « Ayant entendu parler (akouō) de Jésus, il (Hérode) envoya vers lui quelques-uns des anciens des Juifs, pour le prier de venir sauver son esclave. »

Écouter signifie s’ouvrir à une parole et l’accueillir dans la foi. Exemples :

  • Lc 6, 47 : « Quiconque vient à moi, écoute (akouō) mes paroles et les met en pratique, je vais vous montrer à qui il est comparable. »
  • Lc 7, 29 : « Tout le peuple qui a écouté (akouō), et même les publicains, ont justifié Dieu en se faisant baptiser du baptême de Jean »

Ici, au v. 58, akouō signifie le fait d’entendre une nouvelle, d’apprendre par ouï-dire : la nouvelle concerne le fait qu’Élisabeth, ayant dépassé l’âge normal pour devenir mère, a mis au monde un enfant, un garçon. Pour Luc, il est important que les bonnes nouvelles se répandent afin que la communauté puisse célébrer autour d’elles; d’où chez lui l’importance de la parole.

Textes avec le verbe akouō chez Luc
perioikoi (voisins) Perioikoi est l’adjectif masculin pluriel de perioikos. Ce mot est formé de deux termes, d’abord la préposition peri (autour de) et oikos (maison). Il désigne ce qui est autour de chez soi; lorsqu’il s’agit de personnes humaines, on parlera de « voisins », lorsqu’il s’agit d’un lieu géographique, on parlera de « lieux environnants », « régions d’alentour », « banlieue ». Il est très rare dans la Bible, et ce passage de Luc présente le seul cas dans tout le Nouveau Testament.

Ici, au v. 58, on fait référence aux gens qui demeurent non loin de la résidence d’Élisabeth chez qui s’est répandue la bonne nouvelle. Cela présente le village comme une petite communauté.

Textes avec l'adjectif perioikos dans la Bible
syngeneis (parents) Syngeneis est l’adjectif masculin pluriel de syngenēs. Nous avons analysé plus tôt ce terme en disant qu’il fait référence au fait d’être né en compagnie d’autres personnes, d’où la traduction habituelle de « parenté ». Ici, le terme désigne la famille au sens large. Et comme Luc aime aller du général au particulier, il commence par le voisinage, avant de nommer la famille élargie parmi ceux qui se réjouissent de la bonne nouvelle. Textes avec syngenēs (parent) dans la Bible
emegalynen (il magnifia) Emegalynen est le verbe megalynō à l’aoriste indicatif actif, 3e personne du singulier. Il est formé à sa base de l’adjectif mega (grand). On le trouve rarement dans le Nouveau Testament, tout comme dans les évangiles-Actes : Mt = 1; Mc = 0; Lc = 2; Jn = 0; Ac = 3; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Il signifie fondamentalement : rendre grand. On peut rendre grande une réalité par la parole, d’où les diverses traductions : magnifier, louer, célébrer, glorifier, exalter. Par exemple :
  • Lc 1, 46 : « Marie dit alors: "Mon âme exalte (megalynō) le Seigneur" »
  • Ac 5, 13 : « et personne d’autre n’osait se joindre à eux, mais le peuple célébrait (megalynō) leurs louanges »

On peut aussi rendre grande la chose elle-même en l’agrandissant. Par exemple :

  • Mt 23, 5 : « En tout ils agissent pour se faire remarquer des hommes. C’est ainsi qu’ils font bien larges leurs phylactères et allongent (megalynō) leurs franges.
  • 2 Co 10, 15 : « Nous ne nous glorifions pas hors de mesure, au moyen des labeurs d’autrui; et nous avons l’espoir, avec les progrès en vous de votre foi, de nous agrandir (megalynō) de plus en plus en vous selon notre règle à nous »

Ici au v. 58, Luc met l’accent sur la grandeur de l’intervention amoureuse de Dieu, donc sur la grandeur de son action : rendre féconde une femme qui ne l’était pas jusqu’ici. On notera que dans l’antiquité l’infécondité était la responsabilité de la femme, jamais celle de l’homme. Pour Luc, la miséricorde de Dieu est toujours à l’oeuvre, mais le fait qu’Élisabeth a pu enfanter un garçon l’a rendue plus manifeste, plus éclatante.

Textes avec le verbe megalynō dans le Nouveau Testament
kyrios (seigneur)
Pour une analyse du mot kyrios, on se réfèrera au Glossaire. En quelques mots, le substantif masculin kyrios désigne en grec classique « celui qui est maître de, qui a autorité », c’est-à-dire le maître, le maître de maison, le représentant légal, le tuteur. C’est par la Septante, cette traduction grecque de l’Ancien Testament hébreu, qu’il a fait son entrée dans la Bible. C’est le mot que les traducteurs ont choisi pour traduire le tétragramme YHWH, le nom propre de Dieu, qu’un Juif pieux évitait de prononcer : « Abram répondit: "Mon Seigneur (héb. ʾ ădōnāy; grec despota) Yahvé (héb. yhwh; grec kyrie), à quoi saurai-je que je le posséderai?" » (Gn 15, 8). C’est ainsi qu’un mot grec, désignant seulement un maître qui a autorité, en est venu à désigner Dieu. Les premiers chrétiens de culture hellénique ont relu la Septante à la lumière de leur foi en Jésus ressuscité, si bien que non seulement kyrios est devenu le terme pour désigner Dieu, mais aussi celui pour désigner Jésus, en particulier sous l’influence du Psaume 110, 1 : « Le Seigneur (héb. yhwh; grec kyrios) a dit à mon Seigneur (héb. ʾ ădōnāy; grec kyriō): Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que j’aie fait de tes ennemis l’escabeau de tes pieds »; dans ce psaume, le nom kyrios est attribué à la fois à Dieu et au messie, et pour les premiers chrétiens, il pouvait donc désigner à la fois Dieu et Jésus.

Qu’en est-il de Luc? Comme il est le plus grec des évangélistes, on ne sera pas surpris d’apprendre qu’il est celui qui utilise le plus le terme kyrios : Mt = 80; Mc = 18; Lc = 104; Jn = 52; Ac = 106; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0; comme il est à la fois l’auteur d’un évangile et des Actes, cela signifie qu’il emploie au total 210 fois ce terme. Mais quand on regarde d’un peu plus près son évangile, on se rend compte que le mot revêt cinq significations différentes.

Kyrios désigne Dieu (37 fois, dont 25 fois dans son récit de l’enfance). Par exemple :

  • 1, 6 : « Tous deux (Zacharie et Élisabeth) étaient justes devant Dieu, et ils suivaient, irréprochables, tous les commandements et observances du Seigneur (kyrios) »
  • 19, 38 : « Ils disaient: "Béni soit celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur (kyrios)! Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux!" »

Kyrios désigne Jésus lui-même (40 fois, dont 13 fois sous la plume de Luc comme narrateur, 11 fois dans la bouche des disciples). Par exemple :

  • 7, 13 : « En la voyant, le Seigneur (kyrios) eut pitié d’elle et lui dit: "Ne pleure pas." »
  • 9, 54 : « Ce que voyant, les disciples Jacques et Jean dirent: " Seigneur (kyrios), veux-tu que nous ordonnions au feu de descendre du ciel et de les consumer?" »

Kyrios désigne un maître, par exemple le maître de maison (24 fois, souvent dans les paraboles de Jésus). Par exemple :

  • 12, 37 : « Heureux ces serviteurs que le maître (kyrios) en arrivant trouvera en train de veiller! En vérité, je vous le dis, il se ceindra, les fera mettre à table et, passant de l’un à l’autre, il les servira »
  • 20, 13 : « Le maître (kyrios) de la vigne se dit alors: Que faire? Je vais envoyer mon fils bien-aimé; peut-être respecteront-ils celui-là »

Kyrios désigne le messie (2 fois, lors de la citation du Psaume 110)

  • 20, 42 : « C’est David lui-même en effet qui dit, au livre des Psaumes: Le Seigneur a dit à mon Seigneur (kyrios) : Siège à ma droite »
  • 20, 44 : « David donc l’appelle Seigneur (kyrios); comment alors est-il son fils?" »

Kyrios est un adjectif signifiant : "être maître de" (1 fois).

  • 6, 5 : « Et il leur disait: "Le Fils de l’homme est maître du (kyrios) sabbat." »

Cette analyse ne serait pas complète si on ne se posait pas aussi la question : dans l’évangile de Luc, qui utilise quelle signification du mot? Voici le tableau qu’on peut en tirer : la première colonne présente l’auteur qui utilise kyrios. Les autres colonnes renvoie aux diverses significations du mot.

Source\ Pour désignerAutreMaîtreDieuJésus
Disciples00011
Écriture2080
Jésus12314
Narrateur011413
Personnages001412

Voici quelques observations sur ce tableau.
  • Dans la bouche des disciples, kyrios désigne toujours Jésus : on peut y voir deux raisons, d’abord Luc tient à mettre dans leur bouche l’expression même de la foi chrétienne, ensuite le terme fait aussi référence au « maître » que suit un disciple;
  • Chez les divers personnages qui entrent en scène dans l’évangile, on peut comprendre que kyrios désigne avant tout Dieu, selon la foi juive traditionnelle, comme Marie qui se dit la « servante du Seigneur », mais il désigne aussi Jésus, et dans ces occasions là, la signification varie selon le contexte : il peut parfois simplement exprimer le respect des convenances (10, 40 : « Intervenant, elle dit: "Seigneur, cela ne te fait rien que ma soeur me laisse servir toute seule? Dis-lui donc de m’aider" », tout comme aujourd’hui on emploie le terme « monsieur », qui est justement la contraction de « mon seigneur), mais il peut aussi contenir parfois une note de foi envers un maître (15, 22 : « Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David »);
  • Comme narrateur, Luc nous étonne un peu. Quand il emploie kyrios pour désigner Dieu, il se conforme à la foi juive traditionnelle, et son récit de l’enfance qui veut faire la jonction entre l’Ancien et le Nouveau Testament nous présente un portrait très cohérent. Par contre, il semble tergiverser dans sa façon de désigner Jésus, employant habituellement son nom comme sujet de l’action, mais à plusieurs reprises l’appelant kyrios (7, 13 : « En la voyant, le Seigneur eut pitié d’elle... »; 10, 1 : « Après cela, le Seigneur désigna 72 autres et les envoya deux par deux... »; 10, 39 : « Celle-ci avait une soeur appelée Marie, qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur »; etc.); c’est comme si Luc oubliait son rôle de narrateur neutre pour devenir le catéchète qui s’adresse à une communauté chrétienne qui comprend parfaitement ce langage;
  • Dans la bouche de Jésus, kyrios désigne avant tout le « maître » d’un domaine dans ses paraboles qui nous donnent un écho de la vie sociale de l’époque. Mais à une occasion, lors d’une prière, le mot désigne Dieu : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre... » (10, 21). Toutefois, c’est tout à fait curieux de l’entendre se désigner lui-même comme kyrios : « Et si quelqu’un vous demande: Pourquoi le détachez-vous? Vous direz ceci: C’est que le Seigneur en a besoin." » (19, 31; voir aussi 6, 46; 13, 25); Luc trahit son langage chrétien.

Ici au v. 58, c’est sous la plume de Luc le narrateur que kyrios apparaît, et il désigne Dieu selon les termes de la foi juive traditionnelle. Pour Luc, les débuts de la foi chrétienne s’enracinent dans ce qu’il y a de meilleur dans la tradition juive.

Textes avec kyrios chez Luc
eleos (miséricorde)
Eleos est un nom neutre qui signifie : miséricorde, pitié, compassion. Autant ce mot est très fréquent dans l’Ancien Testament (tout près de 350 occurrences), autant on le rencontre peu souvent dans les évangiles-Actes : Mt = 3; Mc = 0; Lc = 6; Jn = 0; Ac = 0; 1Jn = 0; 2Jn = 1; 3Jn = 0. Et sur les six occurrences de Luc, cinq appartiennent aux récits de l’enfance. Qu’est-ce à dire?

Eleos est le terme choisi par la Septante pour traduire l’hébreu ḥēsēd. Qu’est-ce que cette ḥēsēd? Il ne s’agit pas avant tout d’un sentiment, mais d’une action : on fait la ḥēsēd (d’ailleurs, le mot est souvent accompagné du verbe ’asah, faire). Il s’agit de faire du bien aux autres, en particulier ceux qui sont dans le besoin, et le mot est souvent traduit par « faveur » : « Alors, quand Dieu m’a fait errer loin de ma famille, je (Abraham) lui ai dit: Voici la faveur (ḥēsēd) que tu me feras: partout où nous arriverons, dis de moi que je suis ton frère" » (Gn 20, 13). Un bon roi est celui qui fait la ḥēsēd : « Piété (ḥēsēd) et fidélité montent la garde près du roi; sur la piété (ḥēsēd) est fondé le trône » (Pr 20, 28). Bien sûr, la ḥēsēd est aussi un attribut de Dieu, et qui est célébrée à travers la liturgie des psaumes : « Mais toi, Seigneur, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, plein d’amour (ḥēsēd) et de vérité (ʾemet)» (Ps 86, 15). La ḥēsēd est souvent associée, comme ici, à la vérité, i.e. à ce qui est solide et authentique, qui ne peut décevoir; car Dieu demeure fidèle à son alliance et interviendra toujours en faveur de son peuple. Voilà une conviction profonde de la foi juive.

Dans les évangiles, seuls Luc et Matthieu font référence à la ḥēsēd à travers le mot grec eleos. Ils conservent l’idée d’une action en faveur des autres, surtout de ceux dans le besoin. Chez Luc, il apparaît dans le récit du bon Samaritain qui vient au secours d’un homme gravement blessé par les brigands, alors que Jésus pose la question sur lequel des hommes, entre le prêtre, le lévite et le Samaritain, s’est montré le prochain de l’homme blessé :

  • 10, 37 : « Il dit: "Celui-là qui a exercé la miséricorde (eleos) envers lui." Et Jésus lui dit: "Va, et toi aussi, fais de même." »

Chez Matthieu on retrouve une idée semblable alors que Jésus multiplie les reproches à l’égard des Pharisiens qui se spécialisent dans les choses religieuses :

  • 9, 13 : « Allez donc apprendre ce que signifie: C’est la miséricorde (eleos) que je veux, et non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs" »

Mais dans le récit de l’enfance de Luc où apparaissent cinq des six occurrences de eleos, le ton est différent : on retrouve l’atmosphère liturgique des Psaumes où on chante la miséricorde de Dieu : Marie la chante (1, 50.54), l’entourage d’Élisabeth la chante (1, 58), Zacharie la chante (1, 72.78). Dans l’Ancien Testament, parler de la ḥēsēd c’est parler de l’action de Dieu en faveur de son peuple, par fidélité à son alliance. Pour Luc, l’événement Jean-Baptiste est en continuité avec la ḥēsēd de Dieu dans l’Ancien Testament, et cette action en faveur de son peuple aura son point culminant en Jésus; Jean-Baptiste est un maillon essentiel de cette chaîne d’actions.

Textes avec le nom eleos dans le Nouveau Testament
synechairon (ils se réjouissaient)
Synechairon est le verbe synchairō à l’imparfait de la 3e personne pluriel. Ce verbe est formé de la préposition syn (avec, en compagnie de) et du verbe chairō (se réjouir). C’est donc l’idée de se réjouir avec d’autres, de partager sa joie, bref de se réjouir communautairement. Comme le verbe est à l’imparfait, signifiant que l’action n’est pas terminée, c’est alors une joie qui se prolonge. Ce verbe est très rare dans toute la Bible (8 occurrences), et dans les évangiles il ne se retrouve que chez Luc : Mt = 0; Mc = 0; Lc = 3; Jn = 0; Ac = 0; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. L’idée d’une réjouissance communautaire est bien traduite par Luc dans les deux paraboles où quelqu’un perd quelque chose d’important, une brebis (15, 6), ou l’argent d’un jour de salaire (15, 9), puis invite tout l’entourage à partager sa joie. Pour sa part, Paul a cette image du corps avec plusieurs membres, et si un membre est à l’honneur, cette joie se reflète sur tous les membres (2Co 12, 26). Ainsi, pour Luc, la joie d’Élisabeth n’est pas une joie personnelle, mais une joie qui rejoint toute la communauté : la naissance de Jean-Baptiste a un impact sur toute la communauté, et donc la joie devient communautaire.

Mais il y a plus. Quand Luc rédige cette scène, il a probablement en tête l’histoire de Sara, l’épouse d’Abraham, qui était avancée en âge et stérile (Gn 21, 1-7). Or, selon ce qu’écrit la Septante, le Seigneur visita Sara qui devint enceinte et conçut un fils qu’Abraham appela : Isaac. Après sa circoncision, Sara s’écria : « Le Seigneur m’a causé un doux rire ; quiconque l’apprendra se réjouira (synchairō) avec moi » (Gn 21, 6). Élisabeth est la nouvelle Sara, et comme Sara fut l’instrument de Dieu pour la réalisation de sa promesse d’une alliance et d’une longue lignée, ainsi Élisabeth sera l’instrument de Dieu dans cette nouvelle alliance. Il ne s’agit plus d’une joie personnelle, mais d’une joie universelle.

Textes avec synchairō dans la Bible
v. 59 Le huitième jour, ils allèrent faire circoncire l’enfant et proposaient le nom du père : Zacharie.

Littéralement : Et arriva (egeneto) au jour (hēmera) le huitième (ogdoē) ils allèrent (ēlthon) pour circoncire (peritemein) l’enfant (paidion) et appelaient (ekaloun) lui selon le nom (onomati) du père (patros) de lui Zacharie (Zacharian).

egeneto (il arriva) Egeneto est le verbe ginomai à l’aoriste moyen et signifie : arriver, advenir, survenir, devenir, venir à l’existence, apparaître. Il est aussi fréquent en grec que les verbes avoir et être en français : Mt = 76; Mc = 54; Lc = 132; Jn = 50; Ac = 110; 1Jn = 1; 2Jn = 1; 3Jn = 1. Comme on peut le constater, Luc en est le plus grand utilisateur, 242 fois si on inclut les Actes des Apôtres. Et ici on a la forme de l’aoriste moyen : egeneto. Or, il est le plus grand utilisateur de cette forme : Mt = 13; Mc = 18; Lc = 61; Jn = 17; Ac = 55; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Ainsi, chez Luc c’est un total de 116 occurrences si on inclut les Actes des Apôtres. C’est trop fréquent pour ne pas y reconnaître un trait de son style. Cela lui permet très souvent d’introduire un fait, un événement, un récit, tout comme les bons conteurs d’histoire aiment commencer avec : « Il était une fois ».

Textes avec le verbe ginomai chez Luc
hēmera (jour) Hēmera est le nom féminin hēmera au datif singulier. Il signifie : jour, et comme le mot français, il est très commun dans les évangiles-Actes : Mt = 42; Mc = 25; Lc = 80; Jn = 30; Ac = 86; 1Jn = 1; 2Jn = 0; 3Jn = 0, et tout particulièrement chez Luc. Toutefois, derrière sa banalité, il sert à traduire des réalités différentes. C’est ainsi que chez Luc on peut définir cinq réalités différentes que désigne le mot « jour ».

La journée qui a 24 heures, ou quantité spécifique de journées. Par exemple :

  • 1, 23 : « Et il advint, quand ses jours (hēmera) de service furent accomplis, qu’il s’en retourna chez lui »
  • 2, 44 : « Le croyant dans la caravane, ils firent une journée (hēmera) de chemin, puis ils se mirent à le rechercher parmi leurs parents et connaissances »

Un moment ou date spécifique, souvent dans l’avenir. Par exemple :

  • 1, 20 : « Et voici que tu vas être réduit au silence et sans pouvoir parler jusqu’au jour (hēmera) où ces choses arriveront, parce que tu n’as pas cru à mes paroles, lesquelles s’accompliront en leur temps »
  • 10, 12 : « Je vous dis que pour Sodome, en ce jour (hēmera)-là, il y aura moins de rigueur que pour cette ville-là »

Une époque ou une période du passé (toujours au pluriel). Par exemple :

  • 1, 5 : « Il y eut aux jours (hēmera) d’Hérode, roi de Judée, un prêtre du nom de Zacharie, de la classe d’Abia, et il avait pour femme une descendante d’Aaron, dont le nom était Elisabeth »
  • 17, 28 : « De même, comme il advint aux jours (hēmera) de Lot: on mangeait, on buvait, on achetait, on vendait, on plantait, on bâtissait »

Le jour par rapport à la nuit. Par exemple :

  • 6, 13 : « Lorsqu’il fit jour (hēmera), il appela ses disciples et il en choisit douze, qu’il nomma apôtres »
  • 9, 12 : « Le jour (hēmera) commença à baisser. S’approchant, les Douze lui dirent: "Renvoie la foule, afin qu’ils aillent dans les villages et fermes d’alentour pour y trouver logis et provisions, car nous sommes ici dans un endroit désert »

Renvoie aux années d’une vie, ou à l’âge d’une personne. Par exemple :

  • 1, 7 : « Mais ils n’avaient pas d’enfant, parce qu’Elisabeth était stérile et que tous deux étaient avancés en âge (hēmera; litt. : en jours).
  • 1, 75 : « en sainteté et justice devant lui, tout au long de nos jours (hēmera) »

Ici, au v. 59, Luc fait référence à une date ou moment spécifique, celui où doit avoir lieu la circoncision.

Textes avec le nom hēmera chez Luc
ogdoē (huitième) Ogdoē est l’adjectif numéral ogdoos au féminin datif singulier, s’accordant avec « jour ». Seul Luc l’utilise dans les évangiles-Actes : Mt = 0; Mc = 0; Lc = 1; Jn = 0; Ac = 1; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0, et à chaque fois en référence au huitième jour où un Juif devait faire circoncire son enfant mâle. En effet, c’était pour un Juif une obligation légale, comme l’explicite Lévitique 12, 1-4 :
Le Seigneur adressa la parole à Moïse : « Parle aux fils d’Israël : Si une femme enceinte accouche d’un garçon, elle est impure pendant sept jours, aussi longtemps que lors de son indisposition menstruelle. Le huitième jour, on circoncit le prépuce de l’enfant ; ensuite, pendant trente-trois jours, elle attend la purification de son sang ; elle ne touche aucune chose sainte et ne se rend pas au sanctuaire jusqu’à ce que s’achève son temps de purification.

Zacharie et Élisabeth suivent ainsi leur tradition religieuse. Luc est le seul évangéliste à insister sur cet environnement de Jésus, car cela correspond à son plan : la foi chrétienne s’enracine dans la tradition juive.

Textes avec l'adjectif numéral ogdoos dans le Nouveau Testament
ēlthon (ils allèrent) Ēlthon est le verbe erchomai à l’aoriste indicatif, 3e personne du pluriel. Il signifie : venir, arriver, aller, paraître, et est aussi courant en grec que son équivalent en français : Mt = 113; Mc = 86; Lc = 99; Jn = 155; Ac = 50; 1Jn = 3; 2Jn = 2; 3Jn = 2. Et cela est normal dans un récit où il y a de l’action : les personnages vont et viennent. Par exemple, Jean-Baptiste « va » dans toute la région proclamer son baptême de conversion, les gens « viennent » à lui, Jésus « va » à la synagogue, et on lui demande ce qu’il « vient » faire, Jésus donne la raison pour laquelle il « est venu », etc.

Ici, au v. 59, Zacharie et Élisabeth « vont » faire circoncire leur enfant. Où vont-ils? Luc ne le dit pas. D’après Genèse 21, 4 le père pouvait circoncire son enfant (« Abraham circoncit son fils Isaac, quand il eut huit jours, comme Dieu lui avait ordonné »); mais rien n’indique ici que Zacharie a circoncis son fils, et cela n’explique pas le fait qu’ils doivent se déplacer. D’après Exode 4, 25 la mère pouvait exceptionnellement circoncire son fils (« Cippora prit un silex, coupa le prépuce de son fils et elle en toucha ses pieds. Et elle dit: "Tu es pour moi un époux de sang." »; mais comme nous l’avons observé pour le père, rien n’indique que ce soit le cas ici. D’après 1 Maccabées 1, 61 la circoncision était pratiquée par un médecin (« (on mit à mort les femmes qui avaient fait circoncire leur enfant) avec leurs nourrissons pendus à leur cou, exécutant aussi leurs proches et ceux qui avaient opéré la circoncision »). Comme on situe la composition de 1 Maccabées vers l’an 100 avant notre ère, on peut penser que ce sont les mêmes pratiques qui existaient plus tard, lors de la naissance de Jean-Baptiste et Jésus : c’est le médecin du village qui procédait à la circoncision des enfants mâles.

Textes avec le verbe erchomai chez Luc
peritemein (circoncire) Peritemein est le verbe peritemnō à l’aoriste de l’infinitif. Il est composé de la préposition peri (autour de) et du verbe temnō (couper) : c’est l’ablation du prépuce, i.e. circoncire. Il semble que nous sommes devant une coutume antique reliée au rite d’initiation sexuelle : la circoncision permettait à l’organe mâle d’être adapté à sa nouvelle fonction (voir L. Monloubou – F.M. Du But, Dictionnaire biblique universel. Paris-Québec : Desclée – Anne Sigier, 1984, p. 122-123). Elle était pratiquée par les Égyptiens, les Édomites, les Ammonites, les Moabites et les Israélites, mais non par les Assyriens, les Chaldéens ou les Philistins (voir Xavier Léon-Dufour, Dictionnaire du Nouveau Testament. Paris : Seuil, 1975, p. 168-169).

C’est probablement lors de leur arrivée en Canaan que les Israélites ont adopté cette pratique et qu’ils l’ont attribué au patriarche Abraham. Mais cette pratique a pris une dimension religieuse : « Vous ferez circoncire la chair de votre prépuce, et ce sera le signe de l’alliance entre moi et vous » (Gn 17, 11); dans l’alliance qu’il propose, Dieu promet à Abraham une postérité féconde et tout le pays de Canaan. C’est probablement lors de exil à Babylone (6e s. avant l’ère moderne) que la circoncision a revêtu une si grande importance, leur permettant de se distinguer de tous les autres peuples qui les entouraient.

Dans les évangiles, seuls Luc et Jean mentionnent soit le verbe « circoncire » (peritemnō) : Mt = 0; Mc = 0; Lc = 2; Jn = 1; Ac = 5; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0, soit le nom « circoncision » (peritomē) : Mt = 0; Mc = 0; Lc = 0; Jn = 2; Ac = 3; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Mais les perspectives de Luc et Jean sont totalement différentes : Luc présente de manière positive la circoncision de Jean-Baptiste et de Jésus le huitième jour comme un geste de fidélité à la tradition juive, tandis que Jean insère la référence à la circoncision dans un contexte de controverse nous présentant un Jésus qui dénonce l’hypocrisie des Pharisiens, ces gens qui reprochent à Jésus de guérir le jour du sabbat alors qu’eux-mêmes pratiquent la circoncision le jour du sabbat.

Pourquoi Luc a-t-il tenu à mettre en valeur la circoncision? Il aurait pu raconter la naissance de Jean-Baptiste et de Jésus sans qu’il soit nécessaire de mentionner leur circoncision? N’oublions pas que la rédaction finale de son évangile se situe autour des années 80 ou 85 de notre ère, au moment où la poussière sur le conflit autour de la circoncision des chrétiens est retombée. On relira les épitres de Paul (voir les textes sur « circoncire » et « circoncision » ci-contre) sur le combat qu’il a mené pour empêcher que les païens se convertissant à la foi chrétienne soit obligés de se faire circoncire. On relira les Actes des Apôtres et la décision prise à Jérusalem (vers 51/52 de notre ère) sur le sujet. Luc, lui-même un non-Juif, connaissait très bien ce débat. Alors pourquoi a-t-il tenu à dire que Jean-Baptiste et Jésus furent circoncis?

La réponse se situe probablement à deux niveaux. D’une part, comme le débat s’est apaisé au moment de la rédaction de son évangile, évoquer la circoncision ne suscite plus la même charge émotive et on peut regarder cet élément de la tradition juive avec un regard serein. D’autre part, et c’est probablement le point le plus important, la foi chrétienne plante ses racines au coeur de ce qu’il y a de meilleur dans la tradition juive : Jésus était un Juif, Jean-Baptiste était un Juif, et s’il brosse un portrait parallèle de Jésus et Jean-Baptiste, c’est sa façon d’arrimer la source de la bonne nouvelle à un digne représentant de la tradition juive; la circoncision est en quelque sorte un point d’arrimage. N’oublions pas : l’Ancien et le Nouveau Testament ne sont pas en opposition, mais en harmonie pour Luc.

Textes avec le verbe peritemnō dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom peritomē dans le Nouveau Testament

paidion (enfant)
Paidion est l’accusatif neutre de paidion. Il signifie enfant ou petit enfant, et plus précisément, selon Hérodote (rapporté par Henry George Liddell, Robert Scott, A Greek-English Lexicon), c’est l’enfant jusqu’à sept ans. Il apparaît surtout dans les récits de l’enfance de Luc et Matthieu : Mt = 18; Mc = 12; Lc = 13; Jn = 3; Ac = 0; 1Jn = 2; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Nous avons déjà analysé l’enfant dans le Nouveau Testament dans notre glossaire, et on s’y réfèrera. Qu’il nous suffise d’en résumer les points principaux.

Dans le Nouveau Testament, il y a six termes grecs pour désigner l’enfant au sens général, sans allusion au sexe de l’enfant : teknon (enfant) et son diminutif teknion (petit enfant), pais (enfant) et son diminutif paidion (petit enfant), nēpios (plus jeune) et brephos (nourrisson); les mots « fils » (huios) ou « fille » (thygatēr) sont écartés, car ils désignent un sexe particulier.

Si on considère la chronologie de l’enfance qui va de la naissance jusqu’à l’âge de 13 ans, au moment du bar mitzwah (fils de la Loi), où l’enfant en devenant soumis à la Loi, passe à l’âge adulte, les six termes pointent vers un moment spécifique. Cette enfance se divise en deux parties, paidion, qui désigne l’enfant de moins de 7 ans, et pais, qui désigne l’enfant de 7 à 13 ans. Nēpios est le bébé au tout début de sa phase paidion, tout comme brephos d’ailleurs, mais ce dernier peut inclure l’embryon dans le sein maternel. Quant au terme teknon, le plus fréquent dans le Nouveau Testament, c’est l’enfant sans aucune connotation d’âge. Et teknion, son diminutif, concerne un adulte à qui on veut exprimer son affection et son attachement, comme en français lorsqu’on dit Ti-Jean, Ti-Louis, ou Loulou.

Chez Luc, sur les 13 occurrences du mot paidion, plus de la moitié se situent dans le récit de l’enfance et désignent les bébés naissants que sont Jean-Baptiste et Jésus. Telle semble être la définition du mot chez Luc, puisque lorsqu’il raconte l’escapade du jeune Jésus au temple pour discuter avec les maîtres, il ne parle plus de paidion, mais de pais (2, 43); quelle âge devait-il avoir alors, sept ou huit an? En dehors des récits de l’enfance, la seule autre occurrence qui lui est propre se trouve dans la parabole de l’ami inopportun en 11, 7 (« et que de l’intérieur l’autre réponde: Ne me cause pas de tracas; maintenant la porte est fermée, et mes enfants (paidion) et moi sommes au lit; je ne puis me lever pour t’en donner »; quel âge ont ces enfants au lit? Impossible de le dire, mais probablement très jeunes. Dans le reste de son évangile, les occurrences de paidion proviennent soit de la source Q (7, 32 : « Ils ressemblent à ces gamins (paidion) qui sont assis sur une place et s’interpellent les uns les autres »), soit des récits de Marc (9, 47-48; 18, 16-17), et donc ne peuvent être versées au dossier de Luc.

De manière semblable à Luc, Matthieu concentre la moitié des occurrences de paidion dans son récit de l’enfance de Jésus; en effet, le mot désigne Jésus jusque vers l’âge de deux ans. Les seules autres occurrences qui lui sont propres concernent la conclusion des deux multiplications des pains (14, 21 : « Or ceux qui mangèrent étaient environ 5.000 hommes, sans compter les femmes et les enfants (paidion); voir aussi 15, 38); Matthieu mentionne donc des gens qui n’ont pas de statut social, i.e. les femmes et les enfants, mais comment expliquer la présence d’enfants dans cette scène sinon qu’ils étaient encore inséparables de leur mère.

Marc nous apporte une tout autre perspective. Le mot paidion apparaît dans trois scènes : ressuscitation de la fille de Jaïre (5, 35-43) que Marc appelle paidion, même si elle a 12 ans, le récit de la Syrophénicienne (7, 24-30) où celle-ci mentionne à Jésus que les petits chiens sous la table mangent les miettes des enfants (paidion), des enfants qu’on peut imaginer avoir deux ou trois ans, et celle où on amène à Jésus des enfants pour qu’il leur touche mais qui indispose les disciples (10, 13-15), des enfants qui, selon la version de Luc (18, 15), son des bébés (brephos).

Jean appartient à une classe à part avec ses trois scènes : dans celle du centurion royal (4, 46-54, les serviteurs parlent de son fils avec le mot pais, donc un enfant d’au moins 7 ans, mais le père parle de son fils avec le mot paidion, peut-être pour mettre l’accent sur l’affection pour son fils; dans celle où Jésus utilise l’analogie de la femme en train d’accoucher (16, 21), paidion désigne clairement l’enfant naissant; dans la finale de l’évangile, paidion est dans la bouche de Jésus pour interpeller ses disciples (21, 5), une expression d’affection à leur égard.

Que conclure? Pour Luc, paidion désigne des bébés dans leurs premiers mois de naissance, pour Matthieu les enfants dans leurs premières années, et pour Marc il n’y a rien de systématique : paidion désigne en règle générale des enfants très jeunes, mais couvre aussi un enfant de douze ans. Jean rejoint Luc et Matthieu dans sa terminologie, mais devient unique en employant paidion pour décrire toute la tendresse et l’affection du maître pour ses disciples adultes. Un mot sur la source Q dont nous avons un seul exemple : « Ils ressemblent à ces gamins (paidion) qui sont assis sur une place et s’interpellent les uns les autres » (Lc 7, 32 || Mt 11, 16); ces « gamins » ne sont pas encore en mesure d’accompagner papa dans son travail quotidien comme il était habituel à l’époque, et donc sont encore à l’âge de s’amuser avec d’autres enfants sur la place publique, et donc devaient avoir entre 4 et 7 ans. Que ce soit Luc, Matthieu, Marc ou Jean, tous présentent une image positive de paidion, que ce soit sous les traits de Jésus ou Jean-Baptiste, ou d’un être cher dont on veut la guérison, ou de disciples pour qui on nourrit une grande affection.

Textes avec le nom paidion dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom pais dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom teknon dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom teknion dans le Nouveau Testament

Textes avec l'adjectif nēpios dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom brephos dans le Nouveau Testament

ekaloun (ils appelaient) Ekaloun est le verbe kaleō à l’imparfait de l’indicatif actif, 3e personne du pluriel. Luc y recourt de manière régulière et fréquente : Mt = 26; Mc = 4; Lc = 43; Jn = 2; Ac = 18; 1Jn = 1; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Il possède deux grandes significations :
  1. recevoir un nom, être appelé du nom de, donner un nom (plus des 2/3 des occurrences dans les évangiles-Actes)
  2. convoquer quelqu’un, l’appeler, le convier ou l’inviter (très souvent à un repas festif)

Chez Luc, la signification de nommer quelqu’un ou un lieu domine largement, surtout dans son récit de l’enfance, et c’est le cas ici. Mais qui est le sujet du verbe « nommer » au v. 59? Remarquons que le verbe est à l’imparfait « ils appelaient », et donc que ce n’est pas une action terminée : c’est plutôt une proposition. Mais quels sont ceux qui font cette proposition? Spontanément, on serait porté à dire : les parents. Mais Zacharie est muet, et la mère au verset suivant sera en désaccord avec la proposition. Il ne peut donc s’agir des parents. D’après le contexte, on peut penser que la proposition proviendrait du voisinage et de la parenté, ces derniers étant les sujets du verset précédent. Cette proposition suivrait la coutume d’appeler l’aîné en fonction du nom du père.

Pourquoi Luc nous fait-il un tel récit où s’opposent deux noms à donner au Baptiste? Rappelons-nous la scène de la rencontre de Zacharie avec l’ange du Seigneur dans le temple : c’est l’ange qui propose le nom de Jean (1, 13), un nom qui signifie : Yahvé fait grâce. Alors en insistant pour dire que le Baptiste ne portera pas le nom du père, mais celui qui vient de Dieu, Luc se trouve à affirmer que Jean aura une mission spéciale qui ne vient pas des hommes.

Textes avec le verbe kaleō chez Luc
onomati (nom) Onomati est le neutre génitif de onoma et signifie : nom. Il est évidemment très fréquent dans les évangiles-Actes : Mt = 23; Mc = 15; Lc = 34; Jn = 25; Ac = 58; 1Jn = 3; 2Jn = 0; 3Jn = 2. Tout comme pour kaleō, Luc utilise ce mot plus que tous les autres, et dans son évangile il aime particulièrement introduire le nom de ses personnages avec « du nom de ».

Dans le Judaïsme en général, et les évangiles-Actes en particulier, onoma joue deux rôles.

  1. Il sert à introduire le nom d’une personne ou d’un lieu. Quelques exemples :
    • Lc 19, 2 : « Et voici un homme appelé du nom (onoma) de Zachée; c’était un chef de publicains, et qui était riche »
    • Lc 24, 13 : « Et voici que, ce même jour, deux d’entre eux faisaient route vers un village du nom (onoma) d’Emmaüs, distant de Jérusalem de 60 stades »

  2. Il désigne aussi la personne elle-même, ce qui constitue son être : « mon nom » est l’équivalent de « moi » ou « ma personne », « ton nom » est l’équivalent de « toi » ou « ta personne », et « son nom » est l’équivalent de « lui » ou « sa personne ». Quelques exemples :
    • Lc 21, 7 : « et vous serez haïs de tous à cause de mon nom (onoma) »
    • Jn 17, 6 : « J’ai manifesté ton nom (onoma) aux hommes, que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi et tu me les as donnés et ils ont gardé ta parole
    • Ac 3, 16 : « Et par la foi en son nom (onoma), à cet homme que vous voyez et connaissez, ce nom (onoma) même a rendu la force, et c’est la foi en lui qui, devant vous tous, l’a rétabli en pleine santé »

    Dans l’antiquité, le nom avait une grande importance, car il révélait en partie l’identité d’une personne. Et changer de nom exprimait un changement d’identité et de mission. Par exemple, quand Yahvé fait alliance avec celui qui s’appelait jusque là Abram (en araméen : « le père est élevé »), il lui dit : « Et l’on ne t’appellera plus Abram, mais ton nom sera Abraham, car je te fais père d’une multitude de nation » (Gn 17, 5); ainsi le nom est changé de « père est élevé » à « père d’une multitude », pour désigner la nouvelle vocation d’Abram. De même dans le Nouveau Testament, nous avons cette scène en Jean 1, 42 : « Jésus regarda Simon et dit: "Tu es Simon, le fils de Jean; tu t’appelleras Céphas" - ce qui veut dire Pierre" »; et c’est ainsi que le disciple Simon est devenu Pierre pour exprimer sa nouvelle vocation. Bref, le nom qu’on donnera au nouveau-né d’Élisabeth est important, car il exprimera ce qu’il sera.

Textes avec le nom onoma chez Luc
patros (père) Patros est le génitif singulier du nom neutre patēr; il joue le rôle de complément de nom de « nom », i.e. on voulait donner à l’enfant le nom du père. Comme on s’en doute, le nom « père » est très fréquent dans les évangiles-Actes : Mt = 62; Mc = 18; Lc = 53; Jn = 130; Ac = 34; 1Jn = 14; 2Jn = 4; 3Jn = 0.

Tout comme en français, il peut revêtir diverses significations, du père biologique au père spirituel. Quand on parcourt les évangiles-Actes, on peut regrouper ces diverses significations en quatre catégories.

  1. C’est d’abord le père biologique d’un enfant. Quelques exemples :
    • Lc 1, 67 : « Et Zacharie, son (de Jean-Baptiste) père (patēr), fut rempli d’Esprit Saint et se mit à prophétiser »
    • Lc 2, 48 : « A sa (Jésus) vue, ils furent saisis d’émotion, et sa mère lui dit: "Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela? Vois! ton père (patēr) et moi, nous te cherchons, angoissés." »

  2. Il a aussi une signification religieuse pour désigner Dieu, utilisant l’analogie du père biologique. Quelques exemples :
    • Lc 2, 49 : « Et il leur dit: "Pourquoi donc me cherchiez-vous? Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père (patēr)?" »
    • Lc 6, 36 : « Montrez-vous compatissants, comme votre Père (patēr) est compatissant »

  3. Il désigne le ou les ancêtres selon la généalogie ou la race. Quelques exemples :
    • Lc 1, 32 : « Il (Jésus) sera grand, et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père (patēr) »
    • Lc 1, 72 : « Ainsi fait-il miséricorde à nos pères (patēr), ainsi se souvient-il de son alliance sainte »

  4. Enfin, l’évangéliste peut l’utiliser pour désigner le chef spirituel ou l’autorité d’un groupe particulier. Quelques exemples.
    • Lc 6, 26 : « Malheur, lorsque tous les hommes diront du bien de vous! C’est de cette manière, en effet, que leurs pères (patēr) traitaient les faux prophètes »
    • Lc 11, 47 : « Malheur à vous (les légistes), parce que vous bâtissez les tombeaux des prophètes, et ce sont vos pères (patēr) qui les ont tués! »

Chez Luc, sur les 53 occurrences de patēr, plus de la moitié (27 occurrences) désignent le père biologique, et dans la majorité des cas (23 occurrences) ce sont des références qui lui sont uniques; c’est donc dire son importance.

Il vaut la peine de faire ressortir l’image du père qui se dégage de son évangile.

  • Rappelons d’abord que dans la société juive, le père était le chef de famille, et une maison était la maison du père; nous sommes dans une société patriarcale. Et il est habituel que la décision du nom pour le nouveau-né revienne au père, d’où la demande de notre verset 59 adressée au père.

  • Mais tout d’abord, Luc tient à rééquilibrer les choses en faisant jouer un aussi grand rôle à la mère, tout d’abord avec Élisabeth qui intervient la première pour dire quel sera le nom de son fils, puis avec Marie qui reçoit la révélation de l’ange sur le nom de son nouveau-né.

  • Ensuite, l’image du père qu’il met en lumière est celui d’un être plein de tendresse et de compassion :

    • Dans le récit de guérison d’un enfant épileptique, l’enfant unique d’un père (9, 37-42), Luc termine cette scène en écrivant : « Jésus remit l’enfant à son père », tout comme il avait écrit en conclusion de la scène de la ressuscitation du fils de la veuve de Naïm : « Et Jésus remit l’enfant à sa mère » (7, 15); le père tout comme la mère ont la même attention pour leur enfant, le même amour, et l’attitude du Jésus de Luc est la même

    • Mais c’est surtout la parabole traditionnellement appelée de l’enfant prodigue (15, 11-32), mais qui est en fait la parabole du père et de ses deux fils qui est la présentation la plus claire du père chez Luc : un homme qui aime ses enfants, qui est patient, qui pardonne, qui partage tout, le reflet de ce qu’est Dieu comme père

  • Dès lors, quand Luc présente Dieu sous les traits d’un père, c’est l’être compatissant, aimant, plein de tendresse et généreux qui domine. Quelques exemples :
    • Lc 6, 36 : « Montrez-vous compatissants, comme votre Père est compatissant »
    • Lc 12, 32 : « Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père s’est complu à vous donner le Royaume »
    • Lc 22, 29 : « et moi je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi »

C’est dans ce cadre qu’il faut situer le père de Jean-Baptiste. Tout d’abord, dans la naissance de Jean-Baptiste, il partage la vedette avec Élisabeth, et il apparaît d’abord comme un homme de peu de foi qui demande une garantie dans la promesse de l’ange Gabriel. Mais par la suite, c’est lui qui « officialisera » le nom de son nouveau-né, même si la mère avait déjà décidé de lui donner le nom de Jean, et c’est lui qui fera la prière finale de gratitude, l’équivalent du « magnificat » de Marie.

Textes avec le nom patēr chez Luc
Zacharian (Zacharie) Zacharian est le nom masculin Zacharias à l’accusatif, car il est l’objet de l’action du verbe « appeler » : on veut appeler Zacharie le nouveau-né. Il s’agit d’un nom hébreu : zĕkaryâ, formé de deux mots, zĕkar, dérivé du verbe zākar (se souvenir), et du nom divin (Yahvé), et donc signifie : Yahvé se souvient. Dans tout le Nouveau Testament, seul Luc mentionne ce Zacharie, de la classe sacerdotale d’Abia, père de Jean-Baptiste et époux d’Élisabeth. Un autre Zacharie est mentionné par la source Q (Lc 11, 51 || Mt 23, 35), que reprennent Matthieu et Luc, ce Zacharie, fils du prêtre Yehoyada, dont parle 2 Chroniques 24, 17-22, que le roi Joas (9e s. avant l’ère moderne) fit lapider pour avoir reproché au peuple d’être retourné au culte des pieux sacrés; un copiste de la version de Matthieu a probablement associé par erreur ce Zacharie avec le fils de Barachie, l’un des douze petits prophètes. Textes avec le nom Zacharias dans le Nouveau Testament
v. 60 Mais la mère intervint pour dire : « Absolument pas, il s’appellera Jean ».

Littéralement : Et ayant répondu (apokritheisa) la mère (mētēr) de lui elle dit (eipen) : non (ouchi), mais il sera appelé Jean (Iōannēs).

apokritheisa (ayant répondu) Apokritheisa est le verbe apokrinomai au participe aoriste, nominatif féminin singulier. Il est formé de la préposition apo (à partir de) et du verbe krinō (décider, choisir, juger, interpréter), et donc signifie littéralement : prendre une décision ou émettre un jugement à partir de ce qui a été dit, d’où « répondre ». Il est extrêmement fréquent dans les évangiles-Actes : Mt = 55; Mc = 30; Lc = 46; Jn = 78; Ac = 20; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Mais ce qui est remarquable dans les évangiles, c’est de retrouver l’expression stéréotypée : « répondre et dire », le premier souvent au participe et le dernier exprimé par le verbe legō (dire) ou phēmi (déclarer), par exemple : « Mais ayant répondu, il (Jésus) dit » (Mt 15, 24). Les chiffres parlent d’eux-mêmes : Mt = 50; Mc = 19; Lc = 40; Jn = 32.

Comme le montrent ces chiffres, Luc aime cette structure qui fait partie de son style, si bien que lorsqu’il reprend des scènes de Marc, il se permet d’ajouter cette structure de phrase. Donnons quelques exemples :

Exemple 1 (contexte : accusation de blasphème par les scribes et pharisiens)

  • Mc 2, 8 : « Et aussitôt Jésus, se rendant compte dans son esprit qu’ils raisonnent ainsi en eux-mêmes, leur dit : "Pourquoi raisonnez-vous ainsi dans vos coeurs?" «
  • Lc 5, 22 : « Puis, Jésus, se rendant compte de leurs raisonnements, ayant répondu (apokrinomai) il dit (legō) : « Pourquoi raisonnez-vous dans vos coeurs? »

Exemple 2 (contexte : Pharisiens et scribes sont choqués de ce que Jésus mange avec les pécheurs)

  • Mc 2, 17 : « Et Jésus, ayant entendu, leur dit : "Les (gens) bien portants n’ont pas besoin de médecin, mais les mal-portant" »
  • Lc 5, 31 : « Et Jésus, ayant répondu (apokrinomai) il leur dit (legō) : "Les (gens) en bonne santé n’ont pas besoin de médecin, mais les mal-portants" »

Exemple 3 (contexte : les Pharisiens sont choqués de ce que les disciples arrache des épis pour les manger le jour du sabbat)

  • Mc 2, 25 : « Et il leur dit : "N’avez-vous jamais lu ce que fit David lorsqu’il fut dans le besoin et qu’il eut faim lui est ses compagnons?" »
  • Lc 6, 3 : « Et leur ayant répondu (apokrinomai) Jésus dit (legō) : "-vous jamais lu ce que fit David lorsqu’il eut faim lui est ses compagnons?" »

Pourquoi Luc tient-il à faire précéder régulièrement le verbe « ayant répondu » au verbe « dire »? Bien sûr, l’évangéliste n’est pas là pour répondre. Mais on peut deviner qu’il veut introduire une forme de dialogue chez ses personnages : plutôt que d’avoir une suite de « il dit », comme on le voit souvent chez Marc, Luc précise que ce qui sera dit est une réponse à ce qui précède, introduisant une forme d’interaction. Ce style convient bien dans le milieu culturel grec auquel il appartient.

Textes avec le verbe apokrinomai chez Luc
mētēr (mère) Le nom mētēr signifie : mère, et nous a donné des mots français, comme maternité ou maternel. Comme on peut s’y attendre dans une société patriarcale, ce nom est beaucoup moins présent dans les évangiles-Actes que le mot « père » ; dans ce dernier cas, on avait dénombré 315 occurrences, pour « mère » on se retrouve avec 75 occurrences seulement : Mt = 26; Mc = 17; Lc = 17; Jn = 11; Ac = 4; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0 (et ailleurs dans le Nouveau Testament, le mot n’apparaît que 8 fois). Et on ne sera pas surpris d’apprendre que sur les 75 occurrences, 13 appartiennent aux récits de l’enfance de Luc (7) et de Matthieu (6). Et on peut regrouper en trois catégories les personnages qui portent le titre de mère.

MtMcLcJnAc
Mère de Jésus827101
Mère de quelqu’un d’autre54503
Mère en général1311510
Total261717114

Chez Luc, pour comprendre sa perception de la « mère », il faut faire une distinction entre le récit de l’enfance et le reste de son évangile. Dans le récit de l’enfance, deux figures de mère se dégagent, celle d’Élisabeth et celle de Marie, mais celle de Marie beaucoup plus que celle d’Élisabeth. En fait, le mot « mère » concernant Élisabeth n’intervient qu’ici au v. 60 pour lui attribuer un rôle dans la décision sur le nom de son fils. Par contre, Marie sera appelée « mère du Seigneur » (1, 43), c’est à elle que s’adresse le prophète Syméon pour annoncer que son fils sera en butte à la contradiction et qu’une épée transpercera son coeur de mère (2, 34-35), c’est elle qui prend la parole pour parler à son fils lors de son escapade au temple et exprimer l’angoisse des parents (2, 48), enfin c’est elle qui garde en mémoire tous les événements concernant son fils (2, 51); le père, Joseph, n’apparaît que comme simple figurant (il est le fiancé de Marie, il monte à Jérusalem avec elle pour se faire recenser, il est là avec elle quand les bergers viennent voir le nouveau-né, il se rend avec elle au temple pour la présentation de l’enfant, et avec elle il se met à la recherche de Jésus lors de son escapade au temple, mais il ne dit aucun mot et ne prend aucune initiative de lui-même). Face à l’enfant Jésus, c’est la mère, Marie, qui joue un rôle majeur.

Par contre, lorsqu’on passe au coeur de l’évangile, ce qu’on appelle le ministère public de Jésus, Marie disparaît presque complètement; c’est comme si nous avions affaire à deux auteurs différents. Dans son récit de l’enfance, il fait référence 17 fois soit à la mère de Jésus (5 fois), soit à Marie (12 fois), mère de Jésus, si bien qu’il pourrait être qualifié d’évangéliste de Marie. Mais, avec le ministère de Jésus, plus rien, ou presque. En fait la seule référence est la scène de la famille de Jésus qui veut le voir (8, 19-20), une scène qu’il se contente de recopier de Mc 3, 31-32). Et il est surprenant qu’il ne reprend même pas la scène de Mc 6, 3 où les gens mentionnent qu’on connaît sa mère, une scène avec laquelle il devait être familier. Qu’est-ce-à dire? Nous osons proposer deux explications.

  1. Avec le ministère public de Jésus, Luc a les mains liés par le canevas de base proposé par Marc, et sa source la plus importante, alors que pour son récit de l’enfance il peut imposer sa vision, sans contrainte

  2. Pour Luc, c’est moins le fait d’être mère qui est important que le fait d’être femme. De fait, on peut affirmer que Luc est l’évangéliste des femmes (occurrences avec le mot gynē : Mt = 29; Mc = 17; Lc = 41; Jn = 22; Ac = 19) : il est clair qu’il tient à mettre en scène un certain nombre de figures féminines, d’abord Élisabeth (1, 5) et Marie (1, 42), ainsi que la prophétesse Anne (2, 36) dans les récits de l’enfance, puis cette femme qui verse un vase de parfum sur ses pieds et dont Jésus dit que ses péchés sont pardonnés car elle a beaucoup aimé (7, 44), cette femme courbée depuis 18 ans dont Jésus dit qu’elle aussi une fille d’Abraham (13, 12), et surtout celles qu’il présente comme des disciples, l’ayant suivi depuis la Galilée (8, 2-3) et Marthe et Marie à qui il dit qu’elle a choisi la meilleure part, l’écoute de la parole, comme les disciples (10, 38).

Que faut-il conclure? Oui, Élisabeth est la mère de Jean-Baptiste, mais c’est comme femme de foi qu’il nous la présente, elle qui a su reconnaître les signes de l’Esprit quand Marie lui a rendu visite : « Et comment m’est-il donné que vienne à moi la mère (mētēr) de mon Seigneur? » (1, 43) En dehors de son récit de l’enfance, il n’existe qu’une seule scène qui lui soit propre (les autres étant une reprise de Marc ou de la source Q) où on parle de mère, celle de la veuve de Naïn dont le fils unique est décédé (7, 12-15) : la pointe du récit n’est pas sur le rôle de mère de cette veuve, que sur le fait qu’il s’agit d’un fils unique, donc de la seule personne qui peut subvenir à ses besoins; il s’agit d’un geste de compassion de Jésus vis-à-vis d’une veuve.

Textes avec le nom mētēr chez Luc
eipen (elle dit) Eipen est le verbe legō à l’aoriste indicatif actif, 3e personne du singulier. Il signifie : dire. C’est le verbe le plus utilisé dans les évangiles-Actes : Mt = 505; Mc = 290; Lc = 531; Jn = 480; Ac = 234; 1Jn = 5; 2Jn = 2; 3Jn = 0, soit un total de 2 047 fois. Luc, plus que tous les autres, y a recours. On pourrait être surpris du nombre d’occurrences. Mais cela tient au fait de la façon dont on présentait le dialogue dans l’antiquité. Aujourd’hui, lorsqu’on veut signifier qu’il s’agit des paroles d’un interlocuteur, on met des guillemets (par ex. « »), ou encore dans un roman on utilisera des traits longs (par ex. — ) suivis du contenu du dialogue. Mais cette ponctuation n’existait pas à l’époque du Nouveau Testament (les mots étaient écrits sans espace pour utiliser le moins de cuir possible). Alors la façon simple d’indiquer au lecteur que ce qui suit est le contenu du dialogue, c’est d’écrire : disant. Quelques exemples :
  • Lc 1, 24 : « Quelque temps après, sa femme Elisabeth conçut, et elle se tenait cachée cinq mois durant, disant (legō) : »
  • Lc 2, 13 : « Et soudain se joignit à l’ange une troupe nombreuse de l’armée céleste, qui louait Dieu, en disant (legō) : »
  • Lc 15, 23 : « Mais il ne lui répondit pas un mot. Ses disciples, s’approchant, le priaient, disant (legō) : "Fais-lui grâce, car elle nous poursuit de ses cris." »

C’est exactement la situation que nous avons ici au v. 60 : Et ayant répondu, sa mère dit: "Non, il s’appellera Jean" (en fait le texte grec n’a même pas toute cette ponctuation). Aujourd’hui, nous écririons plutôt : sa mère répondit : « Non, il s’appellera Jean ; le « dit » est redondant.

Textes avec le verbe legō chez Luc
ouchi (non) Ouchi est un adverbe de négation. Il est semblable à l’adverbe ou (non, ne...pas), sauf qu’il est une négation renforcée, d’où notre traduction : absolument pas. On le trouve quelquefois dans les évangiles-Actes, surtout chez Luc : Mt = 9; Mc = 0; Lc = 18; Jn = 5; Ac = 2; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Textes avec l'adverbe ouchi dans les évangiles-Actes
Iōannēs (Jean)
Iōannēs est un nom propre, la version grecque du nom hébreu yĕhôḥānān ou yôḥānā, qui signifie : Yahweh fait grâce. Nous avons fait une longue analyse de la figure de Jean-Baptiste dans notre Glossaire; on s’y réfèrera. Qu’il nous suffise d’en résumer les points principaux.

Jean a été surnommé le Baptiste en raison de son introduction de la pratique du baptême en eau vive pour le pardon des péchés, moyennant un repentir sincère. Notre mot « baptiser » vient du grec: baptizō, qui signifie plonger ou tremper dans l’eau, et c’est de ce mot grec dont s’est servi la Septante pour traduire l’hébreu : ṭābal. Cette pratique de plonger quelqu’un dans l’eau pour exprimer le repentir et recevoir le pardon des péchés est différente des ablutions rituelles qu’on pratiquait à l’époque : les ablutions d’eau, par exemple avant de commencer ses fonctions liturgiques pour le prêtre au temple, ne signifiaient que le passage du monde profane au monde sacré, et n’avait aucun rapport avec le pardon des péchés et devaient être constamment répétées. La pratique du baptême était révolutionnaire, car elle se trouvait à faire l’impasse sur le rôle du temple comme seul lieu du pardon des péchés à travers les divers sacrifices d’animaux.

Où Jean a-t-il puisé l’idée d’un baptême pour le pardon des péchés? Il est possible qu’il s’est laissé inspirer par le récit de Naamân, le lépreux, chef de l’armée du roi d’Aram, qui, à la demande du prophète Élisée, se plongea sept fois dans la Jourdain et vit sa peau devenir nette comme celle d’un petit enfant (voir 2 R 5, 1-19). De plus, il est possible qu’il ait été sensible à la situation du peuple, incapable de respecter la minutie de toutes les règles de pureté rituelle, et donc incapable d’avoir accès au temple et à son pardon pour les péchés. Ce qui est clair, c’est qu’il a su rejoindre tout le monde, purs et impurs, proposant un message universaliste. L’historien juif Flavius Josèphe n’a que de bons mots à son égard et note son succès populaire. Selon ce dernier, il a été victime de son succès, car le roi Hérode Antipas craignit son influence sur la foule et le fit emprisonner et tuer (selon les évangiles synoptiques, Hérode le fit tuer probablement à l’automne de l’an 27, ou au début de l’an 28, à cause de ses reproches sur son mariage avec la femme de son frère Philippe).

Les premiers chrétiens ont pris un certain temps à comprendre son rôle, car le mouvement baptiste, initié par Jean, s’est poursuivi de manière parallèle à celui de Jésus, avec parfois un sentiment de rivalité (voir Jn 3, 26; 4, 1-3). Il est peu probable que Jean-Baptiste a su que Jésus était le messie : de sa prison, il envoie des disciples s’enquérir si Jésus est le messie (Lc 7, 19 || Mt 11, 3), et surtout les disciples de Jean par la suite ignorent qu’il leur ait parlé de Jésus (voir Apollos en Ac 18, 25, et les disciples de Jean à Éphèse en Ac 19, 1-3).

Paul de Tarse ignorent totalement Jean-Baptiste. Quand Marc écrit son évangile vers l’an 67 de notre ère, le climat semble plus serein, et surtout la relecture des Écritures, en particulier Exode 23, 20, Malachie 3, 1, et surtout Isaïe 40, 3, a permis de situer Jean-Baptiste dans le plan de Dieu : il a été le précurseur du messie. D’après l’évangéliste, il est l’Élie qui devait précéder la venue du messie (il est vêtu comme Élie, voir Mc 1, 6), et sa personne est tellement associée à Jésus qu’après sa mort on croit qu’il est de nouveau vivant en Jésus (Mc 8, 28).

Matthieu, vers l’an 80 ou 85, accentue la synchronisation entre la mission de Jean-Baptiste et celle de Jésus. Il introduit aussi du nouveau matériel, la source Q, où les deux missions se déroulent dans une atmosphère eschatologique. Le sommet de cette synchronisation est atteint avec Luc, à la même époque, qui nous brosse un tableau parallèle de la naissance du Baptiste et celle de Jésus, et où Élisabeth appelle Marie la mère de son Seigneur (Lc 1, 43), et où Zacharie dit de son fils Jean qu’il sera « appelé prophète du Très-Haut », car il marchera « devant le Seigneur, pour lui préparer les voies » (Lc 1, 76). Avec Jean vers l’an 90 ou 95, dans une grande perspective théologique Jean-Baptiste est présenté comme celui qui est venu « pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui » (Jn 1, 7), et surtout il a indiqué clairement aux gens qu’il était le messie : « Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. C’est de lui que j’ai dit: Derrière moi vient un homme qui est passé devant moi parce qu’avant moi il était » (Jn 1, 29). Il occupe maintenant une place essentielle dans la vision chrétienne de l’histoire.

Dans l’ensemble, nous restons avec l’image d’un homme hors de l’ordinaire, d’un innovateur qui a introduit le baptême d’eau pour le pardon des péchés, moyennant un sincère repentir, et par ce fait court-circuitant le temple de Jérusalem comme seul lieu du pardon des péchés, d’un homme intègre, droit et passionné qui a suscité l’enthousiasme des foules, d’une force de caractère qui n’a pas eu peur de confronter les autorités, d’un homme qui représente ce qu’il y a de meilleur dans le Judaïsme, et de qui on a dit : « Je vous le dis: de plus grand que Jean parmi les enfants des femmes, il n’y en a pas » (Lc 7, 28 || Mt 11, 11). Même si, sur le plan historique, il n’y a aucune donnée qui permette de penser que Jean-Baptiste a reconnu en Jésus le messie promis, il n’en reste pas moins, comme l’ont reconnu les évangiles beaucoup plus tard, qu’il a été un maillon essentiel dans la mission de Jésus. Et il a pu l’être, parce qu’il a vécu cette parole qu’il a offerte à ses disciples, gênés devant l’activité de Jésus : « Un homme ne peut rien s’attribuer au-delà de ce qui lui est donné du ciel » (Jn 3, 27); c’est une façon de vivre sans agenda personnel, avec une ouverture complète aux événements et à la volonté de Dieu. C’est ainsi qu’il a ouvert la voie à celui qui allait transformer l’humanité.

Textes avec le nom Iōannēs dans le Nouveau Testament
v. 61 On lui répondit : « Mais personne dans la famille ne porte ce nom ».

Littéralement : Et ils dirent à elle que personne (oudeis) n’est (estin) de la parenté (syngeneias) de toi qui s’appelle du nom celui-là.

oudeis (personne) Oudeis est un adjectif indéfini, utilisé ici comme un substantif, et signifie : aucun, personne. Il est assez répondu dans les évangiles-Actes : Mt = 18; Mc = 25; Lc = 34; Jn = 49; Ac = 25; 1Jn = 1; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Comme on peut le constater, Luc y a recours assez régulièrement : sur les 34 occurrences dans son évangile, 20 lui sont uniques (i.e. ne proviennent pas du fait qu’il recopie Marc ou la source Q, ou encore d’une source qu’il partage avec Jean). Le mot s’applique soit à des personnes soit à des choses. Quelques exemples.

Personne

  • 4, 24 : « Et il dit: "En vérité, je vous le dis, aucun (oudeis) prophète n’est bien reçu dans sa patrie" »
  • 5, 39 : « Et personne (oudeis), après avoir bu du vin vieux, n’en veut du nouveau. On dit en effet: C’est le vieux qui est bon »

Chose

  • 4, 2 : « durant 40 jours, tenté par le diable. Il ne mangea rien (oudeis) en ces jours-là et, quand ils furent écoulés, il eut faim »
  • 5, 5 : « Simon répondit: "Maître, nous avons peiné toute une nuit sans rien (oudeis) prendre, mais sur ta parole je vais lâcher les filets." »

Ici, au v. 61, oudeis désigne évidemment une personne, une personne qui aurait pu porter le nom de Jean.

Textes avec l'adjectif oudeis chez Luc
estin (il est) Estin est le verbe eimi à l’indicatif présent, 3e personne du singulier. Il s’agit du verbe « être », un verbe fondamental dans toutes les langues. Dans les évangiles-Actes, c’est le verbe le plus fréquent après le verbe « dire », soit 1 596 occurrences : Mt = 279; Mc = 178; Lc = 351; Jn = 420; Ac = 267; 1Jn = 94; 2Jn = 5; 3Jn = 2.

En général, il exprime un état (je suis malade) ou l’attribut d’un objet (la maison est verte). En français, il sert aussi d’auxiliaire au verbe (je suis tombé). Mais en grec, l’étendue de son utilisation est beaucoup plus grande.

  • Pour décrire la caractéristique du règne de Jésus, l’ange Gabriel dit : (Lc 1, 33) « il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles et son règne n’aura pas de fin (en grec : son règne ne sera pas une fin) » ; en français, le verbe « être » en grec doit souvent être traduit par le verbe « avoir »
  • Il en est de même de l’attribut de l’âge : « Et Jésus, lors de ses débuts, avait environ 30 ans (en grec : était environ 30 ans) »
  • En grec, pour exprimer une situation on aura recours facilement au verbe être : (Lc 2, 7) « parce qu’il n’était pas pour eux une place dans la salle », alors qu’en français il faut utiliser le verbe avoir : il n’y avait pas de place dans la salle
  • Pour exprimer l’état ou l’attitude d’une personne, le grec aura souvent recours au verbe « être » accompagné d’un participe présent : (Lc 23, 51 : « Celui-là (Joseph d’Arimathie) n’était pas ayant consenti au dessein ni à l’acte des autres », un phrase qui se traduit en français avec le verbe « avoir » : « Celui-là n’avait pas consenti au dessein ni à l’acte des autres »
  • Pour exprimer la présence de personnages, le grec se sert du verbe être : (Lc 2, 36) « Il était aussi là une prophétesse, Anne »; alors qu’en français il faut utiliser le verbe avoir : « Il y avait là aussi une prophétesse, Anne »
  • Pour exprimer la possession, le français utilise le verbe avoir, mais le grec le verbe être : (Lc 7, 41) « deux créanciers étaient à un débiteur » en grec devient « un débiteur avait deux créanciers » en français
  • Il y a aussi l’appartenance qui est exprimé en grec avec le verbe « être » : (Lc 18, 16) « car c’est à leurs pareils qu’est le Royaume de Dieu », traduit en français par : car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu »
  • En français, le temps qu’il fait est exprimé avec le verbe « faire », en grec avec le verbe « être » : (Lc 12, 55) « il sera chaud » doit être traduit par : « il va faire chaud »

Bref, le verbe « être » possède une vaste gamme d’utilisation. Ici, au v. 61, il entend exprimer l’appartenance : « personne n’est de ta parenté qui s’appelle du nom celui-là », rendu en français par « personne appartenant à ta parenté s’appelle de ce nom-là », ou encore en assumant l’appartenance : « personne de ta parenté s’appelle de ce nom-là ». L’idée est que personne dans la parenté ne s’appelle Jean, et donc on comprend mal pourquoi on veut l’appeler : Jean. Sans doute, pour l’évangéliste, en soulignant ce point, il entend insister sur la vocation unique de l’enfant.

Textes avec le verbe eimi chez Luc
syngeneias (parenté) Syngeneias est le génitif singulier du nom féminin syngeneia. C‘est le nom associé à l‘adjectif syngenēs que nous avons analysé plus tôt. Il est très rare dans le Nouveau Testament, et en fait, il ne se retrouve que sous la plume de Luc : Mt = 0; Mc = 0; Lc = 1; Jn = 0; Ac = 2; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Nous avons fait remarquer que, pour l‘adjectif syngenēs, le terme est très flexible, pouvant désigner tout un clan, aussi bien que des membres précis de la famille. Mais en général il s‘agit de la famille au sens très large. En Ac 7, 14, Luc désigne avec syngeneia 75 personnes. On peut donc imaginer un groupe de gens qui ont un lien de sang quelconque, ou sont parents par alliance à travers les beaux parents.

Textes avec le nom syngeneia dans le Nouveau Testament
v. 62 Alors on faisait des signes au père pour connaître comment il souhaitait l’appeler.

Littéralement : Puis, ils faisaient des signes (eneneuon) au père de lui [concernant] le quoi le cas échéant il souhaite (theloi) qu’il soit appelé lui.

eneneuon (ils faisaient des signes)
Eneneuon est le verbe enneuō à l’imparfait de l’indicatif, 3e personne du pluriel. Il est très rare dans toute la Bible, n’étant présent qu’ici, dans ce verset, puis dans le livre des Proverbes. Il est formé de la préposition « en » (dans, parmi), et du verbe neuō qui signifie : faire un signe de tête; et donc le verbe entend décrire une situation où quelqu’un (ou un groupe) fait des signes, incluant la tête, pour se faire comprendre.

Considérons simplement le verbe « neuō », les exemples suivants nous laissent une image assez claire de ce qu’il décrit :

  • Jn 13, 24 : « Simon-Pierre lui (disciple bien-aimé) fait signe (neuō) et lui dit: "Demande quel est celui dont il parle." »
  • Ac 24, 10 : « Alors, le gouverneur lui ayant fait signe (neuō) de parler, Paul répondit: "Voilà, je le sais, de nombreuses années que tu as cette nation sous ta juridiction; aussi est-ce avec confiance que je plaiderai ma cause »

Dans le premier exemple, on peut imaginer Simon-Pierre faire un mouvement de la tête en regardant le disciple bien-aimé, fronçant les sourcils, faisant peut-être un petit geste de la main exprimant la question : « sais-tu de qui il parle? » Dans le deuxième exemple, nous imaginons que le gouverneur a peut-être regardé Paul en faisant un mouvement de tête vers le haut pour l’inviter à parler.

Mais il existe en grec diverses combinaisons du verbe neuō avec différentes prépositions. Il y a d’abord la combinaison avec la préposition kata (en bas, sur) qui nous donne kataneuō : faire signe aux autres dans un environnement d’autorité. Malheureusement, nous n’avons que l’exemple suivant dans toute la Bible :

  • Lc 7, 5 : « Ils firent signe (kataneuō) alors à leurs associés qui étaient dans l’autre barque de venir à leur aide. Ils vinrent, et l’on remplit les deux barques, au point qu’elles enfonçaient »

On peut difficilement imaginer un simple mouvement de la tête, sans qu’il y ait aussi un mouvement du bras pour indiquer aux gens de l’autre barque de s’approcher.

Il y a ensuite la combinaison avec la préposition epi (sur, selon, conformément) qui nous donne epineuō : faire un signe de tête pour consentir. Il y a un seul exemple dans le Nouveau Testament :

  • Ac 18, 20 : « Ceux-ci (les Juifs de la synagogue) lui (Paul) demandèrent de prolonger son séjour. Il n’y consentit (epineuō) pas »

Aujourd’hui, le mouvement de tête pour exprimer le consentement est celui de haut en bas, tandis que le refus est celui de droite à gauche. Était-ce la même chose au premier siècle? C’est possible.

Il y a aussi la combinaison avec la préposition dia (à cause de, en vue de, par l’intermédiaire) qui nous donne dianeuō : faire des signes, s’exprimer par signes. Il y a un seul exemple dans le Nouveau Testament :

  • Lc 1, 22 : « Mais quand il sortit, il ne pouvait leur parler, et ils comprirent qu’il avait eu une vision dans le sanctuaire. Pour lui, il leur faisait des signes (dianeuō) et demeurait muet »

Il est difficile de saisir quelle nuance Luc entend apporter à cette scène avec dianeuō, alors qu’il connaît enneuō (Lc 1, 62), neuō (Ac 24, 10), et kataneuō (Lc 5, 7). Ailleurs, dans la Septante, nous n’avons que deux exemples de dianeuō (LXX Ps 34, 19 (Héb. 35, 19), et Si 27, 22 : dans ces deux cas il s’agit de faire un signe avec les yeux, i.e. cligner des yeux. On voit mal comment Zacharie communiquait en clignant des yeux.

On pourrait examiner le terme hébreu qu’a traduit la Septante avec dianeuō dans le Ps 35, 19 (LXX : Ps 34, 19); il s’agit de qāraṣ (pincer, piquer, serrer, mordre): « qu’ils ne clignent (héb. qāraṣ; gr : dianeuō) pas de l’oeil ». On comprend l’hébreu d’employer qāraṣ au sens de « serrer » l’oeil, pour décrire le clignement de l’oeil. Mais si on veut aller plus loin dans l’étude de qāraṣ, on est vite déçu : les traducteurs de la Septante ne sont pas cohérents, et qāraṣ a été traduit par enneuō en Pr 6, 13 et 10, 10, deux cas où il s’agit de cligner des yeux, mais il a été traduit par horizō (délimiter, déterminer, fixer, marquer) en Pr 16, 30 (héb. : « qui serre (qāraṣ) les lèvres a commis le mal »; grec : « il marque (horizō) avec ses lèvres tout le mal »). La seule autre occurrence de qāraṣ se trouve en Job 33, 6 qui a été traduit cette fois par diarrēgnymi (déchirer, rompre, percer) : héb. « Vois, devant Dieu je suis ton égal, j’ai été pétri (qāraṣ) d’argile, moi aussi ! », grec « Tu as été formé (diarrēgnymi) d’argile tout comme moi ; nous avons été formé (diarrēgnymi) de la même (substance).

Bref, nous sommes laissés à notre propre imagination pour comprendre la signification chez Luc de dianeuō dans cette scène de Lc 1, 22 où Zacharie, devenu muet, cherche à se faire comprendre : il est possible que la préposition « dia » cherche à rendre l’idée que Zacharie cherche à se faire comprendre « par l’intermédiaire de » différents signes, donc par différents mouvements du corps.

Enfin, il y a la combinaison avec la préposition ek (à partir de, en sortant de) qui nous donne ekneuō : il s’agit donc de faire signe de son départ, d’où la traduction habituelle de « se détourner subrepticement, disparaître, détourner la tête ». Il n’existe qu’une seule occurrence dans le Nouveau Testament :

  • Jn 5, 13 : « Mais celui qui avait été guéri ne savait pas qui c’était; Jésus en effet avait disparu (ekneuō), car il y avait foule en ce lieu »

Il est temps de revenir à enneuō après ce parcours des différentes variations autour de la même racine. Seuls Luc et Jean sont familiers avec ces variations. Il s’agit de faire des signes, mais des signes qui ont diverses significations : des signes pour approuver, des signes pour ordonner d’approcher, des signes multiples pour se faire comprendre, des signes pour demander quelque chose. Ici, au v. 62, c’est le voisinage qui fait des signes pour demander quelque chose à Zacharie. Ce détail de Luc est ici surprenant : jamais Luc ne nous a dit que Zacharie était sourd, et donc on pouvait certainement lui parler directement. En 1, 20, il prête ces paroles à l’ange Gabriel : « Et voici que tu vas être réduit au silence (siōpaō) et sans pouvoir parler (laleō) ». Le verbe siōpaō n’apparaît que dans les évangiles-Actes dans le Nouveau Testament et signifie simplement : demeurer silencieux, et jamais devenir sourd. Pour confirmer cette signification, l’ange ajoute : sans pouvoir parler (laleō). Alors pourquoi ce besoin des signes? Donc, de deux choses l’une : ou bien, il y a une petite incohérence dans le récit de Luc, ou bien « faire signe » n’exclut pas une prise de parole.

Textes avec le verbe enneuō dans la Bible

Textes avec le verbe neuō dans la Bible

Textes avec le verbe kataneuō dans la Bible

Textes avec le verbe epineuō dans la Bible

Textes avec le verbe dianeuō dans la Bible

Textes avec le verbe ekneuō dans la Bible
theloi (il souhaite) Theloi est le verbe thelō à l’optatif présent, 3e personne du singulier. Il signifie habituellement : vouloir. L’optatif est un temps grec qui est un peu l’équivalent du subjonctif français où on exprime un souhait, un désir, comme dans l’expression : que la paix vienne sur terre. Voilà pourquoi ce verbe « vouloir » devient « souhaiter ». Le choix de Luc de l’optatif est très intéressant. Car, revoyons la scène en se rappelant que nous sommes dans un monde patriarcal. Élisabeth a déjà déclaré fermement que son nom sera Jean. Maintenant, le voisinage se tourne vers le père et on s’attendrait à ce que vienne de lui la décision finale qui fait autorité. Mais non, on demande plutôt ce qu’il « souhaite », comme pour se montrer inclusif et vérifier s’il soutient sa femme. Ce n’est pas surprenant de la part de Luc qu’on peut considérer comme « l’évangéliste des femmes ».

Textes avec le verbe thelō chez Luc
v. 63 Après demandé une tablette, il écrivit : son nom est Jean. Tout le monde fut surpris.

Littéralement : Et ayant demandé (aitēsas) une tablette (pinakidion), il écrivit (egrapsen) disant : Jean est nom de lui. Et ils s’étonnèrent (ethaumasan) tous.

aitēsas (ayant demandé) Aitēsas est le verbe aiteō au participe aoriste, et signifie : demander. Il est assez présent dans les évangiles-Actes : Mt = 14; Mc = 9; Lc = 11; Jn = 10; Ac = 10; 1Jn = 5; 2Jn = 0; 3Jn = 0. C’est un verbe qui fait partie du vocabulaire de Luc, puisque dans les 11 occurrences de son évangile, 7 lui sont propres (ne sont pas une copie de Marc ou de la source Q); et il revient à quelques reprises dans les Actes. Il y a peu de choses à signaler sur ce verbe, sinon que sur les 11 occurrences de Luc, 5 se situent dans la section 11, 9-13 qui parle de la prière.

Textes avec le verbe aiteō dans les évangiles-Actes
pinakidion (une tablette) Pinakidion est un nom neutre. Il est le diminutif de pinax (planche) et signifie : une tablette pour écrire. Il s’agit d’une petite planche de bois blanchie à la chaux sur laquelle on pouvait écrire et aisément effacer ce qui avait été écrit; quand la tablette devenait trop noire, on la reblanchissait à la chaux (Le pinakidion est à distinguer du deltos, cette tablette à écrire également en bois, mais recouverte de cire noircie de suie sur laquelle on écrivait avec un stylet). Hippocrate (460 à 377 av. notre ère), l’ancêtre des médecins, l’aurait utilisé pour faire ses observations (Des épidémies, 6.8.7), ainsi que ses étudiants en médecine par la suite. C’est le cas aussi du médecin Claude Galien (129 à 216 de notre ère) qui exerça la médecine à Pergame et à Rome (sur la référence à pinakidion chez Hippocrate et Galien, voir Henry George Liddell, Robert Scott, A Greek-English Lexicon). Luc est le seul à y faire référence dans toute la Bible. Certains biblistes y voient un argument favorisant l’idée que Luc aurait été médecin.

Textes avec le nom pinakidion dans la Bible
egrapsen (il écrivit) Egrapsen est l’aoriste du verbe graphō qui signifie : écrire. S’il apparaît régulièrement dans les évangiles-Actes (Mt = 10; Mc = 9; Lc = 20; Jn = 22; Ac = 12; 1Jn = 13; 2Jn = 2; 3Jn = 3) et dans tout le Nouveau Testament, ce n’est pas parce que les gens écrivent beaucoup, mais parce que tous ces auteurs font régulièrement référence à l’Écriture, en particulièrement en utilisant le verbe au passif : il est écrit. Chez Luc, sur les 32 occurrences de son évangile et de ses Actes, 23 (72%) renvoient à l’Écriture.

Dans l’antiquité, la majorité des gens ne savaient ni lire ni écrire, d’où l’existence de la profession des scribes; nous sommes dans une tradition orale. Selon John P. Meier (A Marginal Jew, v. 1, p. 253-315), savoir lire et écrire était rare et réservé à l’élite intellectuelle. En même temps, Paul Johnson (A History of the Jews, p. 106), écrit :

Dans leur lutte contre l’éducation grecque, des Juifs pieux ont commencé, dès la fin du 2e siècle avant J.-C., à développer un système national d’éducation. Aux anciennes écoles de scribes ont été progressivement ajoutées un réseau d’écoles locales où, en théorie du moins, tous les garçons juifs apprenaient la Torah. Ce développement a eu une grande importance dans la diffusion et la consolidation de la synagogue, dans la naissance du pharisaïsme en tant que mouvement enraciné dans l’éducation populaire et, éventuellement, dans la montée du rabbinat.

Quoiqu’il en soit, dans l’évangile de Luc on rencontre rarement une scène où quelqu’un écrit. À part cette scène avec Zacharie, il y a en fait une seule autre, celle de la parabole du gérant habile.

  • 16, 6-7 : « Celui-ci répondit : “Cent jarres d’huile.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu, vite, assieds-toi et écris (graphō) cinquante.” Il dit ensuite à un autre : “Et toi, combien dois-tu ?” Celui-ci répondit : “Cent sacs de blé.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu et écris (graphō) quatre-vingts.”

Dans cette scène, il ne s’agit pas d’écrire un morceau de littérature, mais plutôt des chiffres.

Nous n’avons pas mentionné l’introduction à l’évangile de Luc.

  • 1, 3 : « j’ai décidé, moi aussi, après m’être informé exactement de tout depuis les origines d’en écrire (graphō) pour toi l’exposé suivi, excellent Théophile »

Il faut évidemment assumer que l’évangéliste savait lire et écrire, et le grec de Luc est raffiné, reflet d’une grande éducation. On peut assumer la même chose de son interlocuteur, Théophile, réel ou fictif (Théophile signifie : ami de Dieu).

C’est dans ce contexte que nous revenons à Zacharie que Luc nous présente en train d’écrire : son nom est Jean. Rappelons-nous que Zacharie est prêtre, et donc accepter le fait qu’il sache lire et écrire est tout à fait logique. Ceci dit, comme l’ensemble de son récit de l’enfance ne peut être confirmé sur le plan historique et le fait qu’il ne semble pas bien connaître la Palestine (John P. Meier, A Marginal Jew, v. 2, p. 857, n. 92, H. Conzelman, The Theology of St. Luke, et bien d’autres biblistes reconnaissent que Marc et Jean connaissent mieux la géographie de la Palestine que Luc), tout cela ne nous permet pas de nous baser sur cette scène pour nous faire une idée du degré d’alphabétisation en Palestine au 1ier siècle.

Textes avec le verbe graphō chez Luc
ethaumasan (ils s’étonnèrent) Ethaumasan est le verbe thaumazō à l’aoriste, 3e personne du pluriel. On le retrouve ici et là dans les évangiles-Actes, mais surtout chez Luc : Mt = 7; Mc = 4; Lc = 13; Jn = 6; Ac = 5; 1Jn = 1; 2Jn = 0; 3Jn = 0; et sur les 13 occurrences de son évangile, 9 lui sont propres (i.e. ne sont pas une copie de Marc ou de la source Q). De manière générale, il signifie : s’étonner. Mais l’étonnement peut survenir dans trois contextes différents.

  1. L’étonnement peut être lié à quelque chose d’inouïe qui suscite l’admiration ou l’émerveillement, telle une bonne nouvelle inattendue. On traduit parfois thaumazō par : être plein d’admiration. Par exemple :
    • Lc 4, 22 : « Et tous lui rendaient témoignage et étaient étonnés (thaumazō) devant les paroles pleines de grâce qui sortaient de sa bouche. Et ils disaient: "N’est-il pas le fils de Joseph, celui-là?" »
    • Lc 7, 9 : « En entendant ces paroles, Jésus fut étonné (thaumazō) et, se retournant, il dit à la foule qui le suivait: "Je vous le dis: pas même en Israël je n’ai trouvé une telle foi." »

  2. L’étonnement est lié à quelque chose d’inhabituelle et incompréhensible qui laisse perplexe; on n’est ni admiratif ni choqué, on est simplement bouche bée. Par exemple :
    • Lc 1, 21 : « Le peuple cependant attendait Zacharie et s’étonnait (thaumazō) qu’il s’attardât dans le sanctuaire »
    • Lc 20, 26 : « Et ils ne purent le prendre en défaut sur quelque propos devant le peuple et, tout étonnés (thaumazō) de sa réponse, ils gardèrent le silence »

  3. L’étonnement est lié à une désagréable surprise, à quelque chose d’inusité qui choque. Cela provoque une réaction où on dit : « C’est pas vrai! C’est pas possible! Comment ose-t-il? » On pourrait traduire par : être grandement déçu.
    • Lc 11, 38 : « Ce que voyant, le Pharisien s’étonna (thaumazō) de ce qu’il n’eût pas fait d’abord les ablutions avant le déjeuner »
    • Mc 6, 6 : « Et il s’étonna (thaumazō) de leur manque de foi. Il parcourait les villages à la ronde en enseignant »

Ici, au v. 63, le contexte est celui d’un étonnement devant une situation qui laisse perplexe : on déroge à la règle habituelle de donner à l’aîné le nom du père. Je ne pense pas qu’on soit choqué, comme si c’était quelque chose d’offensant; c’est plutôt qu’on ne comprend pas.

Qui est le sujet de cet étonnement? Depuis le v. 58b, Luc écrit constamment « ils ». Il faut remonter au v. 58a pour savoir de qui il s’agit : le voisinage et la parenté. Ce sont eux qui sont étonnés.

Textes avec le verbe thaumazō dans les évangiles-Actes
v. 64 Aussitôt sa bouche s’ouvrit et sa langue [se délia], et il se mit à louer Dieu.

Littéralement : Puis, fut ouvert (aneōchthē) la bouche (stoma) de lui immédiatement (parachrēma) et la langue (glōssa) de lui, et il parlait (elalei) louant (eulogōn) le Dieu (theon).

aneōchthē (il fut ouvert) Aneōchthē est le verbe anoigō à l’aoriste passif, 3e personne du singulier. Il signifie : ouvrir. Mais comme le verbe est ici au passif, il faut traduire : fut ouvert. Quand un verbe est au passif dans les évangiles, c’est souvent une façon de traduire l’action de Dieu. En effet, qui a ouvert la bouche de Zacharie? Ailleurs chez Luc, on aura des phrases comme : « Ouvrant (anoigō) sa bouche... Philippe lui annonça (Ac 8, 35); « Ouvrant (anoigō) la bouche, Pierre dit... » (10, 34). Ainsi, si c’est Zacharie qui s’était décidé à parler, Luc aurait écrit : Zacharie ouvrit la bouche et dit. Mais c’est Dieu qui a rendu muet Zacharie par son ange (Lc 1, 20), et c’est Dieu qui lui rend maintenant la parole.

Le verbe anoigō est peu fréquent dans les évangiles-Actes : Mt = 9; Mc = 1; Lc = 6; Jn = 10; Ac = 13; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Il décrit une réalité qui peut être tant physique que symbolique.

Sur le plan physique, il s’agit de portes ou de tombeaux qui s’ouvrent, de la bouche qui se met à parler, ou de casette qu’on ouvre. Exemples :

  • Lc 11, 10 : « Car quiconque demande reçoit; qui cherche trouve; et à qui frappe on ouvrira (anoigō) »
  • Actes 16, 27 : « Tiré de son sommeil et voyant ouvertes les portes (anoigō) de la prison, le geôlier sortit son glaive; il allait se tuer, à l’idée que les prisonniers s’étaient évadés »
  • Lc 27, 52 : « les tombeaux s’ouvrirent (anoigō) et de nombreux corps de saints trépassés ressuscitèrent »

Sur le plan symbolique, il fait référence aux yeux ou aux oreilles qui s’ouvrent, une façon de traduire la transformation d’une personne, l’entrée dans le monde de la foi. De même, parler du ciel qui s’ouvre c’est affirmer que la communication entre le monde Dieu et celui des hommes est rétablie. Exemples :

  • Lc 3, 21 : « Or il advint, une fois que tout le peuple eut été baptisé et au moment où Jésus, baptisé lui aussi, se trouvait en prière, que le ciel s’ouvrit (anoigō) »
  • Jn 9, 17 : « Alors ils dirent encore à l’aveugle: "Toi, que dis-tu de lui, de ce qu’il t’a ouvert (anoigō) les yeux?" Il dit: "C’est un prophète." »
  • Ac 14, 27 : « A leur arrivée, ils réunirent l’Église et se mirent à rapporter tout ce que Dieu avait fait avec eux, et comment il avait ouvert (anoigō) aux païens la porte de la foi »

Ici, la signification est à la fois physique et symbolique. Sur le plan physique, Zacharie, qui était muet jusqu’ici, peut émettre des sons en ouvrant la bouche. Sur le plan symbolique, Zacharie est transformé : il n’est plus la personne incroyante qui était à la source de son handicap.

Textes avec le verbe anoigō dans les évangiles-Actes
stoma (bouche) Le nom neutre stoma désigne la bouche. Il est peu fréquent dans les évangiles-Actes et est concentré chez Matthieu et Luc : Mt = 11; Mc = 0; Lc = 9; Jn = 1; Ac = 12; 1Jn = 0; 2Jn = 2; 3Jn = 2. Dans le Nouveau Testament, et en particulier dans les évangiles et les Actes (32 sur les 37 occurrences), la bouche fait avant tout référence au siège de la parole : la parole de Dieu s’est fait connaître par la bouche des prophètes (Lc 1, 70; Ac 3, 18) ou par la bouche de David (Ac 1, 16; 4, 25), ou par la bouche de Dieu lui-même (Mt 4, 4); pendant son ministère, des paroles de grâce sortent de la bouche de Jésus (4, 22), et ses ennemis lui tendant des pièges pour surprendre de sa bouche quelque parole (Lc 11, 54), et c’est ce qui arrivent quand ils s’écrient : « Qu’avons-nous encore besoin de témoignage? Car nous-mêmes l’avons entendu de sa bouche! » (Lc 22, 71); à leur tour, les premiers chrétiens ouvrent la bouche pour proclamer la bonne nouvelle (Ac 8, 35; 10, 34; 15, 7; 22, 14). La bouche et le coeur de l’être humain sont si intimement liés qu’ils définissent son état : « ce qui sort de la bouche procède du coeur, et c’est cela qui souille l’homme? » (Mt 15, 18)

On ne trouve que quatre occurrences où la bouche faire référence au fait de manger ou boire (par exemple : « Ne comprenez-vous pas que tout ce qui pénètre dans la bouche passe dans le ventre, puis s’évacue aux lieux d’aisance (Mt 15, 17; voir aussi Mt 15, 11 et Ac 11, 8); « On mit autour d’une branche d’hysope une éponge imbibée de vinaigre et on l’approcha de sa bouche » (Jn 19, 29))

Notons une expression unique qu’on trouve en 2 Jn 1, 22 (voir aussi 3 Jn 1, 14), pour exprimer le fait de se parler de vive voix : « Mais j’espère vous rejoindre et vous parler de bouche à bouche, afin que notre joie soit parfaite ».

Ici, au v. 64, la bouche est présentée comme le siège de la parole : Zacharie se met à parler, et comme on le verra plus loin, il proclamera à sa façon une parole de Dieu.

Textes avec le nom stoma dans les évangiles-Actes
parachrēma (immédiatement) Parachrēma est un adverbe qui signifie : immédiatement, tout de suite, aussitôt, sur le champ. Dans tout le Nouveau Testament, il n’apparaît que chez Luc, à l’exception de deux occurrences chez Matthieu dans la scène du figuier desséché (Mt 21, 19-20) : Mt = 2; Mc = 0; Lc = 10; Jn = 0; Ac = 5; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. C’est donc un adverbe tout à fait lucanien, qu’il préfère à l’adverbe euthys (aussitôt) employé abondamment par Marc.

Quand Luc utilise parachrēma, il entend lier fortement une affirmation avec ce qui précède. Voyons de plus près.

  • (4, 38-39) Quand la belle-mère de Simon-Pierre se dresse et sert les habitants de la maison aussitôt guérie d’une forte fièvre par Jésus, Luc entend lier la capacité d’assurer le service des tables à une guérison qui prend sa source en Jésus
  • (5, 17-26) Quand le paralytique se dresse aussitôt après la parole de Jésus de prendre son grabat et de rentrer chez lui, Luc entend lier sa guérison à la force de la parole de Jésus (Marc a recours à l’adverbe euthys)
  • (8, 40-48) Quand l’hémorroïsse voit l’écoulement de son sang s’arrêter aussitôt après avoir touché la frange du vêtement de Jésus, Luc entend lier sa guérison à la force du contact avec Jésus (Marc a recours à l’adverbe euthys)
  • (8, 49-56) Quand la fille de Jaïre, considérée comme morte, se dresse aussitôt quand Jésus lui dit : « Enfant, éveille-toi », Luc entend lier sa ressuscitation à la force de la parole de Jésus (Marc a recours à l’adverbe euthys)
  • (13, 10-17) Quand la femme voûtée devient droite aussitôt quand Jésus lui impose les mains, Luc entend lier sa guérison au geste de Jésus
  • (18, 35-43) Quand l’aveugle de Jéricho se met aussitôt à voir quand Jésus lui dit : « Vois; ta foi t’a sauvé », Luc entend lier sa guérison à la parole de Jésus (Marc a recours à l’adverbe euthys)
  • (22, 60) Quand le coq chante aussitôt que Pierre eut dit ne pas connaître Jésus, Luc entend lier le reniement de Pierre à l’annonce faite par Jésus, avec comme signe le chant du coq (Marc a recours à l’adverbe euthys)

C’est le cas ici au v. 64 : Zacharie retrouve la parole aussitôt après avoir écrit que le nom de l’enfant est Jean. Qu’est-ce à dire? Le fait d’écrire que son nom est Jean est le signe que Zacharie s’est mis finalement à croire à la parole de l’ange Gabriel. C’est son manque de foi qui l’avait rendu muet (voir 1, 20), et c’est maintenant par sa foi qu’il retrouve la parole. Ainsi, avec l’adverbe parachrēma, Luc établi un lien ferme entre la foi exprimée par l’écriture du nom de Jean et la capacité retrouvée de parler et de proclamer la parole.

Textes avec l'adverbe parachrēma dans le Nouveau Testament
glōssa (langue)
Glōssa est un nom féminin qui signifie : langue. Il est rare dans les évangiles-Actes : Mt = 0; Mc = 3; Lc = 2; Jn = 0; Ac = 6; 1Jn = 1; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Dans tout le Nouveau Testament (Ph = 1; 1Co = 21; Rm = 2; Jc = 4; 1P = 1; Ap = 8), il désigne toujours la langue en tant qu’organe de la parole, à l’exception de Lc 16, 24 (« aie pitié de moi et envoie Lazare tremper dans l’eau le bout de son doigt pour me rafraîchir la langue, car je suis tourmenté dans cette flamme ») et Ap 16, 10 (« alors, son royaume devint ténèbres, et l’on se mordait la langue de douleur »).

Ici, dans la phrase de Luc, il y a quelque chose de boiteux, car Luc écrit littéralement : car sa bouche s’ouvrit (anoigō) immédiatement et sa langue (glōssa), et il parlait (laleō) louant Dieu. On comprend qu’une bouche s’ouvre, mais une langue de s’ouvre pas (nulle part dans le Nouveau Testament ou dans la Septante on ne parle de langue qui s’ouvre). Sur ce point, Marc 7, 35 écrit plus justement à propos de la guérison d’un sourd-muet : « Et ses oreilles s’ouvrirent (anoigō) et aussitôt le lien de sa langue (glōssa) se dénoua (luō) et il parlait (laleō) correctement ». Pourtant, Luc maîtrise le grec et écrit habituellement avec un art consommé. Au moins, on se serait attendu à une phrase comme celle de LXX Job 33, 2 : « Tu vois j’ouvre (anoigō) la bouche et ma langue (glōssa) se mit à parler (laleō) »; le verbe « parler » (laleō) est présent, mais fait partie de l’autre membre de la phrase. Quoi qu’il en soit, nous avons opté pour une omission involontaire de Luc et, dans notre traduction, nous avons ajouté le mot « délier » : sa langue [se délia].

Tout cela ne change pas le fait que c’est la langue qui parle et c’est elle qui peut faire une prière de louange pour l’action de Dieu. Ce rôle de la langue est un thème commun de toute la Bible. Par exemple :

  • Ph 2, 11 : « et que toute langue (glōssa) proclame, de Jésus Christ, qu’il est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père »
  • Ps 34, 28 : « Et ma langue (glōssa) célébrera ta justice ; elle chantera chaque jour tes louanges »
  • Sg 10, 21 : « car la Sagesse ouvrit la bouche des muets et elle rendit éloquente la langue (glōssa) des tout-petits »

La langue de Zacharie s’est déliée pour chanter les louanges de Dieu.

Textes avec le nom glossa dans les évangiles-Actes
elalei (il parlait) Elalei est le verbe laleō à l’imparfait, 3e personne du singulier. Il signifie : parler, bavarder, papoter. Comme on peut l’imaginer, c’est un mot fréquent, et Luc l’utilise abondamment : Mt = 26; Mc = 21; Lc = 31; Jn = 59; Ac = 58; 1Jn = 1; 2Jn = 1; 3Jn = 0. Quand on examine de près l’usage qu’il en fait, on peut créer trois catégories :

  1. Parler signifie prêcher, annoncer la bonne nouvelle, proclamer la parole de Dieu, révéler l’action de Dieu, parler sous l’action de l’Esprit (21 occurrences). Par exemple :
    • Lc 9, 11 : « Mais les foules, ayant compris, partirent à sa suite. Il leur fit bon accueil, leur parla (laleō) du Royaume de Dieu »
    • Lc 24, 25 : « Alors il leur dit: "O coeurs sans intelligence, lents à croire à tout ce dont ont parlé (laleō) les Prophètes! »

  2. Parler a le sens ordinaire de discuter, partager ses réflexions, faire des affirmations ou faire un discours quelconque (5 occurrences). Par exemple :
    • Lc 6, 45 : « L’homme bon, du bon trésor de son coeur, tire ce qui est bon, et celui qui est mauvais, de son mauvais fond, tire ce qui est mauvais; car c’est du trop-plein du coeur que parle (laleō) sa bouche »
    • Lc 22, 60 : « Pierre dit : "Homme, je ne sais ce que tu dis." Et à l’instant même, comme il parlait (laleō) encore, un coq chanta »

  3. Parler ne fait référence à aucun contenu, mais entend seulement exprimer un changement d’état : ne pas parler désigne un état particulier, et se mettre à parler signifie un changement d’état (5 occurrences). Par exemple :
    • Lc 7, 15 : « Et le mort se dressa sur son séant et se mit à parler (laleō). Et Jésus le remit à sa mère »
    • Lc 11, 14 : « Il expulsait un démon, qui était muet. Or il advint que, le démon étant sorti, le muet parla (laleō), et les foules furent étonnés »

Ici, au v. 64, le fait pour Zacharie de parler exprime seulement un changement d’état : le premier changement d’état avait eu lieu au v. 20 (« voici que tu seras incapable de parler (laleō) »), et maintenant a lieu un second changement d’état (« il parlait (laleō) »); notons que nous n’avons aucune indication du contenu de ce qu’il disait, sinon qu’il louait Dieu. Ainsi, le verbe « parler » n’entend pas introduire ici un contenu quelconque, mais signifier un changement dans l’état de Zacharie : il est désormais croyant.

Notons que le verbe est à l’imparfait (« il parlait ») : c’est une action commencée, mais non terminée, et qui se poursuivra.

Textes avec le verbe laleō chez Luc
eulogōn (louant) Textes avec le verbe eulogeō dans les évangiles-Actes

Textes avec l'adjectif eulogētos dans le Nouveau Testament

theon (Dieu) Textes avec le nom theos chez Luc
v. 65 Toutes les gens des alentours tombèrent dans un état de frémissement, et dans toute la région montagneuse de Judée on discutait de ces événements.

Littéralement : Et il arriva sur tous une peur (phobos) ceux qui étaient habitant autour (perioikountas) d’eux, et dans l’entière (holē) région montagneuse (oreinē) de Judée (Ioudaias) il était discuté (dielaleito) toutes les choses (rhēmata) celles-là.

phobos (peur) Textes avec le verbe perisseuō dans les évangiles-Actes
perioikountas (qui étaient habitant autour) Textes avec le nom hysterēsis dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom hysterēma dans le Nouveau Testament

Textes avec le verbe hystereō dans les évangiles-Actes

holē (entière) Textes avec l'adjectif holos chez Marc
oreinē (région montagneuse) Textes avec le nom bios dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom bios dans la Septante

Ioudaias (Judée) Textes avec le nom bios dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom bios dans la Septante

dielaleito (il était discuté) Textes avec le nom bios dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom bios dans la Septante

rhēmata (choses) Textes avec le nom bios dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom bios dans la Septante

v. 66 Tous ceux qui apprirent la chose la gardèrent en mémoire et se demandaient : « Que deviendra cet enfant? » L’action de Dieu l’accompagnait.

Littéralement : Et ils se mirent (ethento) tous les ayant entendu dans le coeur (kardia) d’eux disant : quoi donc l’enfant celui-là il sera? Et car main (cheir) du Seigneur était avec lui.

ethento (ils se mirent) Textes avec le verbe perisseuō dans les évangiles-Actes
kardia (coeur) Textes avec le nom hysterēsis dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom hysterēma dans le Nouveau Testament

Textes avec le verbe hystereō dans les évangiles-Actes

cheir (main) Textes avec l'adjectif holos chez Marc
v. 80 L’enfant grandissait et le souffle de Dieu devenait plus fort en lui, pendant qu’il vivait dans les régions désertiques jusqu’au temps où il se fit connaître en Israël.

Littéralement : Puis, l’enfant grandissait (ēuxanen) et il se fortifiait (ekrataiouto) en esprit (pneumati), et il était dans les régions désertiques (erēmois) jusqu’à ce que des jours de manifestation (anadeixeōs) de lui en faveur d’Israël (Israēl).

ēuxanen (il grandissait) Textes avec le verbe perisseuō dans les évangiles-Actes
ekrataiouto (il se fortifiait) Textes avec le nom hysterēsis dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom hysterēma dans le Nouveau Testament

Textes avec le verbe hystereō dans les évangiles-Actes

pneumati (esprit) Textes avec l'adjectif holos chez Marc
erēmois (régions désertiques) Textes avec le nom bios dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom bios dans la Septante

anadeixeōs (manifestation) Textes avec le nom bios dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom bios dans la Septante

Israēl (Israël) Textes avec le nom bios dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom bios dans la Septante

  1. Analyse de la structure du récit

    La façon dont la liturgie a découpé le texte de Marc met en contraste deux acteurs opposés : les scribes et une pauvre veuve. Les deux scènes sont marquées par un enseignement de Jésus.

    1. Enseignement sur l'hypocrisie des scribes

      Introduction : « Il disait dans son enseignement : "Gardez-vous des scribes..." »

      Description de l'attitude des scribes

      1. Ils cherchent à être importants dans la société, i.e.
        1. À marcher avec de belles robes
        2. À être reconnus et salués sur les places publiques
        3. Les premiers sièges dans les synagogues
        4. Les premiers divans à table dans les festins

      2. En réalité
        1. Ils dévorent les maisons des veuves
        2. Ils font semblant de prier longuement

      Conclusion : Dieu les jugera plus sévèrement que les autres

    2. Enseignement sur le don total

      1. Description de la scène
        1. Assis devant la salle du trésor, Jésus observe les gens faire des dons
        2. Les gens riches déposent beaucoup de petites monnaies
        3. Une pauvre veuve jette deux leptes

      2. Enseignement aux disciples
        1. Introduction : Jésus appelle ses disciples
        2. Affirmation : La veuve a donné plus que tous les autres
        3. Explication : les autres ont donné à partir de leur superflu, la veuve a donné ce qui lui était nécessaire pour vivre

    Cette structure met en relief l'opposition entre l'attitude des scribes et celle de la pauvre veuve. Ces deux attitudes opposées font l'objet de l'enseignement de Jésus, une attitude à éviter, une attitude à admirer, voire à imiter.

    Dans l'attitude des scribes dénoncée par Jésus, il semble y avoir deux points : d'une part, les scribes ne recherchent que leur propre personne qu'ils veulent faire valoir, et d'autre part, ils ne sont que des hypocrites, car ce qu'ils font est mauvais : ils s'emparent des biens des personnes vulnérables que sont les veuves, ils projettent l'image fausse d'êtres de prière, alors que le tout n'est qu'une mise en scène.

    Dans l'attitude de la veuve mise en valeur mise en valeur par Jésus, il y a l'expression authentique du geste de donner, qui va jusqu'à donner tout ce qu'on a, avec le risque de mourir.

  2. Analyse du contexte

    Procédons en deux étapes, d'abord en considérant un plan possible de l'ensemble de l'évangile et en observant où se situe notre passage dans ce grand plan, ensuite en considérant le contexte immédiat de notre récit, i.e. ce qui précède et ce qui suit.

    1. Contexte de l'ensemble de l'évangile selon Jean

      Il y a plusieurs façons de regrouper les diverses sections de l'évangile. Nous en proposons une qui a l'avantage de reprendre le propos de l'évangéliste exprimée par ses premiers mots : « Commencement de l'Évangile de Jésus Christ, Fils de Dieu ». Ainsi, notre plan se divise en deux grandes parties, qui reprennent chacune les deux titres attribués à Jésus : Christ et fils de Dieu; et chacun de ses parties se terminent par la reconnaissance de ce titre, d'abord Pierre qui reconnaît en Jésus le Christ (fin de la 1ier partie), puis le centurion qui reconnaît en Jésus le fils de Dieu (fin de la 2e partie). Nous utilisons le mot « mystère » pour chacune de ces parties, car l'évangile de Marc est un long cheminement pour découvrir progressivement l'identité de Jésus.

      Le mystère du Christ (messie) 1, 1 – 8, 30

      Préparation
      • Invitation à la conversion par Jean Baptiste (1, 2-8)
      • Baptême de Jésus et son élection par Dieu (1, 9-13)

      1, 1 – 1, 13
      Jésus et le peuple
      • Proclamation du règne de Dieu (1, 14-15)
      • Choix des premiers disciples (1, 16-20)
      • Une journée typique de Jésus (1, 21-39)
      • Multiples guérisons et controverses, et décision des Pharisiens de le tuer (1, 40 – 3, 6)

      1, 14 – 3, 6
      Jésus et les siens
      • Sommaire de l'activité de Jésus (3, 7-12)
      • Institution des Douze (3, 13-19)
      • Controverse sur la source du pouvoir de Jésus (3, 20-30)
      • La vraie parenté de Jésus (3, 31-35)
      • Enseignement en paraboles (4, 1-34)
      • Divers récits de miracle (4, 35 – 5, 43)
      • Conclusion : les siens ne croient pas en Jésus (6, 1-6)

      3, 7 – 6, 6
      Jésus et ses disciples
      • Envoi en mission des Douze (6, 7-13)
      • Hérode et la mort de Jean-Baptiste (6, 14-29)
      • Section des pains (6, 30 – 8, 21)
        • 1ière multiplication des pains (6, 30-41)
        • Marche sur les eaux (6, 45-52)
        • Sommaire sur les guérisons de Jésus (6, 53-56)
        • Controverse avec les Pharisiens (7, 1-23)
        • Foi de la syro-phénicienne et guérison (7, 24-30)
        • 2e multiplication des pains (8, 1-10)
        • Refus des signes et aveuglement des disciples (8, 11-21)
      • Guérison d'un aveugle (8, 22-26)
      • Pierre reconnaît en Jésus le Christ (8, 27-30)

      6, 7 – 8, 30
      « Tu es le Christ (messie) » (8, 29)

      Le mystère du fils de l'homme (8, 31 – 16, 8)

      Le chemin du fils de l'homme
      • 1ière annonce de sa mort (8, 31-33)
        • Enseignement sur être disciple (8, 34-38)
        • Anticipation de la mort : la transfiguration (9, 1-13)
        • Guérison d'un enfant possédé (9, 14-29)
      • 2e annonce de sa mort (9, 30-32)
        • Enseignement sur la vie commune : apprendre à être le dernier, accueillir les enfants, éviter de scandaliser les croyants, le plan de Dieu sur le mariage, tout laisser pour suivre Jésus (9, 33 – 10, 31)
      • 3e annonce de sa mort (10, 32-34)
        • Enseignement sur l'attitude de serviteur du disciple (10, 35, 45)
      • Guérison d'un aveugle et chemin vers Jérusalem (10, 46-52)

      8, 31 – 10, 52
      Jugement de Jérusalem
      • Entrée triomphale à Jérusalem (11, 1-11)
      • Jugement en acte et en parole (11, 12-26)
        • Le figuier stérile (11, 12-14)
        • Les vendeurs chassés du temple (11, 15-19)
        • Enseignement autour du figuier stérile (11, 20-26)
      • Cinq controverses (11, 27 – 12, 44)
        • Sur l'autorité de Jésus (11, 27 – 12, 12)
        • Sur l'impôt dû à César (12, 13-17)
        • Sur la résurrection des morts (12, 18-27)
        • Sur le premier commandement (12, 28-34)
        • Sur le Psaume 110 (12, 35-37)
      • Enseignement final : mise en garde et le véritable don (12, 38-44)
      • Discours apocalyptique sur la ruine du temple (13, 1-37)

      11, 1 – 13, 37
      Passion et résurrection
      • Introduction (14, 1-2)
      • L'onction de Béthanie (14, 3-9)
      • Trahison de Judas (14, 10-11)
      • Le repas pascal (14, 12-31)
      • Gethsémani et l'arrestation de Jésus (14, 32-52)
      • Le procès devant le Sanhédrin (14, 53-72)
      • Le procès devant Pilate (15, 1-20)
      • La crucifixion et la mort de Jésus (15, 21-41)

      14, 1 – 16, 8
      « Vraiment cet homme était fils de Dieu! » (15, 39)

      • L'ensevelissement (15, 42-47)
      • Les femmes au tombeau (16, 1-8)

      Addition non-marcienne par un auteur qui connaît l'évangile de Luc : 16, 9-20

      Dans le cadre de ce contexte de tout l'évangile de Marc, on peut faire quelques observations sur la péricope 12, 38-44.

      • Cette péricope appartient à la 2e partie de l'évangile où se profile la perspective de la mort de Jésus, Jésus ayant déjà fait la 3e annonce de sa mort
      • Jésus rencontre de plus en plus d'opposition exprimée par les diverses controverses où on lui tend des pièges
      • Notre péricope commence avec une mise en garde contre les scribes, ce qui ne surprend pas dans le contexte où Jésus et l'élite juive sont en opposition
      • Le récit de la pauvre veuve qui suit peut surprendre, mais moins si on tient compte du fait que :
        • Le mot « veuve » est apparu dans la mise en garde de Jésus contre les scribes, et selon son habitude, Marc aime les séquences de mots-crochets
        • La pauvre a tout donné, et Jésus s'apprête à tout donner avec sa mort qui approche

    2. Contexte immédiat

      Le contexte immédiat qui précède commence en 12, 35, alors que Marc écrit : « Prenant la parole, Jésus enseignait dans le temple ». D'ailleurs, c'est depuis 11, 27 que Jésus enseigne au temple où il est confronté aux grands prêtres, scribes et anciens. Mais en 12, 34, nous apprenons que, voyant les réponses de sagesse de Jésus, ses opposants n'osent plus l'interroger.

      Alors qu'on n'ose plus l'interroger, c'est Jésus qui passe à l'attaque, et en prenant en défaut les scribes, d'abord dans leur exégèse de l'Écriture sur le messie comme fils de David (12, 35-37), ensuite dans leur attitude hypocrite (12, 38-40). Si les opposants ont disparus, qui est donc son auditoire? D'après 12, 47 (« La foule nombreuse l'écoutait avec plaisir »), la foule est son auditoire, qui est ouverte à ce qu'il dit sur les scribes. Mais avec le récit de la pauvre veuve, l'auditoire change : c'est seulement aux disciples que Jésus s'adresse.

      Le contexte immédiat qui suit notre péricope amorce une nouvelle section sur la destruction du temple. Cela crée une curieuse situation : la pauvre veuve donne tout ce qu'elle a dans la caisse du temple, néanmoins ce temple est appelé à disparaître; ainsi, il faut mettre l'accent sur la signification de son geste, non sur les résultats.

      On peut noter que le récit sur l'exégèse du Psaume 110 par les scribes, la mise en garde contre l'hypocrisie des scribes, le récit de la pauvre veuve et le discours apocalyptique annonçant la destruction du temple forment un ensemble hétéroclite; Marc se trouve à réunir des matériaux épars et il serait surprenant que sur le plan historique des événements auraient suivi étroitement cette séquence. Ce qu'il nous importe de souligner, c'est l'intention de Marc de les mettre ensemble en utilisant des mots crochets comme scribe, veuve et temple : la mention de l'exégèse des scribes permet d'introduire la mise en garde contre l'hypocrisie des scribes qui dévorent le bien des veuves, la mention des veuves dans le reproche d'hypocrisie permet d'introduire la scène de la veuve, et la mention du trésor du temple dans le récit de la veuve permet d'introduire l'annonce de sa destruction. Et pour Marc, l'ensemble forme un tout cohérent : cela lui permet de mettre en contraste deux attitudes fondamentale, celle représentée par les scribes, celle représentée par la veuve, qui est en fait celle de Jésus; l'une est appelée à mourir, l'autre à ressusciter.

  3. Analyse des parallèles

    Rappelons que, selon la théorie la plus acceptée dans le monde biblique, Marc aurait été le premier à publier son évangile, Matthieu et Luc auraient réutilisé une bonne part de l'oeuvre de Marc dans leur évangile, tout en intégrant une autre source, connue des deux et appelée « source Q », ainsi que d'autres sources qui leur sont propres, et enfin Jean aurait publié plus tard un évangile indépendant, sans connaître Marc, Matthieu et Luc, même s'il semble avoir eu accès à des sources semblables.

    Dans ce contexte, l'étude des parallèles nous permet de mieux cerner ce qui est spécifique à chaque évangéliste. Voici notre convention : on a souligné les passages de Marc repris par l'un ou l'autre ses autres évangélistes; on a mis en bleu ce qui est commun à Matthieu et Luc seulement, et qui peut relever de la source Q.

    Marc 12Matthieu 23Luc 20Luc 11
    38a Et dans son enseignement il disait1b Et à ses disciples disant45b Il dit à ses disciples46a Il dit : « À vous aussi, les légistes, malheur!
    38b gardez-vous des scribes2 sur la chaire de Moïse se sont assis les scribes et les Pharisiens46a faites attention aux scribes
    3 Donc, tout ce qu'ils vous diront, faites(-le) et observez(-le); mais ne faites (rien) selon leurs actions, car ils disent et ne font pas
    4 Ils lient des charges lourdes et les mettent sur les épaules des hommes, mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer de leur doigt.46b Parce que vous chargez les hommes de charges insupportables et vous-mêmes ne touchez pas à (ces) charges d'un de vos doigts »
    5 Ils font toutes leurs actions pour être regardés par les hommes, car ils élargissent leurs phylactères et allongent leurs franges.
    38c qui sont voulant dans des vêtements amples marcher et des salutations dans les places publiques6 Ils aiment le premier divan dans les festins et les premiers sièges dans les synagogues,46b qui sont voulant marcher dans des vêtements amples et aimant des salutations dans les places publiques 43a « Malheur à vous Pharisiens, parce que vous adorez
    39 et des premiers sièges dans les synagogues et des premiers divans à table dans les festins,7a et les salutations sur les places publiques, 46c et des premiers sièges dans les synagogues et des premiers divans à table dans les festins43b le premier siège dans les synagogues et les salutations dans les places publiques
    7b et à être appelés par les hommes « Rabbi ».
    40 qui dévorent les maisons des veuves et, en apparence, prient longuement, ceux-là subiront une plus forte condamnation.47 qui dévorent les maisons des veuves et, en apparence, prient longuement, ceux-là subiront une plus forte condamnation.
    41 Et s'étant assis face au trésor, il regardait comment la foule jette de la (monnaie de) bronze dans le trésor, et beaucoup de riches jetaient beaucoup.21, 1 Or, ayant levé les yeux, il vit ceux qui jetaient leurs offrandes dans le trésor : des riches.
    42 Et, étant venue, une veuve pauvre jeta deux leptes, ce qui est un quart d'as.2 Il vit certaine veuve indigente y jetant deux leptes,
    43 Et ayant appelé ses disciples, il leur dit : « En vérité, je vous dis que cette pauvre veuve a jeté plus que tous ceux qui jetaient dans le trésor.3 et il dit : « Vraiment, je vous dis que cette pauvre veuve a jeté plus que tous.
    44 Car tous ont jeté de leur superflu, mais elle, de son indigence, elle a jeté tout ce qu'elle avait, sa subsistance entière. »4 Car tous ceux-ci ont jeté de leur superflu dans les offrandes, mais elle, de son indigence, elle a jeté toute la subsistance qu'elle avait. »

    Nous pouvons faire un certain nombre d'observations à partir de ces parallèles.

    • Considérons d'abord les mises en garde du début. Le texte de Matthieu présente des passages semblables à Marc, et d'autres semblables à Luc, soulignés en bleu, tandis que Luc nous offre deux séries de textes (ch. 20 et 11) avec des parallèles avec Matthieu et avec Marc. Qu'est-ce à dire? Les mises en garde contre les scribes (ou les légistes) proviendraient de deux sources, l'une reflétée par Marc, l'autre qui serait la source Q connue par Luc et Matthieu. Matthieu a opté pour une intégration des deux sources en seul récit, Luc les a en quelque sort gardés séparés, son chapitre 11 reflétant la source Q, son chapitre 20 reflétant ce qu'il reçoit de Marc. M.E. Boismard, (Synopse des Quatre évangiles en français. Paris : Cerf, 1977, v. 2) propose une théorie beaucoup plus complexe où les évangiles de Marc, Matthieu et Luc ont connu une version préliminaire qu'il appelle Marc-intermédiaire, Matthieu-intermédiaire et proto-Luc).

    • La source Q, comme on le voit chez Matthieu, insiste sur l'attitude ostentatoire de scribes et des Pharisiens qui portaient des phylactères sur le front, i.e. ce coffret avec un petit parchemin contenant des passages de la loi, et des franges au bas des vêtements pour rappeler les commandements : leur but était de se montrer les plus religieux des Juifs. Luc, au ch. 11 qui reprend cette source Q, semble avoir délibérément omis ce passage. Pourquoi? L'allusion aux phylactères et aux franges devaient certainement être incompréhensible pour son auditoire grec. Il est possible que l'histoire des vêtements amples chez Marc soit une façon de reprendre le récit sur les phylactères incompréhensible en dehors du monde juif.

    • La source Q et celle de Marc s'entendent sur deux attitudes chez les scribes : la recherche des premières places dans les synagogues et des salutations sur la place publique. Mais celle de Marc, non seulement amplifie la recherche des premières places en ajoutant celles des premiers divans dans les festins qu'ignore Matthieu (à moins qu'il n'ait connu que le Marc intermédiaire qui n'avait pas cette note), mais nous oriente vers l'hypocrisie des scribes qui recherchent l'argent des veuves et font semblant d'être pieux. Cette orientation est différente de celle de la source Q qui continue sur le désir des scribes d'être importants en se faisant appeler « Rabbi ».

    • On aura noté que Matthieu et Luc remplacent tous les deux le verbe « vouloir » de Marc (v. 38c : « ils sont voulant dans des vêtements amples »), par le verbe « aimer » (chez Mt, v. 6 « ils aiment », chez Lc 20, 46b « aimant des salutations »). Comme Matthieu et Luc, en principe, ne se connaissaient pas, comment expliquer cette coïncidence? On pourrait répondre que Luc, ayant déjà utilisé le verbe « vouloir » juste avant, opte pour un synonyme qui, par hasard, est le même verbe utilisé par Matthieu pour l'ensemble du verset. Boismard (p. 355) opte pour une théorie plus complexe où Luc utiliserait le proto-Luc comme source, et le proto-Luc est issu du Matthieu-intermédiaire, et comme le Matthieu intermédiaire avait le verbe « aimer », ce verbe se retrouve à la fois chez Matthieu et Luc.

    • Quand à l'épisode de la pauvre veuve, Luc apporte des modifications au récit qu'il reçoit de Marc.

      • Tout d'abord, conformément à l'image noble qu'il tient à conserver de Jésus, celui-ci n'a pas besoin de s'asseoir pour examiner la situation, mais tout de suite il peut voir ce qui se passe
      • Au verbe « regarder » (theomai) de Marc, il préfère ses verbes familiers : « lever les yeux » (anablepō), « voir » (oraō)
      • Il élimine les mots peu usités dans sa communauté, comme chalkos (monnaie de bronze) ou « quart d'as ». Ces termes sont remplacés par un mot générique : offrande (dōron)
      • Au terme hébreu de Marc : amēn (c'est vrai), il préfère le terme grec alēthōs (vraiment)
      • Enfin, il allège le style un peu lourd de Marc : « il regardait comment la foule jette de la (monnaie de) bronze dans le trésor, et beaucoup de riches jetaient beaucoup » devient sous sa plume : « il vit ceux qui jetaient leurs offrandes dans le trésor : des riches »; puis, « je vous dis que cette pauvre veuve a jeté plus que tous ceux qui jetaient dans le trésor » devient sous sa plume « je vous dis que cette pauvre veuve a jeté plus que tous », trouvant sans doute que la répétition de « ceux qui jetaient dans le trésor » était en quelque sorte un pléonasme.

    Dans l'ensemble, deux choses sont à retenir : dans sa reprise de la tradition sur les travers des scribes, Marc évite les choses trop juives, comme celles qui concernent les phylactères et les franges aux vêtements; par contre, en bon compteur qui veut frapper l'imagination, il aime donner un certain nombre de détails concrets, comme les pièces de cuivre que mettre les riches dans le trésor du temple, ou la précision que deux leptes équivalent à un quart d'as.

  4. Intention de l'auteur en écrivant ce passage

    La plupart des biblistes s'entendent pour placer la publication de l'évangile de Marc avant la chute de Jérusalem en l'an 70, car l'auteur semble ignorer cet événement; et donc on a tendance à placer cette publication vers l'an 67. Selon la tradition et par le type de lecteur qu'assume l'évangile, Marc s'adresse d'abord à la communauté chrétienne de Rome. Or, cette communauté va vivre des événements tragiques sous le règne de Néron de l'an 54 à 68, en particulier lors de l'incendie de Rome en l'an 64 et dont ils seront les boucs émissaires. Sur le sujet, l'historien romain Tacite (Annales, 15, 44) écrit :

    Mais aucun moyen humain, ni largesses impériales, ni cérémonies expiatoires ne faisaient taire le cri public qui accusait Néron d'avoir ordonné l'incendie. Pour apaiser ces rumeurs, il offrit d'autres coupables, et fit souffrir les tortures les plus raffinées à une classe d'hommes détestés pour leurs abominations et que le vulgaire appelait chrétiens. Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus. Réprimée un instant, cette exécrable superstition se débordait de nouveau, non-seulement dans la Judée, où elle avait sa source, mais dans Rome même, où tout ce que le monde enferme d'infamies et d'horreurs afflue et trouve des partisans. On saisit d'abord ceux qui avouaient leur secte ; et, sur leurs révélations, une infinité d'autres, qui furent bien moins convaincus d'incendie que de haine pour le genre humain. On fit de leurs supplices un divertissement : les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par des chiens ; d'autres mouraient sur des croix, ou bien ils étaient enduits de matières inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en place de flambeaux. Néron prêtait ses jardins pour ce spectacle, et donnait en même temps des jeux au Cirque, où tantôt il se mêlait au peuple en habit de cocher, et tantôt conduisait un char. Aussi, quoique ces hommes fussent coupables et eussent mérité les dernières rigueurs, les coeurs s'ouvraient à la compassion, en pensant que ce n'était pas au bien public, mais à la cruauté d'un seul, qu'ils étaient immolés.

    Ce contexte est important pour comprendre l'évangile de Marc : c'est un évangile qui s'adresse à une communauté déchirée, qui comprend mal que celui en qui ils ont mis leur foi, et qu'ils croient ressuscités, ne soient pas intervenus pour leur éviter la persécution, la souffrance et la mort. Voilà pourquoi Marc, comme pasteur de cette communauté, essaie de les introduire progressivement au mystère de la vie qui doit passer par la souffrance et la mort, un chemin d'abord tracé par leur maître. L'évangile de Marc comporte quelque chose de sombre et tragique dans son plan : tout le ministère de Jésus se passe en Galilée, mais ce ministère est en quelque une préparation avant de se mettre en marche vers Jérusalem où il sera condamné à mort; il n'y a en quelque sorte qu'une seule route, celle qui mène au Calvaire.

    Rappelons qu'un évangile n'est pas un journal des activités de Jésus, et donc il n'est pas possible d'établir une chronologie de ce qui s'est passé au cours de ces deux ans et demie de son ministère. D'après Jean, Jésus serait allé plusieurs fois à Jérusalem. D'après Marc, il n'y serait qu'une seule fois pour y mourir : ce n'est pas un plan « historique », c'est un plan « théologique », où après avoir fait connaître la force du règne de Dieu à l'oeuvre dans son action et dans son enseignement à tout le peuple et y avoir associé ses disciples, il accepte d'affronter la souffrance et la mort. Notre péricope sur les scribes et la pauvre veuve s'insère au moment où Jésus a déjà annoncée par trois fois les souffrances et la mort qui l'attendent, au moment où, après une série de controverses avec les autorités religieuses, les liens sont coupés avec celles-ci. Seuls des gens de la foule et ses disciples sont là pour l'écouter.

    Comme nous l'avons rappelé quelque fois, Marc est un bon conteur. N'ayant pas connu directement Jésus, il semble néanmoins disposer d'une grande richesse de traditions écrites et orales. D'après la tradition, il aurait connu Pierre. Or, que fait-il ici dans cette section des versets 38 à 44? Il a sous la main une tradition où Jésus aurait dénoncé l'attitude des lettrés de l'époque, qui étaient aussi des spécialistes de la Bible, des gens qui avaient beaucoup de prétentions sociales et se considéraient à part des autres, qui portaient divers signes religieux pour afficher leur piété, mais tout cela était en porte à faux avec leur agir : il n'y avait aucune sincérité dans ce qu'ils faisaient, et même à la limite, ils pouvaient être des escrocs. Il est possible que cette tradition reflète plusieurs interventions de Jésus au cours de son ministère. Quoi qu'il en soit, Marc a décidé de reprendre cette tradition et de l'insérer au moment où, dans son récit, les ponts sont coupés avec les autorités religieuses, comme une forme de conclusion et de jugement à leur égard. À travers la foule qui écoute Jésus sur le parvis du temple, Marc voit la communauté chrétienne, en particulier l'élite éduquée, et entend la mettre en garde face à une attitude semblable d'hypocrisie. Jésus ne sera plus là pour les guider chaque jour. Les chrétiens doivent se remémorer son enseignement.

    Marc a choisi de faire suivre cette mise en garde contre les scribes par le récit d'une pauvre veuve qui fait une offrande au temple. Le langage de ce récit n'appartient pas au langage familier de Marc, comme nous l'avons déjà mentionné, et n'est probablement pas un récit qu'il a inventé. On ne sait pas quand cette scène a pu avoir lieu selon la tradition. Mais Marc a choisi de l'insérer juste après la mise en garde contre les scribes. Pourquoi? On a déjà fait remarquer que le mot-crochet « veuve » a pu jouer un rôle, car le récit précèdent parlait des scribes qui dévorent les maisons des veuves. Mais il y a certainement plus que ça, car c'est la dernière scène avant le long discours apocalyptique et le récit proprement dit de son procès et de sa mort. De plus, Jésus prend la peine de faire venir à lui ses disciples pour offrir un enseignement : il entend livrer un message fondamental, pas une petite leçon de morale.

    Tout d'abord, la scène des scribes hypocrites, qui s'enrichissent aux dépens des veuves, et celle de la veuve, qui donne tout ce qu'elle a pour vivre, doivent être lues ensemble, comme un contraste saisissant; on ne peut avoir d'antithèse plus grand, de voies plus opposées. Et tout comme Jésus a posé un jugement sur l'élite hypocrite, il pose également un jugement sur la veuve : elle a fait le plus grand don possible. Dans cette construction de Marc, il y a une invitation à suivre le chemin de la veuve. Et pour la communauté de Rome qui a tout perdu avec la persécution, il y a la consolation de savoir qu'ils ont choisi le chemin de la veuve.

    Mais il y a encore quelque chose de plus profond. Car cette scène autour de la veuve précède de peu tout le récit du procès et de la mort de Jésus. Marc, en fin conteur, aime les personnages qui incarnent divers aspects de la vie de Jésus et celle de la communauté chrétienne. Par exemple, à Jéricho, l'aveugle Bartimée, qui finalement voit clair et décide de suivre Jésus sur le chemin de Jérusalem, donc le chemin de la mort, représente cette communauté chrétienne qui, avec le regard de la foi, est capable de suivre son maître sur ce chemin difficile. Maintenant, cette veuve qui est capable de se dépouiller de tout, même de ce qui est nécessaire pour vivre, représente à la fois le chemin de Jésus qui accepte de se dépouiller de tout, incluant sa propre vie, et qui sera représenté par un corps nu sur la croix, et le chemin des chrétiens de Rome qui seront déshérités et tués. L'approche de Marc devant sa communauté persécutée n'est pas d'adoucir les angles, mais de donner un sens à ce qu'ils doivent vivre. Et trouver ce sens, permettra à cette communauté d'affronter les événements.

  5. Situations ou événements actuels dans lesquels on pourrait lire ce texte

    1. Suggestions provenant des différents symboles du récit

      • Les places d'honneur. Il y a peu de gens qui peuvent restés indifférents à tout ce qui peut les honorer, à souligner leur importance; nous avons tous besoin de nous sentir important. Mais quel prix sommes-nous prêts à payer pour cela? Cela n'a-t-il pas un effet pervers?

      • Les longs moments de prière. Les comportements religieux sont ambigus : parfois ils sont sincères, parfois ce sont de faux semblants. Comment les distinguer? Qu'est-ce qui fait qu'une attitude est sincère, ou qu'elle est hypocrite?

      • Les dons que font les gens. Il y a plusieurs motivations à donner. Et la signification des dons peut varier selon les montants, et selon la richesse personnelle des individus. Que signifie profondément le geste de donner?

      • Une veuve qui donne tout ce qu'elle a pour vivre. À première vue, c'est complètement fou. Mais connaît d'autres exemples semblables? Pourquoi une personne poserait un tel geste?

    2. Suggestions provenant de ce que nous vivons actuellement

      • La nouvelle a eu l'effet d'une bombe. À l'été 2018, un rapport de 900 pages accuse les autorités religieuses du diocèse de Philadelphie d'avoir dissimulé plus de mille cas d'abus sexuels de la part d'une centaine de prêtres sur plus de mille mineurs. Cela ne se rapproche-t-il pas des scribes qui prétendent être les plus religieux des hommes, mais en même temps font des malversations?

      • Le président brésilien Jair Bolsonaro, considéré comme un politicien populiste, est à peine élu, voilà qu'un juge de l'état du Minas Gerais vient d'ordonner l'expulsion de 450 familles qui exploitaient des terres laissées à l'abandon depuis deux décennies par leurs propriétaires. N'est-il pas décourageant de voir le peu de soucis pour les plus pauvres? L'évangile offre-t-il une lueur d'espoir?

      • Des incendies dévastateurs ravagent encore la Californie. Cette fois-ci, les conséquences sont beaucoup plus funestes, et le nombre de morts élevés. Beaucoup de gens ont tout perdu. Comment réagir devant ces événements? L'évangile n'offre-t-il pas des pistes de vie?

      • L'assassinat du journaliste Jamal Khashoggi à l'ambassade de l'Arabie Saoudite a fait grand bruit. Mais ce n'est pas nouveau qu'un état commande l'assassinat d'un individu gênant. Les États-Unis l'ont fait, Israël l'a fait. Et n'est-ce pas la motivation pour éliminer Jésus que propose Caïphe : « Il est de votre intérêt qu'un seul homme meure pour le peuple et que la nation ne périsse pas tout entière » (Jn 11, 50). Y aurait-il une morale différente pour un individu et pour un état? L'évangile n'a-t-il rien à dire sur le sujet?

      • Une adolescente de 13 ans vient de mettre fin à ses jours. Un autre suicide. Elle était surdouée à l'école. Mais son anxiété était généralisée, elle souffrait de trouble obsessionnel-compulsif, avec difficulté à créer des liens avec des enfants de son âge. Et le système de santé n'a pas été en mesure de la prendre correctement en main. Pourquoi un monde avec tant de déficiences? Pourquoi tant de souffrance? Dans son cheminement, Jésus était certainement conscient d'une telle situation. Quelle était sa réponse?

 

-André Gilbert, Gatineau, novembre 2018