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Luc 1, 57-66.80

Je vous propose une analyse biblique avec les étapes suivantes: une étude de chaque mot grec du passage évangélique, suivie d'une analyse de la structure du récit et de son contexte, à laquelle s'ajoute une comparaison des passages parallèles ou semblables. À la fin de cette analyse et en guise de conclusion, je propose de résumer ce que l'évangéliste a voulu dire, et je termine avec des pistes d'actualisation.


Sommaire

Le récit lui-même

Notre récit commence avec la mention d’Élisabeth, connue seulement de Luc, une juive exemplaire, mais stérile, que l’évangéliste associe à Marie par un certain lien de parenté, afin de pouvoir dresser un tableau parallèle entre la naissance de Jean-Baptiste et celle de Jésus, montrant que le Nouveau Testament s’enracine dans l’Ancien Testament. Elle donne naissance à un fils, le plus beau cadeau dans une société patriarcale. Cette naissance est la manifestation de la ḥēsēd de Dieu, cette compassion de Dieu pour son peuple dont parle l’Ancien Testament à plusieurs reprises. Tout comme pour Sara, la femme stérile d’Abraham qui exprime sa joie à la naissance d’Isaac, la naissance de Jean-Baptiste est une source de joie non seulement pour les parents, mais pour tout le voisinage : c’est une joie communautaire tellement son impact est grand.

Le coeur du récit tourne autour de la circoncision de l’enfant, le 8e jour selon la coutume juive, probablement par le médecin du village, au moment où on choisit le nom qu’il portera; le choix du nom est extrêmement important, car il détermine l’identité et l’avenir de l’enfant. Et selon la coutume, l’aîné portait le nom du père, car il allait le plus souvent reprendre le métier du père et prolonger ses activités; il était en quelque sorte une extension de la figure du père. En nous présentant Élisabeth qui intervient pour proposer un autre nom pour son enfant, Luc entend affirmer deux points principaux : Jean-Baptiste ne sera pas une extension de son père, i.e. il ne sera pas un prêtre officiant au temple, il aura plutôt une vocation unique voulue par Dieu; et c’est une femme qui, la première, en fait l’annonce. De fait, Élisabeth apparaît comme une plus grande figure que celle de Zacharie : contrairement à son mari qui est d’abord incrédule, elle entre tout de suite et instinctivement dans le plan de Dieu en choisissant Jean comme nom de son fils, et quand on se tournera vers Zacharie pour le nom de l’enfant, on lui demandera ce qu’il « souhaite » comme nom, et non ce qu’il a décidé, comme si son rôle était secondaire et non décisif.

Après le choix d’Élisabeth et Zacharie, c’est l’étonnement et l’incompréhension chez la parenté et le voisinage. Pour Luc, cet étonnement devant quelque chose d’inhabituel est une façon de souligner l’intervention de Dieu qui a ses propres voies. L’intervention de Dieu se fait aussi sentir par la guérison de Zacharie qui peut maintenant parler; c’est à la fois une guérison physique, car il a retrouvé la parole, et une guérison spirituelle, car il est maintenant croyant en étant entré dans le plan de Dieu en acceptant le nom Jean pour son fils, et cela s’exprime par le fait qu’il loue les bénédictions reçues de Dieu.

La réaction des parents et voisins représentent la réaction que Luc attend de son lecteur. Ils vivent un grand frémissement tellement les événements les dépassent, et ils se posent des questions sur l’identité de bébé Jean-Baptiste. Le lecteur doit se poser les mêmes questions pour entrer dans le mystère de Dieu. Car à travers l’événement Jean-Baptiste, ce mystère est à l’oeuvre. Et il est à l’oeuvre d’abord en Israël, à travers un enfant qui est appelé d’abord à croitre physiquement et moralement, et à exercer son ministère dans des lieux inhabités.

Le vocabulaire

Les mots utilisés dans le récit appartiennent au vocabulaire lucanien, i.e. des mots qu’il est seul à utiliser ou qu’il utilise plus que tous les autres évangélistes ou des mots qui apparaissent dans des scènes qui lui sont propres : être rempli (pimplēmi), temps (chronos), voisins (perioikos), ceux qui habitent autour (perioikeō), parenté (syngenēs et syngeneia), magnifier (megalynō), Seigneur (kyrios), se réjouir (synchairō), arriver (ginomai), jour (hēmera), appeler (kaleō), nom (onoma), répondre et dire (apokrinomai, legō), pas du tout (ouchi), faire signe (enneuō), demander (aiteō), s’étonner (thaumazō), immédiatement (parachrēma), parler (laleō), bénir (eulogeō), Dieu (theos), peur (phobos), chose (rhēma), coeur (kardia).

Structure et composition

Notre péricope fait partie du récit de l’enfance. Or, le récit de l’enfance de Luc est un élément d’un plan beaucoup plus vase : l’événement Jésus est le point central de l’histoire du salut qui prend ses racines dans l’Ancien Testament, et se poursuit par la suite à travers l’histoire de l’Église. Donc, le récit de la naissance et de la circoncision de Jean-Baptiste porte les couleurs de l’Ancien Testament : de fait, il reprend le thème de Sara, femme d’Abraham, qui était stérile et âgé, et qui donna naissance à Isaac. Même si les chrétiens ont pris leur distance face au Judaïsme, Luc tient à rappeler que leur foi prend ses racines dans ce qu’il y a de meilleur chez les Juifs.

Dans sa composition, Luc créé un parallèle entre la naissance de Jean-Baptiste et celle de Jésus : annonce de la naissance d’une enfant par l’ange Gabriel alors que cela semble impossible, et détermination de leur nom par Dieu, chant de béatitude de la part des deux mères, mention de la naissance de deux garçons et visite des gens d’alentour, mention de la circoncision des deux garçons le 8e jour, prophétie sur l’avenir de ces deux garçons, résumé de l’enfance des deux garçons. En rapprochant Jésus et Jean-Baptiste à travers le parallèle de leur naissance, Luc se trouve à montrer la grandeur de Jean-Baptiste : lui aussi fait partie du plan de Dieu. N’oublions-pas que pour la communauté chrétienne, Jean-Baptiste a longtemps été une figure gênante, et Luc opère un travail de réconciliation : Jean-Baptiste est un élément du plan de Dieu.

Intention de l’auteur

Luc met l’accent sur la circoncision de l’enfant, moment où il recevait son nom : ce nom ne sera pas selon les attentes où l’aîné recevait le nom du père, mais il sera selon le plan de Dieu; ce choc avec les attentes ordinaire est le signe de l’irruption de Dieu. Pour accentuer le drame autour du nom de l’enfant, Luc créé un petit scénario autour de Zacharie. Ce drame atteint son apogée avec l’écriture du nom de Jean : c’est le signe que Zacharie est devenu croyant, car il vient de reconnaître les bénédictions de Dieu et s’est rallié à son plan. En faisant retrouver l’usage de la parole à Zacharie, Luc souligne non seulement l’action de Dieu, mais le fait qu’en devenant croyant, Zacharie est en mesure de proclamer la parole de Dieu.

Luc amplifie la réaction de l’entourage : il veut que nous-nous identifions à cet entourage, que nous prenions conscience à notre tour que ce qui se passe n’est pas habituel, que nous nous ouvrions à la possibilité que nous sommes devant une action bienveillante de Dieu, et que l’enfant Jean-Baptiste n’est pas un être ordinaire, et par là que nous nous apprêtions à l’écouter.


 


  1. Traduction du texte grec (28e édition de Kurt Aland)

    Texte grecTexte grec translittéréTraduction littéraleTraduction en français courant
    57 Τῇ δὲ Ἐλισάβετ ἐπλήσθη ὁ χρόνος τοῦ τεκεῖν αὐτὴν καὶ ἐγέννησεν υἱόν. 57 Tē de Elisabet eplēsthē ho chronos tou tekein autēn kai egennēsen huion. 57 Puis, pour l’Élisabeth fut rempli le temps d’enfanter pour elle et elle engendra un fils.57 Puis arriva pour Élisabeth le temps d’accoucher, elle mit au monde un fils.
    58 καὶ ἤκουσαν οἱ περίοικοι καὶ οἱ συγγενεῖς αὐτῆς ὅτι ἐμεγάλυνεν κύριος τὸ ἔλεος αὐτοῦ μετʼ αὐτῆς καὶ συνέχαιρον αὐτῇ. 58 kai ēkousan hoi perioikoi kai hoi syngeneis autēs hoti emegalynen kyrios to eleos autou metʼ autēs kai synechairon autē. 58 Et ils entendirent les gens d'alentour et les parents d’elle que magnifia le Seigneur la miséricorde de lui après elle et ils se réjouissaient avec elle.58 Quand le voisinage et la parenté apprirent combien le Seigneur avait fait déborder sa compassion pour elle, ils se réjouirent avec elle.
    59 Καὶ ἐγένετο ἐν τῇ ἡμέρᾳ τῇ ὀγδόῃ ἦλθον περιτεμεῖν τὸ παιδίον καὶ ἐκάλουν αὐτὸ ἐπὶ τῷ ὀνόματι τοῦ πατρὸς αὐτοῦ Ζαχαρίαν. 59 Kai egeneto en tē hēmera tē ogdoē ēlthon peritemein to paidion kai ekaloun auto epi tō onomati tou patros autou Zacharian. 59 Et arriva au jour le huitième ils allèrent pour circoncire l’enfant et appelaient lui selon le nom du père de lui Zacharie.59 Le huitième jour, ils allèrent faire circoncire l’enfant et proposaient le nom du père : Zacharie.
    60 καὶ ἀποκριθεῖσα ἡ μήτηρ αὐτοῦ εἶπεν· οὐχί, ἀλλὰ κληθήσεται Ἰωάννης. 60 kai apokritheisa hē mētēr autou eipeno ouchi, alla klēthēsetai Iōannēs. 60 Mais la mère intervint pour dire : « Absolument pas, il s’appellera Jean ».
    61 καὶ εἶπαν πρὸς αὐτὴν ὅτι οὐδείς ἐστιν ἐκ τῆς συγγενείας σου ὃς καλεῖται τῷ ὀνόματι τούτῳ. 61 kai eipan pros autēn hoti oudeis estin ek tēs syngeneias sou hos kaleitai tō onomati toutō. 61 Et ils dirent à elle que personne n’est de la parenté de toi qui s’appelle du nom celui-là.61 On lui répondit : « Mais personne dans la famille ne porte ce nom ».
    62 ἐνένευον δὲ τῷ πατρὶ αὐτοῦ τὸ τί ἂν θέλοι καλεῖσθαι αὐτό. 62 eneneuon de tō patri autou to ti an theloi kaleisthai auto. 62 Puis, ils faisaient des signes au père de lui [concernant] le quoi le cas échéant il souhaite qu’il soit appelé lui.62 Alors on faisait des signes au père pour connaître comment il souhaitait l’appeler.
    63 καὶ αἰτήσας πινακίδιον ἔγραψεν λέγων· Ἰωάννης ἐστὶν ὄνομα αὐτοῦ. καὶ ἐθαύμασαν πάντες. 63 kai aitēsas pinakidion egrapsen legōno Iōannēs estin onoma autou. kai ethaumasan pantes. 63 Et ayant demandé une tablette, il écrivit disant : Jean est nom de lui. Et ils s’étonnèrent tous.63 Après avoir demandé une tablette, il écrivit : son nom est Jean. Tout le monde fut surpris.
    64 ἀνεῴχθη δὲ τὸ στόμα αὐτοῦ παραχρῆμα καὶ ἡ γλῶσσα αὐτοῦ, καὶ ἐλάλει εὐλογῶν τὸν θεόν. 64 aneōchthē de to stoma autou parachrēma kai hē glōssa autou, kai elalei eulogōn ton theon. 64 Puis, fut ouvert la bouche de lui immédiatement et la langue de lui, et il parlait bénissant le Dieu.64 [Aussitôt] sa bouche s’ouvrit et sa langue [se délia], et il se mit à reconnaître la bénédiction de Dieu.
    65 Καὶ ἐγένετο ἐπὶ πάντας φόβος τοὺς περιοικοῦντας αὐτούς, καὶ ἐν ὅλῃ τῇ ὀρεινῇ τῆς Ἰουδαίας διελαλεῖτο πάντα τὰ ῥήματα ταῦτα, 65 Kai egeneto epi pantas phobos tous perioikountas autous, kai en holē tē oreinē tēs Ioudaias dielaleito panta ta rhēmata tauta, 65 Et il arriva sur tous une peur les gens alentour d’eux, et dans l’entière région montagneuse de Judée il était discuté toutes les choses celles-là.65 Tous les gens des alentours tombèrent dans un état de frémissement, et dans toute la région montagneuse de Judée on discutait de ces événements.
    66 καὶ ἔθεντο πάντες οἱ ἀκούσαντες ἐν τῇ καρδίᾳ αὐτῶν λέγοντες· τί ἄρα τὸ παιδίον τοῦτο ἔσται; καὶ γὰρ χεὶρ κυρίου ἦν μετʼ αὐτοῦ. 66 kai ethento pantes hoi akousantes en tē kardia autōn legonteso ti ara to paidion touto estai? kai gar cheir kyriou ēn metʼ autou. 66 Et ils se mirent tous les ayant entendu dans le coeur d’eux disant : quoi donc l’enfant celui-là il sera? Et car main du Seigneur était avec lui.66 Tous ceux qui apprirent la chose la gardèrent en mémoire et se demandaient : « Que deviendra cet enfant? » L’action de Dieu l’accompagnait.
    80 Τὸ δὲ παιδίον ηὔξανεν καὶ ἐκραταιοῦτο πνεύματι, καὶ ἦν ἐν ταῖς ἐρήμοις ἕως ἡμέρας ἀναδείξεως αὐτοῦ πρὸς τὸν Ἰσραήλ.80 To de paidion ēuxanen kai ekrataiouto pneumati, kai ēn en tais erēmois heōs hēmeras anadeixeōs autou pros ton Israēl. 80 Puis, l’enfant grandissait et il se fortifiait en esprit, et il était dans les régions désertiques jusqu’à ce que des jours de manifestation de lui en faveur d’Israël.80 L’enfant grandissait et son intelligence devenait plus forte, pendant qu’il vivait dans les régions désertiques jusqu’au temps où il se fit connaître en Israël.

  1. Analyse verset par verset

    v. 57 Puis arriva pour Élisabeth le temps d’accoucher, elle mit au monde un fils.

    Littéralement: Puis, pour l’Élisabeth (Elisabet) fut rempli (eplēsthē) le temps (chronos) d’enfanter (tekein) pour elle et elle engendra (egennēsen) un fils (huion).

Elisabet (Élisabeth) On sait très peu de choses d’Élisabeth dont le nom n’apparaît que dans les récits de l’enfance de Luc dans tout le Nouveau Testament, et donc dans les évangiles : Mt = 0; Mc = 0; Lc = 9; Jn = 0; Ac = 0. Ailleurs, on ne le rencontre qu’en Exode 6, 23 : « Aaron épousa Elishéba, fille d’Amminadab, soeur de Nahshôn, et elle lui donna Nadab, Abihu, Eléazar et Itamar ». En hébreu, son nom se dit : Èlishèba’, et signifie : mon Dieu est plénitude ou accompli. Luc nous dit ceci sur Élisabeth :

  • Elle est une descendante du prêtre Aaron
  • Elle est l’épouse du prêtre Zacharie
  • Elle est juste, intègre et observe tous les commandements, donc elle est une juive exemplaire
  • Elle est une personne âgée
  • Elle est sans enfant, et donc considérée comme stérile, et cela lui fait honte
  • Quand elle fut enceinte, elle a caché sa situation pendant cinq mois
  • Elle est parente (syngenēs) de Marie, la mère de Jésus
  • Elle habite dans la région montagneuse de Judée, sans doute non loin du sanctuaire où son mari devait officier

Quelle est sa relation à Marie? Syngenēs, répond Luc. Que signifie ce mot grec? Il est composé de la préposition syn (avec, en compagnie de, en même temps que) et du verbe gennaō (engendrer, donner naissance). Il fait donc référence au fait d’être né en compagnie d’autres personnes, d’où la traduction habituelle : parent, famille pour rendre l’idée qu’on partage les mêmes origines, le même sang. Quand on parcourt la Bible pour vérifier ses diverses significations, on obtient le résultat suivant :

  1. Il désigne de manière très générale les proches, la famille élargie et apparaît souvent dans l’expression : parents et amis (22 fois dans la Bible)
    Mc 6, 4 : « Et Jésus leur disait: "Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, dans sa parenté (syngenēs) et dans sa maison." »
    L’exemple de Marc montre gradation du plus général au plus précis : d’abord la patrie, i.e. son pays, et à la fin la maison où logeaient non seulement le père et la mère et les enfants, mais parfois la belle-mère ou le beau-père; et entre ces deux extrêmes, la parenté où on peut deviner les oncles, les tantes, les cousins et les cousines

  2. Il désigne aussi ce qu’on peut appeler : le clan, i.e. la famille au sens large, incluant des liens de sang plus ou moins proches (3 fois dans la Bible)
    Lv 25, 45 : LXX « Comme aussi des fils des étrangers demeurant parmi vous : vous les achèterez d’eux et de leurs clans (syngenēs) qui seront sur votre terre, pour être votre propriété »

  3. Parfois le lien de parenté est précisé, si bien qu’il désigne la tante ou l’oncle (3 fois dans la Bible)
    Lv 18, 14 : LXX « Tu ne mettras pas à découvert la nudité du frère de ton père, et tu n’auras pas commerce avec sa femme ; car elle est ta tante (syngenēs) »

  4. Il peut aussi désigner ses propres compatriotes, qu’on pourrait appeler les gens de sa race (3 fois dans la Bible)
    Rm 9, 3 : « Car je souhaiterais d’être moi-même anathème, séparé du Christ, pour mes frères, ceux de ma race (syngenēs) selon la chair »

  5. Il arrive qu’on précise cette relation de sang, et alors il s’agit de son père ou de sa mère (2 fois dans la Bible)
    1 M 11, 31 : « Nous vous avons envoyé une copie de la lettre que nous avons écrite à Lasthénès, notre père (syngenēs), relativement à vous, afin que vous en fussiez informés »

  6. Enfin, il désigne de manière précise un frère (2 fois dans la Bible)
    2 M 11, 1 : « Très peu de temps après, Lysias, tuteur et parent (syngenēs) du roi, à la tête des affaires du royaume, très affecté par les derniers événements (voir 11, 22 : « Le roi Antiochus à son frère Lysias, salut ! ») »

Comme on peut le constater, syngenēs est un terme très flexible et c’est seulement le contexte qui permet de déterminer la signification que l’auteur entend lui donner. Qu’en est-il de Luc? Tout d’abord, il est celui qui l’utilise le plus dans tous le Nouveau Testament : Mt = 0; Mc = 1; Lc = 5; Jn = 1; Ac = 1; Rm = 4. Et la signification qu’il lui donne est très générale, la première que nous avons identifiée plus haut (1) :

  • « amis et proches (syngenēs) » se réjouissent avec Élisabeth (1, 58),
  • Joseph et Marie cherchent leur enfant perdu parmi leurs « parents (syngenēs) et connaissances » (2, 44),
  • dans sa parabole, Jésus demande de ne pas inviter à diner amis, frères ou parents (syngenēs) (14, 12),
  • et enfin, Jésus avertit ses disciples qu’ils seront livrés par leur père et mère, leurs frères et proches (syngenēs), ainsi que leurs amis (21, 16).

Ainsi, il ne s’agit pas du père ou de la mère, ni du frère et de la soeur; à cause des liens du sang, ils sont différents des « amis ». C’est dans ce contexte qu’il faut relire ce que Luc dit de la relation entre Élisabeth et Marie. Alors Élisabeth pourrait être une tante ou une cousine plus ou moins rapprochée; en raison de la différence d’âge, il serait difficile d’imaginer une nièce. Quoi qu’il en soit, il est difficile d’être plus précis.

Mais pourquoi Luc souligne-t-il ce tient de parenté entre Marie et Élisabeth? Il faut regarder tout le récit de l’enfance de Jésus pour trouver une réponse : cette parenté permet d’accentuer le parallèle entre l’événement Jésus et l’événement Jean-Baptiste; les deux « héros » ont une histoire similaire. En effet :

  • Les deux naissances sont annoncées par un ange (1, 5-25 || 1, 26-38)
  • À leur naissance, des visiteurs s’amènent (1, 57-58 || 2, 1-20)
  • Ils se font circoncire (1, 59 || 2, 21)
  • Ils sont l’objet d’un discours prophétique sur leur avenir (1, 68-79 || 2, 22-28)
  • Ils mènent tout d’abord une vie cachée (1, 80 || 2, 39-40)

Pour comprendre ce parallèle, il faut savoir que Jean-Baptiste représente l’Ancien Testament, et Jésus le Nouveau Testament. Et pour Luc, le passage de l’Ancien au Nouveau n’est pas une rupture, mais une continuité; le Nouveau plonge ses racines dans l'Ancien.

Textes avec Elisabet dans le Nouveau Testament

Textes avec syngenēs (parent) dans la Bible

eplēsthē (fut rempli) Le verbe pimplēmi, ici à l’aoriste indicatif passif, est tout à fait lucanien : Mt = 2; Mc = 0; Lc = 13; Jn = 0; Ac = 6; à part des évangiles-Actes, il est absent du reste du Nouveau Testament. Il signifie : remplir, rassasier, être rempli, être écoulé, gorger. Il est utilisé dans cinq circonstances différentes.

  • Pour indiquer qu’une personne agit sous l’inspiration de l’Esprit Saint qui oriente toutes sa vie; « être rempli » renvoie à la force qui anime la personne (8 fois) :
    Ac 4, 31 : « tous furent alors remplis (pimplēmi) du Saint Esprit et se mirent à annoncer la parole de Dieu avec assurance »

  • Il est associé au temps qui s’écoule, et quand le terme est atteint, la période est accomplie ou remplie (5 fois) :
    Lc 2, 22 : « Et lorsque furent accomplis (pimplēmi) les jours pour leur purification, selon la loi de Moïse, ils l’emmenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur »

  • Il exprime l’emprise que peuvent avoir les sentiments dans nos vies, et c’est alors l’image d’être plein ou rempli de joie, de colère, de peur, de haine (4 fois) :
    Lc 4, 28 : « Entendant cela, tous dans la synagogue furent remplis (pimplēmi) de fureur »

  • Il peut parfois avoir un sens simplement physique d’un contenant qu’on remplit (3 fois) :
    Lc 5, 7 : « Ils firent signe alors à leurs associés qui étaient dans l’autre barque de venir à leur aide. Ils vinrent, et l’on remplit (pimplēmi) les deux barques, au point qu’elles enfonçaient »

  • Enfin, il arrive que le verbe renvoie à un scenario qui se réalise ou s’accomplit, et donc arrive à terme (1 fois) :
    Lc 21, 22 : « car ce seront des jours de vengeance, où devra s’accomplir (pimplēmi) tout ce qui a été écrit »

Ici, dans la scène autour d’Élisabeth, ce verbe exprime le fait que sa grossesse arrive à terme : le neuf mois sont vus comme des étapes qui ont maintenant été complétées.

Textes avec pimplēmi dans le Nouveau Testament
chronos (temps) Le nom chronos est assez répondu dans les évangiles-Actes : Mt = 3; Mc = 2; Lc = 5; Jn = 3; Ac = 13; mais c’est Luc qui l’utilise le plus dans son évangile et ses Actes des Apôtres. Il possède deux grandes significations.

Il signifie d’abord une période de temps, le temps perçu comme un fluide qui s’écoule, un fluide qui a un début et une fin.

  • Jn 7, 33 : « Jésus dit alors: "Pour un peu de temps (chronos) encore je suis avec vous, et je m’en vais vers celui qui m’a envoyé. " »
  • Ac 14, 28 : « Ils demeurèrent ensuite assez longtemps (litt. une période de temps : chronos) avec les disciples »

Il signifie également un point dans le temps ou un moment précis, i.e. une date.

  • Mt 2, 7 : « Alors Hérode manda secrètement les mages, se fit préciser par eux le temps (chronos) de l’apparition de l’astre »
  • Et Jésus demanda au père: "Depuis quand (chronos) cela lui arrive-t-il?" - "Depuis son enfance, dit-il" »

Dans le récit sur Élisabeth, chronos désigne cette période de temps que constitue une grossesse et qui arrive à son terme.

Textes sur chronos dans les évangiles-Actes
tekein (enfanter) Tekein est le verbe tiktō à l’aoriste infinitif et signifie : enfanter, concevoir, créer. Il n’est pas très fréquent : Mt = 4; Mc = 0; Lc = 5; Jn = 1; Ac = 0. Sur ses dix occurrences dans les évangiles, sept servent à désigner la naissance de Jésus. Ici, nous avons la seule occurrence pour désigner la naissance de Jean-Baptiste. C’est donc une particularité tout à fait lucanienne.

Notons que ce verbe, dans la voix active (huit occurrences sur le total de dix), ne s’applique qu’à la femme : seule la femme conçoit ou enfante. Et quant aux deux occurrences à la voix passive, elles font référence à l’enfant qui est né. Bref, c’est un verbe lié exclusivement au rôle de la femme dans la naissance.

Textes sur le verbe tiktō dans les évangiles-Actes

egennēsen (elle engendra) Egennēsen est le verbe gennaō à l’aoriste indicatif actif et il signifie : engendrer, naître, venir à l’existence. Il est semblable au verbe tekein, mais beaucoup plus fréquent : Mt = 45; Mc = 1; Lc = 4; Jn = 18; Ac = 7; 1Jn = 10; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Malgré la similitude avec tekein, il n’est pas un synonyme; car il a un sens plus générique de venir à l’existence et n’a pas de relation avec le rôle de la femme. En effet, on l’utilise pour parler de l’homme qui engendre (Mt 1, 2 : « Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob, Jacob engendra Juda et ses frère »).

Malgré les apparences, c’est Jean qui utilise le plus ce mot. Même si, selon les statistiques, Matthieu l’emploie 45 fois, sur ces 45 occurrences, 40 appartiennent à la généalogie du début de son évangile, ce qui laisse cinq occurrences pour le reste de son évangile. Ainsi, si on inclut sa première épitre, Jean a recours à ce verbe 28 fois. Sur ce total, dix-sept ont un sens spirituel, lié à l’être nouveau créé par l’Esprit de Dieu. Voici un exemple typique :

Jn 3, 3 : « Jésus lui répondit: "En vérité, en vérité, je te le dis, à moins de naître (gennaō) d’en haut, nul ne peut voir le Royaume de Dieu." »

Dans ce verset, Luc se sert à la fois tekein, pour décrire le fait qu’Élisabeth accouche, et de gennaō pour décrire qu’un être est venu physiquement au monde. C’est un verbe qu’il utilise pratiquement uniquement dans son récit de l’enfance, et le seul autre emploi apparaît dans un sens négatif à la fin de l’évangile pour exprimer le souhait de ne pas naître dans les moments de détresse (Lc 23, 29).

Textes sur le verbe gennaō dans les évangiles-Actes-épitres johanniques
huios (un fils) Huion est l’accusatif singulier du nom masculin : huios (fils). Il est très fréquent dans les évangiles-Actes : Mt = 89; Mc = 35; Lc = 77; Jn = 55; Ac = 21; 1Jn = 22; 2Jn = 2; 3Jn = 0. Mais de ces 301 occurrences au total, 176 servent à désigner Jésus comme fils de Dieu ou fils de l’homme, soit plus de la moitié (58%). Néanmoins, si on enlève ce dernier cas de l’équation, nous nous retrouvons quand même avec 125 occurrences du mot « fils », à comparer aux 26 occurrences du mot « fille ». Il ne faut pas s’en surprendre dans une société patriarcale où seul l’homme a un statut social et où avoir un fils a une plus grande valeur que d’avoir une fille. Prenons toutefois conscience que dans les évangiles-Actes le terme huios peut revêtir plusieurs significations que j’ai regroupées en cinq catégories.

Signification biologique : il s’agit de l’enfant mâle engendré par des parents (71 fois : Mt = 18; Mc = 7; Lc = 26; Jn = 12; Ac = 8; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0). Exemples :

  • Lc 1, 13 : « (L’ange dit à Zacharie) ta femme Élisabeth t’enfantera un fils (huio), et tu l’appelleras du nom de Jean
  • Mc 6, 3 : « Celui-là n’est-il pas le charpentier, le fils (huio) de Marie, le frère de Jacques, de Joset, de Jude et de Simon? Et ses soeurs ne sont-elles pas ici chez nous?" Et ils étaient choqués à son sujet.

Signification spirituelle pour désigner l’être de Jésus : Jésus est le fils de Dieu ou il est le fils de l’homme (175 fois, dont 82 fois « fils de l’homme » : Mt = 49 (30 fois « fils de l’homme »); Mc = 22 (14 fois « fils de l’homme »); Lc = 37 (25 fois « fils de l’homme »); Jn = 40 (12 fois « fils de l’homme »); Ac = 3 (1 fois « fils de l’homme »); 1Jn = 22 (0 fois « fils de l’homme »); 2Jn = 2 (0 fois « fils de l’homme »); 3Jn = 0). Exemples :

  • Lc 1, 32 : « Il sera grand, et sera appelé fils (huio) du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père »
  • Mc 2, 10 : « Eh bien! pour que vous sachiez que le fils (huio) de l’homme a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre »

Appartenance à une lignée généalogique : on est fils d’un ancêtre selon l’arbre généalogique (19 fois : Mt = 10; Mc = 3; Lc = 4; Jn = 0; Ac = 2; 1Jn = 0 ; 2Jn = 0; 3Jn = 0). Exemples :

  • Mt 1, 1 : « Livre de la genèse de Jésus Christ, fils (huio) de David, fils (huio) d’Abraham »
  • Mt 1, 20 : « Alors qu’il avait formé ce dessein, voici que l’Ange du Seigneur lui apparut en songe et lui dit: "Joseph, fils (huio) de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ta femme: car ce qui a été engendré en elle vient de l’Esprit Saint »

(Note : on a l’équivalent du côté féminin avec « fille » pouvant désigner une lignée généalogique : Lc 1, 5 « il (Zacharie) avait pour femme une fille (thygatēr) d’Aaron, dont le nom était Élisabeth »)

Appartenance à un groupe selon la race : c’est ainsi qu’on est fils d’un pays ou fils de l’humanité (14 fois : Mt = 3; Mc = 1; Lc = 5; Jn = 0; Ac = 5; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0). Exemples :

  • Lc 1, 16 : « et il ramènera de nombreux fils (huio) d’Israël au Seigneur, leur Dieu. »
  • Mc 3, 28 : « En vérité, je vous le dis, tout sera remis aux fils (huio) des hommes, les péchés et les blasphèmes tant qu’ils en auront proféré »

(Note : on a l’équivalent du côté féminin avec « fille » pouvant désigner l’appartenance à un groupe racial : Lc 23, 28 « Mais, se retournant vers elles, Jésus dit: " Filles (thygatēr) de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi! pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants! " »)

Appartenance à quelqu’un, à un groupe, ou adhésion à des valeurs : être fils désigne le fait d’être disciple d’un maître ou ami de quelqu’un ou d’une valeur qui identifie une personne ou un groupe (22 fois : Mt = 9; Mc = 2; Lc = 5; Jn = 3; Ac = 3; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0). Exemples :

  • Lc 10, 6 : « Et s’il y a là un fils (huio) de paix, votre paix ira reposer sur lui; sinon, elle vous reviendra. »
  • Mc 3, 17 : « puis Jacques, le fils de Zébédée, et Jean, le frère de Jacques, auxquels il donna le nom de Boanergès, c’est-à-dire fils (huio) du tonnerre »

Ici, au v. 57, le mot « fils » a bien sûr un sens biologique. Luc raconte la naissance d’un fils, ce qui est source de joie à un double titre : un enfant vient au monde alors qu’on n’en espérait plus, donc un enfant « miracle », et c’est un mâle. Dans les évangiles, seules deux naissances sont racontées : Jésus et Jean-Baptiste; Luc est le seul à inclure les deux naissances dans son récit, Matthieu n’ayant que celle de Jésus. Raconter la naissance de quelqu’un est une façon de le présenter comme un héro, anticipant dans cette naissance ce qu’il deviendra.

Textes avec le nom huios chez Luc
v. 58 Quand le voisinage et la parenté apprirent combien le Seigneur avait fait déborder sa compassion pour elle, ils se réjouirent avec elle.

Littéralement : Et ils entendirent (ēkousan) les gens d'alentour (perioikoi) et les parents (syngeneis) d’elle que magnifia (emegalynen) le Seigneur (kyrios) la miséricorde (eleos) de lui après elle et ils se réjouissaient (synechairon) avec elle.

ēkousan (ils entendirent) Ēkousan est le verbe akouō à l’aoriste indicatif 3e personne du pluriel. Littéralement, il signifie : écouter et, comme on peut l’imaginer pour tout mot de la vie courante, il est fréquent dans toute la Bible, et plus particulièrement dans les évangiles-Actes : Mt = 57; Mc = 41; Lc = 59; Jn = 54; Ac = 74; 1Jn = 10; 2Jn = 0; 3Jn = 1.

Chez Luc, on peut regrouper en trois catégories sa signification.

Écouter signifie entendre physiquement et personnellement quelque chose. Exemples :

  • Lc 1, 41 : « Et il advint, dès qu’Élisabeth eut entendu (akouō) la salutation de Marie, que l’enfant tressaillit dans son sein et Élisabeth fut remplie d’Esprit Saint »
  • Lc 7, 22 : « Puis il répondit aux envoyés: "Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu (akouō) : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent (akouō), les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres »

Écouter signifie apprendre une nouvelle, entendre parler de quelque chose. Exemples :

  • Lc 4, 23 : « Et il leur dit: "A coup sûr, vous allez me citer ce dicton: Médecin, guéris-toi toi-même. Tout ce que nous avons appris (akouō) être arrivé à Capharnaüm, fais-le de même ici dans ta patrie." »
  • Lc 7, 3 : « Ayant entendu parler (akouō) de Jésus, il (Hérode) envoya vers lui quelques-uns des anciens des Juifs, pour le prier de venir sauver son esclave. »

Écouter signifie s’ouvrir à une parole et l’accueillir dans la foi. Exemples :

  • Lc 6, 47 : « Quiconque vient à moi, écoute (akouō) mes paroles et les met en pratique, je vais vous montrer à qui il est comparable. »
  • Lc 7, 29 : « Tout le peuple qui a écouté (akouō), et même les publicains, ont justifié Dieu en se faisant baptiser du baptême de Jean »

Ici, au v. 58, akouō signifie le fait d’entendre une nouvelle, d’apprendre par ouï-dire : la nouvelle concerne le fait qu’Élisabeth, ayant dépassé l’âge normal pour devenir mère, a mis au monde un enfant, un garçon. Pour Luc, il est important que les bonnes nouvelles se répandent afin que la communauté puisse célébrer autour d’elles; d’où chez lui l’importance de la parole.

Textes avec le verbe akouō chez Luc
perioikoi (voisins) Perioikoi est l’adjectif masculin pluriel de perioikos. Ce mot est formé de deux termes, d’abord la préposition peri (autour de) et oikos (maison). Il désigne ce qui est autour de chez soi; lorsqu’il s’agit de personnes humaines, on parlera de « voisins », lorsqu’il s’agit d’un lieu géographique, on parlera de « lieux environnants », « régions d’alentour », « banlieue ». Il est très rare dans la Bible, et ce passage de Luc présente le seul cas dans tout le Nouveau Testament.

Ici, au v. 58, on fait référence aux gens qui demeurent non loin de la résidence d’Élisabeth chez qui s’est répandue la bonne nouvelle. Cela présente le village comme une petite communauté.

Textes avec l'adjectif perioikos dans la Bible
syngeneis (parents) Syngeneis est l’adjectif masculin pluriel de syngenēs. Nous avons analysé plus tôt ce terme en disant qu’il fait référence au fait d’être né en compagnie d’autres personnes, d’où la traduction habituelle de « parenté ». Ici, le terme désigne la famille au sens large. Et comme Luc aime aller du général au particulier, il commence par le voisinage, avant de nommer la famille élargie parmi ceux qui se réjouissent de la bonne nouvelle. Textes avec syngenēs (parent) dans la Bible
emegalynen (il magnifia) Emegalynen est le verbe megalynō à l’aoriste indicatif actif, 3e personne du singulier. Il est formé à sa base de l’adjectif mega (grand). On le trouve rarement dans le Nouveau Testament, tout comme dans les évangiles-Actes : Mt = 1; Mc = 0; Lc = 2; Jn = 0; Ac = 3; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Il signifie fondamentalement : rendre grand. On peut rendre grande une réalité par la parole, d’où les diverses traductions : magnifier, louer, célébrer, glorifier, exalter. Par exemple :
  • Lc 1, 46 : « Marie dit alors: "Mon âme exalte (megalynō) le Seigneur" »
  • Ac 5, 13 : « et personne d’autre n’osait se joindre à eux, mais le peuple célébrait (megalynō) leurs louanges »

On peut aussi rendre grande la chose elle-même en l’agrandissant. Par exemple :

  • Mt 23, 5 : « En tout ils agissent pour se faire remarquer des hommes. C’est ainsi qu’ils font bien larges leurs phylactères et allongent (megalynō) leurs franges.
  • 2 Co 10, 15 : « Nous ne nous glorifions pas hors de mesure, au moyen des labeurs d’autrui; et nous avons l’espoir, avec les progrès en vous de votre foi, de nous agrandir (megalynō) de plus en plus en vous selon notre règle à nous »

Ici au v. 58, Luc met l’accent sur la grandeur de l’intervention amoureuse de Dieu, donc sur la grandeur de son action : rendre féconde une femme qui ne l’était pas jusqu’ici. On notera que dans l’antiquité l’infécondité était la responsabilité de la femme, jamais celle de l’homme. Pour Luc, la miséricorde de Dieu est toujours à l’oeuvre, mais le fait qu’Élisabeth a pu enfanter un garçon l’a rendue plus manifeste, plus éclatante.

Textes avec le verbe megalynō dans le Nouveau Testament
kyrios (seigneur)
Pour une analyse du mot kyrios, on se réfèrera au Glossaire. En quelques mots, le substantif masculin kyrios désigne en grec classique « celui qui est maître de, qui a autorité », c’est-à-dire le maître, le maître de maison, le représentant légal, le tuteur. C’est par la Septante, cette traduction grecque de l’Ancien Testament hébreu, qu’il a fait son entrée dans la Bible. C’est le mot que les traducteurs ont choisi pour traduire le tétragramme YHWH, le nom propre de Dieu, qu’un Juif pieux évitait de prononcer : « Abram répondit: "Mon Seigneur (héb. ʾ ădōnāy; grec despota) Yahvé (héb. yhwh; grec kyrie), à quoi saurai-je que je le posséderai?" » (Gn 15, 8). C’est ainsi qu’un mot grec, désignant seulement un maître qui a autorité, en est venu à désigner Dieu. Les premiers chrétiens de culture hellénique ont relu la Septante à la lumière de leur foi en Jésus ressuscité, si bien que non seulement kyrios est devenu le terme pour désigner Dieu, mais aussi celui pour désigner Jésus, en particulier sous l’influence du Psaume 110, 1 : « Le Seigneur (héb. yhwh; grec kyrios) a dit à mon Seigneur (héb. ʾ ădōnāy; grec kyriō): Assieds-toi à ma droite, jusqu’à ce que j’aie fait de tes ennemis l’escabeau de tes pieds »; dans ce psaume, le nom kyrios est attribué à la fois à Dieu et au messie, et pour les premiers chrétiens, il pouvait donc désigner à la fois Dieu et Jésus.

Qu’en est-il de Luc? Comme il est le plus grec des évangélistes, on ne sera pas surpris d’apprendre qu’il est celui qui utilise le plus le terme kyrios : Mt = 80; Mc = 18; Lc = 104; Jn = 52; Ac = 106; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0; comme il est à la fois l’auteur d’un évangile et des Actes, cela signifie qu’il emploie au total 210 fois ce terme. Mais quand on regarde d’un peu plus près son évangile, on se rend compte que le mot revêt cinq significations différentes.

Kyrios désigne Dieu (37 fois, dont 25 fois dans son récit de l’enfance). Par exemple :

  • 1, 6 : « Tous deux (Zacharie et Élisabeth) étaient justes devant Dieu, et ils suivaient, irréprochables, tous les commandements et observances du Seigneur (kyrios) »
  • 19, 38 : « Ils disaient: "Béni soit celui qui vient, le Roi, au nom du Seigneur (kyrios)! Paix dans le ciel et gloire au plus haut des cieux!" »

Kyrios désigne Jésus lui-même (40 fois, dont 13 fois sous la plume de Luc comme narrateur, 11 fois dans la bouche des disciples). Par exemple :

  • 7, 13 : « En la voyant, le Seigneur (kyrios) eut pitié d’elle et lui dit: "Ne pleure pas." »
  • 9, 54 : « Ce que voyant, les disciples Jacques et Jean dirent: " Seigneur (kyrios), veux-tu que nous ordonnions au feu de descendre du ciel et de les consumer?" »

Kyrios désigne un maître, par exemple le maître de maison (24 fois, souvent dans les paraboles de Jésus). Par exemple :

  • 12, 37 : « Heureux ces serviteurs que le maître (kyrios) en arrivant trouvera en train de veiller! En vérité, je vous le dis, il se ceindra, les fera mettre à table et, passant de l’un à l’autre, il les servira »
  • 20, 13 : « Le maître (kyrios) de la vigne se dit alors: Que faire? Je vais envoyer mon fils bien-aimé; peut-être respecteront-ils celui-là »

Kyrios désigne le messie (2 fois, lors de la citation du Psaume 110)

  • 20, 42 : « C’est David lui-même en effet qui dit, au livre des Psaumes: Le Seigneur a dit à mon Seigneur (kyrios) : Siège à ma droite »
  • 20, 44 : « David donc l’appelle Seigneur (kyrios); comment alors est-il son fils?" »

Kyrios est un adjectif signifiant : "être maître de" (1 fois).

  • 6, 5 : « Et il leur disait: "Le Fils de l’homme est maître du (kyrios) sabbat." »

Cette analyse ne serait pas complète si on ne se posait pas aussi la question : dans l’évangile de Luc, qui utilise quelle signification du mot? Voici le tableau qu’on peut en tirer : la première colonne présente l’auteur qui utilise kyrios. Les autres colonnes renvoie aux diverses significations du mot.

Source\ Pour désignerAutreMaîtreDieuJésus
Disciples00011
Écriture2080
Jésus12314
Narrateur011413
Personnages001412

Voici quelques observations sur ce tableau.
  • Dans la bouche des disciples, kyrios désigne toujours Jésus : on peut y voir deux raisons, d’abord Luc tient à mettre dans leur bouche l’expression même de la foi chrétienne, ensuite le terme fait aussi référence au « maître » que suit un disciple;
  • Chez les divers personnages qui entrent en scène dans l’évangile, on peut comprendre que kyrios désigne avant tout Dieu, selon la foi juive traditionnelle, comme Marie qui se dit la « servante du Seigneur », mais il désigne aussi Jésus, et dans ces occasions là, la signification varie selon le contexte : il peut parfois simplement exprimer le respect des convenances (10, 40 : « Intervenant, elle dit: "Seigneur, cela ne te fait rien que ma soeur me laisse servir toute seule? Dis-lui donc de m’aider" », tout comme aujourd’hui on emploie le terme « monsieur », qui est justement la contraction de « mon seigneur), mais il peut aussi contenir parfois une note de foi envers un maître (15, 22 : « Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David »);
  • Comme narrateur, Luc nous étonne un peu. Quand il emploie kyrios pour désigner Dieu, il se conforme à la foi juive traditionnelle, et son récit de l’enfance qui veut faire la jonction entre l’Ancien et le Nouveau Testament nous présente un portrait très cohérent. Par contre, il semble tergiverser dans sa façon de désigner Jésus, employant habituellement son nom comme sujet de l’action, mais à plusieurs reprises l’appelant kyrios (7, 13 : « En la voyant, le Seigneur eut pitié d’elle... »; 10, 1 : « Après cela, le Seigneur désigna 72 autres et les envoya deux par deux... »; 10, 39 : « Celle-ci avait une soeur appelée Marie, qui, s’étant assise aux pieds du Seigneur »; etc.); c’est comme si Luc oubliait son rôle de narrateur neutre pour devenir le catéchète qui s’adresse à une communauté chrétienne qui comprend parfaitement ce langage;
  • Dans la bouche de Jésus, kyrios désigne avant tout le « maître » d’un domaine dans ses paraboles qui nous donnent un écho de la vie sociale de l’époque. Mais à une occasion, lors d’une prière, le mot désigne Dieu : « Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre... » (10, 21). Toutefois, c’est tout à fait curieux de l’entendre se désigner lui-même comme kyrios : « Et si quelqu’un vous demande: Pourquoi le détachez-vous? Vous direz ceci: C’est que le Seigneur en a besoin." » (19, 31; voir aussi 6, 46; 13, 25); Luc trahit son langage chrétien.

Ici au v. 58, c’est sous la plume de Luc le narrateur que kyrios apparaît, et il désigne Dieu selon les termes de la foi juive traditionnelle. Pour Luc, les débuts de la foi chrétienne s’enracinent dans ce qu’il y a de meilleur dans la tradition juive.

Textes avec kyrios chez Luc
eleos (miséricorde)
Eleos est un nom neutre qui signifie : miséricorde, pitié, compassion. Autant ce mot est très fréquent dans l’Ancien Testament (tout près de 350 occurrences), autant on le rencontre peu souvent dans les évangiles-Actes : Mt = 3; Mc = 0; Lc = 6; Jn = 0; Ac = 0; 1Jn = 0; 2Jn = 1; 3Jn = 0. Et sur les six occurrences de Luc, cinq appartiennent aux récits de l’enfance. Qu’est-ce à dire?

Eleos est le terme choisi par la Septante pour traduire l’hébreu ḥēsēd. Qu’est-ce que cette ḥēsēd? Il ne s’agit pas avant tout d’un sentiment, mais d’une action : on fait la ḥēsēd (d’ailleurs, le mot est souvent accompagné du verbe ’asah, faire). Il s’agit de faire du bien aux autres, en particulier ceux qui sont dans le besoin, et le mot est souvent traduit par « faveur » : « Alors, quand Dieu m’a fait errer loin de ma famille, je (Abraham) lui ai dit: Voici la faveur (ḥēsēd) que tu me feras: partout où nous arriverons, dis de moi que je suis ton frère" » (Gn 20, 13). Un bon roi est celui qui fait la ḥēsēd : « Piété (ḥēsēd) et fidélité montent la garde près du roi; sur la piété (ḥēsēd) est fondé le trône » (Pr 20, 28). Bien sûr, la ḥēsēd est aussi un attribut de Dieu, et qui est célébrée à travers la liturgie des psaumes : « Mais toi, Seigneur, Dieu de tendresse et de pitié, lent à la colère, plein d’amour (ḥēsēd) et de vérité (ʾemet)» (Ps 86, 15). La ḥēsēd est souvent associée, comme ici, à la vérité, i.e. à ce qui est solide et authentique, qui ne peut décevoir; car Dieu demeure fidèle à son alliance et interviendra toujours en faveur de son peuple. Voilà une conviction profonde de la foi juive.

Dans les évangiles, seuls Luc et Matthieu font référence à la ḥēsēd à travers le mot grec eleos. Ils conservent l’idée d’une action en faveur des autres, surtout de ceux dans le besoin. Chez Luc, il apparaît dans le récit du bon Samaritain qui vient au secours d’un homme gravement blessé par les brigands, alors que Jésus pose la question sur lequel des hommes, entre le prêtre, le lévite et le Samaritain, s’est montré le prochain de l’homme blessé :

  • 10, 37 : « Il dit: "Celui-là qui a exercé la miséricorde (eleos) envers lui." Et Jésus lui dit: "Va, et toi aussi, fais de même." »

Chez Matthieu on retrouve une idée semblable alors que Jésus multiplie les reproches à l’égard des Pharisiens qui se spécialisent dans les choses religieuses :

  • 9, 13 : « Allez donc apprendre ce que signifie: C’est la miséricorde (eleos) que je veux, et non le sacrifice. En effet, je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs" »

Mais dans le récit de l’enfance de Luc où apparaissent cinq des six occurrences de eleos, le ton est différent : on retrouve l’atmosphère liturgique des Psaumes où on chante la miséricorde de Dieu : Marie la chante (1, 50.54), l’entourage d’Élisabeth la chante (1, 58), Zacharie la chante (1, 72.78). Dans l’Ancien Testament, parler de la ḥēsēd c’est parler de l’action de Dieu en faveur de son peuple, par fidélité à son alliance. Pour Luc, l’événement Jean-Baptiste est en continuité avec la ḥēsēd de Dieu dans l’Ancien Testament, et cette action en faveur de son peuple aura son point culminant en Jésus; Jean-Baptiste est un maillon essentiel de cette chaîne d’actions.

Textes avec le nom eleos dans le Nouveau Testament
synechairon (ils se réjouissaient)
Synechairon est le verbe synchairō à l’imparfait de la 3e personne pluriel. Ce verbe est formé de la préposition syn (avec, en compagnie de) et du verbe chairō (se réjouir). C’est donc l’idée de se réjouir avec d’autres, de partager sa joie, bref de se réjouir communautairement. Comme le verbe est à l’imparfait, signifiant que l’action n’est pas terminée, c’est alors une joie qui se prolonge. Ce verbe est très rare dans toute la Bible (8 occurrences), et dans les évangiles il ne se retrouve que chez Luc : Mt = 0; Mc = 0; Lc = 3; Jn = 0; Ac = 0; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. L’idée d’une réjouissance communautaire est bien traduite par Luc dans les deux paraboles où quelqu’un perd quelque chose d’important, une brebis (15, 6), ou l’argent d’un jour de salaire (15, 9), puis invite tout l’entourage à partager sa joie. Pour sa part, Paul a cette image du corps avec plusieurs membres, et si un membre est à l’honneur, cette joie se reflète sur tous les membres (2Co 12, 26). Ainsi, pour Luc, la joie d’Élisabeth n’est pas une joie personnelle, mais une joie qui rejoint toute la communauté : la naissance de Jean-Baptiste a un impact sur toute la communauté, et donc la joie devient communautaire.

Mais il y a plus. Quand Luc rédige cette scène, il a probablement en tête l’histoire de Sara, l’épouse d’Abraham, qui était avancée en âge et stérile (Gn 21, 1-7). Or, selon ce qu’écrit la Septante, le Seigneur visita Sara qui devint enceinte et conçut un fils qu’Abraham appela : Isaac. Après sa circoncision, Sara s’écria : « Le Seigneur m’a causé un doux rire ; quiconque l’apprendra se réjouira (synchairō) avec moi » (Gn 21, 6). Élisabeth est la nouvelle Sara, et comme Sara fut l’instrument de Dieu pour la réalisation de sa promesse d’une alliance et d’une longue lignée, ainsi Élisabeth sera l’instrument de Dieu dans cette nouvelle alliance. Il ne s’agit plus d’une joie personnelle, mais d’une joie universelle.

Textes avec synchairō dans la Bible
v. 59 Le huitième jour, ils allèrent faire circoncire l’enfant et proposaient le nom du père : Zacharie.

Littéralement : Et arriva (egeneto) au jour (hēmera) le huitième (ogdoē) ils allèrent (ēlthon) pour circoncire (peritemein) l’enfant (paidion) et appelaient (ekaloun) lui selon le nom (onomati) du père (patros) de lui Zacharie (Zacharian).

egeneto (il arriva) Egeneto est le verbe ginomai à l’aoriste moyen et signifie : arriver, advenir, survenir, devenir, venir à l’existence, apparaître. Il est aussi fréquent en grec que les verbes avoir et être en français : Mt = 76; Mc = 54; Lc = 132; Jn = 50; Ac = 110; 1Jn = 1; 2Jn = 1; 3Jn = 1. Comme on peut le constater, Luc en est le plus grand utilisateur, 242 fois si on inclut les Actes des Apôtres. Et ici on a la forme de l’aoriste moyen : egeneto. Or, il est le plus grand utilisateur de cette forme : Mt = 13; Mc = 18; Lc = 61; Jn = 17; Ac = 55; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Ainsi, chez Luc c’est un total de 116 occurrences si on inclut les Actes des Apôtres. C’est trop fréquent pour ne pas y reconnaître un trait de son style. Cela lui permet très souvent d’introduire un fait, un événement, un récit, tout comme les bons conteurs d’histoire aiment commencer avec : « Il était une fois ».

Textes avec le verbe ginomai chez Luc
hēmera (jour) Hēmera est le nom féminin hēmera au datif singulier. Il signifie : jour, et comme le mot français, il est très commun dans les évangiles-Actes : Mt = 42; Mc = 25; Lc = 80; Jn = 30; Ac = 86; 1Jn = 1; 2Jn = 0; 3Jn = 0, et tout particulièrement chez Luc. Toutefois, derrière sa banalité, il sert à traduire des réalités différentes. C’est ainsi que chez Luc on peut définir cinq réalités différentes que désigne le mot « jour ».

La journée qui a 24 heures, ou quantité spécifique de journées. Par exemple :

  • 1, 23 : « Et il advint, quand ses jours (hēmera) de service furent accomplis, qu’il s’en retourna chez lui »
  • 2, 44 : « Le croyant dans la caravane, ils firent une journée (hēmera) de chemin, puis ils se mirent à le rechercher parmi leurs parents et connaissances »

Un moment ou date spécifique, souvent dans l’avenir. Par exemple :

  • 1, 20 : « Et voici que tu vas être réduit au silence et sans pouvoir parler jusqu’au jour (hēmera) où ces choses arriveront, parce que tu n’as pas cru à mes paroles, lesquelles s’accompliront en leur temps »
  • 10, 12 : « Je vous dis que pour Sodome, en ce jour (hēmera)-là, il y aura moins de rigueur que pour cette ville-là »

Une époque ou une période du passé (toujours au pluriel). Par exemple :

  • 1, 5 : « Il y eut aux jours (hēmera) d’Hérode, roi de Judée, un prêtre du nom de Zacharie, de la classe d’Abia, et il avait pour femme une descendante d’Aaron, dont le nom était Elisabeth »
  • 17, 28 : « De même, comme il advint aux jours (hēmera) de Lot: on mangeait, on buvait, on achetait, on vendait, on plantait, on bâtissait »

Le jour par rapport à la nuit. Par exemple :

  • 6, 13 : « Lorsqu’il fit jour (hēmera), il appela ses disciples et il en choisit douze, qu’il nomma apôtres »
  • 9, 12 : « Le jour (hēmera) commença à baisser. S’approchant, les Douze lui dirent: "Renvoie la foule, afin qu’ils aillent dans les villages et fermes d’alentour pour y trouver logis et provisions, car nous sommes ici dans un endroit désert »

Renvoie aux années d’une vie, ou à l’âge d’une personne. Par exemple :

  • 1, 7 : « Mais ils n’avaient pas d’enfant, parce qu’Elisabeth était stérile et que tous deux étaient avancés en âge (hēmera; litt. : en jours).
  • 1, 75 : « en sainteté et justice devant lui, tout au long de nos jours (hēmera) »

Ici, au v. 59, Luc fait référence à une date ou moment spécifique, celui où doit avoir lieu la circoncision.

Textes avec le nom hēmera chez Luc
ogdoē (huitième) Ogdoē est l’adjectif numéral ogdoos au féminin datif singulier, s’accordant avec « jour ». Seul Luc l’utilise dans les évangiles-Actes : Mt = 0; Mc = 0; Lc = 1; Jn = 0; Ac = 1; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0, et à chaque fois en référence au huitième jour où un Juif devait faire circoncire son enfant mâle. En effet, c’était pour un Juif une obligation légale, comme l’explicite Lévitique 12, 1-4 :
Le Seigneur adressa la parole à Moïse : « Parle aux fils d’Israël : Si une femme enceinte accouche d’un garçon, elle est impure pendant sept jours, aussi longtemps que lors de son indisposition menstruelle. Le huitième jour, on circoncit le prépuce de l’enfant ; ensuite, pendant trente-trois jours, elle attend la purification de son sang ; elle ne touche aucune chose sainte et ne se rend pas au sanctuaire jusqu’à ce que s’achève son temps de purification.

Zacharie et Élisabeth suivent ainsi leur tradition religieuse. Luc est le seul évangéliste à insister sur cet environnement de Jésus, car cela correspond à son plan : la foi chrétienne s’enracine dans la tradition juive.

Textes avec l'adjectif numéral ogdoos dans le Nouveau Testament
ēlthon (ils allèrent) Ēlthon est le verbe erchomai à l’aoriste indicatif, 3e personne du pluriel. Il signifie : venir, arriver, aller, paraître, et est aussi courant en grec que son équivalent en français : Mt = 113; Mc = 86; Lc = 99; Jn = 155; Ac = 50; 1Jn = 3; 2Jn = 2; 3Jn = 2. Et cela est normal dans un récit où il y a de l’action : les personnages vont et viennent. Par exemple, Jean-Baptiste « va » dans toute la région proclamer son baptême de conversion, les gens « viennent » à lui, Jésus « va » à la synagogue, et on lui demande ce qu’il « vient » faire, Jésus donne la raison pour laquelle il « est venu », etc.

Ici, au v. 59, Zacharie et Élisabeth « vont » faire circoncire leur enfant. Où vont-ils? Luc ne le dit pas. D’après Genèse 21, 4 le père pouvait circoncire son enfant (« Abraham circoncit son fils Isaac, quand il eut huit jours, comme Dieu lui avait ordonné »); mais rien n’indique ici que Zacharie a circoncis son fils, et cela n’explique pas le fait qu’ils doivent se déplacer. D’après Exode 4, 25 la mère pouvait exceptionnellement circoncire son fils (« Cippora prit un silex, coupa le prépuce de son fils et elle en toucha ses pieds. Et elle dit: "Tu es pour moi un époux de sang." »; mais comme nous l’avons observé pour le père, rien n’indique que ce soit le cas ici. D’après 1 Maccabées 1, 61 la circoncision était pratiquée par un médecin (« (on mit à mort les femmes qui avaient fait circoncire leur enfant) avec leurs nourrissons pendus à leur cou, exécutant aussi leurs proches et ceux qui avaient opéré la circoncision »). Comme on situe la composition de 1 Maccabées vers l’an 100 avant notre ère, on peut penser que ce sont les mêmes pratiques qui existaient plus tard, lors de la naissance de Jean-Baptiste et Jésus : c’est le médecin du village qui procédait à la circoncision des enfants mâles.

Textes avec le verbe erchomai chez Luc
peritemein (circoncire) Peritemein est le verbe peritemnō à l’aoriste de l’infinitif. Il est composé de la préposition peri (autour de) et du verbe temnō (couper) : c’est l’ablation du prépuce, i.e. circoncire. Il semble que nous sommes devant une coutume antique reliée au rite d’initiation sexuelle : la circoncision permettait à l’organe mâle d’être adapté à sa nouvelle fonction (voir L. Monloubou – F.M. Du But, Dictionnaire biblique universel. Paris-Québec : Desclée – Anne Sigier, 1984, p. 122-123). Elle était pratiquée par les Égyptiens, les Édomites, les Ammonites, les Moabites et les Israélites, mais non par les Assyriens, les Chaldéens ou les Philistins (voir Xavier Léon-Dufour, Dictionnaire du Nouveau Testament. Paris : Seuil, 1975, p. 168-169).

C’est probablement lors de leur arrivée en Canaan que les Israélites ont adopté cette pratique et qu’ils l’ont attribué au patriarche Abraham. Mais cette pratique a pris une dimension religieuse : « Vous ferez circoncire la chair de votre prépuce, et ce sera le signe de l’alliance entre moi et vous » (Gn 17, 11); dans l’alliance qu’il propose, Dieu promet à Abraham une postérité féconde et tout le pays de Canaan. C’est probablement lors de l'exil à Babylone (6e s. avant l’ère moderne) que la circoncision a revêtu une si grande importance, leur permettant de se distinguer de tous les autres peuples qui les entouraient (les Babyloniens n'étaient pas circoncis).

Dans les évangiles, seuls Luc et Jean mentionnent soit le verbe « circoncire » (peritemnō) : Mt = 0; Mc = 0; Lc = 2; Jn = 1; Ac = 5; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0, soit le nom « circoncision » (peritomē) : Mt = 0; Mc = 0; Lc = 0; Jn = 2; Ac = 3; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Mais les perspectives de Luc et Jean sont totalement différentes : Luc présente de manière positive la circoncision de Jean-Baptiste et de Jésus le huitième jour comme un geste de fidélité à la tradition juive, tandis que Jean insère la référence à la circoncision dans un contexte de controverse nous présentant un Jésus qui dénonce l’hypocrisie des Pharisiens, ces gens qui reprochent à Jésus de guérir le jour du sabbat alors qu’eux-mêmes pratiquent la circoncision le jour du sabbat.

Pourquoi Luc a-t-il tenu à mettre en valeur la circoncision? Il aurait pu raconter la naissance de Jean-Baptiste et de Jésus sans qu’il soit nécessaire de mentionner leur circoncision? N’oublions pas que la rédaction finale de son évangile se situe autour des années 80 ou 85 de notre ère, au moment où la poussière sur le conflit autour de la circoncision des chrétiens est retombée. On relira les épitres de Paul (voir les textes sur « circoncire » et « circoncision » ci-contre) sur le combat qu’il a mené pour empêcher que les païens se convertissant à la foi chrétienne soit obligés de se faire circoncire. On relira les Actes des Apôtres et la décision prise à Jérusalem (vers 51/52 de notre ère) sur le sujet. Luc, lui-même un non-Juif, connaissait très bien ce débat. Alors pourquoi a-t-il tenu à dire que Jean-Baptiste et Jésus furent circoncis?

La réponse se situe probablement à deux niveaux. D’une part, comme le débat s’est apaisé au moment de la rédaction de son évangile, évoquer la circoncision ne suscite plus la même charge émotive et on peut regarder cet élément de la tradition juive avec un regard serein. D’autre part, et c’est probablement le point le plus important, la foi chrétienne plante ses racines au coeur de ce qu’il y a de meilleur dans la tradition juive : Jésus était un Juif, Jean-Baptiste était un Juif, et s’il brosse un portrait parallèle de Jésus et Jean-Baptiste, c’est sa façon d’arrimer la source de la bonne nouvelle à un digne représentant de la tradition juive; la circoncision est en quelque sorte un point d’arrimage. N’oublions pas : l’Ancien et le Nouveau Testament ne sont pas en opposition, mais en harmonie pour Luc.

Textes avec le verbe peritemnō dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom peritomē dans le Nouveau Testament

paidion (enfant)
Paidion est l’accusatif neutre de paidion. Il signifie enfant ou petit enfant, et plus précisément, selon Hérodote (rapporté par Henry George Liddell, Robert Scott, A Greek-English Lexicon), c’est l’enfant jusqu’à sept ans. Il apparaît surtout dans les récits de l’enfance de Luc et Matthieu : Mt = 18; Mc = 12; Lc = 13; Jn = 3; Ac = 0; 1Jn = 2; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Nous avons déjà analysé l’enfant dans le Nouveau Testament dans notre glossaire, et on s’y réfèrera. Qu’il nous suffise d’en résumer les points principaux.

Dans le Nouveau Testament, il y a six termes grecs pour désigner l’enfant au sens général, sans allusion au sexe de l’enfant : teknon (enfant) et son diminutif teknion (petit enfant), pais (enfant) et son diminutif paidion (petit enfant), nēpios (plus jeune) et brephos (nourrisson); les mots « fils » (huios) ou « fille » (thygatēr) sont écartés, car ils désignent un sexe particulier.

Si on considère la chronologie de l’enfance qui va de la naissance jusqu’à l’âge de 13 ans, au moment du bar mitzwah (fils de la Loi), où l’enfant en devenant soumis à la Loi, passe à l’âge adulte, les six termes pointent vers un moment spécifique. Cette enfance se divise en deux parties, paidion, qui désigne l’enfant de moins de 7 ans, et pais, qui désigne l’enfant de 7 à 13 ans. Nēpios est le bébé au tout début de sa phase paidion, tout comme brephos d’ailleurs, mais ce dernier peut inclure l’embryon dans le sein maternel. Quant au terme teknon, le plus fréquent dans le Nouveau Testament, c’est l’enfant sans aucune connotation d’âge. Et teknion, son diminutif, concerne un adulte à qui on veut exprimer son affection et son attachement, comme en français lorsqu’on dit Ti-Jean, Ti-Louis, ou Loulou.

Pour résumer ce qui vient d’être dit, nous proposons le tableau qui suit basé sur ce que laisse entendre les évangélistes.

Âge
-0.750123456789101112Adulte
 TecknonTecknion
 PaidionPais 
 Nēpios  
Brephos  

Chez Luc, sur les 13 occurrences du mot paidion, plus de la moitié se situent dans le récit de l’enfance et désignent les bébés naissants que sont Jean-Baptiste et Jésus. Telle semble être la définition du mot chez Luc, puisque lorsqu’il raconte l’escapade du jeune Jésus au temple pour discuter avec les maîtres, il ne parle plus de paidion, mais de pais (2, 43); quelle âge devait-il avoir alors, sept ou huit an? En dehors des récits de l’enfance, la seule autre occurrence qui lui est propre se trouve dans la parabole de l’ami inopportun en 11, 7 (« et que de l’intérieur l’autre réponde: Ne me cause pas de tracas; maintenant la porte est fermée, et mes enfants (paidion) et moi sommes au lit; je ne puis me lever pour t’en donner »; quel âge ont ces enfants au lit? Impossible de le dire, mais probablement très jeunes. Dans le reste de son évangile, les occurrences de paidion proviennent soit de la source Q (7, 32 : « Ils ressemblent à ces gamins (paidion) qui sont assis sur une place et s’interpellent les uns les autres »), soit des récits de Marc (9, 47-48; 18, 16-17), et donc ne peuvent être versées au dossier de Luc.

De manière semblable à Luc, Matthieu concentre la moitié des occurrences de paidion dans son récit de l’enfance de Jésus; en effet, le mot désigne Jésus jusque vers l’âge de deux ans. Les seules autres occurrences qui lui sont propres concernent la conclusion des deux multiplications des pains (14, 21 : « Or ceux qui mangèrent étaient environ 5.000 hommes, sans compter les femmes et les enfants (paidion); voir aussi 15, 38); Matthieu mentionne donc des gens qui n’ont pas de statut social, i.e. les femmes et les enfants, mais comment expliquer la présence d’enfants dans cette scène sinon qu’ils étaient encore inséparables de leur mère.

Marc nous apporte une tout autre perspective. Le mot paidion apparaît dans trois scènes : ressuscitation de la fille de Jaïre (5, 35-43) que Marc appelle paidion, même si elle a 12 ans, le récit de la Syrophénicienne (7, 24-30) où celle-ci mentionne à Jésus que les petits chiens sous la table mangent les miettes des enfants (paidion), des enfants qu’on peut imaginer avoir deux ou trois ans, et celle où on amène à Jésus des enfants pour qu’il leur touche mais qui indispose les disciples (10, 13-15), des enfants qui, selon la version de Luc (18, 15), son des bébés (brephos).

Jean appartient à une classe à part avec ses trois scènes : dans celle du centurion royal (4, 46-54, les serviteurs parlent de son fils avec le mot pais, donc un enfant d’au moins 7 ans, mais le père parle de son fils avec le mot paidion, peut-être pour mettre l’accent sur l’affection pour son fils; dans celle où Jésus utilise l’analogie de la femme en train d’accoucher (16, 21), paidion désigne clairement l’enfant naissant; dans la finale de l’évangile, paidion est dans la bouche de Jésus pour interpeller ses disciples (21, 5), une expression d’affection à leur égard.

Que conclure? Pour Luc, paidion désigne des bébés dans leurs premiers mois de naissance, pour Matthieu les enfants dans leurs premières années, et pour Marc il n’y a rien de systématique : paidion désigne en règle générale des enfants très jeunes, mais couvre aussi un enfant de douze ans. Jean rejoint Luc et Matthieu dans sa terminologie, mais devient unique en employant paidion pour décrire toute la tendresse et l’affection du maître pour ses disciples adultes. Un mot sur la source Q dont nous avons un seul exemple : « Ils ressemblent à ces gamins (paidion) qui sont assis sur une place et s’interpellent les uns les autres » (Lc 7, 32 || Mt 11, 16); ces « gamins » ne sont pas encore en mesure d’accompagner papa dans son travail quotidien comme il était habituel à l’époque, et donc sont encore à l’âge de s’amuser avec d’autres enfants sur la place publique, et donc devaient avoir entre 4 et 7 ans. Que ce soit Luc, Matthieu, Marc ou Jean, tous présentent une image positive de paidion, que ce soit sous les traits de Jésus ou Jean-Baptiste, ou d’un être cher dont on veut la guérison, ou de disciples pour qui on nourrit une grande affection.

Textes avec le nom paidion dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom pais dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom teknon dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom teknion dans le Nouveau Testament

Textes avec l'adjectif nēpios dans le Nouveau Testament

Textes avec le nom brephos dans le Nouveau Testament

ekaloun (ils appelaient) Ekaloun est le verbe kaleō à l’imparfait de l’indicatif actif, 3e personne du pluriel. Luc y recourt de manière régulière et fréquente : Mt = 26; Mc = 4; Lc = 43; Jn = 2; Ac = 18; 1Jn = 1; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Il possède deux grandes significations :
  1. recevoir un nom, être appelé du nom de, donner un nom (plus des 2/3 des occurrences dans les évangiles-Actes)
  2. convoquer quelqu’un, l’appeler, le convier ou l’inviter (très souvent à un repas festif)

Chez Luc, la signification de nommer quelqu’un ou un lieu domine largement, surtout dans son récit de l’enfance, et c’est le cas ici. Mais qui est le sujet du verbe « nommer » au v. 59? Remarquons que le verbe est à l’imparfait « ils appelaient », et donc que ce n’est pas une action terminée : c’est plutôt une proposition. Mais quels sont ceux qui font cette proposition? Spontanément, on serait porté à dire : les parents. Mais Zacharie est muet, et la mère au verset suivant sera en désaccord avec la proposition. Il ne peut donc s’agir des parents. D’après le contexte, on peut penser que la proposition proviendrait du voisinage et de la parenté, ces derniers étant les sujets du verset précédent. Cette proposition suivrait la coutume d’appeler l’aîné en fonction du nom du père.

Pourquoi Luc nous fait-il un tel récit où s’opposent deux noms à donner au Baptiste? Rappelons-nous la scène de la rencontre de Zacharie avec l’ange du Seigneur dans le temple : c’est l’ange qui propose le nom de Jean (1, 13), un nom qui signifie : Yahvé fait grâce. Alors en insistant pour dire que le Baptiste ne portera pas le nom du père, mais celui qui vient de Dieu, Luc se trouve à affirmer que Jean aura une mission spéciale qui ne vient pas des hommes.

Textes avec le verbe kaleō chez Luc
onomati (nom) Onomati est le neutre génitif de onoma et signifie : nom. Il est évidemment très fréquent dans les évangiles-Actes : Mt = 23; Mc = 15; Lc = 34; Jn = 25; Ac = 58; 1Jn = 3; 2Jn = 0; 3Jn = 2. Tout comme pour kaleō, Luc utilise ce mot plus que tous les autres, et dans son évangile il aime particulièrement introduire le nom de ses personnages avec « du nom de ».

Dans le Judaïsme en général, et les évangiles-Actes en particulier, onoma joue deux rôles.

  1. Il sert à introduire le nom d’une personne ou d’un lieu. Quelques exemples :
    • Lc 19, 2 : « Et voici un homme appelé du nom (onoma) de Zachée; c’était un chef de publicains, et qui était riche »
    • Lc 24, 13 : « Et voici que, ce même jour, deux d’entre eux faisaient route vers un village du nom (onoma) d’Emmaüs, distant de Jérusalem de 60 stades »

  2. Il désigne aussi la personne elle-même, ce qui constitue son être : « mon nom » est l’équivalent de « moi » ou « ma personne », « ton nom » est l’équivalent de « toi » ou « ta personne », et « son nom » est l’équivalent de « lui » ou « sa personne ». Quelques exemples :
    • Lc 21, 7 : « et vous serez haïs de tous à cause de mon nom (onoma) »
    • Jn 17, 6 : « J’ai manifesté ton nom (onoma) aux hommes, que tu as tirés du monde pour me les donner. Ils étaient à toi et tu me les as donnés et ils ont gardé ta parole
    • Ac 3, 16 : « Et par la foi en son nom (onoma), à cet homme que vous voyez et connaissez, ce nom (onoma) même a rendu la force, et c’est la foi en lui qui, devant vous tous, l’a rétabli en pleine santé »

    Dans l’antiquité, le nom avait une grande importance, car il révélait en partie l’identité d’une personne. Et changer de nom exprimait un changement d’identité et de mission. Par exemple, quand Yahvé fait alliance avec celui qui s’appelait jusque là Abram (en araméen : « le père est élevé »), il lui dit : « Et l’on ne t’appellera plus Abram, mais ton nom sera Abraham, car je te fais père d’une multitude de nation » (Gn 17, 5); ainsi le nom est changé de « père est élevé » à « père d’une multitude », pour désigner la nouvelle vocation d’Abram. De même dans le Nouveau Testament, nous avons cette scène en Jean 1, 42 : « Jésus regarda Simon et dit: "Tu es Simon, le fils de Jean; tu t’appelleras Céphas" - ce qui veut dire Pierre" »; et c’est ainsi que le disciple Simon est devenu Pierre pour exprimer sa nouvelle vocation. Bref, le nom qu’on donnera au nouveau-né d’Élisabeth est important, car il exprimera ce qu’il sera.

Textes avec le nom onoma chez Luc
patros (père) Patros est le génitif singulier du nom neutre patēr; il joue le rôle de complément de nom de « nom », i.e. on voulait donner à l’enfant le nom du père. Comme on s’en doute, le nom « père » est très fréquent dans les évangiles-Actes : Mt = 62; Mc = 18; Lc = 53; Jn = 130; Ac = 34; 1Jn = 14; 2Jn = 4; 3Jn = 0.

Tout comme en français, il peut revêtir diverses significations, du père biologique au père spirituel. Quand on parcourt les évangiles-Actes, on peut regrouper ces diverses significations en quatre catégories.

  1. C’est d’abord le père biologique d’un enfant. Quelques exemples :
    • Lc 1, 67 : « Et Zacharie, son (de Jean-Baptiste) père (patēr), fut rempli d’Esprit Saint et se mit à prophétiser »
    • Lc 2, 48 : « A sa (Jésus) vue, ils furent saisis d’émotion, et sa mère lui dit: "Mon enfant, pourquoi nous as-tu fait cela? Vois! ton père (patēr) et moi, nous te cherchons, angoissés." »

  2. Il a aussi une signification religieuse pour désigner Dieu, utilisant l’analogie du père biologique. Quelques exemples :
    • Lc 2, 49 : « Et il leur dit: "Pourquoi donc me cherchiez-vous? Ne saviez-vous pas que je dois être dans la maison de mon Père (patēr)?" »
    • Lc 6, 36 : « Montrez-vous compatissants, comme votre Père (patēr) est compatissant »

  3. Il désigne le ou les ancêtres selon la généalogie ou la race. Quelques exemples :
    • Lc 1, 32 : « Il (Jésus) sera grand, et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père (patēr) »
    • Lc 1, 72 : « Ainsi fait-il miséricorde à nos pères (patēr), ainsi se souvient-il de son alliance sainte »

  4. Enfin, l’évangéliste peut l’utiliser pour désigner le chef spirituel ou l’autorité d’un groupe particulier. Quelques exemples.
    • Lc 6, 26 : « Malheur, lorsque tous les hommes diront du bien de vous! C’est de cette manière, en effet, que leurs pères (patēr) traitaient les faux prophètes »
    • Lc 11, 47 : « Malheur à vous (les légistes), parce que vous bâtissez les tombeaux des prophètes, et ce sont vos pères (patēr) qui les ont tués! »

Chez Luc, sur les 53 occurrences de patēr, plus de la moitié (27 occurrences) désignent le père biologique, et dans la majorité des cas (23 occurrences) ce sont des références qui lui sont uniques; c’est donc dire son importance.

Il vaut la peine de faire ressortir l’image du père qui se dégage de son évangile.

  • Rappelons d’abord que dans la société juive, le père était le chef de famille, et une maison était la maison du père; nous sommes dans une société patriarcale. Et il est habituel que la décision du nom pour le nouveau-né revienne au père, d’où la demande de notre verset 59 adressée au père.

  • Mais tout d’abord, Luc tient à rééquilibrer les choses en faisant jouer un aussi grand rôle à la mère, tout d’abord avec Élisabeth qui intervient la première pour dire quel sera le nom de son fils, puis avec Marie qui reçoit la révélation de l’ange sur le nom de son nouveau-né.

  • Ensuite, l’image du père qu’il met en lumière est celui d’un être plein de tendresse et de compassion :

    • Dans le récit de guérison d’un enfant épileptique, l’enfant unique d’un père (9, 37-42), Luc termine cette scène en écrivant : « Jésus remit l’enfant à son père », tout comme il avait écrit en conclusion de la scène de la ressuscitation du fils de la veuve de Naïm : « Et Jésus remit l’enfant à sa mère » (7, 15); le père tout comme la mère ont la même attention pour leur enfant, le même amour, et l’attitude du Jésus de Luc est la même

    • Mais c’est surtout la parabole traditionnellement appelée de l’enfant prodigue (15, 11-32), mais qui est en fait la parabole du père et de ses deux fils qui est la présentation la plus claire du père chez Luc : un homme qui aime ses enfants, qui est patient, qui pardonne, qui partage tout, le reflet de ce qu’est Dieu comme père

  • Dès lors, quand Luc présente Dieu sous les traits d’un père, c’est l’être compatissant, aimant, plein de tendresse et généreux qui domine. Quelques exemples :
    • Lc 6, 36 : « Montrez-vous compatissants, comme votre Père est compatissant »
    • Lc 12, 32 : « Sois sans crainte, petit troupeau, car votre Père s’est complu à vous donner le Royaume »
    • Lc 22, 29 : « et moi je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi »

C’est dans ce cadre qu’il faut situer le père de Jean-Baptiste. Tout d’abord, dans la naissance de Jean-Baptiste, il partage la vedette avec Élisabeth, et il apparaît d’abord comme un homme de peu de foi qui demande une garantie dans la promesse de l’ange Gabriel. Mais par la suite, c’est lui qui « officialisera » le nom de son nouveau-né, même si la mère avait déjà décidé de lui donner le nom de Jean, et c’est lui qui fera la prière finale de gratitude, l’équivalent du « magnificat » de Marie.

Textes avec le nom patēr chez Luc
Zacharian (Zacharie) Zacharian est le nom masculin Zacharias à l’accusatif, car il est l’objet de l’action du verbe « appeler » : on veut donner le nom de Zacharie au nouveau-né. Il s’agit d’un nom hébreu : zĕkaryâ, formé de deux mots, zĕkar, dérivé du verbe zākar (se souvenir), et du nom divin (Yahvé), et donc signifie : Yahvé se souvient. Dans tout le Nouveau Testament, seul Luc mentionne ce Zacharie, de la classe sacerdotale d’Abia, père de Jean-Baptiste et époux d’Élisabeth. Un autre Zacharie est mentionné par la source Q (Lc 11, 51 || Mt 23, 35), que reprennent Matthieu et Luc, ce Zacharie, fils du prêtre Yehoyada, dont parle 2 Chroniques 24, 17-22, que le roi Joas (9e s. avant l’ère moderne) fit lapider pour avoir reproché au peuple d’être retourné au culte des pieux sacrés; un copiste de la version de Matthieu a probablement associé par erreur ce Zacharie avec le fils de Barachie, l’un des douze petits prophètes. Textes avec le nom Zacharias dans le Nouveau Testament
v. 60 Mais la mère intervint pour dire : « Absolument pas, il s’appellera Jean ».

Littéralement : Et ayant répondu (apokritheisa) la mère (mētēr) de lui elle dit (eipen) : non (ouchi), mais il sera appelé Jean (Iōannēs).

apokritheisa (ayant répondu) Apokritheisa est le verbe apokrinomai au participe aoriste, nominatif féminin singulier. Il est formé de la préposition apo (à partir de) et du verbe krinō (décider, choisir, juger, interpréter), et donc signifie littéralement : prendre une décision ou émettre un jugement à partir de ce qui a été dit, d’où « répondre ». Il est extrêmement fréquent dans les évangiles-Actes : Mt = 55; Mc = 30; Lc = 46; Jn = 78; Ac = 20; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Mais ce qui est remarquable dans les évangiles, c’est de retrouver l’expression stéréotypée : « répondre et dire », le premier souvent au participe et le dernier exprimé par le verbe legō (dire) ou phēmi (déclarer), par exemple : « Mais ayant répondu, il (Jésus) dit » (Mt 15, 24). Les chiffres parlent d’eux-mêmes : Mt = 50; Mc = 19; Lc = 40; Jn = 32.

Comme le montrent ces chiffres, Luc aime cette structure qui fait partie de son style, si bien que lorsqu’il reprend des scènes de Marc, il se permet d’ajouter cette structure de phrase. Donnons quelques exemples :

Exemple 1 (contexte : accusation de blasphème par les scribes et pharisiens)

  • Mc 2, 8 : « Et aussitôt Jésus, se rendant compte dans son esprit qu’ils raisonnent ainsi en eux-mêmes, leur dit : "Pourquoi raisonnez-vous ainsi dans vos coeurs?" «
  • Lc 5, 22 : « Puis, Jésus, se rendant compte de leurs raisonnements, ayant répondu (apokrinomai) il dit (legō) : « Pourquoi raisonnez-vous dans vos coeurs? »

Exemple 2 (contexte : Pharisiens et scribes sont choqués de ce que Jésus mange avec les pécheurs)

  • Mc 2, 17 : « Et Jésus, ayant entendu, leur dit : "Les (gens) bien portants n’ont pas besoin de médecin, mais les mal-portant" »
  • Lc 5, 31 : « Et Jésus, ayant répondu (apokrinomai) il leur dit (legō) : "Les (gens) en bonne santé n’ont pas besoin de médecin, mais les mal-portants" »

Exemple 3 (contexte : les Pharisiens sont choqués de ce que les disciples arrache des épis pour les manger le jour du sabbat)

  • Mc 2, 25 : « Et il leur dit : "N’avez-vous jamais lu ce que fit David lorsqu’il fut dans le besoin et qu’il eut faim lui est ses compagnons?" »
  • Lc 6, 3 : « Et leur ayant répondu (apokrinomai) Jésus dit (legō) : "-vous jamais lu ce que fit David lorsqu’il eut faim lui est ses compagnons?" »

Pourquoi Luc tient-il à faire précéder régulièrement le verbe « ayant répondu » au verbe « dire »? Bien sûr, l’évangéliste n’est pas là pour répondre. Mais on peut deviner qu’il veut introduire une forme de dialogue chez ses personnages : plutôt que d’avoir une suite de « il dit », comme on le voit souvent chez Marc, Luc précise que ce qui sera dit est une réponse à ce qui précède, introduisant une forme d’interaction. Ce style convient bien dans le milieu culturel grec auquel il appartient.

Textes avec le verbe apokrinomai chez Luc
mētēr (mère) Le nom mētēr signifie : mère, et nous a donné des mots français, comme maternité ou maternel. Comme on peut s’y attendre dans une société patriarcale, ce nom est beaucoup moins présent dans les évangiles-Actes que le mot « père » ; dans ce dernier cas, on avait dénombré 315 occurrences, pour « mère » on se retrouve avec 75 occurrences seulement : Mt = 26; Mc = 17; Lc = 17; Jn = 11; Ac = 4; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0 (et ailleurs dans le Nouveau Testament, le mot n’apparaît que 8 fois). Et on ne sera pas surpris d’apprendre que sur les 75 occurrences, 13 appartiennent aux récits de l’enfance de Luc (7) et de Matthieu (6). Et on peut regrouper en trois catégories les personnages qui portent le titre de mère.

MtMcLcJnAc
Mère de Jésus827101
Mère de quelqu’un d’autre54503
Mère en général1311510
Total261717114

Chez Luc, pour comprendre sa perception de la « mère », il faut faire une distinction entre le récit de l’enfance et le reste de son évangile. Dans le récit de l’enfance, deux figures de mère se dégagent, celle d’Élisabeth et celle de Marie, mais celle de Marie beaucoup plus que celle d’Élisabeth. En fait, le mot « mère » concernant Élisabeth n’intervient qu’ici au v. 60 pour lui attribuer un rôle dans la décision sur le nom de son fils. Par contre, Marie sera appelée « mère du Seigneur » (1, 43), c’est à elle que s’adresse le prophète Syméon pour annoncer que son fils sera en butte à la contradiction et qu’une épée transpercera son coeur de mère (2, 34-35), c’est elle qui prend la parole pour parler à son fils lors de son escapade au temple et exprimer l’angoisse des parents (2, 48), enfin c’est elle qui garde en mémoire tous les événements concernant son fils (2, 51); le père, Joseph, n’apparaît que comme simple figurant (il est le fiancé de Marie, il monte à Jérusalem avec elle pour se faire recenser, il est là avec elle quand les bergers viennent voir le nouveau-né, il se rend avec elle au temple pour la présentation de l’enfant, et avec elle il se met à la recherche de Jésus lors de son escapade au temple, mais il ne dit aucun mot et ne prend aucune initiative de lui-même). Face à l’enfant Jésus, c’est la mère, Marie, qui joue un rôle majeur.

Par contre, lorsqu’on passe au coeur de l’évangile, ce qu’on appelle le ministère public de Jésus, Marie disparaît presque complètement; c’est comme si nous avions affaire à deux auteurs différents. Dans son récit de l’enfance, il fait référence 17 fois soit à la mère de Jésus (5 fois), soit à Marie (12 fois), mère de Jésus, si bien qu’il pourrait être qualifié d’évangéliste de Marie. Mais, avec le ministère de Jésus, plus rien, ou presque. En fait la seule référence est la scène de la famille de Jésus qui veut le voir (8, 19-20), une scène qu’il se contente de recopier de Mc 3, 31-32. Et il est surprenant qu’il ne reprend même pas la scène de Mc 6, 3 où les gens mentionnent qu’on connaît sa mère, une scène avec laquelle il devait être familier. Qu’est-ce-à dire? Nous osons proposer deux explications.

  1. Avec le ministère public de Jésus, Luc a les mains liés par le canevas de base proposé par Marc, et sa source la plus importante, alors que pour son récit de l’enfance il peut imposer sa vision, sans contrainte

  2. Pour Luc, c’est moins le fait d’être mère qui est important que le fait d’être femme. De fait, on peut affirmer que Luc est l’évangéliste des femmes (occurrences avec le mot gynē : Mt = 29; Mc = 17; Lc = 41; Jn = 22; Ac = 19) : il est clair qu’il tient à mettre en scène un certain nombre de figures féminines, d’abord Élisabeth (1, 5) et Marie (1, 42), ainsi que la prophétesse Anne (2, 36) dans les récits de l’enfance, puis cette femme qui verse un vase de parfum sur ses pieds et dont Jésus dit que ses péchés sont pardonnés car elle a beaucoup aimé (7, 44), cette femme courbée depuis 18 ans dont Jésus dit qu’elle aussi une fille d’Abraham (13, 12), et surtout celles qu’il présente comme des disciples, l’ayant suivi depuis la Galilée (8, 2-3) et Marthe et Marie à qui il dit qu’elle a choisi la meilleure part, l’écoute de la parole, comme les disciples (10, 38).

Que faut-il conclure? Oui, Élisabeth est la mère de Jean-Baptiste, mais c’est comme femme de foi qu’il nous la présente, elle qui a su reconnaître les signes de l’Esprit quand Marie lui a rendu visite : « Et comment m’est-il donné que vienne à moi la mère (mētēr) de mon Seigneur? » (1, 43) En dehors de son récit de l’enfance, il n’existe qu’une seule scène qui lui soit propre (les autres étant une reprise de Marc ou de la source Q) où on parle de mère, celle de la veuve de Naïn dont le fils unique est décédé (7, 12-15) : la pointe du récit n’est pas sur le rôle de mère de cette veuve, que sur le fait qu’il s’agit d’un fils unique, donc de la seule personne qui peut subvenir à ses besoins; il s’agit d’un geste de compassion de Jésus vis-à-vis d’une veuve.

Textes avec le nom mētēr chez Luc
eipen (elle dit) Eipen est le verbe legō à l’aoriste indicatif actif, 3e personne du singulier. Il signifie : dire. C’est le verbe le plus utilisé dans les évangiles-Actes : Mt = 505; Mc = 290; Lc = 531; Jn = 480; Ac = 234; 1Jn = 5; 2Jn = 2; 3Jn = 0, soit un total de 2 047 fois. Luc, plus que tous les autres, y a recours. On pourrait être surpris du nombre d’occurrences. Mais cela tient au fait de la façon dont on présentait le dialogue dans l’antiquité. Aujourd’hui, lorsqu’on veut signifier qu’il s’agit des paroles d’un interlocuteur, on met des guillemets (par ex. « »), ou encore dans un roman on utilisera des traits longs (par ex. — ) suivis du contenu du dialogue. Mais cette ponctuation n’existait pas à l’époque du Nouveau Testament (les mots étaient écrits sans espace pour utiliser le moins de cuir possible). Alors la façon simple d’indiquer au lecteur que ce qui suit est le contenu du dialogue, c’est d’écrire : disant. Quelques exemples :
  • Lc 1, 24 : « Quelque temps après, sa femme Elisabeth conçut, et elle se tenait cachée cinq mois durant, disant (legō) : »
  • Lc 2, 13 : « Et soudain se joignit à l’ange une troupe nombreuse de l’armée céleste, qui louait Dieu, en disant (legō) : »
  • Lc 15, 23 : « Mais il ne lui répondit pas un mot. Ses disciples, s’approchant, le priaient, disant (legō) : "Fais-lui grâce, car elle nous poursuit de ses cris." »

C’est exactement la situation que nous avons ici au v. 60 : Et ayant répondu, sa mère dit: "Absolument pas, il s’appellera Jean" (en fait le texte grec n’a même pas toute cette ponctuation). Aujourd’hui, nous écririons plutôt : sa mère répondit : « Non, il s’appellera Jean ; le « dit » est redondant.

Textes avec le verbe legō chez Luc
ouchi (non) Ouchi est un adverbe de négation. Il est semblable à l’adverbe ou (non, ne...pas), sauf qu’il est une négation renforcée, d’où notre traduction : absolument pas. On le trouve quelquefois dans les évangiles-Actes, surtout chez Luc : Mt = 9; Mc = 0; Lc = 18; Jn = 5; Ac = 2; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Textes avec l'adverbe ouchi dans les évangiles-Actes
Iōannēs (Jean)
Iōannēs est un nom propre, la version grecque du nom hébreu yĕhôḥānān ou yôḥānā, qui signifie : Yahweh fait grâce. Nous avons fait une longue analyse de la figure de Jean-Baptiste dans notre Glossaire; on s’y réfèrera. Qu’il nous suffise d’en résumer les points principaux.

Jean a été surnommé le Baptiste en raison de son introduction de la pratique du baptême en eau vive pour le pardon des péchés, moyennant un repentir sincère. Notre mot « baptiser » vient du grec: baptizō, qui signifie plonger ou tremper dans l’eau, et c’est de ce mot grec dont s’est servi la Septante pour traduire l’hébreu : ṭābal. Cette pratique de plonger quelqu’un dans l’eau pour exprimer le repentir et recevoir le pardon des péchés est différente des ablutions rituelles qu’on pratiquait à l’époque : les ablutions d’eau, par exemple avant de commencer ses fonctions liturgiques pour le prêtre au temple, ne signifiaient que le passage du monde profane au monde sacré, et n’avait aucun rapport avec le pardon des péchés et devaient être constamment répétées. La pratique du baptême était révolutionnaire, car elle se trouvait à faire l’impasse sur le rôle du temple comme seul lieu du pardon des péchés à travers les divers sacrifices d’animaux.

Où Jean a-t-il puisé l’idée d’un baptême pour le pardon des péchés? Il est possible qu’il s’est laissé inspirer par le récit de Naamân, le lépreux, chef de l’armée du roi d’Aram, qui, à la demande du prophète Élisée, se plongea sept fois dans la Jourdain et vit sa peau devenir nette comme celle d’un petit enfant (voir 2 R 5, 1-19). De plus, il est possible qu’il ait été sensible à la situation du peuple, incapable de respecter la minutie de toutes les règles de pureté rituelle, et donc incapable d’avoir accès au temple et à son pardon pour les péchés. Ce qui est clair, c’est qu’il a su rejoindre tout le monde, purs et impurs, proposant un message universaliste. L’historien juif Flavius Josèphe n’a que de bons mots à son égard et note son succès populaire. Selon ce dernier, il a été victime de son succès, car le roi Hérode Antipas craignit son influence sur la foule et le fit emprisonner et tuer (selon les évangiles synoptiques, Hérode le fit tuer probablement à l’automne de l’an 27, ou au début de l’an 28, à cause de ses reproches sur son mariage avec la femme de son frère Philippe).

Les premiers chrétiens ont pris un certain temps à comprendre son rôle, car le mouvement baptiste, initié par Jean, s’est poursuivi de manière parallèle à celui de Jésus, avec parfois un sentiment de rivalité (voir Jn 3, 26; 4, 1-3). Il est peu probable que Jean-Baptiste a su que Jésus était le messie : de sa prison, il envoie des disciples s’enquérir si Jésus est le messie (Lc 7, 19 || Mt 11, 3), et surtout les disciples de Jean par la suite ignorent qu’il leur ait parlé de Jésus (voir Apollos en Ac 18, 25, et les disciples de Jean à Éphèse en Ac 19, 1-3).

Paul de Tarse ignore totalement Jean-Baptiste. Quand Marc écrit son évangile vers l’an 67 de notre ère, le climat semble plus serein, et surtout la relecture des Écritures, en particulier Exode 23, 20, Malachie 3, 1, et surtout Isaïe 40, 3, a permis de situer Jean-Baptiste dans le plan de Dieu : il a été le précurseur du messie. D’après l’évangéliste, il est l’Élie qui devait précéder la venue du messie (il est vêtu comme Élie, voir Mc 1, 6), et sa personne est tellement associée à Jésus qu’après sa mort on croit qu’il est de nouveau vivant en Jésus (Mc 8, 28).

Matthieu, vers l’an 80 ou 85, accentue la synchronisation entre la mission de Jean-Baptiste et celle de Jésus. Il introduit aussi du nouveau matériel, la source Q, où les deux missions se déroulent dans une atmosphère eschatologique. Le sommet de cette synchronisation est atteint avec Luc, à la même époque, qui nous brosse un tableau parallèle de la naissance du Baptiste et celle de Jésus, et où Élisabeth appelle Marie la mère de son Seigneur (Lc 1, 43), et où Zacharie dit de son fils Jean qu’il sera « appelé prophète du Très-Haut », car il marchera « devant le Seigneur, pour lui préparer les voies » (Lc 1, 76). Avec Jean vers l’an 90 ou 95, dans une grande perspective théologique Jean-Baptiste est présenté comme celui qui est venu « pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui » (Jn 1, 7), et surtout il a indiqué clairement aux gens qu’il était le messie : « Voici l’agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde. C’est de lui que j’ai dit: Derrière moi vient un homme qui est passé devant moi parce qu’avant moi il était » (Jn 1, 29). Il occupe maintenant une place essentielle dans la vision chrétienne de l’histoire.

Dans l’ensemble, nous restons avec l’image d’un homme hors de l’ordinaire, d’un innovateur qui a introduit le baptême d’eau pour le pardon des péchés, moyennant un sincère repentir, et par ce fait court-circuitant le temple de Jérusalem comme seul lieu du pardon des péchés, d’un homme intègre, droit et passionné qui a suscité l’enthousiasme des foules, d’une force de caractère qui n’a pas eu peur de confronter les autorités, d’un homme qui représente ce qu’il y a de meilleur dans le Judaïsme, et de qui on a dit : « Je vous le dis: de plus grand que Jean parmi les enfants des femmes, il n’y en a pas » (Lc 7, 28 || Mt 11, 11). Même si, sur le plan historique, il n’y a aucune donnée qui permette de penser que Jean-Baptiste a reconnu en Jésus le messie promis, il n’en reste pas moins, comme l’ont reconnu les évangiles beaucoup plus tard, qu’il a été un maillon essentiel dans la mission de Jésus. Et il a pu l’être, parce qu’il a vécu cette parole qu’il a offerte à ses disciples, gênés devant l’activité de Jésus : « Un homme ne peut rien s’attribuer au-delà de ce qui lui est donné du ciel » (Jn 3, 27); c’est une façon de vivre sans agenda personnel, avec une ouverture complète aux événements et à la volonté de Dieu. C’est ainsi qu’il a ouvert la voie à celui qui allait transformer l’humanité.

Textes avec le nom Iōannēs dans le Nouveau Testament
v. 61 On lui répondit : « Mais personne dans la famille ne porte ce nom ».

Littéralement : Et ils dirent à elle que personne (oudeis) n’est (estin) de la parenté (syngeneias) de toi qui s’appelle du nom celui-là.

oudeis (personne) Oudeis est un adjectif indéfini, utilisé ici comme un substantif, et signifie : aucun, personne. Il est assez répondu dans les évangiles-Actes : Mt = 18; Mc = 25; Lc = 34; Jn = 49; Ac = 25; 1Jn = 1; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Comme on peut le constater, Luc y a recours assez régulièrement : sur les 34 occurrences dans son évangile, 20 lui sont uniques (i.e. ne proviennent pas du fait qu’il recopie Marc ou la source Q, ou encore d’une source qu’il partage avec Jean). Le mot s’applique soit à des personnes soit à des choses. Quelques exemples.

Personne

  • 4, 24 : « Et il dit: "En vérité, je vous le dis, aucun (oudeis) prophète n’est bien reçu dans sa patrie" »
  • 5, 39 : « Et personne (oudeis), après avoir bu du vin vieux, n’en veut du nouveau. On dit en effet: C’est le vieux qui est bon »

Chose

  • 4, 2 : « durant 40 jours, tenté par le diable. Il ne mangea rien (oudeis) en ces jours-là et, quand ils furent écoulés, il eut faim »
  • 5, 5 : « Simon répondit: "Maître, nous avons peiné toute une nuit sans rien (oudeis) prendre, mais sur ta parole je vais lâcher les filets." »

Ici, au v. 61, oudeis désigne évidemment une personne, une personne qui aurait pu porter le nom de Jean.

Textes avec l'adjectif oudeis chez Luc
estin (il est) Estin est le verbe eimi à l’indicatif présent, 3e personne du singulier. Il s’agit du verbe « être », un verbe fondamental dans toutes les langues. Dans les évangiles-Actes, c’est le verbe le plus fréquent après le verbe « dire », soit 1 596 occurrences : Mt = 279; Mc = 178; Lc = 351; Jn = 420; Ac = 267; 1Jn = 94; 2Jn = 5; 3Jn = 2.

En général, il exprime un état (je suis malade) ou l’attribut d’un objet (la maison est verte). En français, il sert aussi d’auxiliaire au verbe (je suis tombé). Mais en grec, l’étendue de son utilisation est beaucoup plus grande.

  • Pour décrire la caractéristique du règne de Jésus, l’ange Gabriel dit : (Lc 1, 33) « il régnera sur la maison de Jacob pour les siècles et son règne n’aura pas de fin (en grec : son règne ne sera pas une fin) » ; en français, le verbe « être » en grec doit souvent être traduit par le verbe « avoir »
  • Il en est de même de l’attribut de l’âge : « Et Jésus, lors de ses débuts, avait environ 30 ans (en grec : était environ 30 ans) »
  • En grec, pour exprimer une situation on aura recours facilement au verbe être : (Lc 2, 7) « parce qu’il n’était pas pour eux une place dans la salle », alors qu’en français il faut utiliser le verbe avoir : il n’y avait pas de place dans la salle
  • Pour exprimer l’état ou l’attitude d’une personne, le grec aura souvent recours au verbe « être » accompagné d’un participe présent : (Lc 23, 51 : « Celui-là (Joseph d’Arimathie) n’était pas ayant consenti au dessein ni à l’acte des autres », un phrase qui se traduit en français avec le verbe « avoir » : « Celui-là n’avait pas consenti au dessein ni à l’acte des autres »
  • Pour exprimer la présence de personnages, le grec se sert du verbe être : (Lc 2, 36) « Il était aussi là une prophétesse, Anne »; alors qu’en français il faut utiliser le verbe avoir : « Il y avait là aussi une prophétesse, Anne »
  • Pour exprimer la possession, le français utilise le verbe avoir, mais le grec le verbe être : (Lc 7, 41) « deux créanciers étaient à un débiteur » en grec devient « un débiteur avait deux créanciers » en français
  • Il y a aussi l’appartenance qui est exprimé en grec avec le verbe « être » : (Lc 18, 16) « car c’est à leurs pareils qu’est le Royaume de Dieu », traduit en français par : car c’est à leurs pareils qu’appartient le Royaume de Dieu »
  • En français, le temps qu’il fait est exprimé avec le verbe « faire », en grec avec le verbe « être » : (Lc 12, 55) « il sera chaud » doit être traduit par : « il va faire chaud »

Bref, le verbe « être » possède une vaste gamme d’utilisation. Ici, au v. 61, il entend exprimer l’appartenance : « personne n’est de ta parenté qui s’appelle du nom celui-là », rendu en français par « personne appartenant à ta parenté s’appelle de ce nom-là », ou encore en assumant l’appartenance : « personne de ta parenté s’appelle de ce nom-là ». L’idée est que personne dans la parenté ne s’appelle Jean, et donc on comprend mal pourquoi on veut l’appeler : Jean. Sans doute, pour l’évangéliste, en soulignant ce point, il entend insister sur la vocation unique de l’enfant.

Textes avec le verbe eimi chez Luc
syngeneias (parenté) Syngeneias est le génitif singulier du nom féminin syngeneia. C‘est le nom associé à l‘adjectif syngenēs que nous avons analysé plus tôt. Il est très rare dans le Nouveau Testament, et en fait, il ne se retrouve que sous la plume de Luc : Mt = 0; Mc = 0; Lc = 1; Jn = 0; Ac = 2; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Nous avons fait remarquer que, pour l‘adjectif syngenēs, le terme est très flexible, pouvant désigner tout un clan, aussi bien que des membres précis de la famille. Mais en général il s‘agit de la famille au sens très large. En Ac 7, 14, Luc désigne avec syngeneia 75 personnes. On peut donc imaginer un groupe de gens qui ont un lien de sang quelconque, ou sont parents par alliance à travers les beaux parents.

Textes avec le nom syngeneia dans le Nouveau Testament
v. 62 Alors on faisait des signes au père pour connaître comment il souhaitait l’appeler.

Littéralement : Puis, ils faisaient des signes (eneneuon) au père de lui [concernant] le quoi le cas échéant il souhaite (theloi) qu’il soit appelé lui.

eneneuon (ils faisaient des signes)
Eneneuon est le verbe enneuō à l’imparfait de l’indicatif, 3e personne du pluriel. Il est très rare dans toute la Bible, n’étant présent qu’ici, dans ce verset, puis dans le livre des Proverbes. Il est formé de la préposition « en » (dans, parmi), et du verbe neuō qui signifie : faire un signe de tête; et donc le verbe entend décrire une situation où quelqu’un (ou un groupe) fait des signes, incluant la tête, pour se faire comprendre.

Considérons simplement le verbe « neuō », les exemples suivants nous laissent une image assez claire de ce qu’il décrit :

  • Jn 13, 24 : « Simon-Pierre lui (disciple bien-aimé) fait signe (neuō) et lui dit: "Demande quel est celui dont il parle." »
  • Ac 24, 10 : « Alors, le gouverneur lui ayant fait signe (neuō) de parler, Paul répondit: "Voilà, je le sais, de nombreuses années que tu as cette nation sous ta juridiction; aussi est-ce avec confiance que je plaiderai ma cause »

Dans le premier exemple, on peut imaginer Simon-Pierre faire un mouvement de la tête en regardant le disciple bien-aimé, fronçant les sourcils, faisant peut-être un petit geste de la main exprimant la question : « sais-tu de qui il parle? » Dans le deuxième exemple, nous imaginons que le gouverneur a peut-être regardé Paul en faisant un mouvement de tête vers le haut pour l’inviter à parler.

Mais il existe en grec diverses combinaisons du verbe neuō avec différentes prépositions. Il y a d’abord la combinaison avec la préposition kata (en bas, sur) qui nous donne kataneuō : faire signe aux autres dans un environnement d’autorité. Malheureusement, nous n’avons que l’exemple suivant dans toute la Bible :

  • Lc 7, 5 : « Ils firent signe (kataneuō) alors à leurs associés qui étaient dans l’autre barque de venir à leur aide. Ils vinrent, et l’on remplit les deux barques, au point qu’elles enfonçaient »

On peut difficilement imaginer un simple mouvement de la tête, sans qu’il y ait aussi un mouvement du bras pour indiquer aux gens de l’autre barque de s’approcher.

Il y a ensuite la combinaison avec la préposition epi (sur, selon, conformément) qui nous donne epineuō : faire un signe de tête pour consentir. Il y a un seul exemple dans le Nouveau Testament :

  • Ac 18, 20 : « Ceux-ci (les Juifs de la synagogue) lui (Paul) demandèrent de prolonger son séjour. Il n’y consentit (epineuō) pas »

Aujourd’hui, le mouvement de tête pour exprimer le consentement est celui de haut en bas, tandis que le refus est celui de droite à gauche. Était-ce la même chose au premier siècle? C’est possible.

Il y a aussi la combinaison avec la préposition dia (à cause de, en vue de, par l’intermédiaire) qui nous donne dianeuō : faire des signes, s’exprimer par signes. Il y a un seul exemple dans le Nouveau Testament :

  • Lc 1, 22 : « Mais quand il sortit, il ne pouvait leur parler, et ils comprirent qu’il avait eu une vision dans le sanctuaire. Pour lui, il leur faisait des signes (dianeuō) et demeurait muet »

Il est difficile de saisir quelle nuance Luc entend apporter à cette scène avec dianeuō, alors qu’il connaît enneuō (Lc 1, 62), neuō (Ac 24, 10), et kataneuō (Lc 5, 7). Ailleurs, dans la Septante, nous n’avons que deux exemples de dianeuō (LXX Ps 34, 19 (Héb. 35, 19), et Si 27, 22 : dans ces deux cas il s’agit de faire un signe avec les yeux, i.e. cligner des yeux. On voit mal comment Zacharie communiquait en clignant des yeux.

On pourrait examiner le terme hébreu qu’a traduit la Septante avec dianeuō dans le Ps 35, 19 (LXX : Ps 34, 19); il s’agit de qāraṣ (pincer, piquer, serrer, mordre): « qu’ils ne clignent (héb. qāraṣ; gr : dianeuō) pas de l’oeil ». On comprend l’hébreu d’employer qāraṣ au sens de « serrer » l’oeil, pour décrire le clignement de l’oeil. Mais si on veut aller plus loin dans l’étude de qāraṣ, on est vite déçu : les traducteurs de la Septante ne sont pas cohérents, et qāraṣ a été traduit par enneuō en Pr 6, 13 et 10, 10, deux cas où il s’agit de cligner des yeux, mais il a été traduit par horizō (délimiter, déterminer, fixer, marquer) en Pr 16, 30 (héb. : « qui serre (qāraṣ) les lèvres a commis le mal »; grec : « il marque (horizō) avec ses lèvres tout le mal »). La seule autre occurrence de qāraṣ se trouve en Job 33, 6 qui a été traduit cette fois par diarrēgnymi (déchirer, rompre, percer) : héb. « Vois, devant Dieu je suis ton égal, j’ai été pétri (qāraṣ) d’argile, moi aussi ! », grec « Tu as été formé (diarrēgnymi) d’argile tout comme moi ; nous avons été formé (diarrēgnymi) de la même (substance).

Bref, nous sommes laissés à notre propre imagination pour comprendre la signification chez Luc de dianeuō dans cette scène de Lc 1, 22 où Zacharie, devenu muet, cherche à se faire comprendre : il est possible que la préposition « dia » cherche à rendre l’idée que Zacharie cherche à se faire comprendre « par l’intermédiaire de » différents signes, donc par différents mouvements du corps.

Enfin, il y a la combinaison avec la préposition ek (à partir de, en sortant de) qui nous donne ekneuō : il s’agit donc de faire signe de son départ, d’où la traduction habituelle de « se détourner subrepticement, disparaître, détourner la tête ». Il n’existe qu’une seule occurrence dans le Nouveau Testament :

  • Jn 5, 13 : « Mais celui qui avait été guéri ne savait pas qui c’était; Jésus en effet avait disparu (ekneuō), car il y avait foule en ce lieu »

Il est temps de revenir à enneuō après ce parcours des différentes variations autour de la même racine. Seuls Luc et Jean sont familiers avec ces variations. Il s’agit de faire des signes, mais des signes qui ont diverses significations : des signes pour approuver, des signes pour ordonner d’approcher, des signes multiples pour se faire comprendre, des signes pour demander quelque chose. Ici, au v. 62, c’est le voisinage qui fait des signes pour demander quelque chose à Zacharie. Ce détail de Luc est ici surprenant : jamais Luc ne nous a dit que Zacharie était sourd, et donc on pouvait certainement lui parler directement. En 1, 20, il prête ces paroles à l’ange Gabriel : « Et voici que tu vas être réduit au silence (siōpaō) et sans pouvoir parler (laleō) ». Le verbe siōpaō n’apparaît que dans les évangiles-Actes dans le Nouveau Testament et signifie simplement : demeurer silencieux, et jamais devenir sourd. Pour confirmer cette signification, l’ange ajoute : sans pouvoir parler (laleō). Alors pourquoi ce besoin des signes? Donc, de deux choses l’une : ou bien, il y a une petite incohérence dans le récit de Luc, ou bien « faire signe » n’exclut pas une prise de parole.

Textes avec le verbe enneuō dans la Bible

Textes avec le verbe neuō dans la Bible

Textes avec le verbe kataneuō dans la Bible

Textes avec le verbe epineuō dans la Bible

Textes avec le verbe dianeuō dans la Bible

Textes avec le verbe ekneuō dans la Bible
theloi (il souhaite) Theloi est le verbe thelō à l’optatif présent, 3e personne du singulier. Il signifie habituellement : vouloir. L’optatif est un temps grec qui est un peu l’équivalent du subjonctif français où on exprime un souhait, un désir, comme dans l’expression : que la paix vienne sur terre. Voilà pourquoi ce verbe « vouloir » devient « souhaiter ». Le choix de Luc de l’optatif est très intéressant. Car, revoyons la scène en se rappelant que nous sommes dans un monde patriarcal. Élisabeth a déjà déclaré fermement que son nom sera Jean. Maintenant, le voisinage se tourne vers le père et on s’attendrait à ce que vienne de lui la décision finale qui fait autorité. Mais non, on demande plutôt ce qu’il « souhaite », comme pour se montrer inclusif et vérifier s’il soutient sa femme. Ce n’est pas surprenant de la part de Luc qu’on peut considérer comme « l’évangéliste des femmes ».

Textes avec le verbe thelō chez Luc
v. 63 Après avoir demandé une tablette, il écrivit : son nom est Jean. Tout le monde fut surpris.

Littéralement : Et ayant demandé (aitēsas) une tablette (pinakidion), il écrivit (egrapsen) disant : Jean est nom de lui. Et ils s’étonnèrent (ethaumasan) tous.

aitēsas (ayant demandé) Aitēsas est le verbe aiteō au participe aoriste, et signifie : demander. Il est assez présent dans les évangiles-Actes : Mt = 14; Mc = 9; Lc = 11; Jn = 10; Ac = 10; 1Jn = 5; 2Jn = 0; 3Jn = 0. C’est un verbe qui fait partie du vocabulaire de Luc, puisque dans les 11 occurrences de son évangile, 7 lui sont propres (ne sont pas une copie de Marc ou de la source Q); et il revient à quelques reprises dans les Actes. Il y a peu de choses à signaler sur ce verbe, sinon que sur les 11 occurrences de Luc, 5 se situent dans la section 11, 9-13 qui parle de la prière.

Textes avec le verbe aiteō dans les évangiles-Actes
pinakidion (une tablette) Pinakidion est un nom neutre. Il est le diminutif de pinax (planche) et signifie : une tablette pour écrire. Il s’agit d’une petite planche de bois blanchie à la chaux sur laquelle on pouvait écrire et aisément effacer ce qui avait été écrit; quand la tablette devenait trop noire, on la reblanchissait à la chaux (Le pinakidion est à distinguer du deltos, cette tablette à écrire également en bois, mais recouverte de cire noircie de suie sur laquelle on écrivait avec un stylet). Hippocrate (460 à 377 av. notre ère), l’ancêtre des médecins, l’aurait utilisé pour faire ses observations (Des épidémies, 6.8.7), ainsi que ses étudiants en médecine par la suite. C’est le cas aussi du médecin Claude Galien (129 à 216 de notre ère) qui exerça la médecine à Pergame et à Rome (sur la référence à pinakidion chez Hippocrate et Galien, voir Henry George Liddell, Robert Scott, A Greek-English Lexicon). Luc est le seul à y faire référence dans toute la Bible. Certains biblistes y voient un argument favorisant l’idée que Luc aurait été médecin.

Textes avec le nom pinakidion dans la Bible
egrapsen (il écrivit) Egrapsen est l’aoriste du verbe graphō qui signifie : écrire. S’il apparaît régulièrement dans les évangiles-Actes (Mt = 10; Mc = 9; Lc = 20; Jn = 22; Ac = 12; 1Jn = 13; 2Jn = 2; 3Jn = 3) et dans tout le Nouveau Testament, ce n’est pas parce que les gens écrivent beaucoup, mais parce que tous ces auteurs font régulièrement référence à l’Écriture, en particulièrement en utilisant le verbe au passif : il est écrit. Chez Luc, sur les 32 occurrences de son évangile et de ses Actes, 23 (72%) renvoient à l’Écriture.

Dans l’antiquité, la majorité des gens ne savaient ni lire ni écrire, d’où l’existence de la profession des scribes; nous sommes dans une tradition orale. Selon John P. Meier (A Marginal Jew, v. 1, p. 253-315), savoir lire et écrire était rare et réservé à l’élite intellectuelle. En même temps, Paul Johnson (A History of the Jews, p. 106), écrit :

Dans leur lutte contre l’éducation grecque, des Juifs pieux ont commencé, dès la fin du 2e siècle avant J.-C., à développer un système national d’éducation. Aux anciennes écoles de scribes ont été progressivement ajoutées un réseau d’écoles locales où, en théorie du moins, tous les garçons juifs apprenaient la Torah. Ce développement a eu une grande importance dans la diffusion et la consolidation de la synagogue, dans la naissance du pharisaïsme en tant que mouvement enraciné dans l’éducation populaire et, éventuellement, dans la montée du rabbinat.

Quoiqu’il en soit, dans l’évangile de Luc on rencontre rarement une scène où quelqu’un écrit. À part cette scène avec Zacharie, il y a en fait une seule autre, celle de la parabole du gérant habile.

  • 16, 6-7 : « Celui-ci répondit : “Cent jarres d’huile.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu, vite, assieds-toi et écris (graphō) cinquante.” Il dit ensuite à un autre : “Et toi, combien dois-tu ?” Celui-ci répondit : “Cent sacs de blé.” Le gérant lui dit : “Voici ton reçu et écris (graphō) quatre-vingts.”

Dans cette scène, il ne s’agit pas d’écrire un morceau de littérature, mais plutôt des chiffres.

Nous n’avons pas mentionné l’introduction à l’évangile de Luc.

  • 1, 3 : « j’ai décidé, moi aussi, après m’être informé exactement de tout depuis les origines d’en écrire (graphō) pour toi l’exposé suivi, excellent Théophile »

Il faut évidemment assumer que l’évangéliste savait lire et écrire, et le grec de Luc est raffiné, reflet d’une grande éducation. On peut assumer la même chose de son interlocuteur, Théophile, réel ou fictif (Théophile signifie : ami de Dieu).

C’est dans ce contexte que nous revenons à Zacharie que Luc nous présente en train d’écrire : son nom est Jean. Rappelons-nous que Zacharie est prêtre, et donc accepter le fait qu’il sache lire et écrire est tout à fait logique. Ceci dit, comme l’ensemble de son récit de l’enfance ne peut être confirmé sur le plan historique et le fait qu’il ne semble pas bien connaître la Palestine (John P. Meier, A Marginal Jew, v. 2, p. 857, n. 92, H. Conzelman, The Theology of St. Luke, et bien d’autres biblistes reconnaissent que Marc et Jean connaissent mieux la géographie de la Palestine que Luc), tout cela ne nous permet pas de nous baser sur cette scène pour nous faire une idée du degré d’alphabétisation en Palestine au 1ier siècle.

Textes avec le verbe graphō chez Luc
ethaumasan (ils s’étonnèrent) Ethaumasan est le verbe thaumazō à l’aoriste, 3e personne du pluriel. On le retrouve ici et là dans les évangiles-Actes, mais surtout chez Luc : Mt = 7; Mc = 4; Lc = 13; Jn = 6; Ac = 5; 1Jn = 1; 2Jn = 0; 3Jn = 0; et sur les 13 occurrences de son évangile, 9 lui sont propres (i.e. ne sont pas une copie de Marc ou de la source Q). De manière générale, il signifie : s’étonner. Mais l’étonnement peut survenir dans trois contextes différents.

  1. L’étonnement peut être lié à quelque chose d’inouïe qui suscite l’admiration ou l’émerveillement, telle une bonne nouvelle inattendue. On traduit parfois thaumazō par : être plein d’admiration. Par exemple :
    • Lc 4, 22 : « Et tous lui rendaient témoignage et étaient étonnés (thaumazō) devant les paroles pleines de grâce qui sortaient de sa bouche. Et ils disaient: "N’est-il pas le fils de Joseph, celui-là?" »
    • Lc 7, 9 : « En entendant ces paroles, Jésus fut étonné (thaumazō) et, se retournant, il dit à la foule qui le suivait: "Je vous le dis: pas même en Israël je n’ai trouvé une telle foi." »

  2. L’étonnement est lié à quelque chose d’inhabituelle et incompréhensible qui laisse perplexe; on n’est ni admiratif ni choqué, on est simplement bouche bée. Par exemple :
    • Lc 1, 21 : « Le peuple cependant attendait Zacharie et s’étonnait (thaumazō) qu’il s’attardât dans le sanctuaire »
    • Lc 20, 26 : « Et ils ne purent le prendre en défaut sur quelque propos devant le peuple et, tout étonnés (thaumazō) de sa réponse, ils gardèrent le silence »

  3. L’étonnement est lié à une désagréable surprise, à quelque chose d’inusité qui choque. Cela provoque une réaction où on dit : « C’est pas vrai! C’est pas possible! Comment ose-t-il? » On pourrait traduire par : être grandement déçu.
    • Lc 11, 38 : « Ce que voyant, le Pharisien s’étonna (thaumazō) de ce qu’il n’eût pas fait d’abord les ablutions avant le déjeuner »
    • Mc 6, 6 : « Et il s’étonna (thaumazō) de leur manque de foi. Il parcourait les villages à la ronde en enseignant »

Ici, au v. 63, le contexte est celui d’un étonnement devant une situation qui laisse perplexe : on déroge à la règle habituelle de donner à l’aîné le nom du père. Je ne pense pas qu’on soit choqué, comme si c’était quelque chose d’offensant; c’est plutôt qu’on ne comprend pas.

Qui est le sujet de cet étonnement? Depuis le v. 58b, Luc écrit constamment « ils ». Il faut remonter au v. 58a pour savoir de qui il s’agit : le voisinage et la parenté. Ce sont eux qui sont étonnés.

Textes avec le verbe thaumazō dans les évangiles-Actes
v. 64 [Aussitôt] sa bouche s’ouvrit et sa langue [se délia], et il se mit à reconnaître la bénédiction de Dieu.

Littéralement : Puis, fut ouvert (aneōchthē) la bouche (stoma) de lui immédiatement (parachrēma) et la langue (glōssa) de lui, et il parlait (elalei) bénissant (eulogōn) le Dieu (theon).

aneōchthē (il fut ouvert) Aneōchthē est le verbe anoigō à l’aoriste passif, 3e personne du singulier. Il signifie : ouvrir. Mais comme le verbe est ici au passif, il faut traduire : fut ouvert. Quand un verbe est au passif dans les évangiles, c’est souvent une façon de traduire l’action de Dieu. En effet, qui a ouvert la bouche de Zacharie? Ailleurs chez Luc, on aura des phrases comme : « Ouvrant (anoigō) sa bouche... Philippe lui annonça (Ac 8, 35); « Ouvrant (anoigō) la bouche, Pierre dit... » (10, 34). Ainsi, si c’est Zacharie qui s’était décidé à parler, Luc aurait écrit : Zacharie ouvrit la bouche et dit. Mais c’est Dieu qui a rendu muet Zacharie par son ange (Lc 1, 20), et c’est Dieu qui lui rend maintenant la parole.

Le verbe anoigō est peu fréquent dans les évangiles-Actes : Mt = 9; Mc = 1; Lc = 6; Jn = 10; Ac = 13; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Il décrit une réalité qui peut être tant physique que symbolique.

Sur le plan physique, il s’agit de portes ou de tombeaux qui s’ouvrent, de la bouche qui se met à parler, ou de casette qu’on ouvre. Exemples :

  • Lc 11, 10 : « Car quiconque demande reçoit; qui cherche trouve; et à qui frappe on ouvrira (anoigō) »
  • Actes 16, 27 : « Tiré de son sommeil et voyant ouvertes les portes (anoigō) de la prison, le geôlier sortit son glaive; il allait se tuer, à l’idée que les prisonniers s’étaient évadés »
  • Lc 27, 52 : « les tombeaux s’ouvrirent (anoigō) et de nombreux corps de saints trépassés ressuscitèrent »

Sur le plan symbolique, il fait référence aux yeux ou aux oreilles qui s’ouvrent, une façon de traduire la transformation d’une personne, l’entrée dans le monde de la foi. De même, parler du ciel qui s’ouvre c’est affirmer que la communication entre le monde Dieu et celui des hommes est rétablie. Exemples :

  • Lc 3, 21 : « Or il advint, une fois que tout le peuple eut été baptisé et au moment où Jésus, baptisé lui aussi, se trouvait en prière, que le ciel s’ouvrit (anoigō) »
  • Jn 9, 17 : « Alors ils dirent encore à l’aveugle: "Toi, que dis-tu de lui, de ce qu’il t’a ouvert (anoigō) les yeux?" Il dit: "C’est un prophète." »
  • Ac 14, 27 : « A leur arrivée, ils réunirent l’Église et se mirent à rapporter tout ce que Dieu avait fait avec eux, et comment il avait ouvert (anoigō) aux païens la porte de la foi »

Ici, la signification est à la fois physique et symbolique. Sur le plan physique, Zacharie, qui était muet jusqu’ici, peut émettre des sons en ouvrant la bouche. Sur le plan symbolique, Zacharie est transformé : il n’est plus la personne incroyante qui était à la source de son handicap.

Textes avec le verbe anoigō dans les évangiles-Actes
stoma (bouche) Le nom neutre stoma désigne la bouche. Il est peu fréquent dans les évangiles-Actes et est concentré chez Matthieu et Luc : Mt = 11; Mc = 0; Lc = 9; Jn = 1; Ac = 12; 1Jn = 0; 2Jn = 2; 3Jn = 2. Dans le Nouveau Testament, et en particulier dans les évangiles et les Actes (32 sur les 37 occurrences), la bouche fait avant tout référence au siège de la parole : la parole de Dieu s’est fait connaître par la bouche des prophètes (Lc 1, 70; Ac 3, 18) ou par la bouche de David (Ac 1, 16; 4, 25), ou par la bouche de Dieu lui-même (Mt 4, 4); pendant son ministère, des paroles de grâce sortent de la bouche de Jésus (4, 22), et ses ennemis lui tendant des pièges pour surprendre de sa bouche quelque parole (Lc 11, 54), et c’est ce qui arrivent quand ils s’écrient : « Qu’avons-nous encore besoin de témoignage? Car nous-mêmes l’avons entendu de sa bouche! » (Lc 22, 71); à leur tour, les premiers chrétiens ouvrent la bouche pour proclamer la bonne nouvelle (Ac 8, 35; 10, 34; 15, 7; 22, 14). La bouche et le coeur de l’être humain sont si intimement liés qu’ils définissent son état : « ce qui sort de la bouche procède du coeur, et c’est cela qui souille l’homme? » (Mt 15, 18)

On ne trouve que quatre occurrences où la bouche faire référence au fait de manger ou boire (par exemple : « Ne comprenez-vous pas que tout ce qui pénètre dans la bouche passe dans le ventre, puis s’évacue aux lieux d’aisance (Mt 15, 17; voir aussi Mt 15, 11 et Ac 11, 8); « On mit autour d’une branche d’hysope une éponge imbibée de vinaigre et on l’approcha de sa bouche » (Jn 19, 29))

Notons une expression unique qu’on trouve en 2 Jn 1, 22 (voir aussi 3 Jn 1, 14), pour exprimer le fait de se parler de vive voix : « Mais j’espère vous rejoindre et vous parler de bouche à bouche, afin que notre joie soit parfaite ».

Ici, au v. 64, la bouche est présentée comme le siège de la parole : Zacharie se met à parler, et comme on le verra plus loin, il proclamera à sa façon une parole de Dieu.

Textes avec le nom stoma dans les évangiles-Actes
parachrēma (immédiatement) Parachrēma est un adverbe qui signifie : immédiatement, tout de suite, aussitôt, sur le champ. Dans tout le Nouveau Testament, il n’apparaît que chez Luc, à l’exception de deux occurrences chez Matthieu dans la scène du figuier desséché (Mt 21, 19-20) : Mt = 2; Mc = 0; Lc = 10; Jn = 0; Ac = 5; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. C’est donc un adverbe tout à fait lucanien, qu’il préfère à l’adverbe euthys (aussitôt) employé abondamment par Marc.

Quand Luc utilise parachrēma, il entend lier fortement une affirmation avec ce qui précède. Voyons de plus près.

  • (4, 38-39) Quand la belle-mère de Simon-Pierre se dresse et sert les habitants de la maison aussitôt guérie d’une forte fièvre par Jésus, Luc entend lier la capacité d’assurer le service des tables à une guérison qui prend sa source en Jésus
  • (5, 17-26) Quand le paralytique se dresse aussitôt après la parole de Jésus de prendre son grabat et de rentrer chez lui, Luc entend lier sa guérison à la force de la parole de Jésus (Marc a recours à l’adverbe euthys)
  • (8, 40-48) Quand l’hémorroïsse voit l’écoulement de son sang s’arrêter aussitôt après avoir touché la frange du vêtement de Jésus, Luc entend lier sa guérison à la force du contact avec Jésus (Marc a recours à l’adverbe euthys)
  • (8, 49-56) Quand la fille de Jaïre, considérée comme morte, se dresse aussitôt quand Jésus lui dit : « Enfant, éveille-toi », Luc entend lier sa ressuscitation à la force de la parole de Jésus (Marc a recours à l’adverbe euthys)
  • (13, 10-17) Quand la femme voûtée devient droite aussitôt quand Jésus lui impose les mains, Luc entend lier sa guérison au geste de Jésus
  • (18, 35-43) Quand l’aveugle de Jéricho se met aussitôt à voir quand Jésus lui dit : « Vois; ta foi t’a sauvé », Luc entend lier sa guérison à la parole de Jésus (Marc a recours à l’adverbe euthys)
  • (22, 60) Quand le coq chante aussitôt que Pierre eut dit ne pas connaître Jésus, Luc entend lier le reniement de Pierre à l’annonce faite par Jésus, avec comme signe le chant du coq (Marc a recours à l’adverbe euthys)

C’est le cas ici au v. 64 : Zacharie retrouve la parole aussitôt après avoir écrit que le nom de l’enfant est Jean. Qu’est-ce à dire? Le fait d’écrire que son nom est Jean est le signe que Zacharie s’est mis finalement à croire à la parole de l’ange Gabriel. C’est son manque de foi qui l’avait rendu muet (voir 1, 20), et c’est maintenant par sa foi qu’il retrouve la parole. Ainsi, avec l’adverbe parachrēma, Luc établi un lien ferme entre la foi exprimée par l’écriture du nom de Jean et la capacité retrouvée de parler et de proclamer la parole.

Textes avec l'adverbe parachrēma dans le Nouveau Testament
glōssa (langue)
Glōssa est un nom féminin qui signifie : langue. Il est rare dans les évangiles-Actes : Mt = 0; Mc = 3; Lc = 2; Jn = 0; Ac = 6; 1Jn = 1; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Dans tout le Nouveau Testament (Ph = 1; 1Co = 21; Rm = 2; Jc = 4; 1P = 1; Ap = 8), il désigne toujours la langue en tant qu’organe de la parole, à l’exception de Lc 16, 24 (« aie pitié de moi et envoie Lazare tremper dans l’eau le bout de son doigt pour me rafraîchir la langue, car je suis tourmenté dans cette flamme ») et Ap 16, 10 (« alors, son royaume devint ténèbres, et l’on se mordait la langue de douleur »).

Ici, dans la phrase de Luc, il y a quelque chose de boiteux, car Luc écrit littéralement : car sa bouche s’ouvrit (anoigō) immédiatement et sa langue (glōssa), et il parlait (laleō) louant Dieu. On comprend qu’une bouche s’ouvre, mais une langue de s’ouvre pas (nulle part dans le Nouveau Testament ou dans la Septante on ne parle de langue qui s’ouvre). Sur ce point, Marc 7, 35 écrit plus justement à propos de la guérison d’un sourd-muet : « Et ses oreilles s’ouvrirent (anoigō) et aussitôt le lien de sa langue (glōssa) se dénoua (luō) et il parlait (laleō) correctement ». Pourtant, Luc maîtrise le grec et écrit habituellement avec un art consommé. Au moins, on se serait attendu à une phrase comme celle de LXX Job 33, 2 : « Tu vois j’ouvre (anoigō) la bouche et ma langue (glōssa) se mit à parler (laleō) »; le verbe « parler » (laleō) est présent, mais fait partie de l’autre membre de la phrase. Quoi qu’il en soit, nous avons opté pour une omission involontaire de Luc et, dans notre traduction, nous avons ajouté le mot « délier » : sa langue [se délia].

Tout cela ne change pas le fait que c’est la langue qui parle et c’est elle qui peut faire une prière de louange pour l’action de Dieu. Ce rôle de la langue est un thème commun de toute la Bible. Par exemple :

  • Ph 2, 11 : « et que toute langue (glōssa) proclame, de Jésus Christ, qu’il est Seigneur, à la gloire de Dieu le Père »
  • Ps 34, 28 : « Et ma langue (glōssa) célébrera ta justice ; elle chantera chaque jour tes louanges »
  • Sg 10, 21 : « car la Sagesse ouvrit la bouche des muets et elle rendit éloquente la langue (glōssa) des tout-petits »

La langue de Zacharie s’est déliée pour célébrer les bénédictins de Dieu.

Textes avec le nom glossa dans les évangiles-Actes
elalei (il parlait) Elalei est le verbe laleō à l’imparfait, 3e personne du singulier. Il signifie : parler, bavarder, papoter. Comme on peut l’imaginer, c’est un mot fréquent, et Luc l’utilise abondamment : Mt = 26; Mc = 21; Lc = 31; Jn = 59; Ac = 58; 1Jn = 1; 2Jn = 1; 3Jn = 0. Quand on examine de près l’usage qu’il en fait, on peut créer trois catégories :

  1. Parler signifie prêcher, annoncer la bonne nouvelle, proclamer la parole de Dieu, révéler l’action de Dieu, parler sous l’action de l’Esprit (21 occurrences). Par exemple :
    • Lc 9, 11 : « Mais les foules, ayant compris, partirent à sa suite. Il leur fit bon accueil, leur parla (laleō) du Royaume de Dieu »
    • Lc 24, 25 : « Alors il leur dit: "O coeurs sans intelligence, lents à croire à tout ce dont ont parlé (laleō) les Prophètes! »

  2. Parler a le sens ordinaire de discuter, partager ses réflexions, faire des affirmations ou faire un discours quelconque (5 occurrences). Par exemple :
    • Lc 6, 45 : « L’homme bon, du bon trésor de son coeur, tire ce qui est bon, et celui qui est mauvais, de son mauvais fond, tire ce qui est mauvais; car c’est du trop-plein du coeur que parle (laleō) sa bouche »
    • Lc 22, 60 : « Pierre dit : "Homme, je ne sais ce que tu dis." Et à l’instant même, comme il parlait (laleō) encore, un coq chanta »

  3. Parler ne fait référence à aucun contenu, mais entend seulement exprimer un changement d’état : ne pas parler désigne un état particulier, et se mettre à parler signifie un changement d’état (5 occurrences). Par exemple :
    • Lc 7, 15 : « Et le mort se dressa sur son séant et se mit à parler (laleō). Et Jésus le remit à sa mère »
    • Lc 11, 14 : « Il expulsait un démon, qui était muet. Or il advint que, le démon étant sorti, le muet parla (laleō), et les foules furent étonnés »

Ici, au v. 64, le fait pour Zacharie de parler exprime seulement un changement d’état : le premier changement d’état avait eu lieu au v. 20 (« voici que tu seras incapable de parler (laleō) »), et maintenant a lieu un second changement d’état (« il parlait (laleō) »); notons que nous n’avons aucune indication du contenu de ce qu’il disait, sinon qu’il louait Dieu. Ainsi, le verbe « parler » n’entend pas introduire ici un contenu quelconque, mais signifier un changement dans l’état de Zacharie : il est désormais croyant.

Notons que le verbe est à l’imparfait (« il parlait ») : c’est une action commencée, mais non terminée, et qui se poursuivra.

Textes avec le verbe laleō chez Luc
eulogōn (bénissant)
Eulogōn est le participe présent du verbe eulogeō. Ce dernier est formé de l’adverbe eu (bien) et du verbe legō (dire). Il signifie donc littéralement : dire du bien ou dire de bonnes choses, d’où le verbe français « louer ». Mais la Septante s’est servie de ce verbe pour traduire l’hébreu bārak (bénir). Aussi, on ne peut comprendre eulogeō si on ne comprend pas bārak.

L’action de bénir dans l’Ancien Testament

Pour comprendre le verbe bénir dans l’Ancien Testament, on se réfèrera au glossaire. Résumons ce qui y est dit. Bénir est la prérogative exclusive de Dieu par laquelle il comble l’être humain de bienfaits. C’est ainsi que dès l’origine, « Dieu les (les êtres vivants) bénit (bārak) et dit: "Soyez féconds, multipliez, emplissez l’eau des mers, et que les oiseaux multiplient sur la terre" » (Gn 1, 22). Un être humain ne peut pas bénir un autre être humain, sinon par délégation, sinon en priant que Dieu le bénisse; ainsi, quand Isaac bénit son fils Jacob, il dit : « Que Dieu te donne la rosée du ciel et les gras terroirs, froment et vin en abondance! Que les peuples te servent, que des nations se prosternent devant toi! » (27, 29). Le roi lui-même n’est qu’un médiateur, même si dans la phrase il est le sujet de l’action de bénir : « Puis le roi (Salomon) se retourna et bénit (bārak) toute l’assemblée d’Israël, et toute l’assemblée d’Israël se tenait debout » (1R 8, 14); il faut sous entendre : au nom de Dieu.

Mais il arrive aussi qu’une personne bénisse Dieu. Par exemple : « Salomon dit : "Béni (bārak) soit Yahvé, Dieu d’Israël, qui a accompli de sa main ce qu’il avait promis de sa bouche à mon père David" » (1R 8, 15)? Comment l’être humain peut-il bénir Dieu? En fait, une telle phrase est toujours accompagnée d’une proposition relative « qui » où se trouvent énumérés tous les bienfaits accordés par Dieu. En d’autres mots, la phrase pourrait être résumée ainsi : voilà comment a été béni l’homme ou le peuple. Dans ce cas, le mot « béni » est une reconnaissance de ce qu’a fait Dieu; il fait partie d’une prière de louange. Mais on ne peut simplement traduire par le verbe « louer », car il s’agit plus qu’un souhait de dire de bons mots sur Dieu. C’est une confession de foi où quelqu’un reconnaît l’action de Dieu, comme on le voit par exemple dans le psaume 135 qui, après avoir énuméré les merveilles accomplies par Dieu pour son peuple, se termine par : « Béni (bārak) soit Yahvé depuis Sion, lui qui habite Jérusalem! » (Ps 135, 21); c’est une proclamation de foi.

L’action de bénir dans les évangiles

Dans les évangiles, on n’a aucune scène comme dans l’Ancien Testament où Dieu parle et bénit sa création; ce type d’anthropomorphisme a été éliminé. Mais l’idée demeure où c’est Dieu et Dieu seul qui peut bénir. Un exemple typique se trouve dans la parabole du jugement dernier chez Matthieu : « Alors le Roi dira à ceux de droite: Venez, les bénis (eulogeō) de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde » (Mt 25, 34); ceux que Dieu a bénis reçoivent l’héritage du royaume.

Il y a deux types de situation où on parle de « bénir ». Il y a d’abord la situation où Jésus prononce la bénédiction sur le pain : « prenant les cinq pains et les deux poissons, levant les yeux au ciel, il bénit (eulogeō), il rompit les pains et le donnait aux disciples » (Mc 6, 41 || Mt 14, 19 || Lc 9, 16); chez Marc eulogeō n’a pas de complément d’objet direct, et donc ne peut être traduit : il bénit les pains. Certains ont traduit par : il dit la bénédiction, une référence à l’eucharistie. De fait, c’est comme ça que Jean nous présente sa version de la scène : « Jésus prit donc les pains et, ayant rendu grâce (eucharisteō), il les distribua » (Jn 6, 11). Dans sa seconde scène où Jésus nourrit la foule, Marc (ainsi que Luc qui fusionne les deux scènes en une seule) dira cette fois : il les bénit (les poissons); mais comme nous l’avons fait remarquer pour « bénir » dans l’Ancien Testament, il s’agit ici d’une proclamation de foi que les pains ou les poissons sont un don de Dieu. Ce vocabulaire sera repris par Marc et Matthieu, lors du dernier repas de Jésus avec ses disciples : « Et tandis qu’ils mangeaient, il prit du pain, bénit, rompit et leur donna en disant: "Prenez, ceci est mon corps." » (Mc 14, 22 || Mt 26, 26). Luc a préféré utiliser le verbe « rendre grâce » (eucharisteō) pour cette scène, et a gardé le verbe « bénir » pour un repas de Jésus ressuscité avec ses disciples (Lc 24, 50). Qu’on parle de « bénir » ou de « rendre grâce », l’idée est la même, la reconnaissance dans la foi du don de Dieu, le seul qui peut bénir.

L’autre situation où apparaît « bénir » est cette entrée triomphale de Jésus à Jérusalem où des gens disent : « Hosanna! Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur! » (Mc 11, 9-10 || Mt 21, 9 || Lc 19, 38 || Jn 12, 13). C’est une citation du Psaume 118, 26 (LXX 117, 26 : « Béni (gr. eulogeō, héb. bārak) soit celui qui vient au nom du Seigneur! »). La source Q nous donne aussi un écho de cette scène : « Oui, je vous le dis, vous ne me verrez plus, jusqu’à ce qu’arrive le jour où vous direz: "Béni (eulogeō) soit celui qui vient au nom du Seigneur!" » (Mt 23, 39 || Lc 11, 35). C’est une interprétation messianique du psaume : le messie est béni, i.e. il est un don de Dieu, et pour la première communauté chrétienne, il s’agit de Jésus.

L’action de bénir chez Luc

Luc mérite un traitement à part. Tout d’abord, il est celui qui utilise le plus ce terme : Mt = 5; Mc = 5; Lc = 13; Jn = 1; Ac = 1; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Mais surtout il nous propose beaucoup d’autres scènes que ceux des autres évangélistes où « bénir » est utilisé. En particulier, il est le seul évangéliste à nous présenter des gens qui bénissent Dieu : dans le récit de l’enfance, Syméon reçoit l’enfant Jésus dans des bras et bénit Dieu (2, 28), et son évangile se termine avec cette phrase : « et ils (les Onze et leurs compagnons) étaient constamment dans le Temple à bénir (eulogeō) Dieu ». Comme nous l’avons vu plus tôt, il ne s’agit pas simplement de dire de bons mots sur Dieu, mais d’une proclamation de foi sur ce que Dieu est en train de réaliser, lui le seul qui peut bénir; on pourrait paraphraser en disant : on proclamait sa foi en la façon dont Dieu nous a béni.

L’autre particularité de Luc est de nous présenter des scènes où on « bénit » des gens : Élisabeth bénit Marie et le fruit de son sein (1, 42), Syméon bénit Joseph et Marie (2, 28), Jésus demande de bénir ceux qui nous maudissent (6, 28), Jésus bénit ses disciples à Béthanie (24, 50-51), enfin Dieu a envoyé Jésus ressuscité bénir tous ceux qui se détourne de leur perversité (Ac 3, 26). Qu’est-ce que bénir une personne? Quand Élisabeth bénit Marie et son enfant, elle reconnaît dans la foi qu’elle a été comblée de bienfaits par Dieu; quand Syméon bénit Joseph et Marie, il reconnaît la même chose pour tout le couple; quand Jésus demande de bénir les ennemis, il demande qu’on prie Dieu pour qu’il fasse du bien à nos ennemis (le 2e membre de la phrase se lit ainsi : priez pour ceux qui vous diffament); quand Jésus ressuscité bénit les disciples à Béthanie, il reconnaît que Dieu les comblera de ses bienfaits dans leur mission.

C’est dans ce contexte qu’il faut situer notre verset 64 où Zacharie se met à parler, « bénissant » Dieu. C’est une proclamation de foi où Zacharie reconnaît enfin que Dieu est intervenu dans sa vie. C’est cette foi qui lui a permis de retrouver la voix, et c’est cette foi qui inspirera sa prière de louange au v. 67.

Disons un mot sur les mots apparentés : l’adjectif eulogētos (béni) et le substantif eulogia (bénédiction). Tout d’abord, l’adjectif eulogētos n’apparaît que deux fois dans les évangiles-Actes, et seulement six fois dans le reste du Nouveau Testament. Chez Marc 14, 61, le mot sert à désigner Dieu dans le monde juif : « Tu es le Christ, le Fils du Béni (eulogētos) »; car étant la source de toutes bénédiction, Dieu est le Béni. Chez Luc 1, 68, dans la prière de Zacharie, c’est la reconnaissance de l’intervention de Dieu qui a béni son peuple en le visitant et en lui apportant le salut, et donc Dieu est le Béni. Quant à eulogia (bénédiction), il est totalement absent des évangiles-Actes et n’apparaît que dans les épitres et l’Apocalypse.

Textes avec le verbe eulogeō dans les évangiles-Actes

Textes avec l'adjectif eulogētos dans le Nouveau Testament

theon (Dieu)
Theon est le nom masculin theos à l’accusatif. Comme on peut facilement l’imaginer, il est extrêmement fréquent dans les évangiles-Actes, en particulier chez Luc (289 occurrences quant on combine son évangile et ses Actes) : Mt = 51; Mc = 49; Lc = 122; Jn = 83; Ac = 167; 1Jn = 62; 2Jn = 2; 3Jn = 3.

C’est le terme theos qu’ont choisi les traducteurs de la Septante pour traduire le terme hébreu : ĕlōhîm (Gn 1, 1 : LXX « Au commencement, Dieu (héb. ĕlōhîm, grec theos) créa le ciel et la terre »), qui est un pluriel de majesté ou de plénitude ou d’excellence du singulier ʾēl (Gn 14, 18 : LXX « Et Melchisédech, roi de Salem, offrit des pains et du vin ; car il était prêtre du Dieu (héb. ʾēl, grec theos) Très-Haut ». Ce terme ʾēl correspond au nom générique pour désigner la divinité chez les peuples sémitiques voisins d’Israël. Une des étymologies possibles serait la racine ʾōl (être puissant, être prééminent) (voir Jean-Pierre Prévost, ēl, Nouveau vocabulaire biblique. Paris-Montréal : Bayard-Médiaspaul, 2004, p. 125).

Pour les Juifs, le mot Dieu est un terme générique, mais Dieu a aussi un nom propre, qui est yhwh (traduit en français par Yaweh ou Yahvé) un mot qui provient du verbe hāyâ, qui signifie : être, arriver, devenir (Gn 1, 2 : « Or la terre était (hāyâ) vide et vague »). Selon Ex 3, 14-15, c’est à Moïse, au buisson ardent, que Dieu aurait révélé son nom : « Dieu (ĕlōhîm) dit à Moïse: "Je suis (hāyâ) celui qui est (hāyâ)." Et il dit: "Voici ce que tu diras aux Israélites: Je suis (hāyâ) m’a envoyé vers vous. Dieu (ĕlōhîm) dit encore à Moïse: "Tu parleras ainsi aux Israélites: Yahvé (yhwh), le Dieu (ĕlōhîm) de vos pères, le Dieu (ĕlōhîm) d’Abraham, le Dieu (ĕlōhîm) d’Isaac et le Dieu (ĕlōhîm) de Jacob m’a envoyé vers vous. C’est mon nom pour toujours, c’est ainsi que l’on m’invoquera de génération en génération ».

Mais comme yhwh est un nom ineffable et qu’il était interdit de le prononcer, on le remplaçait par ʾādôn (Seigneur), ou sa forme emphatique ʾădōnāy (Seigneur), dans la proclamation verbale du texte de l’Écriture. La Septante, pour sa part, a simplement oblitéré le premier membre de l’expression « Yahvé Dieu », pour ne traduire que le mot Dieu avec theos; par exemple Gn 2, 4 (« Au temps où Yahvé (yhwh) Dieu (ĕlōhîm) fit la terre et le ciel » a été traduit : LXX « Au temps où Dieu (theos) fit la terre et le ciel ». Quand le nom Yahvé apparaît seul, il est simplement remplacé par theos (voir par exemple Gn 4, 1) ou par kyrios (Seigneur), l’équivalent grec de ʾădōnāy : par exemple, en Gn 4, 13, l’hébreu « Alors Caïn dit à Yahvé (yhwh) » devient en grec : « Caïn dit au Seigneur (kyrios) ».

Voilà le contexte pour comprendre Dieu dans le Nouveau Testament. Dans les évangiles-Actes, on dira soit theos (Dieu), soit kyrios (Seigneur). Quant au nom propre Yahvé, il apparaît sous la forme de sa définition en Ex 3, 14-15, i.e. « Je suis (hāyâ) », qui devient en grec : egō eimi (expression surtout utilisée par Jean; sur le sujet voir le glossaire sur l'expression « Je suis »).

Concentrons-nous maintenant sur Luc. D’entrée de jeu, disons qu’il est celui qui utilise le plus à la fois le mot theos et à la fois le mot kyrios. On peut imaginer qu’il a abondamment fréquenté la Septante.

Le mot theos est si fréquent qu’il apparaît dans presque tous les contextes possibles. J’ai pensé les regrouper sous un certain nombre de thèmes, présentés par le nombre d’occurrences dans son évangile, en ordre décroissant.

  1. Dieu, comme finalité de la vie humaine (42 occurrences, dont 36 lui sont uniques). C’est Dieu présenté du point de vue de l’homme pour qui il est la référence ultime, le critère de vie, l’objet d’un culte : toute la vie se déroule « devant Dieu ». Par exemple :
    • 1, 6 : « Tous deux étaient justes devant Dieu (theos), et ils suivaient, irréprochables, tous les commandements et observances du Seigneur »
    • 5, 25 : « Et, à l’instant même, se levant devant eux, et prenant ce sur quoi il gisait, il s’en alla chez lui en glorifiant Dieu (theos) »

  2. Dieu, dans l’expression « royaume de Dieu » (32 occurrences, dont 22 lui sont uniques). Il semble bien que ce royaume fut au coeur de la prédication de Jésus, et il est normal que cela se reflète dans les évangiles. Alors de diverses manières, cette notion d’un monde à l’image de Dieu est précisée. Par exemple :
    • 10, 9 : « guérissez ses malades et dites aux gens: Le Royaume de Dieu (theos) est tout proche de vous »
    • 13, 29 : « Et l’on viendra du levant et du couchant, du nord et du midi, prendre place au festin dans le Royaume de Dieu (theos) »

  3. Dieu comme sujet d’une action, dans sa capacité d’agir et de soutenir les croyants (21 occurrences, dont 16 lui sont uniques). L’évangéliste nous présente Dieu comme un être qui agit dans le monde, accomplit son projet, envoie des gens, intervient dans des situations, exprime ses sentiments, se soucie des gens, est responsable de l’existence des Écritures, bref un acteur majeur dans notre monde. Par exemple :
    • 1, 26 : « Le sixième mois, l’ange Gabriel fut envoyé par Dieu (theos) dans une ville de Galilée, du nom de Nazareth »
    • 7, 30 : « mais les Pharisiens et les légistes ont annulé pour eux le dessein de Dieu (theos) en ne se faisant pas baptiser par lui »

  4. Dieu comme source d’identité (15 occurrences, dont 8 lui sont uniques). Il fait partie de l’identité de Jésus si bien qu’on l’appelle « fils de Dieu » ou « l’élu de Dieu », mais aussi celle d’Abraham, Isaac ou Jacob pour qui Il est leur Dieu, ou encore celle de beaucoup de gens qui goûteront à la résurrection et seront appelés « fils de Dieu ». Par exemple :
    • 1, 35 : « L’ange lui répondit: "L’Esprit Saint viendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre; c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu (theos) »
    • 23, 35 : « Le peuple se tenait là, à regarder. Les chefs, eux, se moquaient: "Il en a sauvé d’autres, disaient-ils; qu’il se sauve lui-même, s’il est le oint de Dieu (theos), l’Élu!" »

  5. Dieu comme source et contenu de ce qui est enseigné (6 occurrences dont 5 qui lui sont uniques). La plupart du temps, Luc y fait référence en parlant de la « parole de Dieu », ou de la voie de Dieu. Par exemple :
    • 3, 2 : « sous le pontificat d’Anne et Caïphe, la parole de Dieu (theos) fut adressée à Jean, fils de Zacharie, dans le désert »
    • 8, 21 : « Mais il leur répondit: "Ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu (theos) et la mettent en pratique" »

  6. Dieu comme personne à laquelle on associe des objets, des êtres ou des réalités (4 occurrences dont 3 qui lui sont uniques). Ainsi, on parle de « maison de Dieu », ou des « anges de Dieu » ou « l’Église de Dieu ». Par exemple :
    • 6, 4 : « comment il entra dans la demeure de Dieu (theos), prit les pains d’oblation, en mangea et en donna à ses compagnons, ces pains qu’il n’est permis de manger qu’aux seuls prêtres? »
    • 12, 8 : « Je vous le dis, quiconque se sera déclaré pour moi devant les hommes, le Fils de l’homme aussi se déclarera pour lui devant les anges de Dieu (theos) »

  7. Dieu dans ses attributs (2 occurrences). Parfois, l’évangile nous présente un attribut de Dieu, sans le lier à quelque événement que ce soit : sa bonté ou sa puissance. Par exemple :
    • 18, 19 : « Jésus lui dit: "Pourquoi m’appelles-tu bon? Nul n’est bon que Dieu (theos) seul »
    • 22, 69 : « Mais désormais le Fils de l’homme siégera à la droite de la Puissance de Dieu (theos)! »

On peut conclure que Dieu est omniprésent dans l’univers de Luc, et cela se reflète dans son évangile qui commence au temple (1, 9) et se termine au temple (24, 53). Et dans les sept catégories que nous avons identifiées pour comprendre le rôle que joue Dieu chez Luc, c’est celui de Dieu comme finalité de la vie humaine qui revient le plus souvent. Et c’est exactement ce rôle que joue Dieu dans ce v. 64 : il est l’objet de la foi et de la prière de Zacharie qui reconnaît en lui la source de tous les bienfaits.

Textes avec le nom theos chez Luc
v. 65 Tous les gens des alentours tombèrent dans un état de frémissement, et dans toute la région montagneuse de Judée on discutait de ces événements.

Littéralement : Et il arriva sur tous une peur (phobos) ceux qui étaient habitant autour (perioikountas) d’eux, et dans l’entière (holē) région montagneuse (oreinē) de Judée (Ioudaias) il était discuté (dielaleito) toutes les choses (rhēmata) celles-là.

phobos (peur) Phobos est un nom masculin qu’on traduit habituellement par « peur » ou « crainte »; c’est ce mot grec qui nous a donné le mot français : phobie. Il n’est pas très fréquent dans les évangiles-Actes, mais c’est Luc qui l’utilise le plus : Mt = 3; Mc = 1; Lc = 7; Jn = 3; Ac = 5; 1Jn = 3; 2Jn = 0; 3Jn = 0.

Quand on analyse attentivement les occurrences de phobos dans les évangiles-Actes, on constate que la traduction « peur » ou « crainte » ne rend pas vraiment compte de ce qui se passe et des sentiments vécus. Aussi, nous proposons de regrouper ces occurrences en quatre catégories.

  1. Phobos comme frémissement ou bouleversement devant un événement inhabituel (11 occurrences, dont 9 chez Luc). Cet événement inhabituel est généralement causé directement ou indirectement par une action qu’on attribue à Dieu. Il ne s’agit pas de peur, mais d’un bouleversement devant quelque chose de non familier. Marc n’a qu’une scène (la tempête apaisée, 4, 41) où les gens sont bouleversés devant l’action de Jésus, tout comme Matthieu (les femmes devant le tombeau vide, 28, 8), mais Luc les multiplie, que ce soit à travers l’action des anges (1, 12; 2, 9), l’action de Jésus (5, 26; 7, 16), l’action des apôtres (2, 43), ou l’action directe de Dieu (5, 5.11). Par exemple :
    • Lc 1, 12 : « A cette vue (de l’ange Gabriel), Zacharie fut troublé et un frémissement (phobos) fondit sur lui »
    • Lc 7, 16 : « Tous furent saisis de frémissement (phobos), et ils glorifiaient Dieu en disant: "Un grand prophète s’est levé parmi nous et Dieu a visité son peuple." »

  2. Phobos comme sentiment de peur et de terreur devant une réalité menaçante (4 occurrences, dont 2 chez Luc). C’est la vraie peur qui nous fait crier. Par exemple :
    • Mt 14, 26 : « Les disciples, le voyant marcher sur la mer, furent troublés: "C’est un fantôme", disaient-ils, et pris de peur (phobos) ils se mirent à crier »
    • Lc 21, 26 : « des hommes défailliront de peur (phobos), dans l’attente de ce qui menace le monde habité, car les puissances des cieux seront ébranlées »

  3. Phobos comme peur devant une situation négative potentielle et qui empêche d’agir à sa guise (6 occurrences, seulement chez Jean). Le danger n’est pas immédiat. Mais on craint qu’une situation se détériore ou qu’une personne intervienne contre soi. Par exemple :
    • Jean 7, 13 : « Pourtant personne ne s’exprimait ouvertement à son sujet par peur (phobos) des Juifs »
    • 1 Jean 4, 18 : « Il n’y a pas de peur (phobos) dans l’amour; au contraire, le parfait amour bannit la peur (phobos), car la peur (phobos) implique un châtiment, et celui qui est apeuré n’est point parvenu à la perfection de l’amour »

  4. Phobos comme synonyme de respect, comme la crainte révérentielle de Dieu qui amène l’obéissance à sa parole (1 occurrence). Ainsi, il ne s’agit pas du tout de peur, mais du fait qu’on tient compte de Dieu et de sa parole. C’est surtout avec le verbe phobeō (craindre) qu’on exprimera ce sentiment. Notons que ce sentiment est très présent dans l’Ancien Testament (par exemple, Is 11, 3 : « L’esprit de crainte (LXX : phobos, héb. : yirʾâ) du Seigneur le (un rejeton de la souche de Jessé) remplira. Il ne jugera pas selon la gloire ; il ne condamnera point selon la rumeur commune »; et surtout chez des auteurs comme le Siracide, 1, 11-12.18.27, etc.).
    • Ac 9, 31 : « Cependant les Églises jouissaient de la paix dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie; elles s’édifiaient et vivaient dans la crainte (phobos) du Seigneur, et elles étaient comblées de la consolation du Saint Esprit »

On ne peut simplement analyser le nom phobos sans aussi analyser le verbe apparenté phobeō (craindre, avoir peur), qui est beaucoup plus fréquent. Encore là, Luc domine son utilisation : Mt = 18; Mc = 12; Lc = 23; Jn = 5; Ac = 14; 1Jn = 1; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Comme nous l’avons fait pour phobos, on peut regrouper les diverses occurrences de phobeō dans les mêmes quatre catégories (on pourra consulter les diverses occurrences et leur catégories par le lien dans la marge droite).

Notons que Luc reprend une expression bien connue de l’Ancien Testament : ne crains pas, i.e. arrêtez de frémir. En effet, quand Dieu fait sentir sa présence, l’homme est bouleversé, ce que nous avons rangé dans la première catégorie, et l’homme doit être rassuré. Par exemple :

  • Gn 15, 1 : LXX « Après ces choses, Abram dans une vision entendit la parole de Dieu qui lui disait : Sois sans crainte (grec Mē phobou, héb. ʾal-tyrāʾ), Abram, je te couvre de ma protection ; ta récompense sera immense »
  • Gn 21, 17 : LXX « Dieu entendit la voix de l’enfant du lieu où il était ; un ange de Dieu appela Agar du haut du ciel, et il lui dit : Agar, qu’y a-t-il ? n’aie point crainte (grec mē phobou, héb. ʾal-tyreʾî); car Dieu a entendu la voix de l’enfant, du lieu où il est »

C’est ainsi que Luc nous présente des scènes semblables. Par exemple :

  • 1, 13 : « Mais l’ange lui dit: "Sois sans crainte (mē phobou), Zacharie, car ta supplication a été exaucée; ta femme Élisabeth t’enfantera un fils, et tu l’appelleras du nom de Jean »
  • 2, 10 : « Mais l’ange leur dit: "Soyez sans crainte (mē phobeisthe), car voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple" »

Enfin, le verbe phobeō chez Luc sert à désigner une catégorie de gens appelés : craignant Dieu. Il s’agit de non-Juifs, séduits par le monothéisme du Judaïsme, en adopte certaines pratiques, comme le sabbat, les prescriptions alimentaires, le tribut au temple et les pèlerinages annuels, sans aller jusqu’à la circoncision. Comme nous l’avons déjà mentionné le mot crainte renvoie au respect accordé à Dieu et à ses préceptes, ce que nous avons rangé dans la quatrième catégorie. Par exemple :

  • Ac 10, 22 : « Ils répondirent: "Le centurion Corneille, homme juste et craignant Dieu (phobeō ton theon), à qui toute la nation juive rend bon témoignage, a reçu d’un ange saint l’avis de te faire venir chez lui et d’entendre les paroles que tu as à dire." »
  • Ac 13, 16 : « Paul alors se leva, fit signe de la main et dit: "Hommes d’Israël, et vous qui craignez Dieu (phobeō ton theon), écoutez »

Chez Luc, de manière générale, le bouleversement provenant de l’intervention de Dieu et la présence de gens pieux et pleins de la crainte de Dieu est très présent, plus particulièrement dans les récits de l’enfance.

Ici, au v. 65, en mentionnant que les gens d’alentour vivent un « frémissement » (phobos), Luc signifie qu’ils ne vivent pas seulement une surprise sur le nom donné à l’enfant, mais reconnaissent une intervention de Dieu dans le couple de Zacharie et Élisabeth.

Textes avec le nom phobos dans les évangiles-Actes

Textes avec le verbe phobeō chez Luc

Textes avec le nom phobētron dans la Bible

Textes avec l'adverbe aphobōs dans la Bible

perioikountas (qui étaient habitant autour) Perioikountas est le participe présent du verbe perioikeō. Ce dernier est formé de la préposition peri (autour de) et du verbe oikeō (habiter), d’où la traduction : habiter autour, i.e. les voisins. C’est ici la seule référence à ce verbe dans toute la Bible grecque.

Luc laisse entendre que tout le patelin où vivaient Élisabeth et Zacharie étaient au courant de l’événement et partageaient les mêmes sentiments.

Textes avec le verbe perioikeō dans la Bible
holē (entière) Holē est le datif féminin singulier de l’adjectif holos (entier, total, ensemble). C’est un mot assez général qu’on trouve régulièrement dans les évangiles-Actes : Mt = 22; Mc = 18; Lc = 17; Jn = 6; Ac = 19; 1Jn = 2; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Chez Luc, cette référence à la totalité s’applique à différentes réalités.

Elle s’applique d’abord à un territoire géographie pour désigner la totalité d’un territoire. En particulier, il est le seul évangéliste à parler de « toute la Judée ». Par exemples :

  • Lc 7, 17 : « Et ce propos se répandit à son sujet dans la Judée entière (holos) et tout le pays d’alentour »
  • Ac 9, 31 : « Cependant les Églises jouissaient de la paix dans toute (holos) la Judée, la Galilée et la Samarie; elles s’édifiaient et vivaient dans la crainte du Seigneur, et elles étaient comblées de la consolation du Saint Esprit »

Elle s’applique aussi à l’être humain pour désigner l’intégralité de son être. Par exemples :

  • Lc 10, 27 : « Celui-ci répondit: "Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout (holos) ton coeur, de toute (holos) ton âme, de toute (holos) ta force et de tout (holos) ton esprit; et ton prochain comme toi-même" »
  • Lc 11, 34 : « La lampe du corps, c’est ton oeil. Lorsque ton oeil est sain, ton corps tout entier (holos) aussi est lumineux; mais dès qu’il est malade, ton corps aussi est ténébreux »

Elle s’applique également à un groupe de personnes pour désigner l’intégralité de ce groupe. Par exemples :

  • Ac 2, 47 : « Ils louaient Dieu et avaient la faveur de tout (holos) le peuple. Et chaque jour, le Seigneur adjoignait à la communauté ceux qui seraient sauvés »
  • Ac 15, 22 : « Alors les apôtres et les anciens, d’accord avec l’Église tout entière (holos), décidèrent de choisir quelques-uns d’entre eux et de les envoyer à Antioche avec Paul et Barnabé. Ce furent Jude, surnommé Barsabbas, et Silas, hommes considérés parmi les frères »

À l’accasion, elle peut s’appliquer à une période de temps pour désigner l’intégralité de cette période. Par exemples :

  • Lc 5, 5 : « Simon répondit: "Maître, nous avons peiné toute une nuit sans rien prendre, mais sur ta parole je vais lâcher les filets." »
  • Ac 28, 30 : « Paul demeura deux années entières dans le logis qu’il avait loué. Il recevait tous ceux qui venaient le trouver »

Enfin, elle peut désigner des objets matériels pour en désigner l’intégralité.

  • Lc 8, 43 : « Or une femme, atteinte d’un flux de sang depuis douze années, [elle avait dépensé tout (holos) son avoir en médecins] et que nul n’avait pu guérir »
  • Lc 13, 21 : « Il (le royaume de Dieu) est semblable à du levain qu’une femme a pris et enfoui dans trois mesures de farine, jusqu’à ce que le tout (holos) ait levé »

Ici, au v. 65, holos fait référence à l’intégralité d’un territoire, soit celui de la Judée. On peut soupconner une forme d’enflure typique d’un récit populaire en laissant croire que toute la population de Judée était au courant de l’événement.

Textes avec l'adjectif holos chez Luc
oreinē (région montagneuse) Oreinē est l’adjectif oreinos au datif féminin et signifie : montagneux. Il est utilisé ici comme substantif et on le traduit habituellement par : région montagneuse. Le mot est très rare dans tout le Nouveau Testament et n’apparaît que dans le récit de l’enfance de Luc, ici et en 1, 39. Et il est toujours associé à la Judée.

De fait, on se réfèrera à la carte topographique de la Palestine (lien dans la marge de droite) pour constater que la Judée est effectivement une région montagneuse. Par exemple, Jérusalem est à 754 mètres d’altitude, Bethléem à 775 mètres, Hébron à 930 mètres.

La tradition, qu’il est impossible de confirmer historiquement, place le lieu de résidence d’Élisabeth et Zacharie dans le village d’Ain Karim, à 6 kilomètres de Jérusalem; il s’agirait d’un lieu réservé aux prêtres et aux lévites leur permettant de demeurer non loin du temple et de se déplacer pour le tour qu’ils assuraient tous les six mois. Aujourd’hui, deux églises rappellent les événements dont parle Luc, l’église de la Visitation et celle de Saint-Jean-Baptiste.

Textes avec l'adjectif oreinos dans le Nouveau Testament

Pour constater que la Judée est une région montagneuse, voir la cartographie de la Palestine

Ioudaias (Judée) Ioudaias est le nom Ioudaia au génitif féminin singulier et signifie : Judée. Il n’est pas très fréquent dans le Nouveau Testament et n’apparaît que dans les évangiles-Actes, à l’exception de quatre occurrences chez Paul : Mt = 8; Mc = 4; Lc = 10; Jn = 7; Ac = 12; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Au temps de Jésus, il désigne la région qui constitue la partie sud de la Palestine, et la distingue de la Samarie au centre et de la Galilée au nord. C’est cette définition qu’on retrouve chez tous les évangélistes et Paul, à l’exception de Luc où le terme désigne parfois tout le territoire des Juifs, i.e. la Palestine (un usage probablement répandu dans le monde romain) et parfois cette région du sud de la Palestine.

Région sud de la Palestine

  • Lc 2, 4 : « Joseph aussi monta de Galilée, de la ville de Nazareth, vers la Judée (Ioudaia), à la ville de David, qui s’appelle Bethléem, - parce qu’il était de la maison et de la lignée de David »
  • Lc 3, 1 : « L’an quinze du principat de Tibère César, Ponce Pilate étant gouverneur de Judée (Ioudaia), Hérode tétrarque de Galilée, Philippe son frère tétrarque du pays d’Iturée et de Trachonitide, Lysanias tétrarque d’Abilène »

Toute la Palestine

  • Lc 6, 17 : « Descendant alors avec eux, il se tint sur un plateau. Il y avait là une foule nombreuse de ses disciples et une grande multitude de gens qui, de toute la Judée (Ioudaia) et de Jérusalem et du littoral de Tyr et de Sidon »
  • Ac 2, 9 : « Parthes, Mèdes et Élamites, habitants de Mésopotamie, de Judée (Ioudaia) et de Cappadoce, du Pont et d’Asie

Ici, de manière très claire, Ioudaia désigne cette partie sud de la Palestine, une région montagneuse.

Textes avec le nom Ioudaia dans les évangiles-Actes
dielaleito (il était discuté) Dielaleito est le verbe dialaleō à l’imparfait indicatif passif, 3e personne du pluriel. Il est formé de la préposition dia (par le moyen de, avec) et du verbe laleō (parler), et signifie donc : parler avec, discuter, délibérer. Il est très rare et n’apparaît que deux fois dans toute la Bible grecque, et les deux fois chez Luc, ici et en 6, 11; dans le premier cas, c’est une discussion pour approfondir le mystère d’événements inhabituels où on voit une intervention de Dieu, dans le deuxième cas c’est une discussion pour se débarrasser de Jésus.

Ici, on notera l’insistance de Luc sur la dimension communautaire de la réflexion : on discute avec d’autres. Le verbe est à l’imparfait, car c’est une réflexion qui se poursuit, qui n’est pas achevée. Le verbe est au passif, car le sujet concerne des événements qui sortent de l’ordinaire et posent question.

Textes avec le verbe dialaleō dans la Bible
rhēmata (choses) Rhēmata est le nom rhēma au nominatif neutre pluriel. Il désigne le contenu d’une parole prononcée ou d’une déclaration, et comme ce contenu peut concerner des événements, il peut désigner les choses qui se sont produites, ou de manière plus générale, le sujet dont on a parlé. On le traduit donc de diverses manières selon le contexte : parole, dire, propos, déclaration, événement, sujet. Donnons quelques exemples chez Luc.

  • Le mot renvoie au détail de ce qui a été dit : « car rien de ce qui a été dit (rhēma) est impossible à Dieu » (1, 37), ou encore « Mais eux ne comprirent pas le mot (rhēma) qu’il venait de leur dire » (2, 50)

  • Le mot renvoie aux événements dont on a parlé : « les bergers se dirent entre eux: "Allons jusqu’à Bethléem et voyons ce qui est arrivé (rhēma) et que le Seigneur nous a fait connaître" », ou encore « Il redescendit alors avec eux et revint à Nazareth; et il leur était soumis. Et sa mère gardait fidèlement toutes ces choses (rhēma) en son coeur » (2, 51)

  • Le mot renvoie au sujet dont on a parlé : « Et ils ne purent le prendre en défaut sur quelque sujet (rhēma) devant le peuple et, tout étonnés de sa réponse, ils gardèrent le silence » (20, 26), ou encore « Et, à leur sortie, on les invitait à parler encore du même sujet (rhēma) le sabbat suivant » (Ac 13, 42).

Ce mot apparaît à quelques reprises dans l’ensemble du Nouveau Testament, et dans les évangiles-Acte, c’est surtout Luc et Jean qui l’utilisent : Mt = 5; Mc = 2; Lc = 19; Jn = 12; Ac = 14; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Il est tout à fait lucanien, puisque sur les 19 occurrences dans son évangile, 17 lui sont propres, i.e. seules deux occurrences sont une copie de Marc.

Ici, que désigne rhēma? Ce qui précède renvoie au fait que Zacharie se mit soudainement à parler, alors qu’il était muet jusqu’ici. Mais il y aussi le fait du nom de l’enfant, Jean, qui est très particulier en n’étant pas un emprunt à celui du père, et donc signe d’un destin unique. Il faut également ajouter que le père et la mère, sans se consulter, on choisi le même nom pour leur enfant, signe de la main de Dieu, tout comme il faut ajouter la naissance d’une mère qui n’était plus en âge d’enfanter, un autre signe de l’intervention de Dieu. Tout cela donne matière à réflexion.

Textes avec le nom rhēma dans les évangiles-Actes
v. 66 Tous ceux qui apprirent la chose la gardèrent en mémoire et se demandaient : « Que deviendra cet enfant? » L’action de Dieu l’accompagnait.

Littéralement : Et ils se mirent (ethento) tous les ayant entendu dans le coeur (kardia) d’eux disant : quoi donc l’enfant celui-là il sera? Et car main (cheir) du Seigneur était avec lui.

ethento (ils se mirent) Ethento est le verbe tithēmi à l’aoriste moyen, 3e personne du pluriel. À part Matthieu, il est assez fréquent dans les évangiles-Actes : Mt = 5; Mc = 11; Lc = 15; Jn = 18; Ac = 23; 1Jn = 2; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Fondamentalement, il signifie : mettre. Mais comme en français, « mettre » peut prendre diverses significations selon le contexte : placer, poser, déposer, fixer. Considérons des exemples chez Luc.

Habituellement, il s’agit de mettre ou placer un objet quelque part, au sens local.

  • Lc 5, 18 : « Et voici des gens portant sur un lit un homme qui était paralysé, et ils cherchaient à l’introduire et à le placer (tithēmi) devant lui »
  • Lc 8, 13 : « Personne, après avoir allumé une lampe, ne la recouvre d’un vase ou ne la met (tithēmi) sous un lit; on la met (tithēmi) au contraire sur un lampadaire, pour que ceux qui pénètrent voient la lumière »

Mais parfois, on met ou place une personne dans une catégorie ou dans une fonction.

  • Lc 12, 46 : « le maître de ce serviteur arrivera au jour qu’il n’attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas; il le retranchera et lui mettra (tithēmi) sa part parmi les infidèles »
  • Ac 13, 47 : « Car ainsi nous l’a ordonné le Seigneur: Je t’ai placé (tithēmi) comme lumière des nations, pour que tu portes le salut jusqu’aux extrémités de la terre »

Il arrive aussi qu’on place quelque part des réalités intangibles, comme des paroles, des sentiments ou des idées.

  • Lc 21, 14 : « Mettez (tithēmi)-vous donc bien dans l’esprit que vous n’avez pas à préparer d’avance votre défense »
  • Ac 19, 21 : « Après ces événements, Paul se mit (tithēmi) en tête de traverser la Macédoine et l’Achaïe pour gagner Jérusalem »

Parfois, il s’agit d’établir, poser ou fixer quelque chose dans un but précis.

  • Lc 6, 48 : « Il est comparable à un homme qui bâtit une maison : il a creusé, il est allé profond et a posé (tithēmi) les fondations sur le roc. Une crue survenant, le torrent s’est jeté contre cette maison mais n’a pu l’ébranler, parce qu’elle était bien bâtie »
  • Ac 27, 12 : « le port se prêtait d’ailleurs mal à l’hivernage. La plupart fixèrent (tithēmi) le plan de partir et de gagner, si possible, pour y passer l’hiver, Phénix, un port de Crète tourné vers le sud-ouest et le nord-ouest »

Enfin, mentionnons le cas où on place son argent à la banque, ou on y fait un dépôt.

  • Lc 19, 21 : « Car j’avais peur de toi, qui es un homme sévère, qui prends ce que tu n’as pas placé (tithēmi) et moissonnes ce que tu n’as pas semé »

Ici, au v. 66 on parle de mettre dans son coeur ce qu’on a entendu, et donc de placer en soi des réalités intangibles. Cela signifie les conserver en mémoire pour essayer de saisir l’identité unique de Jean-Baptiste.

Textes avec le verbe tithēmi dans les évangiles-Actes
kardia (coeur) Kardia est le datif féminin singulier du nom kardia (coeur). Comme on peut l’imaginer, c’est un mot assez fréquent dans l’ensemble du Nouveau Testament, et en particulier dans les évangiles-Actes : Mt = 16; Mc = 11; Lc = 22; Jn = 7; Ac = 20; 1Jn = 4; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Mais dans ce dernier cas, le mot ne désigne jamais l’organe du corps biologique. À part le cas de Mt 12, 40 où il renvoie à la partie interne d’une chose (« le Fils de l’homme sera dans le coeur de la terre durant trois jours et trois nuits »), il fait toujours référence à cette partie intime de l’être humain habitée par des émotions, des sentiments et des désirs, où se trouve le siège de la connaissance, de la réflexion, des décisions, et la source de ses actions. Regardons de plus près ce que Luc nous en dit.

L’être humain dans ses émotions, ses sentiments et ses désirs. Par exemples :

  • Lc 24, 32 : « Et ils se dirent l’un à l’autre: "Notre coeur (kardia) n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin, quand il nous expliquait les Écritures?" »
  • Ac 2, 26 : « Aussi mon coeur (kardia) s’est-il réjoui et ma langue a-t-elle jubilé; ma chair elle-même reposera dans l’espérance »

L’être humain en tant qu’être de la parole, d’abord, dans sa capacité d’entendre cette parole et de la mémoriser, afin d’y réfléchir par la suite. Par exemples :

  • Lc 2, 51 : « Il redescendit alors avec eux et revint à Nazareth; et il leur était soumis. Et sa mère gardait fidèlement toutes ces choses en son coeur (kardia) »
  • Lc 21, 14 : « Mettez-vous donc bien dans votre coeur (kardia) que vous n’avez pas à préparer d’avance votre défense »

L’être humain en tant qu’être de la parole, et capable de poser des questions, de réfléchir et de comprendre, bref de penser. Par exemples :

  • Lc 3, 15 : « Comme le peuple était dans l’attente et que tous se demandaient en leur coeur (kardia), au sujet de Jean, s’il n’était pas le Christ »
  • Lc 9, 47 : « Mais Jésus, sachant ce qui se discutait dans leur coeur (kardia), prit un petit enfant, le plaça près de lui »

L’être humain dans son aspect moral, qui parfois s’ouvre, parfois se ferme face à ce qu’il voit et entend, et donc exprime une certaine attitude et orientation face à la vie. Par exemples :

  • Lc 8, 15 : « Et ce qui est dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant entendu la Parole avec un coeur (kardia) noble et généreux, la retiennent et portent du fruit par leur constance »
  • Ac 8, 21 : « Dans cette affaire il n’y a pour toi ni part ni héritage, car ton coeur (kardia) n’est pas droit devant Dieu »

L’être humain dans son aspect moral où s’exprime ses intérêts et ses valeurs, où se prennent ses décisions qui sont à la source de son action libre. Par exemples :

  • Lc 21, 34 : « Tenez-vous sur vos gardes, de peur que vos coeurs (kardia) ne s’appesantissent dans la débauche, l’ivrognerie, les soucis de la vie, et que ce Jour-là ne fonde soudain sur vous »
  • Ac 7, 23 : « Comme il atteignait la quarantaine, le dessein monta dans son coeur (kardia) de visiter ses frères, les Israélites »

Ici, au v. 66, le coeur désigne la partie intime de tous ceux qui ont entendu ce qui a été dit sur les événements entourant Élisabeth et Zacharie et où a lieu un questionnement et une réflexion. Pour Luc, le coeur joue un rôle important, car c’est là le lieu où Dieu peut intervenir : à travers les événements inhabituels, il amène les gens à s’interroger, à réfléchir, et éventuellement à s’ouvrir à la foi. Et c’est là que Jésus ressuscité fait sentir sa présence : « Notre coeur n’était-il pas tout brûlant au-dedans de nous, quand il nous parlait en chemin, quand il nous expliquait les Écritures? » (Lc 24, 32). Et c’est le coeur qui distingue les êtres humains devant Dieu : « Il leur dit: "Vous êtes, vous, ceux qui se donnent pour justes devant les hommes, mais Dieu connaît vos coeurs; car ce qui est élevé pour les hommes est objet de dégoût devant Dieu" » (Lc 16, 15).

Textes avec le nom kardia dans les évangiles-Actes
cheir (main) Cheir est le nominatif féminin singulier du nom cheir (main). Bien entendu, il est très fréquent dans les évangiles-Actes : Mt = 24; Mc = 26; Lc = 26; Jn = 15; Ac = 45; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Sa signification semble évidente en désignant la main, mais comme on le voit dans l’Ancien Testament, cette main est parfois physique, i.e. elle opère une action concrète et pratique, parfois symbolique, i.e. elle apparaît dans un contexte où prime sa signification symbolique. En effet, la main est ce qui permet à une personne d’agir, de fabriquer des choses ou de faire des signes, et de là elle peut revêtir une signification qui dépasse le simple geste concret et traduit l’idée de puissance ou de contrôle. Examinons comment Luc utilise ce mot. Notons que dans son évangile et ses Actes sur les 71 occurrences du mot, presque 70% de ces occurrences apparaissent dans un contexte où la main prend un sens symbolique.

Commençons par la main physique. Elle « tient la pelle à vanner » (Lc 1, 71) ou la charrue (Lc 9, 52); elle permet aux disciples de froisser les épis (Lc 6, 1); la main droite et sèche d’un homme est guérie par Jésus (Lc 6, 8.10); un père met au doigt de la main de son fils un anneau (Lc 15, 22); ce sont les marques aux mains et aux pieds de Jésus qui permettent de l’identifier après la résurrection (Lc 24, 39-40); c’est en leur prenant la main que Pierre guérit ou ressuscite quelqu’un (Ac 3, 7; 9, 41); c’est avec leurs mains que des Juifs ont fabriqué un veau d’or ou que les Éphésiens ont fabriqué des idoles (Ac 7, 71; 19, 26); un ange enlève les chaînes aux mains quand Pierre est en prison, et le Agabus se lie les mains pour transmettre un message (Ac 12, 7; 21, 11); c’est par la main que le tribun prend le fils de la soeur de Paul pour l’amener à l’écart et l’écouter (Ac 23, 19); c’est par la main des apôtres et des anciens qu’est écrite cette lettre pour l’Église à la suite du concile de Jérusalem (Ac 15, 23); et c’est à la main de Paul que s’accroche une vipère (Ac 28, 3-4).

Mais c’est dans sa fonction symbolique que Luc utilise le plus ce mot.

  • La main exprime la force, le contrôle et l’action, et donc offre un symbole clair pour traduire l’intervention dans les événements
    • Ainsi c’est par sa main que Dieu intervient dans l’histoire (Lc 1, 66; Ac 4, 28; Ac 7, 25; 11, 21; 13, 11) ou qu’il a fait la création (Ac 7, 50); il peut intervenir par l’intermédiaire de la main d’un ange (Ac 7, 35)
    • De la même manière, c’est par les mains des apôtres (Ac 5, 12), et de Paul et Barnabé (Ac 14, 3) que se faisaient de nombreux signes et prodiges parmi le peuple; c’est par la main de Paul et Barnabé que des secours sont envoyés à l’Église de Judée (Ac 11, 30
    • C’est de la main des ennemis qu’on prie Dieu de nous délivrer (Lc 1, 71.74), tout comme Pierre a été arraché des mains d’Hérode (Ac 12, 11)
    • C’est aux mains des hommes (Lc 9, 44), de Judas (Lc 22, 21), des pécheurs (Lc 24, 27), des impies (Ac 2, 23) que Jésus est livré, c’est aux mains des païens (Ac 21, 11) et des Romains (Ac 28, 17) que Paul a été livré
    • C’est entre les mains de son père que Jésus remet son esprit (Lc 23, 46)
    • Enfin, Dieu n’a pas besoin d’être servi par des mains humaines (Ac 17, 25)

  • De manière semblable, l’expression « porter la main » ou « mettre la main » sur quelqu’un qu’utilise régulièrement Luc traduit l’idée de saisir de lui, de le mettre aux arrêts (Lc 20, 19; 21, 12; 22, 53; 9, 44; Ac 3, 7; Ac 5, 18; 12, 1; 21, 17)

  • Dans un autre ordre d’idée, le fait de mettre ou de poser la main sur quelqu’un, et plus précisément de lui imposer les mains entend signifier la transmission d’une force, soit l’Esprit Saint, soit une force qui guérit (Lc 4, 40; 5, 13; 13, 13; Ac 4, 30; 6, 6; 8, 17.18.19; 9, 12.17; 13, 3; 19, 6; 28, 8)

  • En levant les mains, on se met en position de prière (Lc 24, 50)

Bref, Luc a beaucoup recours à l’utilisation de la fonction symbolique de la main, et dans son évangile, sur les 14 occurrences dans un contexte symbolique, 12 lui sont propres (ne sont pas une recopie de Marc). C’est le cas ici au v. 66 : l’utilisation de l’expression « la main du Seigneur » reprend ce qu’on trouve régulièrement dans l’Ancien Testament (par exemple, Ezéchiel 8, 1 : « La sixième année, au sixième mois, le cinq du mois, j’étais assis chez moi et les anciens de Juda étaient assis devant moi; c’est là que la main du Seigneur Yahvé s’abattit sur moi ») pour exprimer l’intervention de Dieu dans l’histoire; cette fois, Dieu manifeste son action à travers Jean-Baptiste.

Textes avec le nom cheir chez Luc
v. 80 L’enfant grandissait et son intelligence devenait plus forte, pendant qu’il vivait dans les régions désertiques jusqu’au temps où il se fit connaître en Israël.

Littéralement : Puis, l’enfant grandissait (ēuxanen) et il se fortifiait (ekrataiouto) en esprit (pneumati), et il était dans les régions désertiques (erēmois) jusqu’à ce que des jours de manifestation (anadeixeōs) de lui en faveur d’Israël (Israēl).

ēuxanen (il grandissait) Ēuxanen est le verbe auxanō à l’imparfait de l’indicatif actif et signifie : croître, grandir. Il est assez rare dans l’ensemble du Nouveau Testament (23 occurrences), et plus particulièrement dans les évangiles-Actes : Mt = 2; Mc = 1; Lc = 4; Jn = 1; Ac = 4; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Si on voulait être plus précis, il faudrait mentionner que les deux occurrences chez Matthieu sont une recopie de Marc et de la source Q, tout comme deux des quatre occurrences de l’évangile de Luc; ainsi on se retrouve avec deux occurrences dans l’évangile de Luc qui sont de la plume de Luc, une occurrence chez Jean, et quatre dans les Actes des Apôtres. On pourrait aussi mentionner le verbe synauxanō, formé de la préposition syn (avec) et du verbe auxanō, et qui signifie donc : grandir avec, grandir ensemble; mais il n’apparaît qu’une seule fois dans toute la Bible, en Mt 13, 30 (« Laissez l’un et l’autre croître ensemble (synauxanō) jusqu’à la moisson; et au moment de la moisson je dirai aux moissonneurs: Ramassez d’abord l’ivraie et liez-la en bottes que l’on fera brûler; quant au blé, recueillez-le dans mon grenier »). Bref, auxanō est un verbe peu fréquent, et est présent avant tout chez Luc.

Le verbe croître dans les évangiles-Actes apparaît dans quatre contextes différents.

  1. Il y a d’abord la croissance physique, par exemple celle d’une plante, ou encore celle d’un enfant. Ce contexte n’existe que dans les évangiles synoptiques.
    • Lc 13, 19 : « Il est semblable à un grain de sénevé qu’un homme a pris et jeté dans son jardin; il croît (auxanō) et devient un arbre, et les oiseaux du ciel s’abritent dans ses branches »
    • Lc 2, 40 : « Cependant l’enfant croissait (auxanō), se fortifiait et se remplissait de sagesse. Et la grâce de Dieu était sur lui »

  2. Il y a ensuite la croissance quantitative en nombre de personnes. Ce contexte est exclusivement celui des Actes des Apôtres où la croissance de la parole de Dieu renvoie au nombre de personnes qui se joignent à la communauté.
    • Ac 6, 7 : « Et la parole du Seigneur croissait (auxanō); le nombre des disciples augmentait considérablement à Jérusalem, et une multitude de prêtres obéissaient à la foi »
    • Ac 12, 24 : « Cependant la parole de Dieu croissait (auxanō) et se multipliait »

  3. Il y a aussi la croissance spirituelle. C’est un contexte qu’on trouve uniquement dans les épitres dites pauliniennes et celles de Pierre.
    • 2 Co 10, 15 : « Nous ne nous glorifions pas hors de mesure, au moyen des labeurs d’autrui; et nous avons l’espoir, ayant crû (auxanō) en vous votre foi, de nous agrandir de plus en plus selon notre règle à nous »
    • 2 P 3, 18 : « Mais croissez (auxanō) dans la grâce et la connaissance de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ: à lui la gloire maintenant et jusqu’au jour de l’éternité! Amen »

  4. Enfin, il y a le cas unique de l’évangile de Jean où on met en parallèle le rôle à la fois de Jean-Baptiste et celui de Jésus : le rôle de Jean-Baptiste était d’introduire Jésus; ce rôle complété, Jésus peut commencer sa mission, tandis Jean-Baptiste peut prendre sa retraite.
    • Jn 3, 30 : « Il faut que lui croisse (auxanō) et que moi je décroisse »

Au v. 80, il s’agit avant tout de la croissance physique de l’enfant Jean-Baptiste, mais cette croissance permet également sa croissance psychologique, intellectuelle et spirituelle. Tout au long de son évangile, Luc aime souligner les cheminements de la vie, comme celui de compréhension de la croix avec les disciples qui sont en marche avec Jésus à partir de 9, 51 jusqu’à l’arrivée à Jérusalem (« Or il advint, comme s’accomplissait le temps où il devait être enlevé, qu’il prit résolument le chemin de Jérusalem »), ou encore comme les disciples d’Emmaüs qui font l’expérience de Jésus ressuscité en cheminant sur la route (24,13 : « deux d’entre eux faisaient route vers un village du nom d’Emmaüs »). Parler de cheminement, c’est parler de croissance. Et ici, le verbe est à l’imparfait, et donc traduit l’idée d’une croissance qui se poursuit.

Textes avec le verbe auxanō dans le Nouveau Testament
ekrataiouto (il se fortifiait) Ekrataiouto est l’imparfait de l’indicatif moyen de krataioō qui signifie : devenir fort. Ici, le verbe est à la voix moyenne, et donc devient un verbe réfléchi, d’où la traduction française : il se fortifiait. Dans tout le Nouveau Testament, on ne trouve que quatre occurrences de ce mot, deux dans les épitres dites pauliniennes, et deux dans l’évangile selon Luc.

Qu’est-ce qui se fortifie, qu’est-ce qui devient plus fort? Dans les épitres dites pauliniennes, il s’agit de la foi du croyant (1 Co 16, 13 : « demeurez fermes dans la foi, soyez des hommes, soyez forts »), et cela n’est possible qu’en laissant l’Esprit Saint agir en soi (Ep 3, 16 : « vous armer de puissance par son Esprit pour que se fortifie en vous l’homme intérieur »). Mais ici, avec l’enfant Jean-Baptiste, nous sommes sur un autre registre : c’est l’esprit de Jean-Baptiste qui se fortifie. Aussi tournons-nous vers la signification du mot « esprit » dans ce contexte.

Textes avec le verbe krataioō dans le Nouveau Testament
pneumati (esprit)
Pneumati est le datif du nom neutre pneuma et il est généralement traduit par : esprit. Pour une présentation de pneuma, on consultera le Glossaire. Résumons-en les points principaux. Le mot est dérivé du verbe pneō qui signifie : souffler, exhaler une odeur, respirer. Chez les auteurs grecs classiques, le substantif neutre pneuma renvoie d’abord au souffle du vent, ensuite à la respiration, à l’haleine ou à l’odeur du parfum. Dans la traduction grecque de la Bible hébraïque, appelée la Septante, pneuma traduit le mot hébreu rûaḥ qui désigne
  1. parfois le souffle du vent,
  2. parfois l’être humain qui est vivant par sa respiration,
  3. et parfois Dieu dans son pouvoir d’action.

Dans ce dernier cas, si on se fie au livre de la Sagesse, les êtres humains sont en mesure de saisir les intentions de Dieu, parce qu’ils ont reçus de lui cette réalité immatérielle et dynamique : « Et ton souffle (pneuma) incorruptible est en tous les êtres » (12, 1).

Dans les évangiles-Actes-épitres de Jean, c’est un mot fréquent, surtout chez Luc : Mt = 19; Mc = 23; Lc = 36; Jn = 24; Ac = 70; 1Jn = 12 (plus de 240 occurrences dans l’ensemble du Nouveau Testament). Quand on parcourt les évangiles-Actes, le mot pneuma sert à désigner trois réalités différentes.

  1. Il désigne le plus souvent l’Esprit saint ou l’Esprit de Dieu. Par exemples :
    • Lc 4, 1 : « Jésus, rempli d’Esprit (pneuma) Saint, revint du Jourdain et il était mené par l’Esprit (pneuma) à travers le désert »
    • Ac 10, 44 : « Pierre parlait encore quand l’Esprit (pneuma) Saint tomba sur tous ceux qui écoutaient la parole »

  2. Il désigne parfois une force spirituelle, extérieure à la personne; le plus souvent il s’agit d’une force mauvaise, appelée : esprit impur. Par exemples :
    • Lc 4, 33 : « Dans la synagogue il y avait un homme ayant un esprit (pneuma) de démon impur, et il cria d’une voix forte »
    • Ac 19, 16 : « Et se jetant sur eux, l’homme possédé de l’esprit (pneuma) mauvais les maîtrisa les uns et les autres et les malmena si bien que c’est nus et couverts de blessures qu’ils s’échappèrent de cette maison »

  3. Enfin, il peut désigner l’être humain qui vit grâce à ce souffle de vie, et ce souffle de vie lui permet de ressentir des émotions, de penser et d’agir. Par exemples :
    • Lc 23, 46 : « et, jetant un grand cri, Jésus dit: "Père, en tes mains je remets mon esprit (pneuma)." Ayant dit cela, il expira. »
    • Ac 19, 21 : « Après ces événements, Paul mit dans son esprit (pneuma) [le dessein] de traverser la Macédoine et l’Achaïe pour gagner Jérusalem. "Après avoir été là, disait-il, il me faut voir également Rome." »

Ici, au v. 80, pneuma renvoie à cette dernière catégorie de l’être humain doué d’un souffle de vie : c’est ce pneuma de l’enfant Jean-Baptiste qui devient plus fort. Mais comment un souffle de vie peut-il devenir plus fort? En fait, le pneuma de l’être humain désigne tout l’être humain en tant qu’être qui est sensible, qui pense et agit. Quand on parcourt les évangiles-Actes, on note que cet aspect du pneuma est souvent synonyme de « coeur » (kardia). Ainsi, tout ce que nous avons dit sur le coeur s’applique parfois à pneuma chez l’être humain.

Nous avons dit que le coeur renvoie à l’être humain dans ses émotions, ses sentiments et ses désirs. On peut dire parfois la même chose de pneuma quand il désigne l’être humain. Comparons ces deux références :

CoeurEsprit
Ac 2, 26 : « Aussi mon coeur (kardia) s’est-il réjoui et ma langue a-t-elle jubilé; ma chair elle-même reposera dans l’espérance »Lc 1, 47 : « et mon esprit (pneuma) tressaille de joie en Dieu mon sauveur »

Nous avons dit que le coeur renvoie à l’être humain en tant qu’être de la parole, et capable de poser des questions, de réfléchir et de comprendre, bref de penser. On peut dire parfois la même chose de pneuma quand il désigne l’être humain. Comparons ces deux références :

CoeurEsprit
Lc 9, 47 : « Mais Jésus, sachant ce qui se discutait dans leur coeur (kardia), prit un petit enfant, le plaça près de lui »Mc 2, 8 : « Et aussitôt, percevant par son esprit (pneuma) qu’ils pensaient ainsi en eux-mêmes, Jésus leur dit: "Pourquoi de telles pensées dans vos coeurs? »

Nous avons dit que le coeur renvoie à l’être humain dans son aspect moral, qui parfois s’ouvre, parfois se ferme face à ce qu’il voit et entend, et donc exprime une certaine attitude et orientation face à la vie. On peut dire parfois la même chose de pneuma quand il désigne l’être humain. Comparons ces deux références :

CoeurEsprit
Lc 8, 15 : « Et ce qui est dans la bonne terre, ce sont ceux qui, ayant entendu la Parole avec un coeur (kardia) noble et généreux, la retiennent et portent du fruit par leur constance »Mt 5, 3 : « "Heureux ceux qui ont un coeur (pneuma) de pauvre, car le Royaume des Cieux est à eux »

Nous avons dit que le coeur renvoie à l’être humain dans son aspect moral où s’exprime ses intérêts et ses valeurs, où se prennent ses décisions qui sont à la source de son action libre. On peut dire parfois la même chose de pneuma quand il désigne l’être humain. Comparons ces deux références :

CoeurEsprit
Ac 7, 23 : « Comme il atteignait la quarantaine, le dessein monta dans son coeur (kardia) de visiter ses frères, les Israélites »Ac 19, 21 : « Après ces événements, Paul mit dans son esprit (pneuma) [le dessin] de traverser la Macédoine et l’Achaïe pour gagner Jérusalem. "Après avoir été là, disait-il, il me faut voir également Rome." »

Si les deux termes apparaissent souvent synonymes, sont-ils équivalents ou identiques? Pas tout à fait.

Considérons d’abord cette parole chez Marc 14, 38 : « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation: l’esprit (pneuma) est ardent, mais la chair est faible ». En d’autres mots, l’être humain dans son aspect moral peut avoir les plus belles valeurs et les meilleures intentions du monde, il lui arrive d’être incapable d’agir en fonction de ces valeurs et de ces intentions. Mais jamais on a des considérations semblables en parlant du coeur et en mettant en opposition coeur-chair; le coeur est l’être humain concret et existentiel, avec parfois un coeur noble et généreux (Lc 8, 15), avec parfois un coeur superbe (Lc 1, 51), avec parfois un coeur pur (Mt 5, 8), avec parfois un coeur endurci (Mc 6, 52) ou un coeur qui n’est pas droit (Ac 8, 21). L’esprit, par contre, est ce souffle reçu de Dieu par l’être humain et qui lui permet de lui ressembler; nous sommes au niveau de la définition de l’être humain, non au niveau existentiel.

Et surtout quand on meurt, on remet son esprit (Lc 23, 46 || Mt 27, 50), et quand Jésus ressuscite la fille de Jaïre, l’évangéliste écrit : « Son esprit revint, et elle se leva à l’instant même » (Lc 8, 55). Jamais on ne remet son coeur quand on meurt.

Bref, dans la plage des significations du coeur et de l’esprit, certains éléments se recoupent, d’autres divergent.

Revenons au v. 80 et à l’expression : son esprit devenait plus fort. Cela signifie que le souffle reçu de Dieu qui lui permet de lui ressembler en ayant des sentiments, en pouvant s’ouvrir à la parole et à la réalité, comprendre et penser, prendre des décisions et agir, tout cela se développait. Et ce développement allait de manière parallèle au développement physique.

Textes avec le nom pneuma chez Luc
erēmois (régions désertiques) Erēmois est le datif féminin pluriel de l’adjectif erēmos : désert, vide, désolé, stérile, vacant. Ici, il est utilisé sous une forme nominale, sous-entendant : (lieu) désertique, inhabité. On le rencontre régulièrement dans les évangiles-Actes, souvent dans scènes en référence à Jean-Baptiste ou Jésus ou au séjour du peuple juif au désert : Mt = 8; Mc = 9; Lc = 10; Jn = 5; Ac = 9; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0.

Il ne faut pas imaginer un lieu sablonneux comme le Sahara. Il s’agit plutôt d’un endroit non habité, isolé, sauvage. D’ailleurs, le mot est ici au pluriel et donc doit être traduit : lieux ou régions désertiques, i.e. lieux isolés, non habités. Or, si on se fie à Isaïe, la région du Jourdain contenait des lieux isolés : « Et les déserts (erēmos) du Jourdain fleuriront, et ils seront dans la joie : la gloire du Liban leur a été donnée, et les honneurs du Carmel ; et mon peuple verra la gloire du Seigneur et la grandeur de Dieu » (35, 2).

Pourquoi Luc insiste-t-il sur le fait que la jeunesse de Jean-Baptiste se passe en lieu isolé? On peut imaginer que c’est pour la même raison qu’il a écrit le récit de l’enfance : préfigurer à travers l’enfant tout ce que l’adulte sera. De fait, Jean-Baptiste mènera une vie ascétique, selon la voie des nazirs (Lc 1, 15). Et surtout, sa mission se déroulera à l’écart des villes et des villages; ce sont les gens qui se déplaceront pour venir l’écouter dans les régions désertiques non loin du Jourdain.

Textes avec l'adjectif erēmos dans le Nouveau Testament
anadeixeōs (manifestation) Anadeixeōs est le nom féminin anadeixis au génitif singulier. Il est formé de la préposition ana (décrit un mouvement de bas en haut) et du verbe deiknymi (montrer), et donc signifie montrer quelque chose en la sortant de sa cachette pour l’élever au grand jour, d’où la traduction habituelle : manifestation; on pourrait aussi traduire : révélation. C’est la seule occurrence dans tout le Nouveau Testament, et la seule autre occurrence dans la Bible grecque se trouve en Siracide 46, 3 où on parle de la lune comme indicateur des époques.

On ne peut analyser le nom anadeixis sans inclure le verbe anadeiknymi. Ce verbe signifie avant tout « désigner », au sens d’expliciter, ou d’identifier ou d’indiquer quelque chose ou quelqu’un : ainsi Jésus « désigne » 72 disciples pour les envoyer en mission (Lc 10, 1), et les apôtres prient pour que Dieu leur « désigne » qui prendra la place de Judas pour reconstituer le groupe des Douze (Ac 1, 24). Ce verbe n’apparaît que sous la plume de Luc.

Ainsi anadeixis véhicule à la fois l’idée de révélation d’une personne qui n’était pas connue, et à la fois l’idée d’une affectation à une mission; chez Luc, c’est évidemment Dieu qui désigne Jean-Baptiste pour une mission spécifique. Ainsi, quand Luc écrit que Jean-Baptiste était dans les régions désertiques jusqu’aux jours de sa manifestation à Israël, il laisse entendre non seulement qu’à un certain moment Jean-Baptiste s’est fait connaître, mais que ce moment était aussi une affectation par Dieu à une mission.

Textes avec le nom anadeixis dans la Bible

Textes avec le verbe anadeiknymi dans la Bible

Textes avec le verbe deiknymi dans les évangiles-Actes

Israēl (Israël) Israēl est un nom propre qui désigne l’entité politico-religieuse du territoire des Juifs, qui comprend la Judée, la Samarie et la Galilée. Il est composé du nom hébraïque el « but, domaine, chef », d’où « dieu », et du verbe provenant de la racine soit ssr (luire, éclairer, sauver, dominer), soit srh (combattre, lutter). Le nom Israēl a d’abord été attribué à Jacob, utilisant une étymologie populaire : « Il (l’étranger contre lequel Jacob avait lutté toute la nuit) reprit: "On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as été fort contre Dieu et contre les hommes et tu l’as emporté." ».

Le mot revient régulièrement dans les évangiles-Actes, en particulier chez Luc : Mt = 12; Mc = 2; Lc = 12; Jn = 4; Ac = 15; 1Jn = 0; 2Jn = 0; 3Jn = 0. Sept des douze occurrences chez Luc apparaissent dans son récit de l’enfance. Cela est indicatif de l’intention de l’évangéliste : la naissance de Jean-Baptiste est l’expression de l’intervention de Dieu pour Israël (1, 68 : « Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël, de ce qu’il a visité et délivré son peuple ») et sa mission cible uniquement Israël (1, 16 : « et il ramènera de nombreux fils d’Israël au Seigneur, leur Dieu »); la naissance de Jésus est une réponse à l’attente d’un messie de la part d’Israël (2, 25 : « Syméon attendait la consolation d’Israël »), et donc est perçue comme une action miséricordieuse de Dieu pour Israël (1, 54 : « Il est venu en aide à Israël, son serviteur, se souvenant de sa miséricorde ») et sa mission cible avant tout Israël (2, 34 : « cet enfant doit amener la chute et le relèvement d’un grand nombre en Israël »). Bien sûr, l’action de Jésus a un impact qui dépasse Israël (2, 32 : « lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple Israël »). Mais cet impact est à long terme et ne sera présenté que dans les Actes des Apôtres.

Qu’est-à-dire? Le plan de Luc est clair. Jean-Baptiste et Jésus appartiennent à l’espérance d’un messie par tout Israël. Mais alors que l’action de Jésus sera le fondement d’une ouverture ultérieure au monde, celle de Jean-Baptiste est présentée uniquement comme orientée vers Israël et la préparation de la mission de Jésus. Pour Luc, Jean-Baptiste représente ce qu’il y a de meilleur de l’Ancien Testament, et le pivot vers le Nouveau Testament.

Textes avec le nom Israēl dans les évangiles-Actes
  1. Analyse de la structure du récit

    La structure du récit proposée est basée sur le découpage opéré par la liturgie, qui commence après la visite de Marie à Élisabeth et se termine juste avant la prière de louange de Zacharie, à laquelle un sommaire sur la croissance de Jean-Baptiste sert de conclusion.

    1. Mise en situation : v. 57-58
      • Élisabeth donne naissance à un fils au terme de sa grossesse, v. 57
      • voisins et parents se réjouissent de l’action de Dieu v. 58

    2. Circoncision de l’enfant : v. 59-66
      • Cadre : projet de circoncire l’enfant le 8e jour et lui donner le nom de Zacharie v. 59
      • Action 1, l’intervention d’Élisabeth : il s’appellera plutôt Jean v. 60
      • Réactions : c’est inusité d’agir ainsi v. 61
      • Action 2, appel à la décision de Zacharie :
        • On lui parle par signe v. 62
        • Zacharie écrit le nom Jean sur une tablette v. 63a
        • Réaction : étonnement v. 63b
      • Action 3, guérison de Zacharie : il se met à parler pour louer Dieu v. 64
      • Réactions diverses
        • Frissons devant l’intervention de Dieu v. 65
        • Question sur l’identité de l’enfant v. 66

    3. Conclusion : v. 80
      • L’enfant se développe physiquement et mentalement
      • Il vient demeurer dans les lieux inhabités où aura lieu sa mission

    La structure générale est assez simple. La mise en situation permet de définir l’événement, la naissance de Jean-Baptiste, ainsi que les personnages : Élisabeth, parents et voisins. Cette mise en situation est suivie du coeur de l’action : la circoncision de l’enfant. Le tout se termine par une conclusion qui jette un regard sur l’avenir de l’enfant : son développement physique et mental, et son déplacement vers le lieu de sa mission.

    Considérons le coeur de l’action qui a sa propre structure. Elle commence avec l’établissement du cadre de l’action : donner le nom du père à l’enfant comme c’est la coutume. La première action est l’intervention d’Élisabeth pour s’opposer à la coutume et proposer Jean comme nom. Cette première action est suivie par une réaction de surprise devant quelque chose d’inusité. La deuxième action a lieu autour de la décision de Zacharie de soutenir la proposition d’Élizabeth, suivie de l’étonnement de l’entourage. La troisième action est celle de la guérison de Zacharie qui se met à parler. Le tout se termine par une réaction générale de grand frisson devant quelque chose d’inhabituelle, signe de l’intervention de Dieu, ce qui amène à poser la question sur l’identité de l’enfant.

    Comme on peut le voir, le coeur de l’action est autour du nom de l’enfant qui ne suit pas la norme, et le rôle de l’auditoire est de souligner son caractère habituel, signe de l’action de Dieu. Cette action de Dieu connait son sommet avec la guérison de Zacharie, au moment où il soutient la proposition d’Élisabeth, et donc pose un geste de foi en acceptant le plan de Dieu.

    La liturgie en ajoutant le v. 80 comme conclusion laisse entendre que la réponse à la question sur l’identité de l’enfant est pour bientôt.

  2. Analyse du contexte

    Procédons en deux étapes, d’abord en considérant un plan possible de l’ensemble de l’évangile et des Actes, et en observant où se situe notre passage (indiqué en rouge et en caractère gras) dans ce grand plan, ensuite en considérant le contexte immédiat de notre récit, i.e. ce qui précède et ce qui suit.

    1. Contexte général

      Il n’y pas d’accord sur un plan des évangiles et des Actes des Apôtres. Nous en proposant un, si on exclut le récit de l’enfance, qui suit la géographie des scènes et n’est probablement pas très loin de l’intention de Luc. Le récit de l’enfance, pour sa part, représente comme une conclusion de l’Ancien Testament : tous les personnages principaux sont des Juifs pieux, ce qu’il y a de meilleur dans l’Ancien Testament, et leurs prières sont constituées de matériaux de l’Ancien Testament, en particulier les psaumes. Pour Luc, l’Ancien Testament fait partie de la grande histoire du salut, et son récit de l’enfance créé une sorte de pivot par lequel on peut passer au Nouveau Testament. Dans ce cadre, la mission de Jésus apparaît comme le milieu de l’histoire qui suit l’Ancien Testament, et sera suivi par le temps de l’Église.

      VersetsDescriptionContenuGéographie
      Ancien Testament
      1, 1 – 2, 39Apport de l’Ancien Testament et récits de l’enfance
      • Le propos de Luc (1, 1-4)
      • Annonciation à Zacharie (1, 5-25)
      • Annonciation à Marie (1, 26-38)
      • Visite de Marie à Élisabeth et prière de louange (1, 39-56)
      • Naissance de Jean-Baptiste (1, 57-58)
      • Circoncision de Jean-Baptiste (1, 59-66)
      • Prière de louange de Zacharie (1, 67-79)
      • Sommaire sur Jean-Baptiste (1, 80)
      • Naissance de Jésus et visite des bergers (2, 1-20)
      • Circoncision de Jésus (2, 21)
      • Présentation de Jésus au temple : prophéties de Syméon et Anne (2, 22-39)
      • Sommaire sur Jésus enfant (2, 40)
      • Jésus au milieu des maîtres du temples (2, 41-52)
      Judée (Jérusalem) et Galilée (Nazareth)
      Le milieu du temps : l’événement Jésus
      3, 1 – 4, 13Prélude à la mission
      • Le baptême de Jésus (3, 21-22)
      • La généalogie de Jésus (3, 23-30)
      • La tentation de Jésus (4, 1-13)"
      Galilée
      4, 14 – 9, 50La mission initiale
      • La prédication initiale de Jésus (4, 16-30)
      • Jésus à Capharnaüm : prédication et guérisons (4, 31-44)
      • Pêche miraculeuse et appel des premiers disciples (5, 1-11)
      • Des guérisons : un lépreux, un paralysé (5, 12-26)
      • Appel de Lévi et des pécheurs (5, 27-32)
      • Controverses : le jeûne, le vieux et le neuf, le sabbat (5, 33 – 6, 11)
      • Choix des douze apôtres (6, 12-16)
      • Grande prédication dans la plaine (6, 17-49)
      • Guérisons : esclave du centurion, jeune homme de Naïn (7, 1-17)
      • Question de Jean-Baptiste et discussions sur lui (7, 18-35)
      • Jésus et la pécheresse (7, 36-50)
      • Les femmes qui accompagnent Jésus (8, 1-3)
      • Prédication en parabole : la semence (8, 4-18)
      • Parole sur la vraie famille de Jésus (8, 19-31)
      • Interventions miraculeuses de Jésus : tempête apaisée, une femme, fille de Jaïre (8, 32-56)
      • Envoi en mission des Douze (9, 1-6)
      • Hérode et Jésus (9, 7-9)
      • Jésus nourrit une foule (9, 10-17)
      • Confession de Pierre et première annonce de la passion (9, 18-22)
      • Suivre Jésus et la croix (9, 23-27)
      • Transfiguration (9, 28-36)
      • Guérison d’un possédé (9, 37-43)
      • Deuxième annonce de la passion (9, 44-45)
      • Questions des disciples à Jésus : le plus grand, les autres exorcistes (9, 46-50)
      9, 51 – 19, 28La montée vers Jérusalem
      • Envoi de disciples en Samarie (9, 51-56)
      • Conditions du disciple (9, 57-62)
      • Envoi des 72 disciples (10, 1-20)
      • La révélation aux tout petits (10, 21-24)
      • L’amour de Dieu et du prochain (10, 25-37)
      • Marthe et Marie : priorité de la parole (10, 38-42)
      • Enseignement sur la prière (11, 1-13)
      • Controverse sur les exorcismes de Jésus (11, 14-23)
      • Enseignements divers : risques de rechute, le vrai bonheur, sur le discernement des signes, sur les Pharisiens, sur les richesses, sur la vigilance et le discernement des signes, sur la conversion et l’appel aux résultats (11, 24 – 13, 9)
      • Guérison d’une femme le jour du sabbat (13, 10-17)
      • Enseignements sur le royaume et sur Jérusalem (13, 18-35)
      • Guérison d’un hydropique un jour de sabbat (14, 1-6)
      • Enseignements sur l’humilité, sur le choix des pauvres, sur le renoncement, sur l’accueil des pécheurs, sur la gestion de l’argent, sur le mariage, sur l’au-delà, sur le scandale, sur le pardon, sur le service (14, 7 – 17, 10)
      • Guérison des dix lépreux (17, 11-19)
      • La venue du règne et du fils de l’homme (17, 20-37)
      • Enseignement en paraboles : sur la prière et sur l’attitude pour être justifié devant Dieu (18, 1-14)
      • Enseignement sur l’attitude requise pour entrer dans le royaume (18, 15-30)
      • Troisième annonce de la passion (18, 31-34)
      • Guérison d’un aveugle à Jéricho (18, 35-43)
      • La conversion de Zachée (19, 1-9)
      • La parabole des mines sur la nécessité de faire fructifier ce qui a été reçu (19, 10-28)
      En route vers Jérusalem
      19, 29 – 24, 53L'activité à Jérusalem, la passion et le jour de Pâques
      • L’entrée à Jérusalem (19, 29-44)
      • Jésus au temple : dénonciation et enseignement (19, 45-48)
      • Controverse avec des Juifs : son autorité, leur rejet de Dieu, question de l’impôt à César, la résurrection, le messie comme fils de David (20, 1-47)
      • Enseignement sur la pauvre veuve qui a tout donné (21, 1-4)
      • Enseignement sur la fin des temps (21, 5-38)
      • Dernier repas de Jésus (22, 1-38)
      • La prière de Jésus au mont des Olivers (22, 39-46)
      • Arrestation de Jésus (22, 47-65)
      • Procès juif de Jésus devant le Sanhédrin (22, 66-71)
      • Procès devant Pilate et Hérode (23, 1-25)
      • Crucifixion et mort de Jésus (23, 26-56)
      • La scène du tombeau vide (24, 1-12)
      • Les disciples d’Emmaüs (24, 13-35)
      • Rencontre des onze avec Jésus ressuscité (24, 36-53)
      Jérusalem
      Le temps de l’Église (Actes des Apôtres)
      1, 1 – 5, 42La communauté de Jérusalem
      • Introduction : Jésus prépare ses disciples
      • Élection de Matthias
      • La Pentecôte
      • Activités de Pierre et Jean
      • La mise en commun des biens
      • Arrestation des apôtres et discours de Pierre
      Jérusalem
      6, 1 – 15, 35Vers une Église ouverte
      • Activité missionnaire des Hellénistes
      • Activité missionnaire de Pierre
      • Activité missionnaire de l’Église d’Antioche : première mission de Paul
      • Le concile de Jérusalem et décision sur les non-Juifs
      Hors de Jérusalem
      15, 36 – 28, 31La mission de Paul jusqu’à Rome
      • Deuxième mission de Paul
      • Troisième mission de Paul
      • Paul est fait prisonnier à Jérusalem
      • Paul est conduit à Rome pour y être jugé
      Hors de Palestine jusqu’aux extrémités de la terre

      Notre passage appartient au récit de l’enfance, donc à cette section qui porte l’empreinte de l’Ancien Testament, et beaucoup de scènes suivent son gabarit.

      • Il commence au temple avec les obligations des prêtres
      • L’événement de la naissance de Jean-Baptiste issu d’une femme stérile reprend à sa façon la naissance d’Isaac (Gn 11, 30), celles de Jacob et Ésaü (Gn 25, 21), celles de Joseph et Benjamin (Gn 29, 31), celle de Samson (Jg 13, 2-3), et Samuel (1 S 1, 5).
      • Zacharie et Élisabeth sont âgés comme Abraham et Sara (Gn 18, 11).
      • L’annonce de la naissance de Jean-Baptiste reprend celle qu’on trouve en Gn 17, 19 (Dieu annonce à Abraham que sa femme stérile, Sara, donnera naissance à un fils et il devra l’appeler : Isaac), Jg 13, 3-5 (l’ange annonce à la femme de Manoah, stérile, qu’elle donnera naissance à un fils, Samson), Is 7, 14 (Yahvé annonce qu’une jeune donnera naissance à un fils, appelé Emmanuel)
      • L’ange Gabriel est celui qu’on trouve en Dn 8, 16-17; 9, 21-27
      • Le contenu de la parole de l’ange à Marie porte l’empreinte de Is 7, 14 (« Voici, la jeune femme est enceinte, elle va enfanter un fils et elle lui donnera le nom d’Emmanuel »), 2 S 7, 16 (« Ta maison et ta royauté subsisteront à jamais devant moi, ton trône sera affermi à jamais ».
      • La prière d’action de grâce de Marie est tissée de références aux Psaumes, entre autres : 35, 9 (« Et mon âme exultera en Yahvé, jubilera en son salut »), 18, 28 (« toi qui sauves le peuple des humbles, et rabaisses les yeux hautains », 113, 7 (« De la poussière il relève le faible, du fumier il retire le pauvre ») 107, 9 (« Il rassasia l’âme avide, l’âme affamée, il la combla de biens ») 98, 3 (« se rappelant son amour et sa fidélité pour la maison d’Israël. Tous les lointains de la terre ont vu le salut de notre Dieu »)
      • La prière de louange de Zacharie est également tissée de références à l’Ancien Testament, en commençant avec la formule traditionnelle de bénédiction (voir Gn 14, 20) et faisant référence à la visite de Dieu (Gn 21, 1), utilisant le vocabulaire de plusieurs Psaumes, par exemple : 18, 3 (« Yahvé est mon roc et ma forteresse, mon libérateur, c’est mon Dieu. Je m’abrite en lui, mon rocher », 132, 17 (« Là, je susciterai une lignée à David, j’apprêterai une lampe pour mon messie »), 106, 10 (« les sauva de la main de l’ennemi, les racheta de la main de l’adversaire »), 105, 8 (« Il se rappelle à jamais son alliance, parole promulguée pour mille générations »

      L’intention de Luc est claire : l’événement Jésus doit être compris à la lumière de l’Ancien Testament, elle est réponse à la promesse de Dieu concernant un messie issu de la lignée du roi David.

    2. Contexte immédiat

      Comme on peut le voir, notre péricope suit les deux annonces de naissance d’un fils, et la rencontre des deux mamans qui se termine avec la prière d’action de grâce de Marie, la mère de Jésus. Tout de suite on sent l’intention de Luc de créer un parallèle entre les deux naissances, tout en insistant sur la supériorité de celle de Jésus : Élisabeth sera centrée sur le bébé de Marie, et le Magnificat de celle-ci annonce la grande oeuvre que Dieu est en train de réaliser par elle. Les choses étant mises au clair, Luc peut raconter sereinement la naissance et la circoncision de Jean-Baptiste, pour montrer qu’il fait partie du plan d’ensemble de Dieu. Par la suite, tout sera centré sur la naissance de Jésus.

  3. Analyse des parallèles

    Il n’y a pas vraiment de parallèle avec un autre évangile pour ce passage. Seul Matthieu nous présente aussi un récit de l’enfance, cette fois centré sur Joseph, et son récit est vraiment différent de celui de Luc. Par contre, Luc lui-même nous offre un récit parallèle de la naissance de Jean-Baptiste et celle de Jésus. Nous allons donc d’abord considérer le parallèle qu’il brosse des deux hommes au niveau de tout le récit de l’enfance, avant de regarder en détail notre péricope.

    1. Parallèle Jean-Baptiste / Jésus dans l’ensemble du récit de l’enfance

      Jean-BaptisteJésus
      1, 5-25Annonciation à Zacharie par l’ange Gabriel1, 26-28Annonciation à Marie par l’ange Gabriel
      1, 41-45Élisabeth proclame sa bénédiction et sa béatitude sur Marie1, 46-56Marie proclame son action de grâce
      1, 57-58Naissance de Jean-Baptiste et visite des voisins2, 1-20Naissance de Jésus et visite des bergers
      1, 59-63Circoncision le huitième jour2, 21-28Circoncision le huitième jour et présentation au temple
      1, 64-79Prophétie de Zacharie2, 29-38Prophéties de Syméon et Anne
      1, 80Vie cachée de Jean-Baptiste2, 39-52Vie cachée de Jésus à Nazareth et anticipation de son service de la parole à l’âge de douze ans

      Un certain nombre d’observations s’imposent.

      • De manière claire, Luc a voulu dresser un tableau parallèle sur Jésus et Jean-Baptiste
      • Les deux mères sont présentées comme des femmes de foi : Élisabeth reconnaît en Marie la mère de son Seigneur, et Marie accueille avec joie la parole de l’ange
      • Les deux tableaux obéissent à une structure semblable :
        1. Annonce de la naissance d’une enfant par l’ange Gabriel alors que cela semble impossible, et détermination de leur nom par Dieu
        2. Chant de béatitude de la part des deux mères
        3. Mention de la naissance de deux garçons et visite des gens d’alentour
        4. Mention de la circoncision des deux garçons le 8e jour
        5. Prophétie sur l’avenir de ces deux garçons
        6. Un résumé de l’enfance des deux garçons
      • Les deux naissances « miraculeuses » sont présentées comme l’oeuvre de Dieu
      • Les deux naissances sont présentées comme une source de joie pour tous
      • Les deux naissances donnent l’occasion de louer Dieu d’avoir visité son peuple
      • Les deux récits sont truffés d’extraits de l’Ancien Testament

      Ainsi, en rapprochant Jésus et Jean-Baptiste à travers le parallèle de leur naissance, Luc se trouve à montrer la grandeur de Jean-Baptiste : lui aussi fait partie du plan de Dieu. N’oublions-pas que pour la communauté chrétienne, Jean-Baptiste a longtemps été une figure gênante (voir le glossaire sur Jean-Baptiste), et Luc opère un travail de réconciliation : Jean-Baptiste est un élément du plan de Dieu.

    2. Parallèle Jean-Baptiste - Jésus en regard de notre péricope

      Dans le tableau qui suit, nous avons souligné les mots identiques dans la narration sur Jean-Baptiste et sur Jésus. Pour permettre la comparaison, nous avons opté pour une traduction littérale du texte grec.

      Jean-BaptisteJésus
      1, 57 Puis, pour l’Élisabeth fut rempli pour elle le temps d’enfanter et elle engendra un fils.2, 6 Puis, il arriva alors qu’ils étaient là, furent remplis pour elle (Marie) les jours d’enfanter.
      2, 7 Et elle enfanta son fils, le premier-né, l’emmaillota et le déposa dans une mangeoire, parce qu’il n’y avait pas de place pour eux à l’auberge...
      1, 58 Et ils entendirent les gens d’alentour et ses parents que le Seigneur avait rendu grande sa miséricorde pour elle et ils étaient joyeux avec elle.2, 10 Et l’ange leur (les bergers) dit: « N’ayez pas peur, car voici que je vous annonce une grande joie, qui sera celle de tout le peuple...
      1, 59 Et arriva au huitième jour qu’ils allèrent pour faire circoncire l’enfant et l’appelaient du nom de son père Zacharie.2, 21 Et quand furent remplis huit jours pour le circoncire, et son nom fut appelé Jésus dont il avait été appelé par l’ange avant d’être conçu dans le ventre.
      1, 60 Et ayant répondu sa mère dit : « Non, mais il sera appelé Jean.
      1, 61 Et ils lui dirent : « Personne de ta parenté ne s’appelle de ce nom-là ».
      1, 63 Et ayant demandé une tablette, il écrivit disant : Jean est son nom. Et tous s’étonnèrent.
      1, 64 Puis, sa bouche s’ouvrit immédiatement ainsi que sa langue, et il parlait bénissant Dieu.
      1, 65 Et une peur arriva sur tous les gens d’alentour, et dans l’entière région montagneuse de Judée on discutait de toutes ces choses-là.
      1, 66 Et tous ceux qui les avaient entendu mirent dans le coeur d’eux disant : « Que sera donc cet enfant? » Car la main du Seigneur était avec lui.
      2, 22 Et quand furent remplis les jours de leur purification selon la loi de Moïse, ils l’amenèrent à Jérusalem pour le présenter au Seigneur,
      (Cantique de Zacharie)2, 23 comme il avait été écrit dans [la] loi du Seigneur : tout mâle ouvrant [l’]utérus sera appelé saint
      (suit l’épisode avec Syméon et Anne).
      1, 80 Puis, l’enfant grandissait et il se fortifiait en esprit, et il était dans les régions désertiques jusqu’aux jours de sa manifestation pour Israël.2, 40 Puis, l’enfant grandissait et il se fortifiait, en se remplissant de sagesse, et [la] faveur de Dieu était sur lui.
      (Après l’épisode de Jésus à 12 ans avec les théologiens du temple)
      2, 52 Et Jésus continuait à progresser en sagesse et en taille et en faveur auprès [de] Dieu et auprès [des] hommes.

      Que peut-on dire en identifiant ce qui est identique et ce qui est différent?
      • Tout d’abord, on retrouve le vocabulaire que Luc aime utiliser comme l’expression « quand fut rempli », ici en référence au temps et aux jours.
      • Les deux événements concernent la naissance d’un fils, ce qui est privilégié dans une société patriarcale
      • Les deux événements suscitent une grande joie, un thème majeur dans l’évangile de Luc
      • Luc fait référence à Dieu en l’appelant « Seigneur », comme il le fait régulièrement dans son évangile
      • Le nom de chaque enfant joue un rôle majeur, car il indique déjà ce que sera sa vocation
      • De manière identique, les deux enfants grandissent physiquement et deviennent plus fort comme moralement
      • Par contre les différences sont notoires :
        • Jean-Baptiste naîtra chez lui, Jésus naîtra en transit dans une mangeoire d’animaux
        • Jean-Baptiste est entouré de parents et voisins, Jésus entouré de pauvres bergers
        • La circoncision et le nom de l’enfant prennent toute la place du récit sur Jean-Baptiste, parce que Zacharie n’a pas cru au début à la parole de l’ange, tandis que la circoncision de Jésus et la mention de son nom passent presqu’inaperçus, Marie ayant cru dès le début à la parole de l’ange
        • Une bonne partie du récit de la naissance de Jésus se passe au temple : Syméon et Anne, représentants de la tradition juive, laissent entendre qu’il est le messie promis, et Jésus se retrouvera avec les maîtres du temple pour discuter avec eux, signe annonciateur de sa mission autour de la parole de Dieu
        • Jean-Baptiste se fortifie par l’esprit de manière générale, Jésus se fortifie par sa sagesse, ce qui lui permettra d’être l’homme de la parole qu’il fut
      • Bref, les similitudes montrent que les deux hommes relèvent du plan de salut de Dieu, leurs différences anticipent leur mission, Jean sera l’homme des lieux inhabités, Jésus sera l’homme de la parole, et surtout elles montrent la supériorité de Jésus.

  4. Intention de l'auteur en écrivant ce passage

    Nous sommes vers l’an 80 ou 85 de l’ère chrétienne. Cela signifie que nous sommes environ 50 ans après les événements qui entourent le ministère de Jésus et sa mort, et plus de 80 après sa naissance. Luc, qui est l’auteur de ce troisième évangile selon la tradition, un homme de culture grecque et un collaborateur de Paul (voir Col 4, 14; 2 Tm 4, 11; Phlm 1, 24), a sous les yeux un ensemble d’éléments de la tradition, une version de l’évangile selon Marc avec lequel il a travaillé, et une version de la source Q que connaît également Matthieu, et il a sa propre expérience l’Église, ayant collaboré avec Paul. Il décide d’offrir sa propre version de l’événement Jésus. Sa vision des choses est universaliste et grandiose, car elle couvre tous les peuples et tous les temps. Dans cette vision, il voit l’histoire du peuple juif présentée dans l’Ancien Testament comme un temps de préparation à ce qui allait suivre avec Jésus, qui est le centre de l’histoire humaine, le sauveur de l’humanité, et ce centre historique est suivi par le temps de l’Église qui est appelé à rejoindre l’humanité jusqu’aux confins de la terre et jusqu’à la fin des temps. Cette vision se reflète dans ses deux oeuvres, son évangile, qui commence avec le récit de l’enfance, un complément à l’évangile de Marc qui n’en a pas, qui lui permet d’ancrer l’événement Jésus dans l’espérance issue de l’Ancien Testament, et par ses Actes des Apôtres qui lui permet de raconter la force de propagation de la parole de salut à travers l’histoire de l’Église.

    On ne sait pas de quels matériaux il disposait pour composer son récit de l’enfance. Une bonne partie lui vient de l’Ancien Testament. Il est possible qu’il y ait ici et là quelques détails historiques, mais c’est impossible à confirmer. Par contre, le schéma qu’il envisage est assez clair : comme Jésus est issu du mouvement baptiste de Jean, et c’est cela qui lui a révélé sa mission et l’a fait connaître au peuple, et comme Marc a présenté Jean comme précurseur de Jésus, il compose un tableau parallèle de la naissance des deux hommes. Cela lui permet à la fois de mettre en valeur les traditions juives et sa grande espérance en un messie, et à la fois de réhabiliter Jean Baptiste (on se référera au glossaire sur Jean-Baptiste pour comprendre tout le contexte) et de montrer qu’il est un élément essentiel du plan de Dieu.

    Autour de la naissance de Jean-Baptiste, Luc met en scènes deux figures, Zacharie (Dieu se souvient), un prêtre âgé qui officiait selon son tour au temple, et sa femme Élisabeth (Mon Dieu est plénitude), une femme sans enfant et âgée. Ces deux figures sont présentées comme des Juifs pieux et exemplaires. Et Luc ajoute qu’Élisabeth était une parente de Marie (i.e. tante ou une cousine plus ou moins rapprochée). Ces détails sont-ils historiques? Impossible à vérifier. L’intérêt de Luc est catéchétique : Zacharie devient la figure de l’homme lent à croire et qui se rallie tardivement, Élisabeth est celle de la femme prompte à croire et se rallie rapidement au plan de Dieu (Luc, aime mettre en valeur la femme au dépend de l’homme, surtout sur le plan de la foi : voir sa phrase en 24, 11 (« mais ces propos (des femmes sur Jésus ressuscité) leur semblèrent du radotage, et ils ne les crurent pas »)).

    Luc s’adresse à des lecteurs grecs, représentés par ce Théophile du début de son évangile (1, 3). Comme le monde grec voyait régulièrement des personnages en autorité se présenter comme sauveur du peuple, Luc emprunte ce langage pour parler d’un Dieu qui vient visiter l’humanité pour offrir son salut, un salut fait de bienfaits, de transformation et d’une immense joie. C’est dans ce cadre qu’il faut lire sa présentation de la naissance de Jean-Baptiste. Pour ce faire, il a recours au schéma connu dans l’Ancien Testament de la naissance d’Isaac d’une mère âgé et stérile jusque là. Aux personnages principaux de Zacharie et Élisabeth, il ajoute la parenté et le voisinage, figure du peuple juif : la naissance du baptiste concerne tous les Juifs, et ils partagent donc la joie des parents.

    Dans le récit de la naissance de Jean-Baptiste, Luc met l’accent sur l’événement de la circoncision, le moment où l’enfant recevait son nom, révélation de son identité et de son avenir. L’entourage, qui appelle déjà l’enfant avec le nom du père, représentent les propagateurs de la tradition. Mais c’est dans la bouche d’une femme que Luc met d’abord la transmission du plan de Dieu à travers un nom qui ne sera pas celle du père. Il est inutile de chercher à savoir comment Élisabeth a su que c’est le nom proposé par l’ange Gabriel; il faut s’en tenir aux mots de Luc qui présentent une Élisabeth proposant le nom même voulu par Dieu. Le fait même que c’est un nom différent des attentes normales est le signe de l’irruption de Dieu dans l’histoire.

    Pour accentuer le drame autour du nom de l’enfant, Luc créé un petit scénario autour de Zacharie. Ce scénario commence par l’invitation de l’entourage pour que le père dise son mot. Ici, deux choses surprennent. Tout d’abord, on ne demande pas à Zacharie de prendre une décision comme chef de famille, mais on lui demande seulement ce qu’il « souhaite »; Luc était peut-être féministe avant l’heure en atténuant l’autorité paternelle. Ensuite, il est étrange qu’on parle à Zacharie par signe, car Luc dit simplement qu’il est muet, et non pas sourd; peut-être faut-il imaginer que dans son milieu un muet était également sourd. Ce drame atteint son apogée avec l’écriture du nom de Jean : c’est le signe que Zacharie est devenu croyant, car il vient de reconnaître les bénédictions de Dieu et s’est rallié à son plan. En faisant retrouver l’usage de la parole à Zacharie, Luc souligne non seulement l’action de Dieu, mais le fait qu’en devenant croyant, Zacharie est en mesure de proclamer la parole de Dieu.

    Les deux versets qui suivent concernent la réaction de l’entourage. C’est beaucoup. Pourquoi? N’oublions-pas, Luc s’adresse à des lecteurs, il s’adresse à nous, et il veut que nous-nous identifions à cet entourage, que nous prenions conscience à notre tour que ce qui se passe n’est pas habituel, que nous nous ouvrions à la possibilité que nous sommes devant une action bienveillante de Dieu, et que l’enfant Jean-Baptiste n’est pas un être ordinaire, et par là que nous nous apprêtions à l’écouter.

    La liturgie a ajouté le sommaire de Luc sur l’enfance de Jean-Baptiste qui croît physiquement et moralement comme tout être humain, mais déjà se positionne pour sa mission en milieu inhabité, en retrait en quelle que sorte de la société, pour mieux proclamer son message de changement.

    Ainsi, pour Luc, la visite de Dieu dans notre humanité, si bienveillante soit-elle, ne se fait pas sans heurter certaines de nos habitudes de vie et nos attentes, symbolisées ici par le nom de l’enfant. Et croire, c’est accepter d’être dépassé comme l’a fait spontanément Élizabeth, comme l’a fait Zacharie plus péniblement.

  5. Situations ou événements actuels dans lesquels on pourrait lire ce texte

    1. Suggestions provenant des différents symboles du récit

      • La naissance d’un enfant est le premier symbole qui saute aux yeux. C’est un nouvel être qui entre dans l’aventure humaine, c’est la joie des parents d’avoir donné la vie. Même si cette naissance est une oeuvre humaine, ne sommes-nous devant un mystère qui nous dépasse? Ne doit-on pas prendre un peu de distance pour être, non pas possesseur de ce mystère, mais au service de ce mystère?

      • Dans notre récit, la naissance est source de joie non seulement pour les parents, mais pour tout l’entourage. N’est-ce pas ce qui caractérise notre humanité que de partager la joie des autres? Bien sûr, pour des parents qui désirent un enfant, mais sans succès, cela peut-être un moment difficile. Mais ne peut-on pas grandir en étant capable de se réjouir de la joie des autres?

      • Le choix du nom de l’enfant est un moment important. Aujourd’hui, on essaie d’être original, pour souligner le caractère unique de son enfant. Mais au-delà du nom de l’enfant, nous portons le désir qu’il nous prolongera, qu’il véhiculera nos valeurs, qu’il sera un autre nous-mêmes, même si nous proclamons vouloir qu’il soit lui-même. Quel défi représente la transmission de nos valeurs et le désir de respecter ses choix?

      • Jean ne porte pas le nom de son père Zacharie. C’est une symbolique forte d’une rupture avec les attentes de la famille. Nous avons tous l’expérience d’une telle rupture. Comment le vivons-nous? Et surtout, qu’est-ce qui peux nous guider à bien vivre ces moments?

      • L’entourage d’Élisabeth et Zacharie tombent dans un état de frémissement devant des choses inhabituelles : cela fait un peu peur. Notre vie est balisée de choses inhabituelles. Il y a plusieurs réactions possibles : entre la négation de ce qui passe et la peur qui paralyse, il y a place pour se laisser interpeller et méditer. Luc nous propose un entourage qui s’interroge et médite les événements. Et nous, alors?

    2. Suggestions provenant de ce que nous vivons actuellement

      • L’ouragan Dorian a tout détruit sur son passage, en particulier plusieurs îles des Bahamas. Beaucoup de gens n’ont plus de toit, beaucoup d’enfants n’ont plus d’école, sans mentionner les nombreux décès. Comment peut-on écouter Luc parler de la bienveillance de Dieu? Bien sûr, Dieu n’y est pour rien dans ce désastre. Mais comment vivre ces événements pour un croyant? L’évangile de ce jour offre-t-il un peu de lumière?

      • L’événement politique connu sous le nom de Brexit est discuté à travers le monde. Derrière cet événement, il y a en particulier l’inconfort d’une nation devant l’entrée massive d’immigrants qui a changé son visage. Il est légitime de se sentir bousculé dans sa perception de soi. Mais quelle est la meilleure réaction? Élisabeth, Zacharie et leur entourage se sont sentis bousculés. Leur attitude ne peut-elle pas nous guider?

      • Une adolescente suédoise de 16 ans, connue sous le nom de Greta Thumberg, a entrepris une croisade sur le changement climatique. À sa façon, elle tente de créer une onde de choc. Voilà une autre nouvelle parmi mille qui essaie de retenir notre attention. Comment réagir? La rejeter en disant : de toute façon, elle est autiste? Devenir un fan, car le thème du changement climatique est à la mode? Ou accepter les questions posées et demander tout ce que cela signifie? Le voisinage d’Élisabeth et Zacharie pourrait-il nous montrer le chemin?

      • Les jeunes à Hong Kong sont en effervescence et refusent ce que l’autorité politique veut lui imposer. On ne peut s’empêcher de faire un parallèle entre le nom du père qu’on veut donner à l’enfant dans l’évangile, et l’intervention de la mère qui refuse et propose le nom de Jean. Bien sûr, le cadre est différent, l’un est politique et l’autre est religieux. Mais ce qui est fondamentalement humain n’est-il pas fondamentalement divin? Le cheminement de Zacharie qui finalement s’ouvre à ce que Dieu propose n’offre-il pas le chemin désirable, et une façon de prier pour l'avenir de Hong Kong?

      • Je connais un couple avec deux enfants qui avait de beaux projets. Ces grands projets se sont effondrés comme un château de cartes : la mère est affligée d’une maladie neurologique, avec une fatigue chronique, qui l’a rend inapte au travail, et oblige les grands parents à intervenir pour voir aux enfants. Comment vivre une telle situation sans s’effondrer complètement? Comment accueillir et vivre cette nouvelle réalité. L’évangile de ce jour offre-t-il un peu de lumière?

 

-André Gilbert, Gatineau, septembre 2019