Cette source Q dont parlent les biblistes existe-t-elle vraiment?


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La lettre Q renvoie à la première lettre du mot allemand « Quelle », qui veut dire : source. La source Q désigne une tradition commune à Matthieu et Luc et qu’ignorent les autres évangélistes que sont Marc et Jean. C’est cette tradition qui semble à la source de deux blocs de textes sur Jean Baptiste. Cette source Q demeure une hypothèse scientifique qui présuppose d’abord qu’on accepte que Marc ait été le premier évangile que Matthieu et Luc ont repris à leur façon : pour expliquer pourquoi il y a des passages chez Matthieu et Luc qui ne proviennent pas de Marc mais qui se correspondent presque mot pour mot chez eux, par exemple les tentations de Jésus, les Béatitudes ou la prière du Notre Père, l’hypothèse la plus plausible est d’imaginer une source qui leur est commune, qu’on a décidé d’appeler Q. Après avoir dit tout cela, on ne peut pas aller plus loin : il faut ainsi prendre ses distance par rapport aux biblistes qui pensent pouvoir isoler une théologie et une communauté derrière cette tradition Q, ainsi que des couches rédactionnelles; on essaye alors de connaître l’inconnaissable. Il vaut mieux voir la tradition Q comme un cartable à anneaux servant à ramasser des documents divers.


  • Rappelons d’abord de quoi il s’agit. Dès le 19e siècle, des biblistes ont remarqué que certains passages de Matthieu et Luc étaient semblables, presque mot pour mot, et qu’ils étaient absents de Marc et Jean. Parmi les textes les plus connus, notons le récit des tentations de Jésus, les Béatitudes et la prière du Notre Père. Dans le contexte où une majorité de biblistes émettaient l’hypothèse que Marc a été le premier évangile et que Matthieu et Luc ont repris à leur façon son récit, il a fallu expliquer d’où venait le matériel que Matthieu et Luc étaient les seuls à connaître. C’est ici qu’on a émis l’hypothèse d’une source spéciale, qu’on a appelé « Q », du mot allemand « Quelle », qui veut dire : source.

  • Dans notre étude de Jean Baptiste, nous avons trouvé deux « bloc-Baptiste », Mt 3, 7-12 avec parallèle en Lc 3, 7-9.15-18, et Mt 11, 2-19 avec parallèle en Lc 7, 18-35; 16;16 que nous avons attribués à la source Q. Mais en même temps nous insistons pour dire que l’existence de ce document Q est une hypothèse, et demeure seulement une hypothèse. On trouve au 20e siècle des exégètes réputés qui refusent cette hypothèse, en particulier ceux qui refusent de reconnaître la priorité de Marc dans la séquence chronologique des auteurs évangéliques. On parle alors de tradition orale ou de multiple écrits de sources diverses pour expliquer les éléments communs à Matthieu et Luc.

  • Malgré tout, ce document Q demeure la théorie qui explique le mieux les données communes à Matthieu et Luc. Car si Matthieu et Luc ont tous les deux utilisé le récit de Marc, le premier écrit évangélique, tout en s’ignorant mutuellement, comment expliquer ces blocs communs qu’on retrouve dans leur évangile? La réponse la plus simple demeure le document Q pour les raisons suivantes :

  • Les accords verbaux entre Matthieu et Luc;
  • Les doublets, i.e. des récits que Matthieu et Luc copient de Marc, puis qu’on retrouve encore ailleurs mais sous une autre forme dans leur évangile;
  • Des phrases inhabituelles et rares dans la version grecque de l’Ancien Testament (Septante), ou dans la littérature chrétienne du 1ier siècle, mais que partagent Matthieu et Luc;
  • Un nombre important d’accord dans l’ordre des récits chez Matthieu et Luc

  • Après avoir tout dit cela, il faut prendre ses distances face à tous ces biblistes qui essaient de raffiner cette théorie en identifiant une communauté, un lieu géographique, une théologie et divers stades de rédaction. C’est impossible à connaître et cela ne peut engendre que du scepticisme. Les idées diverses qu’on trouve dans ce document Q sont impossible à systématiser. En fait, on a l’impression d’être devant un cartable à anneaux où on aurait ramassé au fil du temps toute une panoplie de récits et de discours. Y identifier des strates c’est prétendre connaître l’inconnaissable, et de plus, cela ne contribue pas à la question de l’historicité. Le bibliste devrait se réveiller chaque matin en répétant ce mantra : « Le document Q n’est qu’une hypothèse dont il est impossible de connaître exactement son ampleur, sa formulation, ses origines ou ses strates rédactionnelles. »

    Meier v.2, pp 177-233 (version anglaise).

Retour à John P. Meier, A Marginal Jew - Rethinking the Historical Jesus, Doubleday (The Anchor Bible Reference Library), New York, 1991-2009, 4 v.