Analyse biblique personnelle de Marc 10, 17-30


 

Dans toute analyse de texte biblique en vue d’un commentaire qui l’actualise, je procède toujours en sept étapes.

  1. Traduction du texte grec
  2. Analyse verset par verset en exprimant toutes mes questions ou observations
  3. Analyse de la structure du texte
  4. Analyse du contexte
  5. Analyse des parallèles
  6. Intention de l’auteur en écrivant ce passage
  7. Situations ou événements actuels dans lesquels on pourrait lire ce texte

  1. Traduction du texte grec

    Texte grecTexte grec translittéréTraduction littéraleTraduction en français courant
    17 Καὶ ἐκπορευομένου αὐτοῦ εἰς ὁδὸν προσδραμὼν εἷς καὶ γονυπετήσας αὐτὸν ἐπηρώτα αὐτόν• διδάσκαλε ἀγαθέ, τί ποιήσω ἵνα ζωὴν αἰώνιον κληρονομήσω;17 Kai ekporeuomenou autou eis hodon prosdramōn heis kai gonypetēsas auton epērōta auton• didaskale agathe, ti poiēsō hina zōēn aiōnion klēronomēsō?17 Et alors que s’en allant lui vers un chemin, étant accouru quelqu’un et s’étant mis à genoux devant lui il lui demandait : « Maître bon, quoi je ferai afin que vie éternelle j’hérite ».17 Et alors qu’il reprend la route, quelqu’un, après être accouru vers lui et s’être mis à genoux, lui demandait : « Bon maître, que dois-je faire pour recevoir en héritage la vie sans fin ».
    18 ὁ δὲ Ἰησοῦς εἶπεν αὐτῷ• τί με λέγεις ἀγαθόν; οὐδεὶς ἀγαθὸς εἰ μὴ εἷς ὁ θεός.18 ho de Iēsous eipen autō• ti me legeis agathon? oudeis agathos ei mē heis ho theos.18 Mais le Jésus dit à lui: « Pourquoi moi dis-tu bon? Personne est bon, si ce n’est l’unique le Dieu.18 Mais Jésus lui répondit : « Pourquoi dis-tu que je suis bon? Personne n’est bon, si ce n’est seulement Dieu.
    19 τὰς ἐντολὰς οἶδας• μὴ φονεύσῃς, μὴ μοιχεύσῃς, μὴ κλέψῃς, μὴ ψευδομαρτυρήσῃς, μὴ ἀποστερήσῃς, τίμα τὸν πατέρα σου καὶ τὴν μητέρα.19 tas entolas oidas• mē phoneusēs, mē moicheusēs, mē klepsēs, mē pseudomartyrēsēs, mē aposterēsēs, tima ton patera sou kai tēn mētera.19 Les commandements tu connais: ne tue pas, ne commets pas d’adultère, ne vole pas, ne fais pas de faux témoignage, ne commets pas d’escroquerie, traite avec honneur le père de toi et la mère19 Tu connais les commandements : ne tue pas, ne commets pas d’adultère, ne vole pas, ne fais de faux témoignage, ne commets pas d’escroquerie, traite avec honneur ton père et ta mère. »
    20 ὁ δὲ ἔφη αὐτῷ• διδάσκαλε, ταῦτα πάντα ἐφυλαξάμην ἐκ νεότητός μου.20 ho de ephē autō• didaskale, tauta panta ephylaxamēn ek neotētos mou.20 Mais lui déclarait à lui: maître, ces choses toutes je les ai observées de la jeunesse de moi20 Mais, lui, faisait remarquer à Jésus : « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. »
    21 ὁ δὲ Ἰησοῦς ἐμβλέψας αὐτῷ ἠγάπησεν αὐτὸν καὶ εἶπεν αὐτῷ• ἕν σε ὑστερεῖ• ὕπαγε, ὅσα ἔχεις πώλησον καὶ δὸς [τοῖς] πτωχοῖς, καὶ ἕξεις θησαυρὸν ἐν οὐρανῷ, καὶ δεῦρο ἀκολούθει μοι.21 ho de Iēsous emblepsas autō ēgapēsen auton kai eipen autō• hen se hysterei• hypage, hosa echeis pōlēson kai dos [tois] ptōchois, kai hexeis thēsauron en ouranō, kai deuro akolouthei moi.21 Mais le Jésus, ayant fixé son regard sur lui, aima lui et dit à lui: un te manque : va, la quantité de choses que tu as vends et donne aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, et ici suis-moi.21 Alors Jésus, après avoir fixé son regard sur lui, se mit à l’aimer et lui dit : « Une chose te manque, va, vends toutes ces choses que tu possèdes, donne les aux pauvres, et tu auras un trésor au ciel, viens ici et suis-moi. »
    22 ὁ δὲ στυγνάσας ἐπὶ τῷ λόγῳ ἀπῆλθεν λυπούμενος• ἦν γὰρ ἔχων κτήματα πολλά.22 ho de stygnasas epi tō logō apēlthen lypoumenos• ēn gar echōn ktēmata polla.22 Mais celui-ci étant devenu triste sur la parole, il s’éloigna étant chagriné. Car il était ayant beaucoup de possessions22 Mais ce dernier, devenu triste à ces mots, s’éloigna tout malheureux. Car il possédait beaucoup de biens.
    23 Καὶ περιβλεψάμενος ὁ Ἰησοῦς λέγει τοῖς μαθηταῖς αὐτοῦ• πῶς δυσκόλως οἱ τὰ χρήματα ἔχοντες εἰς τὴν βασιλείαν τοῦ θεοῦ εἰσελεύσονται.23 Kai periblepsamenos ho Iēsous legei tois mathētais autou• pōs dyskolōs hoi ta chrēmata echontes eis tēn basileian tou theou eiseleusontai.23 Et regardant tout autour le Jésus dit aux disciples de lui : combien difficilement ceux des possessions ayant dans le royaume de Dieu ils entreront23 Et se retournant pour jeter un regard sur ces disciples, Jésus leur dit: « Comme il sera difficile pour ceux qui possèdent des biens d’entrer dans le domaine de Dieu. »
    24 οἱ δὲ μαθηταὶ ἐθαμβοῦντο ἐπὶ τοῖς λόγοις αὐτοῦ. ὁ δὲ Ἰησοῦς πάλιν ἀποκριθεὶς λέγει αὐτοῖς• τέκνα, πῶς δύσκολόν ἐστιν εἰς τὴν βασιλείαν τοῦ θεοῦ εἰσελθεῖν•24 hoi de mathētai ethambounto epi tois logois autou. ho de Iēsous palin apokritheis legei autois• tekna, pōs dyskolon estin eis tēn basileian tou theou eiselthein•24 Mais les disciples étaient abasourdis sur les paroles de lui. Mais le Jésus de nouveau ayant répondu dit à eux : enfants, comme il est difficile dans le royaume de Dieu d’entrer.24 Alors, en entendant ces paroles, les disciples étaient abasourdis. Mais Jésus prit la parole de nouveau pour leur dire : « Mes enfants, comme c’est difficile d’entrer dans le domaine de Dieu.
    25 εὐκοπώτερόν ἐστιν κάμηλον διὰ [τῆς] τρυμαλιᾶς [τῆς] ῥαφίδος διελθεῖν ἢ πλούσιον εἰς τὴν βασιλείαν τοῦ θεοῦ εἰσελθεῖν.25 eukopōteron estin kamēlon dia [tēs] trymalias [tēs] rhaphidos dielthein ē plousion eis tēn basileian tou theou eiselthein.25 Plus facile est un chameau à travers le trou d’une aiguille passer qu’un riche dans le royaume de Dieu d’entrer.25 Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le domaine de Dieu. »
    26 οἱ δὲ περισσῶς ἐξεπλήσσοντο λέγοντες πρὸς ἑαυτούς• καὶ τίς δύναται σωθῆναι;26 hoi de perissōs exeplēssonto legontes pros heautous• kai tis dynatai sōthēnai?26 Mais ceux-ci abondamment étaient étonnés disant les uns vers les autres : et qui est capable d’être sauvé?26 Ceux-ci étaient extrêmement éberlués se disant les uns aux autres : « Mais qui peut être sauvé? »
    27 ἐμβλέψας αὐτοῖς ὁ Ἰησοῦς λέγει• παρὰ ἀνθρώποις ἀδύνατον, ἀλλʼ οὐ παρὰ θεῷ• πάντα γὰρ δυνατὰ παρὰ τῷ θεῷ.27 emblepsas autois ho Iēsous legei• para anthrōpois adynaton, allʼ ou para theō• panta gar dynata para tō theō.27 Ayant fixé son regard sur eux, le Jésus dit: de la part des hommes impossible, mais non pas de la part de Dieu. Car toutes choses sont possibles de la part de Dieu.27 Après avoir fixé son regard sur eux, Jésus dit : « Pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu. Car pour Dieu tout est possible. »
    28 Ἤρξατο λέγειν ὁ Πέτρος αὐτῷ• ἰδοὺ ἡμεῖς ἀφήκαμεν πάντα καὶ ἠκολουθήκαμέν σοι.28 Ērxato legein ho Petros autō• idou hēmeis aphēkamen panta kai ēkolouthēkamen soi.28 Se mit à dire le Pierre à lui: voici nous-mêmes avons laissé toutes choses et avons suivi toi.28 Pierre se mit à lui dire: « Voici, nous, nous avons tout laissé pour te suivre ».
    29 ἔφη ὁ Ἰησοῦς• ἀμὴν λέγω ὑμῖν, οὐδείς ἐστιν ὃς ἀφῆκεν οἰκίαν ἢ ἀδελφοὺς ἢ ἀδελφὰς ἢ μητέρα ἢ πατέρα ἢ τέκνα ἢ ἀγροὺς ἕνεκεν ἐμοῦ καὶ ἕνεκεν τοῦ εὐαγγελίου,29 ephē ho Iēsous• amēn legō hymin, oudeis estin hos aphēken oikian ē adelphous ē adelphas ē mētera ē patera ē tekna ē agrous heneken emou kai heneken tou euangeliou,29 Déclarait le Jésus: amen je dis à vous, personne est qui aura laissé maison ou frères ou sœurs ou mère ou père ou enfants ou champs à cause de moi et à cause de l’Évangile, 29 Jésus déclarait: « Vraiment, je vous l’assure, personne n’aura laissé maison ou frères ou sœurs ou mère ou père ou enfants ou champs à cause de moi et à cause de l’Évangile,
    30 ἐὰν μὴ λάβῃ ἑκατονταπλασίονα νῦν ἐν τῷ καιρῷ τούτῳ οἰκίας καὶ ἀδελφοὺς καὶ ἀδελφὰς καὶ μητέρας καὶ τέκνα καὶ ἀγροὺς μετὰ διωγμῶν, καὶ ἐν τῷ αἰῶνι τῷ ἐρχομένῳ ζωὴν αἰώνιον.30 ean mē labē hekatontaplasiona nyn en tō kairō toutō oikias kai adelphous kai adelphas kai mēteras kai tekna kai agrous meta diōgmōn, kai en tō aiōni tō erchomenō zōēn aiōnion.30 qu’il ne reçoive des choses multipliées par cent maintenant en ce temps-ci maisons et frères et sœurs et mères et enfants et champs avec des persécutions, et dans l’époque à venir une vie sans fin.30 qu’il ne reçoive cent fois plus dès maintenant comme maisons, frères et sœurs, mères et enfants, et champs, avec des persécutions, et pour la période à venir, une vie sans fin ».

  2. Analyse verset par verset

    17 Et alors qu’il reprend la route, quelqu’un, après être accouru vers lui et s’être mis à genoux, lui demandait : « Bon maître, que dois-je faire pour recevoir en héritage la vie sans fin » .

    • « Et alors qu’il reprend la route (hodon)». L’évocation du fait que Jésus reprend la route peut sembler banale, mais elle a une grande valeur symbolique. Tout le ministère de Jésus a été une longue route où il s’est promené de village en village. Contrairement à certains grands spirituels qui se sont isolés et vers lesquels allaient les gens pour entendre une parole de sagesse, Jésus est allé vers les gens, il a sillonné les routes de Palestine. Et il a demandé à ses disciples de faire la même chose (Mc 6, 8). Car c’est sur la route que Jésus fera des rencontres (par exemple, il rencontre l’aveugle Bartimée sur le bord de la route, Mc 10, 46), c’est en route qu’il demande à ses disciples d’exprimer leur foi à son sujet. Quand on voudra par la suite décrire la réalité des chrétiens se disant disciples de Jésus, on parlera des adeptes de la Voie ou Chemin (Actes 9, 2;18, 25) : la foi chrétienne est une manière de voir les choses et une manière d’agir, donc est une direction au cœur de ce monde.

    • « quelqu’un (heis)». Le mot heis (un) est un adjectif numéral utilisé ici comme substantif et que pourrait traduire littéralement : une personne. Marc entend parler d’une personne indéfinie, une personne quelconque. Mais en faisant cela, on devine qu’il est en train d’opérer une généralisation : à travers ce visage, il faut voir beaucoup de gens qui veulent suivre Jésus.

    • « après être accouru (prostrechō) vers lui ». Prostrechō signifie : courir vers, accourir. Dans les évangiles, Marc (Mt = 0; Mc = 2; Lc = 0; Jn = 0) est le seul à utiliser ce mot, ici, et dans la scène précédente (9, 15) où la foule accourt vers Jésus après la scène de la Transfiguration. Le seul autre emploi dans tout le Nouveau Testament appartient à cette scène où Philippe accourt pour rejoindre l’eunuque sur son char en train de lire le prophète Isaïe dans les Actes des Apôtres (8, 30). Le verbe décrit l’intensité d’une action, le désir profond de rejoindre une personne. Notre personne anonyme est tendue de tout son être vers Jésus, et sa quête est urgente.

    • « et s’être mis à genoux (gonypeteō)». Voici un mot très rare (Mt = 2; Mc = 2; Lc = 0; Jn = 0) qui apparaît seulement deux fois chez Marc, ici, et dans la scène du lépreux qui supplie Jésus en s’agenouillant (1, 40), et deux fois chez Matthieu, d’abord dans la scène du père d’un enfant lunatique qui supplie Jésus en s’agenouillant, après la scène de la Transfiguration (17, 14), puis dans la scène où les soldats romains s’agenouillent devant Jésus portant une couronne d’épines, par dérision. Le geste de s’agenouiller en est un de déférence devant le roi ou une autorité. Le fait de s’agenouiller devant Jésus chez cet homme anonyme exprime l’intensité de sa foi en Jésus et la haute estime qu’il lui porte. Cette scène n’est pas sans rappeler cette autre scène où Abraham accourt vers trois messagers du Seigneur et se prosternent deux eux (LXX : Genèse 18, 2) :
      Comme il levait les yeux, il aperçut trois hommes placés au-dessus de lui ; et les ayant vus, il courut (prostrechō) de la porte de sa tente à leur rencontre, et il se prosterna (proskyneō) jusqu'à terre.
      On retrouve le même mot prostrechō, et si on parle de se prosterner (proskyneō) plutôt que de s’agenouiller (gonypeteō), la même idée se dégage, celle d’exprimer un geste profond de foi.

    • «Bon (agathos) maître (didaskalos) ». Le mot agathos (Mt = 16; Mc = 4; Lc = 16; Jn = 3) est également très rare chez Marc et n’apparaît qu’ici (trois fois dans notre scène) et dans la réplique de Jésus aux Pharisiens (3, 4) leur demandant s’il est permis de faire le bien/bon ou le mal le jour du sabbat. Nous ne sommes donc pas devant un vocabulaire familier de Marc. Tout cela donne l’impression qu’il n’a pas créé ce texte, mais puise à une tradition, même si le rôle qu’il lui fait jouer, comme nous le verrons plus loin, porte la marque de son travail éditorial. Quant au mot didaskalos (maître) qui suit, il est beaucoup plus fréquent (Mt = 12; Mc = 11; Lc = 17; Jn = 8). Cela semble le titre qu’on a habituellement utilisé pour aborder le Jésus historique : il est dans la bouche des disciples (4, 38; 9, 38; 10, 35; 13, 1; 14, 14), il est dans la bouche des Pharisiens et des Sadducéens (12, 14; 12, 19), il est dans la bouche des gens qui s’approchent de lui (9, 17; 10, 17.20). Nous sommes loin d’un titre christologique, et donc nous rapproche du Jésus historique.

    • « que dois-je faire pour recevoir en héritage (klēronomeō) la vie (zōē) sans fin (aiōnios)». Encore une fois, nous nous retrouvons devant des mots très rares chez Marc. Le mot klēronomeō (recevoir en héritage, hériter) apparaît seulement ici (Mt = 3; Mc = 1; Lc = 2; Jn = 0). Chez Mt et Lc, on le retrouve également dans les passages parallèles à cette scène ainsi que dans des contextes semblables, i.e. il s’agit de l’héritage de la vie éternelle (Mc 10, 17; Lc 10, 25; 18, 18; Mt 19, 29) ou du royaume (Mt 25, 34). La seule exception est cette proclamation des béatitudes où les doux hériteront de la terre (Mt 5, 4).

    • Le mot zōē (vie) est également rare chez Marc (Mt = 7; Mc = 4; Lc = 6; Jn = 36) et n’apparaît que dans deux passages, ici, et dans le discours de Jésus sur le scandale où il vaut mieux entrer manchot dans la vie (zōē) que de s’en aller avec ses deux mains dans la géhenne. Dans tous ces cas, le sens du mot est clair : il s’agit de la vie après la mort, ce monde ou ce royaume que Dieu offre à ses élus (il faut le distinguer de psychē , également traduit par vie, qui désigne plutôt la personne dans sa vie consciente).

    • Enfin, aiōnios (éternel, sans commencement) est également très rare chez Marc (Mt = 6; Mc = 3; Lc = 7; Jn = 10); la seule autre utilisation se trouve dans le discours de Jésus concernant celui qui blasphème contre l’Esprit Saint et qui se rend coupable d’une faute éternelle (3, 29). Et donc l’expression « vie sans fin » ne se trouve qu’ici. Il faut donc reconnaître que nous ne sommes pas devant le vocabulaire habituel de Marc, ce qui laisse soupçonner qu’il emprunte ici à une tradition dont il a hérité. Par contre, le sens de la phrase est très clair : la question concerne cette vie après la mort à laquelle croyait une certaine tradition juive, une vie offerte par Dieu à ses élus après avoir opéré le jugement final (par contraste, l’expression « vie éternelle » est très fréquente chez Jean, mais pour ce dernier, la vie après la mort est déjà commencée chez le croyant). Cette question ressemble à celle qu’on retrouvait jadis dans notre petit catéchisme : que faut-il faire pour aller au Ciel?

    18 Mais Jésus lui répondit : « Pourquoi dis-tu que je suis bon (agathos)? Personne n’est bon (agathos), si ce n’est seulement Dieu.

    • Ce verset est étonnant à plus d’un titre. Tout d’abord, l’idée développée ici apparaît comme un météorite sorti de nulle part : on cherchera en vain dans tout le Nouveau Testament une discussion semblable comparant la bonté de Dieu et la bonté des hommes. L’interpellation de Jésus et sa réponse ne reviendra plus jamais : il s’agit d’un thème tout à fait isolé. De plus, on comprend mal pourquoi Marc a tenu à garder ce verset qui, non seulement ne joue pas de rôle dans la suite du récit, mais se trouve à distancer Jésus de Dieu, car il ne peut être appelé bon comme Dieu. Matthieu à bien vu ce dernier point et a transformé la question de l’homme : « Maître, que dois-je faire de bon (agathos) pour obtenir la vie éternelle?». Que conclure? Si un tel verset ne sert pas du tout au propos catéchétique de Marc, il n’a pu être créé par lui et provient probablement de sa source. S’il est un écho du Jésus historique, il nous montre sa vision de la transcendance de Dieu et de la dépendance humaine, incluant la sienne, vis-à-vis de Dieu pour produire des actes bons.

    • Quand on analyse l’utilisation de agathos dans l’ensemble des évangiles, en faisant exception de notre passage et de ses parallèles, on peut les grouper dans quatre grandes catégories :

      1. Il y a d’abord la bonté ou la qualité des personnes (Jésus parle parfois des bons par opposition aux méchants, Mt 5, 45; dans la parabole des ouvriers de la onzième heure, le propriétaire justifie son geste par le fait qu’il est bon, Mt 20, 15; les serviteurs qui ont fait fructifier l’avoir du maître sont appelés bons et fidèles, Mt 25, 21; Jésus est lui-même considéré comme bon par les gens, Jn 7, 12; enfin, Joseph d’Arimathie sera appelé un homme bon et juste, Lc 23, 50; voir aussi, Mt 12, 35; 22, 10; 25, 23; Lc 6, 45; 19, 17)

      2. On qualifie certaines actions de bonnes (Jésus apostrophe les Pharisiens en leur disant que leur parole ne peut être bonne parce qu’ils sont mauvais, Mt 12, 34; Jésus les apostrophe de nouveau en leur demandant s’il est permis de faire le bien plutôt que le mal le jour du sabbat, Mc 3, 4; lors du jugement, les gens sortiront de leur tombeau, et ceux qui auront fait le bien, ressusciteront pour la vie, Jn 5, 29)

      3. Le mot désigne les choses bonnes, utiles et profitables aux humains (Jésus compare Dieu aux êtres humains qui, même s’ils sont mauvais, savent donner de bonnes choses à leurs enfants, Mt 7, 11; Dieu comble de biens les affamés, Lc 1 53; Jésus dit à Marie qu’elle a choisi la bonne part, Lc 10, 42; Nathanaël s’interroge s’il peut sortir quelque chose de bon de Nazareth, Jn 1, 46; voir aussi Lc 11, 13; 12, 18-19; 16, 25)

      4. Enfin, on qualifie les éléments de la nature qui peuvent être bons ou mauvais (un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, Mt 7, 17-19; la semence est tombée dans la bonne terre, Lc 8, 8.15)

      Cette brève analyse ne fait que souligner l’anomalie de notre verset qui interdit de qualifier Jésus de bon, et appuie l’idée qu’il n’est pas une création de Marc l’évangéliste.

    19 « Tu connais les commandements (entolē): ne tues pas, ne commets pas d’adultère, ne voles pas, ne fais de faux témoignage, ne commets pas d’escroquerie, traites avec honneur ton père et ta mère. »

    • Le mot entolē (ordre, commandement, précepte) est peu fréquent dans les Synoptiques (Mt = 6; Mc = 6; Lc = 4; Jn = 10). Chez Marc, il se réfère avant tout à des demandes ou des exigences provenant de Dieu, l’exception étant une prescription établie par Moïse balisant les procédures de divorce (10, 4). Mais ces exigences ne se limitent pas à ce qu’on appelle les dix paroles de Yahvé au Sinaï (Exode 20, 1-17). Bien sûr, les six exigences de notre verset y font référence, de même de que le reproche de Jésus aux Pharisiens et aux scribes qui annulent l’exigence d’honorer son père et sa mère avec leur tradition du kôrban (7, 8-9). Mais dans sa discussion avec le légiste sur le plus grand commandement (12, 28-31), Jésus se réfère à la prière traditionnelle juive, appelé Shema’, qui est un amalgame de Deutéronome 6, 4-9; 11, 13-21; Nombres 15, 37-41 (pour parler du commandement de l’amour de Dieu), puis à Lévitique 19, 18 (pour parler du commandement d’aimer son prochain). Ainsi, l’ensemble des cinq premiers livres de la Bible ou Pentateuque représentent la Loi ou les commandements de Dieu, si bien que le Talmud (traité Makot 23b) nous enseigne qu’il y a 613 commandements dans la Torah ; 248 commandements positifs (« fais ») et 365 commandements négatifs (« ne fais pas »).

    • La Bible nous offre deux versions du récit où Dieu révèle à Moïse ses exigences : Exode 20, 1-17 et Deutéronome 5, 7-21. Alors que l’exode utilise plutôt l’expression « parole de Dieu » ou ses « dix paroles » (Exode 34, 28 : Moïse demeura là, avec Yahvé, 40 jours et 40 nuits. Il ne mangea ni ne but, et il écrivit sur les tables les paroles de l'alliance, les dix paroles) pour désigner ces exigences, c’est le Deutéronome qui systématise le recours à commandement, miṣwâ en hébreu, entolē, en grec, pour parler de ces exigences.

    • Comparons les commandements mentionnés par Jésus chez Marc avec les versions de l’Exode et du Deutéronome. Nous avons aussi pensé ajouter la version du Petit catéchisme de Québec de 1868 pour le bénéfice de certains catholiques. Entre parenthèse on a placé l’ordre des commandements du Jésus de Marc et celui du Petit catéchisme qui divergent de l’Exode et du Deutéronome.

      #Exode 20Deutéronome 5Marc 10Petit catéchisme
      12 Je suis Yahvé, ton Dieu, qui t'a fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude6 Je suis Yahvé ton Dieu, qui t'a fait sortir du pays d'Égypte, de la maison de servitude
      23-6 Tu n'auras pas d'autres dieux devant moi. Tu ne te feras aucune image sculptée… etc.7-10 Tu n'auras pas d'autres dieux devant moi. Tu ne te feras aucune image sculptée … etc.(1) Un seul Dieu tu adoreras,
      Et aimeras parfaitement
      37 Tu ne prononceras pas le nom de Yahvé ton Dieu à faux, car Yahvé ne laisse pas impuni celui qui prononce son nom à faux.11 Tu ne prononceras pas le nom de Yahvé ton Dieu à faux, car Yahvé ne laisse pas impuni celui qui prononce son nom à faux.(2) Dieu en vain tu ne jureras,
      Ni autre chose pareillement
      48-11 Tu te souviendras du jour du sabbat pour le sanctifier. Pendant six jours tu travailleras…etc.12-15 Observe le jour du sabbat pour le sanctifier, comme te l'a commandé Yahvé, ton Dieu. Pendant six jours tu travailleras…etc.(3) Les dimanches tu garderas,
      En servant Dieu dévotement
      5Honore ton père et ta mère, afin que se prolongent tes jours sur la terre que te donne Yahvé ton Dieu16 Honore ton père et ta mère, comme te l'a commandé Yahvé ton Dieu, afin que se prolongent tes jours et que tu sois heureux sur la terre que Yahvé ton Dieu te donne.[cité en dernier chez Marc] (6) traite avec honneur ton père et ta mère(4) Père et mère tu honoreras,
      Afin de vivre longuement
      613 Tu ne tueras pasTu ne tueras pas(1) ne tue pas,(5) Homicide point ne seras.
      De fait ni volontairement.
      714 Tu ne commettras pas d'adultèreTu ne commettras pas l'adultère.(2) ne commets pas d’adultère,(6) Impudique point ne seras.
      De corps ni de consentement
      815 Tu ne voleras pasTu ne voleras pas.(3) ne vole pas,(7) Le bien d'autrui tu ne prendras
      Ni retiendras sciemment
      916 Tu ne porteras pas de témoignage mensonger contre ton prochainTu ne porteras pas de faux témoignage contre ton prochain.(4) ne fais de faux témoignage, (8) Faux témoignage ne diras,
      Ni mentiras aucunement
      1017 Tu ne convoiteras pas la maison de ton prochain. Tu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, rien de ce qui est à ton prochainTu ne convoiteras pas la femme de ton prochain, tu ne désireras ni sa maison, ni son champ, ni son serviteur ou sa servante, ni son bœuf ou son âne: rien de ce qui est à ton prochain.(5) ne commets pas d’escroquerie,(9) L’œuvre de chair ne désireras
      Qu'en mariage seulement (10) Biens d'autrui ne désireras,
      Pour les avoir injustement

      L’esprit observateur aura noté que la seule véritable différence entre la version de l’Exode et celle du Deutéronome concerne l’exigence du sabbat : l’Exode parle de se souvenir du jour du sabbat, tandis que le Deutéronome parle d’observer le jour du sabbat. La tradition juive a résolu cette difficulté en affirmant que les mots ont été prononcés en même temps par Dieu. Parmi les dix paroles, sept sont négatives (ne… pas), et trois sont positives (Je suis ton Dieu, observe le sabbat, honore ton père et ta mère).

      Le Jésus de Marc a retenu six commandements parmi ces dix, commençant par les commandements négatifs, terminant avec un commandement positif. Quels sont donc ceux qu’il a laissés tomber dans la liste présentée à l’homme désirant connaître le chemin pour avoir la vie en héritage? Les quatre premiers : Je suis ton Dieu, tu n’auras pas d’autres dieux, tu ne prononceras pas le nom de Dieu à faux, tu observeras le sabbat. Pourquoi? On peut émettre l’hypothèse que les quatre premiers étaient imbriqués dans la culture et qu’il était impensable qu’ils ne soient pas observés. Et donc Jésus ne se concentre que sur ce qui n’est pas garanti dans le Judaïsme du 1ier siècle. En même temps, on pourrait ajouter ceci : il n’y a rien dans les six commandements retenus par le Jésus de Marc qui ne soient pas universels, i.e. applicables aux païens ou à quiconque, peu importe sa religion ou son absence de religion. Autrement dit, les quatre commandements que le Jésus de Marc a laissé tomber sont typiquement juifs.

      Un mot sur le Petit catéchisme de Québec. On note une adaptation culturelle. Tout d’abord, l’évocation de la sortie d’Égypte est inutile et oubliée. Le sabbat qui commençait le vendredi soir, au coucher du soleil, et se terminait le samedi soir, au coucher du soleil, devient le dimanche. Le commandement sur l’adultère devient un commandement sur la pudeur, ce qui couvre énormément plus (d’après le Petit Robert : « Sentiment de honte, de gêne qu’une personne éprouve à faire, à envisager des choses de nature sexuelles; gêne qu’éprouve une personne délicate devant ce que sa dignité semble lui interdire). Le commandement sur le faux témoignage est étendu pour couvrir aussi le mensonge. Comme le dixièmement commandement de la Bible couvre la convoitise à la fois des biens et de la femme du prochain (la femme étant vu comme un une possession de l’homme au même titre que son bœuf et son âne), le Petit catéchisme sépare les deux aspects : la convoitise de la femme devient un commandement sur l'interdiction des relations sexuelles hors mariage, tandis que la convoitise de tous les autres biens devient le désir de se les approprier de manière injuste. On peut parler d’actualisation, mais en même temps de révélation de traits culturels, comme cet accent sur les règles entourant la sexualité.

    20 Mais, lui, faisait remarquer à Jésus : « Tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. »

    • « Mais, lui, faisait remarquer à Jésus ». Deux points à noter. Tout d’abord, nous avons un verbe à l’imparfait, ce qui signifie une action continue et non terminée. Le récit suggère donc qu’à mesure que Jésus énumère les commandements, pour chacun d’eux l’homme lui signifie qu’il l’observe depuis toujours. Ensuite, le fait même que Jésus aie besoin d’énumérer des commandements laisse entendre qu’il ne connaît vraiment pas cet homme.

    • « Tout cela, je l’ai observé (phylassō) depuis ma jeunesse (neotēs).» Tout d’abord, c’est la seule fois où on a le mot phylassō (garder quelqu’un, surveiller, monter la garde, défendre, protéger, garder, observer) chez Marc (Mt = 1; Mc = 1; Lc = 6; Jn = 3). Voilà encore un autre indice d’un vocabulaire non familier de Marc et qui nous oriente vers une source à laquelle il puise. Il faut dire la même chose de neotēs (jeunesse) qui est tout à fait unique dans les évangiles (Mt = 0; Mc = 1; Lc = 1; Jn = 0), car Luc ne fait que reprendre le texte de Marc.

    21 Alors Jésus, après avoir fixé son regard sur lui, se mit à l’aimer et lui dit : « Une chose te manque, va, vends toutes ces choses que tu possèdes, donne les aux pauvres, et tu auras un trésor au ciel, viens ici et suis-moi. »

    • « Alors Jésus, après avoir fixé son regard (emblepō) sur lui ». Le mot emblepō (regarder, fixer son regard sur) est très peu fréquent dans les évangiles (Mt = 2; Mc = 4; Lc = 2; Jn = 2). On aurait tort de penser que c’est un mot propre à Marc en voyant qu’il est celui qui l’utilise le plus. Tout d’abord, deux des quatre emplois se situent dans notre récit. Les deux autres emplois, où il ne s’agit plus d’un geste de Jésus, proviennent du récit de la guérison de l’aveugle de Bethsaïde qui se met à voir distinctement (emblepō, 8, 25), et qu’on considère comme provenant d’une source ancienne (voir Meier), et du récit de la passion alors qu’une des servantes du grand prêtre dévisage (emblepō, 14, 67) Pierre qui essaie de demeurer incognito; dans ce dernier cas, Marc emprunte probablement à une source antérieure et rien ne laisse paraître un travail éditorial. Chez Matthieu, on peut faire une observation semblable : à part ce passage qu’il emprunte à notre récit (Mt 19, 26), la seule autre référence à emblepō provient à ce qui est convenu d’appeler la source Q (Mt 6, 26). Seuls Luc et Jean donnent l’impression de puiser à leur propre vocabulaire, les mots se retrouvant dans des passages qui montrent un travail éditorial (Lc 20,17; 22, 61; Jn 1, 36.42). Peu importe l’origine du mot dans notre récit, sa signification ne laisse pas de doute : le fait de fixer l’homme du regard entend exprimer une forme de choix ou d’élection, comme dans le cas d’un disciple.

    • « (Jésus) se mit à l’aimer (agapaō) et lui dit ». De tous les évangélistes, Marc est celui qui parle le moins d’amour, soit à travers le mot agapaō (Mt = 8; Mc = 5; Lc = 13; Jn = 37), soit à travers le mot phileō (Mt = 5; Mc = 1; Lc = 2; Jn = 13). Il faut même ajouter : notre passage est le seul dans tous les évangiles synoptiques où on mentionne que Jésus aime (voir Glossaire). Les quatre autres références à l’amour chez Marc concerne l’amour de Dieu et de son prochain (12, 30-33). Encore une fois, nous n’avons pas ici un vocabulaire particulier de Marc, et il faut encore reconnaître qu’il puise probablement à une source. Ce que cette source dit : Jésus s’est pris d’affection pour l’homme anonyme et veut qu’il devienne son disciple.

    • « Une chose te manque (hystereō)». Le mot hystereō est très rare (Mt = 1; Mc = 1; Lc = 2; Jn = 1) et n’apparaît que dans ce seul passage chez Marc, auquel fait écho Matthieu. À part de noter qu’il ne provient pas du vocabulaire habituel de Marc, peut-on dire autre chose? Plus tôt, Jésus a présenté les éléments d’une éthique universelle qui ouvre la porte au royaume de Dieu. Soudainement, nous avons la surprise d’entendre que cette éthique universelle n’est pas complète. Qu’est-ce à dire? Pour l’instant, on peut seulement dire que ce manque concerne uniquement cet individu. Car la phrase « une chose te manque » ne vient qu’après Jésus eut fixé son regard sur lui et l’aie aimé.

    • « Va (hypagō)». Le verbe est ici à l’impératif et se retrouve ainsi huit fois sous la plume de Marc. À chaque fois, il apparaît dans la bouche de Jésus et, à l’exception d’un reproche à Pierre, il fait toujours suite à un geste de guérison, alors que Jésus invite son interlocuteur à donner suite à ce qu’il vient de vivre.

      • Marc 1, 44 : et (Jésus) lui (lépreux) dit: "Garde-toi de rien dire à personne; mais va (hypagō) te montrer au prêtre et offre pour ta purification ce qu'a prescrit Moïse: ce leur sera une attestation."
      • Marc 2, 11 : je (Jésus) te l'ordonne, dit-il au paralytique, lève-toi, prends ton grabat et va-t'en (hypagō) chez toi."
      • Marc 5, 19 : Il (Jésus) ne le lui (possédé) accorda pas, mais il lui dit: "Va (hypagō) chez toi, auprès des tiens, et rapporte-leur tout ce que le Seigneur a fait pour toi dans sa miséricorde."
      • Marc 5, 34 : Et il (Jésus) lui dit: "Ma fille, ta foi t'a sauvée; va (hypagō) en paix et sois guérie de ton infirmité."
      • Marc 7, 29 : Alors il (Jésus) lui dit: "A cause de cette parole, va (hypagō), le démon est sorti de ta fille.
      • Marc 8, 33 : Mais lui (Jésus), se retournant et voyant ses disciples, admonesta Pierre et dit: "Passe (hypagō) derrière moi, Satan! car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes!"
      • Marc 10, 21 : Alors Jésus fixa sur lui son regard et l'aima. Et il lui dit: "Une seule chose te manque: va (hypagō), ce que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel; puis, viens, suis-moi."
      • Marc 10, 52 : Jésus lui dit: "Va (hypagō), ta foi t'a sauvé." Et aussitôt il recouvra la vue et il cheminait à sa suite.

      Ainsi, l’interpellation de Jésus vise à donner suite au fait qu’il l’a choisi et aimé. Ce choix coûte quelque chose, car l’homme doit modifier sa vie pour vivre en conséquence.

    • « Vends (pōleō) toutes ces choses que tu possèdes ». De nouveau, voilà un mot que Marc emploie rarement (Mt = 6; Mc = 3; Lc = 6; Jn = 2). La seule autre utilisation se situe dans la scène des vendeurs du temple (11, 15). Et c’est le seul exemple dans tout le Nouveau Testament où le verbe est à l’impératif dans la bouche de Jésus : vends (Lc 18, 22 et Mt 19, 21 ne font que reprendre Marc), à l’exception de Luc de 12, 33 (Vendez vos biens, et donnez-les en aumône. Faites-vous des bourses qui ne s'usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, où ni voleur n'approche ni mite ne détruit) où on trouve un thème cher à Luc. Nous n’avons pas ici une catéchèse typique de Marc.

    • « Donne (didōmi) les aux pauvres (ptōchos)». Le verbe didōmi à l’impératif est très rare chez Marc (Mt = 10; Mc = 3; Lc =11; Jn = 5). Et il y a deux seuls cas où il sort de la bouche de Jésus, ici, et dans la scène de la multiplication des pains (6, 37 : Il leur (disciples) répondit: "Donnez-leur (didōmi) vous-mêmes à manger." ). L’idée de donner aux pauvres est plutôt un thème de Luc (Lc 6, 30 : A quiconque te demande, donne (didōmi), et à qui t'enlève ton bien ne le réclame pas; Lc 6, 38 : Donnez (didōmi), et l'on vous donnera; c'est une bonne mesure, tassée, secouée, débordante, qu'on versera dans votre sein; car de la mesure dont vous mesurez on mesurera pour vous en retour; Lc 11, 41 : Donnez (didōmi) plutôt en aumône ce que vous avez, et alors tout sera pur pour vous; Lc 12, 33 : "Vendez vos biens, et donnez-les (didōmi) en aumône. Faites-vous des bourses qui ne s'usent pas, un trésor inépuisable dans les cieux, où ni voleur n'approche ni mite ne détruit). En effet, même si Marc emploie cinq fois le mot ptōchos (mendient, pauvre) (Mt = 5; Mc = 5; Lc =10; Jn = 4), ce n’est jamais pour inviter ses disciples à s’occuper des pauvres (Mc 12, 42-43 : Jésus valorise simplement le geste d’une pauvre veuve; Mc 14, 5-7 : des gens s’indignent du parfum répandu sur Jésus dont l’argent aurait pu être donné aux pauvres, mais Jésus répond qu’il y aura toujours des pauvres, et que lui ne sera pas toujours là). Quand à notre scène, Jésus n’invite pas explicitement à s’occuper des pauvres, mais demande à l’homme de se libérer de ses possessions afin de le suivre.

    • « Et tu auras un trésor (thēsauron) au ciel, viens ici (deuro) et suis-moi (akoloutheō)». Le mot thēsauron (Mt = 9; Mc = 1; Lc =4; Jn = 0) (trésor, coffret, objet précieux, de valeur, somme d'argent) n’apparaît qu’ici. Il faut dire la même chose de deuro (Mt = 1; Mc = 1; Lc =1; Jn = 1) (ici, jusqu'à maintenant); Matthieu et Luc ne font que reprendre l’expression du récit de Marc. Seul le verbe akoloutheō (Mt = 25; Mc = 18; Lc =17; Jn = 19) (suivre quelqu’un, être disciple) apparaît régulièrement dans son évangile. Ici, le verbe est à l’impératif, et dans tous les évangiles, lorsque ce verbe est à l’impératif et a Jésus comme complément d’objet direct, il désigne toujours un appel à devenir disciples (Mt = 4; Mc = 3; Lc =4; Jn = 4) :

      • Marc 2, 14 : En passant, il vit Lévi, le fils d'Alphée, assis au bureau de la douane, et il lui dit: "Suis-moi (akoloutheō)." Et, se levant, il le suivit.
      • Marc 8, 34 : Appelant à lui la foule en même temps que ses disciples, il leur dit: "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix, et qu'il me suive (akoloutheō)
      • Marc 10, 21 : Alors Jésus fixa sur lui son regard et l'aima. Et il lui dit: "Une seule chose te manque: va, ce que tu as, vends-le et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel; puis, viens, suis-moi (akoloutheō)."
      • Matthieu 8, 22 : Mais Jésus lui dit: "Suis-moi (akoloutheō), et laisse les morts enterrer leurs morts
      • Matthieu 9, 9 : Étant sorti, Jésus vit, en passant, un homme assis au bureau de la douane, appelé Matthieu, et il lui dit: "Suis-moi! (akoloutheō)" Et, se levant, il le suivit.
      • Matthieu 16, 24 : Alors Jésus dit à ses disciples: "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix, et qu'il me suive (akoloutheō).
      • Matthieu 19, 21 : Jésus lui déclara: "Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux; puis viens, suis-moi (akoloutheō)."
      • Luc 5, 27 : Après cela il sortit, remarqua un publicain du nom de Lévi assis au bureau de la douane, et il lui dit: "Suis-moi (akoloutheō)."
      • Luc 9, 23 : Et il disait à tous: "Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix chaque jour, et qu'il me suive (akoloutheō).
      • Luc 9, 59 : Il dit à un autre: "Suis-moi (akoloutheō)." Celui-ci dit: "Permets-moi de m'en aller d'abord enterrer mon père."
      • Luc 18, 22 : Entendant cela, Jésus lui dit: "Une chose encore te fait défaut: Tout ce que tu as, vends-le et distribue-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux; puis viens, suis-moi (akoloutheō)."
      • Jean 1, 43 : Le lendemain, Jésus résolut de partir pour la Galilée; il rencontre Philippe et lui dit: "Suis-moi! (akoloutheō)"
      • Jean 21, 19 : Il signifiait, en parlant ainsi, le genre de mort par lequel Pierre devait glorifier Dieu. Ayant dit cela, il lui dit: "Suis-moi (akoloutheō)."
      • Jean 21, 22 : Jésus lui dit: "Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe? Toi, suis-moi (akoloutheō)."
      • Jean 12, 26 : Si quelqu'un me sert, qu'il me suive (akoloutheō), et où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu'un me sert, mon Père l'honorera.

      J’ai tenu à présenter cette longue liste de quinze références où Jésus donne quasiment l’ordre de le suivre. Ce ton autoritaire est présent dans toute la tradition évangélique, que ce soit la tradition issue de Marc (2, 14 || Mt 9, 9 || Lc 5, 27; 8, 34 || Mt 16, 24 || Lc 9, 23; 10, 21 || Mt 19, 21 || Lc 18, 22), soit celle issue de la source Q (Mt 8, 22 || Lc 9, 60), et soit celle issue de la tradition johannique (1, 43; 21, 19.22). Ce large consensus nous donne fort probablement un écho du Jésus historique et accentue le côté urgent et pressant de la mission qu’il propose. Il se dégage de tout cela une image de force qui nous éloigne de l’image mièvre de la figure de Jésus que propose une certaine iconographie chrétienne.

      On pourrait, en terminant, poser la question : pourquoi l’homme doit-il se dépouiller pour être disciple de Jésus? Notre récit ne donne pas d’explication. Il ne dit pas que les richesses sont mauvaises en soi? Un indice nous est donné par le fait qu’être disciple consiste à marcher à sa suite, à se déplacer sans cesse, et donc à voyager léger (Mc 6, 8-9 : il leur prescrivit de ne rien prendre pour la route qu'un bâton seulement, ni pain, ni besace, ni menue monnaie pour la ceinture… pas deux tuniques). Un autre indice nous est donné par la parabole de la semence en terre (Mc 4, 19 : les soucis du monde, la séduction de la richesse et les autres convoitises les pénètrent et étouffent la Parole, qui demeure sans fruit) : l’attachement à Jésus doit être sans partage et entier.

    22 Mais ce dernier, devenu triste à ces mots, s’éloigna tout malheureux. Car il possédait beaucoup de biens.

    • « Mais ce dernier, devenu triste (stygnazō) à ces mots (epi tō logō)». Le verbe stygnazō (être triste, devenir triste) est extrêmement rare dans toute la Bible (Mt = 1; Mc = 1; Lc =0; Jn = 0). Dans le Nouveau Testament, la seule autre présence est chez Matthieu (13, 3 : et à l'aurore: Mauvais temps aujourd'hui, car le ciel devient rouge en s’assombrissant (stygnazō). Ainsi, le visage du ciel vous savez l'interpréter, et pour les signes des temps vous n'en êtes pas capables! ). Dans la version grecque de l’Ancien Testament, on ne le trouve que chez Ézéchiel à l’occasion de trois complaintes de Yahvé, d’abord sur Tyr, un peuple de marins, puis sur l’Égypte :
      • Ézéchiel 27, 35 : Tous tes rameurs sont tombés ; tous les habitants des îles se sont affligés (stygnazō) sur toi (epi se) ; leurs rois ont été saisis de stupeur, et leur visage s'est couvert de larme
      • Ézéchiel 28, 19 : Et tous ceux qui te connaissent parmi les nations gémiront (stygnazō) sur toi (epi se). Tu es anéanti, et tu ne seras plus dans les siècles
      • Ézéchiel 32, 10 : Et maintes nations lanceront des regards d'épouvante (stygnazō) sur toi (epi se), et leurs rois seront saisis de stupeur, lorsque mon glaive volera devant leur face, et qu'ils pressentiront leur ruine en voyant le jour de ta ruine.

      Si les passages d’Ézéchiel sont indicatifs du sens de ce verbe, on ne peut parler d’une douce tristesse, car le verbe se rapproche plus de l’affliction et du gémissement. Nous sommes plus près du bouleversement et de la stupeur. Quoi qu’il en soit, ce vocabulaire n’est pas marcien et pointe vers une tradition dont il hérite. C’est la même chose pour l’expression (epi tō logō), littéralement : sur la parole (Mt = 0; Mc = 1; Lc =0; Jn = 0; Actes = 1), seul exemple de Marc ici, et qui n’est utilisé ailleurs que par Luc (Lc 1, 29; Actes 20, 38). Quelques versets plus loin, on aura la même expression, mais au pluriel cette fois (epi tois logois) : sur les paroles (Mt = 0; Mc = 1; Lc =1; Jn = 0; Actes = 0) que seul Luc (4, 22) connaît par ailleurs.

    • « s’éloigna tout malheureux (lypeō)». Le verbe lypeō (chagriner, affliger, attrister, être attristé, être triste), utilisé ici au participe présent passif (littéralement : étant affligé), est un autre mot très rare (Mt = 6; Mc = 2; Lc =0; Jn = 1) chez Marc; la seule autre présence se trouve au dernier repas quand les disciples entendent Jésus que l’un d’eux les trahira (Marc 14, 19 : Ils devinrent tout tristes (lypeō) et se mirent à lui dire l'un après l'autre: "Serait-ce moi?" ). On peut facilement imaginer qu’il faisait partie du récit originel que Marc a repris tel quel. Ce qu’il faut en retenir : le fait de ne pas pouvoir suivre Jésus l’afflige au plus haut point et devient pour lui une catastrophe.

    • «Car il possédait beaucoup de biens (ktēma)». Le mot ktēma (possession, avoir) apparaît seulement ici dans les évangiles (Mt = 1; Mc = 1; Lc =0; Jn = 0; Actes = 2), Matthieu se contentant de reprendre le récit de Marc. Seul Luc, dans les Actes des apôtres, l’utilise pour raconter que les premiers chrétiens vendaient leurs possessions (2, 45) et raconter l’histoire d’Ananie et Saphire qui vendirent leur propriété (5, 1), mais en détournèrent une partie du prix. Si on se fie à Luc, on peut imaginer que nous sommes devant un vocabulaire connu des premières communautés chrétiennes.

    • Avec ce verset se termine le récit de l’homme riche qui veut suivre Jésus, puisque par la suite s’amorce un dialogue de Jésus avec ses disciples sur les richesses. Après avoir examiné le vocabulaire de ce récit, on peut conclure avec un haut degré de probabilité que Marc n’a pas inventé de toute pièce ce récit, mais qu’il l’a reçu d’une tradition, et cela pour plusieurs raisons : 1) nous sommes devant des mots qui ne font pas partie de son vocabulaire familier; 2) le récit n’appartient pas, en lui-même, à ses grands thèmes catéchétiques, comme la souffrance ou le secret messianique. Sur le plan historique, il est vraisemblable que Jésus aie essuyé des refus dans ses appels à le suivre. Dans le récit, on perçoit une grande tension entre le début où un homme exprime un désir si grand de la vie éternelle offerte par Dieu (il court vers Jésus, il s’agenouille), et la fin où il est affligé et assomé d’être incapable d’aller jusqu’au bout.

    23 Et se retournant pour jeter un regard sur ces disciples, Jésus leur dit: « Comme il sera difficile pour ceux qui possèdent des biens d’entrer dans le domaine de Dieu. »

    • «Et se retournant pour jeter un regard (periblepō) sur ces disciples ». L’atmosphère change puisque nous tombons dans un dialogue entre Jésus avec ses disciples. Et le premier verbe de ce nouveau récit, periblepō (regarder à la ronde, considérer), formé de deux mots, peri (autour, comme dans périphérique), blepō (regarder) est un mot tout à fait marcien (Mt = 0; Mc = 5; Lc =1; Jn = 1), car il le seul à l’utiliser, Luc (6, 10) se contentant de reprendre l’un de ses récits. L’action de promener un regard autour de soi entend exprimer l’attention portée à chaque personne avant une parole importante (voir 3, 5 où Jésus promène son regard sur les scribes et les Pharisiens, navrés de l'endurcissement de leur cœur, et 3, 34 où Jésus promène son regard tout autour de lui sur son auditoire pour dire qui sont vraiment sa mère et ses frères), ou encore, lorsqu’il s’agit de choses, elle entend exprimer une attention aux détails (voir 9, 8 où Pierre, Jacques et Jean scrute le paysage pour essayer de retrouver Moïse et Élie à la fin de la scène de la transfiguration de Jésus, et 11, 11 où Jésus examine le temple pour revenir le lendemain pour culbuter les tables des changeurs et les sièges des marchands de colombes). Il faut donc s’attendre ici à une parole importante.

    • « Jésus leur dit: Comme il sera difficile (dyskolōs) pour ceux qui possèdent des biens (chrēma) ». Avec le mot dyskolōs (difficile, malaisé), on revient à un mot rare (Mt = 1; Mc = 1; Lc =1; Jn = 0) qui ne se trouve que chez Marc dans toute la Bible, Matthieu et Luc se contentant de reprendre le récit de Marc. On peut imaginer qu’il faisait partie du récit originel. Il en est de même de chrēma (biens, avoir, richesse, argent) qui, à part ce passage repris par Luc, n’apparaît que dans les Actes des apôtres (Mt = 0; Mc = 1; Lc =1; Jn = 0; Actes = 4). Cette phrase devait constituer la conclusion du récit originel.

    • « d’entrer (eiserchomai) dans le domaine/royaume de Dieu (basileia tou theou)». Bien sûr, le verbe eiserchomai (entrer, pénétrer) est un mot très fréquent (Mt = 33; Mc = 30; Lc =50; Jn = 15). Chez Marc, Jésus entre à la synagogue, à la maison, au temple, dans une ville. Mais la question qu’il faut poser est celle-ci : l’expression « entrer dans le royaume de Dieu » est-elle présente ailleurs dans l’évangile de Marc? La réponse est : oui. Il y a d’abord l’ensemble des paroles de Jésus autour du scandale : il vaut mieux entrer manchot ou estropié ou borgne dans le royaume de Dieu ou dans la vie, qu’avec tous ses membres intacts (voir 9, 43.45.47). Puis, il y a ce passage où Jésus avertit son auditoire que quiconque n'accueille pas le Royaume de Dieu en petit enfant, n'y entrera pas (10, 15). Ce dernier verset joue un peu le rôle d’introduction à notre récit. Aussi, il faut admettre que nous avons ici une expression marcienne.

    • Dans ce verset, nous avons donc un mélange de mots familiers à Marc et de mots rares qui semblent provenir du récit originel. Il faut donc admettre que Marc a légèrement modifié la conclusion du récit originel pour y mettre une touche personnelle qui permet une intégration à l'ensemble de son évangile.

    24 Alors, en entendant ces paroles, les disciples étaient abasourdis. Mais Jésus prit la parole de nouveau pour leur dire : « Mes enfants, comme c’est difficile d’entrer dans le domaine de Dieu.

    • « Alors, en entendant ces paroles (epi tois logois), les disciples étaient abasourdis (thambeō) . Le verbe thambeō (frapper d'effroi, être saisi de crainte, être étonné), même s’il est peu fréquent, apparaît tout à fait marcien (Mt = 0; Mc = 3; Lc =0; Jn = 0). On le rencontre d’abord dans la scène où Jésus guérit un homme avec un esprit impur le jour du sabbat à la synagogue de Capharnaüm et où les gens étaient tous stupéfiés (thambeō), de sorte qu'ils se demandaient entre eux: "Qu'est cela? Un enseignement nouveau, donné d'autorité! Même aux esprits impurs, il commande et ils lui obéissent!" (1, 27). Marc l’utilise également au moment où les disciples montent à Jérusalem derrière Jésus, et qu’ils sont stupéfiés (thambeō) et effrayés, alors que Jésus est sur le point d’annoncer ce qui l’attend (10, 32). Le verbe traduit donc le fait que les disciples sont décontenancés, déstabilisés, et même effrayés devant la vision de la vie que Jésus leur présente.

    • « Mais Jésus prit la parole de nouveau pour leur dire : Mes enfants (teknon), comme c’est difficile (dyskolōs) d’entrer (eiserchomai) dans le royaume/domaine de Dieu (basileia tou theou)». Ce verset reprend essentiellement ce que Jésus a déjà dit et que notre analyse a révélé comme contenant un mélange de mots marciens et de mots provenant sans doute de la source qu’il utilise. Le seul élément nouveau est le mot teknon (enfant, fils ou fille), ici au vocatif pluriel, donc littéralement « enfants! », que nous avons rendu par « mes enfants » pour tenir compte de l’interpellation. Le mot teknon est très fréquent (Mt = 14; Mc = 9; Lc =14; Jn = 0). Les enfants sont présents dans les évangiles, en particulier chez Marc. Mais ce que nous voulons savoir, est-ce que Marc nous présente ailleurs une interpellation de quelqu’un, en particulier un adulte, avec le mot « enfant »? Oui, c’est ce que nous avons dans cette scène à Capharnaüm où on amène à Jésus un paralytique en passant par le toit, et à qui Jésus dit : « Mon enfant (teknon), tes péchés sont remis » (2, 5). Bref, il faut conclure que le mot fait partie du vocabulaire habituel de Marc. Il véhicule probablement un sentiment de tendresse et d’affection, comme un maître vis-à-vis-de ses disciples.

    25 Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le domaine de Dieu. »

    • « Il est plus facile (eukopos)». L’adjectif eukopos (facile à faire), est toujours utilisé comme comparatif (plus facile que) dans les évangiles (Mt = 2; Mc = 2; Lc =3; Jn = 0). C’est Marc qui semble l’introduire dans les évangiles, ici dans le notre récit et plus tôt dans la scène de guérison d’un paralytique (Quel est le plus facile, de dire au paralytique: Tes péchés sont remis, ou de dire: Lève-toi, prends ton grabat et marche? , 2, 9) que reprennent Matthieu et Luc. Seul Luc a recours à cet adjectif comparatif dans un autre contexte : Il est plus facile que le ciel et la terre passent que ne tombe un seul menu trait de la Loi, 16, 17).

    • « à un chameau (kamēlos) de passer (dierchomai) par le trou (trymalia) d’une aiguille (rhaphis)». On rencontre peu fréquemment kamēlos dans les évangiles (Mt = 3; Mc = 2; Lc =1; Jn = 0). Marc l’a introduit avec la mention de l’habillement de Jean Baptiste, fait de peau de chameau (1, 6), avant d’y faire référence comme moyen de transport dans l'image de notre scène. Matthieu reprendra ces deux références (3, 4; 19, 24) et y ajoutera une troisième dans l’invective de Jésus adressée aux scribes et aux Pharisiens (Guides aveugles, qui arrêtez au filtre le moustique et engloutissez le chameau, 23, 24). Quant à Luc, il reprend seulement la scène de Marc sur l’homme riche (18, 25). Puis, les mots trymalia (trou, chas, crevasse de rocher) (Mt = 0; Mc = 1; Lc =0; Jn = 0) et rhaphis (aiguille, pic, éperon) (Mt = 1; Mc = 1; Lc =0; Jn = 0) sont uniques au récit de Marc, seul Matthieu reprenant le rhaphis de Marc dans la scène parallèle. On a longuement débattu le sens à donner à cette image difficile. Certains ont proposé l’idée que l’aiguille était une petite porte arrière donnant accès à la ville de Jérusalem, et donc obligeait le chameau à être déchargé de sa charge avant de franchir la porte, mais une telle porte n’a jamais pu être confirmée. D’autres se sont tournés vers l’aiguille d’un éperon rocheux, et donc exprimaient la difficulté pour un chameau de s’insérer dans ce trou creusé dans le roc. Tous ces efforts visent à corriger l’absurdité de l’image. Mais sachant que le chameau était considéré comme le plus gros animal, et le trou d’une aiguille comme la plus petite chose, ne vaut-il pas mieux accepter l’image telle quelle et d’y voir une façon tout à fait orientale de caricaturer la réalité et d’affirmer avec un brin d’exagération la quasi impossibilité d’une chose?

    • Enfin, dierchomai (aller à travers, traverser, passer au milieu, parcourir), même s’il est très fréquent chez Luc (Mt = 2; Mc = 2; Lc = 10; Jn = 2 Actes = 20), est très peu utilisé chez les autres évangélistes. Les deux utilisations de Matthieu, par exemple, proviennent de Marc, dans le parallèle à notre récit, et de la source Q lorsqu’il parle de l’esprit qui parcourt les lieux arides en quête de repos (12, 43). Qu’est-ce à dire? Nous n’avons pas ici le vocabulaire familier de Marc, et donc on peut assumer que l’ensemble de cette image vient d’une source ancienne.

    • « qu’à un riche (plousios) d’entrer (eiserchomai) dans le domaine de Dieu ». Seul Luc utilise fréquemment le mot plousios (Mt = 2; Mc = 2; Lc =11; Jn = 0). Comme nous l’avons fait remarquer, Marc ne fait pas de la question de la richesse un thème de son évangile : le seul autre emploi apparaît lorsque Jésus est au temple et observent les riches mettre de l’argent dans le trésor du temple. Par contre, nous avons fait remarquer que l’expression « entrer dans le domaine/royaume de Dieu » peut provenir de la plume de Marc.

    26 Ceux-ci étaient extrêmement éberlués se disant les uns aux autres : « Mais qui peut être sauvé? »

    • « Ceux-ci étaient extrêmement (perissōs) éberlués (ekplēssō)». Les mots perissōs (avec excès, abondamment, violemment) (Mt = 1; Mc = 2; Lc = 0; Jn = 0) et ekplēssō (être frappé, être étonné) (Mt = 4; Mc = 5; Lc = 3; Jn = 0), même s’ils sont peu fréquents, semblent bien appartenir au vocabulaire de Marc. À part notre récit, perissōs apparaît plus loin au procès de Jésus devant Pilate quand la foule crie avec plus de violence (perissōs) de le crucifier, une scène reprise par Matthieu 27, 23. On peut faire la même observation pour kplēssō qu’emploie Marc dans différentes scènes:
      • Il enseigne avec autorité, i.e. un enseignement dont il est l’auteur et qui surprend, et ne se contente pas de répéter ou de commenter comme font les scribes (1, 22 || Mt 7, 28 || Lc 4, 32)
      • Il fait preuve d’une très grande sagesse et opère des guérisons merveilleuses alors qu’il est un homme comme tout le monde (6, 2 || Mt 13, 54 || Lc 4, 22)
      • Il fait entendre les sourds et parler les muets, ce qui est tout à fait unique (7, 37 || Lc 9, 43)
      • Son enseignement est également unique et radical, comme ce qu’il dit sur les gens riches » (10, 26 || Mt 19, 25)
      • Son enseignement captive les foules par son enseignement (11, 18 || Mt 22, 33)

      On aura remarqué que toutes les références à ekplēssō dans les évangiles en dehors de Marc peuvent se rattacher à l’un ou l’autre passage de Marc, à l’exception d’un passage du récit de l’enfance chez Luc quand les parents de Jésus sont bouleversés en retrouvant leur enfant de douze ans au temple. Nous sommes bien dans le monde de Marc.

    • « se disant les uns aux autres : Mais qui peut être sauvé (sōzō)?». Le verbe sōzō est très répandu dans les évangiles (Mt = 15; Mc = 15; Lc = 17; Jn = 6). Il reprend le mot hébreu yasha‛ qui signifie : sauver, délivrer, secourir. Quand on regarde les quinze utilisations du verbe chez Marc, on peut les regrouper en deux grandes catégories :

      1. Il y a d’abord le sens d’une intervention physique, d’une libération de la maladie ou d’un handicap physique (5, 23.28.34; 6, 56), ou encore d’une situation entraînant la mort (13, 20; 15, 30.31)

      2. Puis, il y a le sens de l’accès à la vie par delà la mort (8, 35; 10, 26; 13, 13). Il s’agit d’une libération de l’emprise de la mort et de l’accès à une vie donnée par Dieu. Marc ne précise pas ce qu’est cette vie. Notons que Marc 16, 16 doit être aussi rangé dans cette catégorie, avec l’idée d’échapper à la condamnation, mais il ne vient pas de la plume de l’auteur de l’ensemble de l’évangile selon Marc.

      À peu près toutes les scènes de Marc ont été reprises soit par Matthieu (Mt 9, 21; 14, 36; 24, 22; 27, 40.41) soit par Luc (Lc 6, 9; 18, 42), soit par les deux à la fois (Mt 9, 22 || Lc 8, 48; Mt 16, 25 || Lc 9, 24; Mt 19, 25 || Lc 18, 26; Mt 10, 22 || Mt 24, 13). Le mot sōzō précède la rédaction des évangiles.

      Chez Jean, nous passons à un autre registre, car la vie par delà la mort est déjà commencée. Car la foi est l’acceptation de la parole de Jésus (5, 34), et par là l’acceptation de l’initiative de Dieu, et permet d’échapper à la condamnation (3, 17; 12, 47) dans cet immense procès entre Dieu et le monde. La foi donne accès dès maintenant à la vie sans fin (10, 9).

      La question des disciples exprime une grande surprise dans le contexte du Judaïsme où la richesse est vue comme un signe de la bénédiction de Dieu. C’est un renversement de la vision des choses. Il y a de quoi déstabiliser les disciples.

      Marc nous donne peu d’indice sur le problème des richesses, sinon qu’ils peuvent devenir une prison empêchant de suivre Jésus sur un chemin où il faut marcher léger.

    27 Après avoir fixé son regard sur eux, Jésus dit : « Pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu. Car pour Dieu tout est possible. »

    • « Après avoir fixé son regard (emblepō) sur eux ». Nous avons déjà analysé plus haut cette expression pour conclure qu’elle n’est pas typique de Marc. Jésus a fixé auparavant son regard sur l’homme pour l’inviter à le suivre, mais il fixe maintenant son regard sur ses disciples. Nous sommes devant une parole importante.

    • « Jésus dit : Pour les hommes, c’est impossible (adynatos), mais pas pour Dieu. Car pour Dieu tout est possible (dynatos)». C’est le seul cas du mot adynatos (impotent, faible, impossible) dans les évangiles (Mt = 1; Mc = 1; Lc = 1; Jn = 0), Matthieu et Luc se contentant de reprendre le mot dans leur scène parallèle. Quant à dynatos (puissant, capable, possible), il est à peine plus fréquent (Mt = 3; Mc = 4; Lc = 4; Jn = 0). Chez Marc, à part notre scène, il se retrouve dans le discours apocalyptique (13, 22), que Marc a probablement reçu de la tradition, et à Gethsémani (14, 35.36) où, selon Raymond E. Brown, Marc a mis sur les lèvres de Jésus une formule connue de prière chrétienne hellénistique. Bref, toute cette phrase ne semble pas une création de Marc. Toutes les références de Matthieu (19, 26; 24, 24; 26, 39) à ce mot sont un emprunt à Marc. Quant à Luc, à part son parallèle à notre scène (18, 27), il apparaît dans des passages qui lui sont propres (1, 49; 14, 31; 24, 19).

    • On chercherait en vain chez Marc un développement sur les conditions pour entrer dans le royaume de Dieu. Les passages qui y font un peu référence concernent la nécessité d’accueillir le royaume de Dieu en petit enfant (10, 15), i.e. ce royaume est un don de Dieu qu’on accueille qu’en s’abandonnant à ce don.

    28 Pierre se mit à lui dire: « Voici, nous, nous avons tout laissé pour te suivre »

    • « Pierre se mit (archō) à lui dire ». Avec archō (commander, commencer, se mettre à), nous tombons ici dans le vocabulaire fréquemment utilisé par Marc (Mt = 13; Mc = 27; Lc = 31; Jn = 2). Le verbe est utilisé à l’imparfait, signifiant un dialogue qui se poursuit dans le temps.

    • « Voici (idou)». Marc n’utilise pas l’expression autant que les autres (Mt = 62; Mc = 7; Lc = 57; Jn = 4), mais il semble bien faire partie de son vocabulaire.

    • « nous avons tout laissé (aphiēmi) pour te suivre (akoloutheō)». Les deux termes, aphiēmi (faire sortir, renvoyer, congédier, laisser de côté, négliger, omettre, remettre, laisser, quitter, abandonner) (Mt = 48; Mc = 34; Lc = 36; Jn = 15) et akoloutheō (suivre, être disciple) (Mt = 25; Mc = 18; Lc = 17; Jn = 19) relèvent du vocabulaire familier de Marc.

    • Il est facile de remarquer que la question de Pierre n’appartient plus au récit originel. Car, à ce que l’on sache, les disciples n’appartiennent pas au groupe des riches et n’ont rien vendu pour se joindre à Jésus. En notant ici son vocabulaire habituel, nous pouvons affirmer que nous sommes devant un travail rédactionnel où Marc rattache au récit de l’homme riche un thème semblable, celui du disciple qui doit quitter son monde pour suivre Jésus. Et comme il le fait un certain nombre de fois, Marc fait jouer à Pierre le rôle de représentant de l’ensemble des disciples (c’est Pierre qui exprime la foi des disciples en Jésus, et en même temps s’oppose au nom de tous à son destin de souffrance, 8, 29-32; c’est lui qui au nom de Jacques et Jean propose de construire trois tentes pour rester sur les lieux de la transfiguration, 9, 5; c’est lui qui s’engage à ne jamais abandonner Jésus au nom des autres disciples, 14, 29; en même temps, Jésus s’adresse à Pierre comme représentant des disciples quand il lui reproche de refuser son destin tragique, 8, 33; à Gethsémani, c’est en s’adressant à lui que Jésus reproche aux disciples de dormir, 14, 37).

    29 Jésus déclarait: « Vraiment, je vous l’assure, personne n’aura laissé maison ou frères ou sœurs ou mère ou père ou enfants ou champs à cause de moi et à cause de l’Évangile,

    • « Jésus déclarait: « Vraiment, je vous l’assure (amēn legō hymin)». Le mot amēn est la translittération du mot hébreu : ʾāmēn, qui signifie : c’est solide, c’est vrai. On le retrouve fréquemment dans la bouche de Jésus dans l’ensemble des évangiles (Mt = 31; Mc = 13; Lc = 5; Jn = 50). Le mot donne une certaine solennité à ce qui est affirmé. L’expression amēn legō hymin (littéralement, amen je vous le dis, que nous avons traduit par : vraiment, je vous l’assure) apparaît huit fois sous la plume de Marc.

      • Après avoir nourrit une foule de quatre mille personnes, alors que les Pharisiens demandent encore un signe, Jésus dit (sans doute à ses disciples) qu’il ne donnera pas de signe à cette génération (8, 12)
      • Il affirme que certains dans cette foule qui l’écoute ne mourront pas avant d’avoir vu le royaume de Dieu venu avec puissance (9, 1)
      • Il dit à ses disciples que quiconque leur donnera un verre parce qu’ils appartiennent aux Christ ne perdra pas sa récompense (9, 41)
      • Il insiste pour dire à ses disciples qu’ils doivent accueillir le royaume de Dieu comme des petits enfants (10, 15)
      • Il dit à ses disciples qu’ils n’auront pas quitté parents, familles, ou biens sans recevoir au centuple (10, 29)
      • Il affirme à ses disciples que la pauvre qui a donné au temple le peu qu’elle avait à donner plus que tous les autres (12, 43)
      • Il révèle à ses disciples lors du dernier repas que l’un d’eux le trahira (14, 18)
      • Enfin, il fait part à ses disciples qu’il ne boira plus de vin avant d’entrer dans le royaume de Dieu (14, 25)

      Jésus semble s’adresser avant tout à ses disciples, ou à ceux qui l’accueillent dans la foi, pour leur faire découvrir une dimension de la vie qui n’est pas évidente : il ne peut y avoir de signe pour qui ne croit pas, le royaume est tout près et certains y auront bientôt accès, toute action pour suivre Jésus aura sa récompense, le royaume s’accueille à la manière d’un petit enfant, le don ne s’évalue pas seulement au montant d’argent, quelqu’un proche de Jésus le trahira.

    • « personne n’aura laissé maison (oikia) ou frères (adelphos) ou sœurs (adelphē) ou mère (mētēr) ou père (patēr) ou enfants (teknon) ou champs (agros) à cause (heneken) de moi et à cause de l’Évangile (euangelion)». Nous nageons dans le vocabulaire marcien :
      • oikia (Mt = 25; Mc = 18; Lc = 24; Jn = 5)
      • adelphos (Mt = 39; Mc = 20; Lc = 24; Jn = 14)
      • adelphē (Mt = 3; Mc = 5; Lc = 6; Jn = 6)
      • mētēr (Mt = 26; Mc = 17; Lc = 17; Jn = 11)
      • patēr (Mt = 62; Mc = 18; Lc = 50; Jn = 129)
      • teknon (Mt = 14; Mc = 9; Lc = 14; Jn = 0)
      • agros (Mt = 17; Mc = 9; Lc = 9; Jn = 0)
      • heneken (Mt = 6; Mc = 5; Lc = 3; Jn = 0)
      • euangelion (Mt = 4; Mc = 8; Lc = 0; Jn = 0)

      Bien sûr, les termes maison, frère, sœur, mère, père, enfant, champ font partie du vocabulaire habituel de tous. Mais on remarquera que l’expression heneken (à cause de), à l’exception de deux versets des Béatitudes de Matthieu (5, 10-11), est unique à Marc, puisque dans leurs passages parallèles Matthieu et Luc ne font que reprendre Marc.

      • Marc 8, 35 : Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile la sauvera || Mt 16, 25 || Lc 9, 24
      • Marc 10, 29 : Jésus déclara: "En vérité, je vous le dis, nul n'aura laissé maison, frères, sœurs, mère, père, enfants ou champs à cause de moi et à cause de l'Évangile || Mt 19, 29 || Lc 18, 29
      • Marc 13, 9 : "Soyez sur vos gardes. On vous livrera aux sanhédrins, vous serez battus de verges dans les synagogues et vous comparaîtrez devant des gouverneurs et des rois, à cause de moi, pour rendre témoignage en face d'eux || Mt 10, 18 || Lc 21, 12

      Enfin, le mot eu (bonne) angelion (nouvelle) ou évangile est l’œuvre de Marc. Son ouvrage commence par la phrase : « Commencement de l'Évangile de Jésus Christ, Fils de Dieu » 1, 1). L’évangile devient une réalité en soi, au même titre que la personne de Jésus, si bien qu’il peut parler de manière équivalente de donner sa vie pour Jésus ou pour l’Évangile. Ailleurs, dans les récits évangéliques, seul Matthieu utilise le mot euangelion, mais non pas comme une réalité en soi, mais simplement comme un qualificatif du royaume (bonne nouvelle du royaume, 4, 23; 9, 35; 24, 14); son seul emploi du mot comme réalité en soi est une reprise de Marc (Mt 26, 13).

      Quoi qu’il en soit du vocabulaire, Marc entend nommer tout ce qui appartient à la réalité d’une personne, son champ et sa maison, ainsi que sa famille. Abandonner cela signifie : tout abandonner.

    30 qu’il ne reçoive cent fois plus dès maintenant comme maisons, frères et sœurs, mères et enfants, et champs, avec des persécutions, et pour la période à venir, une vie sans fin ».

    • « qu’il ne reçoive (lambanō) cent fois plus (hekatontaplasiōn) dès maintenant (nyn en tō kairō) comme maisons, frères et sœurs, mères et enfants, et champs ». Le mot lambanō (prendre, recevoir, accueillir) est très répandu dans les quatre évangiles (Mt = 53; Mc = 20; Lc = 21; Jn = 46). Par contre, hekatontaplasiōn (multiplié par cent, centuple) n’apparaît qu’ici, repris par Matthieu (19, 29) dans le passage parallèle, et chez Luc (8, 8) où il reprend un passage parallèle de Marc sur la semence en terre, mais préfère hekatontaplasiōn au hekaton de Marc (Mt = 1; Mc = 1; Lc = 1; Jn = 0). Enfin, l’expression nyn en tō kairō (littéralement : maintenant en ce temps) est unique, même si les mots individuels nyn (maintenant, à présent, désormais) est plus fréquent (Mt = 4; Mc = 3; Lc = 13; Jn = 28) ainsi que kairos (temps, instant, moment, époque) (Mt = 4; Mc = 5; Lc = 13; Jn = 3). Chez Marc kairos fait référence à deux types de temps : 1) celui qu’a voulu Dieu avec la création et qui est sur le point de se terminer avec l’approche du règne de Dieu, et laisser la place à une nouvelle époque (Le temps est accompli et le Royaume de Dieu est tout proche, 1, 15; veillez, car vous ne savez pas quand ce sera le moment/temps (la venue du fils de l’homme), 13, 33); 2) celui des saisons de la nature (car ce n'était pas la saison des figues, 11, 13; il envoya un serviteur aux vignerons, le moment venu, 12, 2). Le mot nyn (maintenant) a également deux significations : 1) l’époque actuelle qui a commencé avec la création (Car en ces jours-là il y aura une tribulation telle qu'il n'y en a pas eu de pareille depuis le commencement de la création qu'a créée Dieu jusqu'à maintenant, 13, 19); 2) « tout de suite » (Que le Christ, le Roi d'Israël, descende maintenant de la croix, 15, 32).

      Que conclure? La promesse d’une récompense débordante avec des expressions comme « centuple » et « temps présent » ne m’apparaît pas relever du vocabulaire familier de Marc et pourrait venir d’une source ancienne. Bien sûr, il est impossible de reconstituer les paroles historiques de Jésus, mais cette promesse semble cohérente avec ce qu’on peut deviner de celui qui a annoncé la venue prochaine du règne de Dieu, pour qui le temps présent était unique et qui a invité des gens à le suivre, avec la promesse qu’ils accéderont à un monde nouveau.

    • « avec des persécutions (diōgmos)». Voilà une insertion de Marc. Comment peut-on dire cela? Le mot diōgmos (poursuite, persécution) est pourtant très rare (Mt = 1; Mc = 2; Lc = 0; Jn = 0), et n’apparaît que 7 fois ailleurs dans le Nouveau Testament (Actes 8, 1; 13, 50; 2 Thess 1, 4; Rm 8, 35; 2 Co 12, 10; 2 Tm3, 11), avant tout en référence aux persécutions qu’a subi Paul de Tarse. Mais nous pensons que le mot a été ajouté ici par Marc à la tradition reçue pour les raisons suivantes.

      1. Le mot persécution interrompt la suite des récompenses pour celui qui a tout laissé; il est étrange d’ajouter une mauvaise nouvelle dans un chapelet de bonnes nouvelles qui visent à motiver le disciple
      2. Le cadre des persécutions pour les disciples n’appartient pas à l’époque de Jésus, mais fait apparition avec l’existence des premières communautés chrétiennes, et de l’activité missionnaire de Paul.
      3. Dans les évangiles le mot diōgmos est propre à Marc, puisque la seule référence de Matthieu (13, 21) est une reprise de ce passage de Marc (4, 17) qui explique la parabole du semeur. Or, si Jésus semble bien l’auteur des paraboles, il en va tout autrement de la seconde partie où on essaie d’actualiser la parabole « à la maison » (à l’église), où chaque élément de la parabole fait référence à un aspect de l’actualité, bref où on allégorise la parabole. C’est à ce moment chez Marc que font apparition les persécutions quand il essaie d’expliquer la semence tombés sur un sol rocheux : des disciples qui ont reçu avec joie la parole de Jésus délaissent leur conviction en raison des persécutions.
      4. Ensuite, le thème de la difficulté d’être disciple est un fil conducteur de tout l’évangile de Marc, avec le rappel constant des souffrances et de la croix, l’angoisse de Jésus à Gethsémani et l’abandon des disciples.

    • « et pour la période à venir (en tō aiōni tō erchomenō)». L’expression en tō aiōni tō erchomenō est unique à Marc et ne se retrouve qu’ici, et que reprend Luc (18, 30) dans son passage parallèle. Pourtant, le verbe erchomai (venir, arriver, aller, paraître) est très commun dans évangiles (Mt = 113; Mc = 85; Lc = 99; Jn = 156), mais c’est aiōn (siècle, époque, temps, ère) qui est peu fréquent (Mt = 7; Mc = 4; Lc = 7; Jn = 10). D’une certaine façon, aiōn est synonyme de kairos. Mais l’accent est différent. Kairos renvoie plus au temps que balise l’horloge et au moment présent. Aiōn renvoie à un cycle plus large : il y a les siècles passés, il y a le siècle actuel, et il y a le siècle du monde à venir. Quoi qu’il en soit, kairos et aiōn forment une structure symétrique, introduite par la préposition en (dans, en) dans les deux cas : -nyn en tō kairō toutō (maintemant dans ce temps-ci)
      -      en tō aiōni tō erchomenō (dans la période à venir)

      Une telle structure avec en est unique dans les évangiles et laisse croire qu’elle provient d’une tradition plus ancienne que l’évangile de Marc lui-même et ne relève pas du vocabulaire de ce dernier.

    • « une vie sans fin (zōēn aiōnion)». L’expression zōēn aiōnion est répandue dans tout le Nouveau Testament (Mt = 3; Mc = 2; Lc 3; Jn = 17; Actes = 2; Épitres pauliniennes = 9; 1 Jn = 6; Jude = 1). Chez Paul, elle est apparue dans sa lettre aux Galates : qui sème dans sa chair, récoltera de la chair la corruption; qui sème dans l'esprit, récoltera de l'esprit la vie éternelle (6, 8). L’expression n’est pas l’œuvre des évangélistes. Elle n’apparaît chez Marc qu’ici, dans ce récit de l’homme qui cherchait la route de la vie éternelle, et ne fait vraiment pas partie de son vocabulaire. C’est Jean qui en a fait un des grands thèmes de son évangile, un thème reprise par les épitres johanniques. On peut affirmer que l’expression remonte à une tradition ancienne, et peut-être même à Jésus lui-même. Pourtant, Jésus n’a pas créé cette expression qui semble née avec la conviction à partir du 2e siècle av. J.-C. de l’existence de la vie après la mort, et donc d’une résurrection générale. Nous avons deux textes :
      • Daniel 12, 2 : "Un grand nombre de ceux qui dorment au pays de la poussière s'éveilleront, les uns pour la vie éternelle, les autres pour l'opprobre, pour l'horreur éternelle"
      • 2 Maccabées 7, 9 : Au moment de rendre le dernier soupir: "Scélérat que tu es, dit-il (un des sept frères Maccabées), tu nous exclus de cette vie présente, mais le Roi du monde nous ressuscitera pour une vie éternelle, nous qui mourons pour ses lois."

      Il est probable que nous sommes ici devant une des convictions de Jésus qu’il partageait avec une partie du Judaïsme de son époque qui affirmait l’existence par delà la mort d’une résurrection des morts opérée par Dieu. Mais cette résurrection suivait le jugement de Dieu sur l’existence humaine, et était offerte à ceux qui avaient suivi un chemin de justice. Voilà le cadre dans lequel il faut situer la question de l’homme qui amorce ce récit.

    Pour conclure cette analyse verset par verset où nous avons essayé de repérer ce que Marc a reçu d’une tradition antérieure et ce qu’il a ajouté à cette tradition, essayons de dégager le contenu de cette tradition qui pourrait ressembler à ceci :

    Quelqu’un, après être accouru vers lui et s’être mis à genoux, lui demandait : « Bon maître, que dois-je faire pour recevoir en héritage la vie sans fin ». 18 Mais Jésus lui répondit : « Pourquoi dis-tu que je suis bon? Personne n’est bon, si ce n’est seulement Dieu. 19 Tu connais les commandements : ne tue pas, ne commets pas d’adultère, ne vole pas, ne fais de faux témoignage, ne commets pas d’escroquerie, traite avec honneur ton père et ta mère. » 20 Mais, lui, faisait remarquer à Jésus : « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. » 21 Alors Jésus, après avoir fixé son regard sur lui, se mit à l’aimer et lui dit : « Une chose te manque, va, vends toutes ces choses que tu possèdes, donne les aux pauvres, et tu auras un trésor au ciel, viens ici et suis-moi. » 22 Mais ce dernier, devenu triste à ces mots, s’éloigna tout malheureux. Car il possédait beaucoup de biens. 23 Jésus dit à ses disciples : « Comme il sera difficile pour ceux qui possèdent des biens d’entrer dans le domaine de Dieu. Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le domaine de Dieu. » Les disciples se dirent les uns aux autres : « Mais qui peut-être sauvé? » 27 Après avoir fixé son regard sur eux, Jésus dit : « Pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu. Car pour Dieu tout est possible. »

    Pour la suite de son récit, Marc a probablement intégré un autre récit ancien provenant du contexte de la promesse de Jésus à ceux qui l’ont suivi :

    Jésus dit à ceux qui l’avaient suivi : 29 « Vraiment, je vous l’assure, personne ne m’aura suivi sans 30 qu’il ne reçoive cent fois plus dès maintenant dans ce temps et, pour la période à venir, une vie sans fin ».

  3. Analyse de la structure du récit

    Pour tenir compte des résultats de notre analyse précédente, nous avons mis en bleu ce qui nous semble provenir d’une tradition prémarcienne, et en rouge ce qui relève de la plume de Marc.

    Introduction v. 17a

    • Personnage : Jésus et un homme quelconque
    • Lieu : quelque part sur la route
    • Attitude : désir intense de l’homme et quand respect pour Jésus

    1. Dialogue entre l’homme et Jésus v. 17b - 22

      1. Question de l’homme : obtenir la vie éternelle v. 17b
        • Bon maître, que dois-je faire?

      2. Réponse de Jésus v. 18-19
        1. Il ne pas appeler un humain « bon », car Dieu seul est bon
        2. Tu connais les commandements (6) des relations avec les autres

      3. Réaction de l’homme : j’observe les commandements depuis toujours v. 20

      4. Réaction de Jésus : il l’aime et lui demande de le suivre v. 21
        • Jésus fixe son regard sur l’homme et se met à l’aimer
        • Une chose te manque, vends ce que tu as, donne le aux pauvres, suis-moi

      5. Réponse de l’homme et conclusion : il s’éloigne tout triste, étant riche v. 22

    2. Dialogue entre Jésus et ses disciples v. 23 – 30

      1. Commentaire de la scène par Jésus v. 23
        • Jésus se tourne pour regarder ses disciples
        • comme c’est difficile pour ceux qui ont des biens
        • d’entrer dans le domaine de Dieu

      2. Réaction des disciples : ils sont abasourdis v. 24a

      3. Insistance de Jésus sur son commentaire v. 24b – 25
        • Mes enfants
        • Comme c’est difficile
        • D’entrer dans le domaine de Dieu
        • Comparaison du chameau et du trou d’aiguille
        • Pour entrer dans le domaine de Dieu

      4. Réaction des disciples : qui peut être sauvé? v. 26

      5. Réponse de Jésus v. 27
        • Jésus fixe son regard sur eux
        • Impossible pour les hommes, possible pour Dieu

      6. Question de Pierre : nous avons tout laissé pour te suivre v. 28

      7. Réponse de Jésus v 29-30
        • Vraiment, je vous l’assure
        • Personne n’aura quitté ses biens et sa famille à cause de l’évangile
        • qu’il ne reçoive cent fois plus dès maintenant
        • comme biens et famille
        • avec des persécutions
        • et pour la période à venir, une vie sans fin

  4. Analyse du contexte

    Nous avons un repère géographique pour délimiter le contexte qui précède notre récit : « Partant de là (Capharnaüm), Jésus va dans le territoire de la Judée, au-delà du Jourdain (Pérée). De nouveau, les foules se rassemblent autour de lui et les enseignait une fois de plus selon son habitude » (10, 1).

    Un autre repère géographique nous signale la fin de notre section : « Ils étaient en chemin et montaient à Jérusalem » (10, 32). D’ailleurs 10, 31 a des allures d’une conclusion : « Beaucoup de premiers seront derniers et les derniers seront premiers ».

    Dans ce cadre, on peut repérer cette structure.

    Introduction : Jésus est dans le territoire de Judée et enseigne.

    1. Controverse sur le divorce v. 2 - 12
      1. Discussion avec les Pharisiens v. 2 - 9
        • Question : est-il permis à homme de répudier sa femme?
        • Question de Jésus : que dit Moïse?
        • Réponse des Pharisiens : selon Moïse on peut répudier avec un certificat
        • Réponse de Jésus :
          • La règle de Moïse est pour baliser la dureté de votre cœur
          • Dieu a voulu que l’homme et la femme ne forment qu’une seule chair qu’il ne faut pas séparer
      2. Discussion avec les disciples (à la maison) : actualisation v. 10 - 12
        • Les disciples interrogent Jésus
        • Jésus : répudier son conjoint est un geste d’adultère

    2. Controverse sur les enfants v. 13 - 16
      1. Objet de la controverse : des gens amènent à Jésus des enfants, mais les disciples s’y opposent
      2. Prise de position de Jésus
        • Laissez-les venir
        • Ils sont un modèle sur la façon d’accueillir le royaume de Dieu
        • Conclusion : Jésus embrasse les enfants en leur imposant les mains

    3. Controverse sur les richesses v. 17 - 30
      1. Dialogue de l’homme riche avec Jésus v. 17 – 22
        • Question de l’homme sur l’accès à la vie éternelle
        • Réponse de Jésus liée à l’observation des commandements, puis à l’appel à le suivre
        • Dénouement : l’homme riche décline l’appel de Jésus
      2. Dialogue des disciples avec Jésus v. 23 - 30
        • Difficulté pour les riches d’accéder au royaume de Dieu
        • Les disciples posent la question : qui peut être sauvé?
        • Réponse de Jésus : impossible pour les hommes, possible avec l’aide de Dieu
        • Question de Pierre sur le sort des disciples qui l’ont suivi
        • Réponse de Jésus : le centuple maintenant, la vie éternelle plus tard

    Conclusion : Beaucoup de premiers seront derniers et les derniers seront premiers

    • Quand on examine cet ensemble, il est difficile d’y voir un fil conducteur : les trois sous-chapitres que nous avons repérés apparaissent comme des éléments disparates que Marc a tenté tant bien que mal de relier ensemble. La conclusion du v. 31 semble suggérer un thème : celui du renversement de notre vision des choses. En effet, selon le Judaïsme, l’homme peut disposer comme il veut de sa femme; un enfant n’a aucune valeur sociale; la richesse est un signe de la faveur de Dieu. Or, Jésus dit : que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni; les enfants sont le modèle qu’il faut suivre pour accueillir le royaume de Dieu; les richesses sont un obstacle pour entrer dans le royaume de Dieu. C’est un renversement complet.

    • Comme on le voit souvent chez les évangélistes, ce sont quelques mots clés qui relient ensemble ce chapelet de récits. Il y a d’abord la référence à l’Ancien Testament. Dans sa réponse aux Pharisiens sur le divorce (10, 2), Jésus renvoie son auditoire à la Genèse où Yahvé explique comment l’homme qui quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme et ne faire qu’une chair. C’est encore la référence à l’Ancien Testament qui revient dans la réponse de Jésus à l’homme riche où il cite l’Exode ou le Deutéronome sur les commandements de Dieu. Il y a ensuite la référence au royaume de Dieu quand Jésus affirme qu’il faut l’accueillir comme un enfant (10, 15), et qu’ensuite il déclare difficilement accessible à quelqu’un de riche (10, 23). Enfin, tout le contexte est saupoudré de mots clés comme homme, femme, mari, épouse et enfants. Voilà le ciment de récits qui, autrement, apparaitraient disparates.

  5. Analyse des parallèles (à partir de la traduction de P. Benoit et M.-E. Boismard, Synopse des Quatre évangiles en français. Paris : Cerf, 1977)

    Passages en italique = uniques à un évangéliste; passages soulignés = communs aux trois évangélistes; passages en rouge = communs à Marc et Matthieu; passages en bleu = communs à Marc et Matthieu; passages en doré = communs à Matthieu et Luc.

    Marc 10Matthieu 19Luc 18
    17 Et comme il partait en route, un (homme) étant accouru et s’étant agenouillé (devant) lui, l’interrogeait :16 Et voici (qu’) un (homme) s’ étant approché, lui dit :18 Et un notable l’interrogea disant :
    « Bon maître, que ferai-je pour que j’hérite de la vie éternelle? »« Maître, que ferai-je de bon pour que je possède la vie éternelle? »« Bon maître, ayant fait quoi hériterai-je de la vie éternelle? »
    18 Or Jésus lui dit : « Pourquoi m’appelles-tu bon? Nul n’ est bon sinon Dieu seul.17 Or il lui dit : « Pourquoi m’interroges-tu sur le bon? Seul est le Bon.19 Or Jésus lui dit : « Pourquoi m’appelles-tu bon? Nul (n’est) bon sinon Dieu seul.
    19 Tu connais les commandementsSi tu veux entrer dans la vie, garde les commandements. » 18 Il lui dit : « Lesquels? »Tu connais les commandements:
    Ne tue pas, ne commets pas d’adultère, ne vole pas, ne porte pas de faux témoignage, ne fais de tort; honore ton père et ta mère. »Jésus lui déclara : « Le : Tu ne tueras pas, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignages, 19 honore ton père ta mère; et tu aimeras to prochain comme toi-même. »Ne commets pas d’adultère, ne tue pas, ne vole pas, ne porte pas de faux témoignage; honore ton père et ta mère. »
    20 Il lui déclara : « Maître tout cela, je l’ai gardé dès ma jeunesse. »20 Le jeune homme lui dit : « Tout cela je l’ai gardé; que me manque-t-il encore? »21 Il dit : « Tout cela, je l’ai gardé dès la jeunesse. »
    21 Jésus ayant fixé sur lui son regard, l’aima et lui dit : « Une chose te manque : va, ce que tu as, vends (-le) et donne (-le) aux pauvres, et tu auras un trésor dans (le) ciel; et viens, suis-moi. »21 Jésus lui déclara : « Si tu veux être parfait, va, vends ce qui t’appartient et donne (-le) aux pauvres, et tu auras un trésor dans (les) cieux; et viens, suis-moi. »22 Ayant entendu, Jésus lui dit : « Une chose encore te fait défaut : tout ce que tu as, vends (-le) et distribue (le) à des pauvres, et tu auras un trésor dans (les) cieux; et viens, suis-moi. »
    22 Mais lui, assombri à cette parole, s’en alla contristé, car il avait de grands biens.22 Mais le jeune homme, ayant entendu cette parole, s’en alla contristé, car il avait de grands biensMais lui, ayant entendu cela, devint tout triste, car il était fort riche.
    23 Et, ayant regardé autour (de lui), Jésus dit à ses disciples :23 Or Jésus dit à ses disciples :24 Or, l’ayant vu, Jésus dit :
    « Combien difficilement ceux qui ont des richesses entreront dans le royaume de Dieu! »« En vérité je vous dis qu’un riche difficilement entrera dans le royaume des Cieux! »« Combien difficilement ceux qui ont des richesses pénétreront dans le royaume de Dieu!
    24 Les disciples étaient stupéfaits de ses paroles, Jésus prenant la parole de nouveau, leur dit :24 De nouveau je vous dis :
    « (Mes) enfants, combien il est difficile d’entrer dans le royaume de Dieu!
    25 Il est plus facile (à) un chameau (de) passer par le chas de l’aiguille qu’ (à) un riche (d’) entrer dans le royaume de Dieu. »Il est plus facile (à) un chameau (d’) entrer par un trou d’aiguille qu’ (à) un riche dans le royaume de Dieu. »25 Car il est plus facile (à) un chameau (d’) entrer par un trou d’aiguille qu’ (à) un riche (d’) entrer dans le royaume de Dieu. »
    26 Ils étaient interdits à l’excès, se disant les uns aux autres :25 Or, ayant entendu, les disciples étaient tout interdits, disant :26 Or ceux qui avaient entendu dirent :
    « Et qui peut être sauvé? »« Qui donc peut être sauvé? »« Et qui peut être sauvé? »
    27 Ayant fixé sur eux son regard Jésus dit :26 Or, ayant fixé son regard, Jésus leur dit :27 Or il dit :
    « Pour les hommes, impossible, mais non pour Dieu : car toutes (choses sont) possibles pour Dieu. »« Pour les hommes cela est impossible, mais pour Dieu toutes (choses sont) possibles. »« Les (choses) impossibles pour les hommes sont possibles pour Dieu. »
    28 Pierre commença à lui dire: « Voici (que) nous avons tout quitté et nous t’avons suivi. »27 Alors, prenant la parole, Pierre lui dit : « Voici (que) nous avons tout quitté et nous t’avons suivi. Qu’aurons-nous donc? »28 Or Pierre dit : « Voici (que) nous, ayant quitté nos biens, nous t’avons suivi. »
    29 Jésus déclara: « En vérité, je vous (le) dis,28 Or Jésus leur dit : « En vérité, je vous dis que vous qui m’avez suivi, dans la régénération, quand le Fils de l’homme siégera sur (le) trône de sa gloire, vous siégerez (vous) aussi sur douze trônes, jugeant les douze tribus d’Israël .Il leur dit : « En vérité, je vous dis qu’
    il n’est personne qui aura quitté maison ou frères ou sœurs ou mère ou enfants ou champs, à cause de moi et à cause de l’évangile, 30 Et quiconque aura quitté maisons ou frères ou sœurs ou père ou mère ou enfants ou champs, à cause de mon nom ,il n’est personne qui aura quitté maison ou femme ou frères ou parents ou enfants à cause du royaume de Dieu,
    30 qui ne reçoive cent fois autant maintenant , en ce temps-ci, maisons et frères et sœurs et mères et enfants et champs, avec des persécutions, et dans le siècle à venir la vie éternellerecevra cent fois autant et héritera de la vie éternelleQui ne reçoive de nombreuses fois autant en ce temps-ci et dans le siècle à venir la vie éternelle. »

    Nous pouvons faire un certain nombre d’observations basées sur un certain consensus en exégèse où Marc est le premier évangile, et Matthieu comme Luc l'avaient sous leurs yeux en écrivant leur évangile.

    1. Luc a senti le besoin de préciser qui était cet homme autrement identifié comme « quelqu’un » chez Marc : il s’agirait d’un notable (18, 18 : archōn, qui signifie : chef, prince, autorité); on peut imaginer qu’étant riche, Luc a conclu qu’il devait faire partie de l’élite et devait avoir une forme de prestige et d’autorité. Quant à Matthieu, nous apprenons plus loin qu’il est un « jeune homme » (19, 20 : neaniskos, adolescent); il est possible que nous ayons un cas de glissement de l’expression « jeunesse » (neotētos) dans la phrase de Marc « tout cela je l’ai gardé dès ma jeunesse » (10, 20) à l’identité même de l’homme. C’est ainsi qu’un homme quelconque chez Marc est devenu un jeune homme chez Matthieu et un notable chez Luc.

    2. Si Matthieu et Luc ont emprunté leur récit à Marc, on peut se demander pourquoi ils n’ont pas cru bon de reprendre la description de l’empressement de l’homme qui accourt vers Jésus et s’agenouille devant lui. Il faut reconnaître qu’il y a quelque chose de choquant dans le contraste entre l’ardeur initiale de l’homme et son échec lamentable à suivre Jésus. Luc qui arrondit très souvent les angles et évite les choses choquantes, semble insinuer qu’il s’agit simplement d’un notable qui vient s’informer, et comme il a beaucoup à perdre dans la proposition de Jésus, s’éloigne tout doucement. Matthieu a remplacé toute la description de l’empressement par l’un de ses mots favoris : proserchomai, s’approcher (Mt = 51; Mc = 5; Lc = 9; Jn = 1), qui signifie simplement entrer en dialogue. Et le fait même d’en faire par la suite un jeune homme ou un adolescent tend à fournir une explication de l’échec : il est encore trop jeune, il n’a pas la maturité. Seul Marc tient à garder le contraste entre l’ardeur à vouloir être disciple et l’échec chez la plupart à aller jusqu’au bout. Cela fait partie de l’un de ses thèmes majeurs dans son message à sa communauté persécutée : vous ne vous rendez pas compte de la difficulté à être un disciple de Jésus. C’est cette même difficulté à être disciple qui sera exprimée à Gethsémani à travers les disciples qui s’enfuient devant le danger et de ce jeune homme dont on s’empare du drap comme vêtement et qui s’enfuie tout nu.

    3. L’expression « Bon maître » n’a pas été retenue par Matthieu pour une raison qu’on devine facilement, car elle aboutit à une remarque de Jésus qui trouve inappropriée le titre de « bon » à son égard, ce qui est un peu choquant pour un Matthieu qui insiste au contraire sur la souveraineté de Jésus. Il transforme la discussion en la faisant porter sur la question de ce qui est bon (que ferai-je de bon?). Cela ne pose aucun problème à Marc dont le portrait de Jésus ressemble souvent aux thaumaturges qui circulent en Palestine.

    4. Une autre transformation opérée par Matthieu concerne la vie éternelle qui n’est plus quelque chose de futur, promise par delà la mort et le jugement final. En effet, Marc utilise le verbe « hériter » qui renvoie à quelque chose qui se produira plus tard. Luc l’a bien compris qui, dans son souci de précision, a pris soin de mettre le verbe au futur : hériterai-je de la vie éternelle (18, 18). Au contraire, pour Matthieu la vie éternelle est quelque chose de présent, qu’on peut « posséder » (echō, avoir). C’est ce qu’il précisera par la suite quand Jésus dira : Si tu veux entrer dans la vie (19, 17); la vie est quelque chose dans laquelle on entre, donc qu’on habite, dans la mesure où on garde les commandements.

    5. « Tu connais les commandements » (Marc 10, 19). La phrase de Marc présuppose que les commandements du Judaïsme se résument aux six exigences qui suivent. Aussi, Matthieu, qui s’adresse à un auditoire juif qui sait qu’il existe une multitude de commandements (le Talmud parle de 613 commandements), ne peut laisser passer une telle affirmation simpliste. Il met dans la bouche de l’homme riche la question : lesquels, et donc force Jésus à nommer les plus importants parmi la multitude de commandements.

    6. La façon dont Matthieu et Luc traitent la liste des six commandements de Marc est intéressante. Commençons par Matthieu. Le fait d’introduire cette liste avec to (le), un article défini au neutre, au sens de : « le groupe de », semble faire référence à un ensemble connu de commandements qu’on citait habituellement tout ensemble. De fait, on remarquera qu’ils font tous référence aux relations avec les autres et devaient couvrir tout ce qui se rapporte à ce sujet. On aura aussi remarqué que Matthieu élimine le « ne fais de tort (apostereō, dépouiller, frauder, escroquer) » de Marc. On peut imaginer qu’après les appels à ne pas tuer, à ne pas commettre d’adultère, à ne pas voler, à ne pas porter de faux témoignage, l’appel à ne pas faire de tort était redondant et n’ajoutait rien. Mais pour conserver le nombre six et garder l’orientation vers les autres, il est allé chercher un commandement qui se situe au livre du Lévitique 19, 18 : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », qui est l’un des commandements qui résume toute la Loi selon Jésus. Enfin, Matthieu est retourné au temps de verbe originel qu’on trouve dans l’Ancien Testament pour ces commandements, i.e. le futur, plutôt que de garder l’impératif de Marc. Quant à Luc, il a vu tout comme Matthieu la redondance de « ne fais de tort » et l’a éliminé tout simplement sans le remplacer.

    7. « Jésus ayant fixé sur lui son regard, l’aima ». Cette phrase de Marc 10, 21 rend clairement mal à l’aise Matthieu et Luc, puisque tous les deux ne la retiennent pas. Même si tous les deux gardent l’essentiel de la déclaration de Jésus qui suit, ils modifient le vocabulaire pour inclure des thèmes qui leur sont chers. Matthieu évoque l’idéal de perfection qu’il a introduit lors de son sermon sur la montagne : « Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait » (5, 48). Pour lui, il semble y avoir des degrés dans la vie chrétienne. Aussi, il reconnaît la valeur de l’accomplissement du jeune homme qui a gardé les commandements. Mais il introduit habilement l’idée qu’on peut aller encore plus loin, en plaçant dans la bouche du jeune homme la question : « Que me manque-t-il encore? ». Luc, pour sa part, se saisit de l’occasion pour intégrer son leitmotiv du souci des plus pauvres dont il est le champion parmi tous les évangélistes. C’est ainsi que son Jésus pointe vers « tout ce que tu as », une exigence extrêmement radicale, et demande de le « distribuer (diadidōmi) » aux pauvres. Nous nageons dans le vocabulaire qui a une note lucanienne (pour diadidōmi, partager, distribuer : Mt = 0; Mc = 0; Lc = 2; Jn = 1; Actes = 1), car il sert à décrire le partage qui avait lieu dans les premières communautés chrétiennes.

    8. Par deux fois, Jésus insiste chez Marc (10, 23-24) sur la difficulté pour un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. On sait que cette insistance est cohérente avec le thème de Marc sur la difficulté d’être disciple. Mais Matthieu et Luc ont jugé cela redondant et ont éliminé la deuxième mention. Par contre, ils ont probablement trouvé que Marc a raté une chance d’avoir un beau parallélisme entre le passage par le trou d’une aiguille et l’entrée dans le royaume en utilisant des verbes différents; ils ont resserré l’image en parlant « d’entrer » dans le trou d’une aiguille et « d’entrer » dans le royaume. Et selon son habitude, Luc élimine tout ce qui ternit l’image des disciples, et donc enlève les mentions de Marc que les disciples étaient stupéfaits (24) ou interdits (26).

    9. Sur l’intervention de Pierre il y a peu de choses à dire sinon que Matthieu améliore le récit de Marc : il trouve certainement malhabile que Pierre mette de l’avant le fait que les disciples ont tout quitté, sans réellement poser de question à Jésus; alors il ajoute une question explicite : « Qu’aurons-nous donc? ». Luc, de son côté, tient à préciser que ce sont leurs possessions que les disciples ont quitté, et non pas leurs liens familiaux; comme on sait, Pierre était marié et, dans son travail missionnaire au début de la communauté chrétienne, sa femme l’accompagnait.

    10. La réponse de Jésus à Pierre (29-30) a été retravaillée chez Matthieu et Luc. Tout d’abord, Matthieu sent le besoin d’ajouter un texte sur l’intronisation des disciples pour juger les douze tribus d’Israël, qu’il tient de la source Q et que nous trouvons chez Luc lors du dernier repas de Jésus : « Vous êtes, vous, ceux qui êtes demeurés constamment avec moi dans mes épreuves; et moi je dispose pour vous du Royaume, comme mon Père en a disposé pour moi: vous mangerez et boirez à ma table en mon Royaume, et vous siégerez sur des trônes pour juger les douze tribus d'Israël » (22, 28-30). Cette insertion est à propos quand elle concerne le sort de ceux qui l’auront suivi jusqu’à la fin. Bien sûr, cela ne se produira que dans l’au-delà, et donc doit accepter l’expression « hériter la vie éternelle » avec un temps futur, ce qu’il s’était refusé plus tôt avec le jeune homme. Autrement, il apporte plus de précision au texte de Marc en ajoutant le père dans la liste ce qu’il faut quitter et en mettant maisons au pluriel, tout comme il allège tout le texte en évitant la redondance de Marc concernant ce qu’on quitte et qui sera restitué. Bien sûr, il utilise la formule plus biblique « à cause de mon nom », d’autant plus que son Jésus est un véritable Seigneur, plutôt que la formule familière « à cause de moi » de Marc. Pour sa part, Luc suit également la voie de la simplification de Matthieu, et comme lui élimine l’allusion aux persécutions qui ne cadre pas avec la situation de sa communauté chrétienne, et la mention de l’évangile qui est un anachronisme (le mot « évangile » n’apparaîtra qu’au temps de l’Église primitive) qu’il remplace par « royaume de Dieu » plus en place dans la prédication de Jésus. Sans surprise, on aura remarqué que Luc a ajouté « femme » dans la liste des personnes, lui qui fait jouer un rôle important aux femmes (voir les scènes autour de Marie, mère de Jésus, Marthe et Marie, les femmes qui soutiennent Jésus de leurs biens jusqu’à Jérusalem, etc.)

    Que retenir cette étude des parallèles? Quand on compare Marc à Matthieu et Luc, on note son style acéré, contrasté et brusque. Il n’a pas peur de nommer les choses comme elles sont : un chat est un chat. Oui, l’homme qui voulait suivre Jésus était plein d’enthousiasme et avait la meilleure volonté du monde. Non, il n’a pas été capable de répondre à l’appel de Jésus et est parti piteusement. Ce récit il le tient sans doute de la tradition, et cela ne le gêne pas de le reproduire presque tel quel, même si certains passages peuvent gêner, comme le fait que Jésus refuse l’étiquette de « bon » ou le fait qu’il se mit à aimer l’homme. Marc utilise ce récit pour exprimer à sa communauté le défi et la difficulté de suivre Jésus. Voilà pourquoi cette scène s’amorce alors que Jésus se met en route et qu’un homme le rattrape sur cette route. Voilà pourquoi également il n’a pas peur d’être redondant quand il met en scène les disciples à qui Jésus répète deux fois la difficulté d’entrer dans le royaume de Dieu, et dont Marc fait remarquer deux fois leur stupeur. En comparaison de Matthieu et Luc, son style est plus lourd, mais il exprime la complexité de la vie et ses côtés noirs.

  6. Intention de l’auteur en écrivant ce passage

    Pour comprendre l’intention d’un auteur, il faut se replacer dans son cadre de vie. Pour un évangéliste, il s’agit avant tout de son auditoire premier, i.e. la communauté chrétienne où il était d’abord intégré. Car un évangile est une catéchèse qui s’adresse d’abord aux catéchumènes, puis à l’ensemble de la communauté afin de la soutenir dans sa foi. Chez les biblistes, il y a un consensus pour situer ce cadre de vie pour Marc à Rome, avant les années 70. Or, la communauté romaine a connu de violentes persécutions, en particulier sous le règne de Néron qui a fait d’elle le bouc émissaire de l’incendie de la ville commencée le 18 juillet 64 et qui dura six jours. Les chrétiens ont eu très peur, certains n’ont pas tenu le coup. Et surtout se posait la question : Si Jésus est ressuscité et qu’il règne avec Dieu, pourquoi ne fait-il rien pour ses fidèles? En gros, la réponse de Marc est de dire : mais Jésus ne nous a-t-il pas prévenus que le chemin de la résurrection passe par la souffrance et la mort, comme ce fut son cas? Alors ne vous faites pas d’illusion sur la condition du disciple : c’est difficile.

    Le récit de l’homme riche s’intègre dans cette grande catéchèse. Il est difficile de connaître toutes les sources de Marc. Clairement, ce récit, il ne l’a pas créé de toute pièce, comme nous l’avons conclu à travers l’analyse du vocabulaire où apparaissent beaucoup de mots uniques, qui ne font pas partie de son vocabulaire habituel. Mais il lui a donné un cadre, celui de la condition du disciple, en l’introduisant alors qu’il est en marche, et surtout en le prolongeant par une discussion avec ses disciples, selon son style habituel (par exemple, l’enseignement en parabole est suivi d’une discussion privée avec les disciples qui permet d’en approfondir la signification).

    Ce récit issu de la tradition orale ou écrite est vraisemblablement l’écho d’événements remontant à Jésus lui-même. On n’y trouve pas de connotations christologiques, au contraire c’est un Jésus bien humain qui est au centre d’une scène où il essuie un refus. Les évangiles ont donné peu de place à ce type de refus, mais on imagine facilement que Jésus a dû en essuyer. Les conseils qu’il donne à l’homme sont tout à fait juifs, celui de garder les commandements concernant les relations avec le prochain, et n’ont rien à voir avec la foi chrétienne. Et même, l’attitude de Jésus est l’opposé du portrait qu’on en dessinera plus tard : il refuse l’étiquette de « bon » qu’il réserve à Dieu; car, en fait, le bon est comme la justice, une réalité qu’on poursuit sans cesse sans jamais l’atteindre, car pour être totalement bon il faudrait tout connaître, et donc être l’égal de Dieu. Nous voilà condamnés à être en recherche et à cheminer sans cesse. L’autre trait unique du récit est la mention de l’amour de Jésus pour cet homme. Le quatrième évangile évoquera également l’amour de Jésus pour certaines personnes, Lazare, Marthe et Marie, et celui qu’il appelle : le disciple bien-aimé. Jésus est un homme qui a aimé. Le récit se termine sur une note triste : l’homme est incapable d’abandonner ses possessions pour suivre Jésus comme prédicateur itinérant. Tout cela arrache un cri du cœur à Jésus : qu’il est difficile à celui qui a des richesses d’être totalement disponible à la venue du règne de Dieu et d’entrer dans ce monde offert. Comme tout bon oriental, il a recours aux images contrastées pour exprimer cette difficulté, celui du trou d’aiguille et du chameau.

    Ce récit offrait à Marc un cas très clair de la difficulté d’être disciple. Aussi, le prolonge-t-il avec un dialogue avec les disciples. Tout d’abord, l’effet de la conclusion du récit jette ceux-ci dans la stupeur. C’est alors que Jésus « met de l’eau dans son vin » en évoquant implicitement certains passages de l’Écriture sur la puissance de Dieu (voir Zacharie 8, 6; Genèse 18, 14; Job 42, 2). C’est une première parole pour raffermir le courage de tous ceux qui veulent devenir disciple. Puis, il ajoute cette demande de Pierre concernant tous ceux qui ont accepté de se mettre au service de l’Évangile. La réponse de Jésus souligne la surabondance des récompenses tant dans le temps présent que dans l’autre vie. Même si la main de Marc est beaucoup présente dans ce dialogue avec les disciples, il n’a pas tout inventé : il a plutôt réuni des paroles éparses de Jésus sur sa foi en la vie éternelle. Par contre, c’est lui qui s’enfonce dans les détails sur la maison, les frères, la mère, les enfants et les champs, une allusion à la situation de la communauté chrétienne où on partage ses biens et où tous sont frères et sœurs les uns des autres. Et c’est lui qui, lucidement, mentionne que les persécutions ne disparaîtront pas.

    Ce que veut Marc, c’est que sa communauté s’identifie à Pierre et à ses disciples. C’est normal d’être stupéfié devant la condition du disciple. Il vaut mieux savoir dès maintenant ce qui nous attend. Mais nous pouvons compter sur la puissance de Dieu, et sa promesse qu’il nous sera donné au-delà de nos espérances.

  7. Situations ou événements actuels dans lesquels on pourrait lire ce texte

    1. Suggestions provenant des différents symboles du récit

      • La vie sans fin représente en quelque sorte le saint Graal que beaucoup recherchent. Que met-on derrière la figure de la vie sans fin? Comme l’expérience le démontre, la vie se situe à plusieurs niveaux, de la vie biologique à cette vie qui se prolonge dans l’au-delà. Certains sont plus vivants que d’autres. Pour un chrétien, la vie s’identifie avec Jésus de Nazareth. Qu’est-ce que la vie en plénitude pour nous? Et comment l’atteindre?

      • Je me souviens de la remarque naïve de mon père : « Si les gens connaissaient mieux les commandements de Dieu, nous n’aurions pas tous ces problèmes ». Quel est le rôle de ces commandements? Sont-ils suffisants? Qu’est-ce qui manque?

      • Comme la plupart des êtres humains, Jésus a aimé. L’amour est un moteur majeur de notre histoire individuelle et collective. Quel rôle joue-t-il dans notre cheminement personnel et dans notre foi religieuse? Comment nous transforme-t-il?

      • La richesse désigne beaucoup de réalités différentes : des biens matériels, des capacités intellectuelles, une riche éducation, un talent fou dans des domaines particuliers, une grande profondeur spirituelle, une maturité psychologique étonnante. Cette richesse est-elle un obstacle ou un tremplin? Crée-t-elle une barrière ou nous ouvre-t-telle aux autres?

      • Qu’on le veuille ou non, la vie nous oblige à laisser aller des choses. C’est notre jeunesse qui s’envole, des êtres chers qui partent, des capacités physiques qui diminuent, des incidents ou des accidents qui laissent des cicatrices. Comment vit-on cela? Comment devrions-nous le vivre? Qu’est-ce qui pourrait nous inspirer pour bien vivre ces moments.

    2. Suggestions provenant de ce que nous vivons actuellement

      • La crise des migrants ou réfugiés qui cognent aux portes des frontières européennes nous interpelle tous. Certains y voient un appel à la compassion. D’autres y voient une menace à leur monde. Quelle lumière peut projeter l’évangile d’aujourd’hui.

      • Un immense glissement de terrain au Guatemala aurait tué environ trois cents personnes. C’est une catastrophe nationale. Il y aura beaucoup de plaies à panser. Quelles seront les séquelles sur des gens, comme cet enfant de quatre ans qui a perdu sa mère et sa sœur? L’évangile peut-il nous aider à vivre de tels événements?

      • Je viens de dire au revoir à une petite fille de cinq ans un peu dépressive : elle retourne avec sa maman dans la nouvelle ville où elle a élu domicile en raison du travail, à deux cent kilomètres. Pendant son court séjour ici, elle a pu voir son papa dont la mère est divorcée. La vie n’est pas facile. Peut-on trouver une source d’espérance dans l’évangile de ce jour.

      • Je revenais récemment de la visite de ma mère dans son logement d’un centre d’hébergement de longue durée. Elle aura bientôt 92 ans. Un début d’Alzheimer se fait sentir, comme le démontre le fait qu’elle s’attend à recevoir bientôt la visite de ses propres parents qu’elle croit encore vivants. Aimer cette vie avec ses côtés rudes est un défi. Une petite lumière peut-elle venir de l’évangile?

      • Alors que le Vatican se prépare à une autre session sur la famille, le pape François a mis en garde les fidèles contre une observation mécanique de la loi qui serait insuffisante pour définir le véritable chrétien. Pourtant, beaucoup de cardinaux se définissent comme des chiens de garde des règles de l’Église et de sa doctrine. Que pourrait leur enseigner l’évangile de ce jour?

-André Gilbert, octobre 2015

 

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