Analyse biblique de Luc 7, 11-17


 

Dans toute analyse de texte biblique en vue d’un commentaire qui l’actualise, je procède toujours en sept étapes.

  1. Traduction du texte grec
  2. Analyse verset par verset en exprimant toutes mes questions ou observations
  3. Analyse de la structure du texte
  4. Analyse du contexte
  5. Analyse des parallèles
  6. Intention de l’auteur en écrivant ce passage
  7. Situations ou événements actuels dans lesquels on pourrait lire ce texte

  1. Traduction du texte grec (28e édition de Kurt Aland)

    Texte grecTexte grec translittéréTraduction littéraleTraduction en français courant
    11 Καὶ ἐγένετο ἐν τῷ ἑξῆς ἐπορεύθη εἰς πόλιν καλουμένην Ναῒν καὶ συνεπορεύοντο αὐτῷ οἱ μαθηταὶ αὐτοῦ καὶ ὄχλος πολύς.11 Kai egeneto en tō hexēs eporeuthē eis polin kaloumenēn Nain kai syneporeuonto autō hoi mathētai autou kai ochlos polys.11 Et il arriva dans l’après avoir ensuite fait route vers une ville appelée Naïn et marchaient avec lui les disciples de lui et une foule nombreuse.11 Voici ce qui arriva quand Jésus eut fait route ensuite vers une ville du nom de Naïn, et que ses disciples ainsi qu’une foule nombreuse marchaient avec lui.
    12 ὡς δὲ ἤγγισεν τῇ πύλῃ τῆς πόλεως, καὶ ἰδοὺ ἐξεκομίζετο τεθνηκὼς μονογενὴς υἱὸς τῇ μητρὶ αὐτοῦ καὶ αὐτὴ ἦν χήρα, καὶ ὄχλος τῆς πόλεως ἱκανὸς ἦν σὺν αὐτῇ.12 hōs de ēngisen tē pylē tēs poleōs, kai idou exekomizeto tethnēkōs monogenēs huios tē mētri autou kai autē ēn chēra, kai ochlos tēs poleōs hikanos ēn syn autē.12 Mais comme il s’approcha de la porte de la ville, et voici qu’était porté en terre ayant été mort unique engendré fils de la mère de lui et celle-ci était veuve, et une foule de la ville assez nombreuse était avec elle.12 Alors qu’il s’approcha de la porte de la ville, voici qu'on portait en terre le corps mort du fils unique d’une mère qui était veuve, accompagnée d’une foule d’assez nombreuse de la ville.
    13 καὶ ἰδὼν αὐτὴν ὁ κύριος ἐσπλαγχνίσθη ἐπʼ αὐτῇ καὶ εἶπεν αὐτῇ• μὴ κλαῖε.13 kai idōn autēn ho kyrios esplanchnisthē ep’ autē kai eipen autē• mē klaie.13 et voyant elle, le Seigneur fut ému de compassion à son égard et dit à elle : « Ne pleure pas ».13 Quand il la vit, le Seigneur fut ému aux entrailles et lui dit : « Arrête de pleurer ».
    14 καὶ προσελθὼν ἥψατο τῆς σοροῦ, οἱ δὲ βαστάζοντες ἔστησαν, καὶ εἶπεν• νεανίσκε, σοὶ λέγω, ἐγέρθητι.14 kai proselthōn hēpsato tēs sorou, hoi de bastazontes estēsan, kai eipen• neaniske, soi legō, egerthēti.14 Et s’étant approché, il toucha à la civière, ceux mais qui étaient portant s’arrêtèrent, et il dit : « Jeune homme, à toi je dis, lève-toi! »14 Et après s’être approché, il toucha à la civière. Les porteurs s’arrêtèrent alors. Il dit : « Jeune homme, je te le dis, lève-toi! »
    15 καὶ ἀνεκάθισεν ὁ νεκρὸς καὶ ἤρξατο λαλεῖν, καὶ ἔδωκεν αὐτὸν τῇ μητρὶ αὐτοῦ.15 kai anekathisen ho nekros kai ērxato lalein, kai edōken auton tē mētri autou.15 Et il se dressa pour s’asseoir le mort et commença à parler, et il donna lui à la mère de lui.15 Et le mort se mit sur son séant et commença à parler. Jésus le remit alors à sa mère.
    16 ἔλαβεν δὲ φόβος πάντας καὶ ἐδόξαζον τὸν θεὸν λέγοντες ὅτι προφήτης μέγας ἠγέρθη ἐν ἡμῖν καὶ ὅτι ἐπεσκέψατο ὁ θεὸς τὸν λαὸν αὐτοῦ.16 elaben de phobos pantas kai edoxazon ton theon legontes hoti prophētēs megas ēgerthē en hēmin kai hoti epeskepsato ho theos ton laon autou.16 mais saisit une peur tous et ils rendaient gloire à Dieu disant qu’un prophète grand s’était levé parmi nous et que a visité le Dieu le peuple de lui.16 Et tout le monde fut bouleversé et on proclamait la qualité d’être extraordinaire de Dieu avec ces mots : un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a rendu visite à son peuple.
    17 καὶ ἐξῆλθεν ὁ λόγος οὗτος ἐν ὅλῃ τῇ Ἰουδαίᾳ περὶ αὐτοῦ καὶ πάσῃ τῇ περιχώρῳ.17 kai exēlthen ho logos houtos en holē tē Ioudaia peri autou kai pasē tē perichōrō.17 et sortit la parole celle-là dans l'entière Judée au sujet de lui et dans toute la région. 17 Cette nouvelle à son sujet se répandit dans toute la Judée et dans tous les environs.

  2. Analyse verset par verset

    11 Voici ce qui arriva quand Jésus eut fait route vers une ville du nom de Naïn, et que ses disciples ainsi qu’une foule nombreuse marchaient avec lui.

    • Voici ce qui arriva / littéralement : Et il arriva (egeneto) que. Nous avons ici le verbe grec ginomai qui signifie : être, devenir, naître, venir à l'existence; venir à l’existence renvoie à un événement, à quelque chose qui arrive. C’est un verbe très fréquent dans les évangiles et les Actes des Apôtres, mais Luc en est particulièrement friand : Mt = 76; Mc = 54; Lc = 132; Jn = 50; Ac = 110. Ici, le verbe est à l’aoriste, un temps grec qui renvoie au passé. C’est un peu l’équivalent de nos introductions à un récit : « Il était une fois… ». Il ne faut pas s’en surprendre, car les évangiles sont des récits. Encore ici, notons l’engouement de Luc pour ginomai à l'aoriste, i.e. egeneto : Mt 13; Mc = 18; Lc = 45; Jn = 14; Ac = 41.

    • Ensuite (hexēs) . L’adverbe hexēs signifie : à la suite, après, le jour suivant, ensuite. Il sert à décrire une séquence d’événements se suivant les uns à la suite des autres. Dans tout le Nouveau Testament, Luc est le seul à l’utiliser : Mt = 0; Mc = 0; Lc = 2; Jn = 0; Ac = 3. Dans la Septante, cette traduction grecque de l’Ancien Testament, ce mot apparaît rarement. Comme on le trouve trois fois dans les Actes des Apôtres, en particulier dans ce passage en « je » où Luc semble citer ses notes de voyage (Ac 27, 18), on peut y voir un trait de la plume de Luc. Il en est de même de son frère jumeau kathexēs (avec ordre, successivement, ensuite) : Mt = 0; Mc = 0; Lc = 2; Jn = 0; Ac = 3, qui lui est totalement absent de la Septante. On a traduit par « ensuite ». Mais à la suite de quoi? Dans la scène précédente, nous étions à Capharnaüm où Jésus a guéri l’esclave d’un centurion.

    • quand Jésus eut fait route / littéralement : dans l’après avoir fait route (en tō eporeuthē) . La préposition en (dans, sur, à) suivie de l’article au datif (le), puis d’un verbe est une construction connue dans le monde grec. Elle sert à introduire le contexte d’un événement en spécifiant quelle action est en cours. La plupart du temps le verbe introduit par en tō se conjugue à l’infinitif; un cas typique est Luc 2, 6 : Egeneto de en tō einai autous ekei, i.e. il arriva dans (en) le() être (infinitif) eux là (Joseph et Marie), qu’on traduit en bon français par : Or il advint (egeneto), comme (en tō) ils étaient là (à Bethléem). Quand on regarde l’ensemble des évangiles et les Actes des Apôtres, on constate que la construction en tō + verbe est avant tout l’apanage de Luc : Mt = 2; Mc = 2; Lc = 28; Jn = 0; Ac = 3. Faisons une brève revue de son utilisation par le 3e évangile.

      Sur les 28 cas de la construction en tō + verbe chez Luc, 19 fois la construction est introduite par egeneto, suivie par en tō avec un verbe à l’infinitif. Bien sûr, en bon français, on ne peut pas traduire telle quelle cette construction; en tō est souvent traduit par « comme », et l’infinitif par un verbe à l’imparfait, ou encore « quand » et un verbe au passé. Regardons de près.

      • 1, 8 : Or il advint (egeneto), comme (en tō) il remplissait devant Dieu les fonctions sacerdotales
      • 2, 6 : Or il advint (egeneto), comme (en tō) ils étaient là (à Bethléem)
      • 3, 21 : Or il advint (egeneto), quand (en tō) tout le peuple eut été baptisé
      • 5, 1 : Or il advint (egeneto), comme (en tō) la foule le serrait de près
      • 5, 12 : Et il advint (egeneto), comme (en tō) il était dans une ville
      • 9, 18 : Et il advint (egeneto), comme (en tō) il était à prier
      • 9, 29 : Et il advint (egeneto), comme (en tō) il priait
      • 9, 33 : Et il advint (egeneto), comme (en tō) ceux-ci se séparaient de lui
      • 9, 51 : Or il advint (egeneto), comme (en tō) s'accomplissait le temps où il devait être enlevé
      • 11, 1 : Et il advint (egeneto), comme (en tō) il était quelque part à prier
      • 11, 27 : Or il advint (egeneto), comme (en tō) il parlait ainsi
      • 14, 1 : Et il advint (egeneto), comme (en tō) il était venu un sabbat
      • 17, 11 : Et il advint (egeneto), comme (en tō) il faisait route vers Jérusalem
      • 17, 14 : Et il advint (egeneto), comme (en tō) ils y allaient
      • 18, 35 : Or il advint (egeneto), comme (en tō) il approchait de Jéricho
      • 19, 15 : Et il advint (egeneto) quand (en tō) il fut revenu
      • 24, 4 : Et il advint (egeneto), comme (en tō) elles en demeuraient perplexes
      • 24, 15 : Et il advint (egeneto), comme (en tō) ils conversaient
      • 24, 30 : Et il advint (egeneto), comme (en tō) il était à table avec eux

      Comme on le remarque bien, cette construction permet à Luc d’établir le contexte d’un récit.

      Il y a sept cas chez luc où en tō est encore suivi par un verbe à l’infinitif, mais pas introduit par egeneto. L’accent semble alors moins sur la présentation du contexte d’un récit, mais sur la détermination du moment d’une action ou l’existence d’une action, si bien que en tō pourrait se traduire par quand, au moment où, du fait que.

      • 1, 21 : et la foule s'étonnait du fait (en tō) qu'il s'attardât dans le sanctuaire
      • 2, 27 : et quand (en tō) les parents apportèrent le petit enfant Jésus
      • 2, 43 : alors (en tō) qu'ils s'en retournaient
      • 8, 5 : Et comme (en tō) il semait
      • 9, 34 : et ils furent saisis de peur en (en tō) entrant dans la nuée
      • 9, 36 : Et quand (en tō) la voix eut retenti
      • 10, 35 : moi, quand (en tō) je retournerai, je te le rembourserai

      Enfin, deux cas se détachent des autres par l’absence de verbe à l’infinitif. Et cela ne se rencontre que chez Luc. Pourtant ces deux cas sont introduits par egeneto. Pourquoi ne pas avoir utilisé l’infinitif comme on s’y serait attendu? Il est possible que l’infinitif ici soit une forme trop imprécise sur le temps d’une action et n’aurait pas traduit l’idée que l’action est passée et terminée (7, 11) ou qu’elle se poursuit encore (8, 1), à moins que Luc soit dépendant d’une source qu’il entend respecter.

      • 7, 11 : Et il advint (egeneto) ensuite (hexēs) qu'il (en tō) se rendit (verbe à l’aoriste, i.e. le passé) dans une ville
      • 8, 1 : Et il advint (egeneto) ensuite (kathexēs) qu'il (en tō) cheminait (verbe à l’imparfait) à travers villes et villages

    • vers une ville du nom de Naïn / littéralement : vers une ville (polis) appelée (kaloumenēn) Naïn (Nain) . Le mot polis (ville, cité) est courant dans les évangiles, mais Luc surpasse tous les autres par son utilisation : Mt = 27; Mc = 8; Lc = 40; Jn = 8; Ac = 43. Cela reflète probablement son effort d’actualisation du message évangélique : son auditoire est probablement très urbain, alors que le ministère de Jésus se passait dans les villages et les bourgs. Un exemple typique est Lc 8, 1 qui fait écho à Mc 6, 6 (Et il parcourait les villages à l’entour, en enseignant) en écrivant : il faisait route par ville et village, prêchant; Luc a sans doute tenu à ajouter ville pour que son auditoire s’identifie mieux au récit.

      appelée (kaloumenēn) . Encore une fois, avec le verbe kaleō (appeler, nommer, inviter, convoquer, inviter) nous voilà devant une expression favorite de Luc : Mt = 24; Mc = 4; Lc = 44; Jn = 2; Ac = 18. Mais il y a plus. Il est le seul à l’utiliser au participe présent passif, au sens de « appelé », pour désigner une personne ou un lieu : Mt = 0; Mc = 0; Lc = 5; Jn = 0; Ac = 6.

      • Luc 1, 36 : Et voici qu'Élisabeth, ta parente, vient, elle aussi, de concevoir un fils dans sa vieillesse, et elle en est à son sixième mois, elle qu'on appelait (kaloumenē) la stérile
      • Luc 7, 11 : Et il advint ensuite qu'il se rendit dans une ville appelée (kaloumenēn) Naïn.
      • Luc 8, 2 : ainsi que quelques femmes qui avaient été guéries d'esprits mauvais et de maladies: Marie, appelée (kaloumenē) la Magdaléenne, de laquelle étaient sortis sept démons
      • Luc 9, 10 : A leur retour, les apôtres lui racontèrent tout ce qu'ils avaient fait. Les prenant alors avec lui, il se retira à l'écart, vers une ville appelée (kaloumenē) Bethsaïde.
      • Luc 10, 39 : Celle-ci avait une sœur appelée (kaloumenē) Marie, qui, s'étant assise aux pieds du Seigneur, écoutait sa parole.
      • Actes 1, 12 : Alors, du mont appelé (kaloumenou) Oliviers, ils s'en retournèrent à Jérusalem; la distance n'est pas grande: celle d'un chemin de sabbat
      • Actes 3, 11 : Comme il ne lâchait pas Pierre et Jean, tous, hors d'eux-mêmes, accoururent vers eux au portique dit (kaloumenē) de Salomon
      • Actes 7, 58 : le poussèrent hors de la ville et se mirent à le lapider. Les témoins avaient déposé leurs vêtements aux pieds d'un jeune homme appelé (kaloumenou) Saul.
      • Actes 8, 10 : et tous, du plus petit au plus grand, s'attachaient à lui. "Cet homme, disait-on, est la Puissance de Dieu, celle qu'on appelle (kaloumenē) la Grande."
      • Actes 9, 11 : "Pars, reprit le Seigneur, va dans la rue Droite et demande, dans la maison de Judas, un nommé (kaloumenēn) Saul de Tarse. Car le voilà qui prie
      • Actes 10, 1 : Il y avait à Césarée un homme du nom de (kaloumenēs) Corneille, centurion de la cohorte Italique.

      Naïn (Nain) . C’est l’unique mention de ce village dans toute la Bible. Ce nom est probablement la traduction de l’Hébreu : nāʾîn, qui signifierait un lieu de pâturage. Ce village est situé au sud de la Galilée, à environ 7 kilomètres au sud ouest du mont Tabor, et à presque 50 kilomètres au sud de Capharnaüm (voir la carte).

    • et que ses disciples ainsi qu’une foule nombreuse marchaient avec lui / littéralement : et marchaient (symporeuomai) avec lui les disciples (mathētēs) de lui et une foule (ochlos) nombreuse (polys) . Le verbe symporeuomai (aller avec, marcher avec, se rassembler) est formé de deux mots, le verbe poreuō (marcher, faire route, aller, se rendre) précédé de la préposition syn (avec, en compagnie de, en même temps que, avec l'aide de). À part un passage de Marc (10, 1), Luc est seul à utiliser ce verbe dans tout le Nouveau Testament (7, 11; 14, 25; 24, 15) : Mt = 0; Mc = 1; Lc = 3; Jn = 0; Ac = 0. De plus, le verbe poreuō lui-même est d’emploi fréquent chez lui : Mt = 29; Mc = 3; Lc = 52; Jn = 16; Ac = 37. Le ministère de Jésus, en particulier sa dernière partie, est présentée comme une longue marche vers Jérusalem, lieu de sa mort et de sa résurrection. C’est aussi pour lui la symbolique de la vie chrétienne, i.e. un long cheminement à sa suite. Voilà pourquoi c’est en marchant qu’il explique en Lc 14, 25 les exigences de la vie à suite, et en Lc 24, 15 que ce fait la rencontre avec les disciples d’Emmaüs l’interprétation des Écritures.

      Une foule (ochlos) nombreuse (polys) marchait avec Jésus nous dit Luc. Sur les 41 fois où apparaît le mot foule (Mt = 50; Mc = 38; Lc = 41; Jn = 20; Ac = 22) chez Luc, 7 fois il accole l’adjectif « nombreuse ». De plus, 16 fois le mot est au pluriel : les foules. Si on pose la question : Jésus a-t-il vraiment attiré de grandes foules durant son ministère? Il faut probablement répondre : oui (voir J. P. Meier). D’une certaine façon, l’évangile de Luc n’a rien d’original dans le rôle qu’il fait jouer à la foule, sauf sur un point : il est le seul à écrire que « il y avait là une foule nombreuse de ses disciples et une grande multitude de gens qui, de toute la Judée et de Jérusalem et du littoral de Tyr et de Sidon » (6, 17); il est également le seul à écrire que « que ses disciples ainsi qu’une foule nombreuse marchaient avec lui » (7, 11; voir aussi 14, 25). Chez lui, la frontière entre la foule des sympathisants et ses disciples est plus nébuleuse. Premièrement, en parlant de « foule nombreuse de disciples » il désigne un groupe beaucoup plus large que les douze. Ensuite, en leur attribuant la même action que celle des disciples, i.e. marcher avec lui, il leur donne une identité semblable. Pensons à des gens de cette foule, tel un Zachée, dont la vie sera changée par Jésus. Terminons par une brève analyse de la foule chez Luc qui nous permet d’établir quatre catégories.

      1. La foule représente des sympathisants, des quasis disciples
        • Elle le cherche, l’attend, vient au devant de lui, l’accueille, le retient et ne veut pas qu’il la quitte (4, 42; 8, 40; 9, 11.37)
        • Elle le sert de près, écoute sa parole et veut qu’il intervienne (5, 1; 8, 4.42; 9, 12; 12, 1.13)
        • Elle vient l’entendre, essaie de le toucher, et lui fait des demandes pour se faire guérir de ses maladies (5, 15; 6, 19; 9, 38; 13, 14)
        • Elle exprime son admiration pour ce qu’il fait et se réjouit de le voir triompher de ses adversaires, au point d’être prêt à le défendre (11, 14. 27; 13, 17; 22, 6)
        • Elle considère Jésus comme un prophète (9, 18-19)
        • Devant le drame de la passion, elle se frappe la poitrine (23, 48)
        • Jésus nourrit cette foule (9, 12-16)
        • Elle marche avec lui et ses disciples (7, 11; 14, 25; 18, 36)

      2. La foule devient l’adversaire de Jésus
        • Jésus la traite de génération mauvaise qui demande des signes (11, 29)
        • Il la traite d’hypocrite (chez Mt 16, 1 il s’agit des Pharisiens et des Sadducéens) incapable de discerner les signes des temps (12, 54)
        • Parmi cette foule, il y a des Pharisiens (19, 39)
        • Une foule accompagne Judas pour arrêter Jésus (22, 47)
        • Devant Pilate, elle met de la pression sur ce dernier pour qu’il condamne Jésus (23, 4)

      3. La foule constitue un obstacle
        • Elle empêche un paralytique d’accéder directement à Jésus, si bien qu’on doit le faire passer par le toit (5, 19)
        • Elle empêche la mère et les frères de Jésus d’avoir accès à lui (8, 19)
        • Elle empêche Jésus de savoir qui l’a touché (8, 45)
        • Elle empêche Zachée de voir Jésus (19, 3)

      4. La foule est un groupe neutre, i.e. aucune affirmation spécifique de l’évangéliste à leur égard
        • Objet de l’enseignement de Jésus (5, 3; 7, 9.24)
        • Participe au festin de Lévi en l’honneur de Jésus (5, 29)
        • Simple témoin d’événements (7, 12)

      Notons enfin que Jean Baptiste a également attiré les foules (3, 7.10)

      Ses disciples (mathētēs) . Le mot disciple signifie être l’élève d’un maître. Jean Baptiste a eu des disciples ainsi que les Pharisiens (5, 33; 7, 18). À quelques reprises, Luc laisse entendre que les disciples de Jésus désigne un groupe très large de sympathisants (6, 17; 19, 37). Mais au sein de ce bassin assez large, il s’en choisit douze (6, 13) qu’il nomme apôtres, i.e. envoyés, et plus tard soixante-douze qu’il enverra prêcher deux par deux (10, 1). Bien sûr, ce groupe reçoit l’enseignement de Jésus (8, 9; 9, 18.43; 10, 23; 11, 1; 12, 1.22; 16, 1; 17, 22; 20, 45). Mais ils sont appelés à le suivre physiquement, à emprunter ses mœurs et à poser les mêmes gestes que lui (5, 30; 6, 1.20.40; 7, 11; 9, 40.54; 22, 39.45). Mais par dessus tout, ils doivent être capables de certains gestes sur lesquels Jésus est très clairs : prendre ses distances face à sa famille et être prêt à renoncer à sa propre vie (14, 26), porter sa croix (14, 27), renoncer à tous ses biens (14, 33). Enfin, notons que Jésus délègue au groupe des disciples l’exécution de certaines tâches : le conduire en barque (8, 22), nourrir la foule (9, 14-16), de chercher un ânon pour l’entrée à Jérusalem (19, 29), de préparer la salle pour le dernier repas (22, 11) (Sur le sujet, voir Meier).

      Concluons notre analyse de ce v. 1 en disant que Luc met en place un très large auditoire formé de la foule et de ses disciples qui cheminent tous sur les traces de Jésus et s’apprêtent à recevoir un enseignement.

    12 Alors qu’il s’approcha de la porte de la ville, voici qu’on portait en terre le corps mort du fils unique d’une mère qui était veuve, accompagnée d’une foule d’assez nombreuse de la ville.

    • Alors qu’il s’approcha de la porte de la ville / Littéralement : Mais comme il s’approcha (engizō) de la porte (pylē) de la ville. Avec engizō (approcher, s'approcher, être proche de), nous continuons avec le vocabulaire favori de Luc : Mt = 7; Mc = 3; Lc = 18; Jn = 0; Ac = 6). Sept fois il utilise ce verbe pour décrire l’action de Jésus qui s’approche d’un lieu ou de quelqu’un : il s’approche de Naïm (7, 12), Jéricho (18, 35), de la descente du mont des Oliviers (19, 37), Bethphagé et Béthanie (19, 29), Jérusalem (19, 41), Emmaüs (24, 28), deux disciples (24, 15). Luc semble ainsi introduire un événement important en nous donnant le contexte.

      porte (pylē) de la ville. Contrairement à ce qu’on pourrait penser, pylē est très peu fréquent et ne se rencontre qu’ici dans l’évangile de Luc : Mt = 4; Mc = 0; Lc = 1; Jn = 0; Ac = 4). Chez Matthieu, le mot a un sens symbolique (étroite est la porte qui mène à la vie, les portes de l’Hadès). Chez Luc, le mot renvoie à des portes physiques : ici, la porte du village de Naïm qui devait donc avoir un mur, dans les Actes des Apôtres, il y a la Belle Porte du Temple où mendiait un impotent de naissance (3, 10), il y a les portes de la ville de Damais qu’on gardait pour arrêter Paul (9, 24), il y a la porte de fer de la prison de Jérusalem où se trouve Pierre (12, 10), il y a enfin la porte de la ville de Philippes en Grèce que franchissaient les chrétiens pour aller prier près de la rivière (16, 13). Dans tout le reste du Nouveau Testament, seule l’épitre aux Hébreux fait référence à une porte, celle de la ville de Jérusalem, pour indiquer que Jésus fut crucifié hors de la porte (13, 12). Quelle information retenir sur la porte d’une ville? D’abord, cela présuppose que la ville possède un mur; il ne peut s’agir d’un simple hameau. Ensuite, c’est un lieu obligé de passage, et donc c’est là que se tenaient les mendiants. De plus, c’est en dehors de la porte qu’on mettait en terre les morts ou, comme à Jérusalem, avait lieu les crucifixions. Bref, la présence d’une procession funéraire à la porte de la vie est tout à fait logique.

    • Voici qu’on portait en terre le corps mort / Littéralement : et (kai) voici (idou) qu’était porté en terre (ekkomizō) ayant été mort (thnēskō) . L’expression idou (voici) est très fréquente chez Luc et Matthieu : Mt = 62; Mc = 7; Lc = 57; Jn = 4; Ac = 23. Et nous avons ici la variante kai idou (et voici) qu’on ne trouve que chez Matthieu et Luc : Mt = 28; Mc = 0; Lc = 26; Jn = 0; Ac = 8. Cette observation appelle deux commentaires : nous sommes dans le monde du récit, et cette expression convie le lecteur à prêter attention à l’événement qui vient; ensuite, il y a une parenté dans l’univers linguistique du monde grec de Matthieu et Luc, ce qui apporte une justification à la proposition que la rédaction de leur évangile appartienne à la même époque.

      qu’était porté en terre (ekkomizō) . Il y a peu de choses à dire sur ce mot, sinon qu’il est unique dans toute la Bible. Le mot signifie originellement : mettre en lieu sûr. Quand nous sommes devant un mot unique, deux hypothèses sont possibles : ou bien la situation unique commande un mot unique, ou bien Luc insère des éléments d’un récit qu’il n’a pas composé. Nous n’avons pas d’information suffisante pour trancher.

      ayant été mort (thnēskō). Le verbe est peu fréquent : Mt = 1; Mc = 1; Lc = 2; Jn = 2; Ac = 2. Chez Matthieu, il fait référence à la mort d’Hérode, chez Marc à Jésus, chez Jean à Lazare et Jésus, dans les Actes à Paul et Jésus. Mais chez Luc, il s’agit de la mort ici du fils d’une veuve, et au chapitre suivant à la fille du chef de synagogue. On ne peut signaler chez Luc que l’emploie dans les deux cas d’un verbe au parfait, donc une action totalement passée, i.e. la personne est réellement morte, et de l’équilibre entre un homme et une femme.

    • du fils unique d’une mère qui était veuve / Littéralement : unique engendré (monogenēs) fils (huios) de la mère (mētēr) de lui et celle-ci était veuve (chēra) . Seulement deux évangélistes emploient monogenēs (unique engendré) : Mt = 0; Mc = 0; Lc = 3; Jn = 4; Ac = 0). Mais nous sommes dans deux univers différents : chez Jean ce mot ne fait que référence à la situation de Jésus, unique engendré du Père (1, 14.18; 3, 16.18), alors que chez Luc il désigne soit le fils unique d’un parent (7, 12; 9, 38), soit la fille unique d’un père (8, 42). De plus, dans les deux récits qu’il reprend de Marc (8, 42; 9, 38), c’est lui qui ajoute la mention que l’enfant est unique. Pourquoi? Sans doute pour accentuer l’élément dramatique et par là la compassion de Jésus.

      fils (huios) . Nous ne serons pas étonnés d’apprendre la place prépondérante qu’occupe un fils dans la société juive, et donc dans les évangiles : Mt = 89; Mc = 35; Lc = 77; Jn = 55; Ac = 21), en comparaison de la fille : Mt = 8; Mc = 7; Lc = 9; Jn = 1; Ac = 3). Mais ces chiffres sont un peu biaisés, par le fait même que les évangiles sont centrés sur Jésus, qui est un homme. Par exemple, sur les 77 emplois de « fils » chez Luc, 47 font référence à Jésus soit comme fils de Joseph ou Marie (5), fils de David (3), fils du Dieu très Haut (14), fils de l’homme (25). Il reste que 18 fois le mot « fils » fait référence à être biologique issu d’un père chez Luc. On ne connaît pas l’âge de ce fils dans notre récit, et on ne sait pas si cette veuve avait des filles, mais le contexte laisse entendre qu’il était son seul soutien financier.

      mère (mētēr) . Ce qui suscite l’action de Jésus est une mère. La comparaison que nous venons de faire entre fils et fille s’applique également à la comparaison entre père et mère, i.e. 293 mentions de « père » dans les évangiles-Actes, pour 75 mentions de « mère », plus spécifiquement : Mt = 26; Mc = 17; Lc = 17; Jn = 11; Ac = 4. Mais encore une fois, le fait même que Dieu soit appelé « Père » biaise la comparaison (par exemple, 75 fois chez Jean). Chez Luc, en raison de la place de Marie dans son évangile, en particulier dans le récit de l’enfance, sur ses 17 emplois de « mère », 7 font référence à Marie, 5 à une mère en particulier comme ici dans notre récit, et 5 à la mère en général.

      celle-ci était veuve (chēra) . Luc accorde une certaine importance aux veuves : Mt = 0; Mc = 3; Lc = 9; Jn = 0; Ac = 3. Sur ses 9 emplois, 3 sont une reprises de Marc, mais 6 lui sont particuliers. Et dans ses Actes des Apôtres, il soulignera la place des veuves dans la communauté chrétienne (6, 1; 9, 39.41). Étant donné le fait que la femme n’avait pas de statut social dans la société juive, l’absence d’homme rendait sa situation encore plus précaire sur le plan financier. C’est ainsi que les premières communautés chrétiennes subvenaient aux besoins des veuves.

    • accompagnée d’une foule d’assez nombreuse de la ville / Littéralement : et une foule de la ville assez nombreuse (hikanos) était avec (syn) elle. Le mot hikanos signifie littéralement : suffisant, au sens de capacité ou d’aptitude suffisante. C’est un mot qu’on retrouve surtout chez Luc : Mt = 3; Mc = 3; Lc = 9; Jn = 0; Ac = 18. Or, ce mot comporte plusieurs nuances différentes :
      1. il peut s’agir d’une quantité suffisante que nos Bibles traduisent souvent par l’équivalent de « grand nombre» (par exemple, Lc 7, 12 : foule considérable; Lc 8, 32 : troupeau considérable; Lc 23, 9 : beaucoup de paroles; Ac 12, 12 : ils étaient nombreux), ou encore par l’équivalent de « un certain nombre », surtout lorsqu’il est couplé avec « jours » ou « temps » (par exemple, Lc 20, 9 : un certain temps; 23, 8 : assez longtemps; 9, 43 : un certain temps), en encore par l’équivalent de « quantité suffisante » (un seul cas, Lc 22, 38 : c’est assez)
      2. il peut s’agir d’une qualité suffisante que nos Bibles traduisent par « être digne de » (par exemple, 3, 16 : je ne suis pas digne; 7, 6 : je ne mérite pas)
      3. il peut s’agir d’un contenu suffisant ou d’une action suffisante (par exemple, Lc 22, 38 : Pilate voulant faire ce qui est suffisant pour la foule (voulant contenter la foule) ; Ac 17, 9 : ils prirent ce qui est suffisant (exigèrent une caution) )

      Bref, il existe une nuance entre polys, le terme habituel pour nombreux, et hikanos, qui a plus le sens d’un certain nombre ou un nombre important. À Naïn, il y a une foule importante, mais pas considérable.

      Le mot syn (avec) vaut la peine d’être mentionné simplement pour souligner que cette préposition est largement utilisée par Luc et représente un trait de son style : Mt = 4; Mc = 6; Lc = 23; Jn = 3; Ac = 51.

    13 Quand il la vit, le Seigneur fut ému aux entrailles et lui dit : « Arrête de pleurer ».

    • Quand il la vit / Littéralement : et voyant (horaō) elle. Le verbe « voir » est très fréquent dans les évangiles : Mt = 76; Mc = 60; Lc = 81; Jn = 83; Ac = 72. On peut le comprendre, c’est le geste le plus habituel de la vie quotidienne. Cependant, notre récit précise qu’il s’agit de Jésus qui voit, et de là on peut s’attendre à un événement particulier : regarder n’est pas neutre chez Jésus. C’est le cas pour Luc. Sur les 81 utilisations du mot horaō, neuf ont Jésus pour sujet. Et quand on examine les neufs cas où Jésus est le sujet de l’acte de regarder, on note qu’il s’ensuit deux choses :

      1. Les personnes voient leur vie transformée :
        • Jésus voit 2 barques de pêcheurs, un événement qui entraînera Simon Pierre et les fils de Zébédée dans une pêche miraculeuse et à devenir disciple : 5, 2
        • Jésus voit la foi des gens qui portent un paralytique à travers le toit d’une maison, et ce dernier sera guéri : 5, 20
        • Jésus voit la veuve dont le fils est mort, et ce dernier reviendra à la vie : 7, 13
        • Jésus voit la femme courbée depuis 18 ans, et la guérit de son infirmité : 13, 12
        • Jésus voit 10 lépreux, et ceux-ci sont guéris de leur infirmité : 17, 14

      2. L’acte de voir entraîne un enseignement ou une parole prophétique
        • Jésus voit l’homme riche refuser son offre de le suivre, ce qui amène son enseignement sur les richesses : 18, 24
        • Jésus voit Jérusalem et pleure sur elle, annonçant sa destruction : 19, 41
        • Jésus voit les gens qui font des offrandes dans le Trésor du temple, des gens riches et une pauvre veuve, ce qui amène un enseignement sur le sens de leur action : 21, 1-2

      Ainsi, quand l’évangéliste écrit que Jésus « voit », il faut s’attendre à ce qu’une action s’ensuive.

    • le Seigneur fut ému aux entrailles / Littéralement : le Seigneur (kyrios) fut ému de compassion (splanchnizomai) à son égard. Le terme kyrios (seigneur, maître, propriétaire, époux) nous est bien connu, et de fait on le retrouve un peu partout dans les évangiles et les Actes : Mt = 76; Mc = 60; Lc = 81; Jn = 83; Ac = 72, et d’une manière particulière sous la plume de Luc (153 fois). Sur le sens du mot, on se réfèrera au Glossaire. Résumons ce qui y est dit en disant qu’à l’origine le mot signifie simplement « maître », ce qui a d’ailleurs donné notre mot « monsieur », qui vient de « mon seigneur ». Ce sont les Juifs qui, dans leur traduction grecque de la Bible, ont utilisé kyrios pour rendre l’hébreu ădōnāy, maître, ce mot dont on se servait pour éviter de dire : Yahvé, ce nom interdit de prononcer. Après la mort-résurrection de Jésus, les communautés chrétiennes comprendront l’exaltation de Jésus à la lumière du Psaume 110 qui parle du kyrios Dieu qui invite le roi-messie kyrios à siéger à sa droite. Ainsi, Dieu Père est appelé kyrios, Jésus exalté est appelé kyrios, et même l’Esprit Saint sera appelé kyrios (voir 1 Co 12,4-6).

      Quand on examine attentivement l’évangile de Luc, on note que kyrios reçoit une multitude de significations : de l’adjectif (6, 5 : Le Fils de l'homme est maître (kyrios) du sabbat) au vocable pour désigner Dieu lui-même (37 fois; par exemple 1, 16 : et il ramènera de nombreux fils d'Israël au Seigneur (kyrios), leur Dieu), en passant par les titres attribués à Jésus lui-même (40 fois; par exemple 5, 8 : "Éloigne-toi de moi, Seigneur (kyrios), car je suis un homme pécheur!" ), ou encore des titres pour indiquer un rôle social, comme propriétaire ou enseignant, et que nos Bibles traduisent par « maître » (24 fois; par exemple, 19, 33 : Et tandis qu'ils détachaient l'ânon, ses maîtres (kyrios) leur dirent: "Pourquoi détachez-vous cet ânon?" ), sans oublier les cas où le mot semble plutôt désigner le messie (2 fois, lors d’une référence au Psaume 110; 20, 44 : David donc l'appelle Seigneur (kyrios); comment alors est-il son fils?" ). Il ne s’agit donc pas d’un terme technique, univoque ou spécifique.

      On obtient un éclairage supplémentaire sur kyrios chez Luc quand on pose la question : sur la bouche de qui apparaît le vocable? C’est ainsi qu’on peut établir une grille où cinq catégories peuvent regrouper la source du mot kyrios : les disciples de Jésus, l’Écriture, Jésus lui-même, Luc comme narrateur, un personnage de l’évangile (comme Élizabeth ou Marie ou Zacharie). Ces cinq sources utilisent kyrios pour désigner Jésus, ou Dieu, ou maître, ou une autre réalité (comme messie ou comme adjectif). Voici les statistiques.

      Source\ Pour désignerAutreMaîtreDieuJésus
      Disciples00011
      Écriture2080
      Jésus12314
      Narrateur011413
      Personnage001412

      Qu’est-ce que cette grille nous dit? Luc, comme narrateur, utilise à part quasi égale le titre de kyrios pour désigner tantôt Dieu, tantôt Jésus. Il faut reconnaître ici un certain anachronisme à parler de Jésus comme Seigneur lors de son ministère, alors qu’il recevra ce titre après son exaltation. Mais n’oublions pas que nous sommes vers l’an 80, donc 50 ans après la mort de Jésus, et que Luc s’adresse à une communauté de croyants qui ont intégré le titre de Seigneur dans leur référence à Jésus. Dans la même veine, il y a anachronisme à avoir dans la bouche de certains personnages (12 fois), comme Élizabeth, le titre de Seigneur pour parler de Jésus, alors qu’il n’est pas encore né, en s’adressant à Marie : « Et comment m'est-il donné que vienne à moi la mère de mon Seigneur (kyrios)? » (1, 43). Nous avons la perception des choses de l’an 80, et non de l’époque où cela s’est produit. On peut dire la même chose du titre de Seigneur dans la bouche des disciples (11 fois). Mais le titre de Seigneur apparaît dans la bouche même de Jésus en référence à lui-même (4 fois) : « Et si quelqu'un vous demande: Pourquoi le détachez-vous? Vous direz ceci: C'est que le Seigneur en a besoin." » (19, 31; voir aussi 6, 46; 13, 25). De nouveau, nous sommes en l’an 80, et c’est une communauté de croyants qui est à l’écoute de cet évangile. Autrement, le titre de kyrios apparaît dans la bouche de Jésus pour désigner avant tout le maître de maison (23 fois), surtout dans ses paraboles (par exemple, 12, 36), sauf une fois alors qu’il se met à prier Dieu (10, 21 : Je te bénis, Père, Seigneur (kyrios) du ciel et de la terre). Bien entendu, pour les Écritures le titre de Seigneur est réservé à Dieu seul.

      Ici, au v. 13, quand Luc écrit : « le Seigneur », il s’adresse à nous comme croyant, nous qui croyons en Jésus exalté auprès de son Père.

      fut ému de compassion (splanchnizomai) à son égard. Le terme splanchnizomai (avoir des entrailles, avoir pitié de, être ému de compassion pour) est peu fréquent dans tout le Nouveau Testament : Mt = 5; Mc = 4; Lc = 3; Jn = 0; Ac = 0; il n’apparaît que dans les évangiles de Matthieu, Marc et Jean, et dans l’Ancien Testament, seulement dans le 2e livre des Maccabées (2 Mac 6, 8). Les trois passages où apparaît le verbe chez Luc lui sont propres et suivent la même structure : 1) la personne voit; 2) elle est émue aux entrailles; 3) elle intervient.

      1. 7, 13 : En la voyant (horaō), le Seigneur eut pitié (splanchnizomai) d'elle et lui dit: "Ne pleure pas."
      2. 10, 33 : Mais un Samaritain, qui était en voyage, arriva près de lui, le vit (horaō) et fut pris de pitié (splanchnizomai).
      3. 15, 20 : Il partit donc et s'en alla vers son père. "Tandis qu'il était encore loin, son père le vit (horaō) et fut pris de pitié (splanchnizomai); il courut se jeter à son cou et l'embrassa tendrement

      Bien sûr, Luc n’a pas inventé ce terme qu’il reprend de Marc qui l’utilise surtout pour parler de Jésus qui a pitié de la foule. Mais sa façon de l’intégrer dans trois scènes particulièrement fortes permet de le mettre en valeur et d’en faire un comportement type de Jésus et du chrétien : Jésus face à une veuve qui se trouve démunie socialement avec la perte de son fils, un Samaritain face à un étranger qui a été la cible de malfaiteurs, un père devant son fils qui avait coupé les liens. Pour Luc, il est clair que nous avons ici trois visages de Dieu et de Jésus, et un modèle pour le chrétien.

    • et lui dit : « Arrête de pleurer » . / Littéralement : et dit à elle : « Ne pleure pas (klaiō) ».On dit de l’évangile de Luc qu’il est un évangile de la joie. Il faut ajouter qu’il est aussi l’évangile des larmes avec la fréquence du verbe klaiō (pleurer) : Mt = 2; Mc = 4; Lc = 11; Jn = 8; Ac = 2. Car il existe chez lui une dichotomie entre rire et pleurer comme on le voit dans le discours des Béatitudes : « Heureux, vous qui pleurez (klaiō) maintenant, car vous rirez » (6, 21); « Malheur, vous qui riez maintenant! car vous connaîtrez le deuil et vous pleurerez (klaiō) » (6, 25). Chez aucun autre évangile ne trouve-t-on autant de scènes autour des larmes; on pourrait avoir l’impression que Jean s’en approche (8 mentions), mais en fait chez lui deux scènes monopolisent presque toutes les larmes, le récit de la ressuscitation de Lazare (Jn 11, 31-33) et le récit du tombeau vide (Jn 20, 11-15). Chez Luc, sur les 11 passages où klaiō apparaît, 7 lui sont propres. Il faut donc assumer qu’il veut lui faire jouer un rôle important, celui du reflet d’une dimension de la vie.
      • Il exprime les souffrances de la vie dont on sera un jour libéré (6, 21; 7, 13)
      • Il exprime le repentir profond de la personne qui regrette son passé ou d’une foule qui regrette les événements dont elle est témoin (7, 38; 23, 28)
      • Il exprime la déception d’un amour profond, comme cette scène où Jésus pleure sur Jérusalem 19, 41)

      Ainsi, le « ne pleure pas » de Luc cadre dans avec son plan théologie où tout n’est pas perdu, où il faut prendre le temps d’accepter de pleurer, et où le rôle de Jésus est justement de venir sécher nos larmes.

    14 Et après s’être approché, il toucha à la civière. Les porteurs s’arrêtèrent alors. Il dit : « Jeune homme, je te le dis, lève-toi! »

    • Et après s’être approché / Littéralement : Et s’étant approché (proserchomai). Il y a peu de choses à dire sur proserchomai (s'approcher de, venir, arriver) qui apparaît ici sous la plume de Luc, mais qui joue un rôle beaucoup moins grand que chez Matthieu : Mt = 51; Mc = 5; Lc = 10; Jn = 1; Ac = 10. Chez ce dernier, le mot exprime l’ouverture, en particulier chez les disciples qui s’approchent de Jésus pour amorcer un dialogue. Néanmoins, il fait partie de son vocabulaire, comme en témoigne sa présence dans quatre passages qui lui sont propres : 7, 14; 10, 34; 13, 31; 23, 36. Et surtout, il y un rapprochement intéressant entre notre scène où Jésus s’approche et touche à la civière et la scène où le bon samaritain s’approche (proserchomai) de la victime et lui bande ses plaies (10, 34) : l’action de s’approcher vise à exprimer la compassion.

    • il toucha à la civière / Littéralement : il toucha (haptō) à la civière (soros). Le mot haptō (attacher, allumer, toucher, atteindre) revient un certain nombre de fois dans les synoptiques : Mt = 9; Mc = 11; Lc = 13; Jn = 1; Ac = 1). Il apparaît le plus souvent dans un contexte de guérison : Jésus touche pour guérir, ou les gens cherchent à toucher Jésus dans l’espoir d’être guéri. C’est typique dans le contexte du monde gréco-romain et du Proche-Orient ancien. Luc ne fait pas exception à la règle. Dans les 13 passages où on note le verbe haptō, 6 sont simplement une reprise du texte de Marc. Mais dans trois passages qui lui sont propres, il prolonge la même approche sur Jésus qui touche pour guérir, ou qui se fait toucher :

      • 7, 14 : Puis, s'approchant, il toucha (haptō) à la civière, et les porteurs s'arrêtèrent. Et il dit: "Jeune homme, je te le dis, lève-toi."
      • 22, 51 : Mais Jésus prit la parole et dit: "Restez-en là." Et, lui (le serviteur du grand prêtre) touchant (haptō) l'oreille, il le guérit.
      • 7, 39 : A cette vue, le Pharisien qui l'avait convié se dit en lui-même: "Si cet homme était prophète, il saurait qui est cette femme qui le touche (haptō), et ce qu'elle est: une pécheresse!"

      Notons enfin qu’il est le seul à jouer sur l’autre sens de haptō, allumer, dans l’expression « allumer une lampe » (haptō lychnon) : 8, 16; 11, 33; 15, 8; voir aussi Actes 22, 51.

      Qu’est-ce à dire pour notre verset que nous analysons. Le geste de Jésus qui touche à la civière est typique de son intervention habituelle pour guérir, comme lorsqu’il s’agit d’un lépreux.

      Quant au mot soros (urne funéraire, civière, cercueil), il y a très peu de choses à dire, sinon que c’est un mot très rare qui ne se rencontre qu’ici dans tout le Nouveau Testament (Mt = 0; Mc = 0; Lc = 1; Jn = 0; Ac = 0) et dans seulement deux passages de l’Ancien Testament (LXX : Gn 50, 26; Jb 21, 32).

    • Les porteurs s’arrêtèrent alors / Littéralement : ceux mais qui étaient portant (bastazō) s’arrêtèrent (histēmi). Le verbe histēmi (mettre debout, placer, présenter, établir, soutenir, se tenir, s'arrêter, instituer, tenir ferme sur, se maintenir) est un mot tout usage qu’on retrouve fréquemment dans les évangiles et les Actes : Mt = 21; Mc = 10; Lc = 25; Jn = 19; Ac = 32 (et donc 57 fois dans l’œuvre de Luc). Littéralement, le mot signifie : se lever, apparaître. Quand on parcourt les évangiles et les Actes, on peut regrouper en cinq catégories les diverses significations que le mot prend :

      1. Apparaître ou se trouver à un endroit (le verbe étant au passif ou au temps réfléchi), par exemple : Or il advint, comme la foule le serrait de près et écoutait la parole de Dieu, tandis que lui se trouvait (histēmi) sur le bord du lac de Génésareth (Lc 5, 1)
      2. Placer quelqu’un ou quelque chose à un endroit ou face à une situation (le verbe étant à l’actif): Puis il (le diable) le (Jésus) mena à Jérusalem, le plaça (histēmi) sur le pinacle du Temple et lui dit: "Si tu es Fils de Dieu, jette-toi d'ici en bas (Lc 4, 9)
      3. Se tenir debout (dans le cas d’une personne), maintenir ou établir (dans le cas d’une chose), par exemple : Mais lui connaissait leurs pensées. Il dit donc à l'homme qui avait la main sèche: "Lève-toi et tiens-toi debout (histēmi) au milieu." Il se leva et se tint debout (histēmi) (Lc 6, 8), ou encore : Si donc Satan s'est, lui aussi, divisé contre lui-même, comment son royaume se maintiendra-t-il (histēmi) (Lc 11, 18)
      4. Dans le cas de personne en mouvement, se tenir à un endroit signifie : s’arrêter, faire halte, par exemple : A son entrée dans un village, dix lépreux vinrent à sa rencontre et s'arrêtèrent (histēmi) à distance (Lc 17, 12)
      5. Se lever pour quelque chose, donc tenir ferme à quelque chose, par exemple : Et il leur disait: "Vous annulez bel et bien le commandement de Dieu pour tenir ferme votre tradition (Mc 7, 9)

      Si on fait une grille de ces diverses significations dans les évangiles et les Actes, on obtient ceci :
      MtMcLcJnAc
      Apparaître ou se trouver à un endroit12411167
      Placer quelqu’un ou quelque chose31228
      Se tenir debout, maintenir ou établir438115
      S’arrêter, faire halte21502
      Tenir ferme à quelque chose01000

      Dans ce contexte, notre verset 14 avec histēmi qui prend le sens de s'arrêter reflète une utilisation typique de Luc.

    • Il dit : « Jeune homme, je te le dis, lève-toi! » / Littéralement : et il dit : « Jeune homme (neaniskos), à toi je dis (soi legō), lève-toi (egeirō)! ». Neaniskos (adolescent, jeune homme, serviteur) apparaît seulement ici dans tout l’évangile de Luc et est très peu fréquent dans tout le Nouveau Testament : Mt = 2; Mc = 2; Lc = 1; Jn = 0; Ac = 2; 1Jn = 2. Chez Matthieu, le mot fait référence au jeune homme riche qui a décliné l’offre de suivre Jésus (19, 20.22); chez Marc il fait référence à ce jeune homme qui suivait Jésus à Gethsémani et s’est enfui nu (14, 51) ainsi qu’à cet être céleste au tombeau vide qu’ont aperçu les femmes venu compléter l’embaumement (16, 5); dans les Actes il fait référence entre autres au fils de la sœur de Paul (23, 18.22) ainsi qu’aux hommes qui avait la charge d’emporter les morts (5, 10); enfin dans la première épitre de Jean il désigne une catégorie de gens qui se distingue des pères et des enfants (2, 13-14). Ce que le mot laisse donc deviner dans notre récit, c’est que ce fils de la veuve n’était plus un enfant, et donc était en âge de commencer à travailler (et comme le laisse entendre Matthieu, certains pouvaient être riches), et selon la tradition, à reprendre le travail de son père et à être le soutien de la famille élargie. C’est donc une tragédie que son décès.

      À toi je dis (soi legō) . Il vaut la peine de relever l’expression grecque soi legō (à toi je dis), ou encore écrite en inversant l’ordre : legō soi (je te dis), ainsi que legō hymin (je vous dis), ou de manière plus emphatique: egō legō hymin (moi, je vous dis). Car elle se retrouve partout dans les quatre évangiles et nous donne un écho de l’autorité des actes et des paroles de Jésus. Comme on le note dans l’évangile de Marc 1, 22 : Et ils étaient frappés de son enseignement, car il les enseignait comme ayant autorité, et non pas comme les scribes. Voici un petit tableau de cette expression :

      MtMcLcJn
      À toi je dis / Je te dis3355
      Je vous dis45152725

      Habituellement, cette expression d’autorité se réfère aux paroles de Jésus (par exemple Lc 12, 51 : Pensez-vous que je sois apparu pour établir la paix sur la terre? Non, je vous le dis, mais bien la division). Mais il y a quelque cas où cette expression d’autorité constitue une action de guérison. Marc nous présente deux exemples :

      • Mc 2, 11 : je te le dis (soi legō), dit-il au paralytique, lève-toi, prends ton grabat et va-t'en chez toi
      • Mc 5, 41 : Et prenant la main de l'enfant, il lui dit: "Talitha koum", ce qui se traduit: "Fillette, je te le dis (soi legō), lève-toi!"

      Luc nous présente également deux exemples. Le premier est une reprise du récit du paralytique de Marc : Eh bien! pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés, je te le dis (soi legō), dit-il au paralysé, lève-toi et, prenant ta civière, va chez toi." (Lc 5, 24). Ce qui surprend, on se serait attendu à ce qu’il conserve l’expression « soi legō » lorsqu’il copie de texte de Marc 5, 41 sur la ressuscitation de la fillette. Non, l’expression a disparu dans sa version du récit, mais elle réapparaît dans ce récit ici du fils décédé de la veuve qu’il est seul à rapporter. Quoi qu’il en soit, Luc reconnaît la force transformatrice de la parole de Jésus.

      Lève-toi (egeirō) . Le verbe egeirō signifie littéralement : (se) réveiller, (se) lever et s’applique à une personne endormie ou couchée et apparaît assez souvent dans les évangiles et les Actes : Mt = 35; Mc = 19; Lc = 18; Jn = 13; Ac = 13. Mais sa signification a été étendue pour couvrir les réalités qui surgissent ou apparaissent, et enfin au fait de se réveiller de la mort, i.e. la résurrection : n’oublions pas, il n’y pas dans la langue grecque un terme qui signifierait explicitement « ressusciter ». En regardant l’usage du mot egeirō dans les évangiles et les Actes, on obtient le tableau suivant :

      MtMcLcJnAc
      Lever quelqu'un, se lever15111065
      Ressusciter des morts136667
      Faire surgir, apparaître41211
      Se réveiller, réveiller quelqu'un31000

      Qu’est-ce que ce tableau dit? À part les Actes des Apôtres où nous couvrons la période de l’Église, egeirō décrit avant tout le fait de se lever : quelqu’un était couché, il se lève. Et chez Luc, sur les 11 fois où le mot revêt ce sens, six fois c’est Jésus qui lève la personne ou lui demande de se lever ou lui-même se lève.

      • 5, 23 : Quel est le plus facile, de dire: Tes péchés te sont remis, ou de dire: Lève-toi (egeirō) et marche?
      • 5, 24 : Eh bien! pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés, je te l'ordonne, dit-il au paralysé, lève-toi (egeirō) et, prenant ta civière, va chez toi."
      • 6, 8 : Mais lui connaissait leurs pensées. Il dit donc à l'homme qui avait la main sèche: "Lève-toi (egeirō) et tiens-toi debout au milieu." Il se leva et se tint debout.
      • 7, 14 : Puis, s'approchant, il toucha à la civière, et les porteurs s'arrêtèrent. Et il dit: "Jeune homme, je te le dis, lève-toi (egeirō)."
      • 7, 16 : Tous furent saisis de crainte, et ils glorifiaient Dieu en disant: "Un grand prophète s'est levé (egeirō) parmi nous et Dieu a visité son peuple."
      • 8, 54 : Mais lui, prenant sa main, l'appela en disant: "Enfant, lève-toi (egeirō)."

      Bref, l’accent est sur le fait d’être debout et de redevenir actif.

    15 Et le mort se mit sur son séant et commença à parler. Jésus le remit alors à sa mère.

    • Et le mort se mit sur son séant / Littéralement : Et il se dressa pour s’asseoir (anakathizō) le mort (nekros). Anakathizō (se redresser et s'asseoir) est un mot très rare qu’on ne trouve que sous la plume de Luc dans toute la Bible grecque, d’abord ici, puis en Actes 9, 40 : Pierre mit tout le monde dehors, puis, à genoux, pria. Se tournant ensuite vers le corps, il dit: "Tabitha, lève-toi." Elle ouvrit les yeux et, voyant Pierre, se mit sur son séant (anakathizō) . Luc tient à établir un parallèle entre Pierre et Jésus : ce que Jésus a fait, Pierre le fera au temps de l’Église. Le mot est formé de deux parties, ana, qui exprime un mouvement ascendant de bas en haut, et traduit donc l’idée de se dresser, et kathizō, s’asseoir : tout cela renvoie à l’image de se dresser pour ensuite s’asseoir.

      Le mort (nekros) . Le mot nekros nous renvoie à un événement de la vie courante, celui de mourir, et bien entendu les évangiles et les Actes y font écho : Mt = 12; Mc = 7; Lc = 14; Jn = 8; Ac = 17. Mais la plupart du temps, ce sont des morts en général dont on parle, surtout lorsqu’on utilise l’expression « résurrection des morts ». Aussi est-il extrêmement rare d’avoir le mot au singulier comme ici. Voici les seuls cas.

      • Dans la parabole de l’enfant prodigue, le père dit de son fils qu’il était mort, mais qu’il est maintenant retrouvé; il s’agit de mort au sens spirituel (voir Lc 15, 24-32)
      • Marc parle d’un enfant que l’esprit impur secoue violemment et le laisse comme mort; le mot veut simplement décrire l’impact de la possession (voir Mc 9, 26)
      • Dans les Actes des Apôtres, Luc parle de Saphire qui devient morte, trois heures après son mari, après avoir essayé de tromper la communauté chrétienne (Ac 5, 10), puis de l’adolescent Eutyque qu’on considère mort après tombé d’une fenêtre et que Paul relève comme s’il n’avait rien (Ac 20, 9), et enfin Paul lui-même que des indigènes s’attendaient à voir mort après avoir mordu par une vipère (Ac 28, 6).

      Que conclure? Il ne faut pas s’attendre à la même définition de la mort à l’époque de Jésus qu’avec celle de notre époque où on parle d’encéphalogramme plat. Quand Luc parle d’Eutyque qui est mort, et qui finalement peut remonter les escaliers, on est dans le monde des perceptions. Quoi qu’il en soit, l’important est qu’il veut que nous percevions le fils de la veuve comme mort, avec tout ce que cela implique pour sa mère veuve. De plus, nous sommes dans un monde grec où il existe des ressuscitations par des humains, comme en témoigne la légende autour d'Apollonios de Tyane (16-97). Il n'est pas surprenant que Luc octroie cette capacité à un humain comme Pierre dans les Actes des Apôtres.

    • et commença à parler / Littéralement : et commença (archō) à parler (laleō). Le verbe archō (commander, commencer, se mettre à) est assez fréquent dans les évangiles et les Actes : Mt = 13; Mc = 26; Lc = 31; Jn = 2; Ac = 6. Il décrit le début d’une action ou d’une situation, très souvent traduit par : il se mit à. Quand on se penche sur l’évangile de Luc, on note que c’est un verbe qu’il affectionne particulièrement. Sur ses 31 emplois, 27 lui sont propres. C’est d’autant plus étonnant que lors de quatre versets qu’il emprunte à Marc, il modifie le texte de ce dernier pour ajouter archō : 3, 8; 5, 21; 9, 12; 11, 29. Ici, au v. 15, nous sommes devant le style de Luc.

      à parler (laleō) . Le verbe laleō (parler, converser) appartient à la vie courante, et c’est sans surprise qu’on note sa fréquence dans les évangiles et les Actes : Mt = 26; Mc = 21; Lc = 31; Jn = 59; Ac = 58. Il fait tout à fait partie du style de Luc, car les 31 occurrences dans son évangile, 25 lui sont propres, y compris deux passages copiés à Marc auxquels il ajoute laleō : 9, 11; 22, 60. Ici, au v. 15, le fait même que le jeune homme se mette à parler indique qu’il est bien vivant.

    • Jésus le remit alors à sa mère / Littéralement : et il donna (didōmi) lui à la mère de lui. Le verbe didōmi (donner, confier, remettre, rendre, produire) est très commun dans les évangiles et les actes : Mt = 52; Mc = 39; Lc = 59; Jn = 72; Ac = 35. La seule remarque au sujet de Luc que nous pouvons faire est qu’il est très à l’aise avec ce verbe : sur les 59 passages où il l’utilise dans son évangile, 29 lui sont propres, incluant 4 passages qu’il emprunte à la source Q et auquel il ajoute didōmi. Mais ce qu’il faut retenir ici, au v. 15, c’est qu’en écrivant succinctement que Jésus remet le jeune homme à sa mère il se trouve à affirmer ceci : l’accent est sur la mère qui retrouve son fils, et non la ressuscitation du fils. En d’autres mots, le fils lui-même n’a pas d’importance, c’est ce qu’il représente pour la mère qui est important. Sachant qu’une veuve n’a plus de source de revenu si elle n’a plus de fils, on comprend le sens de remettre un fils à sa mère : on lui remet une source de revenu. Cela semble très prosaïque, mais c’est la situation sociale de l’époque.

    16 Et tout le monde fut bouleversé et on proclamait la qualité d’être extraordinaire de Dieu avec ces mots : un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a rendu visite à son peuple.

    • Et tout le monde fut bouleversé / Littéralement : mais saisit (lambanō) une peur (phobos) tous (pas). Le verbe lambanō (prendre, recevoir, accueillir) est tout à fait banal et fréquent dans les évangiles et les Actes : Mt = 53; Mc = 20; Lc = 21; Jn = 46; Ac = 29. Luc ne lui fait pas jouer de rôle spécial. Mais il appartient néanmoins bel et bien à son vocabulaire : sur les 21 utilisations dans son évangile, 12 lui sont propres, en particulier trois fois pour décrire le fait qu’après Pâques Jésus prend du pain au cours d’un repas (24, 30.42), et lors de la dernière cène dans un verset qui lui est unique où Jésus invite ses disciples à « prendre » le pain qu’il leur tend (22, 17). Et en ce qui concerne notre verset, on constate que l’expression « une peur les saisit tous » a déjà été utilisée par Luc plus tôt : « Une stupeur saisit (lambanō) tous » (5, 26). Bref, nous avons bien la signature de Luc.

      une peur (phobos) . On connaît le mot phobos (peur, effroi, hésitation, crainte, respect) qui parsème les évangiles et les Actes : Mt = 3; Mc = 1; Lc = 7; Jn = 3; Ac = 5. Pourtant, le mot reçoit des significations différentes et il est important d’en tenir compte. On pourrait regrouper ces significations en quatre catégories.

      • Phobos désigne le respect envers Dieu et amène l’individu à ne pas défier ses commandements, et qu’on traduit habituellement par crainte religieuse, une signification très fréquente dans l’Ancien Testament : Cependant les Églises jouissaient de la paix dans toute la Judée, la Galilée et la Samarie; elles s'édifiaient et vivaient dans la crainte (phobos) du Seigneur, et elles étaient comblées de la consolation du Saint Esprit (Actes 9, 31; voir aussi Actes 5, 5.11; 19, 17).

      • Phobos désigne le bouleversement vécu devant une intervention positive de Dieu et qui entraîne souvent par la suite un sentiment de gratitude : Quittant vite le tombeau (vide), toutes bouleversées (phobos) et pleines de joie, les femmes coururent porter la (bonne) nouvelle à ses disciples (Mt 28, 8; voir aussi Lc 1, 12.65; 2, 9; 5, 26; 7, 16; Mc 4, 41; Ac 2, 43).

      • Phobos désigne le fait pour des individus d’être intimidés par d’autres individus et les amène à se cacher ou à éviter la confrontation. Tous les exemples viennent de l’évangile selon Jean : Pourtant personne ne s'exprimait ouvertement à son sujet par peur (phobos) des Juifs (Jn 7, 13; voir aussi 19, 38; 20, 19).

      • Phobos désigne la frayeur qui paralyse un individu devant un événement menaçant : Les disciples, le voyant marcher sur la mer, furent troublés: "C'est un fantôme", disaient-ils, et pris de peur (phobos) ils se mirent à crier (Mt 14, 26; 28, 4; Lc 8, 37; 21, 26).

      Au v. 16, phobos désigne évidemment ce bouleversement vécu devant une intervention positive de Dieu, une action merveilleuse, un fils rendu à sa mère veuve, et entraînera par la suite un chant de louange de toute l’assemblée. On aura noté que Luc est celui qui utilise le plus le mot phobos, et dans son évangile, sur les 7 occurrences, 5 renvoient à ce bouleversement à la suite d’une intervention heureuse de Dieu.

      tous (pas) . Nous ne voulons pas nous attarder sur ce mot si fréquent : Mt = 129; Mc = 67; Lc = 159; Jn = 65; Ac = 172, sinon pour dire que Luc l’affectionne tout particulièrement (331 fois, en incluant les Actes). Pour lui, c’est une façon de souligner une forme d’unanimité si importante pour lui.

    • et on proclamait la qualité d’être extraordinaire de Dieu avec ces mots / Littéralement : et ils rendaient gloire (doxazō) à Dieu (theos) disant. Nous avons déjà parlé de doxa et doxazō (glorifier, rendre gloire, honorer, vanter, louer, célébrer) lorsque nous avons analysé Jn 2, 1-11. Car c’est Jean qui utilise surtout ce verbe : Mt = 4; Mc = 1; Lc = 9; Jn = 16; Ac = 5. Résumons les quatre significations que peut prendre de mot dans les évangiles et les Actes.

      • Doxazō signifie louanger quelqu’un avec un sentiment de gratitude (Mt = 3; Mc = 1; Lc = 8; Jn = 0; Ac = 0), par exemple : Puis les bergers s'en retournèrent, glorifiant (doxazō) et louant Dieu pour tout ce qu'ils avaient entendu et vu, suivant ce qui leur avait été annoncé (Lc 2, 20). Notons que ce quelqu’un qu’on louange est toujours Dieu, à une exception près, où c’est la parole du Seigneur (Ac 13, 48) qu’on louange.

      • Doxazō renvoie à l’action humaine de valoriser quelqu’un à qui on accorde un certain prestige (Mt = 1; Mc = 0; Lc = 1; Jn = 1; Ac = 0), par exemple : Quand donc tu fais l'aumône, ne va pas le claironner devant toi; ainsi font les hypocrites, dans les synagogues et les rues, afin d'être glorifiés (doxazō) par les hommes; en vérité je vous le dis, ils tiennent déjà leur récompense (Mt 6, 2).

      • Il y a le cas unique où doxazō désigne l’action de Dieu qui a ressuscité Jésus et l’a établi Seigneur, à sa droite, et qu’on ne trouve qu’en Actes 13, 13 : Le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, le Dieu de nos pères a glorifié (doxazō) son serviteur Jésus que vous, vous avez livré et que vous avez renié devant Pilate, alors qu'il était décidé à le relâcher.

      • Enfin, il y a la signification particulière que doxazō prend chez Jean où il décrit l’action révélatrice de Dieu manifestant la qualité extraordinaire et unique de Jésus, reflétant par le fait même sa propre qualité, par exemple : Père, glorifie (doxazō) ton nom!" Du ciel vint alors une voix: "Je l'ai glorifié (doxazō) et de nouveau je le glorifierai (doxazō)." (12, 28).

      Chez Luc, doxazō signifie presqu’uniquement louanger Dieu avec un sentiment de gratitude, et c’est ce que nous avons ici au v. 16.

      à Dieu (theos) . Le mot theos est si fréquent (Mt = 51; Mc = 49; Lc = 129; Jn = 83; Ac = 169) que son analyse dépasserait le cadre de ce commentaire. Notons néanmoins que Luc en est le champion avec un total de 292 occurrences. Pourquoi? Il y a chez Luc le désir d’une grande harmonie entre l’Ancien et le Nouveau Testament, entre l’histoire juive et l’histoire chrétienne. C’est d’ailleurs la signification de ce parallèle qu’il dresse entre Jean Baptiste et Jésus, l’un représentant l’Ancien, l’autre le Nouveau Testament, dont il raconte les naissances. Et ce qui unifie tout cela, c’est l’unique Dieu.

    • un grand prophète s’est levé parmi nous/ Littéralement : qu’un prophète (prophētēs) grand (megas) s’était levé (egeirō) parmi nous (en hēmin). Nous sommes familiers avec le mot prophētēs (celui qui parle au nom de Dieu et interprète sa volonté), car il désigne tous ces gens dont la parole a contribué à constituer une bonne partie de la Bible juive, si bien que cette dernière sera divisée en trois parties : la Loi, les Prophètes et les Écrits. Et comme la communauté chrétienne a relu les événements entourant Jésus à la lumière de l’Ancien Testament, les références aux prophètes parsèment les évangiles et les Actes : Mt = 37; Mc = 6; Lc = 30; Jn = 14; Ac = 30. Sans surprise, nous observons que c’est Matthieu dont l’évangile s’adresse avant tout à un auditoire judéo-chrétien qui fait le plus souvent référence aux prophètes. Mais Luc avec son évangile et ses Actes n’est pas en reste : comme nous l’avons souligné, l’intégration de l’Ancien et du Nouveau Testament est importante. Mais quand on regarde d’un plus près, prophētēs fait référence à quatre catégories de personnes : 1) les hommes de Dieu de l’Ancien Testament ou leurs écrits (Mt = 29; Mc = 3; Lc = 21; Jn = 9; Ac = 23); 2) Jésus (Mt = 4; Mc = 2; Lc = 5; Jn = 5; Ac = 3); 3) Jean Baptiste que les gens considéraient comme un prophète, en commençant par Jésus lui-même (Mt = 2; Mc = 1; Lc = 3; Jn = 0; Ac = 0), et enfin, d’autres personnes comme la prophétesse Anne ou les prophètes chrétiens (Mt = 2; Mc = 0; Lc = 1; Jn = 0; Ac = 4). Ainsi, Jésus a été associé aux prophètes.

      Chez Luc, Jésus se serait vu comme un prophète (Mais aujourd'hui, demain et le jour suivant, je dois poursuivre ma route, car il ne convient pas qu'un prophète périsse hors de Jérusalem, 13, 33), ses disciples l’auraient perçu comme un prophète ("Quoi donc?" Leur dit-il. Ils lui dirent: "Ce qui concerne Jésus le Nazarénien, qui s'est montré un prophète puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple, 24, 19). Aussi, c’est sans surprise que nous voyons la réaction des gens au v. 16 qui considère Jésus comme un prophète. Mais l’intention de Luc semble aller plus loin. Car dans la tradition juive il y avait des prophètes qui se détachaient des autres, et l’un d’eux était le prophète Élie. Or, on connaissait bien cette histoire où Élie est allé voir une veuve à Sarepta et, après que son fils fut décédé, le ressuscita et le rendit à sa mère (edōken auton tē mētri autou, LXX : 1 Rois 17, 23), la même expression qu’au verset 15 : edōken auton tē mētri autou. Le lien est très clair. Nous sommes donc devant un nouvel Élie.

      grand (megas) . Il n’est pas question d’analyser ce mot passe-part (Mt = 20; Mc = 15; Lc = 26; Jn = 5; Ac = 31) qui est utilisé pour qualifier une grande variété de choses : la voix, la joie ou la crainte, un désastre ou la maladie, un festin ou une pièce, ou encore la stature personnelle, sinon pour dire que la réaction de la foule ici au v. 16 semble faire écho à ce que Luc a dit plus tôt par la voix de l’ange Gabriel : Il sera grand (megas), et sera appelé Fils du Très-Haut. Le Seigneur Dieu lui donnera le trône de David, son père (1, 32).

      parmi nous (en hēmin) . Pourquoi prendre la peine de relever une expression aussi banale que en hēmin (en nous, parmi nous)? C’est qu’on y trouve la signature de Luc.

      • Lc 1, 1 : Puisque beaucoup ont entrepris de composer un récit des événements qui se sont accomplis parmi nous (en hēmin)
      • Lc 7, 16 : Tous furent saisis de crainte, et ils glorifiaient Dieu en disant: "Un grand prophète s'est levé parmi nous (en hēmin) et Dieu a visité son peuple."
      • Lc 24, 32 : Et ils se dirent l'un à l'autre: "Notre cœur n'était-il pas tout brûlant au-dedans de nous (en hēmin), quand il nous parlait en chemin, quand il nous expliquait les Écritures?"
      • Ac 1, 17 : Il avait rang parmi nous (en hēmin) et s'était vu attribuer une part dans notre ministère
      • Ac 2, 29 : "Frères, il est permis de vous le dire en toute assurance: le patriarche David est mort et a été enseveli, et son tombeau est encore aujourd'hui parmi nous (en hēmin).

      On chercherait en vain une telle expression chez les autres évangélistes, à l’exception de deux passages de Jean (1, 14; 17, 21), ce qui rappelle certaines sources communes entre Jean et Luc.

    • et Dieu a rendu visite à son peuple / Littéralement : et que a visité (episkeptomai) le Dieu le peuple (laos) de lui. Avec episkeptomai (examiner, rechercher, visiter) nous sommes avec le vocabulaire lucanien : Mt = 2; Mc = 0; Lc = 3; Jn = 0; Ac = 4. Notre verset 16 réalise en quelque sorte ce que Luc avait annoncé au début de son évangile : Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël, de ce qu'il a visité (episkeptomai) et délivré son peuple (laos) , 1, 68; par les entrailles (splanchnon) de miséricorde de notre Dieu, dans lesquels nous a visités (episkeptomai) l'Astre d'en haut, 1, 78. C’est un thème très clair chez Luc : toutes les guérisons de Jésus reflètent les entrailles pleines de compassion de Dieu qui, en Jésus, visite son peuple

      le peuple (laos) . Le mot laos (peuple, foule, nation) est un terme qu’affectionne Luc : Mt = 14; Mc = 2; Lc = 36; Jn = 3; Ac = 48. Pour tous les évangélistes, laos fait référence avant tout au peuple juif. Chez Matthieu, peuple apparaît dans les références à l’Ancien Testament, ou dans des expressions comme « scribes du peuple » ou « anciens du peuple », ou dans la crainte qu’ont les autorités à arrêter Jésus. C’est le cas également chez Marc et chez Jean. Mais chez Luc, le terme prend une extension exceptionnelle (84 occurrences quand on met ensemble son évangile et les Actes). Il ne fait pas de doute que le terme désigne avant tout le peuple d’Israël : tant dans les évangiles et que dans les Actes le contexte immédiat fait référence à Israël ou aux structures sociales juives, quand ce n’est pas une citation de l’Ancien Testament. Donnons quelques exemples :

      • Lc 1, 68 : Béni soit le Seigneur, le Dieu d'Israël, de ce qu'il a visité et délivré son peuple (laos)
      • Lc 2, 32 : lumière pour éclairer les nations et gloire de ton peuple (laos) Israël."
      • Lc 22, 66 : Et quand il fit jour, le conseil des Anciens du peuple (laos) s'assembla, grands prêtres et scribes. Ils l'amenèrent dans leur Sanhédrin
      • Ac 4, 10 : sachez-le bien, vous tous, ainsi que tout le peuple (laos) d'Israël: c'est par le nom de Jésus Christ le Nazôréen, celui que vous, vous avez crucifié, et que Dieu a ressuscité des morts, c'est par son nom et par nul autre que cet homme se présente guéri devant vous.
      • Ac 4, 27 : Oui vraiment, ils se sont rassemblés dans cette ville contre ton saint serviteur Jésus, que tu as oint, Hérode et Ponce Pilate avec les nations païennes et les peuples (laos) d'Israël,
      • Ac 7, 34 : Oui, j'ai vu l'affliction de mon peuple (laos) en Égypte, j'ai entendu son gémissement et je suis descendu pour le délivrer. Viens donc, que je t'envoie en Égypte.
      • Ac 10, 2 : Pieux et craignant Dieu, ainsi que toute sa maison, il faisait de larges aumônes au peuple (laos) juif et priait Dieu sans cesse.
      • Ac 13, 17 : Le Dieu de ce peuple (laos), le Dieu d'Israël élut nos pères et fit grandir ce peuple durant son exil en terre d'Égypte. Puis, en déployant la force de son bras, il les en fit sortir
      • Ac 13, 24 : Jean, le précurseur, avait préparé son arrivée en proclamant à l'adresse de tout le peuple (laos) d'Israël un baptême de repentance.
      • Ac 26, 23 : que le Christ souffrirait et que, ressuscité le premier d'entre les morts, il annoncerait la lumière au peuple (laos) et aux nations païennes."

      On comprendra alors sans peine que, puisque le mot laos désigne avant tout le peuple d’Israël, il est toujours au singulier. Cependant, il y a trois exceptions : deux fois le mot fait référence aux nations de la terre (Lc 2, 31; Ac 4, 25), et une fois aux peuples d’Israël (Ac 4, 27), une expression étonnante. Enfin, dans les Actes des Apôtres, on trouve deux références où laos désigne la communauté chrétienne, un peuple que Dieu est en train de susciter par l’entremise des apôtres : Ac 15, 14; 18, 10.

      On pourrait se demander pourquoi cette insistance chez Luc sur laos? Nous avons déjà mentionné l’importance chez lui d’une forme d’harmonie et d’unité entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Or, dans l’histoire juive, la notion de peuple est fondamentale, puisque ce ne sont pas auprès d’individus que Dieu intervient avant tout selon les auteurs sacrés, mais auprès d’un peuple tout entier. C’est auprès de ce peuple que Jésus intervient à son tour ("Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois j'ai voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble sa couvée sous ses ailes... et vous n'avez pas voulu! , Lc 13, 34). Pour Luc, c’est donc la même histoire sainte qui se poursuit. De plus, Luc aime la structure communautaire et le consensus : ce ne sont pas des individus qui réagissent, mais un peuple bien défini. Habituellement, ce peuple est favorable à Jésus : il l’écoute avidement (Lc 19, 48; 21, 38), glorifie Dieu en voyant ce qu’il fait (Lc 7, 16; 18, 43), et se lamente sur lui lorsqu’on le conduit à son lieu d’exécution (23, 27). La même attitude se retrouve dans les Actes des Apôtres alors que le peuple fait bon accueil aux paroles et aux actes des disciples (Ac 2, 47; 4, 21; 5, 13). Voilà pourquoi les autorités religieuses se méfient du peuple.

      Aussi, ce v.16 reflète la théologie de Luc où le Dieu de l’Ancien Testament qui a appelé un peuple à devenir son peuple, continue son œuvre à travers Jésus et, à travers ce geste de compassion à l’égard d’une veuve, manifeste de nouveau sa présence.

    17 Cette nouvelle à son sujet se répandit dans toute la Judée et dans tous les environs.

    • Cette nouvelle à son sujet se répandit / Littéralement : et sortit (exerchomai) parole (logos) celle-là… au sujet de lui (peri autou) . Le verbe exerchomai (sortir, partir, venir de) est très courant : Mt = 43; Mc = 37; Lc = 39; Jn = 30; Ac = 29. Comme en français, il sert à décrire diverses situations : le démon sort des gens, une puissance sort de la personne de Jésus, ou encore Jésus fait des sorties pour aller à la rencontre des autres ou pour prier, etc. Par contre, l’idée qu’une nouvelle ou rumeur ou réputation « sorte », traduite en français par « se répandre », est rare. On la trouve une seule fois chez Marc (1, 28) que reprend Luc (4, 37) et dont on trouve un écho chez Matthieu (4, 24). Jean (21, 23) présente aussi une occurence. Autrement, c’est absent, sauf ici, au v. 17, un passage unique à Luc.

      parole (logos) . Nous connaissons bien le mot logos à travers l’expression « parole de Dieu », ou encore, chez Jean, par son prologue où on traduit souvent logos par « verbe ». De fait, l’expression « Parole de Dieu » apparaît un certain nombre de fois dans les évangiles et surtout dans les Actes : Mt = 1; Mc = 1; Lc = 4; Jn = 1; Ac = 11. Et les Actes témoignent qu’une autre expression se développe dans les communautés chrétiennes : parole du Seigneur (9 fois). Cependant, logos a une signification beaucoup plus large pour désigner diverses réalités : parole, mot, propos, chose, affaire, ordre, compte. Aussi est-il un mot fréquent : Mt =33; Mc = 24; Lc = 32; Jn = 40; Ac = 65. Et l’une des significations de logos renvoie à ce qu’on dit sur quelqu’un, qu’on peut traduire par nouvelle, rumeur, réputation, bruit. À part ce v. 17, nous avons d’autres exemples :

      • Lc 5, 15 : Or, la nouvelle (logos) se répandait de plus en plus à son sujet, et des foules nombreuses s'assemblaient pour l'entendre et se faire guérir de leurs maladies.
      • Mc 1, 45 : Mais lui, une fois parti, se mit à proclamer hautement et à divulguer la nouvelle (logos), de sorte que Jésus ne pouvait plus entrer ouvertement dans une ville, mais il se tenait dehors, dans des lieux déserts; et l'on venait à lui de toutes parts.
      • Jn 21, 23 : Le bruit (logos) se répandit (exerchomai) alors chez les frères que ce disciple ne mourrait pas. Or Jésus n'avait pas dit à Pierre: "Il ne mourra pas", mais: "Si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne."
      • Ac 5, 24 : A cette nouvelle (logos), le commandant du Temple et les grands prêtres, tout perplexes à leur sujet, se demandaient ce que cela pouvait bien signifier.
      • Ac 11, 22 : La nouvelle (logos) en vint aux oreilles de l'Église de Jérusalem, et l'on députa Barnabé à Antioche.

      Que conclure? Nous avons d’abord une expression bien grecque, et surtout très lucanienne. On aura peut-être remarqué que Jean présente le couple logos exerchomai (littéralement : la parole sortit), exactement comme ici au verset 17. Cela favorise l’idée que Luc et Jean ont fréquenté des milieux semblables. Cela est d’autant plus vrai que ce chapitre 21 de Jean présente un récit de pêche miraculeuse semblable à celui de Luc au chapitre 5.

      au sujet de lui (peri autou) . Nous sommes en fait devant une expression assez banale. Pourquoi nous y arrêter? C’est qu’elle confirme ce que nous venons d’affirmer : la phrase est très lucanienne, mais en même temps semble refléter un milieu linguistique semblable à celui de Jean. Regardons les statistiques au sujet de peri autou : Mt = 2; Mc = 3; Lc = 8; Jn = 11; Ac = 4.

    • dans toute la Judée et dans tous les environs / Littéralement : dans l’entière (holos) Judée (Ioudaia)… et dans toute la région (perichōros). Le mot holos (entier, tout entier) est aussi commun en grec que dans son équivalent français : Mt = 22; Mc = 18; Lc = 17; Jn = 6; Ac = 19. Sa présence fréquente dans les Actes confirme qu’il fait partie du vocabulaire de Luc. Quant à son évangile, parmi les 17 occurrences du mot, 7 lui sont propres (6 sont des emprunts à Marc, 4 à la source Q). Il vaut la peine de mentionner qu’il est le seul parler de « Judée entière » (Lc 1, 65; 7, 17; 23, 5; Ac 9, 31; 10, 37). Il y a chez Luc, comme tous les évangélistes d’ailleurs, un effort pour souligner que l’événement Jésus était largement connu.

      la région (perichōros) . Le mot perichōros est la combinaison de deux mots, la préposition peri (autour), et le mot chōra (région, contrée, territoire). Il désigne donc la région autour, les alentours ou les environs, la région voisine. C’est un mot rare qui ne se trouve pas ailleurs dans tout le Nouveau Testament, sauf dans les évangiles et les Actes : Mt = 2; Mc = 1; Lc = 5; Jn = 0; Ac = 1. Chez Luc, c’est une façon d’élargir le rayonnement de Jésus, sans apporter trop de précision. Et comme on n’est pas sûr que Luc connaissait bien la Palestine, on devine que ce mot vague lui rendait la vie plus aisée.

    Quel est le bilan de cette analyse verset par verset? Il est possible que Luc utilise une source particulière pour ce récit, mais l’ensemble du vocabulaire révèle un texte qui porte sa signature.

  3. Analyse de la structure du récit

    Introduction : établissement du contexte v. 11

    • Lieu : en route vers Naïn
    • Personnages : Jésus, ses disciples, une foule nombreuse
    • Situation : on chemine avec Jésus

    Événement : v. 12

    • Lieu : à la porte de la vie
    • Détail : on porte en terre un mort
    • Personnages : une veuve, son fils unique, foule nombreuse de la ville

    Réaction de Jésus : v. 13-14

    • Il est ému aux entrailles
    • Il dit à la mère d’arrêter de pleurer
    • Il touche à la civière
    • Il dit au mort de se réveiller

    Résultat : v. 15a

    • Le mort se met sur son séant et se met à parler

    Action de Jésus : v. 15b

    • Il remet le fils à sa mère

    Réaction de la foule v. 16-17

    • Elle est bouleversée
    • Considère que Dieu a exprimé sa qualité d’être en visitant son peuple et en suscitant un prophète
    • La nouvelle se répand partout

    La structure du récit révèle un certain nombre de choses :

    • Le contexte nous prépare à un enseignement de Jésus, car il est entouré de gens qui cheminent avec lui
    • La structure du récit est semblable à celui d’un récit de guérison, sauf sur deux points : il n’y pas de demande et il n’y pas d’expression de foi
    • L’expression de foi et la demande sont remplacées par la compassion vécue par Jésus : voilà le déclencheur de son action
    • Le sommet est atteint quand Jésus remet le fils à sa mère.
    • Ainsi, ce qui est au cœur du récit, ce n’est pas le jeune homme en soi, mais le fait que la veuve retrouve un fils unique, et en raison de la situation sociale de l’époque, sa seule source de revenu
    • La réaction de la foule ne distingue pas une guérison ou une ressuscitation qu’elle semble mettre sur le même pied, une action de Dieu qui manifeste sa présence en suscitant un prophète comme il y en a eu dans l’Ancien Testament, en particulier Élie.
    • Bref, c’est un récit non sur la foi comme c’est souvent le cas des récits de guérison, mais un récit sur la compassion.

  4. Analyse du contexte

    Comme toute composition littéraire, les évangiles marquent des pauses, des changements de décor et la mise en place de thèmes. Pour établir le contexte de cette scène d’un fils unique remis à sa mère, il faut chercher une pause et une césure. Nous la trouvons en 7,1 : « Quand Jésus eut achevé tout son discours devant le peuple, il entra dans Capharnaüm ». L’évangéliste annonce donc la fin d’une section et le début d’une nouvelle. Voilà le point de départ de notre contexte immédiat.

    1. Guérison de l’esclave du centurion sur le point de mourir (7, 1-10)
      1. Envoi de notables juifs par le centurion
      2. Demande des notables juifs en s’appuyant sur les œuvres du centurion
      3. Alors que Jésus est en marche pour aller chez lui, ce dernier envoie un message par des amis évoquant son indignité de l’avoir en sa demeure et exprimant sa foi que Jésus peut guérir par un seul mot
      4. Réaction de Jésus : plein d’admiration, Jésus loue la foi du centurion qui surpasse celle qu’il voit en Israël
      5. Constatation de la guérison de l’esclave

    2. Ressuscitation du fils de la veuve (7, 11-17)
      1. Jésus se rend ensuite à Naïn avec ses disciples et une grande foule
      2. Jésus est ému de compassion à la porte de la ville devant le fils unique d’une veuve décédé
      3. Il demande au mort de se lever
      4. Le mort se lève et se met à parler
      5. Jésus le remet à sa mère
      6. Réaction de la foule qui loue Dieu de l’avoir visité et de lui avoir donné un prophète

    3. Interrogation de Jean Baptiste sur Jésus (7, 18-23)
      1. Entendant par ses disciples tous ces faits, Jean Baptiste envoie deux disciples à Jésus pour lui demander s’il est le messie
      2. Jésus opère à ce moment des guérisons (infirmes, possédés, aveugles)
      3. Puis il demande de rapporter à Jean Baptiste
        1. toutes ces guérisons (aveugles, boiteux, lépreux, sourds)
        2. les morts ressuscitent,
        3. la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres
        4. heureux celui pour qui ne sera pas scandalisé par lui

    4. Enseignement de Jésus sur Jean Baptiste (7, 24-35)
      1. Jésus interpelle la foule sur l’identité de Jean Baptiste
      2. Pour Jésus, il est un prophète, et plus précisément le prophète qui prépare la voie au messie
      3. Il est le plus grand des prophètes, néanmoins le plus petit dans le Royaume de Dieu est plus grand que lui
      4. La majorité des gens, incluant les pécheurs, ont reconnu Jean Baptiste comme envoyé de Dieu, sauf les Pharisiens et les légistes
      5. C’est ainsi que ces derniers ont à la fois rejeté Jean Baptiste, le considérant comme un fou, et à la fois Jésus, le considérant comme un glouton et un ivrogne
      6. Mais les vrais fils de Dieu ont su faire la part des choses

    En 7, 36 nous changeons de contexte avec l’invitation à manger d’un Pharisien.

    Que nous apprend le contexte? Tout d’abord, Luc a probablement inséré ici ce récit de la ressuscitation du fils de la veuve pour préparer la réponse aux envoyés de Jean Baptiste : car il y aurait eu quelque chose de faux à affirmer que les morts ressuscitent sans aucun récit pour l’étayer. Ensuite, ce récit prépare également l’affirmation que la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres, car la veuve qui a perdu son fils unique appartient à ce monde des pauvres. Enfin, tous ces événements visent à répondre à la question de Jean Baptiste : es-tu le messie? Ainsi, pour Luc, la scène de Naïn est la réponse de Dieu à sa promesse dans l’Ancien Testament de revenir visiter son peuple par l’intermédiaire de son messie, mais un messie qui sera source de contradiction, car il sera guidé par la compassion pour les pauvres, et non par la Loi.

  5. Analyse des parallèles

    Le récit sur la veuve de Naïn n'a pas de véritables textes parallèles dans les récits synoptiques. Mais nous pouvons comparer des textes semblables, d’abord celui de la ressuscitation de la fille de Jaïre (Luc 8) et celui du fils de la veuve de Sarepta (1 Rois 17). Les récits comportent trois parties : la mise en situation, l’intervention pour ressusciter la personne, la réaction des gens.

    Pour faciliter la comparaison, nous avons souligné les mots que partagent Luc 7 et 8, avons mis en caractère gras les passages de Luc 8 que l’évangéliste modifie par rapport au récit de Marc, avons mis en rouge les mots identiques entre Luc 7 et le livre des Rois, et avons mis en bleu les mots identiques entre Luc 8 et le livre des Rois.

    Luc 7Luc 81 Rois 17 (LXX)
    11 Et il arriva (kai egeneto) qu’ensuite il partit pour une ville appelée Naïn, et ses disciples et une foule nombreuse partaient avec lui. 12 Or, comme il approchait de la porte (pylōn) de la ville (polis), et voici un mort (thnēskō) était porté en terre, fils unique de sa mère (mētēr), et celle-ci était veuve (chēra) ; et une foule de la ville, importante, était avec elle.49 Comme il parlait encore, vient quelqu’un de chez le chef de synagogue disant : « Ta fille est morte (thnēskō); ne dérange plus le maître ».[10 Et il (le prophète Élie) se leva, et il partit pour Sarepta ; arrivé devant les portes (pylōn) de la ville (polis), il y vit une femme veuve (chēra) qui ramassait du bois]….17 Et il arriva (kai egeneto) après cela que le fils de la femme maîtresse de la maison (oikia) tomba malade, et sa maladie fut très violente ; enfin l’esprit (pneuma) se retira de lui.
    13 Et, l’ayant vue, le Seigneur fut ému de compassion pour elle et lui dit : « Ne pleure pas (mē klaiō) 14 Et, s’approchant, il toucha la civière, les porteurs s’arrêtèrent, et il dit : « Jeune homme, je te (le) dis; lève-toi (egeirō). » 15 Et le mort se dressa sur son séant et commença à parler; et il le remit à sa mère (kai edōken auton tē mētri autou) .50 Or Jésus, ayant entendu, lui répondit : « Ne crains pas; crois seulement, et elle sera sauvée. » 51 Or, venu à la maison (oikia) , il ne laissa pas quelqu’un entrer (eiserchomai) avec lui, sinon Pierre et Jean et Jacques et le père de l’enfant et la mère (mētēr). 52 Tous pleuraient et se frappaient (la poitrine) pour elle. Il dit : « ne pleurez pas (mē klaiō): elle n’est pas morte, mais elle dort. » 53 Et ils se moquaient de lui sachant qu’elle était morte. 54 Mais lui, la prenant par sa main, appela, disant : « Enfant, éveille-toi (egeirō). » 55 Et son esprit (pneuma) revient et elle se leva à l’instant, et il ordonna de lui donner à manger.18 Et la femme dit à Elie : Qu'y a-t-il entre moi et toi, homme de Dieu ? Es-tu entré (eiserchomai) chez moi pour rappeler le souvenir de mes péchés, et pour faire mourir mon fils ? 19 Et le prophète répondit à la femme : Donne-moi ton fils. Et il le prit de son sein ; et il le porta dans la chambre où il demeurait, et il l'étendit sur sa couche. 20 Là, il cria et il dit : Malheur à moi, Seigneur ! je vous prends à témoin en faveur de cette veuve chez qui j'habite ; vous l'avez affligée en faisant mourir son fils. 21 Ensuite, il souffla trois fois sur l'enfant, il invoqua le Seigneur, et il dit : Seigneur mon Dieu, que l'âme de cet enfant revienne en lui. 22 Et il en fut ainsi. L'enfant jeta un grand cri ; 23 Et Elie descendit de sa chambre dans la maison, et il le rendit à sa mère (kai edōken auton tē mētri autou) ; et il lui dit : Regarde, ton enfant est en vie.
    16 Une crainte les saisit tous, et ils glorifiaient Dieu, disant : « Un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a visité son peuple. » 17 Et ce propos se répandit à son sujet dans toute la Judée et tout le pays à l’entour.Et ses parents furent saisis de stupeur. 56 Or il leur prescrivit de ne dire à personne ce qui était arrivé.24 Et la femme dit à Elie : Je reconnais que tu es un homme de Dieu ; la parole de Dieu dans ta bouche est véritable.

    • Quand on compare la scène de Naïn avec celle du livre des Rois, on note des éléments de similitude. Un prophète rencontre une veuve pour la première fois à la porte de la ville. Cette veuve a un fils, que Luc précise être unique, mais qui semble également unique d’après le texte du livre des rois. Ce fils meurt et c’est le prophète qui lui redonnera la vie. On constate la ressuscitation du fils de la veuve de Sarepta par le fait qu’il jette un grand cri, et celui de la veuve de Naïn par le fait qu’il se met à parler. Un point saisissant, Luc reprend les mêmes mots que ceux du livre des Rois : et il le rendit à sa mère (kai edōken auton tē mētri autou) ; ainsi le centre d’attention est sur la mère, non sur le fils. Il est donc assez clair que Luc avait en tête ce récit en écrivant la scène de Naïn, et quand il écrit qu’un grand prophète s’est levé parmi nous, il se trouve à affirmer qu’un nouvel Élie est parmi nous. Par contre, on ne peut passer sous silence quelques différences : la veuve de Sarepta reproche à Élie d’être à la source de la mort de son fils, ce qui provoque la réponse de ce dernier, alors que la veuve de Naïn ne demande rien, et tout provient de l’initiative de Jésus; Élie doit prier Dieu et se coucher sur l’enfant pour lui redonner vie, Jésus n’a besoin que d’une parole.

    • Le texte de la ressuscitation de la fille de Jaïre chez Luc est emprunté à Marc. Néanmoins, examinons les similitudes avec le récit de Naïn. Il y a tout de même des similitudes : nous sommes devant une personne qui est morte, Jésus demande d’arrêter de pleurer et redonne la vie par une parole (éveille-toi); on constate que la personne est vivante par le fait qu’elle parle à Naïn, par le fait qu’elle a faim et mange pour la fille de Jaïre. Par contre, il y a des différences significatives : le récit autour de la fille de Jaïre est amorcé par la demande du chef de synagogue et est centré sur la foi qu’exige Jésus (crois seulement); l’action de Jésus est réservée à un cercle restreint de disciples et aux parents de la jeune fille, et la réaction des parents n’est pas celle de glorifier Dieu comme les gens de Naïn, mais d’être stupéfiés et renversés, et par la suite, non seulement on ne répand la nouvelle, mais Jésus demande de garder le silence.

    • Enfin, comparons brièvement le récit autour de la fille de Jaïre avec celui de la veuve de Sarepta. Parmi les similitudes, mentionnons que les deux scènes se passent dans une maison, et Luc accentue le rapprochement en ajoutant le verbe « entrer » (eiserchomai) à sa source marcienne. De même, en ajoutant le mot « esprit » (pneuma) qui revient dans la jeune fille, il poursuit le rapprochement avec la scène de Sarepta où l’esprit a quitté le fils de la veuve.

    • Concluons notre analyse.

      1. Il est clair que le récit du prophète Élie et de la veuve de Sarepta a exercé une influence sur l’évangéliste Luc quand il écrivait le récit de la veuve de Naïn et quand il réécrivait la scène de la fille de Jaïre que lui léguait Marc. Pour lui, Jésus était non seulement un nouvel Élie, une nouvelle intervention de Dieu, mais quelqu’un qui lui était supérieur : une parole suffit pour redonner vie à l’être humain, et il n’a pas besoin d’invoquer Dieu et de se coucher sur l’enfant.

      2. Mais ce qu’il y a de particulier dans le récit de veuve de Naïn est que l’intervention de Jésus provient de sa propre initiative, motivé par un pur sentiment de compassion : jamais on ne lui a demandé quoi que ce soit et nous ne sommes pas du tout dans un contexte d’expression de foi.

      3. Comme nous sommes dans un contexte grec où on est sceptique quand vient la question de la résurrection des morts (souvenons-nous de la réaction des Athéniens à partir de ce que Luc raconte en Actes 17, 32), Luc accentue le fait que ce n’est pas une illusion, i.e. la personne est vraiment morte, et quand elle retrouve la vie, elle est vraiment vivante : dans le récit à Naïn, nous sommes sur le point de mettre en terre le jeune homme, ce qui montre qu’il est vraiment mort, et quand Jésus interviendra, il se mettra à parler, ce qui montre qu’il est vraiment vivant. Dans le récit de la fille de Jaïre, celle-ci est vraiment morte, car on a déjà commencé le rite des funérailles avec tous ceux qui se frappent la poitrine, et Luc prend la peine d’ajouter la phrase : sachant qu’elle était morte, et quand Jésus interviendra, il affirmera qu’elle est vraiment vivante, car il faut tout de suite lui donner à manger (Luc a repris ce fait de Marc, mais l’a devancé pour le mettre immédiatement après la ressuscitation).

      4. On ne sait pas d’où Luc tient ce récit autour de la veuve de Naïn. Quoi qu’il en soit, l’écriture porte la marque de son style et de son vocabulaire comme nous l’avons vu. Il en de même du récit sur la fille de Jaïre qu’il tient de Marc, mais sur lequel il laisse sa propre empreinte, et que nous avons souligné en caractère gras : quelqu’un (tis), être sauvé (sōzō), entrer (eiserchomai), revenir/retourner (epistrephō), à l'instant (parachrēma), prescrire (dietaxen), parent (goneus), arriver (ginomai). De plus, il standardise l’intervention de Jésus qui revêt la même structure : jeune homme / enfant, éveille-toi. Enfin, comme il aime le faire, il équilibre la présence homme/femme : par exemple, comme il l’a fait avec la présentation du royaume de cieux qu’il compare d’abord à un homme qui met en terre la graine de sénevé, ensuite à une femme qui enfouit du levain dans de la farine (voir Lc 13, 18-21), de même il semble équilibrer les scènes de ressuscitation en ayant à la fois un homme et une femme.

  6. Intention de l’auteur en écrivant ce passage

    • Pour comprendre l’intention de Luc, il faut replacer son récit dans son contexte : Jésus se prépare à répondre aux envoyés de Jean-Baptiste qui se demande s’il est vraiment le messie. De plus, Luc prend la peine de mentionner en introduction que ses disciples l’accompagnent et qu’une grande foule marche avec lui : nous sommes donc dans un contexte d’enseignement qui s’adresse à tous les disciples, et donc aux membres de la communauté chrétienne qui constituent d’abord son auditoire.

    • Quel est cet enseignement? Comme nous l’a révélé la structure du récit, l’action de Jésus se fait en deux temps : d’abord il ramène le fils de la veuve à la vie, puis il lui redonne son fils; le sommet du récit est dans ce geste où Jésus remet à la veuve son fils. Pourquoi Jésus agit-il ainsi? Il fut ému aux entrailles, nous dit l’évangéliste. Ainsi, le geste de Jésus en est un de compassion. N’oublions pas, que dans le milieu socio-économique de l’époque, la seule ressource qui permet à une veuve de vivre est un fils. L’enseignement de Jésus porte sur la compassion pure et simple, sans qu’il y ait une demande de qui que ce soit ou une expression quelconque de foi. Luc utilise ici le même vocabulaire que celui du récit du bon Samaritain et du père dont le fils était parti dilapider son bien.

    • Mais, en même temps, cette scène prépare la réponse aux envoyés de Jean Baptiste sur sa messianité. Car, lors de cette réponse, Luc reprendra la source Q, cette source qu’il partage avec Matthieu, où Jésus répond, non pas en disant : oui, je suis le messie, mais en demandant aux disciples de Jean Baptiste de témoigner de tous les gestes de guérison, de ressuscitations et de bonnes nouvelles annoncées aux pauvres. La scène de la veuve de Naïn vient en quelque sorte étayer l’affirmation sur les gestes de ressuscitation et de bonne nouvelle annoncée aux pauvres.

    • Ici, il faut faire une mise en garde. Ce serait une erreur de penser que l’argument des évangiles va comme ceci : le messie attendu devait faire des miracles; Jésus a fait des miracles, donc Jésus est le messie. On chercherait en vain dans l’Ancien Testament une présentation du messie comme faiseur de miracles. On parlait de quelqu’un de la lignée davidique, ou d’un prophète comme Moïse, et c’est tout. Ce que fait Luc ici est d’associer Jésus à une grande figure de l’Ancien Testament, celle du prophète Élie. En faisant de Jésus un nouvel Élie, il fait de lui un moment unique dans l’histoire sainte, celui où Dieu ouvre de nouveau les cieux pour visiter son peuple, comme il l’a fait avec Élie. C’est d’ailleurs toute la signification des paroles que Luc met par la suite dans la bouche des gens : un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a rendu visite à son peuple. Et en cela, en étant le visage de Dieu qui redevient intime avec son peuple, en inaugurant cette année de grâce dont il a parlé dans son discours inaugural, il devient le messie. Mais ce messie ne se démarque pas en voulant restaurer la royauté davidique, mais en exprimant dans toute sa force la compassion de Dieu.

  7. Situations ou événements actuels dans lesquels on pourrait lire ce texte

    1. Suggestions provenant des différents symboles du récit

      • Notre récit commence avec Jésus qui est en route et des disciples qui marchent avec lui. C’est une dimension fondamentale de la vie chrétienne, à tel point qu’on appelait les chrétiens comme des adeptes de la Voie (Actes 9, 2). Bien sûr, parler de chemin, c’est parler de direction, mais c’est parler aussi de mouvement ou d’action constante. Suivre Jésus, c’est accepter de bouger et de changer continuellement, c’est accepter d’être constamment transformé, c’est accepter les événements et de s’y ouvrir. Si Jésus ne s’était jamais déplacé, il n’aurait jamais rencontré cette veuve. Nous sommes ses disciples, et donc nous marchons à sa suite. Est-ce vrai?

      • La scène se passe à la porte de la ville, un véritable carrefour. C’est aux portes de la ville que se font beaucoup de rencontres. Dans les environs se trouve le cimetière. Jésus y a été mis en croix. C’est là que se placent les mendiants pour quémander. Décidément, ce n’est pas un lieu pour s’isoler. Contrairement à Jean Baptiste qui a appelé les gens au milieu du désert, Jésus s’est rendu au carrefour des villes pour rencontrer les gens. Le message? Il n’est pas nécessaire de s’isoler pour rencontrer Dieu. Car il est là où se trouve la foule.

      • Nous assistons à des funérailles, au dernier adieu d’une mère pour son fils unique. La scène est triste, reflet d’une facette de ce monde et de nos vies. Il ne faut pas chercher longtemps pour trouver tout ce qui nous fait pleurer, tout ce qui nous déchire le cœur. Et pour qui a un esprit un peu religieux se pose alors la question de Dieu : pourquoi a-t-Il voulu un tel monde. Pourquoi la souffrance? Pourquoi la mort? Notre récit nous demande de prendre le temps de regarder en face cette dimension de la vie.

      • Jésus « fut ému aux entrailles ». Il n’arrive pas souvent qu’un évangéliste nous traduise les sentiments de Jésus : il est bouleversé, il a le cœur déchiré. Cela traduit bien sûr nos sentiments devant des événements semblables. Mais quand on attache ces sentiments à celui qu’on considère comme l’image la plus parfaite de Dieu, alors il faut logiquement attacher ces sentiments à Dieu lui-même. Loin de chercher à être « zen », ne faut-il pas accepter d’être ému aux entrailles, de se laisser guider par la compassion? C’est non seulement ce qui nous rend humain, mais c’est aussi ce qui nous fait fils de Dieu.

      • « Jeune homme, je te le dis, réveille-toi! ». Cette phrase est remarquable. C’est une interpellation, presqu’un ordre : « Je te le dis ». Jésus demande à l’homme de sortir de son sommeil. La façon dont l’évangile décrit la scène est loin d’un rite magique où on dirait : abracadabra, au compte de trois tu es vivant! Aussi étrange que cela puisse paraître, la réponse repose entre les mains du jeune homme. Le rôle de Jésus est de l’interpeller. Qu’est-ce à dire? L’évangile n’appartient pas au monde des contes de fée. Il s’adresse aux vivants que nous sommes. Et il dit deux choses fondamentales : beaucoup de nous sommes endormis, et il est essentiel d’oser interpeller. C’est une question de vie et de mort.

    2. Suggestions provenant de ce que nous vivons actuellement

      • Au Canada, une partie de la ville de Fort McMurray est en flamme, causée par les feux de forêt dans les alentours. Cette ville champignon de 80 000 habitants, créée par l’exploitation des sables bitumineux de l’Alberta est évacuée. Des gens sont en pleurs, désorientés; certains ont tout perdu. Un jour la richesse, le lendemain la nudité; tout s’est effondré comme un château de carte. Cette situation colore l’évangile de ce jour. Certains s’identifieront à la veuve en pleurs. D’autres associeront le mouvement de solidarité des Canadiens avec la compassion démontrée par Jésus. Quoi qu’il en soit, le récit de ce jour prendra un sens différent.

      • L’autre soir, mon beau-frère annonce le diagnostic médical qu’il vient de recevoir à 65 ans : début d’Alzheimer. Son univers vient de chavirer. Certains signes précurseurs l’avaient amené chez le médecin : lui qui a prononcé tant de discours dans sa vie, il n’arrivait plus à trouver ses mots. Dans trois ans, la grande nuit de l’oubli l’attend. Est-ce une façon de bien terminer sa vie? Pour ma sœur, sa conjointe, qu’est-ce qui l’attend? Comment relire l’évangile de ce jour dans ce contexte?

      • Quand je lis l’actualité politique, je ne vois qu’insatisfaction et bouleversement. Venezuela, Brésil, Argentine, France. Je me sens incapable d’assurer un rôle politique. Et pourtant tant de politiciens s’attachent à leur poste et au point de tout faire pour y demeurer. Quel écart entre ce monde et celui auquel m’ouvre l’évangile. Lequel est le plus vrai?

      • La vie poursuit son cours. Ma fille est enceinte, ayant refait sa vie avec un homme qui semble extraordinaire. Pour son premier enfant tant désiré et tant aimé, bientôt 6 ans, qu’elle a eu avec un premier homme affecté par une maladie mentale, elle doit composer avec son problème de déficit d’attention. Rien n’est simple. Mais l’amour sûrement triomphera. Quel écho peut avoir l’évangile comme celui d’aujourd’hui.

      • Un peu de bruit aux États-Unis sur les toilettes transgenre : certains états s’y refusent avec violence, y voyant une aberration absolue. Pendant ce temps au Canada, on s’apprête à légiférer pour le permettre. Deux visions du monde. Qu’aurait été la position de Jésus? Comme une telle position est cohérente à ce que nous révèle sur lui l’évangile de ce jour?

-André Gilbert, mai 2016

 

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