Sybil 2004

Le texte évangélique

Matthieu 26, 14 - 27, 66

26, 14 Alors l’un des Douze, celui qu’on appelle Judas Iscariote, se rendit chez les grands prêtres 15 pour leur dire : « Combien voulez-vous me donner, si je vous le remets? » Ceux-ci rassemblèrent l’équivalent actuel de cinq cent dollars. 16 Dès lors, il cherchait le bon moment pour leur remettre.

17 Le premier jour des pains sans levain, les disciples allèrent trouver Jésus pour lui demander : « Où veux-tu que nous te préparions à manger pour la Pâque? » 18 Ce dernier répondit : « Allez en ville chez un tel, et dites-lui : "Le maître te fait dire : mon temps est proche, c’est chez toi que veux célébrer la Pâque avec mes disciples." » 19 Les disciples firent comme Jésus leur avait commandé et préparèrent la Pâque.

20 Le soir venu, alors qu’il était allongé avec les Douze 21 et mangeait, il dit : « Vraiment, je vous l’assure, l’un de vous me trahira. » 22 Fortement peinés, les disciples commencèrent chacun à lui demander : « Serait-ce moi, maître? » 23 En réponse, Jésus dit : « Celui qui me trahira, c’est celui qui aura plongé la main avec moi dans le plat. 24 Certes, selon les Écritures, le nouvel Adam est appelé à mourir, mais je plains cet homme qui a trahi ce nouvel Adam : il aurait mieux valu pour cet homme de ne pas naître. » 25 À son tour, Judas demanda : « Est-ce moi, rabbi? » Jésus lui répondit : « Tu l’as dit. »

26 Alors qu’ils mangeaient, après avoir pris du pain et avoir prononcé la bénédiction, Jésus le rompit et le partagea avec les disciples avec ces mots : « Prenez, mangez, ceci est mon corps. » 27 Après avoir pris la coupe et avoir rendu grâce, il la leur donna en disant : « Buvez en tous, 28 ceci est mon sang d’alliance, versé afin qu’une grande partie de l’humanité revienne de ses égarements. » 29 Il ajouta : « Dorénavant, je ne boirai plus avec vous le produit de la vigne, jusqu’au jour où j’en boirai du nouveau dans le monde de mon père. » 30 Après avoir chanté des hymnes, ils partirent pour le Jardin des oliviers.

31 À ce moment, Jésus leur dit : « Tous, vous allez trébucher cette nuit à cause de moi, car il est écrit :

je frapperai le berger et les brebis du troupeau se disperseront.
32 Et après être revenu des morts, je vous précéderai en Galilée. » 33 Mais Pierre rétorqua : « Même si tous trébuchent à cause de toi, moi, jamais je ne trébucherai. » 34 Jésus reprend : « Vraiment, je te l’assure, cette nuit même, avant que le coq ne chante, tu auras nié me connaître par trois fois. » 35 Pierre objecta : « Même si je dois mourir avec toi, jamais je nierai te connaître. » Tous en chœur, les disciples dirent la même chose.

36 Puis, Jésus parvient avec eux dans un lieu, appelé Gethsémani, et dit aux disciples : « Asseyez-vous, pendant que je m’éloignerai là-bas pour aller prier. » 37 Ayant emmené avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, Jésus se mit à devenir triste et à être tourmenté. 38 Alors il leur dit : « Mon être est triste à mourir. Restez ici et demeurez éveillés avec moi. » 39 Il s’avança et tomba la face contre terre, priant : « Mon père, si c’est possible, évite-moi cette coupe. Toutefois, que vienne non pas ce que je veux, mais ce que tu veux. » 40 Jésus retourna vers ses disciples et les trouva endormis. Il dit : « Ainsi, vous n’avez pas été capables de demeurer éveillés une seule heure avec moi? 41 Restez éveillés et priez, afin que vous n’entriez pas dans l’épreuve. Car bien que l’esprit soit bien disposé, la chair est par contre faible. » 42 Pour une deuxième fois, Jésus s’éloigna de nouveau pour prier et demander : « Mon père, s’il n’est pas possible d’éviter de boire tout cela, alors que se réalise ce que tu veux. » 43 En revenant, il les trouve de nouveau endormis, les yeux lourds. 44 Encore une fois, Jésus les quitta et s’éloigna pour prier et demander pour la troisième fois la même chose. 45 Enfin, il revient vers les disciples pour leur dire : « Vous pouvez maintenant dormir et vous reposer. L’heure est tout proche où le nouvel Adam est remis aux mains des gens méchants. 46 Allez, réveillez-vous. Voici qu’arrive celui qui me remet aux autorités. »

47 Il parlait encore quand Judas, un des Douze, arriva de chez les grands prêtres et les anciens du peuple avec une foule nombreuse portant épées et bâtons. 48 Celui qui allait leur remettre avait convenu d’un signe : « Celui que j’embrasserai, c’est lui, saisissez-le. » 49 Il s’approcha aussitôt de Jésus pour lui dire : « Salut, rabbi! » Puis, il l’embrassa. 50 Jésus lui répond : « Mon ami, passe à ce que tu as à faire. » Alors, ils s’approchèrent pour s’emparer de Jésus. 51 À ce moment, dégainant alors son épée, un des compagnons de Jésus frappa le serviteur du grand prêtre et lui enleva l’oreille. 52 Mais Jésus lui dit : « Remets l’épée dans son fourreau. Car tous ceux qui prennent l’épée périront par l’épée. 53 Ne sais-tu pas que je pourrais faire appel à mon père afin qu’il m’envoie à l’instant même plus de douze légions d’anges? 54 Mais alors comment les Écritures, qui expliquent la nécessité des choses, deviendront-elles pleinement intelligibles? » 55 À ce moment, Jésus s’adressa à la foule : « Pourquoi êtes-vous sortis avec des épées et des bâtons pour m’attraper, comme si j’était un voleur? Pourtant j’étais assis chaque jour au temple à enseigner, et vous ne vous êtes pas saisi de moi. 56 Tous ces événements permettent de comprendre pleinement les Écritures des prophètes. » À ce moment-là, tous les disciples le laissèrent et s’enfuirent.

57 Après s’en être emparé, ils l’emmenèrent chez le grand prêtre Caïphe où se trouvaient réunis scribes et anciens. 58 Pierre le suivait à distance jusqu’à la cour intérieure du grand prêtre. Une fois à l’intérieur, il était assis avec les serviteurs afin de voir le dénouement.

59 Les grands prêtres et tout le sanhédrin cherchaient un faux témoin contre Jésus afin de pouvoir le mettre à mort, 60 mais ils n’en trouvèrent pas, même si plusieurs se présentèrent pour témoigner faussement contre lui. À la fin, il s’en présenta deux 61 qui dirent : « Cette homme proclamait: je suis capable de détruire le temple, et en trois jours le reconstruire. » 62 Le grand prêtre se leva en disant : « Tu ne réponds rien à ceux qui témoignent contre toi? » 63 Jésus gardait le silence. Alors le grand prêtre lui dit : « Je t’adjure par le Dieu vivant, dis-nous si tu es le messie, le fils de Dieu. » 64 Jésus lui répond : « Tu l’as dit. Toutefois, je le déclare :

Désormais vous verrez le nouvel Adam, assis à la droite de Dieu, et venant sur les nuées du ciel. »
65 À ce moment, le grand prêtre déchira ses vêtements en disant : « Il a injurié Dieu. Pourquoi chercher encore des témoins? Vous voyez! Maintenant vous avez entendu l’injure. 66 Qu’est-ce que vous en pensez? Alors ils répondirent : « Il est passible de mort. »

67 Alors ils lui crachèrent au visage et lui assénèrent des coups de poing, et d’autres le giflèrent en disant : « Fais le prophète pour nous, messie, qui est-ce qui t’a frappé? »

69 Pierre était assis dehors dans la cour du palais. Une servante s’approcha de lui pour lui dire : « Toi, tu étais avec Jésus le Galiléen. » 70 Devant tous Pierre nia : « Je ne sais pas ce que tu veux dire. » 71 Comme il sortait par la grande porte, une autre servante le vit et s’adressa à ceux qui étaient là : « Celui-là était avec Jésus le Nazôréen. » 72 De nouveau, Pierre nia avec serment : « Je ne connais pas cet homme. » 73 Après un peu de temps, les gens qui se tenaient là dirent à Pierre : « Oui, toi aussi, tu es l’un d’eux. D’ailleurs, ton accent te trahit. » 74 À ce moment, Pierre commença à fulminer et à jurer qu’il ne connaissait pas l’homme. Et aussitôt, le coq chanta.

75 C’est alors que Pierre se rappela de la parole de Jésus : avant qu’un coq chante, trois fois tu auras nié me connaître. Après être sorti dehors, il pleura amèrement.

27, 1 À l’aube, tous les grands prêtres et les anciens du peuple tinrent conseil contre Jésus sur la façon de le faire mourir. 2 Après l’avoir attaché, ils l’emmenèrent et le livrèrent au gouverneur Pilate.

3 Pendant ce temps, Judas, après avoir vu, que celui qu’il avait remis aux autorités, avait été condamné, se repentit et alla retourner les cinq cent dollars aux grands prêtres et aux anciens 4 avec ces mots : « J’ai erré en remettant un être innocent. » On lui rétorqua : « Que veux-tu que ça nous fasse? C’est ton problème. » 5 Après avoir jeté l’argent dans le temple, il alla se pendre. 6 Ramassant l’argent, les grands prêtres se dirent : « Il n’est pas permis de déposer ça dans le trésor du temple, car c’est le salaire du sang. 7 Après avoir tenu conseil, ils achetèrent avec l’argent le champ du potier pour la sépulture des étrangers. 8 C’est pourquoi ce champ a été appelé « champ du sang » jusqu’à ce jour. 9 Alors on comprit la parole de Jérémie le prophète qui disait :

Ils prirent les trente pièces d’argent, le salaire estimé par les fils d’Israël. 10 Ils utilisèrent cela pour le champ du potier, comme l’avait prescrit le Seigneur.

11 Jésus se tint devant le gouverneur. Ce dernier l’interrogea : « Es-tu le roi des Juifs? » Jésus répondit : « C’est toi qui le dit. » 12 Face aux accusations des grands prêtres et des anciens, il ne répondit rien. 13 Alors Pilate lu dit : « Tu n’entends pas tous ceux qui témoignent contre toi? » 14 Mais Jésus ne répondit sur rien, si bien que le gouverneur en était grandement étonné.

15 À la fête de la Pâque, le gouverneur avait l’habitude de libérer un prisonnier que la foule choisissait. 16 Or, il y avait un prisonnier fameux, appelé [Jésus] Barabbas. 17 Alors que les gens était rassemblés, Pilate leur demanda : « Lequel voulez-vous que je vous libère, [Jésus] Barabbas ou Jésus appelé messie? » 18 Car il savait que c’était par jalousie qu’on l’avait livré.

19 Alors qu’il siégeait au tribunal, sa femme lui envoya un message qui disait : « N’aie rien à voir avec ce juste. Car j’ai été aujourd’hui très bouleversé par un rêve à son sujet. » 20 Mais les grands prêtres et les anciens persuadèrent les foules de réclamer Barabbas et faire périr Jésus. 21 Le gouverneur leur demanda : « Lequel des deux voulez-vous que je vous libère? » Les gens dirent : « Barabbas ». 22 Pilate leur dit : « Que ferai-je donc de Jésus, appelé messie? » Tous répondirent : « Qu’il soit crucifié. » 23 Pilate reprit : « Mais qu’a-t-il fait de mal? » Ils criaient plus violemment : « Qu’il soit crucifié. » 24 S’apercevant qu’il ne servait à rien de continuer, mais que les choses s’envenimaient davantage, Pilate prît de l’eau et se lava les mains devant la foule avec ces mots : « Je suis innocent de ce sang. À vous d’y voir. » 25 Tout le peuple répondit : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants. » 26 Alors il leur libéra Barabbas, et après avoir fait flageller Jésus, il leur livra pour qu’il soit crucifié.

27 Les soldats du gouverneur emmenèrent alors Jésus au prétoire et rassemblèrent toute la cohorte. 28 Après l’avoir dévêtu, ils lui mirent un manteau écarlate, 29 puis, après avoir tressé une couronne à partir de ronces, ils la lui mirent sur la tête ainsi qu’un roseau dans sa main droite. S’étant agenouillé devant lui, ils se moquèrent : « Salut, roi des Juifs. » 30 Ils crachèrent sur lui et le frappèrent à la tête avec le roseau. 31 Quand ils se furent moqués de lui, ils lui enlevèrent le manteau pourpre et lui remirent son propre manteau, et l’emmenèrent pour le crucifier. 32 En sortant, ils trouvèrent un homme de Cyrène du nom de Simon. Ils le réquisitionnèrent pour porter sa croix.

33 Parvenu à un lieu, appelé Golgotha, c’est-à-dire lieu du crâne, 34 ils lui donnèrent à boire du vin mélangé avec du fiel. Après avoir goûté, il n’en voulu pas. 35 Après l’avoir crucifié, ils se partagèrent ses vêtements en les tirant au sort. 36 Et assis, ils assuraient la garde. 37 On posa au-dessus de la tête de Jésus son acte d’accusation rédigé ainsi : Celui-ci est Jésus, le roi des Juifs.

38 On crucifie alors avec lui deux bandits, un à droite, l’autre à gauche. 39 Les passants l’injuriaient en agitant la tête 40 et disaient : « Toi qui détruis le temple et le reconstruis en trois jours, libère-toi toi-même, si tu es fils de Dieu, et descends de la croix. » 41 De la même façon, les grands prêtres avec les scribes et les anciens se moquaient avec ces mots : 42 « Il en a libéré d’autres, il n’est même pas capable de se libérer lui-même. Il est roi d’Israël, qu’il descende de la croix, et alors nous croirons en lui. 43 Il s’est fié à Dieu, qu’Il le libère maintenant s’Il tient à lui. Car n’a-t-il pas dit : je suis fils de Dieu? » 44 Les bandits qui avaient été crucifiés avec lui l’injuriaient tout autant.

45 À partir de midi, l’obscurité s’étendit sur toute la terre jusqu’à trois heures. 46 Vers trois heures, Jésus s’écria d’une voix forte :

« Eli, Eli, lema sabachthani? »
c’est-à-dire :
« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? »
47 Des gens qui s’étaient tenus là l’entendirent et dirent : « Il appelle Élie, celui-là. » 48 L’un d’eux accourut aussitôt et, après avoir mis une éponge remplie de vinaigre autour d’un roseau, lui donnait à boire. 49 Les autres dirent: « Laisse faire, voyons si Élie viendra le libérer. » 50 De nouveau, Jésus cria d’une voix forte et rendit l’esprit.

51 Et voici que le voile du temple se déchira en deux du haut en bas, la terre se mit à trembler et les pierres à se fendre, 52 les tombeaux s’ouvrirent et plusieurs corps des saints, qui s’étaient endormis, se réveillèrent, 53 sortirent des tombeaux après leur réveil et entrèrent dans la ville sainte pour se faire voir à beaucoup de gens. 54 Le centurion ainsi que ceux qui gardaient Jésus avec lui furent fortement effrayés en voyant le tremblement de terre et tout ces événements, et se dirent : « En toute vérité, celui-là était fils de Dieu. »

55 Il y avait là plusieurs femmes qui observaient à distance, dont certaines avaient suivi Jésus depuis la Galilée pour le soutenir, 56 parmi lesquelles on trouvait Marie de Magdala et Marie, mère de Jacques et Joseph, ainsi que la mère des fils de Zébédée.

57 Le soir venu, un homme riche d’Arimathie, appelé Joseph, qui était aussi devenu disciple de Jésus, se présenta 58 à Pilate pour réclamer le corps de Jésus. Pilate ordonna alors de le lui rendre 59 et, après avoir pris le corps, Joseph l’enroula d’une fine étoffe sans tache 60 et le déposa dans le tombeau neuf qu’il s’était fait tailler dans la pierre, puis après avoir roulé une grosse pierre à la porte du tombeau, il partit. 61 Marie de Magdala et une autre Marie se trouvaient là, assises devant le épulcre.

62 Le lendemain, le jour qui est après la Préparation, les grands prêtres et les Pharisiens se rassemblèrent chez Pilate 63 pour lui dire : « Seigneur, souvenons-nous de ce qu'a dit cet imposteur-là alors qu’il était encore vivant : "Je retournerai à la vie après trois jours". 64 Ordonne donc de faire surveiller le sépulcre pendant trois jours afin d’éviter que ses disciples viennent le dérober pour dire ensuite à la foule : "Il est ressuscité des morts", et cette dernière imposture serait pire que la première. » 65 Pilate leur répondit : « Prenez un garde. Allez, surveillez le sépulcre comme vous l’entendez. » 66 Après être retournés au sépulcre, ils firent sceller la pierre et y postèrent un garde.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quelle gâchis! Ce qui a été construit au fil des ans est détruit subitement, comme cela peut arriver à une vie de couple

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Un sens à la souffrance?

Comme ils étaient émouvants lors de leur mariage. Elle avait vingt-trois ans, il venait d’avoir vingt-quatre ans. Ils avaient préparé ensemble leur célébration. La musique d’entrée était à leur image, jeune, mais sérieuse. Lors de leur témoignage d’amour devant l’assemblée, Emmanuelle tout en pleur lui disait comment elle n’aurait jamais pu s’imaginer se retrouver ainsi un jour avec lui en ce lieu, comment elle l’aimait de tout son être, et l’aimerait pour la vie. David donna le même témoignage. Le début de leur mariage fut exigeant. Ayant une formation de menuisier, David trouva du travail dans une usine de fabrication de portes, mais à deux cents kilomètres de leurs parents et amis. Emmanuelle était encore aux études et s’inscrivit à l’université locale. Pas très heureux en ce milieu, ils revinrent à leur alma mater. Lui se trouva un nouveau travail, elle poursuivit de nouvelles études, et finalement entra sur le marché du travail. Le temps était mur pour qu’ils s’achètent leur première maison qu’Emmanuelle prit la peine de dessiner afin qu’elle soit belle et fonctionnelle. Et quelques années plus tard, ils étaient prêts pour un enfant qu’ils désiraient de tout leur être. Malheureusement, la nature ne collabora pas. Pendant un certain temps, on considéra la procréation assistée. Et soudain, miracle, elle est enceinte. Ainsi est née Charlotte. Pouvait-on être plus heureux?

C’était sans compter sur la maladie. David savait son père atteint de psychose maniacodépressive, connue aussi sous le nom de troubles bipolaires. Il se savait lui-même atteint du syndrome du déficit de l’attention. La naissance de Charlotte et les exigences de la responsabilité parentale allait révéler qu’il était également atteint de la même maladie que son père. C’est ce que confirma le psychiatre. Pendant ce temps, son employeur frustré de ses oublis fréquents le congédia. Le voici déprimé, sans emploi, incapable même de s’occuper de Charlotte. Emmanuelle, responsable du seul revenu familial, sent sa frustration monter. Le cocktail de médicaments finissent par contrôler les humeurs de David, mais sont incompatibles avec ceux qui pourraient contrôler son déficit d’attention : impossible de se fier à lui, en particulier dans les soins à donner à Charlotte. Comme il venait d’une famille dysfonctionnelle, on ne s’était jamais occupé de cette déficience qui s’est aggravée avec le temps. Les échanges dans le couple sont de plus en plus violents, les deux souffrent, et Charlotte, qui a maintenant trois ans et demi, pleure et les supplie d’arrêter. C’est à ce moment qu’Emmanuelle prend une décision : elle retournera vivre chez ses parents avec sa fille. D’ailleurs, sa mère ne s’occupait-elle pas de la garde de jour de Charlotte depuis l’âge d’un an? Et comme elle avait de la compassion pour David et ne le voulait pas sans toit, elle lui laisse temporairement la maison et veillera financièrement sur lui le temps qu’il se remette sur pied et se trouve un travail. De plus, il pourra voir sa fille aussi souvent qu’il le voudra. Il n’empêche qu’elle a le cœur en lambeaux quand sa fille lui dit en pleurant : « Pourquoi tu ne peux pas vivre avec papa dans la même maison? » Elle sait que ce n’est plus possible. Les deux souffrent trop ensemble. Il n’est plus l’homme qu’elle a épousé. Ce n’est plus un égal qu’elle a devant lui, mais un quasi-enfant. Quand ils se retrouvent seuls dans la même pièce, l’atmosphère est explosive. Et les deux sont d’accord pour trouver la situation irréparable. Pendant ce temps, Charlotte a repris le goût de chanter dans la grande maison chaude des grands parents, même si, à certains jours, elle fait savoir à sa mère la colère qui l’habite devant l’échec des parents.

Je tenais à prendre le temps de raconter cette histoire, car elle reflète la complexité de la vie. Nous sommes devant une situation où on ne peut pointer du doigt un coupable, où, peu importe du côté qu’on regarde, aucune solution simple n’apparaît, où tous les acteurs du drame souffrent énormément. Plusieurs lecteurs y reconnaîtront leur propre situation. Dans ce contexte, essayons de relire ce récit de la passion de Matthieu pour chercher un peu de lumière et la force pour regarder l’avenir.

Rappelons que dans notre analyse biblique, nous avons souligné que l’évangéliste Matthieu est un Juif qui souffre. Il appartient au peuple élu, à ce peuple que Dieu a choisi pour révéler son amour, à ce peuple auquel Dieu a suscité toute une lignée de prophètes, à ce peuple auquel Dieu a promis un messie. Et voilà que son propre peuple a rejeté celui qui est le prophète parmi les prophètes, le messie promis, le véritable visage de ce Dieu qu’il prétend servir. Un des disciples a trahi son maître pour l’équivalent de cinq cents dollars, un autre a eu peur et l’a renié. Quel gâchis! Quelle figure terrible de la réalité humaine! Sa souffrance est réelle. On note cette souffrance dans sa façon d’accentuer la culpabilité de Judas et de Pierre, et dans sa façon de montrer que c’est consciemment que son peuple a préféré Barabbas à Jésus. Et dans la plupart de ses scènes, les gens souffrent : quand il se rendra compte de ce qu’il a fait, Judas souffrira énormément au point de ne pas être capable de regarder en face ce qu’il a fait, et se suicidera; Pierre, de son côté, pleura amèrement.

Pour sa part, comment Jésus a-t-il vécu sa souffrance selon Matthieu? La première chose que nous remarquons est qu’il ne l’a pas niée, mais qu’il l’a regardée en face : en toute lucidité, il dit : « Vraiment, je vous l’assure, l’un de vous me trahira »; à ses disciples, il dit : « Tous, vous allez trébucher cette nuit à cause de moi »; à Pierre qui être prêt à mourir pour lui, il dit : « Vraiment, je te l’assure, cette nuit même, avant que le coq ne chante, tu auras nié me connaître par trois fois. » En croix, il y a ce cri tiré du psaume 22 : «Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? » qui est, selon les évangélistes, le reflet de sa souffrance.

La deuxième chose que nous remarquons, et cela est une insistance typique de Matthieu, est que Jésus a besoin des autres, il a besoin d’une communauté pour le soutenir : « Mon être est triste à mourir. Restez ici et demeurez éveillés avec moi. » Et c’est avec tristesse qu’il doit constater combien il leur est difficile de le soutenir : « Ainsi, vous n’avez pas été capables de demeurer éveillés une seule heure avec moi? »

Il y a enfin une troisième chose que nous remarquons et qui est très difficile à expliquer : il a su trouver un sens à sa souffrance. C’est à cela que fait allusion Matthieu quand il met dans la bouche de Jésus cette phrase au moment où il partage la coupe de vin : « Ceci est mon sang d’alliance, versé afin qu’une grande partie de l’humanité revienne de ses égarements. » Selon lui, toutes ces souffrances ne seront pas inutiles, mais contribueront à ce que plusieurs retrouvent la vie. C’est dans la même veine qu’il faut lire ses nombreux emprunts aux prophètes Jérémie, Isaïe, Zacharie pour décrire les derniers moments de Jésus, en particulier son silence tout au long de son procès, à l’image de serviteur souffrant (objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance, Is 53, 3), au sujet duquel le prophète dit : « Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui, et dans ses blessures nous trouvons la guérison », Is 53, 5.

Mais qu’est-ce qui permet à Jésus de croire que la souffrance peut être source de vie? Selon Matthieu, c’est sa foi en un Dieu qu’il appelle : Père. C’est ainsi, qu’au creux de son angoisse, il met dans la bouche de Jésus cette parole : « Mon père, s’il n’est pas possible d’éviter de boire tout cela, alors que se réalise ce que tu veux. » Cette phrase dit ceci : j’aimerais ne pas avoir à vivre toute cette souffrance, mais je crois que tu es source de toute vie, et qu’aucun événement en ce moment n’empêchera la vie de surgir et d’éclater. C’est ainsi qu’un être humain est capable d’accueillir la souffrance, s’il croit qu’elle débouche sur la vie.

J’ai retrouvé quelque chose de semblable chez Etty Hillesum, cette jeune juive morte dans les camps de concentration allemands et dont on a retrouvé une partie de son journal. Je me permets de citer ce long passage daté du 30 mai 1942:

Et je pensais : « Comme c'est étrange ! C'est la guerre. Il y a des camps de concentration. De petites cruautés s'ajoutent à d'autres cruautés. En passant dans les rues, je peux dire de beaucoup de maisons que je croise sur mon chemin : ici un fils est en prison, là le père est retenu en otage, ici encore on a à supporter la condamnation à mort d'un fils de 18 ans. Et ces rues et ces maisons se trouvent tout autour de chez moi. Je connais l'air traqué des gens, la souffrance humaine qui ne cesse de s'accumuler, je connais les persécutions, l'oppression, l'arbitraire, la haine impuissante et tout ce sadisme. Je connais tout cela et je continue à regarder au fond des yeux le moindre fragment de réalité qui s'impose à moi. Et pourtant, quand je cesse d'être sur mes gardes pour m'abandonner à moi-même, me voilà tout à coup reposant contre la poitrine nue de la vie, et ses bras qui m'enlacent sont si doux et si protecteurs, et le battement de son cœur, je ne saurais même pas le décrire : si lent, si régulier, si doux, presque étouffé, mais si fidèle, assez fort pour ne jamais cesser, et en même temps si bon, si miséricordieux. » 1

L’une des grandes découvertes d’Etty, c’est que la vie est bonne. Mais pour le découvrir, il faut descendre au plus profond de soi, là où se trouve ce mystère qu’on appelle Dieu, que Jésus appelle Père, et de s’abandonner à cette foi, ou pour utiliser les mots d’Etty : « m'abandonner à moi-même ».

Qu’est-ce qui attend David, Emmanuelle et Charlotte? La souffrance est sans doute là pour rester. Les blessures laisseront des cicatrices. Le couple se fractionnera probablement encore davantage. David réussira peut-être à avoir un semblant de normalité avec l’aide des médicaments appropriés. Emmanuelle aura à surmonter son sentiment de culpabilité et refera probablement sa vie avec un autre homme. Charlotte grandira avec une blessure au cœur, mais saura sans doute tracer son chemin dans la vie. Le passé est fixé pour toujours, la souffrance est inévitable. L’important est d’abord de le reconnaître. L’important est aussi pour David de trouver des gens qui le soutiendront, comme Emmanuelle et Charlotte auront le soutien des grands parents. Mais l’enjeu demeure : cette souffrance peut-elle ouvrir sur la vie, et ainsi avoir un sens? La réponse est dans les mains de chacun.

 

-Mars 2014


1 Les écrits d'Etty Hillesum. Journaux et Lettres, 1941-1943. Édition intégrale, traduction de Philippe Noble. Paris: Seuil, 2008, p. 541.