Sybil 2002

Le texte évangélique

Mc 14, 1 - 15,47

1 On était à deux jours de la fête de Pâque et des Pains sans levain. Les grands prêtres et les spécialistes de la Bible cherchaient un subterfuge pour s'emparer de Jésus et le tuer. 2 Car ils se disaient: «Il faut éviter de le faire pendant la fête, à cause de possibles mouvements de foule.»

3. Alors que Jésus se trouvait à Béthanie dans la demeure de Simon le lépreux et était à table, une femme s'approcha de lui avec un vase d'albâtre contenant du parfum de nard authentique et très cher. Après avoir brisé son vase, elle en versa le contenu sur la tête de Jésus. 4 Quelques-uns se partageaient mutuellement leur indignation avec ces mots: «Pourquoi permettre le gaspillage d'un tel parfum? 5 On aurait pu le vendre pour l'équivalent de plus de 300 jours de salaire et donner cet argent aux pauvres. » Et ils laissèrent éclater leur colère contre elle. 6 Mais Jésus répliqua: «Laissez la, pourquoi la tracassez-vous? C'est une bonne action qu'elle a faite pour moi. 7 Car des pauvres, vous en aurez tout le temps au milieu de vous, et n'importe quand où vous le déciderez, vous pourrez agir en leur faveur. Mais moi, par contre, vous ne m'avez pas tout le temps. 8 Ce qui était possible à cette femme de faire, elle l'a fait: elle a anticipé le versement de parfum sur mon corps lorsqu'on me mettra au tombeau. 9 Vraiment, je vous le dit, partout où on proclamera l'évangile dans le monde entier, on mentionera aussi ce qu'elle a fait, à sa mémoire.

10. Voici que Judas Iscariote, l'un des Douze, se rendit chez les grands-prêtres avec l'intention de leur remettre Jésus. 11. Ceux-ci, en l'écoutant, exprimèrent leur joie et promirent de lui donner de l'argent. C'est ainsi que Judas cherchait le meilleur moment pour le remettre entre leurs mains.

12 Le premier jour de la fête des Pains sans levain, où on procédait à l'immolation de l'agneau pascal, les disciples dirent à Jésus: «Où veux-tu que nous allions pour faire les préparatifs, afin que tu puisses manger la Pâque.» 13 Alors il envoie deux de ses disciples avec cette consigne: «Allez en ville, et là un homme viendra à votre rencontre, portant une cruche d'eau. Suivez-le. 14 Et dans le lieu où il entrera, dites au propriétaire: «Le maître te fait dire: 'Où est ma salle à manger où je pourrai manger la Pâque avec mes disciples?' 15 Et lui vous indiquera une chambre haute très grande, avec les tapis étalés, tout prête. C'est là que vous ferez les préparatifs pour nous.» 16 Les disciples partirent donc et allèrent en ville, et trouvèrent tout comme il leur avait dit. Ils se mirent en frais de préparer la Pâque...

17 Le soir venu, Jésus s'y rend avec les Douze. 18 Quand ils se mirent à table pour manger, Jésus leur dit: Vraiment, je vous l'assure, l'un de vous va me remettre aux autorités, quelqu'un qui mange avec moi. 19 Alors les disciples devinrent tristes et se mirent à demander l'un après l'autre: «Est-ce que c'est moi?». 20 Jésus leur réplique: «Un des Douze, quelqu'un qui s'est servi dans le même plat que moi. 21 Certes le nouvel Adam va partir comme le mentionne l'Écriture à son sujet, mais comme il est à plaindre, cette homme qui le remettra aux autorités; il aurait mieux valu pour lui de n'être jamais né.

22 Pendant le repas, ayant pris du pain et ayant prononcé la bénédiction, il rompit le pain qu'il partagea ensuite entre eux avec ces mots: «Prenez, ceci est mon corps.» 23 Puis, prenant une coupe, il fit l'action de grâce et la leur partagea, et ils y burent tous. 24 Il ajouta: «Ceci est mon sang pour établir une alliance et qui sera répandu pour une multitude de gens. 25 Vraiment, je vous l'assure, je ne boirai jamais plus de vin jusqu'au jour où je boirai du vin nouveau dans le monde de Dieu.» 26 Après avoir chanté les psaumes, ils se rendirent au Mont des Oliviers.

27 Alors Jésus se mit à leur dire: «Tous, vous allez trébucher, comme en parle l'Écriture: Je frapperai le berger, et les brebis se disperseront. 28 Mais quand je serai réveillé du monde des morts, je serai en Galilée pour vous guider. » 29 Pierre lui rétorqua: « Quand bien même que tout le monde trébucherait, moi je tiendrai bon.» 30 Jésus reprit: «Vraiment, je te l'assure, toi, aujourd'hui, cette nuit même, avant le 2e chant du coq, tu m'auras déjà renié trois fois. » 31 Mais lui s'écriait avec plus de force encore: «S'il le fallait, je mourrais avec toi, non jamais je ne te renierais!» Tous les autres parlèrent de la même façon.

32 Voici qu'ils arrivent dans un domaine qui porte le nom de Gethsémani. Jésus dit à ses disciples: «Assoyez-vous ici, le temps que j'aille prier. » 33 Et il emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean. Alors il commença à être envahi par la peur et l'angoisse. 34. Alors il leur dit: « Au fond de moi je suis triste au point d'en mourir. Restez ici et demeurez éveillés. » 35 Après quelques pas en avant, il était écroulé par terre et demandait dans sa prière que, si c'était possible, d'éviter ce moment décisif. 36 Plus précisément il disait: «Papa, mon père, tu es capable de tout, enlève-moi cette coupe. Mais qu'advienne non pas ce que je veux, mais ce que tu veux.» 37 Il revient vers eux et les trouve endormis. Alors il dit à Pierre: Simon, tu dors? Tu n'as pas eu la force de rester éveillé une seule heure avec moi? 38 Restez éveillés et prenez le temps de prier, afin de ne pas vous laisser avoir par l'épreuve. Nos intentions sont bonnes, mais notre nature humaine révèle un être fragile. » 39 Après s'être éloigné de nouveau, Jésus se mit à prier en reprenant les mêmes paroles. 40 En revenant, il les trouva encore en train de dormir, les paupières bien lourdes, et ils ne savaient pas quoi lui répondre. 41 Quand il revient pour la troisième fois, il leur dit: « Allez-vous continuer à dormir et à vous reposer jusqu'à la fin? C'en est fait! Le moment décisif est arrivé, voici que le nouvel Adam sera remis aux mains de gens qui sont loin de Dieu. 42 Levez-vous! Allons! Celui qui est en train de me trahir est arrivé. »

43 Alors que Jésus disait ces choses, survient aussitôt Judas, l'un des douze, accompagné par un groupe armé d'épées et de bâtons, venus de la part des grands-prêtres, des spécialistes de la bible et des anciens. 44 Le traître leur avait donné un signe quand il avait dit: «Si vous me voyez embrasser quelqu'un, ce sera lui. Saisissez-vous de lui et emmenez-le sous bonne garde. » En arrivant, il s'approche aussitôt de Jésus avec ces mots: « Mon maître », puis il lui donna un baiser. Eux mirent alors la main sur lui et s'en saisirent. 47 Un de ceux qui se tenait avec lui dégaîna son épée, frappa le serviteur du grand-prêtre et lui enleva l'oreille. 48 Prenant la parole, Jésus dit: « Me prenez-vous pour un bandit pour vous être ainsi déplacés avec des épées et des bâtons et ainsi me capturer? Chaque jour j'étais moi-même au milieu de vous à enseigner dans le temple et vous ne vous êtes pas saisis de moi. Mais c'est la Bible qui permet de trouver un sens à cela. » 50 L'abandonnant, les disciples s'enfuirent tous.

51 Or un adolescent se trouvait à le suivre portant simplement un vêtement de lin pour couvrir sa nudité, et on essaye de s'en saisir. 52 Mais lui, abandonnant son vêtement, prît la fuite tout nu.

53 On amena Jésus chez le Grand Prêtre, et alors tous les grand prêtres, les anciens et les spécialistes de la bible se réunissent. 54 Or, Pierre le suivit de loin jusque dans la cour intérieure du grand-prêtre, et il était là assis avec les serviteurs à se réchauffer près du feu. 55 Les grands prêtres et tout le conseil suprême des Juifs cherchait à obtenir un témoignage contre Jésus, afin de le faire mourir, mais ils n'en trouvaient pas. 56 En effet, plusieurs donnaient des faux témoignages contre lui, mais ces témoignage ne concordaient pas. 57 Ainsi, certains se levèrent pour donner ce faux témoignage: 58 « Nous l'avons nous-même entendus dire: Je détruirai ce temple fait de main d'homme et en trois jours j'en construire un autre, différent, non fait de main d'homme. » 59 Mais même sur ce point leurs témoignages ne concordaient pas. 60 Alors après s'être levé, le Grand Prêtre interrogea Jésus au milieu de l'assemblée: « Tu ne réponds rien à tous ceux qui portent des témoignages contre toi? » 61 Mais lui gardait silence et ne répondit rien. De nouveau, le Grand Prêtre essayait de l'interroger: «Es-tu le messie, le fils de Celui à qui nous adressons nos louanges? Jésus répondit: «Je le suis. Et vous verrez le nouvel Adam, assis à la droite de l'Être puissant et venant au milieu des nuages dans le ciel. » 63 Aussitôt, après avoir déchiré sa chemise, le grand-prêtre s'écria: « A-t-on encore besoin d'un témoignage? 64 Vous avez entendu comme moi l'injure à Dieu. Comment voyez-vous la chose? » Tous le condamnèrent à la peine de mort. 65 Alors certains commencèrent à lui cracher dessus, à lui voiler le visage pour ensuite le frapper à coups de poing en disant: « Joue au prophète », et les serviteurs le reçurent en le giflant.

66 Pendant que Pierre était en bas, dans la cour intérieure, une des servantes du Grand Prêtre se présente, 67 et voyant Pierre entrain de se réchauffer, le dévisage en disant: «Eh toi, tu étais avec le Nazaréen, Jésus! » 68 Mais lui le nia avec ces mots: «Je ne sais absolument pas, ni ne comprends ce que tu veux dire. » Et il sortît pour se rendre dans le vestibule. 69 La servante le vit et se mit à redire aux gens présents: « Celui-ci fait partie du groupe. » 70 Mais il nia de nouveau. Et peu après, les gens qui étaient là dirent à Pierre: « Vraiment, tu fais partie du groupe, tu es d'ailleurs Galiliéen. » 71 Lui, nia le tout en maudissant ce Jésus et en jurant qu'il ne connaissait pas cet homme dont ils parlaient. 72 À ce moment, le coq chanta pour la deuxième fois. Pierre se souvint alors de cette parole que lui avait dite Jésus: avant que le coq ne chante deux fois, tu m'auras renié trois fois. Et il s'effondra en sanglots.

15 1 Très tôt le matin, les grands prêtres, les anciens, les spécialistes de la Bible et tout le conseil suprême des Juifs tinrent conseil. Après avoir ligoté Jésus, ils l'emmenèrent à Pilate pour le lui remettre. 2 Pilate l'interrogea donc: «Es-tu le roi des Juifs? » Jésus lui fait cette réponse: «C'est toi qui le dis. » 3 Les grands prêtres portaient contre lui beaucoup d'accusations. 4 Pilate se mit de nouveau à l'interroger: «Tu ne réponds rien? Regarde tout ce dont on t'accuse. » 5. Jésus ne répondit plus rien, au point d'en étonner Pilate.

6 Or, à chaque fête, il avait l'habitude de libérer un de leurs prisonniers, celui qu'ils réclamaient avec insistance. 7 Il y avait un dénommé Barabbas qui avait été châtié durement avec des gens ayant provoqué des émeutes, dont certains avaient commis un meurtre au milieu de leur sédition. 8 La foule, qui était montée à Jérusalem, commença à lui réclamer ce qu'il avait l'habitude de faire pour eux. 9 Alors Pilate leur fit cette réponse: « Voulez-vous que je vous libère le roi des Juifs? » 10 Car il savait bien que c'était par jalousie que les grands prêtres l'avaient livré. 11 Mais les grands prêtres excitèrent la foule pour qu'il leur libère plutôt Barabbas. 12 Ayant reprit de nouveau la parole, Pilate leur demanda: « Que ferai-je donc avec celui que vous dîtes être le roi des Juifs? 13 Eux, de nouveau, crièrent: « Crucifie-le. » Pilate leur dit: « Mais qu'a-t-il fait de mal? » Et eux crièrent encore plus fort: « Crucifie-le ». 15 Alors Pilate, voulant satisfaire la foule, leur libéra Barabbas, mais livra Jésus, après l'avoir fait flageller, pour qu'on le crucifie.

16 Les soldats l'emmenèrent à l'intérieur du palais, là où se trouve la salle d'audience, et ils convoquent alors toute la cohorte. 17 Ils le couvrent d'un vêtement pourpre et lui posent sur la tête une couronne d'épines qu'ils avaient tressés. 18 Puis ils commencèrent à lui faire des grands saluts: « Salut, roi des Juifs. » 19 et lui donnèrent des coups de sceptre de roseau à la tête et lui crachèrent au visage, et tombant à genoux ils se prosternèrent devant lui. 20 Et après s'être moqué de lui, ils lui enlevêrent le vêtement pourpre et lui remirent ses vêtements. Puis, ils l'enmènent dehors pour pouvoir le crucifier.

21 Ils mobilisent de force un passant, un certain Simon le Cyrénéen, le père d'Alexandre et de Rufus, qui revenait des champs, pour porter la croix de Jésus. Ils l'entraînent jusqu'à un lieu appelé Golgotha, un mot Hébreu qui se traduit par « Lieu du Crâne ». 23 Ils essayèrent de lui donner du vin mêlé de myrrhe, mais Jésus n'en voulut pas. 24 Alors ils le crucifient et se partagent ses vêtements, tirant au sort pour déterminer ce que chacun pourrait prendre. 25 Il était neuf heures quand ils le crucifièrent. 26 Il y avait un écriteau d'accusation sur lequel on avait écrit: « Le roi des Juifs ». 27 On crucifie avec lui deux bandits, l'un à sa droite, l'autre à sa gauche. 28 ... 29 Les passants l'injuriaient, exprimant leur mépris avec un mouvement de tête et lui disant: «Hé! Toi qui te dis capable de détruire le temple et de le rebâtir en trois jours, 30 commence donc par te libérer toi-même en descendant de cette croix. » 31 De la même façon, les grands prêtres avec les spécialistes de la Bible se parlaient en se moquant de Jésus: « Il a libéré les autres, mais il n'est même pas capable de se libérer lui-même. 32 Ça le messie, le roi d'Israël! Qu'il descende maintenant de la croix, alors nous verrons et nous croirons. » Les autres personnes crucifiées avec lui lançaient également des injures à son égard.

33 À partir de midi c'était l'obscurité partout jusqu'à trois heures. 34 À trois heures, Jésus cria d'une voie forte: «Eloï, Eloï, lema sabaqthani », ce qui se traduit par « Mon Dieu, mon Dieu, pour quelle raison m'as-tu abandonné? » 35 En entendant cela, certains des spectateurs disaient: « Voici maintenant qu'il appelle Élie. » 36 Alors quelqu'un s'empressa de remplir de vinaigre une éponge et le fixa à un roseau, et essayait de le faire boire en disant: « Laissez-moi faire! Voyons si Élie viendra pour le faire descendre! » 37 Mais Jésus, après avoir lancé grand cri, expira. 38 Aussitôt le voile du tempple se déchira en deux, de haut en bas. 39 En voyant qu'il venait d'expirer, le centurion qui se tenait devant lui dit: « Vraiment, cet homme est fils de Dieu. » 40 Il y avait aussi des femmes qui regardaient à distance, parmi lesquelles on trouvait Marie Magdeleine et Marie mère de Jacques junior et José ainsi que Solomé, 41 qui le suivaient depuis la Galilée et s'occupaient de lui, et plusieurs autres femmes qui étaient montées avec lui à Jérusalem.

42 Or le soir était déjà venu, et c'était un jour de préparation, c'est-à-dire un pré-sabbat, 43 Joseph d'Arimathie, un membre bien en vue du conseil, quelqu'un qui espérait lui aussi la venue du règne de Dieu, se présente et osa entrer chez Pilate pour réclamer le corps de Jésus. 44 Pilate fut surpris qu'il soit déjà mort, et après avoir appelé un centurion, il l'interrogea pour savoir depuis quand Jésus était décédé. 45 Alors informé par le centurion, il donna à Joseph le cadavre. 46 Après avoir acheté une fine étoffe de lin et avoir fait descendre Jésus de la croix, Joseph l'enveloppa de cette étoffe et déposa son corps dans un tombeau qui avait été taillé dans la pierre, puis fît rouler une pierre sur l'entrée du tombeau. 47 Marie Magdeleine et Marie mère de José observaient l'endroit où on l'avait déposé.



 

 

 

 

 

 

 

 

Le cri de la souffrance, le cri pour vivre

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Un Dieu de la terre

Un jour, un collègue de travail m'a dit: "Toi, tu es un intellectuel". Cette phrase énigmatique ne fut comprise que lorsqu'il ajouta: "Toi, tu n'aimes pas les voitures, c'est simplement un moyen d'aller du point A au point B. Pour moi, au contraire c'est bien important. Je suis très matérialiste!" Était-ce un compliment? Pas du tout. C'est comme si on me disait: "Tu n'est pas de cette terre!" Pourtant, mon cheminement personnel n'est qu'une longue marche pour découvrir le mystère de cette terre, là seulement où Dieu se laisse découvrir. Et l'évangile de la passion le proclame avec force, et même avec violence.

Quand nous relisons ces chapitres 14 et 15 de Marc, nous sommes surpris du visage de Jésus qui s'y dégage: il n'y a plus ce thaumaturge qui guérit les gens à gauche ou à droite, chasse les démons, enseigne à des foules qui l'acclament, et apparaît en quelque sorte comme un être "à part". Pour la première fois, il n'est qu'un humain, et rien n'est facile pour lui.

Ce qui retient l'attention, c'est l'impuissance de Jésus. Lui qui connaissait bien les gens, comment a-t-il pu se tromper dans son choix de Judas comme disciple? Il est effrayé et angoissé devant ce qui l'attend. Il ne veut pas mourir, car il tient comme nous à la vie : "Je voudrais tant que ça n'arrive pas! " Une fois menotté, il ne sera qu'un jouet entre les mains des autorités. Où est donc celui qui chassait les démons et transformait les malades? On lui donne des coups de poings, on lui crache au visage, on le flagelle, on le ridiculise. La figure de Jésus est si loin de celle d'un héros : non seulement il sera trop faible pour porter sa croix, mais il mourra plus tôt que les autres malfaiteurs, au point que Pilate sera surpris. Voilà qu'il est comme nous.

Ce qui m'a plus particulièrement étonné, c'est la violence qui se dégage tout au long du récit qu'on en fait. La violence commence dès le début sur des questions d'argent sur le parfum répandu. Comment décrire la violence d'un disciple qui embrasse son maître avec la parole respectueuse: "Mon maître", et qu'en fait il vient de lui donner le baiser de la mort? Violence dans les propos de Pierre qui ne sait plus sur la tête de qui jurer qu'il ne connaît pas Jésus, et qui éclatera en sanglots, inconsolable devant ce qu'il vient de faire. Violence d'un procès où tout est déjà décidé d'avance, sans mentionner tous les sévices physiques de l'armée romaine. Violence dans la scène des gens qui observent la scène avec un certain mépris: comment peut-on être si dur devant un être faible et vulnérable, surtout quand cet être a passé sa vie à aider les gens et à les aimer? Une scène vient pour moi sceller cette violence: après avoir hurlé le "Mon Dieu, Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné" du Psaume 22, Jésus meurt en lançant un grand cri.

Sans savoir pourquoi, les larmes me coulaient en relisant ce récit de la passion. C'est sans doute l'âge, me disais-je, jusqu'à ce qu'on me fasse remarquer: "N'est-ce pas plutôt parce que tu y reconnais un peu de toi-même, un peu des gens que tu connais, un peu de ton monde?" C'est vrai, je souffre de mes propres reniements. Je souffre de l'inconscience des gens et de leur souffrance; un père de la région, qui venait d'apprendre que son fils avait abattu froidement dans leur chalet un couple de retraités, n'a rien trouvé d'autres à dire: "C'est vrai, c'est stupide ce qu'il a fait", puis il est parti s'acheter une caisse de 24 bouteilles de bières pour se saouler. Quand le journal me fait un reportage sur l'Afrique et de ces régions complètes qui meurent de faim, en prenant soin de décrire leur désespoir et l'absence de solutions, je le referme aussitôt, car ça me fait trop mal.

Cette passion souffrance n'existerait pas si la passion désir n'était pas si vive, ce désir issu de nos entrailles. On le voit chez Jésus: désir de la communauté fraternelle et chaleureuse lors de son derniers repas, désir d'un groupe de soutien lorsqu'il appelle ses disciples à l'accompanger dans la prière, désir d'un monde renouvelé à travers son témoignage sur le messie à son procès et surtout la finale du Psaume 22 ("Les pauvres mangeront et seront rassasiés. Ils loueront Yahvé, ceux qui le cherchent"). Passion désir et passion souffrance vont de pair, et ne peuvent naître que si je m'ouvre totalement à toutes les dimensions de ce qui fait la trame de ma vie. On voudrait fuir ce monde et retrouver Dieu au ciel, alors que c'est au coeur de cette terre, à travers ce cri qui monte de nos entrailles, qu'Il se laisse découvrir. Voilà pourquoi, après avoir entendu le grandi cri de Jésus qui exprime un désir si grand qu'il est souffrance, un désir qui appelle la résurrection, le centurion s'écria: "Vraiment, cet homme est fils de Dieu", i.e. il n'y a pas d'autre lieu où regarder pour découvrir le visage de cet être mystérieux qu'on appelle Dieu.

 

-Décembre 2002