Sybil 1997

Le texte évangélique

Luc 15, 1-32

1 Or tous les douaniers et les dévoyés s’étaient mis à fréquenter Jésus pour l’écouter. 2 Mais les Pharisiens aussi bien que les spécialistes de la Bible grommelaient, se plaignant qu’il ouvrait les bras aux dévoyés et mangeait avec eux.

3 Alors Jésus leur raconta cette histoire tirée de la vie : 4 « Si quelqu’un parmi vous avait cent moutons et qu’il en perdait un, ne laisserait-il pas les quatre-vingts dix neuf dans un lieu désertique pour se mettre en marche vers celui qui s’est perdu aussi longtemps qu’il ne l’a pas trouvé? 5 Quand il l’a trouvé, il le met plein de joie sur ses épaules. 6 À son retour à la maison, il appelle les amis et les voisins en leur disant : "Venez vous réjouir avec moi, car j’ai retrouvé le mouton que j’avais perdu." 7 C’est de la même façon, je vous le dis, qu’il y aura de la joie chez Dieu pour un seul dévoyé qui réoriente sa vie, que pour quatre-vingt-dix-neuf personnes irréprochables qui n’ont pas besoin de réorienter leur vie.

8 Une autre histoire. Quelle femme, possédant l’équivalant de dix jours de salaire et qui perdait l’équivalant d’une somme d’un seul jour de salaire, n’allumerait pas une lampe et ne balaierait pas la maison pour chercher avec soin tant qu’elle n’aura rien trouvé? 9 Et après avoir trouvé, elle appelle les amies et voisins en disant : "Venez vous réjouir avec moi, car j’ai retrouvé l’argent équivalant à une journée de salaire que j’avais perdu." 10 C’est de la même façon, je vous le dis, qu’il y a de la joie chez les gens en relation avec Dieu pour un seul dévoyé qui réoriente sa vie. »

11 Jésus ajoute une autre histoire. « Il y avait un homme avec deux fils. 12 Le cadet dit à son père : "Papa, donne-moi la portion d’héritage qui me revient de ce que tu possèdes." Alors le père fait le partage de ses biens. 13 Et sans attendre bien longtemps, ses valises faites, le cadet partit en voyage pour un pays lointain. Et c’est là qu’il gaspilla ce qu’il possédait en menant une vie dissolue. 14 Après avoir tout épuisé, il arriva qu’une grande pénurie sévit dans le pays où il se trouvait, si bien qu’il commença à connaître l'indigence. 15 Réagissant, il alla offrir ses services à un citoyen de la région, qui l’envoya dans les champs s’occuper des cochons. 16 Oh! Comme il aurait voulu manger les caroubes que dévoraient les cochons, mais personne n’en lui donnait. 17 Faisant une réflexion personnelle, il se disait : "Combien d’employés de mon père ont tout le pain qu’ils veulent, alors que moi je crève ici de faim. 18 Je me lèverai donc pour aller vers mon père, et je lui dirai : Papa, j’ai commis une faute à l’égard de Dieu et à l’égard de toi, 19 et je n’ai plus le droit d’être ton fils. Mais engage-moi comme un de tes employés." 20 Alors il se lève pour aller vers son père. Mais comme il est encore loin, son père l’aperçoit à distance et est bouleversé jusqu’aux entrailles. Il court aussitôt vers lui et se jette à son cou pour l’embrasser. 21 Le fils lui dit donc : "Papa, j’ai commis une faute à l’égard de Dieu et à l’égard de toi, je n’ai plus le droit d’être appelé ton fils." 22 Aussitôt le père s’adresse à ses serviteurs pour leur demander : "Vite, apportez le plus bel habit pour le revêtir, mettez-lui une bague au doigt et des sandales au pied. 23 Apportez aussi le veau en train d’être engraissé, abattez-le, et faisons la fête par un banquet. 24 Car mon fils que voici était mort, il a maintenant repris vie, il s’était perdu, on l’a retrouvé." Et on commença à fêter.

25 Mais le fils ainé se trouvait encore aux champs. Alors qu’il s’était approché de la maison, il entendit la musique et les pas de danse. 26 Il appelle donc un des garçons de services pour s’enquérir de ce qui se passait. 27 On lui dit donc que son frère était revenu à la maison, et que le père avait fait égorger le veau qu’on engraissait, car il l’avait retrouvé en bonne santé. 28 À ce moment il piqua une grande colère et ne voulait même pas entrer. Alors le père sortit pour l’en prier. 29 L’aîné fit cette réponse à son père : "Ça fait si longtemps que je suis à ton service et jamais je n’ai désobéi à tes règles, et pourtant jamais tu as pris la peine de me donner même une chose sans valeur comme le mâle d’une chèvre pour fêter avec mes amis. 30 Par contre, quand ton fils que voilà, qui revient d’avoir dévoré tous tes biens avec les putains, tu t’es donné le mal d’égorger le veau qu’on engraissait." 31 Le père lui répondit : "Mon enfant, tu demeures toujours avec moi et tu sais que ce qui est à moi est aussi à toi. 32 Mais il fallait fêter et se réjouir que ton frère, qui était mort, qu’il soit revenu à la vie, qui s’était perdu, qu’il ait été retrouvé." »


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Un monde de blessés rescapés

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Vers la célébration des blessés rescapés

L’attaque de Nice en juillet 2016 est devenue un des symboles de la barbarie terroriste : 86 morts, incluant des enfants et des adolescents, écrasés sous les roues d’un camion fou engagé sur la promenade des Anglais. À cela s’ajoute plus de 300 blessés. Une véritable boucherie. L’auteur était d’origine tunisienne et semble s’être radicalisé au cours des derniers mois. Il a été abattu par la police. On ne peut qu’avoir un haut le cœur devant une telle horreur, un tel gâchis. Tant de vies fauchées. Et on comprend le geste d’un certain nombre gens d’être allés sur les lieux où on a abattu le terroriste pour y cracher et jeter des déchets, expression de rage et de mépris. Comment vivre un tel événement, puisqu’on ne peut plus l’effacer de nos mémoires? Est-ce que les paraboles chez Luc 15 pourraient nous servir de guide?

Nous connaissons les trois paraboles du berger qui a 100 moutons et qui en perd un, celle de la femme qui a 10 pièces de monnaie (environ une journée de salaire chacune) et en perd une, et celui du père dont le fils cadet dilapide son héritage et se retrouve dans l’indigence. Ce sont trois catastrophes, trois pertes d’une réalité qui était chère. Ces paraboles remontent probablement à Jésus pour expliquer son action auprès des gens qu’on considérait comme des dévoyés : en rétablissant les relations avec eux et en reconstituant la grande famille des enfants d’Abraham, il accomplissait non seulement sa mission, mais il reflétait l’amour de Dieu pour chacun et sa joie de les voir retrouver leur grandeur.

Mais en reprenant ces paraboles, Luc les actualise en fonction de son milieu et ses problèmes de l’an 80, en terre de culture grecque dont Corinthe est un exemple typique. Dans ce port de mer rempli d’immigrants, la communauté chrétienne connaît des tensions. Paul, qui a fondé cette communauté, doit intervenir pour les avertir que leur façon de célébrer l’eucharistie dans leur repas partage n’avait rien d’un repas chrétien, puisqu’il y avait des divisions entre pauvres et riches, si bien que les pauvres avaient encore faim et les riches étaient déjà ivres. Ces tensions existaient encore à la fin du premier siècle, puisqu’ils trouvent un écho dans une lettre adressée aux Corinthiens par Clément de Rome (considéré comme le 4e évêque de Rome). On devine le défi de cette communauté constituée de gens d’origine ethniques diverses et culture religieuses différentes. Que fait Luc? Regardons de près.

Il connaît la tradition de Marc où Jésus a partagé la table avec des gens dévoyés. Il s’en sert comme introduction à l’ensemble des trois paraboles qui était originellement tout à fait indépendantes. Maintenant l’accent n’est plus sur la signification de la démarche auprès des dévoyés, mais sur la signification de la célébration à la maison de ce qui avait été perdu. Pour soutenir cet accent, il donne une extension aux paraboles du mouton et de la monnaie perdus avec une scène de réjouissance à la maison où on invite amis et voisins. Par contre, pour s’assurer qu’on fasse bien le lien avec les tensions au cours de cette célébration comprenant des gens au parcours parfois peu reluisants, il modifie la tradition de Marc pour ajouter la mention que les gens « grommelaient », donc étaient choqués, devant le spectacle de Jésus partageant la table des dévoyés. Il fait encore plus. Il donne une extension au récit du père et de son fils cadet (qui pourrait très bien se terminer avec la fête, sans l’histoire du fils aîné) en ajoutant une scène de reproches adressée au père, responsable de la célébration, reproches qu’on pourrait résumer ainsi : pourquoi ce n’est pas moi qui soit mis en valeur, moi qui suis un vétéran au passé irréprochable, et pourquoi serais-je obligé de vivre la communion et la fête avec des gens dévoyés? La réponse du père est une conclusion à l’ensemble des paraboles et qu’on pourrait traduire ainsi : entre dans ma perspective de père, tu as la chance de vivre dans mon intimité, tu es mon enfant et tu es aimé, à ton tour aime ton frère comme je l’aime; alors toi aussi tu célèbreras de le voir à la maison autour de la même table.

Quel impact a eu un tel récit sur une communauté comme Corinthe? La réponse semble décevante. Ce qui importe, c’est nous aujourd’hui, nous qui avons vécu des événements comme Nice. Nous avons nos dévoyés. Nous avons nos catastrophes. Et il semble que la première chose à faire est d’accepter cette situation comme partie intégrante de notre vie. En effet, pourquoi le berger avec son troupeau de 100 moutons n’a-t-il pas construit une clôture, voire un mur pour éviter la catastrophe? Pourquoi la femme n’a-t-elle pas établi de meilleur contrôle sur la monnaie? Pourquoi le père a-t-il accepté de remettre sa part d’héritage au cadet, sachant très bien que le pire pouvait arriver? Ultimement, on se retrouve devant Dieu, si on est croyant, et à se demander pourquoi un tel monde où Nice est possible? Bien sûr, il n’y pas de véritable réponse. Mais il reste qu’une décision fondamentale doit être prise : accueillir ce monde tel qu’il est, ou le refuser, le regarder en face, ou s’isoler le plus possible. Jésus a fait un choix, et c’est ainsi qu’il s’est retrouvé au milieu des dévoyés; Luc a proposé un choix à sa communauté bigarrée marquée par les tensions, et nous a donc fait cette mise en scène de trois paraboles reçues de la tradition.

Faire un tel choix a de grandes conséquences. Car notre monde cesse d’être la recherche futile d’un paradis de gens semblables où tout événement et toute liberté a disparu, pour devenir l’ouverture à un monde blessé, et par là l’ouverture à la célébration des blessés rescapés, à la célébration des liens, autrefois rompus, maintenant rétablis, et par là la découverte de cet amour mystérieux à l’œuvre dans l’univers, ce qu’autrefois en théologie on appelait le salut. C’est un monde difficile. C’est un monde qui demande un amour qui dépasse souvent nos capacités. C’est un monde qui exige d’accepter la maladie et la folie, les erreurs et les égarements, où l’échec et les relations rompues ne sont qu’un tremplin pour travailler mieux et plus fort. L’acte fou de Nice sera suivi d’autres gestes de gens dévoyés. À chaque fois se posera la question : comment faire pour que les dévoyés rejoignent notre table? Il y aura des échecs, mais aussi la promesse de vivre la même expérience que Jésus et dont Luc nous a fait le récit à sa manière : oui, nous allons vivre une immense célébration de gens guéris. Voilà le sens de la vie chrétienne, selon Luc, voilà comment on est sel de la terre. Si tu moins, nous continuons à croire…

 

-André Gilbert, septembre 2016