Raymond E. Brown, Introduction au Nouveau Testament,
Partie II : Les évangiles et les œuvres connexes

(Résumé détaillé)


Chapitre 9 : L’Évangile selon Luc


C'est le plus long des quatre évangiles. Pourtant, il ne représente que la moitié de l’oeuvre de Luc, car il était à l'origine joint aux Actes dans le cadre d'un ouvrage en deux volumes qui constitue en longueur plus d'un quart du NT - un récit qui mêle l'histoire de Jésus et celle de l'église primitive. Luc s'écarte davantage de Marc que ne le fait Matthieu et on peut dire qu'il se situe à mi-chemin entre Marc/Matthieu et Jean sur le plan théologique. Une partie de la théologie est la façon dont l'histoire de Jésus dans l'Évangile prépare ce qui se passe dans les Actes, en particulier pour Pierre, Étienne et Paul.

Résumé des informations de base
  1. La date : l'an 85, à peu près cinq à dix ans près

  2. L’auteur selon la tradition (2e siècle) : Luc, médecin, compagnon de travail et de voyage de Paul. Mais selon une tradition moins bien attesté : un Syrien d'Antioche..

  3. L’auteur à partir du contenu : Quelqu'un qui parle grec, instruit et un écrivain habile qui connaissait les Écritures juives en grec et qui n'était pas un témoin oculaire du ministère de Jésus. Il s'est appuyé sur Marc et sur un recueil des paroles du Seigneur (Q), ainsi que sur d'autres traditions disponibles, orales ou écrites. Il n'a probablement pas été élevé en tant que juif, mais il est peut-être passé au judaïsme avant de devenir chrétien. Il n'est pas un Palestinien.

  4. Le lieu de composition : Il s’agirait d’églises touchées directement ou indirectement (par l'intermédiaire d'autres personnes) par la mission de Paul. Les propositions sérieuses portent sur des régions de Grèce ou de Syrie.

  5. L’unité de composition et intégrité : Plusieurs passages qu'on trouve dans des manuscrits sont absents des manuscrits occidentaux (ce point sera traité plus loin dans la section des questions et problèmes pour la réflexion).

  6. Une structure de l’Évangile

    1, 1-4 Prologue

    1, 5 - 2, 52 Introduction : L'enfance et l'adolescence de Jésus

    1. Annonciations des conceptions de Jean-Baptiste et de Jésus (1, 5-45 ; 1, 56)
    2. Le Magnificat et les autres cantiques (1, 46-55)
    3. Récits de la naissance, de la circoncision et de l'attribution du nom de Jean-Baptiste et de Jésus (1, 57 - 2, 40)
    4. Jésus enfant dans le Temple (2, 41-52)

    3, 1 - 4, 13 Préparation au ministère public

    Prédication de Jean-Baptiste, baptême de Jésus, sa généalogie, les tentations

    4, 14 - 9, 50 Le ministère en Galilée

    1. Rejet à Nazareth ; activités à Capharnaüm et sur le lac (4, 14 - 5, 16)
    2. Réactions à Jésus : Controverses avec les Pharisiens ; choix des Douze la prédication à la foule dans la plaine (5, 17 - 6, 49)
    3. Les miracles et les paraboles qui illustrent le pouvoir de Jésus et contribuent à révéler son identité ; la mission des Douze (7, 1 - 9, 6)
    4. Questions sur l'identité de Jésus : Hérode, le repas des 5 000 personnes, la confession de Pierre, la prédiction de la première et de la seconde passion, la transfiguration (9, 7 - 50)

    9, 51 - 19, 27 Le voyage à Jérusalem

    1. De la première à la deuxième mention de Jérusalem (9, 51 - 13, 21)
    2. De la deuxième à la troisième mention de Jérusalem (13, 22 - 17, 10)
    3. Dernière étape du voyage jusqu'à l'arrivée à Jérusalem (17, 11 - 19, 27)

    19, 28 - 21, 38 Le ministère à Jérusalem

    1. Entrée à Jérusalem et activités dans la zone du Temple (19, 28 - 21, 4)
    2. Discours eschatologique (21, 5-38)

    22, 1 - 23, 56 La dernière Cène, la Passion, la mort et l'ensevelissement

    1. La conspiration contre Jésus, la dernière Cène (22, 1-38)
    2. Prière et arrestation sur le Mont des Oliviers, procès juif et romain (22, 39 - 23, 25)
    3. Chemin de croix, crucifixion, mise au tombeau (23, 26-56)

    24, 1-53 Apparition de la résurrection dans la région de Jérusalem

    1. Au tombeau vide (24, 1-12)
    2. Apparition sur le chemin d'Emmaüs (24, 13-35)
    3. L'apparition à Jérusalem et l'ascension au ciel (24, 36-53)

  1. Analyse générale du message

    Parmi les quatre évangélistes, seuls Luc et Jean écrivent quelques versets expliquant la signification de leur propos : Jean à la fin (20, 30-31), Luc au début (1, 1-4).

    1. Prologue (1, 1-4)

      Il s'agit d'une longue phrase dans un style plus formel que celui que l'on trouve ailleurs dans l'Évangile, écrite pour guider le lecteur. Il existe des parallèles dans les préfaces classiques des historiens grecs (Hérodote, Thucydide) et dans les traités ou manuels médicaux et scientifiques hellénistiques.

      • L’auteur écrit qu’il y a eu beaucoup d'écrivains, et maintenant lui aussi va écrire. La source de tous ces écrits est la génération qui précède : « les premiers témoins oculaires et ministres de la parole ». Ces témoins et ces ministres désignent les disciples/apôtres.

      • « après m’être soigneusement informé de tout à partir des origines, d’en écrire pour toi un récit ordonné ». Il est probable que l'auteur ne veut pas dire autre chose que le fait d’avoir retracé les choses avec soin et de les avoir réorganisées logiquement.

      • « afin que tu puisses constater la solidité des enseignements que tu as reçus ». L'objectif théologique est précisé au "très excellent Théophile", à savoir l'assurance concernant l'instruction chrétienne qu’il a reçue. L’invitation à « constater la solidité » porte sur la valeur salvatrice de ce qui est raconté, et non pas principalement sur son historicité ou sur l'objectivité de son compte rendu. Luc-Actes est un récit écrit par un croyant pour soutenir la foi.

      La théologie lucanienne est mise en scène à travers l'histoire et la géographie. C’est ainsi qu’il y aurait trois étapes de l’histoire du salut chez Luc :

      1. Israël (une histoire relatée dans la Loi et les Prophètes ou AT)

      2. Jésus (une histoire relatée dans l'Évangile, commençant en Luc 3:1)

      3. l'Église (une histoire relatée dans les Actes, commençant en 2:1, et se poursuivant aux extrémités de la terre jusqu'à la venue du Fils de l'Homme)

      Jésus est la pièce maîtresse qui lie Israël et l'Église, et son temps peut être calculé du baptême à l'ascension (Actes 1:22). Les transitions de l'AT à Jésus et de Jésus à l'Église sont respectivement deux ponts construits par l'évangéliste. Dans Luc 1-2, Zacharie, Élisabeth, les bergers, Siméon, Anne représentent les personnages de l’AT qui traversent le premier pont pour rencontrer des personnages de l'Évangile (Marie, Jésus) ; dans Actes 1, le Jésus de l'Évangile traverse le deuxième pont pour instruire les Douze et les préparer à la venue de l'Esprit, qui établira l'Église par leur prédication et leurs miracles. Il y a donc une continuité depuis le début du plan de Dieu jusqu'à la fin.

    2. Introduction : L'enfance et l'adolescence de Jésus (1, 5 - 2, 52)

      Sept épisodes sont reconnaissables : deux annonces de la conception (Jean-Baptiste, Jésus), la visite de Marie à Élisabeth, deux récits de naissance, la présentation de Jésus au Temple, l'enfant Jésus au Temple à l'âge de douze ans. On reconnaît généralement un parallélisme minutieux dans les six premiers. La tradition évangélique universelle selon laquelle Jean-Baptiste est apparu sur la scène avant Jésus a été appliquée à la conception et à la naissance, et elles sont maintenant présentées comme apparentées. Cependant, il ne fait aucun doute que Jésus est plus grand.

      1. Annonciations des conceptions de Jean-Baptiste et de Jésus (1, 5-45 ; 1, 56)

        Comme Matthieu, Luc début son évangile en faisant référence à l’AT avec la figure de Zacharie et Élisabeth, une évocation de la figure d’Abraham et Sarah. L'ange Gabriel, qui n’apparaît dans l’AT que dans le livre de Daniel, vient au moment de la prière liturgique ; et le visionnaire est frappé de mutisme (Dn 9, 21 ; 10, 8-12.15). Plus important encore, Gabriel interprète les soixante-dix semaines d'années, une description panoramique du plan final de Dieu dans la dernière partie de laquelle « la justice éternelle sera introduite, la vision et la prophétie seront ratifiées, et un Saint des Saints sera oint » (Dn 9, 24). Cette période commence maintenant avec la conception de Jean-Baptiste, qui jouera le rôle d'Élie (Luc 1, 17), celui qui, selon le dernier livre prophétique (Ml 3, 23-24 [ou 4, 5-6]), sera envoyé avant la venue du Jour du Seigneur.

        Si l'annonce de la conception de Jean-Baptiste est évocatrice de ce qui s'est passé auparavant en Israël, l'annonce de la naissance de Jésus saisit à un plus haut degré la nouveauté que Dieu a commencé à instaurer. Ce n'est pas à des parents âgés et désespérés d'avoir un enfant, mais à une vierge totalement surprise par l'idée de la conception que l'ange Gabriel vient maintenant. Et la conception ne sera pas le fait d'une génération humaine, mais de l'Esprit créateur de Dieu qui la couvrira de son ombre, l'Esprit qui a donné naissance au monde (Gn 1, 2). L'enfant qui va naître fait l'objet d'une double proclamation angélique. Premièrement, les attentes d'Israël seront comblées, car l'enfant sera le Messie davidique. Deuxièmement, l'enfant ira bien au-delà de ces attentes, car il sera le Fils unique de Dieu dans la puissance de l'Esprit Saint. La réponse de Marie, « Qu'il me soit fait selon ta parole », répond au critère évangélique d'appartenance à la famille des disciples. Ainsi, l'ange annonce à l’avance ce que l’évangile proclamera : la double identité de Jésus, fils de David et Fils de Dieu, et Marie devient la première disciple.

        Bien que certains considèrent la visitation comme une scène distincte réunissant les personnages dramatiques des deux annonciations, elle peut être considérée comme un épilogue de l'annonciation à Marie, car celle-ci accomplit en toute hâte le premier devoir de disciple en partageant l'Évangile avec d'autres. Jean-Baptiste dans le sein de sa mère commence son rôle d’annonciateur de la venue du Messie, et la réaction d'Élisabeth, qui bénit Marie mère du Messie, puis comme celle qui a cru à la parole du Seigneur, anticipe les priorités de Jésus concernant l’écoute et l’observance de la parole.

        Tableau de la structure du récit de l'enfance chez Luc

        Diptyque de l'annonciation
        (Première étape de la composition lucanienne)
        1, 5-251, 26-45.56
        Annonciation autour de Jean-BaptisteAnnonciation autour de Jésus
        Introduction des personnages de la scène : Zacharie et Élizabeth, une famille sacerdotale, âgée et stérile (5-7) L’ange Gabriel est envoyé à Marie, une vierge fiancée à Joseph de la Maison de David (26-28)
        Annonciation de la conception de Jean-Baptiste livrée par un ange du Seigneur (Gabriel) à Zacharie dans le temple (8-23) Annonciation de la conception de Jésus livrée par Gabriel à Marie à Nazareth
        Mise en situation (8-10) : La coutume sacerdotale : c’est au tour de Zacharie d’offrir l’encens.
        Cœur du récit (11-20) :
        1. L’ange du Seigneur apparaît à Zacharie 1. Gabriel vint à Marie
        2. Zacharie est déconcerté 2. Marie est abasourdie
        3. Le message : 3. Le message :
        a. Zacharie a. Je te salue… Marie
        b. toi la gratifiée
        c. Ne crains pas c. Ne crains pas
        d. Tu concevras
        e. Élisabeth te donnera un fils e. et tu donneras naissance à un fils
        f. Tu appelleras son nom Jean f. Tu appelleras son nom Jésus
        h. Il sera grand devant le Seigneur, etc. (15-17) h. Il sera grand, etc. (32-33)
        4. Comment le saurais-je ?
        La réponse de l’ange (19)
        4. Comment est-ce possible?
        La réponse de l’ange (35)
        5. Le signe : Et voici que tu seras réduit au silence 5. Le signe : Et voici que ta parente a conçu
        Conclusion (21-23) : Zacharie sort du temple incapable de parler. Il retourne chez lui. Marie répondit par l’acceptation et l’ange s’en retourna
        Épilogue : Élizabeth conçoit; elle réfléchit en isolement louangeant le Seigneur (24-25). Épilogue : Marie se rendit à la maison de Zacharie et salua Élisabeth, qui fut remplie du Saint-Esprit et proclama la louange de la mère du Seigneur. Marie retourna chez elle (39-45.56).

        Diptyque de la naissance
        (Première étape de composition lucanienne)
          
        1, 57-66.802, 2-12.15-27.34-40
        Naissance, attribution du nom / grandeur de J.-B.Naissance, attribution du nom / grandeur de Jésus
          
        Avis de naissance : réjouissances chez les voisins (57-58) Scène de naissance (1-20) : Cadre (1-7) : Recensement impliquant les deux parents, naissance à Bethléem.
        Scène de la circoncision / attribution du nom (59-66)
        • Les deux parents impliqués dans l’étonnement autour de l’attribution du nom, indiquant la grandeur future de l’enfant
        Annonciation (8-12) :
        1. L’ange du Seigneur apparaît aux bergers tout près
        2. Les bergers sont remplis de peur
        3. Le message
          1. N’ayez pas peur; grande joie
          1. Aujourd’hui est né dans la ville de David
          2. Un Sauveur qui est Messie et Seigneur
        1. Le signe : un bébé enveloppé et couché dans une mangeoire

        Réactions (15-20) :
        • Les bergers se rendirent à Bethléem, virent le signe; firent connaître l’événement;
        • Tous sont étonnés;
        • Zacharie parle louant Dieu;
        • Tous les voisins ont peur;
        • Tous ceux qui entendirent gardèrent les événements dans leur cœur.
        • Les auditeurs sont étonnés
        • Marie garde ces événements dans son cœur;
        • Les bergers s’en retournent, glorifiant et louant Dieu

        Avis de circoncision / attribution du nom

        Scène de la présentation au temple (22-27.34-38);

        • Cadre (22-24) : purification des parents; consécration du premier-né, selon la Loi
        • Salutation de Syméon (25-27.34-35); poussé par l’Esprit-Saint, Syméon bénit les parents, et prophétise l’avenir de l’enfant
        • Salutation d’Anne (36-38)
        Conclusion (80)
        • Refrain sur la croissance de l’enfant.
        • Son séjour au désert
        Conclusion (39-40) :
        • Retour en Galilée et à Nazareth
        • Refrain sur la croissance de l’enfant

         

      2. Le Magnificat et les autres cantiques (1, 46-55)

        Dans le tableau des diptyques, on a parlé de « première étape de la composition de Luc » afin de tenir compte de la thèse commune selon laquelle, dans un deuxième temps, Luc a ajouté à son plan de base des cantiques tirés d'une collection d'hymnes anciens en grec : le Magnificat, le Benedictus, le Gloria in excelsis et le Nunc dimittis. Ces cantiques reflètent le style de l'hymnologie juive, tel qu'on le voit en 1 Maccabées et dans les Psaumes d'action de grâce de Qumran, car chaque ligne fait écho à l'AT, de sorte que l'ensemble est une mosaïque de thèmes scripturaires réutilisés pour une nouvelle expression de louange. Ainsi, les cantiques complètent le motif de la promesse et de l'accomplissement des récits de l'enfance (en outre, le Magnificat est clairement modelé sur l'hymne d'Anne, la mère de Samuel, en 1 S 2, 1-10). La christologie est indirecte, proclamant que Dieu a fait quelque chose de décisif, mais sans jamais le préciser en référence à la carrière de Jésus - d'où la suggestion que ces textes pourraient provenir des tout premiers chrétiens.

      3. Récits de la naissance, de la circoncision et de l'attribution du nom de Jean-Baptiste et de Jésus (1, 57 - 2, 40)

        Dans le diptyque de la naissance, les similitudes entre les deux côtés ne sont pas aussi étroites que dans le diptyque de l'annonciation, car la plus grande dignité de Jésus fait l'objet d'une plus grande attention. Les événements entourant Jean-Baptiste font écho à la scène de l'annonciation : Élisabeth donne inopinément le nom de Jean à l'enfant, et Zacharie retrouve la parole. Le Benedictus exalte l'accomplissement de tout ce qui a été promis à Israël. La description de la croissance de Jean-Baptiste et de son esprit fait écho à la croissance de Samson (Jg 13, 24-25) et de Samuel (1 S 2, 21).

        Le cadre de la naissance de Jésus est fourni par le décret de César Auguste pour un recensement du monde entier qui a eu lieu lorsque Quirinius était gouverneur de Syrie. Historiquement, cette description pose de nombreux problèmes :
        • il n'y a jamais eu de recensement de l'ensemble de l'Empire sous Auguste (mais un certain nombre de recensements locaux),
        • et le recensement de la Judée (et non de la Galilée) sous Quirinius, le gouverneur de Syrie, a eu lieu en 6-7 après JC, probablement au moins dix ans trop tard pour la naissance de Jésus.
        La meilleure explication est que, bien que Luc aime situer son drame chrétien dans le contexte d'événements bien connus de l'Antiquité, il le fait parfois de manière inexacte. Théologiquement, en associant la naissance de Jésus au décret d'Auguste, Luc introduit un plan divin qui culminera lorsque Paul proclamera l'Évangile à Rome. Les événements que Luc va décrire se sont en fait déroulés dans une petite ville de Palestine, mais en appelant Bethléem la ville de David et en les situant dans un recensement romain, Luc symbolise l'importance de ces événements pour l'héritage royal d'Israël et, en fin de compte, pour l'Empire mondial. L'annonce des anges, « Aujourd'hui vous est né, dans la ville de David, un Sauveur qui est le Messie et le Seigneur », imite une proclamation impériale. Si Auguste est dépeint dans les inscriptions comme un grand sauveur et un grand bienfaiteur, Luc dépeint Jésus comme un sauveur encore plus grand. Il s'agit d'un événement sur la scène cosmique, comme le souligne la multitude angélique en affirmant la gloire à Dieu dans le ciel et la paix sur la terre. Finalement, les bergers quittent la scène et ne réapparaissent jamais, et ainsi Luc évitent de contredire la tradition plus large selon laquelle la reconnaissance christologique publique de Jésus n'existait pas avant son baptême. Marie est le seul adulte qui survit depuis le récit de l'enfance jusqu'au ministère public de Jésus. La mention qu’elle « retenait tous ces événements en en cherchant le sens » utilise des formules de réflexion, tirées de descriptions visionnaires juives (Gn 37, 11 ; Dn 4, 28 LXX), pour montrer que Marie n'a pas encore pleinement compris les implications de ce qui s'est passé. Cela préserve son statut de disciple: même après toute la révélation qui a été donnée, elle doit encore apprendre l'identité de son Fils telle qu'elle sera révélée par les souffrances du ministère et par la croix (« Une épée te transpercera l’âme. »)

        La présentation de Jésus au Temple doit être vue dans le cadre du diptyque où le parallélisme est souligné par une conclusion semblable pour Jean-Baptiste et pour Jésus. Nous devons noter qu'il y a deux thèmes importants qui se rejoignent : comment les parents de Jésus ont été fidèles à la Loi, et comment Siméon et Anne, représentatifs des Juifs pieux qui attendent l'accomplissement des promesses de Dieu à Israël, ont accepté Jésus. Cela fait partie de la thèse de Luc selon laquelle ni Jésus ni sa proclamation n'étaient en contradiction avec le judaïsme. Malgré tout, la lumière qui doit être une révélation pour les païens et une gloire pour Israël causera la chute et le relèvement d'un grand nombre de personnes en Israël.

      4. Jésus enfant dans le Temple (2, 41-52)

        Du point de vue des sources, il semble que Luc ait reçu ce récit indépendamment des autres récits de l'enfance ; cette indépendance est notable, car notre récit ignore toutes les autres révélations préalables sur l’identité de Jésus. Un document comme l’Évangile de l’enfance selon Thomas, qui raconte « les hauts faits de l'enfance de notre Seigneur Jésus-Christ » entre cinq et douze ans, atteste que circulait à l’époque un certain nombre de récits de l’enfance ou de la « vie cachée » de Jésus. Tous ces écrits cherchent à répondre à la question : si, pendant son ministère public, Jésus a fait des miracles et a pu parler au nom de Dieu, quand a-t-il acquis ces pouvoirs ? Lors de son baptême ? Les récits d'enfance veulent montrer qu'il avait ces pouvoirs dès son plus jeune âge.

        Quelle que soit l'origine de l'histoire de Jésus à l'âge de douze ans, en la plaçant entre les récits de l'enfance et du ministère public, Luc a construit une séquence christologique des plus convaincantes. Lors de l'annonciation, un ange proclame que Jésus est le Fils de Dieu ; à l'âge de douze ans, Jésus, lorsqu'il parle pour la première fois, indique clairement que Dieu est son Père ; à l'âge de trente ans, au début du ministère public de Jésus, la voix même de Dieu, venant du ciel, dit : « Tu es mon Fils bien-aimé ». Mais en insérant ce récit, Luc fait face à la difficulté que, historiquement, une telle identité était restée inconnue des gens de Nazareth; sa solution : Jésus était soumis à ses parents lorsqu’il est retourné à Nazareth, évitant d'autres incidents révélateurs comme celui du Temple.

    3. Préparation au ministère public (3, 1 – 4, 13)

      • (3, 1-20) « L’an quinze du gouvernement de Tibère César… ». Nous voyons ici chez Luc son sens de l'histoire et sa théologie de l'importance du monde dans ce début de l'ère de Jésus et de l'Évangile proprement dit. Il propose six repères pour la datation (Tibère, Pilate, Hérode, Philippe, Lysanias, Hanne-Caïphe), ce qui nous amène autour de l’an 29. Jean-Baptiste, que l’évangéliste associe aux prophètes de l’AT (Is 38, 4; Jr 1, 2) inaugure l’ère de Jésus en accomplissant la prédiction de Gabriel à Zacharie. Luc élargit la citation d’Isaïe qu’on retrouve également chez Marc pour inclure la phrase : « toute chair verra le salut de Dieu », une référence aux Gentils. Cette séquence est composé de matériel provenant de Marc, de la source Q (3, 7b-9 : « Engeance de vipère… ») et de matériel qu’il a lui-même composé (3, 10-15 : « Que nous faut-il donc faire?... »). L'enseignement de Jean-Baptiste sur « ce qu’il faut faire » est particulièrement lucanien, avec son insistance sur le partage des biens, la justice pour les pauvres et la bonté. Parmi les Synoptiques, seul Luc soulève la question de savoir si Jean-Baptiste était le Messie, une question utilisée pour introduire la prédication du baptiste sur celui qui doit venir. Enfin, selon habitude, il tient à faire sortir de scène Jean-Baptiste avant de commencer l’histoire du ministère de Jésus.

      • (3, 21-38) « comme tout le peuple était baptisé, Jésus, baptisé lui aussi ». Luc ne décrit pas la scène du baptême de Jésus pour éviter toute idée de subordination à Jean-Baptiste. Il insiste plutôt sur le fait que Jésus est en train de prier (un thème lucanien qui mettra également fin au ministère : 22, 46) et qu'en réponse, le Saint-Esprit descend sous forme corporelle (imagerie lucanienne pour souligner la réalité, comme lors de l’apparition de Jésus ressuscité en 24, 39-43). Ce même Esprit Saint qui vient sur Jésus au début de l'Évangile viendra sur les Douze à la Pentecôte. Luc s'arrête ici pour raconter la généalogie de Jésus, une généalogie qui monte jusqu’à Adam, père de toute l’humanité, et même jusqu’à Dieu. Le fait de placer la généalogie juste avant le début du ministère de Jésus est une imitation de Ex 6, 14-26 où la généalogie de Moïse est donnée avant qu'il ne commence son ministère de conduire les Israélites hors d'Égypte.

      • (4, 1-13) Les épreuves/tentations de Jésus, dérivées de la source Q, sont introduites par l'indication que Jésus était "rempli de l'Esprit", un accent lucanien pour préparer le rôle proéminent de l'Esprit dans les Actes. Notons que Luc ne fait pas venir d'anges pour servir Jésus et précise que le diable l'a laissé jusqu'à un moment opportun. Au début de la passion, Luc, seul parmi les Synoptiques, sera précis quant à la présence de Satan, la puissance des ténèbres; et sur le Mont des Oliviers, lorsque Jésus sera à nouveau mis à l'épreuve, un ange viendra le fortifier.

    4. Le ministère en Galilée (4, 14 - 9, 50)

      Avec son sens de la géographie théologique, Luc attire notre attention sur le retour de Jésus en Galilée, puis un peu plus tard (9, 51) sur son départ pour Jérusalem, constituant ainsi une section que nous avons appelé « ministère en Galilée » où il réparti le matériel reçu de Marc.

      1. Rejet à Nazareth ; activités à Capharnaüm et sur le lac (4, 14 – 5, 16)

        • (4, 14-30) Pour expliquer pourquoi Jésus de Nazareth a passé la majeure partie de son ministère à Capharnaüm, Luc commence le récit par le rejet de Jésus à Nazareth, une scène que Marc présente beaucoup plus tard. Ce récit a lieu à la synagogue où Jésus est appelé à lire un passage d’Isaïe 61, 1-2 (seule scène où Jésus est présenté comme quelqu’un qui sait lire) qui reflète l'amnistie de l'année jubilaire pour les opprimés et que Jésus utilise pour dépeindre le programme de son ministère. Ce rejet est si violent qu’il prépare le lecteur au sort ultime de Jésus.

        • (4, 41-44) Luc raconte quatre activités liées à Capharnaüm, qui devient maintenant le centre opérationnel du ministère galiléen de Jésus.
          1. Le premier des vingt et un miracles lucaniens (actes de puissance) est un exorcisme (Jésus devra lutter contre de nombreux démons)

          2. La guérison de la belle-mère de Simon omet la présence des quatre disciples-pêcheurs du récit de Marc, car chez Luc, Jésus ne les a pas encore appelés

          3. Dans un résumé des actes (guérison de nombreuses maladies) de Jésus à Capharnaüm, Luc évite l'exagération de Marc selon laquelle toute la ville s'est rassemblée autour de la porte

          4. Ce qui se passe lorsque Jésus se rend dans un lieu désert présente une universalisation typique de Luc, puisque c'est le peuple, et non Simon et ses compagnons, qui est à la recherche de Jésus. Notons l’utilisation ambigüe de « synagogues de Judée » alors que Jésus est en Galilée : ou bien Luc ne connaît pas la géographie de la Palestine, ou bien il utilise « Judée » au sens de « pays des Juifs ».

        • (5, 1-11) La pêche miraculeuse et l'appel des disciples illustrent un ingénieux ordonnancement lucanien. L'appel des premiers disciples, que Marc avait placé avant les quatre activités de Capharnaüm, a été déplacé après ceux-ci et, en fait, après une pêche miraculeuse que seul Luc, parmi les Synoptiques, rapporte. Le fait que Jésus ait guéri la belle-mère de Simon et réalisé une pêche extraordinaire explique pourquoi Simon et les autres ont suivi Jésus si facilement comme disciples. L'appel d'un Simon qui s'avoue pécheur indigne est une présentation dramatique de la vocation et prépare la voie à l'appel de Paul qui était également indigne parce qu'il avait persécuté les chrétiens (Ac 9, 1-2 ; Ga 1, 13-15). Le thème de l'abandon de "tout" pour suivre Jésus illustre l'accent mis par Luc sur le détachement des possessions.

      2. Réactions à Jésus : Controverses avec les Pharisiens ; choix des Douze et prédication à la foule dans la plaine (5, 17 – 6, 49)

        • (5, 17 – 6, 11) S'appuyant sur section 2, 1 – 3, 6 de Marc, Luc présente une série de cinq controverses dans lesquelles les Pharisiens jouent partout un rôle. Les controverses concernent un paralytique, l'appel de Lévi, le jeûne, la cueillette des épis et la guérison le jour du sabbat. Les Pharisiens y critiquent de nombreux aspects du comportement de Jésus : sa prétention à pouvoir pardonner les péchés, ses associés, le fait qu'il n'ait pas fait jeûner ses disciples, le fait qu'ils aient ramassé des épis et une guérison le jour du sabbat. Notons l'accent mis par Luc sur la prière de Jésus alors qu’il se retire dans un lieu désert (5, 16). La guérison du paralytique devient plus solennelle lorsque Luc élargit l'auditoire aux pharisiens et aux maîtres de la Loi de tous les villages de Galilée, de Judée et de Jérusalem, et qu'il nous dit que la puissance du Seigneur était avec lui pour guérir. Pour rendre le cadre plus compréhensible à son auditoire grec, Luc 5, 19 décrit un toit de tuiles plutôt que le toit de Palestine fait de roseaux et de boue séchée à travers lequel on aurait pu creuser (voir Marc 2, 4). Dans l'appel de Lévi, par respect pour Jésus, l'ire des pharisiens et de leurs scribes est maintenant dirigée contre le comportement de ses disciples plutôt que contre Jésus (comme chez Marc). Dans la question sur le jeûne et la réponse sur le nouveau et l'ancien, Luc 5, 39 est unique en soulignant la supériorité de l'ancien. S'agit-il d'un geste de respect de Luc à l'égard des personnes d'origine juive parmi ses destinataires qui ont eu du mal à abandonner leur ancienne adhésion? Ces controverses conduisent les ennemis de Jésus à comploter contre lui.

        • (6, 12-26) Avec son sens de l'ordre, Luc a retardé les deux scènes de Marc sur la guérison de la multitude et l'appel des Douze afin que les Douze soient avec Jésus lorsqu'il guérit « tous » parmi une grande multitude dans une plaine. Cela signifie que le Sermon dans la plaine de Luc s'adresse à tous les disciples, et pas seulement aux Douze. Quatre béatitudes ouvrent le sermon, faisant écho au programme de Jésus proclamée à la synagogue de Nazareth. Ces béatitudes s'adressent à ceux qui sont effectivement pauvres, affamés, en deuil et haïs « maintenant ». Les « malheurs » qui les accompagnent, peut-être de création lucanienne et ressemblant aux contrastes du Magnificat, font allusion aux antagonismes engendrés par les riches chez les destinataires. L'idéal de Luc est la communauté de Jérusalem des croyants qui donnent leurs biens à la caisse commune, comme il le décrit en Ac 2, 44-45 ; 4, 32-37.

        • (6, 27-49) Sans le « Vous avez entendu dire... mais moi je vous dis » qui caractérise Matthieu 5, 17-48, Luc énonce les valeurs de Jésus. Bien que celles-ci soient parfois appelées « l'éthique du royaume », cette désignation est beaucoup plus appropriée pour Matthieu, où le mot « royaume » apparaît huit fois au cours du Sermon sur la montagne, que pour Luc, qui ne mentionne le mot « royaume » qu'une seule fois dans tout le sermon (6, 20). Il y a donc moins de tonalité eschatologique dans les demandes surprenantes du Jésus lucanien à ses disciples d'aimer ceux qui les haïssent et les maltraitent. La demande de ne pas juger est une extension de l'amour. Il nous est rappelé que les demandes s'adressent à tous ceux qui veulent entendre, et que les demandes ne sont pas satisfaites par ceux qui ne portent pas de bons fruits et disent simplement « Seigneur, Seigneur ».

      3. Des miracles et des paraboles qui illustrent la puissance de Jésus et aident à révéler son identité ; la mission des Douze (7, 1 – 9, 6)

        • (7, 1-10) La forme lucanienne de la guérison du serviteur du centurion (provenant de la source Q) où ce sont des anciens des Juifs plutôt que le centurion lui-même qui font la demande à Jésus, et où c’est un serviteur qui est guéri, et non son enfant, pourrait être un développement secondaire. Le récit oppose la réponse de foi d'un païen à Jésus au rejet de celui-ci par les autorités juives. Il s'agit d'un païen qui a aimé la nation juive et construit la synagogue, ce qui préfigure Corneille, le premier païen à se convertir en Ac 10, 1-2.

        • (7, 11-17) Le miracle suivant, la ressuscitation du fils de la veuve de Naïn, est typiquement lucanien. Cette impressionnante manifestation de puissance permet à Jésus de se faire reconnaître sur le plan christologique, mais elle témoigne aussi de sa compassion pour une mère privée de son fils unique.

        • (7, 18-35) Revenant au matériel de la source Q, Luc nous donne une scène concernant Jean-Baptiste qui clarifie sa relation avec Jésus. La réponse du Jésus lucanien aux disciples de Jean-Baptiste en termes d'Isaïe est cohérente avec le fait qu'il ait proclamé d’avance des extraits d'Isaïe à Nazareth. Luc seul mentionne que l'éloge de Jean-Baptiste par Jésus convenait à tout le peuple et aux collecteurs d'impôts, qui avaient été baptisés par le baptiste et reconnaissaient son rôle dans le plan de Dieu, mais pas aux Pharisiens et aux légistes, qui n'avaient pas été baptisés et rejetaient ce plan. Cette réaction aide à expliquer la comparaison de Q avec des enfants irritables qui ne peuvent être satisfaits. La forme lucanienne du dernier verset fait justifier la sagesse par « tous ses enfants », c'est-à-dire Jean-Baptiste et Jésus et ceux qui sont leurs disciples.

        • (7, 36-50) Luc raconte habilement, dans le contexte du repas à la table de Simon le Pharisien, une belle histoire impliquant une femme pécheresse pénitente qui pleure et oint les pieds de Jésus. Elle peut être composite puisqu'elle implique une parabole comparant deux débiteurs. Le récit lucanien est-il le même que celui de l'onction de la tête de Jésus par une femme chez Simon le lépreux en Mc 14, 3-9 et en Mt 26, 6-13, et que celui de l'onction des pieds de Jésus par Marie, la sœur de Marthe et de Lazare, en Jn 12, 1-8 ? Il y a également un débat sur la question de savoir si la femme pécheresse de Luc a été pardonnée parce qu'elle a beaucoup aimé ou si elle a beaucoup aimé parce qu'elle avait déjà été pardonnée. L'un ou l'autre sens, ou les deux, correspondraient à l'accent mis par Luc sur le pardon de Dieu en Christ et sur une réponse d'amour.

        • (8, 1-3) Luc décrit les femmes galiléennes qui suivent Jésus et qui ont été guéries d'esprits mauvais et de maladies. Trois d'entre elles sont nommées : Marie-Madeleine, Jeanne, femme de Chouza, l'intendant d'Hérode, et Suzanne ; les deux premières réapparaîtront au tombeau vide. Notons que les autres Évangiles nomment les Galiléennes exclusivement en relation avec la crucifixion et la résurrection, de sorte que seul Luc nous parle de leur passé et du fait qu'elles ont répondu aux besoins de Jésus et des Douze selon leurs moyens - une image de femmes disciples dévouées. Ce soutien anticipe en partie l'image des femmes dans les Actes, par exemple Lydie à Philippes (16, 15).

        • (8, 4-15) Rejoignant la structure de Marc, Luc raconte ensuite la parabole du semeur et de la semence et son explication, interrompue par le but des paraboles. Dans le rendement de la semence dans la bonne terre, seul le rendement au centuple est mentionné (et non trente ou soixante), et cette semence est interprétée comme ceux qui entendent la parole, la retiennent dans un cœur honnête et bon, et portent du fruit avec patience.

        • (8, 16-21) La brève série de paroles paraboliques centrées sur la lampe se termine également sur le thème de l'écoute et de la prise en compte et débouche sur l'arrivée de la mère et des frères de Jésus. Bien que Luc copie Marc, il modifie la signification du récit. Il n'y a plus de contraste défavorable entre la famille naturelle et une famille de disciples ; au contraire, on ne fait que louer la mère et les frères qui entendent la parole de Dieu et la mettent en pratique : ils sont l'exemple de la bonne semence et correspondent au critère du disciple.

        • (8, 22-56) Luc donne maintenant une séquence de quatre histoires de miracles : apaisement de la tempête en mer, guérison du démoniaque de Gergésène, réanimation de la fille de Jaïre et guérison de la femme qui avait une hémorragie. Les miracles de ce chapitre sont très élaborés, et la grandeur de Jésus est pleinement affichée lorsqu'il exerce son pouvoir sur la mer, les démons, les maladies de longue durée et la mort elle-même.

        • (9, 1-6) Ensuite, Luc poursuit avec l'envoi des Douze. Après avoir manifesté son pouvoir, Jésus le partage maintenant avec les Douze en leur donnant autorité sur les démons et en les envoyant prêcher l'Évangile et guérir.

      4. Questions sur l'identité de Jésus : Hérode, le repas des 5000, la confession de Pierre, la prédiction de la première et de la deuxième passion, la transfiguration (9, 7-50)

        • (9, 7-9). Pendant que les Douze sont absents, on nous raconte qu'Hérode a fait décapiter Jean-Baptiste. Luc omet tout le récit marcien du banquet d'Hérode et de la danse de la fille d'Hérodiade, reflétant peut-être un dégoût pour le sensationnel. Le point important pour Luc est la curiosité du « tétrarque » à l'égard de Jésus.

        • (9, 10-17) Le thème de l'identité de Jésus se poursuit dans les scènes suivantes. Elles commencent par le retour des douze apôtres et le repas des 5 000 personnes, un récit qu’il modifie à partir de celui de Marc. Luc passe ensuite sous silence Marc 6, 45 – 8, 26 (tout ce qui se passe après la multiplication des pains jusqu’à la deuxième multiplication : marche sur les eaux, guérisons à Gennésareth, discussions avec les Pharisiens sur les traditions, la foi d’une syro-phénicienne, la guérison d’un sourd-muet, la 2e multiplication des pains). En ce qui concerne la 2e multiplication des pains, Luc a vraisemblablement considéré qu'il s'agissait de doublets et a décidé de n'en rapporter qu'un seul ; mais les différences par rapport au récit marcien des 5 000 et la présence d'une autre variante en Jean 6, 1-15 peuvent signifier qu'il a combiné deux récits dans la seule multiplication des pains qu'il rapporte.

        • (9, 18-27) Luc rejoint ici le plan de Marc avec la confession de Pierre qui se produit dans une cadre typique de Luc, celui où Jésus est en prière. Cette confession est accueillie par la première prédiction de la passion de Jésus, mais il n'y a chez Luc (contrairement à Marc et Matthieu) aucune incompréhension de la part de Pierre et aucun châtiment à son égard. Au contraire, Jésus poursuit son enseignement sur la croix et le jugement. Si le Fils de l'homme doit souffrir, ses disciples doivent aussi souffrir s'ils espèrent avoir part à sa gloire. Parmi les caractéristiques lucaniennes intéressantes de cette série d'enseignements sur la vie de disciple, on peut citer l'exigence de prendre la croix « chaque jour » et la précision que le Fils de l'homme a sa propre gloire à côté de celle du Père.

        • (9, 28-36) La transfiguration, qui se déroule dans le contexte de la prière de Jésus, décrit cette gloire comme étant déjà présente dans la carrière terrestre de Jésus. Mais elle affirme aussi l'aspect souffrant du Fils de l'homme, car Jésus parle à Moïse et à Élie de son « exode », c'est-à-dire de son départ vers Dieu par la mort à Jérusalem. La gloire et la souffrance sont toutes deux affirmées par la voix de Dieu qui l'identifie comme Fils et Élu (Serviteur souffrant).

        • (9, 37-43a) Le récit de l’enfant possédé n’est pas aussi explicite sur l'épilepsie que chez Matthieu et il abrège encore plus la description imagée. En particulier, Luc supprime la plus grande partie de l'accent mis par Marc sur l'incapacité des disciples à guérir cet enfant, s'intéressant davantage au miracle qui manifeste "la majesté de Dieu".

        • (9, 43b-50) Dans la deuxième prédiction de la passion et la dispute sur le plus grand, Luc adoucit à nouveau le tableau marcien en expliquant que les disciples n'ont pas compris parce que la parole de Jésus leur était cachée et en modérant la confrontation pour savoir lequel d'entre eux était le plus grand. Non seulement le plus petit d'entre eux est le plus grand, mais même un étranger qui utilise le nom de Jésus a une place.

    5. Le voyage à Jérusalem (9, 51 - 19, 27)

      Luc écrit ici une autre sous-préface pour marquer un changement majeur. Le temps est venu pour Jésus d'être enlevé (au ciel), et il se dirige donc vers Jérusalem où il doit mourir. Luc dépeint un Jésus qui connaît son destin et l'accepte de Dieu. Le long voyage est le cadre (artificiel) de la « grande interpolation » (9, 51 - 18, 14), car Luc abandonne le plan marcien pour la quasi-totalité de cette seconde moitié de l'Évangile et insère de grands blocs de Q et de ses propres sources (L). Cette section de l'Évangile est très caractéristique de Luc.

      1. De la première à la deuxième mention de Jérusalem (9, 51 – 13, 21)

        • (9, 51-62) Parmi les Évangiles, seul Luc présente la rencontre hostile avec un village samaritain, ce qui est diamétralement opposé à l'accueil chaleureux réservé à Jésus par les Samaritains en Jean. Très lucanien est le refus par Jésus de la vengeance contre les Samaritains proposée par Jacques et Jean. La scène qui suit, le dialogue avec trois aspirants disciples, met en évidence l'exigence absolue imposée par le royaume.

        • (10, 1-12) Seul Luc a une deuxième mission, l'envoi des soixante-douze. Il semble l'avoir créée à partir du même matériau Q que celui utilisé pour l'envoi des Douze. Le doublement peut être conçu pour préparer les Actes où les Douze jouent un rôle important au début de la mission, mais où l'initiative passe ensuite à d'autres, comme Paul, Barnabé et Silas. La nécessité d'un second envoi dans l'Évangile s'explique par l'importance de la récolte. La désignation des « soixante-douze » fait-elle écho, pour Luc, au dénombrement des nations dans en Gn 10, 2-31 (LXX) et pronostique-t-elle ainsi l'étendue finale de la moisson ?

        • (10, 17-24) La joie de la soumission des démons marque le retour lucide des soixante-douze, un contraste avec le retour sans émotion plus tôt des Douze. Jésus résume leur mission en termes de chute de Satan. Les disciples doivent se réjouir parce que leurs noms sont inscrits dans le ciel, et qu’ils ont reçu du Père une révélation, un passage qui a des parallèles johanniques. Le fait que les disciples ont été choisis par le Fils pour recevoir la révélation est démontré par la béatitude prononcée à leur égard.

        • (10, 25-37) L'épisode suivant commence avec une question d’un légiste sur la vie éternelle et la réponse de Jésus sur l'amour de Dieu et du prochain. Bien que la question du légiste soit un test pour Jésus, ce dernier aime sa réponse ; et cela conduit à d'autres questions du légiste et à la parabole du bon Samaritain. Puisque le commandement d'aimer conduit à la vie (éternelle), le légiste cherche à savoir de manière casuistique à qui s'applique le commandement ; mais on lui répond qu'on ne peut définir que ce qu’est l'amour, pas son objet. Le Samaritain est choisi pour illustrer un sujet dont la portée est illimitée, préparant peut-être Actes 8 avec son image positive de la réaction des Samaritains à l'évangile.

        • (10, 38-42) L'histoire de Marthe et Marie est un autre exemple où le matériel propre à Luc a des parallèles johanniques. Pourtant, il existe aussi des différences majeures : Le frère Lazare est absent de Luc, et la maison familiale de Béthanie dans Jean est à trois kilomètres de Jérusalem, et non un village sur le chemin de la Galilée et de la Samarie vers Jérusalem. L'importance de l'histoire de Luc est que l'écoute de la parole de Jésus est la seule chose importante.

        • (11, 1-13) De même, l'instruction donnée au disciple qui s'enquiert du Notre Père est simple : une formulation plus courte et, à certains égards, plus ancienne que celle conservée dans Matthieu, mais également moins eschatologique. L'encouragement à prier est poursuivi par la parabole typiquement lucanienne de l'ami insistant, une histoire qui a des accents de couleur locale palestinienne, car elle montre toute la famille entassée dans une maison d'une seule pièce. Le matériel de Q sur l'insistance à demander est ajouté pour faire le point. Notons que chez Matthieu ce sont de bonnes choses que donne le Père à ceux qui prient, chez Luc c’est l’Esprit Saint, comme on le verra dans les Actes.

        • (11, 14-28) Abruptement, Luc introduit un passage de controverse et des paroles sur l'esprit mauvais. La référence à la lutte entre l'homme fort (Béelzéboul) et le plus fort (Jésus) prépare les lecteurs à la lutte qui aura lieu à Jérusalem lors de la passion. La béatitude de la femme dans la foule (« Heureuse celle qui t’a porté et allaité ! ») est particulière à Luc.

        • (11, 29 – 12, 1) Dans les signes d'avertissement pour cette génération, les paroles paraboliques sur la lumière, et les malédictions sur les Pharisiens, il y a des caractéristiques lucaniennes notables par rapport à Matthieu : l’insistance n’est plus sur les trois jours dans le monstre marin, mais sur la prédication au peuple de Ninive; il ajoute une invitation à faire l’aumône; la personne qui prononce ces paroles n’est pas « je », mais « la Sagesse de Dieu »; l’accusation n’est plus à l’égard des scribes et des Pharisiens qui auraient verrouillé le royaume des cieux comme chez Mt 23, 13, mais à l’égard des légistes d’avoir emporté la clé de la connaissance. Enfin, Luc termine le passage en avertissant les foules de se méfier « du levain des pharisiens, qui est l'hypocrisie », un terme fréquent chez Matthieu pour désigner les Pharisiens.

        • (12, 2-12) L'exhortation à confesser sans crainte promet la récompense à celui qui proclame la vérité et avertit du jugement celui qui ne le fait pas. Même un Évangile aussi emphatique sur le pardon que celui de Luc préserve la tradition du blasphème impardonnable contre l'Esprit Saint. L'assurance que « l'Esprit Saint vous enseignera ce que vous devez dire » face à l'hostilité de la synagogue et des autorités séculières prend une signification supplémentaire dans les récits qui illustrent les épreuves des chrétiens dans les Actes.

        • (12, 13-34) La péricope sur la demande de partage d’un héritage et la parabole du riche qui agrandit sa grange sont typiquement lucaniennes. Les espoirs de partager équitablement un héritage ou d'agrandir une entreprise en pleine expansion, compréhensibles en soi, expriment un intérêt marqué pour les biens matériels et est inconciliable avec l'intérêt pour Dieu. Le sort du riche reflète l'attente d'un jugement individuel qui aura lieu avant le jugement général de la fin du monde. Cette parabole est suivie d’un passage décriant les soucis des choses terrestres et illustre à quel point on peut bien vivre sans de tels soucis. L'instruction « Vendez vos biens et faites l'aumône » est très lucanienne dans sa perspective.

        • (12, 35-48) Luc change maintenant de sujet avec une section sur la nécessité de veiller fidèlement. Au milieu du matériel provenant de la source Q, Luc insère une question de Pierre pour savoir si cet enseignement est « pour nous ou pour tous », qui ne reçoit jamais de réponse spécifique. Cependant, puisque le proverbe suivant implique un intendant qui prend bien soin de la maison, on peut juger qu'il y a une plus grande obligation pour les apôtres et les dirigeants chrétiens. Alors que le matériel de Q se termine par une menace de punition pour le serviteur qui ne veille pas, Luc ajoute une nuance où il distingue la punition de ceux qui avaient la connaissance et de ceux qui ne l'avaient pas.

        • (12, 49-59) Demeurant dans un contexte de punition, Luc nous donne une description effrayante des divers résultats du ministère de Jésus. Dans un langage eschatologique, Jésus parle du feu qu'il doit apporter sur la terre et du baptême d'épreuve qui fait partie de son destin. La division, et non la paix, en sera le résultat ; la prédiction de Lc 2, 34 selon laquelle Jésus devait provoquer la chute et le relèvement d'un grand nombre de personnes en Israël est maintenant précisée en ce qui concerne la manière dont les familles seront divisées. De toute évidence, une grande partie de tout cela se produira bientôt, car Jésus exprime sa colère face à l'incapacité des gens à lire les signes du temps présent.

        • (13, 1-9) Luc ajoute maintenant ses propres exemples de destruction pour inculquer la repentance. Nous n'avons pas connaissance d'autres Galiléens qui ont été tués par Pilate alors qu'ils offraient un sacrifice (à Jérusalem), ni de la chute d'une tour à Siloé (la fontaine de Jérusalem), bien que certains aient pensé que le premier incident explique l'inimitié entre Hérode et Pilate. La parabole du figuier offre une dernière chance à l'arbre de porter des fruits avant d'être coupé. Beaucoup se sont demandé s'il ne s'agissait pas d'une forme lucanienne bienveillante de la malédiction du figuier chez Marc et Matthieu, et donc d'un miracle devenu parabole.

        • (13, 10-21) Luc dépeint ensuite Jésus enseignant dans une synagogue un jour de sabbat et guérissant avec compassion une femme infirme, un acte qui indigne le chef de la synagogue. Bien que la guérison provoque la joie du peuple, elle fait honte aux autorités et, dans la séquence actuelle, peut illustrer le fait que certains ne se repentiront pas et n'écouteront pas. Néanmoins, les paraboles jumelles de la graine de moutarde et du levain donnent l'assurance que le royaume finira par s'étendre et par être grand malgré ses petits débuts.

      2. Deuxième ou troisième mention de Jérusalem (13, 22 – 17, 10)

        • (13, 22-30) Rappelant que Jésus est en route pour Jérusalem, Luc pose une question sur le nombre de personnes qui seront sauvées. Cette question introduit le sujet de l'exclusion et de l'acceptation dans le royaume. Beaucoup de ceux qui prétendent connaître Jésus seront exclus, tandis que des étrangers venus du monde entier seront admis.

        • (13, 31-35) Le rapport des Pharisiens sur l'hostilité meurtrière d'Hérode explique pourquoi Jésus se rend à Jérusalem. Le lecteur est probablement censé à la fois penser que les Pharisiens disent la vérité et se méfier de leurs motivations, car ils ont peut-être essayé d'écarter Jésus de la scène en l'incitant à sauver sa vie en quittant la Galilée. Paradoxalement, Jésus sait qu'aller à Jérusalem le conduira à la mort. Les réflexions de Jésus sur son destin débouchent sur l'apostrophe plaintive à Jérusalem : en tant que prophète, Jésus y mourra, mais la ville sera punie pour ce qu'elle fait aux prophètes.

        • (14, 1-24) Les trois épisodes suivants se déroulent dans la maison d'un pharisien éminent : la guérison d'un homme hydropique le jour du sabbat, deux instructions sur la conduite à tenir au dîner et la parabole du grand banquet. La guérison de l’hydropique forme presque une paire avec la guérison plus tôt d'une femme le jour du sabbat et a à peu près le même message. La première instruction, à savoir ne pas prendre la place privilégiée à table, se rapproche des bonnes manières prudentielles, surtout si l'on juge que l'objectif est de jouir d'un plus grand honneur à table. Cependant, elle met en garde contre l'honneur de soi. La deuxième instruction, qui consiste à inviter des personnes défavorisées plutôt que des pairs, s'inscrit dans les valeurs inversées du royaume, où les pauvres sont plus importants que les riches. La parabole du grand banquet porte un jugement de rejet sur les premiers invités parce qu'ils avaient des priorités qu'ils ont fait passer avant l'invitation au royaume.

        • (14, 25-35) Ensuite, sans mentionner le départ de Jésus de la maison du pharisien, Luc fait parler Jésus aux grandes foules qui l'accompagnaient sur les exigences de la vie de disciple. Les paraboles prudentielles sur la nécessité de calculer le coût avant de fonder une maison ou de commencer une guerre - paraboles dignes d'un maître de sagesse de l'AT - sont propres à Luc.

        • (15, 1-32) Tout le chapitre suivant consiste en trois paraboles : la brebis perdue, la pièce de monnaie perdue, le fils (prodigue) perdu. Matthieu intègre la parabole de la brebis égarée dans le Sermon sur l'Église adressé aux disciples ; Luc adresse ses trois paraboles aux pharisiens et aux scribes qui s'opposent à ce que Jésus fréquente les pécheurs. Les références à la joie dans le ciel montrent que les paraboles donnent une leçon de l'amour miséricordieux de Dieu et mettent en scène la valeur de ceux que les autres méprisent comme étant perdus. Dans les deux premières paraboles, Luc a respectivement un homme et une femme (berger, femme au foyer), comme dans la combinaison homme-femme des paraboles de la graine de moutarde et du levain. Le fils perdu ou prodigue souligne que le frère aîné ne doit pas être jaloux du traitement bienveillant du père à l'égard du jeune frère pécheur, et cela correspond au but recherché : corriger l'attitude des pharisiens à l'égard des pécheurs. En outre, le portrait du père courant vers le fils cadet et l'embrassant avant qu'il ne puisse prononcer le discours préparé de repentance pourrait servir d'illustration de Rm 5, 8 : « L'amour de Dieu pour nous se manifeste en ce que, alors que nous étions encore pécheurs, le Christ est mort pour nous », et 1 Jn 4, 10 : « En ceci consiste l'amour, non que nous ayons aimé Dieu, mais que Dieu nous ait aimés ».

        • (16, 1-15) La parabole de l’intendant injuste semble recommander aux disciples des pratiques commerciales douteuses ; mais ce qui est loué, c'est l'initiative prudente et énergique de l'intendant, et non sa malhonnêteté. Divers dictons traitant de la richesse ont été rattachés à la parabole. Dans l'ensemble, ils servent le principe théologique de Luc selon lequel l'abondance d'argent corrompt et que la bonne façon de l'utiliser est de le donner aux pauvres et de se faire ainsi des amis qui, lorsqu'ils iront au ciel, pourront les aider. À la fin de la péricope, Luc passe à la mise en cause des pharisiens qui sont « amoureux de l'argent » et se glorifient devant les autres.

        • (16, 16-18) Peut-être la dévotion des Pharisiens à la Loi fournit-elle le lien mental avec les paroles suivantes de Q sur la Loi et le divorce. La meilleure interprétation du v. 16 (« La Loi et les Prophètes vont jusqu’à Jean ; depuis lors, la bonne nouvelle du Royaume de Dieu est annoncée, et tout homme déploie sa force pour y entrer ») est que la venue de Jean-Baptiste marque à la fois la fin de la Loi et des prophètes et le début de la prédication de l'évangile du royaume. Il n'y a pas de discontinuité entre les deux époques, car dans l'enseignement de Jésus, pas même la plus petite partie d'une lettre de la Loi ne disparaît. Quel est le rapport entre la parole sur le divorce et le principe précédent sur la Loi ? Il est clair que l'interdiction du divorce par Jésus n'est pas en accord avec la permission donnée à l'homme de divorcer en Dt 24, 1-4. Bien que Luc ne mentionne pas Gn 1, 27 et 2, 24 comme le font Marc et Matthieu, cette référence était-elle devenue une partie inhérente de l'interprétation chrétienne, de sorte que l'interdiction du divorce était considérée comme conforme à la Loi ?

        • (16, 19-31) Le thème des effets néfastes de la richesse revient dans la parabole lucanienne de l'homme riche et de Lazare. Les différents destins après la mort ne sont pas basés sur le fait que l'homme riche a mené une vie de vice et que Lazare a été très vertueux ; ils sont basés sur le fait que l'homme riche a eu une vie confortable et bien nourrie, tandis que Lazare a eu faim et a été misérable. Cette attaque contre l'amour de l'argent des Pharisiens est rendue plus aiguë par un deuxième point, présenté à la fin de la parabole. S'ils n'écoutent pas Moïse et les prophètes, ils n'écouteront pas quelqu'un qui revient d'entre les morts. Pour les lecteurs/auditeurs de Luc, cela semble prophétique, car les Actes montreront que les gens n'ont pas écouté, même après que Jésus soit revenu d'entre les morts.

        • (17, 1-10) Le sujet change lorsque Jésus adresse à ses disciples quatre avertissements sans rapport entre eux sur le comportement. Mettant en garde contre le risque de scandaliser les autres, ils insistent sur le pardon à accorder aux autres disciples, sur le pouvoir de la foi et sur la distinction entre les grandes réalisations et le devoir. Le dernier avertissement, qui est typiquement lucanien, est un défi intéressant : les disciples qui ont suivi Jésus peuvent avoir l'idée qu'ils ont fait quelque chose de grand, mais ils doivent se dire qu'ils sont des serviteurs inutiles qui n'ont fait que leur devoir.

      3. Dernière étape du voyage jusqu'à l'arrivée à Jérusalem (17, 11 – 19, 27)

        • (17, 11-19) Le récit de la purification du lépreux et du Samaritain reconnaissant est propre à Luc. Jésus est en route vers Jérusalem depuis 9, 51, et en 9, 52, ses messagers sont entrés dans un village samaritain. Le fait qu'à ce stade du récit, il passe encore entre la Samarie et la Galilée nous indique que le voyage est un cadre artificiel (et aussi que Luc n'avait peut-être pas une idée précise de la géographie palestinienne). Pourtant, ce cadre explique pourquoi il y a un Samaritain parmi les lépreux, en fait, le seul lépreux à montrer de la gratitude et donc à recevoir le salut. Sa réaction anticipe la réception heureuse de la bonne nouvelle de Jésus par les Samaritains en Ac 8, 1-25.

        • (17, 20-37) Puisque le voyage de Jésus va bientôt prendre fin avec son départ de ce monde, il est approprié que Jésus donne maintenant aux Pharisiens puis à ses disciples un enseignement eschatologique, tiré de Q, L et de la composition de Luc lui-même, comme une anticipation et presque un doublet du discours eschatologique qui sera présenté au chapitre 21. L'enseignement met en garde contre le fait d'être trompé, d'une part, par de fausses affirmations selon lesquelles le royaume ou les jours du Fils de l'homme sont visiblement arrivés et, d'autre part, par une vie irréfléchie comme s'il n'y aurait jamais de jugement. Voici les caractéristiques les plus lucaniennes : le royaume de Dieu ne peut être observé et se trouve parmi nous, et le jugement est imprévisible et discriminatoire, choisissant une personne et en laissant une autre.

        • (18, 1-17) Face au jugement eschatologique, la parabole propre à Luc du juge injuste est conçue pour encourager les disciples par un principe a fortiori. Si le fait de continuer à prier persuade un juge totalement amoral, combien plus leur prière persistante et confiante sera-t-elle entendue par Dieu qui défend les élus. Le thème de la prière débouche sur la parabole lucanienne du pharisien et du publicain (ou collecteur d'impôts). Au-delà de la démonstration de la miséricorde de Dieu envers les pécheurs, l'histoire soulève la question du rejet du pharisien, qui s’en retourne non justifié. Le pharisien n'est pas un hypocrite, car, bien qu'un peu vantard, il a vécu fidèle aux commandements de Dieu tels qu'il les a compris. Le problème est-il que, bien qu'il remercie Dieu, il n'a pas montré qu'il avait besoin de Dieu, de la grâce ou du pardon ? Ou bien le Jésus lucanien se rapproche-t-il de la pensée paulinienne selon laquelle l'observation des œuvres commandées n’apporte pas la justification à elle seule? L'exemple de la bonté de Dieu envers le collecteur d'impôts amène Luc à raconter la bonté de Jésus envers les petits enfants, qui servent de modèle de dépendance à l'égard de Dieu pour entrer dans le royaume.

        • (18, 18-34) Tout cela amène la question du notable sur ce qui est nécessaire pour la vie éternelle et sur l'obstacle que constituent les richesses. Bien que Luc suive maintenant attentivement Marc (cependant il omet le fait que Jésus s’est mis à aimer le notable), le thème est en harmonie avec l'insistance de Luc sur la nécessité de tout vendre et de distribuer aux pauvres. Même ceux qui observent les commandements doivent être mis au défi d'aller plus loin pour entrer dans le royaume. Luc ajoute la « femme » à la liste de ce qui sera laissé derrière pour le bien du royaume - pense-t-il à son héros Paul dans les Actes qui n'était pas marié ? Luc promet que ceux qui font les sacrifices recevront « une multitude » dans cette vie - une assurance plus prudente que le centuple, les maisons, les frères, les sœurs, etc. de Marc. Ce que Jésus lui-même sacrifiera est formulé dans la troisième prédiction de la passion. Elle est très proche du texte de Marc, allant même jusqu'à prédire que les païens cracheront sur le Fils de l'homme et le fouetteront - ce qui n'arrive jamais dans le récit lucanien de la passion!

        • (18, 35 – 19, 10) La guérison de l'aveugle au moment où Jésus s'approche de Jéricho est une variante de la guérison de Bartimée au moment où Jésus quitte Jéricho chez Marc, Il est probable que Luc a déplacé géographiquement la scène vers l'entrée de Jésus dans la ville parce qu'il souhaite ensuite introduire une scène colorée de son cru impliquant Zachée à Jéricho. Au-delà de la gentillesse de Jésus envers un collecteur d'impôts considéré comme un pécheur, cette histoire illustre l'attitude de Luc à l'égard de la richesse : Zachée est un homme riche, mais le salut peut venir chez lui parce qu'il donne la moitié de ses biens aux pauvres.

        • (19, 11-27) Le thème du bon usage de la richesse se poursuit dans la parabole des mines. L'histoire du noble qui s'en va et donne à chacun de ses serviteurs une mine que l'un d'entre eux transforme en dix mines, un autre en cinq mines et un troisième la conserve simplement, ressemble à l'histoire chez Matthieu d'un homme qui donne à trois serviteurs des talents, respectivement cinq, deux et un, qui sont transformés en cinq autres, deux autres et simplement conservés. Dans chaque cas, le dernier serviteur est châtié. L'idée maîtresse de la parabole est d'inciter les disciples à faire un usage profitable de tout ce que Jésus leur a révélé au sujet du royaume. Au-delà de certaines différences par rapport à Matthieu, qui peuvent représenter une édition d'une histoire commune de Q, Luc semble avoir entrelacé une autre histoire, celle d'un noble qui se rend dans un pays lointain pour recevoir une royauté : ses concitoyens le haïssaient et envoyèrent une ambassade pour tenter d'empêcher qu'il soit nommé roi, mais il revint en tant que roi et les tua. Ceci prépare le rejet de Jésus à Jérusalem, sa crucifixion en tant que roi des Juifs, son retour en résurrection et la destruction finale de Jérusalem.

    6. Le ministère à Jérusalem (19, 28 - 21, 38)

      1. Entrée à Jérusalem et activités dans le quartier du Temple (19, 28 - 21, 4)

        • (19, 28-46) Pour l’entrée à Jérusalem, Luc suit Marc, mais il modifie le thème, passant de l'enthousiasme des spectateurs pour l'arrivée du royaume à la louange de Jésus comme roi par les disciples. Luc inclut un refrain sur la paix et la gloire qui ressemble au Gloria in excelsis. Lorsque les pharisiens veulent que les disciples soient réprimandés, Jésus prédit à contrecœur la destruction de Jérusalem (la description de cette destruction est si précise qu’elle semble avoir été écrite après sa destruction historique par les Romains). Le fait que Jésus ait pleuré en prononçant cette prophétie indique aux lecteurs de Luc que les chrétiens ne doivent pas se réjouir de cette destruction. La séquence se termine avec la purification du Temple (moins violente que chez Marc) qui a lieu le jour même de l’arrivée de Jésus à Jérusalem, et non le lendemain comme chez Marc.

        • (19, 47 – 21, 4) Jésus commence maintenant à enseigner quotidiennement dans la zone du Temple, provoquant la question de son autorité. Dans un résumé typique, Luc décrit comment les chefs des prêtres et les scribes cherchent à détruire Jésus pour cet enseignement ; puis il raconte comment, frustrés par sa popularité auprès de « tout le peuple », le mieux qu'ils puissent faire est de contester son autorité, mais doivent faire face à la contre-contestation de Jésus au sujet de Jean-Baptiste. La parabole des vignerons meurtriers sert de critique de ces autorités, parce qu'elles n'ont pas rendu les fruits de la vigne. À la citation du Ps 118 sur la pierre angulaire, Luc ajoute son interprétation, qui est en fait une menace : « Tout homme qui tombe sur cette pierre sera brisé, et celui sur qui elle tombera, elle l’écrasera ». Les autorités réagissent en espionnant Jésus et en cherchant à le piéger avec une question concernant le tribut à César, qu'il évite habilement. Les Sadducéens tentent à nouveau d'amoindrir l'autorité de Jésus en lui posant une question sur la résurrection, mais la qualité de sa réponse suscite l'approbation même des scribes. Omettant la scène de Marc autour du commandement le plus important, Luc poursuit avec la question de Jésus sur le fils de David. Ces confrontations se terminent par la condamnation cinglante des scribes par Jésus. L'accusation selon laquelle ils « dévorent les maisons des veuves » conduit à l'histoire de l'offrande de la veuve, qui, bien que reprise et raccourcie de Marc, a une résonance particulière dans Luc, car elle favorise les pauvres par rapport aux riches ostentatoires et illustre le fait de donner tout ce que l'on possède.

      2. Discours eschatologique (21, 5-38)

        • (21, 5-38) Comme chez Marc et Matthieu, l'admiration des bâtiments du Temple amène Jésus à prédire la destruction du Temple, ce qui débouche sur un discours sur les derniers temps, discours compliqué par le fait que Jésus a déjà exhorté à la vigilance eschatologique en 12, 35-48 et donné un enseignement eschatologique en 17, 20-37. Contrairement à Marc et Matthieu, Luc situe le discours dans le Temple, dans le prolongement de l'enseignement quotidien qu'il y donne. Voici les points particuliers de Luc :
          1. 21, 12 parle de persécution pour le « nom » de Jésus
          2. 21, 13-15 promet une sagesse qui ne peut être contredite et qui sera donnée au moment du témoignage
          3. 21, 18 donne une confiance supplémentaire aux disciples de Jésus, car pas un cheveu de leur tête ne périra
          4. 21, 20 décrit l’encerclement de Jérusalem par les armées, écho d’un événement historique de l’an 70
          5. 21, 24 semble prévoir une longue période : Jérusalem sera piétinée « jusqu'à ce que les temps des Gentils soient accomplis »
          6. 21, 28 parle d'une rédemption future
          7. 21, 33 et suivants omettent l'indication de Marc (13, 32) que personne, pas même le Fils, ne connaît le jour ou l'heure (un motif que Luc réserve jusqu'à Actes 1, 7, sans la limitation de la connaissance du Fils)
          8. 21, 34-36 est une exhortation qui sert à terminer le discours alors que Jésus avertit du jugement à venir sur la terre entière.

          Après cette fin du discours, Luc fournit un résumé décrivant l'activité quotidienne de Jésus pour servir de transition vers le récit de la passion.

    7. La dernière Cène, la Passion, la mort et l'ensevelissement (22, 1 - 23, 56)

      Nous avons vu que lorsque Luc suit Marc, il le fait avec une fidélité très grande ; mais le récit de la passion est une exception. Bien que de nombreux spécialistes avancent l'hypothèse d'une dépendance à l'égard d'un récit de la passion pré-lucanien distinct de Marc, il est plus plausible de penser que Luc dépend de Marc, combiné à certaines traditions particulières. Dans ce cas, Luc a peut-être simplement procédé à davantage de réorganisation qu'ailleurs, peut-être dans le but de lui donner plus d’impact. En particulier, tant dans le récit de la passion que dans celui de la résurrection, Luc s'appuie sur des traditions qui ont également laissé des traces chez Jean.

      1. La conspiration contre Jésus, la dernière Cène (22, 1-38)

        • (22, 1-6) La première réorganisation lucanienne est illustrée par la conspiration contre Jésus, que Marc interrompt pour intercaler le récit de l'onction de Jésus, mais que Luc maintient comme une unité. Luc explique que Satan est entré en Judas. Après les tentations dans le désert, le diable a repris l'attaque directe contre Jésus. Aux côtés des chefs des prêtres, les capitaines ou officiers du Temple sont également rangés contre Jésus.

        • (22, 7-20) Pour Luc, dont le récit est deux fois plus long que celui des Synoptiques, Pierre et Jean sont désignés comme étant les disciples qui sont allés préparer d’avance le repas du soir. Le désir sincère de Jésus de prendre ce repas de la Pâque avec ses apôtres traduit la chaleur de la relation, surtout maintenant que l'heure est venue. Les clauses selon lesquelles Jésus ne mangera ni ne boira plus « jusqu'à ce que ce soit accompli dans le royaume de Dieu » ou « jusqu'à ce que le royaume de Dieu vienne » renforcent le symbolisme eschatologique de la Cène, mais sont obscures dans leur référence précise. Un problème encore plus grand est présenté par le fait que Luc fait parler Jésus de la coupe deux fois avant et après qu'il ait parlé du pain. Il est probable que la première coupe appartient à la description que Luc fait du repas ordinaire de la Pâque, tandis que la seconde coupe, précédée du pain, appartient à la description que Luc fait de l'eucharistie. Cette dernière est parallèle à la description eucharistique de Marc et Matthieu, mais elle contient ces paroles uniques : « (mon corps) qui est donné pour vous ; faites ceci en mémoire de moi" (similaire à 1 Cor 11, 24 : « mon corps qui est pour vous ; faites ceci en mémoire de moi »); et à la place de « le sang de l'alliance » de Marc, Luc dit plutôt « cette coupe est la nouvelle alliance en mon sang qui est versé pour vous » (des éléments semblables à 1 Cor 11, 25). Il se peut donc qu'il y ait eu deux traditions de la dernière Cène de Jésus, l'une conservée chez Marc/Matthieu, l'autre chez Paul et Luc. La fête de la Pâque avait un motif de souvenir (anamnèse) : « Souviens-toi du jour de ton départ du pays d'Égypte tous les jours de ta vie » (Dt 16, 3), mais pour les chrétiens, ce motif est déplacé vers le souvenir de Jésus. Les clauses lucaniennes où le corps et le sang sont donnés ou versés « pour vous » soulignent la portée sotériologique de la mort de Jésus et de l'eucharistie.

        • (22, 21-38) Le récit plus « ordonné » de Luc groupe à la dernière Cène les trois prédictions sur le sort des disciples (tout comme Jean, alors que Marc/Matthieu les répartissent entre la Cène et la marche vers le Mont des Olivers). La prédiction de l'abandon de Jésus par Judas est essentiellement une reprise de Marc, sauf que chez Marc elle précède les paroles eucharistiques. En réaction à une dispute sur la question de savoir lequel d'entre eux est le plus grand, Jésus les loue pour leur fidélité à son égard dans ses épreuves et leur promet des places à table dans son royaume et des trônes d'où ils pourront juger les douze tribus. C'est pratiquement le contraire de la prédiction de Marc 14,27 selon laquelle ils seront tous scandalisés et dispersés ; et en effet, contrairement à Marc, Luc ne décrira jamais la fuite des disciples lorsque Jésus est arrêté. De même, Luc, au milieu des efforts de Satan pour cribler tous les apôtres comme du blé, introduit la promesse de prier pour Simon (Pierre) afin que sa foi ne faiblisse pas. Le dialogue qui conduit à l'affirmation que les apôtres ont deux épées est également propre à Luc. La situation d'une mission sans provisions est maintenant changée ; chacun doit être préparé, avoir une bourse, un sac ou une épée, car Jésus devra compter avec des hors-la-loi. Les apôtres comprennent mal le langage figuré, et Jésus répond "assez de cela" à leur déclaration selon laquelle ils ont deux épées.

      2. Prière et arrestation sur le Mont des Oliviers, procès juif et romain (22, 39 - 23, 25)

        • (22, 39-46) Luc n'a pas de dialogue en chemin quand il quitte la Cène pour se rendre dans un lieu « habituel » sur la montagne en face de Jérusalem, où Jésus prie et est arrêté. Luc simplifie la description dramatique que fait Marc de l'éloignement de Jésus des disciples, car il n'y a pas de séparation progressive de Jésus du groupe des disciples, puis de Pierre, Jacques et Jean. Il n'y a pas non plus de description des émotions de Jésus et de sa chute à terre. Avec sang-froid, le Jésus lucanien s'agenouille pour prier (une position familière aux chrétiens : Ac 7, 60 ; 9, 40 ; 20, 36 ; 21, 5) ; il ne prie qu'une fois (et non trois) et ne trouve les disciples endormis qu'une seule fois (et alors « de chagrin »). Si l'apparition d'un ange à Jésus a été écrite par l'évangéliste et non ajouté par un copiste ultérieur, Luc se distingue de Marc/Matthieu en apportant une réponse à la prière de Jésus, ce qui illustre la proximité du Jésus lucanien avec son Père. Alors que Marc/Matthieu ont parlé du soutien des anges après les tentations de Jésus au désert, c’est maintenant que Luc nous décrit un ange qui fortifie Jésus, le préparant à entrer dans la deuxième et plus grande épreuve ou test.

        • (22, 47-53) Les paroles de Jésus lors de son arrestation montrent qu'il connaît la mauvaise intention de Judas qui l'embrasse. Reprenant la discussion sur les épées lors de la Cène, les disciples démontrent leur incompréhension persistante en posant une question sur le fait de frapper avec l'épée. Cette question amène Jésus à leur dire de renoncer à l'épée, conseil que Luc transmettrait aux chrétiens confrontés à une arrestation ou à une persécution à leur époque. Seul parmi les Évangiles, Luc fait venir les chefs des prêtres eux-mêmes au Mont des Oliviers ; et Jésus leur rappelle son enseignement quotidien dans le quartier du Temple comme un défi à la force armée utilisée pour l'arrêter. La théologie de Luc sur cette scène s'exprime ainsi : cette heure appartient à la puissance des ténèbres. Pourtant, même dans ce moment de désespoir, la miséricorde de Jésus se manifeste (chez Luc seulement) lorsqu'il s'arrête pour guérir l'oreille droite du serviteur du grand prêtre venu l'arrêter.

        • (22, 54-71) Chez Marc/Matthieu et chez Jean, les trois reniements de Jésus par Pierre sont entrelacés dans la scène nocturne où Jésus se tient devant les autorités juives ; son sens de l'ordre amène Luc à placer les reniements de Pierre en premier, avant le procès juif, ce qui fait que Jésus est présent dans la cour pendant que Pierre le renie. Le moment poignant où le Seigneur se tourne et regarde Pierre rappelle la promesse faite lors de la dernière Cène que Jésus prierait pour Simon Pierre afin que sa foi ne défaille pas. Luc place également dans le cadre de la cour les moqueries juives à l’égard de Jésus, qui sont le fait de ceux qui le retiennent captifs, une scène différente de Marc/Matthieu où les moqueries ont lieu à la fin du procès juif par les membres du sanhédrin. Ce réarrangement amène Luc à simplifier la présentation du procès juif et à le situer le matin. Les grands prêtres demandent à Jésus s'il est le Messie, le Fils de Dieu ; mais cette question est divisée en deux segments et une réponse directe à la première est évitée puisque Jésus dit : « Si je vous le dis, vous ne me croirez pas » (des caractéristiques que l'on retrouve dans Jean 10, 24-25.33.36).

        • (23, 1-25) Le récit lucanien du procès romain s'écarte sensiblement de Marc. Un ensemble d'accusations est présenté à Pilate : Jésus induit la nation en erreur, comme en témoigne le fait qu'il refuse de payer des impôts à César et qu'il prétend être le roi Messie. Luc connaît le schéma des procès romains, et il inscrit la tradition concernant Jésus dans ce schéma. Il met l’accent sur l'innocence de Jésus, car à trois reprises, Pilate déclare qu'il ne trouve aucune culpabilité en lui. Seul Luc rapporte que Pilate a envoyé Jésus à Hérode, un parallèle anticipé du procès de Paul en Ac 25-26, où le gouverneur romain Festus, remet Paul au roi hérodien Agrippa II pour qu'il l'interroge. Dans les deux cas, l'accusé est rendu au gouverneur sans avoir été déclaré coupable. L'observation selon laquelle la présence de Jésus devant Pilate et Hérode a guéri l'inimitié qui existait entre eux est particulièrement lucanienne. Le Jésus qui a guéri tant de gens pendant son ministère public continue de guérir tout au long de la passion. Après le retour de Jésus, Pilate tente à deux reprises de le libérer, offrant même la peine moindre du fouet ; mais finalement, il livre Jésus « à leur volonté ». Luc ne mentionne pas la flagellation et les moqueries dont Jésus a fait l'objet de la part des soldats romains et qui sont rapportées dans les trois autres évangiles.

      3. Chemin de croix, crucifixion, mise au tombeau (23, 26-56)

        • (23, 26-32) Chez Luc, le chemin de croix n’est pas simplement un épisode de transition, mais il lui fait jouer un rôle clé dans la structuration de la mort de Jésus. Il regroupe d’abord Simon le Cyrénéen, une grande foule de gens et les « filles de Jérusalem ». Et après la mort de Jésus, il regroupe également le centurion romain, les foules et les femmes de Galilée. Nous avons un triptyque avec la crucifixion au centre et un groupe de trois parties favorables à Jésus de chaque côté. Faisant écho à l'AT, les avertissements de Jésus aux filles de Jérusalem qui pleurent représentent une continuation du thème selon lequel Jésus a annoncé à contrecœur que le sort de la ville était scellé, malgré la présence de certains sympathisants. La spécification « vous-mêmes et vos enfants » reconnaît que le fardeau de la catastrophe à venir retombera sur une autre génération.

        • (23, 33-46) Luc est le seul à faire parler Jésus au moment de la crucifixion : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font », une parole qui correspond admirablement à la perspective lucanienne. En reprenant le groupe des moqueurs (les passants, les grands prêtres et les deux co-crucifiés) devant la croix de Marc, Luc modifie la composition; ce groupe est maintenant composé des chefs, des soldats et d'un des co-crucifiés. La scène du bon larron est un chef-d'œuvre de théologie lucanienne. La générosité de Jésus va bien au-delà de ce que le criminel demande, et il devient le premier à être emmené au Paradis ! La dernière parole confiante de Jésus sur la croix, « Père, entre tes mains je remets mon esprit » est très différente du cri plaintif d'abandon du Jésus de Marc. Tous les signes négatifs qui ont accompagné la crucifixion, y compris le déchirement du voile du sanctuaire, sont placés avant la mort de Jésus, de sorte que les résultats positifs et salvifiques de cette mort puissent ressortir clairement.

        • (23, 47-56) Pour illustrer les résultats positifs de la mort de Jésus, Luc raconte la réaction des trois parties à la mort de Jésus, suivie de l'ensevelissement. Le centurion romain joint son témoignage à celui d'Hérode, de Pilate et du seul malfaiteur co-crucifié : Jésus était un homme juste et n'a rien fait de mal. Les foules expriment leur tristesse. Les femmes qui suivent Jésus se tiennent à l'écart et regardent ; elles seront le lien avec l'avenir, car elles assisteront aussi à l'enterrement et viendront au tombeau. La touche finale est de nous dire que les femmes ont observé la loi du sabbat. Luc a beaucoup insisté pour rapporter qu'à la naissance de Jésus tout était fait selon la Loi ; d'un bout à l'autre de sa vie, Jésus a vécu dans les limites du judaïsme.

    8. Apparition de la résurrection dans la région de Jérusalem (24, 1-53)

      Luc s'écarte de l'indication de Marc selon laquelle Jésus ressuscité devait apparaître en Galilée, et concentre ses trois scènes d'apparition autour de Jérusalem. La séquence avec la passion s'en trouve resserrée. Plus important encore, Luc peut ainsi terminer l'Évangile à l'endroit où il a commencé, la ville qui symbolise le judaïsme.

      1. Au tombeau vide (24, 1-12)

        Bien que Luc suive Marc, il le modifie considérablement, en ajoutant des précisions :
        • Quand les femmes sont entrées, elles n'ont pas trouvé le corps
        • Une question dramatique : « Pourquoi cherchez-vous les vivants parmi les morts? »
        • Une adaptation : non pas une apparition en Galilée mais un souvenir de ce que Jésus y a dit ;
        • Les femmes ne se turent pas, mais racontèrent tout cela à tous les hommes.
        Luc a sa propre tradition concernant la présence de Jeanne (la femme de Chouza). Le v. 12, textuellement douteux, est une véritable nouveauté, car il rapporte que, bien que les femmes n'aient pas été crues, Pierre a couru au tombeau, n'a vu que les enveloppes mortuaires et est rentré chez lui en s'interrogeant. Ce récit est extrêmement proche de ce qui est rapporté en Jean 20, 3-10 (sans le disciple que Jésus aimait). Par contre, un peu plus tard, les femmes font référence à cette visite, mais en employant le pluriel, ce qui laisse perplexe : « Quelques-uns des nôtres se rendirent au tombeau » (24, 24).

      2. Apparition sur le chemin d'Emmaüs (24, 13-35)

        Ce récit dramatique et très long de l'apparition est entièrement propre à Luc, bien qu'il soit repris dans l'appendice de Marc (16, 12-13). On y trouve quelques bonnes techniques de narration :
        • l'espoir déçu des disciples de voir Jésus être le sauveur;
        • Jésus faisant semblant de vouloir aller plus loin.

        Mais il y a aussi des éléments curieux :
        • Emmaüs, à soixante stades (10 kilomètres) de Jérusalem, n'est pas facile à localiser ;
        • nous ne savons rien de ce Cléopas ni, a fortiori, de son compagnon non nommé ;
        • il est difficile de calculer comment la répartition du temps en fin de journée est possible ;
        • enfin, Luc ne nous dit rien des circonstances de l’apparition à Simon (Pierre) cette journée-là avant la fin du jour.

        Il est typiquement lucanien que le premier récit d'une apparition ait lieu au cours d'un voyage ; tout comme une bonne part de l’enseignement de Jésus fut donnée dans ce long voyage de Galilée à Jérusalem, ainsi il donne une révélation importante aux disciples en route : il fait appel à l'ensemble de l'Écriture pour expliquer ce qu'il a fait en tant que Messie, tout comme le feront les premiers chrétiens. Pourtant, même si le cœur des disciples rayonne lorsque Jésus leur ouvre le sens des Écritures, ils ne le reconnaissent que lorsqu'il rompt le pain. Cela prépare la fraction du pain (eucharistique) dans la communauté chrétienne décrite dans les Actes et pourrait bien être à l'origine de la croyance chrétienne en la présence du Seigneur ressuscité dans le banquet eucharistique.

      3. L'apparition à Jérusalem et l'ascension au ciel (24, 36-53)

        Comme chez Jean (et apparemment dans l'appendice de Marc 16, 14-18), dans l’Évangile de Luc la première apparition aux disciples a lieu à Jérusalem le soir du jour de la résurrection. Voici les caractéristiques que partagent Luc et Jean :
        • Jésus se tient au milieu d'eux et leur dit : « La paix soit avec vous » ;
        • il est fait référence aux blessures de Jésus (mains et pieds chez Luc, mains et côté chez Jean) ;
        • et la mission donnée par Jésus implique le pardon des péchés et le rôle de l'Esprit (explicite chez Jean, désigné symboliquement comme « ce que mon Père a promis » chez Luc).
        Luc insiste particulièrement sur la réalité de l'apparition de Jésus, car Jésus mange de la nourriture et affirme qu'il a de la chair et des os. Jésus explique aussi les Écritures à ses disciples, signe que cela est fondamental pour comprendre ce que Dieu a fait en lui. Ici, la révélation consiste en une mission, une mission vers toutes les nations à partir de Jérusalem, dont le programme plus détaillé sera donné en Ac 1, 8. Jésus confie à ses disciples la mission d'être les témoins de ces choses qui lui sont arrivées en accomplissement de l'Écriture. Luc avait promis au début de l'Évangile que son récit systématique serait basé sur ce que les premiers témoins oculaires et ministres de la parole ont affirmé ; il est donc clair qu'il pense que les disciples ont rempli leur mission. L'apparition se termine par une scène d'ascension où Jésus se rend à Béthanie, bénit ses disciples et est emporté au ciel. Puis les disciples retournent avec joie à Jérusalem et au Temple, en louant Dieu. Cette scène d'ascension, qui se déroule dans la nuit du dimanche de Pâques, met fin à l'histoire évangélique de Jésus. L'Évangile a commencé dans le Temple, lorsqu'un ange est descendu du ciel vers Zacharie ; par inclusion, il se termine dans le Temple, lorsque Jésus est monté au ciel.

  2. Les sources et les traits de la composition

    L'Évangile est souvent tourné vers les Actes, et cette orientation influe sur la manière dont Luc traite ses sources. Par exemple, au lieu de proposer des idées christologiques avancées comme chez Matthieu, Luc retarde ces confessions jusqu'à la prédication apostolique des Actes. L'accent mis sur les voyages pauliniens dans les Actes influence l’utilisation du cadre du voyage de la Galilée vers Jérusalem pour y placer la majeure partie de l'enseignement de Jésus. Parfois aussi, l'anticipation des Actes affecte l'ordre du matériel, comme lorsque le gouverneur romain Pilate renvoie Jésus à Hérode pour qu'il prenne une décision, tout comme en Ac 25, le gouverneur romain Festus remettra Paul à (Hérode) Agrippa pour qu'il prenne une décision.

    Considérons les sources de Luc.

    1. Marc

      Tableau de l’utilisation de Marc par Luc

      Matériel de Marc chez LucPrincipales interpolations de Luc
      Marc 1, 1-15 = Luc 3, 1 - 4, 15 
        4, 16-30 (à Nazareth)
      Marc 1, 21 - 3, 19 = Luc 4, 31-44; 5, 12 - 6, 195, 1-11 (la pêche miraculeuse)
        6, 20 – 8, 3 (petite interpolation)
      Marc 4, 1 - 6, 44 = Luc 8, 4 - 9, 17 
      Marc 8, 27 - 9, 40= Luc 9, 18-50 
        9, 51 – 18, 14 (grande interpolation)
      Marc 10, 13 - 13, 32= Luc 18, 15-43; 19, 29 - 21, 3319, 1-28 (Zachée, parabole)
      Marc 14, 1 - 16, 8 = Luc 22, 1 - 24, 12 

      Environ 35 % de l’Évangile de Luc est dérivé de Marc. Selon la majorité des chercheurs, Luc avait devant lui une forme écrite de Marc. Sa façon de procéder consiste à suivre l'ordre de Marc et à utiliser son matériel par grands blocs. Pourtant, il omet deux sections séquentielles : la « grande omission » de Marc 6, 45 – 8, 26 (la section qui suit la première multiplication des pains jusqu’à la deuxième inclusivement) et la « petite omission » de Marc 9, 41 – 10, 12 (les scandales, enseignement sur le divorce). La raison de ces omissions n'est pas totalement claire, mais les facteurs probables, en plus des préférences théologiques de Luc, sont le désir d'éviter les répétitions et d'intégrer le matériel dans le flux géographique prévu de l'histoire.

      Bien qu'en général Luc soit assez fidèle à Marc, il a apporté des changements qui nous permettent de déceler la pensée et ses préférences.

      1. Luc améliore le grec de Marc, i.e. la grammaire, la syntaxe et le vocabulaire. Par exemples,
        • en 4,1.31.38 et passim, en omettant le "immédiatement" de Marc, trop utilisé ;
        • en 20, 22, en changeant un latinisme comme kēnsos (lat. census : tribut à César) de Marc 12,14 par le terme grec phoros;
        • en 20,23, en substituant le terme plus exact de "ruse, trahison" au terme "hypocrisie" de Marc 12, 15.

      2. Comme il avait promis d'écrire avec soin et de manière ordonnée au tout début de son Évangile, Luc réarrange la séquence de Marc.
        • le rejet de Jésus à Nazareth est placé au début du ministère galiléen plutôt qu'après un certain temps afin d'expliquer pourquoi son ministère galiléen était centré à Capharnaüm
        • la guérison de la belle-mère de Simon est placée avant l'appel de Simon et de ses compagnons afin de rendre plus logique la volonté de Simon de suivre Jésus
        • les reniements de Pierre à l’égard de Jésus sont groupés avant le procès du Sanhédrin, de préférence à l'entrelacement compliqué Marc
        • il évite le doublet de deux multiplications des pains

      3. En raison des changements apportés au matériel reçu de Marc, Luc crée occasionnellement des incohérences :
        • bien qu’en 5, 30 les partenaires de la conversation soient "les Pharisiens et leurs scribes", 5, 33 parle des "disciples des Pharisiens", comme si les Pharisiens n'étaient pas présents
        • en 18, 32-33 Luc reprend de Marc la prédiction où les païens se moqueront de Jésus, le flagelleront et cracheront sur lui, oubliant qu’il ne présentera jamais une telle scène à la passion

      4. Luc a changé l'ordre de Marc sur les reniements de Pierre et les moqueries des Juifs à l'égard de Jésus, mais ce faisant, après avoir écrit « Pierre sortit et pleura amèrement », il oublie d’insérer le nom de Jésus dans la nouvelle séquence qui suit (« Les hommes qui le gardaient se moquaient de lui »), si bien que grammaticalement « le » et « lui » se rapportent à Pierre.

      5. Luc, plus encore que Matthieu, élimine ou modifie des passages de Marc défavorables à ceux dont la carrière ultérieure les rend dignes de respect, par exemple :
        • Il omet Mc 3, 21.33.34 (la parenté dit que Jésus a perdu la tête) et modifie Mc 6, 4 (un prophète est méprisé par sa parenté) afin d'éviter des références préjudiciables à la famille de Jésus ;
        • Luc omet Mc 8, 22-26 qui dramatise la lenteur des disciples à voir, et Marc 8, 33 où Jésus appelle Pierre "Satan" ;
        • dans la passion, Luc omet l'échec prédit des disciples, le fait que Jésus les trouve endormis trois fois, et leur fuite telle que rapportée en Mc 14, 27.40-41.51-52.

      6. Sur le plan christologique, Luc est plus révérencieux à propos de Jésus et évite les passages qui pourraient le faire paraître émotif, dur ou faible, par exemples :
        • Luc élimine Mc 1, 41.43 où Jésus est pris de pitié ou est irrité ;
        • Il élimine Mc 4, 39 où Jésus parle directement à la mer ;
        • Il élimine Mc 10, 14a où Jésus est indigné ;
        • Il élimine Mc 11, 15b où Jésus renverse les tables des changeurs ;
        • Il élimine Mc 11, 20-25 où Jésus maudit un figuier ;
        • Il élimine Mc 13, 32 où Jésus dit que le Fils ne connaît ni le jour ni l'heure ;
        • Il élimine Mc 14, 33-34 où Jésus est troublé et son âme est triste à mourir ;
        • Il élimine Mc 15, 34 où Jésus parle de Dieu qui l'a abandonné.

      7. Luc met l'accent sur le détachement des possessions, non seulement dans son matériel spécial (L), mais aussi dans les changements qu'il apporte à Marc, par exemple, les disciples du Jésus lucanien laissent tout, et il est interdit aux Douze de prendre même un bâton

      8. Luc élimine les noms et les mots araméens transcrits par Marc, probablement parce qu'ils n'étaient pas significatifs pour le public visé, comme l'omission de Boanerges, Gethsemani, Golgotha, Eloi Eloi, lama sabachthani.

      9. Luc se plait à préciser certaines informations de Marc, vraisemblablement pour une meilleure narration, un plus grand effet ou une plus grande clarté, par exemple :
        • 6, 6 précise que la scène suivante a eu lieu « un autre sabbat » et qu’il s’agit de « la main droite" »
        • 22, 50 précise "l'oreille droite"
        • 21, 20 clarifie ou remplace l'« abomination de la désolation » de Marc.

    2. La source Q

      Tableau des passages de Luc avec leurs sources probables

      Légende:
      Couleur verte : Marc
      Couleur bleue : Matériel lucanien ou composition lucanienne
      Couleur rose : Source Q

      RéférenceContenu
      1, 1 – 2, 52Récit de l’enfance
      3, 1-2aDate du ministère de Jésus
      3, 2b – 6Entrée en scène de Jean Baptiste
      3, 7-9Avertissements de Jean-Baptiste
      3, 10-15Directives de Jean-Baptiste; interrogation s’il n’est pas le Messie
      3, 16-17Promesse de Jean-Baptiste d'un autre à venir
      3, 18 - 22Arrestation de Jean-Baptiste par Hérode, baptême de Jésus
      3, 23-38Généalogie de Jésus
      4, 1Jésus dans le désert pour être tenté
      4, 2-13Trois tentations (mises à l'épreuve) de Jésus par le diable
      4, 14-15Début de Jésus en Galilée
      4, 16-30Prédication de Jésus à Nazareth et échec
      4, 31-44Enseignement, guérisons (démoniaque, belle-mère, plusieurs)
      5, 1-11Pêche miraculeuse
      5, 12 – 6, 11Guérisons (lépreux, paralytique), appel de Lévi, repas avec les pécheurs, le jeûne (neuf/vieux), les épis arrachés, guérison de la main paralysée
      6, 12-16Appel des Douze
      6, 17-19Jésus et la foule
      6, 20aJésus lève les yeux sur ses disciples
      6, 20b-23Béatitudes
      6, 24-26Malédictions
      6, 27-30Amour des ennemis ; ne pas résister au mal; donner
      6, 31Règle d’or : ce que vous voulez que les autres…
      6, 32-33Aimez; soyez miséricordieux
      6, 34-35aPrêtez sans retour
      6, 35b-36Soyez miséricordieux
      6, 37a.38cNe jugez pas; la mesure donnée est la mesure reçue
      6, 37b.38abPardonnez; donnez
      6, 39-40Un aveugle comme guide ; le disciple face au maître
      6, 41-42Une brindille dans l'oeil d'un frère, une poutre dans le sien
      6, 43-45Un bon arbre ne porte de mauvais fruits ; une figue ne vient pas des épines
      6, 46-49M'appeler Seigneur et ne pas agir
      7, 1-2Fin du discours et entrée à Capharnaüm
      7, 3-6aLes anciens des Juifs font l’éloge du centurion
      7, 6b-10Le centurion de Capharnaüm et son serviteur
      7, 11-17Ressuscitation du fils de la veuve de Naïm
      7, 18-28Disciples de JB ; message pour lui ; éloge de JB comme plus qu'un prophète
      7, 29-30Les publicains ont justifié Dieu, pas les légistes et les Pharisiens
      7, 31-35Cette génération n'est satisfaite ni de JB ni du Fils de l'Homme
      7, 36-50La pécheresse pardonnée
      8, 1 – 8, 3L’entourage féminin de Jésus
      8, 4 – 9, 17Paraboles : le semeur, explication; famille de Jésus; tempête apaisée; guérisons (un possédé, l’hémorroïsse, la fille de Jaïre); mission des Douze; Hérode et Jésus; multiplication des pains
      9, 18–50Confession de Pierre et annonce de la passion; suivre Jésus; transfiguration; guérison d’un épileptique; 2e annonce de la passion; question du plus grand; qui n’est pas contre nous…
      9, 51-56Départ pour Jérusalem, mauvais accueil en Samarie
      9, 57-60Le Fils de l'Homme n'a nulle part où poser la tête ; le suivre ; laisser les morts enterrer les morts
      9, 61-62Suivre Jésus sans prendre congé de sa famille
      10, 1Choix de 72 pour envoyer en mission
      10, 2-12Moisson abondante, ouvriers peu nombreux ; instructions de mission
      10, 13-16Malheur à Chorazin et Bethsaïda ; quiconque vous écoute, m'écoute
      10, 17-20Retour de mission des 72
      10, 21-24Béatitude sur les disciples
      10, 25 – 11, 1L’amour de Dieu / prochain; bon Samaritain; Marthe et Marie
      11, 2-4La prière du Seigneur
      11, 5-8Parabole de l’ami qui se laisse fléchir
      11, 9-13Demandez ; le Père donnera
      11, 14-15Les démons sont chassés par Béelzéboul
      11, 16Demande d’un signe du ciel
      11, 17-23Un homme fort garde son palais ; pas avec moi est contre moi
      11, 24-26Un esprit impur sorti de quelqu'un revient et en amène sept autres
      11, 27-28Heureuse celle qui a allaité Jésus
      11, 29-32Recherche un signe ; signe de Jonas ; jugement sur Ninive ; reine du sud
      11, 33-35Ne pas mettre la lampe sous le boisseau ; lampe du corps
      11, 36-38Le corps dans la lumière; repas chez un Pharisiens
      11, 39-44Les pratiques pharisiennes
      11, 45Un légiste se sent insulté
      11, 46-48Malheurs adressés aux légistes
      11, 49-52La sagesse de Dieu; envoie de prophètes; malheurs au légistes
      11, 53 – 12, 1Pièges des scribes et des Pharisiens; levain des Pharisiens
      12, 2-10Tout sera révélé ; témoigner sans crainte
      12, 11-12Dans les synagogues, l'Esprit Saint aidera
      12, 13-21Distance face aux biens de ce monde
      12, 22-31Ne pas s’inquiéter : les oiseaux du ciel, le lys des champs
      12, 32Promesse du royaume aux disciples
      12, 33-34Pas de trésors sur la terre mais dans le ciel
      12, 35-38Parabole sur la vigilance
      12, 39-40Maître de maison et voleur
      12, 41Intervention de Pierre : pour nous la parabole?
      12, 42-46Heureux le serviteur qui veille
      12, 47-50On demande plus à ceux qui ont beaucoup reçu; Jésus apporte le feu
      12, 51-53Jésus n’apporte pas la paix mais l'épée ; divisions familiales
      12, 54-56Interprétation des signes des temps
      12, 57Pourquoi ne jugez-vous pas par vous-mêmes
      12, 58-59Régler avant de se présenter devant le magistrat
      13, 1-17L’urgence de la conversion; figuier stérile; guérison d’une femme
      13, 18-21Parabole de la graine de moutarde ; levain dans la farine
      13, 22Jésus enseigne et fait route vers Jérusalem
      13, 23-29Porte étroite; agir maintenant; possibilité du rejet au jugement
      13, 30-33Avertissement des Pharisiens à Jésus sur les intentions d’Hérode
      13, 34-35Jérusalem tue les prophètes, doit bénir celui qui vient au nom du Seigneur
      14, 1-15Guérison d’un hydropique; choisir la dernière place; inviter les pauvres
      14, 16-24Parabole de l’invitation au grand banquet
      14, 25Renoncer à tout pour suivre Jésus
      14, 26-27Quiconque vient doit me préférer à sa famille et doit porter une croix
      14, 28-33Stratégie d’une tour à construire ou d’un roi qui part en guerre
      14, 34-35inutilité du sel qui a perdu sa saveur
      15, 1-3Reproche d’accueillir les pécheurs
      15, 4-7Parabole sur la brebis perdue
      15, 8 – 16, 12Paraboles : femme avec la pièce perdue, le fils perdu et l’aîné; le gérant habile; l’argent trompeur
      16, 13On ne peut servir deux maîtres
      16, 14-15Les Pharisiens se moquent de Jésus
      16, 16-18C’est le temps du royaume ; la Loi demeure; le divorce
      16, 19-31Parabole du riche et de Lazare
      17, 1Malheur aux tentateurs
      17, 2-3aJeter ce qui cause scandale
      17, 3b-4Pardonner à un frère; Pierre : combien de fois faut-il pardonner ?
      17, 5Augmente en nous la foi
      17, 6La foi comme une graine de moutarde
      17, 7-22Le serviteur qui fait son devoir; guérison de 10 lépreux; on ne peut voir le règne de Dieu
      17, 23-24Signes de la venue du Fils de l'homme
      17, 25Rejet de Jésus par cette génération
      17, 26-27Comme au temps de Noé, ainsi sera la venue du Fils de l'Homme
      17, 28-29Le sort de Sodome
      17, 30Le jour du Fils de l’homme
      17, 31-32Le jour du jugement : ne pas retourner à la maison
      17, 33Celui qui trouve sa vie la perdra, celui qui la perd la trouvera
      17, 34-35Le jour du jugement sera discriminatoire pour deux hommes
      17, 36Le jour du jugement sera discriminatoire pour deux femmes
      17, 37Le lieu du jugement
      17, 38Le lieu des vautours
      18, 1-14Paraboles (juge qui se fait prier; le Pharisien et le collecteur d’impôts)
      18, 15-43Les enfants; le notable riche et la richesse; 3e annonce de la passion; guérison de l’aveugle de Jéricho
      19, 1-11Zachée; proximité de Jérusalem
      19, 12-27Parabole des mines
      19, 28Jésus monte à Jérusalem
      19, 29-40L’entrée du roi Messie à Jérusalem
      19, 41-44Annonce du châtiment sur Jérusalem
      19, 45 – 21, 33Vendeurs du temple chassés, question sur l’autorité de Jésus, les vignerons meurtriers, l’impôt dû à César, les Sadducéens et la résurrection, Messie fils de David, mise en garde contre les scribes, offrande de la pauvre veuve, discours apocalyptique
      21, 34-38Appel à la vigilance et derniers jours au temple
      22, 1-14Complot, préparation de la Pâque
      22, 15-18Une première coupe
      22, 19-20La deuxième coupe
      22, 21-24Annonce de la trahison de Judas; introduction sur le plus grand
      22, 25-27Le plus grand doit servir
      22, 28Les disciples sont demeurés avec Jésus
      22, 29-30aRécompense pour les Douze
      22, 30bLes disciples siègeront sur des trônes
      22, 31-32Avertissement à Pierre
      22, 33-34Annonce du reniement de Pierre
      22, 35-38L’heure du combat approche
      22, 39 – 23, 5Gethsémani; arrestation de Jésus; reniement de Pierre; procès juif et romain
      23, 6-16Comparution devant Hérode et retour devant Pilate
      23, 17-26Condamnation par Pilate; Simon de Cyrène
      23, 27-32Les femmes de Jérusalem pleurent
      23, 33-38La crucifixion
      23, 39-43Les deux larrons
      23, 44-56La mort de Jésus et son ensevelissement
      24, 1-12Le tombeau vide
      24, 13-53Les disciples d’Emmaüs; apparition aux Onze; ascension à Béthanie

      Le matériel tiré de la source Q constitue un peu plus de 20 % de Luc ; il ajoute une dimension éthique au portrait de Jésus. Contrairement à Matthieu qui déplace le matériel de Q pour former cinq grands sermons ou discours, Luc préserverait la plupart du temps l'ordre original du document Q. Occasionnellement, Luc insère du matériel Q à l'intérieur d'un bloc emprunté à Marc, par exemple l'enseignement de Jean-Baptiste. La plupart des éléments Q, cependant, il les insère surtout à deux endroits où il s’écarte de la séquence marcienne, i.e. un petit ensemble d'éléments Q dans le bloc 6, 20 - 8, 3 qui fait partie de la « petite interpolation », et un ensemble plus important d'éléments Q en 9, 51 - 18, 14, qui fait partie de la « grande interpolation » (le long voyage de Jésus à Jérusalem). Dans les deux cas, il le mélange avec d'autres éléments qui lui sont particuliers. Quand il reprend la source Q, Luc l’adapte de nombreuses façons. Cependant, comme nous ne possédons pas la version originelle de la source Q, il est souvent difficile de savoir si c'est Matthieu ou Luc qui a effectué un changement. Les paraboles du grand repas et des talents/mines, où les deux récits diffèrent tellement, illustrent la difficulté de savoir exactement ce que Luc a modifié.

    3. Le matériel spécial de Luc (souvent désigné comme « source L »)

      Entre un tiers et 40% de Luc ne provient pas de Marc ou de Q. Ce fait pose problème. Premièrement, il est extrêmement difficile de décider quelle part de matériel l'évangéliste a librement composé lui-même, et quelle part il a repris soit de traditions orales, soit de source écrites. Deuxièmement, lorsque l'auteur a repris du matériel, il n'est pas facile de distinguer les traditions pré-lucaniennes orales des sources pré-lucaniennes écrites. Il est probable que Luc connaissait certaines traditions orales sur les origines et la mort de Jésus et sur Jean-Baptiste, mais il peu probable qu’il ait eu des sources écrites sur Marie ou Jean-Baptiste, ou encore un récit complet de la passion autre que Marc. Il y a certains accords entre Luc et Matthieu par rapport à Marc, mais il n’existe aucune preuve convaincante que Luc connaissait l'évangile matthéen. Il y a des parallèles clairs entre Luc et Jean, mais cela ne signifie pas pour autant que Luc connaissait l'évangile johannique ; plutôt certaines traditions similaires sont parvenues à tous les deux.

      Cependant, les biblistes ont postulé avec raison l’existence de certaines sources écrites pour l'Évangile. Par exemple :

      1. une collection d'hymnes ou de cantiques anciens (Magnificat, Benedictus, Gloria in excelsis, Nunc dimittis) ;
      2. une histoire de Jésus à l'âge de douze ans - un exemple d'un genre plus large d'histoires d'enfance de Jésus ;
      3. une généalogie davidique de provenance populaire en circulation parmi les Juifs de langue grecque ;
      4. un groupe de paraboles spéciales, qui pourraient avoir inclus les suivantes:
        • le bon Samaritain,
        • l'ami persistant,
        • le riche qui doit agrandir sa grange,
        • le figuier stérile,
        • la pièce de monnaie perdue,
        • le fils prodigue,
        • Lazare et l'homme riche,
        • le juge malhonnête,
        • le pharisien et le publicain ;
      5. un groupe d'histoires de miracles, qui peuvent avoir inclus les suivantes :
        • la pêche miraculeuse,
        • la réanimation du fils de la veuve,
        • et les guérisons de la femme infirme le jour du sabbat, de l'homme hydropique, et de dix lépreux.

      En outre, et indépendamment de sources écrites, l'auteur semble avoir eu des éléments particuliers de tradition orale ou d'information sur Jean-Baptiste (origines familiales), Marie la mère de Jésus, Hérode Antipas, et les femmes disciples galiléennes. Certaines de ces informations proviennent probablement de personnes que l'auteur mentionne, par exemple, les connaissances sur Hérode (9, 7-9 ; 13, 31-32 ; 23, 6-12) provenant de Manaen, compagnon d’enfance d’Hérode le tétrarque, qui faisait partie de l'église d'Antioche (Actes 13, 1).

      Rappelons que l'évangéliste a fait bien plus que collecter et organiser des matériaux disparates. Au tout début de son oeuvre, Luc parle de narration ordonnée, et tout ce qu'il a reçu ou composé a été tissé ensemble pour créer une vision épique qui commence dans le temple de Jérusalem et se termine à la cour impériale de Rome. Cette épopée peut être lue pour elle-même sans aucune connaissance des sources, et c'est probablement ainsi qu'elle a été entendue ou lue par les premiers publics. Luc est un conteur doué, manifestant par exemple un véritable sens artistique (le récit de l'enfance, magnifiquement équilibré), et présentant des scènes d'une exquise tendresse (le "larron pénitent"). Son choix ou sa création du matériel L comprend certains des passages les plus mémorables de tous les Évangiles, par exemple les paraboles du bon Samaritain et du fils prodigue. Dante l'a décrit avec justesse comme "le scribe de la douceur du Christ"; plus que tout autre évangéliste, Luc a donné au monde un Jésus à aimer.

  3. L'auteur de l’Évangile selon Luc

    Dans la seconde moitié du 2e siècle (le titre dans le papyrus P75, Irénée, fragment de Muratori), ce livre était attribué à Luc, le compagnon de Paul. Trois références dans le NT (Phlm 24 ; Col 4, 14 ; 2 Tm 4, 11) parlent de lui comme d'un compagnon de travail et d'un médecin bien-aimé qui fut fidèle à Paul lors d'un dernier emprisonnement. La façon dont Col 4, 11 est formulé, c'est à dire, tous les hommes énumérés avant ce verset sont de la circoncision, suggère que Luc qui est énuméré après ce verset n'est pas un juif. L'information du NT est considérablement augmentée par la supposition que Luc faisait partie du "nous", i.e. une forme d'autoréférence dans certains passages des Actes des Apôtres où Paul ne voyage pas seul (par intervalles dans la période 50-63). En dehors du NT, un prologue de la fin du 2e siècle ajoute que Luc était un Syrien d'Antioche qui est mort en Béotie, en Grèce. Les spécialistes sont à peu près également divisés sur la question de savoir si cette attribution à Luc doit être acceptée comme historique, de sorte qu'il serait l'auteur de Luc-Actes.

    La principale objection contre l'attribution de l'auteur à un compagnon de Paul vient des Actes en termes de différences/discordances historiques et théologiques par rapport aux lettres pauliniennes. Le fait que l'auteur de l'Évangile ait été ou non un compagnon de Paul ne change pas grand-chose, car dans un cas comme dans l'autre, il n'y aurait aucune raison de le considérer comme un compagnon de Jésus; par conséquent, en tant que chrétien de la deuxième ou de la troisième génération, il aurait dû dépendre de traditions fournies par d'autres.

    Que peut-on déduire de l'Évangile au sujet de l'évangéliste ? Ce dernier s'inclut parmi ceux qui ont reçu la connaissance des événements transmis par les premiers témoins oculaires et ministres de la parole. Des quatre évangélistes, c'est lui qui maîtrise le mieux le grec et utilise avec aisance plusieurs styles. Dans les Actes, il fait preuve d'une connaissance des conventions rhétoriques des historiens grecs et d'une certaine connaissance de la littérature et de la pensée grecques. Il n'est pas certain qu'il connaît l'hébreu ou l'araméen, mais il connaît certainement la Septante, comme on peut le voir non seulement dans ses citations de l'Écriture mais aussi dans son utilisation intensive du style de la Septante dans les parties appropriées de son œuvre. Cette connaissance du grec a amené beaucoup de gens à penser que l'évangéliste était un païen converti au christianisme. Cependant, sa connaissance de l'Ancien Testament est si détaillée que d'autres ont soutenu qu'il devait être venu au Christ avec une origine juive. Pourtant, l'erreur concernant la purification des parents de Jésus en Lc 2, 22 ("leur" implique à tort la purification du père) est invraisemblable de la part de celui qui aurait grandi dans une famille juive. Une solution qui rend justice aux deux côtés de la question est de supposer que l'évangéliste était un païen qui était devenu un prosélyte ou un craignant Dieu, c'est-à-dire qu'il avait été converti ou attiré par le judaïsme quelques années avant d'être évangélisé.

    Luc est imprécis sur la géographie palestinienne; cela semble exclure qu’il soit originaire de Palestine (mais semble aussi remettre en question le fait qu'il ait pu être le "nous" compagnon qui semble avoir passé les années 58-60 là-bas). La connaissance de l'église d'Antioche exposée dans les Actes 11, 19-15:41 (se terminant vers l’an 50) a été avancée pour soutenir la tradition selon laquelle il était un Antiochien. Beaucoup pensent que la formule eucharistique de 1 Cor 11, 23-25, que Paul dit avoir reçue de la tradition, provenait de la pratique de l'église d'Antioche d'où Paul avait été envoyé pour ses voyages missionnaires. Plusieurs tentatives ont été faites pour établir que l'évangéliste était médecin, en mettant en évidence le langage médical technique et les perceptions introduites dans le matériel repris de Marc. Cependant, il s’avère que les expressions de Luc ne sont pas plus techniques que celles utilisées par d'autres écrivains grecs cultivés qui n'étaient pas médecins.

  4. Lieu de composition ou la communauté impliquée

    La tradition selon laquelle Luc était un compagnon de Paul soulève la probabilité que Luc-Actes ait été adressé aux églises issues de la mission paulinienne. Plus précisément, le Prologue du 2e siècle rapporte que l'Évangile a été écrit en Grèce (Achaïe) et que Luc y est mort.

    D'après les preuves internes de l'œuvre de Luc en deux volumes, la concentration de la dernière moitié des Actes sur la carrière de Paul rend probable que les destinataires étaient d'une manière ou d'une autre liés à la proclamation du message évangélique par cet apôtre. Si Matthieu a été écrit pour l'église d'Antioche, il est tout à fait improbable que Luc se soit adressé à la même église. On a parfois suggéré une adresse à Rome parce que les Actes s'y terminent, mais Rome, dans la finale des Actes, est avant tout symbolique en tant que centre du monde païen. De plus, si l'Évangile a été écrit après l’an 70 à Rome, on se serait attendu à un certain écho de la persécution de Néron au milieu des années 60. Pour réduire le champ, les dernières lignes des Actes (28, 25-28), attribuées à Paul, indiquent que l'avenir de l'Évangile se trouve chez les Gentils, et non chez les Juifs. Cela serait étrange si Luc s'adressait à un public chrétien largement juif. Les références de Luc à la synagogue ont un ton différent de celles de Matthieu. Alors que pour Matthieu, la synagogue est devenue une institution étrangère, chez Luc la synagogue a toujours été une institution étrangère. Luc laisse tomber les expressions et les noms de lieux araméens de Marc, ainsi que les références de couleur locale (toits de boue, Hérodiens) comme si elles n'étaient pas comprises, et qu'il leur substitue ce qui serait plus intelligible pour des personnes d'origine grecque. Des caractéristiques de la présentation de Jésus reflétant le monde païen ont été détectées dans l'Évangile, par exemple, la préface d'un récit traitant de l'enfance et de la jeunesse de Jésus donne à l'Évangile l'aspect d'une biographie hellénistique. Les discours de Jésus lors d'un banquet ont été comparés à celles d'un sage lors d'un symposium. La résistance à dépeindre Jésus comme souffrant pendant la passion correspond à une résistance hellénistique à dépeindre les émotions. Tout cela aurait un sens si Luc-Actes s'adressait à une région en grande partie païenne, évangélisée directement ou indirectement par la mission paulinienne. Bien sûr, cette description pourrait correspondre à de nombreux endroits. Plus précisément, la tradition ancienne selon laquelle il a été écrit dans et pour une région de la Grèce correspondrait à cette preuve interne et pourrait trouver une certaine confirmation dans Actes 16, 9-10, qui dépeint le mouvement de Paul de l'Asie Mineure à la Macédoine comme dicté par la révélation divine. Nous avons parlé d'une région ; car plutôt que de penser que l'auditoire visé par Luc était une seule église de maison ou même qu'il vivait dans une seule ville, nous devrions peut-être penser à des chrétiens de même origine répartis dans une grande région.

  5. But de la composition de l’Évangile et des Actes

    Cette question très controversée est étroitement liée à celle des destinataires : beaucoup dépend des relations avec les Romains et les Juifs qui y sont décrites. Les biblistes ont proposé diverses hypothèses :

    • Puisque le Pilate de Luc déclare trois fois Jésus non coupable, Luc aurait essayé de persuader les lecteurs gréco-romains que les Juifs étaient totalement responsables de la crucifixion? Malheureusement, Ac 4, 25-28 blâme clairement Pilate.
    • Comme les Actes se terminent par le fait que Paul a été emmené à Rome dans le cadre d'un appel à l'empereur, il a été suggéré que l'auteur envisageait un mémoire de défense pour Paul. Malheureusement, si c’était le cas, Luc n'aurait-il pas alors rapporté les résultats du procès de Paul à Rome?
    • Une autre proposition est qu'à travers certaines de ses descriptions de fonctionnaires romains (par exemple, Gallion en Ac 18, 14-15), Luc aurait essayé de persuader les fonctionnaires romains de traiter équitablement les chrétiens. Malheureusement, Luc décrit aussi des fonctionnaires romains faibles qui sont intimidés par des chefs juifs.

    Une suggestion plus plausible est que les écrits de Luc pouvaient aider les lecteurs/auditeurs chrétiens dans leur propre compréhension d’eux-mêmes, en particulier lorsque des calomnies circulaient parmi les non-croyants, qu'ils soient juifs ou païens. Les chrétiens avaient besoin de savoir qu'il n'y avait rien de subversif dans leurs origines, rien qui puisse les mettre en conflit avec la gouvernance romaine, et qu'il était faux d'assimiler Jésus et ses disciples immédiats aux révolutionnaires juifs, qui avaient entraîné les armées romaines dans la guerre à la fin des années 60. Quant à la relation entre l'auditoire de Luc et les juifs qui ne croyaient pas en Jésus, la présentation du rôle du peuple (juif) dans la passion lucanienne est plus nuancée et plus favorable que celle des autres évangiles, et dans les Actes, il présente de nombreux juifs comme venant à croire en Jésus.

    Dans les trois étapes de l'histoire du salut chez Luc, l'Évangile vient après la Loi et les Prophètes parce que Jésus est fidèle à Israël; en lui Dieu n'a pas changé le plan divin mais l'a accompli. Les Actes constituent la troisième étape parce que l'Esprit qui vient après le départ de Jésus fait du ministère des apôtres la continuation légitime de la proclamation du royaume par Jésus. La révélation à Pierre au sujet de Corneille, l'appel de Paul par Jésus et l'accord de Paul, Pierre et Jacques à Jérusalem légitiment le ministère de Paul auprès des païens comme faisant partie de cette continuation. Par la providence divine, un Évangile qui a commencé à Jérusalem, la capitale du judaïsme, est finalement arrivé à Rome, la capitale du monde païen. Les païens auxquels s'adressait Luc-Actes pouvaient donc être assurés que leur acceptation de Jésus n'était ni un accident ni une aberration, mais une partie du plan de Dieu remontant à la création, un plan qui inclut finalement la conversion de l'ensemble du monde romain. De plus, bien qu'ils aient été évangélisés par ceux qui n'avaient pas vu Jésus, l'évangile qu'ils recevaient revenait aux « témoins oculaires et qui sont devenus serviteurs de la parole ». Ainsi, ce n'est pas l'apologétique contre les adversaires, mais l'assurance aux confrères chrétiens qui était le but, comme l'auteur lui-même l'a indiqué au début : « afin que tu puisses constater la solidité des enseignements que tu as reçus » (Luc 1:4). Si l'auteur était un chrétien païen s'adressant à d'autres chrétiens païens, il a écrit avec l'assurance qu'« ils écouteront » (Actes 28, 28).

  6. Date de composition

    Le même Prologue ancien qui situe les destinataires de Luc en Grèce nous apprend que l'âge de Luc à sa mort était de quatre-vingt-quatre ans et qu'il a écrit après Matthieu et Marc. Le fait que Luc ait utilisé Marc est très plausible d'après les preuves internes ; et si Marc doit être daté de la période 68-73, une date antérieure à 80 pour Luc est peu probable. Le pessimisme constant de Luc sur le sort des dirigeants juifs et de Jérusalem rend probable que Jérusalem ait déjà été détruite par les Romains en 70.

    L'objection à une date postérieure à 80 provient en grande partie du fait que les Actes se terminent vers 63 avec les deux années d'emprisonnement de Paul à Rome, et de l'affirmation selon laquelle si Luc avait écrit beaucoup plus tard, il aurait rapporté la carrière et la mort ultérieures de Paul. Toutefois, cette objection méconnaît probablement le but des Actes, qui n'était pas de raconter la vie de Paul mais de mettre en scène la propagation du christianisme, avec pour point culminant le symbolisme de la venue du grand missionnaire à Rome, capitale de l'empire des Gentils. De plus, la perspective de Ac 28, 25-28 où Paul se tourne dorénavant vers les Gentils après l’échec auprès des Juifs est si différente de ce celle Rm 9-11, vers 57/58, où Paul espère toujours la conversion des Juifs, qu'il est difficile d'imaginer une date au début des années 60 pour les Actes.

    Combien de temps après 80 Luc-Actes a-t-il été écrit? L'intérêt symbolique de l'Évangile pour Jérusalem en tant que centre chrétien ne correspond pas aux perspectives de la littérature chrétienne du deuxième siècle. Pour l'Asie Mineure et plus particulièrement pour Éphèse, l'auteur des Actes ne semble connaître qu'une structure ecclésiastique composée de presbytres (Actes 14, 23 ; 20, 17). Il n'y a aucun signe du modèle développé d'un évêque dans chaque église, si clairement attesté par Ignace pour cette région dans la décennie précédant 110. L'auteur des Actes ne montre pas non plus de connaissance des lettres de Paul, qui ont été rassemblées au début du 2e siècle. Dans la fourchette entre 80 et 100, afin de préserver la possibilité qu'il y ait une vérité dans la tradition selon laquelle l'auteur était un compagnon de Paul, la meilleure date semble être 85, à cinq ou dix ans près.

  7. Questions ou problèmes pour la réflexion

    1. Un problème textuel particulier affecte l'interprétation de Luc 22, 19b-20 (« "Ceci est mon corps donné pour vous. Faites cela en mémoire de moi." Et pour la coupe, il fit de même après le repas… »), ainsi que de 24, 3b.6a.12.36b.40.51b.52a (les femmes et Pierre au tombeau, l’ascension) et peut-être d'autres versets. La famille occidentale des témoins textuels, habituellement plus longue, est cette fois-ci plus courte. Aujourd’hui, la majorité des biblistes accepte ces versets contestés, en partie parce que P75, le plus ancien manuscrit (début 3e s.) de Luc connu, publié en 1961, les contient.

    2. « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté » (2, 14). Dans la deuxième clause, il y a quatre éléments, dont les trois premiers sont incontestés (« sur la terre », « paix [nominatif] », « aux hommes [datif] »). Pour le quatrième et dernier élément, les plus anciens et les meilleurs passages grecs, suivis par la Vulgate latine, lisent un génitif de eudokia, « bonne volonté, faveur », ce qui conduit à la traduction catholique romaine classique : « et sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté ». Les manuscrits secondaires connus des traducteurs de la King James lisent un nominatif, et Luther l'a préféré parce qu'il évitait toute suggestion que Dieu accordait la paix en proportion du mérite humain, d'où la traduction protestante classique, « et sur la terre la paix, la bonne volonté envers les hommes ». Les biblistes modernes, rejetant le nominatif, ont cherché à résoudre le problème théologique en faisant appel à des expressions hébraïques et araméennes trouvés à Qumrân : « un homme/des enfants de sa bonne volonté », de sorte que le génitif d'eudokia de Luc pourrait signifier non pas « de la bonne volonté [humaine] » mais « de la faveur (de Dieu) », étendant la paix aux personnes favorisées par Dieu.

    3. La confession de Pierre apparaît dans les quatre évangiles et illustre les théories des relations inter-évangéliques :

      • Mc 8, 29 : « Tu es le Messie »
      • Mt 16,16 : « Tu es le Messie, le Fils du Dieu vivant »
      • Lc 9, 20 : « Le Messie de Dieu »
      • Jn 6, 69 : « Tu es le Saint de Dieu »

      Dans la théorie des deux sources, Matthieu et Luc ont développé Marc de différentes manières. Dans l'hypothèse de Griesbach où Matthieu a été écrit en premier, Marc, en utilisant Matthieu et Luc, a choisi le seul élément commun aux deux. Ceux qui soutiennent que Luc connaissait Matthieu pensent qu'il a raccourci la formule matthéenne, peut-être sous l'influence de la forme plus courte de Marc. La probabilité qu'il y ait une relation spéciale entre Luc et Jean pourrait expliquer le génitif (« de Dieu ») dans les deux. En Jn 1, 40-42, André appelle son frère Simon (Pierre) et lui dit : « Nous avons trouvé le Messie », et c'est à cette occasion que Jésus lui donne le nom de Pierre ; et en Jn 11, 27, Marthe confesse : « Tu es le Messie, le Fils de Dieu ». Tout cela est-il dû au fait que Jean connaissait les Synoptiques ou à des traditions communes qui ont alimenté la formation des évangiles synoptiques et johanniques?

    4. Luc présente des textes qui illustrent la complexité de la notion de royaume de Dieu. Il y a une ambivalence quant à savoir si cette notion parle de royauté ou d’un royaume, si et dans quelle mesure cette réalité est venue et/ou est encore à venir, et si elle est visible ou invisible.
      • En 13, 24.28.29, des images comme la porte, la table et l'expulsion du royaume sont employées
      • En 9, 27, il y a ceux qui se tiennent ici et qui ne goûteront pas la mort avant d'avoir vu le royaume de Dieu. Pourtant, en 17, 20-21, Jésus soutient que la venue du royaume n'est pas une question d'observation qui permettrait de dire : « C'est ici ou là que ça se passe »
      • En 11, 2, on enseigne aux disciples à prier pour que le royaume vienne. En 10:9, il est dit aux disciples de proclamer dans les villes qu'ils visitent : « Le royaume de Dieu s'est approché » ; en 11, 20, Jésus dit que si c'est par le doigt de Dieu qu'il chasse les démons, « le royaume de Dieu est parvenu jusqu'à vous » ; et en 11, 21, il dit : " Le royaume de Dieu est en/parmi vous; en 21, 31-32 (le discours eschatologique), en voyant les signes des derniers temps, on peut dire : « Le royaume de Dieu est proche » ; et tout cela se produira avant que cette génération ne disparaisse.

      Cette diversité de points de vue reflète le problème de l'eschatologie à la fois futur et à la fois réalisée dans le NT.

 

Prochain chapitre: 10. Les Actes des Apôtres

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