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Sybil 1997

Le texte évangélique

Luc 1, 57-66.80

57 Puis arriva pour Élisabeth le temps d’accoucher, elle mit au monde un fils. 58 Quand le voisinage et la parenté apprirent combien le Seigneur avait fait déborder sa compassion pour elle, ils se réjouirent avec elle. 59 Le huitième jour, ils allèrent faire circoncire l’enfant et proposaient le nom du père : Zacharie. 60 Mais la mère intervint pour dire : « Absolument pas, il s’appellera Jean ». 61 On lui répondit : « Mais personne dans la famille ne porte ce nom ». 62 Alors on faisait des signes au père pour connaître comment il souhaitait l’appeler. 63 Après avoir demandé une tablette, il écrivit : son nom est Jean. Tout le monde fut surpris. 64 [Aussitôt] sa bouche s’ouvrit et sa langue [se délia], et il se mit à reconnaître l'attention amoureuse de Dieu. 65 Tous les gens des alentours tombèrent dans un état de frémissement, et dans toute la région montagneuse de Judée on discutait de ces événements. 66 Tous ceux qui apprirent la chose la gardèrent en mémoire et se demandaient : « Que deviendra cet enfant? » L’action de Dieu l’accompagnait...

80 L’enfant grandissait et son intelligence devenait plus forte, pendant qu’il vivait dans les régions désertiques jusqu’au temps où il se fit connaître en Israël.

Des études

Il y a des jours où nous sommes dépassés par les événements


Commentaire d'évangile - Homélie

Grandir, c’est accepter d’être dépassé

La scène se passe récemment dans une petite ville de province. Un designer, auteur de sa propre collection de vêtements, est en vacance avec son conjoint. Un soir, alors qu’ils sont dans un bar, deux individus leur sautent dessus, les tabassent, criant : « Efféminés maudits! ». Le designer subit une commotion cérébrale.

C’est un petit fait divers rapporté par les journaux. Au-delà de la barbarie du geste, on peut poser la question : pourquoi? Pourquoi une telle violence? Bien sûr, c’est une réaction devant une relation homosexuelle. Mais l’intensité de la réaction traduit une émotion très grande devant un comportement jugé inacceptable. Cela révèle une mentalité tranchée où tout est blanc ou noir, où ce qui se fait et ne se fait pas est déterminé depuis longtemps et est inamovible. Il y a plus. Pour réagir si violemment il faut qu’on se sente attaqué dans son monde, ses valeurs et son identité. N’est-ce pas un signe de fragilité? N’est-ce pas le signe d’individus qui n’apprennent plus rien de la vie? Voilà le contexte dans lequel j’aimerais relire l’évangile de ce jour.

L’évangéliste Luc nous offre un récit autour de la naissance de Jean-Baptiste où nous allons de surprise en surprise. Tout d’abord, les parents sont âgés, et la mère, Élisabeth, est décrite comme stérile, selon la mentalité de l’époque où l’absence d’enfant était un problème uniquement féminin. S’inspirant probablement de ce passage de l’Ancien Testament où la femme d’Abraham, âgée et stérile, reçoit l’annonce qu’elle donnera naissance à Isaac, Luc crée cette scène où un messager de Dieu annonce à Zacharie, le père, que sa femme donnera naissance à un fils, et ce fils jouera un rôle important pour l’avenir du peuple Juif. Bien sûr, Zacharie trouve cela impossible, pour ne pas dire ridicule, étant donné leur situation. Peu importe l’exactitude historique de chaque détail, Luc nous confronte avec ce qui heurte le bon sens, et Zacharie représente notre scepticisme, et cela le transforme en humain handicapé, puisqu’il devient muet.

Pourtant, Élisabeth donnera effectivement naissance à un fils. Luc nous réserve alors une autre surprise. Chez les Juifs, c’est à la circoncision de l’enfant le 8e jour qu’il recevait officiellement son nom. Comme d’habitude, pour un aîné, tout le monde s’attend à ce qu’on lui donne le nom du père, Zacharie. Car l’aîné sera appelé à reprendre le métier de son père et sera son prolongement dans le temps : l’identité et l’avenir de l’enfant est déjà inscrit dans son nom. Voilà qu’Élisabeth intervient pour dire : Absolument pas, il s’appellera Jean. Quel coup de théâtre! Car elle se trouve à dire que son enfant ne reprendra pas le métier du père comme prêtre du temple de Jérusalem, qu’il aura sa propre vocation, sa propre mission. Luc nous a auparavant informés que le nom de Jean avait été choisi par Dieu, comme pour tous les grands personnages de l’époque. Inutile de nous demander comment Élisabeth est arrivé avec ce nom, car Luc tient simplement à nous la présenter comme une femme de foi, une foi plus grande que celle de son mari.

Et c’est à ce moment que Luc fait intervenir Zacharie. Nous avons droit à une scène où le muet, qui doit être également sourd, car on doit lui parler par signe, écrit sur une tablette le nom qu’il souhaite pour l’enfant : Jean; il ne portera donc pas son nom, il ne sera pas son prolongement. Aussitôt, nous dit l’évangéliste, il recouvra l’usage de la parole et se mit à proclamer la parole de Dieu. C’est le signe qu’il est devenu croyant, et qu’il accepte le plan de Dieu sur son enfant.

Pour nous faire comprendre l’enjeu de tout le récit, Luc fait intervenir constamment la parenté et le voisinage. Cet entourage se réjouit avec Élisabeth quand elle devient mère, car cette naissance est le signe de la bonté infinie de Dieu. Mais il est dépassé quand la mère dit qu’il ne portera pas le nom du père, comme il se doit. Et quand le père dira la même chose et recouvrera la voix, il est encore plus dépassé, et doit prendre le temps de réfléchir, de méditer cela, et porter la question de l’identité et de l’avenir de l’enfant.

Le message de Luc à son lecteur est clair : quand Dieu intervient dans une vie, comme ce fut le cas pour ce vieux couple, il offre un bienfait extrêmement profond, mais ce bienfait dérange, car il va au-delà de ce que nous attendions, et c’est un défi immense de prendre une distance face à nos attentes pour nous ajuster à cette nouvelle vie qui nous est présentée. Après avoir pris l’habitude d’être sans enfant, Élisabeth et Zacharie ont dû s’ouvrir à un nouvel être. Puis, Jean sera différent de ce que les parents auraient souhaité. Seule la foi permet de s’ouvrir ainsi à la vie.

Revenons à notre couple homosexuel du début et faisons intervenir un instant l’entourage d’Élisabeth et Zacharie que nous a présenté Luc. Qu’aurait-il dit? Bien sûr, à l’époque de Jésus cela était impensable, et il aurait dit : cela ne se fait pas, et il ressentirait un frisson. Mais étant donné que Luc nous le présente comme un groupe qui met dans son coeur ce qu’il voit et entend qui le surprend, i.e. un groupe qui accepte d’être dépassé par les événements et l’accueille comme parole de Dieu, alors on peut imaginer qu’au terme d’une humble réflexion, il aurait compris qu’il est devant des être humains qui n’ont pas choisi leur orientation sexuelle, qui essaient de l’assumer pleinement dans l’amour, et comme Dieu est à la source de ce monde tel qu’il est et de tout amour, il se serait ajusté à ce monde que Dieu aime.

On ne peut vivre sans être souvent dépassé par ce qui nous arrive, des choses qui ne correspondent pas à ce que nous souhaitions et espérions, mais aussi des choses qui ne cadrent pas avec notre vision de la vie ou heurte nos valeurs. On ne peut pas grandir sans d’abord accepter la blessure de ces moments, en prenant le temps d’écouter et de méditer. Il n’y a pas d’autre secret de vie que de croire qu’au bout de cette acceptation, il y a une vie et une joie que je ne vois pas encore.

 

-André Gilbert, Gatineau, septembre 2019

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