Analyse biblique personnelle de Marc 6, 1-6


 

Dans toute analyse de texte biblique en vue d’un commentaire qui l’actualise, je procède toujours en six étapes.

  1. Traduction du texte grec
  2. Analyse verset par verset en exprimant toutes mes questions ou observations
  3. Analyse de la structure du texte
  4. Analyse du contexte
  5. Analyse des parallèles
  6. Intention de l’auteur en écrivant ce passage
  7. Situations ou événements actuels dans lesquels on pourrait lire ce texte

  1. Traduction du texte grec

    Texte grecTexte grec translittéréTraduction littéraleTraduction en français courant
    1 Καὶ ἐξῆλθεν ἐκεῖθεν καὶ ἔρχεται εἰς τὴν πατρίδα αὐτοῦ, καὶ ἀκολουθοῦσιν αὐτῷ οἱ μαθηταὶ αὐτοῦ.1 Kai exēlthen ekeithen kai erchetai eis tēn patrida autou, kai akolouthousin autō hoi mathētai autou.1 Et il partît de là et il arrive dans la patrie de lui, et suivent lui les disciples de lui.1 Et Jésus partît de là et arrive dans sa patrie, et ses disciples le suivent.
    2 καὶ γενομένου σαββάτου ἤρξατο διδάσκειν ἐν τῇ συναγωγῇ, καὶ πολλοὶ ἀκούοντες ἐξεπλήσσοντο λέγοντες• πόθεν τούτῳ ταῦτα, καὶ τίς ἡ σοφία ἡ δοθεῖσα τούτῳ, καὶ αἱ δυνάμεις τοιαῦται διὰ τῶν χειρῶν αὐτοῦ γινόμεναι;2 kai genomenou sabbatou ērxato didaskein en tē synagōgē, kai polloi akouontes exeplēssonto legontes• pothen toutō tauta, kai tis hē sophia hē dotheisa toutō, kai hai dynameis toiautai dia tōn cheirōn autou ginomenai?2 et étant arrivé sabbat, il commença à enseigner dans la synagogue, et plusieurs entendant étaient surpris disant: d’où à lui ces choses, et quoi la sagesse qui a été donnée à lui, et les actes de puissance aussi grands par les mains de lui sont arrivant?2 Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue. En l’entendant, plusieurs étaient perplexes et se demandaient : d’où cela lui vient-il, comment a-t-il pu acquérir cette sagesse, comment ses mains peuvent-ils opérer des actions si extraordinaires?
    3 οὐχ οὗτός ἐστιν ὁ τέκτων, ὁ υἱὸς τῆς Μαρίας καὶ ἀδελφὸς Ἰακώβου καὶ Ἰωσῆτος καὶ Ἰούδα καὶ Σίμωνος; καὶ οὐκ εἰσὶν αἱ ἀδελφαὶ αὐτοῦ ὧδε πρὸς ἡμᾶς; καὶ ἐσκανδαλίζοντο ἐν αὐτῷ.3 ouch houtos estin ho tektōn, ho huios tēs Marias kai adelphos Iakōbou kai Iōsētos kai Iouda kai Simōnos? kai ouk eisin hai adelphai autou hōde pros hēmas? kai eskandalizonto en autō.3 Ne pas celui-là est le menuisier, le fils de Marie et le frère de Jacques et de Joset et Jude et de Simon? Et ne pas sont les sœurs de lui ici chez nous? Et ils étaient scandalisés sur lui.3 N’est-il pas le menuisier, le fils de Marie, le frère de Jacques, Joset, Jude et Simon? Et ses sœurs n’habitent-ils pas au milieu nous? Ils étaient donc choqués par lui.
    4 καὶ ἔλεγεν αὐτοῖς ὁ Ἰησοῦς ὅτι οὐκ ἔστιν προφήτης ἄτιμος εἰ μὴ ἐν τῇ πατρίδι αὐτοῦ καὶ ἐν τοῖς συγγενεῦσιν αὐτοῦ καὶ ἐν τῇ οἰκίᾳ αὐτοῦ.4 kai elegen autois ho Iēsous hoti ouk estin prophētēs atimos ei mē en tē patridi autou kai en tois syngeneusin autou kai en tē oikia autou.4 Et disait à eux le Jésus que ne pas est prophète méprisé si ce n’est en la patrie de lui et auprès les parents de lui et en la maison de lui.4 Jésus disait à ses disciples qu’un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, dans sa parenté et dans sa famille.
    5 καὶ οὐκ ἐδύνατο ἐκεῖ ποιῆσαι οὐδεμίαν δύναμιν, εἰ μὴ ὀλίγοις ἀρρώστοις ἐπιθεὶς τὰς χεῖρας ἐθεράπευσεν.5 kai ouk edynato ekei poiēsai oudemian dynamin, ei mē oligois arrōstois epitheis tas cheiras etherapeusen.5 Et ne pas il était capable là de faire aucun acte de puissance, si ne pas peu nombreux malades étendant les mains il guérit.5 C’est ainsi qu’il était incapable de faire aucune action extraordinaire, si ce n’est quelques guérisons par l’imposition des mains.
    6 καὶ ἐθαύμαζεν διὰ τὴν ἀπιστίαν αὐτῶν. Καὶ περιῆγεν τὰς κώμας κύκλῳ διδάσκων.6 kai ethaumazen dia tēn apistian autōn. Kai periēgen tas kōmas kyklō didaskōn.6 Et il s’étonnait à cause de l’infidélité d’eux. Et il parcourait les villages tout autour enseignant6 Jésus s’étonnait de leur manque de foi. Par la suite, il parcourait les villages des alentours pour enseigner.

  2. Analyse verset par verset

    1 Et Jésus partît de là et arrive dans sa patrie, et ses disciples le suivent.

    • « partît de là ». La scène précédente se passe à Capharnaüm où Jésus ramène à la vie la fille de Jaïre et guérit une femme qui avait des hémorragies.

    • Nazareth « et arrive dans sa patrie (patris) ». Patris désigne : patrie, pays d’origine. C’est un mot très rare dans les évangiles (Mt = 2; Mc = 2; Lc = 2; Jn = 1) et dans tout le reste du Nouveau Testament (seulement en Hébreux 11, 14). Dans les évangiles, le mot ne se retrouve que dans le même contexte proposé par Marc, i.e. celui où Jésus se plaint d’avoir peu de valeur et de voir sa parole mal accueillie. Qu’entend-on par patrie ou pays d’origine? Aujourd’hui, pays est l’équivalent d’un état. Mais qu’en est-il de la Palestine de l’époque de Jésus? C’est ici que le texte de Hébreux 11, 14 vient à notre aide. Car l’auteur fait référence à Abraham et à ses héritiers à qui Dieu a fait la promesse d’une terre en héritage, une patrie, et cette patrie s’avère être céleste : car, dans le ciel, Dieu leur a préparé une ville (polis). Ville d’origine et patrie sont donc synonymes. Or quelle est la ville d’origine de Jésus? Marc a déjà écrit ceci : « Et il advint qu'en ces jours-là Jésus vint de Nazareth de Galilée » (1, 9). La patrie de Jésus est donc Nazareth où il a vécu et travaillé, et où habite sa famille (sur Nazareth, voir le Glossaire). La distance de Capharnaüm à Nazareth est d’environ une trentaine de kilomètres. On aura remarqué que Marc utilise un verbe à l’indicatif présent. C’est une façon pour lui de rendre son récit plus vivant.

    • « ses disciples le suivent ». Dans l’évangile de Marc, les disciples occupent une grande place. Aussitôt que Jésus commence son ministère, il commence par se choisir André, Pierre, Jacques et Jean (Marc 1, 16-20). Dès lors, ses disciples l’accompagnent partout et ne le quittent plus. Ils seront témoins de toutes ses paroles et de ses actions, recevront un enseignement particulier pour éclairer le sens des paraboles et seront appelés à poser les mêmes gestes de guérison. On peut devenir l’intention de l’évangéliste : il veut que son auditoire, la communauté des chrétiens, s’identifie à ces disciples qui cheminent à la suite de Jésus.

    2 Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue. En l’entendant, plusieurs étaient perplexes et se demandaient : d’où cela lui vient-il, comment a-t-il pu acquérir cette sagesse, comment ses mains peuvent-ils opérer des actions si merveilleuses?

    • « Le jour du sabbat ». Comme nous le savons, le sabbat commençait le vendredi soir, au coucher du soleil, et se terminait le samedi soir, au coucher du soleil. Deux grandes activités avaient lieu ce jour-là, le repas familial, et le rassemblement à la synagogue. Parmi les évangélistes, Marc est celui qui fait le plus souvent référence au sabbat (Mt = 6; Mc = 8; Lc = 5; Jn = 5). Si on examine ces références au sabbat en lien avec le ministère de Jésus, on constate chez Marc qu’elles gravitent autour de deux thèmes : un temps de rassemblement pour les Juifs à la synagogue où Jésus se rend lui-aussi et qui lui offre une opportunité d’enseigner (1, 21; 6, 1), et un temps de controverses avec les Pharisiens en raison des règles restrictives que Jésus ou ses disciples semblent enfreindre (2, 23; 3, 2). En nous basant sur 1, 21 qui s’insère dans une journée typique de Jésus, on peut affirmer que la présence de Jésus à la synagogue le jour du sabbat était tout à fait typique de son ministère.

    • « synagogue » (synagōgē : Mt = 9; Mc = 8; Lc = 15; Jn = 2). La synagogue est le lieu principal de l’activité religieuse dans le Judaïsme, alors que le temple unique se trouvait à Jérusalem et n’était fréquenté qu’à l’occasion de fêtes annuelles. Le jour du sabbat, on y faisait la lecture des Écritures, on les commentait, on priait (voir le Glossaire sur la synagogue). En semaine, des scribes y enseignaient aux jeunes gens le sens des Écritures. C’est à partir de la synagogue que la jeune communauté chrétienne proclamera sa foi. Selon Marc, la synagogue est un lieu important de l’action de Jésus : elle apparaît au tout début de son ministère (1, 21-38), puis dans un sommaire de son action en Galilée, dans le récit de miracle de l’homme à la main paralysée (3,1), et enfin dans notre section qui semble résumer son activité auprès des siens (6,2).

    • « enseigner ». On pourra être surpris d’apprendre que Marc est l’évangéliste qui utilise le plus le terme : enseigner (didaskō : Mt = 13; Mc = 18; Lc = 17; Jn = 10). Car Marc nous présente avant tout en Jésus un homme d’action, en lutte constante contre les forces du mal. Pourtant, il insiste pour dire que Jésus enseignait, d’abord à la synagogue (1, 21; 6, 2), puis sur le bord de la mer (2, 13; 4, 1-2; 6, 34). Quand il sera à Jérusalem, c’est au temple qu’ail enseignera (11, 17; 12, 35). Quand il envoie ses disciples en mission, il leur demande d’enseigner (6, 30). Pour Marc, l’action catéchétique est au cœur de la vie chrétienne.

    • « En l’entendant, plusieurs étaient perplexes (ekplēssō) ». Marc est celui qui utilise le plus le terme ekplēssō, qui signifie : être frappé, être étonné (Mt = 4; Mc = 5; Lc = 3; Jn = 0). Ce terme lui sert à accentuer le fait que Jésus se démarque des autres de différentes manières. Considérons les cinq cas :

      • Il enseigne avec autorité, i.e. un enseignement dont il est l’auteur, et ne se contente pas de répéter ou de commenter comme font les scribes (1, 22)
      • Il fait preuve d’une très grande sagesse et opère des guérisons merveilleuses alors qu’il est un homme comme tout le monde (6, 2)
      • Il fait entendre les sourds et parler les muets, ce qui est tout à fait unique (7, 37)
      • Son enseignement est également unique et radical, par exemple quand il dit : « Il est plus facile à un chameau de passer par le trou de l'aiguille qu'à un riche d'entrer dans le Royaume de Dieu » (10, 26)
      • Son enseignement captive les foules (11, 18)

      Rappelons que cet étonnement vient du fait qu’on ne s’attendait pas à ça d’un simple citoyen qui ne s’était jamais signalé auparavant. Ce point est important pour Marc lorsqu’il s’adresse à sa communauté : cela leur permet de saisir que l’extraordinaire se passe dans la vie ordinaire. Notons l’utilisation de l’imparfait « étaient perplexes », un temps qui signifie une action qui se poursuit dans le temps.

    • « d’où (pothen) cela lui vient-il » (littéralement : d’où à lui ces choses). La question de la source des capacités de Jésus est importante. Comme on le voit par la suite, cette capacité concerne deux choses, son enseignement et ses guérisons. Comme il n’a fréquenté aucun grand Pharisien, comme un saint Paul par exemple, et n’est identifié à aucune école de scribes, on comprend mal sa sagesse pratique. Sa capacité de guérison pose problème, car une telle capacité comporte quelque chose de surnaturel, d’où l’accusation plutôt d’être associé à Béelzéboul, le chef des démons. La question de l’origine aide à résoudre la question de la signification de l’intervention de Jésus et de situer cette signification par rapport à Dieu.

    • « comment a-t-il pu acquérir (didōmi, littéralement : être donné) cette sagesse (sophia) ». J’ai traduit par « par acquérir la sagesse » pour rendre la question de la source de cette sagesse chez Jésus, mais le texte grec dit littéralement : quelle est cette sagesse qui lui a été donnée. Dans le judaïsme, un verbe au passif est une façon de parler implicitement de Dieu, et donc on ferait référence à l’action de Dieu qui a donné cette sagesse à Jésus. Au sujet de mot « sagesse », c’est la seule mention par Marc dans tout son évangile, ce qui dénote le peu de place qu’occupe cette réalité. Contentons-nous de dire que la sagesse, dans le Judaïsme, désigne avant tout les actions ajustées au vouloir divin.

    • « comment ses mains (cheir) peuvent-ils opérer des actions si merveilleuses (dynamis)? » (littéralement : et les actes de puissance aussi grands par les mains de lui sont arrivant?). Commençons avec le mot « main » que Marc utilise fréquemment (Mt = 24; Mc = 26; Lc = 26; Jn = 15). On pourrait regrouper dans quatre catégories la récurrence de ce mot chez Marc :

      1. Avec une signification symbolique : « le Fils de l’homme est livré aux mains de » qui est synonyme de « être livré au pouvoir de » (9, 31; 14, 46); ou encore « Et si ta main est pour toi une occasion de péché » qui renvoie à toute réalité destructrice dans sa vie (9, 43)
      2. Avec référence à un rituel religieux : l’obligation pour un Juif de se laver les mains avant un repas (7, 2-5)
      3. Avec une simple connotation d’observation médicale : l’homme à la main paralysée (3, 1-5)
      4. Avec référence à l’action thérapeutique de Jésus :
        • tout d’abord, celle d’imposer les mains (5, 23-41 : le chef de synagogue demande à Jésus d’imposer les mains sur sa fille mourante; 6, 5 : Jésus guérit quelques infirmes en leur imposant les mains; 7, 32 : on demande à Jésus d’imposer la main sur un sourd; 8, 23 : Jésus impose les mains à un aveugle; 10, 16 : Jésus embrasse les enfants et les bénit en leur imposant les mains);
        • Jésus guérit en prenant la personne par la main (1, 31 : il lève la belle-mère de Pierre fiévreuse en lui prenant la main; 9, 27 : Jésus prend un enfant épileptique par la main et le relève, et il se trouve guérit);
        • ou encore, Jésus guérit les gens en les touchant de sa main (1, 41 : Jésus guérit un lépreux en le touchant de sa main; 5, 41 : il prend la main de la fille morte du chef de synagogue et lui demande de se lever; 8, 25 : Jésus met ses mains sur les yeux de l’aveugle pour le guérir)

      Le dernier groupe contient le plus grand nombre de références et c’est à ce groupe que renvoie notre verset : par ses mains, Jésus opère des guérisons.

    • « des actions si merveilleuses (dynamis) ». Le mot dynamis (Mt = 15; Mc = 10; Lc = 17; Jn = 0) qui a donné notre mot français : dynamisme, est souvent traduit par miracle. Mais il faut comprendre que le monde juif, et le Nouveau Testament en particulier, n’a pas de terme spécialisé comme miracle qui, pour le monde contemporain, désigne soit événement inexplicable par les lois de la nature et attribué à Dieu, dans un contexte de foi religieuse, soit un événement surprenant, inattendu, inespéré, merveilleux, dans un contexte profane. Dunamis, qui se traduit par puissance ou force ou capacité, est un terme grec générique qui couvre un large éventail de significations (voir Glossaire pour parcourir ces diverses significations). Pour l’auditoire de Jésus, ces actions exceptionnelles le mettent à part, et c’est cela qu’elle essaie de comprendre.

    3 N’est-il pas le menuisier, le fils de Marie, le frère de Jacques, Joset, Jude et Simon? Et ses sœurs n’habitent-ils pas au milieu nous? Ils étaient donc choqués par lui.

    • « N’est-il pas le menuisier (tektōn) ». tektōn (littéralement : artisan) est la traduction grecque de l’hébreu : ḥārāš. Dans l’Ancien Testament, il désigne un travailleur manuel qui touche à peu prêt à tout : le bois de charpente s’il est impliqué dans la construction de bâtiment, mais plus souvent dans la sculpture du bois pour des objets de la vie courante ou leur réparation; le métal pour fabriquer des outils ou des objets liés au bâtiment, comme les serrures, ou encore des pièces d’orfèvrerie; la pierre pour certains travaux de maçonnerie ou de gravure sur des stèles ou des sceaux. C’est donc un homme à tout faire. Voilà pourquoi les Bibles modernes utilisent différents mots pour traduire ḥārāš: charpentier, forgeron, artisan, artiste, sculpteur, tailleur, ciseleur, maçon, lapidaire, graveur, ouvrier, orfèvre, bûcheron. Dans son petit village de Nazareth, est-ce que Jésus était tout cela? De manière claire, il n’était pas impliqué dans la construction de grands bâtiments qui n’existaient pas dans cet humble hameau. On peut le décrire comme un menuisier, à condition de reconnaître que ce métier comportait un large éventail de tâches: la pose des poutres pour le toit des maisons en pierre, la fabrication des portes et des cadres de portes, ainsi que les croisillons des fenêtres, des meubles comme des lits, des tables, des tabourets ainsi que des placards, des coffres ou des boîtes. Justin le martyr affirme que Jésus fabriquait également des charrues et le joug pour l’animal. L’exercice de ce métier exigeait une certaine dextérité et force physique, ce qui nous éloigne de l’image de l’innocent gringalet que les images pieuses nous présentent de Jésus (pour une analyse de tektōn/ ḥārāš, voir le Glossaire). Notons que Matthieu (13, 55) reproduit ce verset, mais en faisant de Jésus le fils du menuisier, son père. Il ne faut pas s’en surprendre puisqu’un métier était exercé de père en fils.

    • « le fils de Marie (Maria) ». Tous les évangélistes, à l’exception de Jean, s’entendent pour donner le nom de Marie à la mère de Jésus (Mt = 5; Mc = 1; Lc = 12; Jn = 0). Luc et Matthieu le font dans leur récit de l’enfance. Marc est le seul à la nommer au cours du ministère de Jésus, repris par Matthieu dans un passage parallèle. On peut s’étonner que Jean se contente de dire « mère de Jésus » (Jn 2, 1.3.5.12; 6, 42; 19, 25-27) sans jamais la nommer, par exemple à Cana, et surtout dans cette scène où il l’a confie au disciple bien-aimé. Son nom est également mentionné dans les Actes des Apôtres (1, 14) où Luc nous informe qu’elle était assidue à la prière avec les Onze. On pourra noter que la graphie de Marie en grec varie entre Maria (Mt 1, 16.18.20; 2, 11; Mc 6, 3; Lc 1, 41), typique dans le monde grec, et Mariam (Mt 3, 55; Lc 1, 27.30.34.38-39.46.56; 2, 5.16.19.34), un écho du nom hébreu Miryām. Pourquoi ces variations? Difficile de répondre à cette question, car il ne semble pas y avoir de logique : par exemple, Matthieu utilise Maria pour désigner Marie de Magdala en 27, 56, mais a recours à Mariam quatre versets plus loin (27, 61) pour désigner la même personne. Marc n’utilise que Maria pour parler soit de la mère de Jésus, soit de Marie de Magdala, soit de l’autre Marie. Luc, dans son récit de l’enfance de Jésus, n’emploie que Mariam pour parler de la mère de Jésus, mais n’emploie que Maria au cours du ministère de Jésus pour désigner soit sa mère, soit Marie de Madgala, soit l’autre Marie, ne réservant Mariam qu’à la sœur de Marthe. Dans les Actes des Apôtres, le mot apparaît deux fois, d’abord sous Mariam pour désigner la mère de Jésus (1, 14), ensuite sous Maria pour désigner la mère de Marc (12, 12).

    • « le frère (adelphos) de Jacques (Iakōbos) ». Tout comme Marie, Jacques est un nom commun. Il provient de l’hébreu yaʿăqōb qui est devenu soit Jacob, soit Jacques. Dans les Synoptiques (le nom de Jacques n’apparaît jamais chez Jean, on trouve seulement la mention « fils de Zébédée » en Jn 21, 2), cinq Jacques sont mentionnés.

      1. Il a d’abord Jacques, l’un des Douze disciples, frère de Jean et fils de Zébédée (par exemple Mt 4, 21; Mc 1, 19; Lc 5, 10; Actes 1, 13).
      2. Et, parmi les Douze disciples, il y a un autre Jacques, identifié comme fils d’Alphée (Mt 10, 3; Mc 3, 18; Lc 6, 15; Actes 1, 13).
      3. Puis, il y a notre Jacques que Marc nous présente comme frère de Jésus (repris par Matthieu 13, 55 et non par Luc).
      4. Ensuite, il y a le Jacques qui est le père de Jude (mentionné uniquement par Luc dans son évangile et les Actes des Apôtres), l’un des Douze selon Luc (Lc 6, 16; Ac 1, 13), inconnu de Marc et Matthieu qui parlent plutôt de Thaddée.
      5. Enfin, il y a ce Jacques le petit, fils d’une Marie et frère de Joset (Mc 15, 40), repris par Matthieu sans le qualificatif de petit (27, 56, mais Joset devient Joseph sous sa plume) et Luc (24, 10, mais Joset a disparu).

      La question se pose : quel sens donné à frère (adelphos)? Techniquement, le mot grec adelphos désigne un frère biologique. Mais la question des frères et sœurs biologiques de Jésus est devenue une question disputée entre Catholiques et Protestants, les premiers lui donnant le sens de demi-frères ou cousins, et les derniers le sens de véritables frères et sœurs. Cette question est reliée à une autre question, celle de la virginité perpétuelle de Marie, i.e. celle de n’avoir jamais eu de relations sexuelles. Que révèle l’analyse des meilleurs biblistes d’aujourd’hui?

      Prenons le texte de Matthieu. C’est Joseph qui donne à Jésus son nom, et par le fait même, accepte la paternité et lui donne la descendance davidique (« et il ne la connut pas jusqu'au jour où elle enfanta un fils, et il l'appela du nom de Jésus », 1, 25). Bien sûr, la phrase : « il ne la connut pas (il n’eut pas de relation sexuelle) jusqu'au jour » est ambigüe, car que signifie : jusqu’au jour? Clairement, Joseph n’a pas eu de relation sexuelle avec Marie du moment où il se rendit compte qu’elle était enceinte jusqu’au jour de l’accouchement. Mais qu’en est-il par la suite? Or, examinons sa version du passage que nous analysons : « Celui-là n'est-il pas le fils du menuisier? N'a-t-il pas pour mère la nommée Marie, et pour frères Jacques, Joseph, Simon et Jude? » (13, 55). Le fait de nommer les frères et les sœurs avec la mère biologique donne l’impression qu’il se situe vraiment au niveau biologique, d’autant plus qu’il ne nomme pas Joseph, qui ne serait pas le père biologique. Enfin, en 12, 46-50, des gens mentionnent que sa mère et ses frères veulent lui parler, mais Jésus réplique se que sa vraie mère et ses vrais frères sont ceux qui font la volonté de Dieu; cet aphorisme perdrait toute sa force si la première partie ne désignait pas des frères de sang. Il est donc hautement probable que Marie, après Jésus, a eu d’autres enfants.

      Saint Paul nous aide à raffermir notre conclusion, car il utilise l’expression « Jacques, le frère (adelphos) du Seigneur » (Ga 1, 19). Or, Paul distingue bien les deux mots grecs adelphos (frère) et anepsios (cousin) : « Aristarque, mon compagnon de captivité, vous salue, ainsi que Marc, le cousin (anepsios) de Barnabé » (Col 4, 10). Dans une autre lettre, il fait encore référence aux frères de Jésus : «N’aurions-nous pas le droit d’emmener avec nous une femme chrétienne comme les autres apôtres, les frères (adelphoi) du Seigneur et Céphas? » (1 Co 9, 5). Ainsi, Jacques était si bien connu comme frère de Jésus que même l’historien juif, Flavius Josèphe (Antiquités judaïques, XX, § 197-203), qui ne connaît pourtant pas le Nouveau Testament, fait référence à « Jacques, le frère de Jésus ». Sur le sujet, voir le Jésuite Joseph Meier qui considère que Marie a eu au moins 6 enfants (les quatre fils nommés par Marc et Matthieu, et le fait que le mot sœur était au pluriel) et attribue à saint Jérôme à la fin du 4e siècle l’introduction de l’idée de la virginité perpétuelle de Marie et, par là, l’interprétation de frère par cousin.

      Que sait-on sur ce Jacques? Il était considéré comme un pilier et un leader de la communauté de Jérusalem, puisque, selon les Actes des Apôtres, Pierre, libéré de prison, demande de l’en informer (Actes 12, 7), et Paul, après sa conversion, se rend à Jérusalem pour le rencontrer après Pierre (Ga 1, 19). Lui aussi a fait l’expérience de Jésus ressuscité, mais après Pierre et les Douze, et après les 500 frères (1 Co 15, 7). Comme leader de la communauté mère de Jérusalem, il joue un rôle décisif lors de ce qui est convenu d’appeler le concile de Jérusalem où il fallait décider sur les exigences minimales imposées aux non juifs convertis à la foi chrétienne. Luc met dans sa bouche la décision finale (Actes 15, 13-21) de la communauté de Jérusalem, et c’est à lui que Paul fait son rapport lors de son retour de mission (Actes 21, 18). Mais il représente le côté conservateur et traditionnaliste de la communauté chrétienne, si bien que Paul doit dénoncer les pressions des gens de son entourage qui veulent conserver la ségrégation entre gens d’origine juive et ceux d’origine païenne lors des célébrations eucharistiques (Ga 2, 12). La tradition lui attribue la rédaction de l’épître de Jacques. La qualité du grec de cette épitre permet d’en douter, mais les idées très juives qui y sont développées ainsi qu’une mise en garde contre certaines idées de Paul rend vraisemblable l’affirmation qu’un scribe éduqué de son entourage y a mis en forme sa pensée. Si on en croit Flavius Josèphe (Antiquités judaïques XX, § 197-203), il meurt tragiquement par lapidation vers l’an 61 ou 62, sur ordre du grand prêtre Ananius ben Anân (le beau-frère de Joseph Caïphe), pendant cette période d’agitation qui précède l’intervention romaine et conduira à la chute de Jérusalem en 70.

    • « Joset (Iōsēs) ». Ce nom provient de l’hébreu yôsēp, qu’on traduit habituellement par Joseph. Il y a peu à dire sur ce nom sinon qu’il revient chez Marc à la fin du récit de la passion comme fils d’une nommée Marie et frère de Jacques le petit (15, 40; voir aussi 15, 47). Il s’agit sans doute d’un autre Joset, un nom assez commun qui semble une variante de Joseph (Iōsēph), puisque dans ses passages parallèles, Matthieu parle de Joseph plutôt que de Joset (Mt 13, 55; 27, 56). On ne sait rien d’autre sur ce frère de Jésus.

    • « Jude (Ioudas) ». Le même nom grec Ioudas, qui traduit l’hébreu yěhûdâ, est traduit en français de multiples façons : Judas, Juda et Jude. Ce nom apparaît dans onze occasions différentes :

      1. Ioudas apparaît dans la généalogie de Matthieu : c’est Juda, le fils de Jacob (1, 2)
      2. Ioudas apparaît dans la généalogie de Luc : c’est Juda, fils d’un certain Joseph (Lc 3, 30)
      3. Ioudas renvoie au royaume de Juda, la partie sud de la Palestine, dont Jérusalem était la capitale (Mt 2, 6)
      4. Ioudas désigne Juda, l’une des douze tribus ou clans d’Israël qui avait pour éponyme Juda fils de Jacob (Mt 2, 6)
      5. Ioudas, de manière la plus fréquente, nomme celui qui a livré Jésus aux autorités juives, celui qu’on désigne sous le nom de Judas Iscarioth, fils de Simon Iscarioth (d’après Jean, Iscarioth évoquant peut-être une localité)
      6. Ioudas est aussi le nom qu’on donne à l’un des frères des Jésus (Mt 6, 3 || Mt 13, 55), que les Bibles françaises traduisent par Jude
      7. Ioudas est également le nom de l’un des Douze que s’est choisi Jésus (Lc 6, 16; Jn 14, 22; Actes 1, 13), qui serait fils d’un certain Jacques, et que les Bibles françaises traduisent par Jude
      8. Ioudas designe celui qui est mieux connu sous le nom de Judas le Galiléen, qui fomenta une insurrection contre les romains vers l’an 6 ou 7 et serait à source du mouvement zélote (Actes 5, 37)
      9. Ioudas est le nom de celui qui hébergea Paul à Damas immédiatement après sa conversion (Actes 9, 11)
      10. Ioudas, aussi connu sous le nom de Barsabbas, un prophète dans la communauté chrétienne, est l’un de ceux qui accompagnèrent Paul à Antioche avec Silas, afin de communiquer la décision du concile de Jérusalem (Actes 15, 22)
      11. Ioudas est enfin l’auteur de cette épitre qu’on appelle : l’épître de saint Jude, qui se présente comme le frère de Jacques, et donc frère de Jésus (Jude 1, 1)

      On ne connaît rien de ce Jude ou Judas, frère de Jésus, sinon que la tradition lui attribue cette épitre, appelée l’épitre de saint Jude. Cette courte lettre d’un seul chapitre est marquée par une atmosphère apocalyptique et des traits très Juifs. Comme la lettre attribuée à Jacques, l’autre frère de Jésus, elle n’a peut-être pas été rédigée par Jude lui-même, mais par un scribe de son entourage, il reste qu’elle devait jouir d’une certaine notoriété dans les courants conservateurs et judéo-chrétiens.

    • « Simon (Simōn) ». Simon ou Siméon sont la traduction de l’hébreu : šimʿôn. Voilà un autre nom très fréquent dans le monde juif.

      1. Simōn est le nom de l’un des Douze, surnommé Pierre (Mt 4, 18)
      2. Simōn est également le nom que porte un autre des Douze, qu’on surnomme : Simon le Cananéen (Mt 10, 4) ou le Zélote (Lc 6, 15)
      3. Simōn désigne l’un des frères de Jésus (Mc 6, 3)
      4. Simōn est le nom d’un lépreux de Béthanie chez qui Jésus est allé manger et sur qui une femme a versé un parfum de grand prix (Mc 14, 3)
      5. Simōn, appelé Simon de Cyrène, le père d’Alexandre et de Rufus, a aidé Jésus a porté sa croix (Mc 15, 21)
      6. Simōn est aussi le nom d’un Pharisien chez qui Jésus fut invité à manger et où une femme couvrit les pieds de Jésus de larmes et de baiser, et l’oindre de parfum (Lc 7, 40)
      7. Simōn est le nom que porte le père de Judas Iscarioth (Jn 6, 71)
      8. Simōn désigne un homme d’une ville de Samarie qui exerçait la magie et s’était attaché à Philippe, au point de demander par la suite la baptême
      9. Simōn fait enfin référence à un corroyeur de Joppé chez qui Pierre habita un certain temps

      Ce Simon, frère de Jésus, malgré le fait qu’il soit mentionné chez Marc et Matthieu, n’a pas laissé de trace dans l’histoire.

    • « Et ses sœurs n’habitent-ils pas au milieu nous? ». Il faut interpréter le mot « sœur » au sens biologique (voir l’analyse plus haut sur le mot « frère »). Et comme le mot est au pluriel, il faut admettre qu’il y a en avait au moins deux. Il ne faut pas se surprendre qu’on ne mentionne pas leur nom, car les femmes n’avaient pas de véritable statut social. Les sœurs de Jésus n’ont laissé aucune trace dans l’histoire. Mais tout cela nous aide à comprendre que Jésus est né d’une famille normale.

    • « Ils étaient donc choqués (skandalizō) par lui. » Le mot skandalizō (Mt = 10; Mc = 8; Lc = 2; Jn = 2) signifie littéralement : faire trébucher, être une occasion de chute, faire pécher. Dans le Nouveau Testament, il est toujours relié à la perte de la foi, comme on le voit chez Paul qui apostrophe les Corinthiens qui se permettent de manger de la viande sacrifiées aux idoles, au grand scandale des autres membres de la communauté chrétienne, et à qui il dit : « C'est pourquoi, si un aliment doit causer la chute ( skandalizō ) de mon frère, je me passerai de viande à tout jamais, afin de ne pas causer la chute ( skandalizō ) de mon frère » (1 Co 8, 13). Ainsi, quand Marc dit que les gens de Nazareth étaient « scandalisés » à son sujet, il entend affirmer que les gens de Nazareth étaient incapables de croire en Jésus, car il était un homme comme eux. Cela signifie que si Jésus avait été très différent, s’il était venu de trè loin, les Nazaréniens auraient pu croire en lui. Ne leur jetons pas la pierre. Car l'effort de la tradition chrétienne pour faire de Jésus un fils unique, et faire de sa naissance un mystère, va dans le même sens. Cela dit beaucoup sur notre perception de Dieu et de notre monde.

    « 4 Jésus disait à ses disciples qu’un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, dans sa parenté et dans sa famille. »

    • « Jésus disait à ses disciples qu’un prophète (prophētēs) ». Tout d’abord, on a l’impression que cette scène de Nazareth n’a pour but que d’offrir un enseignement aux disciples. En introduction, Marc avait bien pris soin de dire que ses disciples l’accompagnaient. Et aussitôt exprimée la réaction des Nazaréniens, c’est vers ses disciples que Jésus se tourne pour tirer une leçon sur ce qui vient de se passer. Cette leçon concerne le sort du prophète.

      La première question à se poser : qu’est-ce qu’un prophète? Le mot grec prophētēs est la contraction de deux mots : pro (en avant de, à la place de) et phēmi (déclarer, dire). Le prophète est celui qui est le porte-parole d’un autre, qui proclame en son nom. Dans le monde juif, le prophète est avant tout le porte parole de Dieu : il transmet la pensée de Dieu, ses desseins, sa volonté. En Hébreu, on l’appelle : nābîʾ. On aura remarqué que, très souvent dans l’Ancien Testament, leur parole est introduite par : « Oracle ou parole du Seigneur ». Les croyants les considéraient comme des hommes de Dieu, parlant en son nom, agissant en son nom. Mais les prophètes ne faisaient pas l’humanité, car ils confrontaient souvent la manière de penser et d’agir des gens. On connaît les plus célèbres : Samuel, Élie, Élisée, Isaïe, Jérémie, Ézéchiel, Amos, Osée, Michée, Sophonie, Habaquq, Nahum, Aggée, Abdia, Zacharie, Malachie, Daniel.

      Or, Marc met dans la bouche de Jésus cette parole : « Un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, dans sa parenté et dans sa famille (littéralement : maison). » Cette phrase a quelque chose de remarquable : elle se retrouve sous une forme ou l’autre chez les quatre évangélistes.

      • Marc 6, 4 : Et Jésus leur disait: "Un prophète (prophētēs) n'est méprisé (atimos) que dans sa patrie (patris), dans sa parenté (syngenēs) et dans sa maison (oikia)."
      • Matthieu 13, 57 : Mais Jésus leur dit: "Un prophète (prophētēs) n'est méprisé (atimos) que dans sa patrie (patris) et dans sa maison (oikia)."
      • Luc 4, 24 : Et Jésus dit: "En vérité, je vous le dis, aucun prophète (prophētēs) n'est bien reçu (dektos) dans sa patrie (patris).
      • Jean 4, 44 : Jésus avait en effet témoigné lui-même qu'un prophète (prophētēs) n'est pas honoré (timē) dans sa propre patrie (patris).

      En acceptant la théorie largement acceptée de l’indépendance des sources de Marc et Jean, on se retrouve avec deux sources indépendantes sur l’affirmation qu’un prophète n’est pas honoré dans sa patrie. Selon Marc, littéralement, un prophète n’est pas sans (a-) honneur (timios), sinon dans sa patrie, dans sa parenté et dans sa maison. Matthieu, reprend la même phrase de Marc, mais en éliminant la mention de la parenté. Luc a repris l’idée de Marc, mais a préféré la notion d’accueil à celle d’honneur, et n’a gardé que la référence à la patrie. Jean puise à une autre source que celle de Marc, mais cette source a la même idée d’honneur et la même référence à la patrie. Qu’est-ce à dire? Nous avons ici un cas d’attestation multiple et il est fort probable que nous sommes ici devant quelque chose qui remonte au Jésus historique où celui-ci aurait reconnu avoir du mal à faire reconnaître sa valeur dans cette Galilée où il est né et a grandi. De manière corollaire, on peut affirmer que Jésus a perçu son action dans la ligne prophétique.

      Tout cela est confirmé par d’autres textes, d’abord dans un passage propre à Luc (13, 33) : « Mais aujourd'hui, demain et le jour suivant, je dois poursuivre ma route, car il ne convient pas qu'un prophète (prophētēs) périsse hors de Jérusalem ». Une telle affirmation indirecte se retrouve également dans la source Q : « "Jérusalem, Jérusalem, toi qui tues les prophètes (prophētēs) et lapides ceux qui te sont envoyés, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble ses poussins sous ses ailes... et vous n'avez pas voulu! » (Mt 23, 37 || Lc 13, 34). Il est donc très vraisemblable que Jésus ait utilisé le langage prophétique pour se décrire.

      Tout cela amène la question : comment Jésus était-il perçu par son auditoire? Si l’on en croit Marc, les gens percevaient avant tout Jésus comme un prophète : « Jésus s'en alla avec ses disciples vers les villages de Césarée de Philippe, et en chemin il posait à ses disciples cette question: "Qui suis-je, au dire des gens?" Ils lui dirent: "Jean le Baptiste; pour d'autres, Elie; pour d'autres, un des prophètes (prophētēs)" » (Mc 8, 27-28). Matthieu (16, 13-14) et Luc (9, 18-19) reprennent cette affirmation. Auparavant, Marc nous avait présenté une affirmation semblable à l’occasion du questionnement d’Hérode sur Jésus : « Le roi Hérode entendit parler de lui, car son nom était devenu célèbre, et l'on disait: "Jean le Baptiste est ressuscité d'entre les morts; d'où les pouvoirs miraculeux qui se déploient en sa personne." D'autres disaient: "C'est Elie." Et d'autres disaient: "C'est un prophète (prophētēs) comme les autres prophètes" » (Mc 6, 14-15). Luc (9, 7) reproduit cette affirmation, mais pas Matthieu qui la considère comme un double de l’affirmation précédente. Mais Marc serait-il le seul à nous donner cet écho de la perception de gens? Au contraire, Matthieu et Luc y vont de leurs affirmations indépendantes :

      • Matthieu 21, 11 : et les foules (entrée triomphale à Jérusalem) disaient: "C'est le prophète (prophētēs) Jésus, de Nazareth en Galilée."
      • Matthieu 21, 46 : Mais, tout en cherchant à l'arrêter, ils eurent peur des foules, car elles le tenaient pour un prophète (prophētēs).
      • Luc 7, 16 : Tous furent saisis de crainte (après la ressuscitation de l’esclave du centurion), et ils glorifiaient Dieu en disant: "Un grand prophète (prophētēs) s'est levé parmi nous et Dieu a visité son peuple."
      • Luc 7, 39 : A cette vue, le Pharisien qui l'avait convié se dit en lui-même: "Si cet homme était prophète (prophētēs), il saurait qui est cette femme qui le touche, et ce qu'elle est: une pécheresse!"

      Mais il n’y a pas seulement Marc, Matthieu ou Luc qui rapportent cette perception des gens sur Jésus, il y a aussi Jean :

      • Jean 4, 19 : La femme (samaritaine) lui dit: "Seigneur, je vois que tu es un prophète (prophētēs)...
      • Jean 9, 17 : Alors ils dirent encore à l'aveugle: "Toi, que dis-tu de lui, de ce qu'il t'a ouvert les yeux?" Il dit: "C'est un prophète (prophētēs)."

      La présence de toutes ces sources différentes et indépendantes soutient avec un haut niveau de probabilité que, sur le plan historique, Jésus s’est présenté comme un prophète et a été perçu comme un prophète. Et le fait même d’avoir opéré des guérisons pouvait l’associer à des prophètes comme Élie qui, lui aussi, a opéré des guérisons.

      Cependant, on note qu’avec le temps, probablement au sein des communautés croyantes, cette perception de Jésus comme prophète a pris une couleur particulière, celle de l’associer à Moïse, ou plutôt à la promesse de Dieu dans le Deutéronome (18, 18) d’envoyer un prophète comme Moïse. C’est ce dont témoigne le plus tardif des évangiles, celui de Jean, et les Actes des Apôtres :

      • Jean 6, 14 : A la vue du signe qu'il venait de faire (multiplication des pains), les gens disaient: "C'est vraiment lui le prophète (prophētēs) qui doit venir dans le monde."
      • Jean 7, 40 : Dans la foule, plusieurs, qui avaient entendu ces paroles, disaient: "C'est vraiment lui le prophète (prophētēs)!"
      • Jean 7, 52 : Ils lui (Nicodème) répondirent: "Es-tu de la Galilée, toi aussi? Étudie! Tu verras que ce n'est pas de la Galilée que surgit le prophète (prophētēs)."
      • Actes 3, 22-23 : Moïse, d'abord, a dit: Le Seigneur Dieu vous suscitera d'entre vos frères un prophète (prophētēs) semblable à moi; vous l'écouterez en tout ce qu'il vous dira. Quiconque n'écoutera pas ce prophète sera exterminé du sein du peuple.
      • Actes 7, 37 : C'est lui, Moïse, qui dit aux Israélites: Dieu vous suscitera d'entre vos frères un prophète (prophētēs) comme moi.

      Dans le monde juif, le langage prophétique était celui qui était le plus accessible pour s’approprier la personnalité et l’action de Jésus. Cette figure pouvait facilement s’associer à celle du messie promis, soit en la personne du successeur de Moïse comme nous venons de le voir, soit en la personne du successeur de David (voir Actes 2, 30 où David est présenté comme un prophète).

    • « n’est méprisé (atimos) ». Le mot grec signifie : sans honneur, méprisé. Dans les évangiles, Marc est le seul à introduire ce mot, et il le fait seulement ici, copié par Matthieu. Le seul autre cas est celui de Paul en 1 Corinthiens 4, 10 où il tente de dégonfler le ballon plein d’orgueil de certains Corinthiens en insistant sur le sort des apôtres, et surtout du sien, où ils sont exhibés au dernier rang, apparaissent comme des fous, des faibles et des gens méprisés (atimos). Notons que, littéralement, ce mot est formé du a privatif et de l’adjectif timios (de grande valeur, cher, précieux, honoré). Il ne décrit donc pas une action, mais une absence d’action : celui de ne pas honorer quelqu’un ou de ne pas lui trouver de la valeur. Ainsi, Jésus ne dit pas qu’on insulte le prophète ou crache sur lui, mais plus simplement qu’on trouve aucune valeur en lui, qu’il est sans importance, un être totalement banal.

    • « que dans sa patrie (patris), dans sa parenté (syngenēs) et dans sa maison (oikia) ». On perçoit bien la séquence de Marc : du cercle plus grand au cercle plus petit. Mais que contient chacun des cercles? Nous avons déjà analysé la signification de patris qui renvoie à sa ville d’origine, i.e. Nazareth.

      Syngenēs signifie : parenté. C’est ici le seul emploie de Marc et il est peu fréquent dans les évangiles (Mt = 0; Mc = 1; Lc = 6; Jn = 1). Ce mot désigne ceux avec qui on a des liens de sang, i.e. les oncles, tantes, neveux, nièces. Par exemple, Élizabeth est la cousine de Marie et est appelée « ta parente » (syngenēs) par l’ange Gabriel alors qu’il s’adresse à Marie (Lc 1, 36). Ces liens de sang se différencient des liens de sang immédiats, comme ceux du père, de la mère, des frères et des sœurs : « Vous serez livrés même par vos père et mère, vos frères, vos parents (syngenēs) et vos amis; on fera mourir plusieurs d'entre vous » (21, 16). On le voit dans les salutations de Paul dans son épitre aux Romains, alors qu’il désigne tour à tour Andronicus, Junias (16, 7), Hérodion (16, 11), Lucius, Jason et Sosipatros (16, 21) comme ses parents (syngenēs).

      Oikia signifie : maison, bâtiment, maisonnée. Voici un mot très fréquent dans les évangiles (Mt = 25; Mc = 18; Lc = 24; Jn = 5). Mais il désigne avant tout la demeure physique, le bâtiment, le lieu où habitent des gens. Or, le mouvement de la pensée ici renvoie plutôt au sens symbolique de la maison, i.e. aux habitants de la maison. Dans les évangiles, c’est peu fréquent, mais pas inédit. Ainsi, quand Jésus dit : « Et si une maison (oikia) est divisée contre elle-même, cette maison-là ne pourra se maintenir » (Marc 3, 25), il n’entend pas parler du bâtiment, mais de la famille qui l’habite; d’ailleurs, il applique ensuite cette image à ceux qui appartiennent à Satan et à la possibilité qu’ils soient divisés. En Luc 10, 5, quand Jésus dit : « Paix à cette maison! », il entend désigner bien sûr les habitants de la maison, et non la construction physique. Quand l’évangéliste Jean écrit : « il crut, lui avec sa maison (oikia) tout entière », il ne s’agit évidemment pas du bâtiment, mais de la famille qui y réside. Qui sont ces gens qui habitent une maison? On devine aisément les parents et leurs enfants. Mais on y trouve aussi la famille élargie, comme on le voit dans le fait que dans la maison de Simon et André vivait également la belle-mère de Simon (Marc 1, 29-30).

      Ainsi, la cible des reproches de Jésus est représentée par trois cercles concentriques : d’abord toute la ville, puis la suite les oncles, tantes, cousins, cousines, bref tous ceux qui ont un certain lien de sang, et enfin les gens qui habitent la même maison, i.e. le père, la mère, et un certain nombre de dépendants comme les enfants ou les beaux-parents.

    « 5 C’est ainsi qu’il était incapable de faire aucune action extraordinaire, si ce n’est quelques guérisons par l’imposition des mains. »

    • « C’est ainsi qu’il était incapable (dynamai) de faire aucune action extraordinaire ». Le mot dynamai, un mot qu’aime bien Marc, est en quelque sorte banal, utilisé à toutes les sauces (Mt = 11; Mc = 22; Lc = 15; Jn = 15). Ce que notre phrase a de remarquable, c’est qu’elle nous présente une limite de Jésus, une forme d’incapacité. Alors que les évangélistes insistent sur les capacités hors de l’ordinaire de Jésus, voilà qu’on parle ici d’une limite à ses capacités. Marc est le seul à le faire. Bien sûr, il y a ce cas spécial ici d’une limite à sa capacité de guérir. Mais Marc nous présente deux autres situations où Jésus ne réussit pas à accomplir une action :
      • Marc 3, 20 : Il vient à la maison et de nouveau la foule se rassemble, au point qu'ils ne pouvaient pas (dynamai) même manger de pain
      • Marc 7, 24 : Partant de là, il s'en alla dans le territoire de Tyr. Étant entré dans une maison, il ne voulait pas que personne le sût, mais il ne put (dynamai) rester ignoré.

      Les deux derniers exemples sont moins dramatiques, mais ils sont néanmoins significatifs, car les autres évangélistes n’ont pas cru bon de les reprendre, comme s’ils entachaient la figure de notre héro. Seul Jean parle d’une incapacité de Jésus, mais dans un tout autre contexte et avec toute autre signification : « Je ne puis rien (dynamai) faire de moi-même » (Jean 5, 30); il s’agit d’exprimer la parfaite communion de Jésus avec son Père.

      Marc insiste donc sur l’importance d’une collaboration entre Jésus et son auditoire : son action est dépendante de leur foi. Nous sommes très loin d’un monde magique. Car une part de la réussite de la guérison provient du requérant.

    • « si ce n’est quelques guérisons (littéralement : pas de nombreux malades (arrōstos)) ». Il y a peu de chose à dire sur le mot arrōstos (malade, faible), sinon qu’il très rare dans le Nouveau Testament. Il est présent deux autre fois chez Marc, une fois chez Matthieu, et une fois chez Paul.
      • Marc 6, 13 : et ils chassaient beaucoup de démons et faisaient des onctions d'huile à de nombreux malades (arrōstos) et les guérissaient.
      • Marc 16, 18 : ils saisiront des serpents, et s'ils boivent quelque poison mortel, il ne leur fera pas de mal; ils imposeront les mains aux malades (arrōstos) et ceux-ci seront guéris."
      • Matthieu 14, 14 : En débarquant, il vit une foule nombreuse et il en eut pitié; et il guérit leurs malades (arrōstos).
      • 1 Corinthiens 11, 30 : Voilà pourquoi il y a parmi vous beaucoup de faibles et de malades (arrōstos), et que bon nombre sont morts.

      Le mot arrōstos apparaît dans un contexte de sommaire, où on résume l’action de Jésus. Car, habituellement, l’évangéliste est plus spécifique à propos de la maladie : c’est un paralytique, c’est un épileptique, c’est un aveugle, c’est un lépreux, etc.

    • « par l’imposition (epitithēmi) des mains (cheir) ». Le geste d’imposer les mains remonte à la nuit des temps. La main est un symbole de puissance, et mettre la main sur quelqu’un semble être geste de transmission de puissance. Marc est celui qui présente le plus de scènes où Jésus impose les mains ou la main dans les évangiles (Mt = 3; Mc = 7; Lc = 1; Jn = 0). À chaque fois, c’est une scène de guérison : la fille du centurion (5, 23); des malades (6, 5); un sourd quasiment muet (7, 32); un aveugle (8, 23.25). C’est toujours Jésus qui agit, à l’exception de 16, 18 qui est une addition à l’évangile et où on résume l’activité chrétienne. Il s’agit toujours de l’imposition des deux mains, à l’exception de 7, 32 où Marc écrit : « et on le prie de lui (sourd) imposer la main »; il est difficile de distinguer ce geste des autres gestes. On retrouve un cas semblable chez Matthieu : « Ma fille est morte à l'instant; mais viens lui imposer ta main et elle vivra » (9, 18). On peut simplement dire que cette mention se trouve dans la bouche du requérant, et non dans la description des gestes de Jésus. Il vaut la peine de mentionner une scène unique à Matthieu, celle où Jésus impose les mains sur des enfants en priant (9, 15.15), sans doute pour appeler sur eux la bénédiction de Dieu.

      Le geste d’imposer les mains sera utilisé pour d’autres activités avec la communauté chrétienne. Bien sûr, l’action de guérir se poursuivra : Ananie imposera les mains sur Paul pour qu’il retrouve la vue (Actes 9, 12.17), et Paul lui-même guérira de cette façon le père de Publius (Actes 28, 8). Mais maintenant il fera partie du rite du don de l’Esprit Saint à ceux qui ont reçu le baptême (Actes 8, 17; 19, 6). Et surtout, il sera utilisé pour envoyer en mission (Actes 13, 3) ou pour confirmer l’attribution de fonctions communautaires (Actes 6, 6; 1 Timothée 5, 22).

      Sur le plan historique, il est difficile de nier que Jésus ait opéré des guérisons (voir Meier), et il est probable qu’il ait utilisé les méthodes des guérisseurs de l’époque, entre autres celle d’imposer les mains. Marc en serait le meilleur témoin, et c’est avec l’évolution de la théologie, comme on le voit chez Matthieu et Luc, et surtout chez Jean, qu’on a eu tendance à éliminer cette ressemblance aux guérisseurs de l’époque et à présenter quelqu’un qui ne guéri que par sa seule parole.

    « 6 Jésus s’étonnait de leur manque de foi. Par la suite, il parcourait les villages des alentours pour enseigner. »

    • « Jésus s’étonnait (thaumazō) ». Même si on rencontre thaumazō (s'étonner, être admiré, flatter les personnes) un certain nombre de fois, le mot n’est pas très répandu dans les évangiles (Mt = 7; Mc = 4; Lc = 13; Jn = 6) et dans l’ensemble du Nouveau Testament (Actes = 5; Paul = 2; épitres de Jean = 1; Jude = 1; Apocalypse = 4). Ce qu’y a de remarquable dans les trente utilisations de ce verbe dans les évangiles, est qu’elle se situe toujours dans le cadre de l’événement Jésus, à deux exceptions près (Lc 1, 21 : la foule qui s’étonne du retard de Zacharie; Lc 1, 63 : la foule qui s’étonne du nom de Jean). Examinons deux ensembles, ceux où Jésus lui-même s’étonne, et ceux où des gens s’étonnent au sujet de Jésus.

      1. Jésus s’étonne

        C’est très rare que Jésus s’étonne. En fait, il y a deux seuls cas. De manière positive, Matthieu et Luc (et donc probablement la source Q) racontent la réaction de Jésus devant le centurion de Capharnaüm qui lui demande de guérir son enfant, ajoutant qu’il n’est pas nécessaire que Jésus se rende chez lui, puisque par sa seule parole il peut le faire : « Entendant cela, Jésus fut dans l'admiration (thaumazō) et dit à ceux qui le suivaient: "En vérité, je vous le dis, chez personne je n'ai trouvé une telle foi en Israël » (Matthieu 8, 10); voir aussi Luc 7, 9.

        De manière négative, il y a notre verset : « Jésus s’étonnait (thaumazō) de leur manque de foi ». Notons que nous avons ici un verbe à l’imparfait, et donc une action inachevée, qui se poursuit dans le temps. Qu’est-ce que ça signifie? L’évangéliste semble dire que ce fut un étonnement continu chez Jésus, et une forme de déception, le manque de foi observé chez les gens à son sujet.

        On aura remarqué que les deux seuls cas où on parle de l’étonnement de Jésus, soit de manière positive, soit de manière négative, concerne la foi. Qu’est-ce-à-dire? Une première chose est claire : la foi semble être pour Jésus l’assise fondamentale de la vie, avec laquelle on peut accéder à la vie, sans laquelle on peut se perdre. On peut facilement imaginer que ce fut le secret de sa vie, le secret de son action, le secret de son message. Pourquoi la foi est-elle si fondamentale? Sans doute parce que la vie est un mystère, qu’elle comporte tant de choses difficiles qu’elle peut facilement écraser quelqu’un comme les vagues mugissantes fracassant les parois rocheuses, si bien qu’à certains jours on ne sent plus le volcan d’amour à la source de toutes choses. L’expérience des athlètes nous le démontre bien dans les sports de compétition : le résultat final tient plus de ce qui se passe entre les deux oreilles que dans les muscles.

      2. Les gens s’étonnent au sujet de Jésus. On peut regrouper ces cas en six catégories.

        1. Les gens s’étonnent devant les guérisons opérées par Jésus : un épileptique (Mc 5, 20; Lc 9, 43), un homme muet (Mt 9, 33; Lc 11, 14); les estropiés et les aveugles (Mt 15, 31); un paralytique (Jn 7, 21)

        2. Les gens s’étonnent du comportement de Jésus : un Pharisien devant Jésus qui ne fait pas d’ablutions avant de prendre le repas (Lc 11, 38); les disciples devant Jésus qui parle seul à seul avec une femme (Jn 4, 27); la foule devant Jésus qui enseigne sans avoir étudié (Jn 7, 15); Pilate devant le silence de Jésus lors de son procès (Mt 27, 14)

        3. Les gens s’étonnent des paroles de Jésus : ses adversaires devant sa réponse sur le paiement de l’impôt à César (Mt 22, 22 || Lc 20, 26); la Nazaréens devant son annonce de la réalisation de la prophétie d’Isaïe (Lc 4, 22); Nicodème sur la nécessité de naître d’en haut (Jn 3, 7)

        4. Les disciples s’étonnent de l’emprise de Jésus sur la nature : il calme le vent et la mer lors d’une tempête (Mt 8, 27; Lc 8, 25); il rend sec en un instant un figuier (Mt 21, 20)

        5. Les gens s’étonnent sur ce qu’on dit sur Jésus (récits de l’enfance chez Luc) : les gens de Bethléem sur ce que disent les bergers sur l’enfant Jésus après l’annonce de l’ange (Lc 2, 18); Marie et Joseph après le discours de Siméon au temple (Lc 2, 33)

        6. Les gens s’étonnent concernant les événements entourant sa mort et sa résurrection : Pilate s’étonne de la mort prématurée de Jésus (Mc 15, 44); Pierre s’étonne de trouver le tombeau vide (Lc 24, 12); la résurrection de Jésus (Jn 5, 20) et la résurrection des morts (Jn 5, 28) est une source d’étonnement; les disciples de rencontrer Jésus ressuscité (Lc 24, 41)

        Que retenir de cette analyse? Jésus a été une force perturbatrice par ses actes, ses paroles, son comportement. Marc est celui qui utilise le moins thaumazō. Mais tout au long de son évangile, il évoquera la même idée de multiples façons, entre autres par les nombreuses questions que Jésus suscitera (par exemple, 1, 27 : « Qu'est cela? Un enseignement nouveau, donné d'autorité! », ou encore 9, 10 : « se demandant entre eux ce que signifiait "ressusciter d'entre les morts." »). Et surtout, il est celui qui nous a levé le mieux le voile sur le visage humain de Jésus, en particulier avec la scène de ce passage où Jésus est surpris et déçu que les gens n’aient pas foi en lui et en son message.

    • « de leur manque de foi (apistia) ». Le mot apistia (infidélité, incrédulité) est formé de la concaténation de deux mots, le a privatif, et pistis (fidélité, confiance), donc littéralement : sans confiance. Voilà un mot très rare. Dans les évangiles, on ne le retrouve pratiquement que chez Marc (Mt = 1; Mc = 3; Lc = 0; Jn = 0), puisque l’occurrence chez Matthieu est une reprise de notre scène de Marc. En plus de notre passage, le mot apparaît dans la scène où le père d’un enfant épileptique, après s’être fait reprocher par Jésus l’expression « si tu peux », s’écrie : « Je crois! Viens en aide à mon manque de foi (apistia)! » (9, 24). Enfin, il apparaît dans cette addition à l’évangile de Marc : « il (Jésus ressuscité) leur reprocha leur incrédulité (apistia) et leur obstination à ne pas ajouter foi à ceux qui l'avaient vu ressuscité » (16, 14). Son frère jumeau, l’adjectif apistos (incrédule, infidèle), est également très rare (Mt = 1; Mc = 1; Lc = 2; Jn = 1). Disons tout de suite que le mot apparaît dans la scène de l’enfant épileptique de Marc que nous venons de mentionner, alors que Jésus lance aux gens : « Engeance incrédule (apistos) » (9, 19), que reprennent Matthieu (17, 17) et Luc (9, 41). Il n’y a donc que deux autres passages indépendants, Lc 12, 46 (la parabole de l’intendant infidèle qui a perdu foi au retour du maître) et Jn 20, 27 (Jésus ressuscité invite Thomas à délaisser l’infidélité pour embrasser la foi). Bref, on peut dire que Marc est unique à mettre sur la bouche du Jésus au cours de son ministère l’attribut « manque de foi » et « incrédule » lors de l’interpellation de son auditoire. On ne peut s’empêcher d’y voir une vive interpellation chez Marc de sa communauté chrétienne.

    • « il parcourait (periagō) les villages (kōmē) des alentours (kyklō) pour enseigner (didaskō). » Le verbe periagō (parcourir, emmener avec soi ; littéralement : aller autour) n’est utilisé qu’ici chez Marc (Mt = 3; Mc = 1; Lc = 0; Jn = 0), et trois fois chez Matthieu, dont deux fois comme sommaire pour résumer l’action de Jésus qui parcourait la Galilée pour enseigner et guérir. Cela semble donc un mot passe-partout pour résumer l’activité missionnaire de Jésus.

      En même temps, les mots kōmē (bourg, village, petite ville) (Mt = 4; Mc = 7; Lc = 12; Jn = 3) et kyklō (en cercle, tout autour) (Mt = 0; Mc = 3; Lc = 1; Jn = 0) donnent l’impression d’un rayon d’action très limité. Contrairement à un Paul qui se rend dans les grands centres comme Éphèse, Antioche, Corinthe, Rome, le Jésus de Marc concentre son action dans les villages de Galilée. Et parmi ses premiers disciples, on compte Pierre et André qui sont de Bethsaïde, qui est considéré comme un village (Marc 8, 23). Quand on regarde les images de la prédication de Jésus, on note qu’elles sont beaucoup empruntées au monde de la terre (4, 3 : semeur sorti pour semer; 4, 26 : semence en terre qui lève tout seule; 4, 30 : graine de moutarde).

      didaskō (enseigner, instruire) fait partie du sommaire de l’action de Jésus : il guérit et il enseigne. Pour Marc, ces deux actions vont de pair : on ne peut parler du Règne de Dieu sans démontrer sa force transformatrice, et on ne peut exercer une action transformatrice sont exprimer sa signification profonde. Quand il envoie ses disciples, c’est également pour guérir et enseigner (Marc 6, 30). C’est la mission chrétienne.

  3. Analyse de la structure du récit

    Introduction : mise en scène v. 1

    • Jésus qui quitte Capharnaüm pour Nazareth (lieu)
    • Ses disciples le suivent (personnages)

    Action de Jésus v. 2a

    • Il se mit à enseigner à la synagogue le jour du sabbat

    Réaction des gens v. 2b - 3

    • Ils ne comprennent pas la sagesse de sa parole
    • Ils ne comprennent pas les guérisons qu’il opère
    • Raison de l’incompréhension : c’est un homme ordinaire du milieu
    • Conclusion : ils sont choqués et refusent son action

    Suite donnée par Jésus v. 4 – 5

    • Enseignement aux disciples sur le sort du prophète : le peu de valeur dans son milieu
    • Enseignement pour Jésus sur le mystère de la foi
    • Grande limite à sa capacité de guérir

    Conclusion v. 6

    • Jésus poursuit ailleurs son enseignement

    Il y a deux points à retenir de l’analyse de la structure du récit.

    • Le récit vise clairement à fournir aux disciples un enseignement : qu’ils ne soient pas surpris du peu d’impact de l’enseignement et de l’action de héro dans son milieu juif
    • L’action de Jésus est nulle sans la collaboration de la foi des gens

  4. Analyse du contexte

    1. Contexte proche

      Notre texte est précédé d’une scène (Marc 5, 21-43) qui se passe sur le bord occidental du lac de Galilée et qui semble tout près de Capharnaüm.

      • Demande de Jaïre, chez de Synagogue, pour que Jésus vienne imposer les mains sur sa fille mourante
      • En chemin, souffrant d’hémorragies depuis douze ans, et ayant entendu la réputation de Jésus, une femme vient derrière lui, touche son vêtement, et s’en trouve guérie
      • Après s’être enquis sur qui l’avait touché et que la femme se soit identifiée, Jésus lui dit : « Ta foi t’a sauvée ».
      • Des gens provenant de la maison de Jaïre lui disent de ne plus déranger Jésus, car la fille est maintenant morte
      • Jésus dit à Jaïre : « Crois seulement ».
      • À la maison, Jésus se rend auprès de la fille avec le père, la mère, ainsi que Pierre, Jacques et Jean, lui dit de se réveiller, et la fille se mis à marcher.

      Les deux récits sont centrés sur le thème de la foi : Jésus dit à la femme que c’est la foi qui l’a guéri, Jésus invite à Jaïre à croire même si on lui a annoncé que sa fille est morte. D’ailleurs c’est un procédé typique à Marc d’avoir deux récits imbriqués, dont l’un est pris en sandwich par un autre qui après être amorcé, est interrompu, puis repris. Le récit du centre, qui est pris en sandwich (la femme avec des hémorragies), donne la clé de l’ensemble : dans ce cas-ci, c’est la foi.

      On voit maintenant le lien avec la scène de Nazareth où, par contraste, Jésus s’étonnera du manque de foi des gens de son milieu. La foi est l’assise fondamentale de la vie et pour vivre la guérison.

      Notre texte est suivi de l’envoi deux par deux des Douze en mission où Jésus leur donne autorité sur les forces mauvaises, les invite à voyager léger et à vivre de l’accueil des gens. C’est ainsi que les Douze lanceront leur appel à la conversion, chasseront les démons et guériront beaucoup de gens. On voit le lien avec notre texte : les Douze sont appelé à prolonger la mission de Jésus, à avoir une action qui repose sur l’accueil des gens.

      S’il fallait résumer le contexte, on pourrait présenter cette structure :

      • Exemple d’attitudes où Jésus est valorisé par la foi en lui : à Carpharnaüm, la femme hémorroïsse et Jaïre qui obtiennent la guérison demandée
        • Notre récit où, à Nazareth, chez les siens, Jésus n’est pas valorisé et ne peut faire de guérison
      • Les disciples, envoyés en mission, sont appelés à vivre les deux attitudes

    2. Contexte éloigné

      On pourrait remonter à Marc 3, 20 où on assiste à une scène à Capharnaüm où les gens de la parenté de Jésus sont venus pour s’emparer de lui en disant : « Il a perdu la tête » (3, 21). Après une brève interruption par une scène (3, 22-30) où des scribes de Jérusalem l’accusent d’être un agent de Béelzéboul et d’avoir un esprit impur, la mère et les frères de Jésus font apparition (3, 31-35) et le font demander, pour se faire répondre : quiconque, parmi ses auditeurs, fait la volonté de Dieu, voilà son frère, sa sœur, sa mère. Tout cela a pour effet de relativiser les liens de sang, et même d’établir une distance entre Jésus et sa famille immédiate. On perçoit un thème semblable avec celui de notre texte (Marc 6, 1-6).

      Par sa suite, Marc insère une longue séquence qui commence avec un enseignement en paraboles (4, 1-34), suivi le soir même par un voyage tumultueux en barque sur le lac déchaîné, alors que Jésus reproche à ses disciples leur manque de foi, suivi d’une scène quelque peu pittoresque du côté oriental du lac chez des gens de culture grecque, où il guérit un homme déchaîné en déplaçant chez les cochons les esprits impurs qui l’habitaient, suscitant un grand étonnement et une réaction un peu négative. Alors Jésus revient à Capharnaüm où auront lieu les guérisons de l’hémorroïsse et de la fille de Jaïre. Cette séquence est donc marquée par l’enseignement de Jésus (les paraboles) et son action bénéfique pour les gens (tempête apaisée, l’homme déchaîné, l’hémorroïsse, la fille de Jaïre).

      Ainsi, notre texte (Marc 6, 1-6) renoue avec l’attitude de la famille de Jésus par delà une grande digression autour de l’enseignement et de l’action bénéfique de Jésus. Il confirme la controverse qu’il suscitait au sein même de sa famille.

  5. Analyse des parallèles

    Nous suivons de près la traduction de P. Benoit et M.-E. Boismard, Synopse des Quatre évangiles en français. Paris : Cerf, 1977. Passages en italique = uniques à un évangéliste; passages soulignés = communs à au moins trois évangélistes; passages en rouge = communs à Marc et Matthieu; passages en caractère gras = communs à Marc et Luc; passages en doré = communs à Jean et Matthieu; passages en bleu = communs à Matthieu et Luc; passages en violet = communs à Jean et Luc. Nous avons mis entre parenthèses carrées [] des textes isolés.

    Marc 6Matthieu 13Luc 4Jean
    1a Et il partît de là53 Et il arriva, quand Jésus eut fini ces paraboles, (qu’)il s’éloigna de là
    1b et il vient dans sa patrie, et ses disciples l’accompagnent. 54a Et étant venu dans sa patrie,16 Et il vint à Nazara, où il avait été élevé,
    2 Et, le sabbat arrivé, il commença à enseigner dans la synagogue,54b il les enseignait dans leur synagogue,Et il entra selon sa coutume, le jour du sabbat, dans la synagogue et il se leva pour lire l’Écriture)
    et la plupart, en l’écoutant, étaient frappés, disant : « D’où lui (viennent) ces (choses), et quelle (est) la sagesse qui lui a été donnée et les miracles si grands arrivés par ses mains?de sorte qu’ils étaient frappés et disaient : « D’où lui (viennent) cette sagesse et les miracles?22 Et tous lui rendaient témoignage et s’étonnaient devant les paroles de grâce qui sortaient de sa bouche.
    3 Celui-là n’est-il pas le menuisier, le fils de Marie et (le) frère de Jacques et de Joset et de Jude et de Simon?55 Celui-là n’est-il pas le fils du menuisier? Sa mère ne s’appelle-t-elle pas Marie, et ses frères Jacques et Joseph et Simon et Jude?Et ils disaient : « N’est-il pas (le) fils de Joseph celui-là? »[6, 42 « Celui-là n’est-il pas Jésus, le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère? »]
    Et ne sont-elles pas, ses sœurs, ici, près de nous? »56 Et ses sœurs ne sont-elle pas toutes près de nous? D’où lui (viennent) donc toutes ces (choses) ? »
    Et ils étaient scandalisés à son sujet.57 Et ils étaient scandalisés à son sujet.
    4 Et Jésus leur disait qu’un prophète n’est mésestimé que dans sa patrie, et dans sa parenté et dans sa maison.Mais Jésus leur dit : « Un prophète n’est mésestimé que dans sa patrie et dans sa maison. »24 Mais il dit : « En vérité, je vous dis que aucun prophète n’est reçu dans sa patrie[4, 44 Jésus lui-même, en effet, avait témoigné qu’un prophète n’a pas d’estime dans sa propre patrie.]
    5 Et il ne pouvait faire aucun miracle, sinon qu’ayant imposé les mains à quelques malades, il (les) guérit;Et il ne fit pas beaucoup de miracles
    6 et il s’étonna à cause de leur manque de foi.à cause de leur manque de foi.
    Et il parcourait les villages à l’entour et enseignant.[9, 35 Et Jésus parcourait toutes les villes et les villages enseignant dans leurs synagogues]

    Quand on compare ensemble les quatre évangiles, quelques points ressortent en toute clarté :

    • Le texte sur l’étonnement des gens quant à l’origine de ce prédicateur itinérant et de ce guérisseur (Marc 6, 3 : n’est-il pas le menuisier? ) a dû circuler de manière indépendante, car il se retrouve isolé dans des contextes très différents; et chaque évangéliste l’a inséré là où bon lui semblait dans son récit.

      • Marc l’a inséré dans le cadre d’un enseignement à ces disciples et juste avant de les envoyer en mission, après avoir présenté deux récits centrés sur la foi. On comprend qu’il fait un lien entre la foi nécessaire pour accueillir ce qu’il a à offrir et l’attitude des gens de son milieu qui n’ont pas cette foi, et il prépare ainsi ses disciples à vivre la même chose.

      • Matthieu a suivi Marc d’assez prêt, mais son texte accompagne la conclusion sur l’enseignement en parabole où il est question de séparer les bons et les mauvais, où Jésus invite à tirer de son trésor du neuf et du vieux; malheureusement, la famille de Jésus n’a pas ce discernement. Tout l’ensemble conclut la première partie de son évangile sur une note triste, et avec la scène de la mort de Jean Baptiste qui suit et la perspective de la mort de Jésus, s’amorce la deuxième partie.

      • Luc a placé cette phrase lors de la première prédication de Jésus, au tout début de son ministère. Mais sa façon de l’insérer est un peu maladroite, car elle jure sur l’ensemble : alors que les gens lui rendent témoignage et s’étonnent de sa proclamation de la bonne nouvelle à partir du texte d’Isaïe au point d’en être émerveillé et joyeux, le ton change brusquement avec la façon dont Jésus interprète la réaction des gens, si bien qu’il réussi à la fin à susciter la colère des gens. Luc en ajoute en mettant dans la bouche de Jésus des commentaires des gens reflétant un esprit de clocher : celui de ne pas avoir fait autant de miracles à Nazareth qu’à Capharnaüm. Il y a quelque chose d’artificiel dans cette scène qui commence dans la joie, et finit par un conflit.

      • Jean insère ce texte à la fin du discours de Jésus sur le pain de vie alors que les Juifs réagissent fortement à la prétention de Jésus à être « le pain de vie qui descend du ciel ». L’accent est moins sur le fait qu’on connaisse sa famille immédiate que sur le fait qu’il est un être humain, et donc qu’il ne peut venir du ciel.

      Ce texte a donc circulé de manière indépendante et représente probablement un écho historique de la surprise de sa famille immédiate à le voir tout à coup sortir des rangs et accomplir des choses inédites, comme si rien ne l’y préparait.

    • Le dicton sur la perception du prophète par les gens de son milieu (Marc 6, 4 : un prophète n’est mésestimé que dans sa patrie) semble également avoir circulé de manière indépendante. Bien sûr, Matthieu suit Marc, et Luc qui connait Marc, l’a inséré dans le même récit où apparaît l’allusion à la famille de Jésus. Mais Jean l’introduit au moment où Jésus quitte la Samarie où il a eu beaucoup de succès auprès des Samaritains, et retourne en Galilée. Il n’y a pourtant aucune scène de rejet à l’horizon. Comme la scène qui suit est la guérison d’un fils d’un officier royal à Capharnaüm, une hypothèse possible serait que le dicton sur le prophète serait une introduction au fait que le premier geste de Jésus en retournant en Galilée est de guérir le fils d’un païen, et non un Juif.

    Lisons maintenant le texte de Marc en regard des parallèles afin d’en saisir les particularités.

    • « Et il partît de là ». Le point de départ pour se rendre à Nazareth est semblable, mais pas le même : chez Marc, Jésus était sur le bord du lac, mais doit se rendre dans la maison de Jaïre qu’on imagine à Capharnaüm, tandis que chez Matthieu enseignait sur le bord du lac.

    • « et il vient dans sa patrie ». Seul Luc nomme explicitement Nazareth ou Nazara. Mais l’identification de Nazareth avec patrie est induite par d’autres passages : « Et il advint qu'en ces jours-là Jésus vint de Nazareth de Galilée » (Marc 1, 9); « Que nous veux-tu, Jésus le Nazarénien? » (Marc 1, 24); « Quand Bartimée apprit que c'était Jésus le Nazarénien » (Marc 10, 47). Ainsi, Jésus est identifié à Nazareth. Voilà pourquoi, sans doute, Luc ajoute à propos de Nazareth : « où il avait été élevé ».

    • « et ses disciples l’accompagnent ». Nous avons déjà souligné que chez Marc les disciples de Jésus sont avec lui depuis le début et l’accompagnent sans cesse; c’est ensemble que se vit le ministère de Jésus. Cela permet sans doute à l’auditoire de Marc de mieux s’identifier à ce ministère. Et Matthieu et Luc n’ont pas cru bon de reprendre cette image en raison d’une théologie différente.

    • « le sabbat ». Matthieu ne mentionne pas qu’il s’agit du sabbat, car tout bon Juif sait que le rassemblement à la synagogue a lieu le jour du sabbat, c’est une évidence. Comme Luc s’adresse probablement à un auditoire grec, il doit donner plus de donner plus de détail sur le rituel à la synagogue, dont celui de faire une lecture après laquelle on invitait des membres de l’assemblée à prendre la parole (voir Actes 13, 15 : « Après la lecture de la Loi et des Prophètes, les chefs de la synagogue leur envoyèrent dire: "Frères, si vous avez quelque parole d'encouragement à dire au peuple, parlez." ».

    • « et la plupart, en l’écoutant, étaient frappés (ekplēssō) ». Selon son habitude, Matthieu a une formule plus concise et élimine les mots inutiles : « de sorte qu’ils étaient frappés ». Alors que Marc utilise un mot qu’il aime bien, ekplēssō (être frappé, être perplexe, être étonné), repris par Matthieu, Luc préfère thaumazō (s’étonner, s’émerveiller) : « Et tous lui rendaient témoignage et s’étonnaient (thaumazō) », un mot plus près de l’émerveillement que de la perplexité.

    • « D’où lui (viennent) ces (choses), et quelle (est) la sagesse qui lui a été donnée et les miracles si grands arrivés par ses mains? ». On notera que Matthieu, encore une fois, a simplifié la structure de la phrase avec « D’où lui (viennent) cette sagesse et les miracles? »

    • « Celui-là n’est-il pas le menuisier? ». On aura remarqué que les trois autres évangélistes utilisent plutôt la formule plus habituelle : « fils de » (fils du menuisier, fils de Joseph), qui était la façon habituelle de nommer les gens dans l’Antiquité. On comprend Matthieu d’avoir corrigé Marc. Mais la question demeure : pourquoi Marc ne nomme-t-il pas Joseph, alors qu’il nomme Marie? Pour lui, Joseph n’existe pas : jamais il ne fait référence au père de Jésus ou prononce le nom de Joseph. Pourtant, à quelques reprises, il la chance d’énumérer les membres de la famille de Jésus : « Sa mère et ses frères arrivent et, se tenant dehors, ils le firent appeler » (3, 31). Qu’est-ce à dire? Une hypothèse tout à fait plausible est que Joseph serait déjà décédé. Même la formule de Jean : « le fils de Joseph, dont nous connaissons le père et la mère? » n’implique que Joseph soit vivant, puisqu’on peut connaître quelqu’un qui est maintenant décédé.

    • « un prophète n’est mésestimé que dans sa patrie, et dans sa parenté et dans sa maison ». Matthieu a éliminé « parenté », une mention qu’il a sans doute jugée inutile entre patrie et maison. Luc a préféré « reçu (dektos)» à « mésestimé (atimos) », même si le mot « estime » provient sans doute de la tradition la plus ancienne (on la retrouve chez Jean). Tout d’abord, atimos (littéralement : sans valeur) attaquait sa théologie où Jésus demeure un héro qui éblouit tout le monde (voir par exemple le récit de Gethsémani où son Jésus ne connait pas les angoisses de celui de Marc). Ensuite, le mot dektos (littéralement : acceptable, agréable, favorable), un mot qu’il est seul à utiliser dans le Nouveau Testament (Mt = 0; Mc = 0; Lc = 2; Jn = 0) lui permet de faire un jeu de mot avec la fin de lecture de Jésus du prophète Isaïe que Luc vient de décrire : « proclamer une année favorable (dektos) du Seigneur »; Jésus proclame une année du Seigneur favorable ou acceptable, mais les siens le désigne, lui le messager, comme non acceptable.

    • « Et il ne pouvait faire là aucun miracle, sinon qu’ayant imposé les mains à quelques malades, il (les) guérit ». Matthieu n’aime pas le côté parfois un peu cru de Marc, et surtout sa trop grande limite à la puissance de Jésus. Ainsi il remplace « aucun miracle » par « pas beaucoup ». Il a également tendance à éliminer le portrait parfois trop humain de Jésus chez Marc. Par exemple, ici, Marc nous présente Jésus sous les traits d’un thaumaturge de village qui a l’habitude d’imposer les mains lors d’une séance de guérison. Matthieu élimine tous ces détails.

    • « et il s’étonna à cause de leur manque de foi ». De nouveau, présenter Jésus comme quelqu’un surpris par quelque chose le rend trop humain. Matthieu élimine l’étonnement de Jésus.

    • « Et il parcourait les villages à l’entour et enseignant ». La phrase de Marc est un sommaire et donne l’impression que Jésus limite son action dans les petits villages autour de Nazareth. Matthieu agrandit les perspectives en éliminant le mot « à l’entour » et en ajoutant « toutes les villes », et en précisant que son enseignement a lieu dans les synagogues.

    Intention de l’auteur en écrivant ce passage

    • Un évangile, même s’il se compose de traditions plus anciennes, est porté par une communauté chrétienne dont l’évangéliste principale joue le rôle de catéchète. Pour Marc, une hypothèse vraisemblable sur sa communauté est celle de Rome, en proie à de vives persécutions. On y trouvait également une communauté juive importante (voir l’édit de Claude qui ordonnait à tous les Juifs de s'éloigner de Rome, mentionné par Actes 18, 2). Alors se pose la question : pourquoi Marc tient-il tant à relativiser la famille immédiate de Jésus. Il y d’abord, dans notre récit, la surprise de Jésus sur leur manque de foi. Plus tôt, il les présente se précipitant pour l’arrêter sous le prétexte qu’il a perdu la tête (3, 21), puis ensuite, alors qu’ils veulent avoir accès à Jésus, ils voient leurs liens avec lui relativisés au profit des auditeurs de sa parole (3, 33-34). Quelle est l’intention de Marc? On sait que, après Pâques, la communauté chrétienne de Jérusalem jouissait d’une grande réputation, surtout avec des piliers comme Jacques, le frère de Jésus, perçu comme assez conservateur. Lors de sa conversation, Paul trouve important d’aller le rencontrer. Et il est possible que l’épitre de Jude soit un écho de la pensée de Jude, un autre frère de Jésus. L’approche de Marc a pour effet de relativiser ces liens du sang et la réputation de la communauté de Jérusalem et lui oppose la valeur fondamentale de la foi. Ainsi, la communauté de Rome n’aurait rien à envier à celle de Jérusalem. Mais surtout, les liens du sang ne servent à rien, ce qui permet d’asseoir sur la foi toute véritable relation avec Jésus et l’accès à la force de Jésus ressuscité. C’est un message pour une communauté qui se sent persécutée et isolée, et qui pense que ce serait différent si Jésus était présent physiquement.

    • De plus, le fait même d’insister que les disciples l’accompagnent fait de cette scène un enseignement pour les disciples, et donc pour la communauté chrétienne. D’ailleurs, quand Marc écrit : « Et Jésus leur disait qu’un prophète n’est mésestimé que dans sa patrie, et dans sa parenté et dans sa maison », le mot « leur » désigne les disciples. C’est ceux-ci qui doivent comprendre que, sans la foi, les liens du sang ne valent rien. Et par la suite, Jésus les envoie en mission pour poursuivre son œuvre.

    • Encore une fois, Marc aborde le mystère de la foi. Quand il nous présente un Jésus qui s’étonne de leur manque de foi et insiste pour dire que Jésus devient presqu’impuissant dans les circonstances, tout juste après les scènes extraordinaire de la foi de l’hémorroïsse et de Jaïre, il se trouve à dire ceci : la foi est la clé de la vie. Si on fait exception de l’évangile selon Jean, il est celui qui utilise le plus le mot « croire » (Mt = 11; Mc = 15; Lc = 9; Jn = 98). C’est d’autant plus important pour une communauté persécutée. Rappelons-nous une scène plus tôt où les disciples réveillent Jésus dans la barque où ils craignent de périr et où Jésus leur répond : « "Pourquoi avez-vous peur ainsi? Comment n'avez-vous pas de foi?" ». On ne peut passer à travers les temps difficiles sans la foi. Et dans le passé, des gens ont pu vivre une proximité physique avec Jésus et même avoir des liens du sang, mais tout cela n’a rien donné, à moins d’accepter de croire en lui.

  6. Situations ou événements actuels dans lesquels on pourrait lire ce texte

    1. Suggestions provenant des différents symboles du récit

      • « Jésus revient dans sa patrie ». Sa patrie est son monde familier, son clan, l’univers de ses habitudes. C’est celui où notre place et notre identité sont bien connues, où les gens savent exactement ce qu’ils peuvent attendre de nous. C’est le monde sans surprise. À première vue, nous pensons nous sentir bien dans un tel milieu. Il peut même apparaître comme l’idéal pour notre bien-être. Mais en même temps, est-ce que tout cela n’est pas étouffant? Est-ce tout que cela ne nous empêche pas de grandir? Est-ce que tout cela n’est pas le contraire de la réalité même de Dieu? Comment cela se compare-t-il au destin de Jésus?

      • « En entendant Jésus, les gens étaient étonnés, surpris ». Une surprise peut être bonne ou mauvaise. Une bonne surprise est une bonne nouvelle inattendue, un cadeau que nous n’attendions pas, une marque d’attention ou d’affection que nous n’espérions pas. Au contraire, une mauvaise surprise est une mauvaise nouvelle qui nous pince soudain le cœur, c’est une déception face à quelqu’un dont nous attendions tant, c’est la découverte de faits ou d’événements qui nous font horreur. Je travaille dans le milieu gouvernemental où les hauts dirigeants ne veulent surtout pas de surprise. Mais la question demeure : comment réagissons-nous devant une surprise. Certains refusent carrément la surprise en disant : « Ce n’est pas vrai! ». Même devant une bonne surprise, ils diront : « Il y a anguille sous roche! ». La colère devant une mauvaise surprise est une façon de la nier. Pourtant, ne sommes-nous pas appelés à accueillir toute surprise comme un maître qui nous éduque? Qu’est-ce qui se passerait si nous prenions le temps de vivre à fond chaque surprise? Qu’est-ce que ce serait passé si cela avait été l’attitude des gens de Nazareth?

      • « N’est-il pas le menuisier? ». Dans notre monde, il y a une hiérarchie des professions et des milieux. Il y a une différence entre être médecin et être plombier. Il y a une différence entre être ingénieur et être mécanicien de voiture. Il y a une différence entre professeurs d’université et enseignant à la maternelle. Le milieu où on travaille est également important. Si on travaille dans le milieu gouvernemental pour un ministre, ou à l’archevêché pour monseigneur, ou dans un prestigieux bureau d’avocat, tout cela est mieux coté que si on est gardien dans une prison, gérant dans un bar, ou même avocat à son compte à la maison. Tout ce monde des perceptions est dangereux : car il conditionne notre jugement sur la valeur des personnes et des choses, il limite ce que nous pouvons apprendre des personnes et des situations, et fondamentalement, il nous empêche d’entrer dans la vie. Que serait un monde où toute profession ou tout milieu auraient la permission d’entrer vraiment dans notre univers? Ne serions-nous pas plus près de Dieu?

      • « Jésus était incapable de faire aucune action extraordinaire ». C’est l’image de notre impuissance sans la collaboration des autres. Tout cela est typique du monde des humains : dans notre interaction avec les autres, nous ne sommes pas tout puissant. Que nous parlions relation parent-enfant, patron-employé, voisin-voisin, ami-ami. Même Jésus a frappé des murs quand la foi en lui n’était pas présente. Toute interaction fructueuse part d’une relation de confiance. Que serait un monde où ce type de relation existait? Cela ne commence-t-il pas chez soi? Et comment établir une telle relation avec Dieu si elle n’existe pas chez nous?

      • « il parcourait les villages des alentours pour enseigner ». Le progrès de l’humanité est basé sur l’enseignement : c’est le partage de ce qu’on a découvert, appris et fait. Il est important d’enseigner sur tous les plans : psychologique, philosophique, sexuel, technique, pratique, religieux, etc. Jésus y a vu une mission. Et nous? Une publicité à la télé présente une situation où un parent ne parle pas à son adolescent de fils sur le point de prendre la voiture pour voir des amis où on consommera de la drogue. Le message est clair : c’est une erreur, il faut parler. Quel est notre position? Exprimons-nous nos convictions? N’est-ce pas un service à rendre aux autres?

    2. Suggestions provenant de ce que nous vivons actuellement

      • Sur le plan international, les difficultés économiques de la Grèce et la possibilité de sa sortie de la zone Euro retiennent l’attention. Le gouvernement grec accuse le Fond Monétaire International de les terroriser. L’ampleur de la situation semble très loin de ce récit d’évangile où un prophète essuie un quasi échec dans son milieu. Pourtant, dans les deux cas, ne sommes-nous pas devant un échec de la relation de confiance? Sans confiance, aucun miracle ne peut se produire.

      • Le réchauffement climatique est devenu un enjeu planétaire, au point que même le pape trouve important de s’impliquer en publiant l’encyclique « Loué sois-tu, Seigneur ». Au début, beaucoup de gens étaient incrédules sur le rôle humain dans cette situation. Mais la plus grande difficulté dans la recherche honnête de la vérité, c’est la possible obligation de changer notre style de vie. Être authentique, c’est constamment ajuster sa vie à ce qu’on apprend. C’est ce que n’ont pas fait les habitants de Nazareth.

      • Nous n’avons aucune prise sur les catastrophes naturelles. En ce moment, des inondations frappent un peu partout dans le monde. La ville de Stonehaven en Écosse est inondée. Le même risque plane sur la ville de Birmingham, Alabama, qui fait fasse à des pluies diluviennes. Ce sont des exemples de surprises qui nous prennent de cours. Comment réagit-on dans de telles situations? Il y a ceux qui demeurent incrédules et voudraient que ça n’existe pas, au point d’être incapable d’avoir les bons réflexes. Il y en a d’autres qui disent : c’est comme ça, qu’est-ce qu’on fait maintenant? Bien sûr, ce sont des événements extraordinaires, mais ils sont le reflet de ce qui se passe à petite échelle, à Nazareth, par exemple.

      • À l’échelle personnelle, nous vivons le départ de notre fille avec son mari et de notre petite fille pour des raisons de travail. À deux cents kilomètres de distance, nous ne les verrons plus aussi souvent. C’est une petite mort. Nous croyons qu’ils grandiront dans ce nouvel environnement. Nous devrons nous ajuster, vivre un peu autrement. Tout cela peut sembler bien banal. Mais il est un des nombreux exemples de ce qui constitue nos vies, et qu’il faut constamment accueillir. Pourtant, c’est la façon dont nous réagissons à ces situations qui nous permet soit de grandir, soit de régresser. Au temps de Jésus, il est facile d’imaginer que ceux qui l’ont accueilli avaient auparavant accueilli mille et une situations de leur vie et avaient accepté de grandir.

-André Gilbert, juillet 2015

 

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