Jésus avait-il des frères et soeurs, était-il marié?

  • Commençons par regarder la famille immédiate de Jésus. N’oublions pas qu’à cette époque, c’est la famille élargie et le village qui donne son identité à la personne, et que rompre ces liens c’est perdre son identité. On peut facilement imaginer que cette famille élargie comprenait une partie du village de Nazareth. On connaît le nom de la mère de Jésus, Marie, et le nom de son père, Joseph. Joseph était probablement décédé quand Jésus avait 30 ou 35 ans. Quant à Marie, qui s’est probablement mariée vers l’âge de 14 ans, elle devait avoir environ 48 ou 50 ans lors de la crucifixion de Jésus.
  • La question des frères et sœurs de Jésus a été l’objet d’un long débat, surtout entre Catholiques ou Protestants, où les premiers lui donnaient le sens de demi-frères ou cousins, et les derniers le sens de véritables frères et sœurs. Il est pourtant paradoxal que Luther et Calvin croyaient à la virginité perpétuelle de Marie et, pour eux, frères et sœurs de Jésus signifiaient cousins. Et si on lit les auteurs avant le concile de Nicée de 325, l’expression frères et sœurs de Jésus désignent de véritables frères et sœurs de sang. C’est le cas d’Hégésippe, ce juif converti du 2e siècle.
  • Qu’en est-il des textes du Nouveau Testament? Quand on lit Mt 1, 25; 13, 55; 12, 46-50, on peut faire un certain nombre d’observations. C’est Joseph qui donne à Jésus son nom, et par le fait même, accepte la paternité et lui donne la descendance davidique. Mais Matthieu utilise une expression ambiguë quand il dit : « Il ne la connut pas jusqu’à ce qu’elle eût enfanté un fils ». Quelle est le sens de l’expression « jusqu’à »? Signifie-t-elle que Joseph n’a pas eu de relations sexuelles avant la naissance de Jésus, mais que ce fut le cas par la suite? Pour répondre à la question, il faut regarder le contexte plus large de Matthieu. Par exemple, en 13, 55 il écrit : « N’est-ce pas le fils du charpentier? Sa mère ne s’appelle-t-elle pas Marie, et ses frères Jacques, Joseph, Simon et Jude? » Le fait de nommer la mère biologique avec les frères et sœurs donnent l’impression qu’il faut comprendre sœurs et frères au sens littéral, d’autant plus qu’il prend la peine de séparer le père légal de la mère biologique. En 12, 46-50, des gens mentionnent que sa mère et ses frères veulent lui parler, mais Jésus réplique se que sa vraie mère et ses vrais frères sont ceux qui font la volonté de Dieu; cet aphorisme perdrait toute sa force si la première partie ne désignait pas des frères de sang.
  • Élargissons le contexte à tout le Nouveau Testament et aux premiers siècles de l’ère chrétienne. Dans l’ensemble du Nouveau Testament, le mot adelphos (frère) n’a jamais le sens de demi-frère ou cousin. Car il y avait un mot très spécifique pour cousin : anepsios. Prenons Paul, en Ga 1, 19 : « [Je n’ai vu personne], mais seulement Jacques, le frère (adelphos) du Seigneur »; et encore en 1 Co 9, 5 : « N’aurions-nous pas le droit d’emmener avec nous une femme chrétienne comme les autres apôtres, les frères (adelphoi) du Seigneur et Céphas? ». Pourtant Paul connaît bien le mot pour cousin, comme on le voit en Col 4, 10 : « Vous avez les salutations… de Marc, le cousin (anepsios) de Barnabas ». Si on se tourne vers l’historien juif Flavius Josèphe, qui ne connaît pourtant pas le Nouveau Testament, on observe la même chose : dans les Antiquités juives il désigne Jacques en utilisant l’expression « frère de Jésus ».
  • Si on considère maintenant les textes des Pères de l’Église, on doit faire la même observation. Par exemple, Hégésippe (2e siècle) utilise l’expression « frères du Seigneur » pour parler de Jacques, alors qu’ailleurs il parle également des oncles et des cousins de Jésus. Tertullien (160-220), pourtant un grand promoteur de la virginité et de l’ascétisme, considère les frères de Jésus comme des frères de sang. Mais c’est surtout Jérôme (347-420) qui a introduit l’idée de la virginité perpétuelle de Marie et ainsi que celui de « cousin » pour traduire le mot grec adelphos. Il se base sur le fait que le mot hébreu ah, traduit par frère, a parfois le sens de cousin dans l’Ancien Testament. Mais il oublie que dans ces rares cas l’auteur se sent obligé d’apporter des précisions, et que cette manière d’écrire ne se retrouve pas dans le Nouveau Testament. Il se sert du texte biblique pour appuyer l’idéologie de la virginité perpétuelle de Marie qui se développe au 4e siècle.
  • En résumé, sur le plan purement historique il faut admettre que frères et sœurs de Jésus désigne les frères et sœurs de sang. Comme on nomme quatre frères, et qu’on parle de sœurs au pluriel, il faut reconnaître au moins 6 personnes. Cette conclusion est établie sur le critère d’affirmations multiples (Paul, Marc, Jean, Matthieu, Josèphe). Elle est établie également sur le sens philologique du mot adelphos qui n’a jamais le sens de cousin dans tout le Nouveau Testament.
  • Posons maintenant la question : Jésus était-il marié? La question se pose car les évangiles ne disent absolument rien sur le sujet. Certains biblistes modernes ont voulu interpréter ce silence à la lumière des mœurs juives de l’époque, où la sexualité et le mariage étaient vus comme une bénédiction de Dieu, pour affirmer que Jésus a dû être marié, du moins à une certaine période de sa vie. Cependant les probabilités sont très fortes que Jésus a été célibataire toute sa vie. Pourquoi?
  • Tout d’abord, si les auteurs chrétiens du premier siècle ne se gênent pas pour donner les noms de la famille immédiate de Jésus ou de ses amis (les évangiles parlent de Jacques, Joset, Simon et Jude, les frères de Jésus, de Marie de Magdela, Jeanne, femme de Chouza intendant d’Hérode, Suzanne, Marie la mère de Jacques le Petit et de José, Salomé, ces femmes qui l’accompagnaient), pourquoi n’auraient-il pas mentionner également le nom de sa conjointe ou de ses enfants? C’est le cas aussi d’Hégésippe qui mentionne pourtant Clopas un oncle de Jésus, et Siméon, un cousin.
  • Deuxièmement, il ne faut pas simplifier le Judaïsme du premier siècle. C’est vrai que le mariage était à l’honneur, mais on trouve néanmoins une certaine promotion du célibat : par exemple, chez les Esséniens, cette communauté juive fondée vers le 2e siècle avant l’ère chrétienne, un certain nombre pratiquait le célibat volontaire par ascétisme. Il en est de même à Qumran, sur le bord de la mer Morte, où certains étaient demeurés célibataires, car ils se préparaient pour la guerre sainte.
  • Troisièmement, on trouve certaines grandes figures qui étaient demeurés célibataires, comme le prophète Jérémie qui voulait incarner par sa vie la catastrophe imminente qui attendait le peuple en raison de son apostasie. C’est le cas également de Jean Baptiste, ce prophète pratiquant l’ascétisme dans le désert et annonçant un message radical, qui était probablement célibataire; à sa mort, on ne mentionne aucun membre de sa famille, mais des disciples qui viennent prendre le cadavre pour l’ensevelir (Mt 14, 12). Enfin, un rabbin comme Siméon ben Azzai (début du 2e siècle), même s’il recommandait le mariage et la procréation, était demeuré célibataire, et répondait à ceux qui lui reprochaient son célibat : « Mon âme est en amour avec la Tora. Les autres peuvent s’occuper de continuer le monde ».
  • Quatrièmement, en Mt 19, 12, Jésus fait cette affirmation : « Il y en a qui se sont eux-mêmes rendus eunuques à cause du Royaume des cieux ». Il est probable que ce passage de Matthieu, qui aborde la question du mariage et du divorce, est rédactionnel, i.e. est l’œuvre de Matthieu qui aborde certaines problèmes communautaires. Mais il reprend probablement une tradition orale remontant à Jésus, en raison de son côté incisif et unique qui n’a pas d’équivalent dans le Nouveau Testament ou dans le Judaïsme du premier siècle; elle cadrerait parfaitement avec l’état célibataire de Jésus. Elle refléterait son enseignement et son action où on voit une préoccupation eschatologique de la venue imminente du Royaume de Dieu et de l’urgence historique de regrouper les enfants d’Israël.
  • Terminons en considérant le statut religieux de Jésus. À une période où les rennes du pouvoir étaient aux mains des prêtres, Jésus était un simple laïc. En lisant le Nouveau Testament, on constate que Jésus n’a à peu près pas de relations avec les prêtres. Ses nombreuses discussions ont lieu avec les scribes et les pharisiens qui étaient également des laïcs. La raison est simple : il y a une claire hostilité entre Jésus et les prêtres ainsi que les Sadducéens, une forme de hauts clergés. Dans une rare rencontre avec les Sadducéens, ceux-ci essaient d’une manière quelque peu méprisante de tourner en ridicule la prédication de Jésus sur la résurrection en amenant le cas d’un homme qui a connu plusieurs mariages et posant la question de sa situation dans l’autre vie. Par contre, Jésus le leur rend bien avec la parabole du bon Samaritain où un prêtre et un lévite apparaissent comme des gens coincés dans leurs règles et insensibles. Cette hostilité remonte à Jésus et n’est pas une création de l’Église, car au moment où sont écrits les évangiles, le Temple a été détruit et avec lui a disparu un clergé actif, et il ne reste que les Scribes et Pharisiens. Il est facile de comprendre cette hostilité : Jésus est un pauvre paysan de Galilée confronté à l’aristocratie sacerdotale de Jérusalem. Et sa mission prophétique et eschatologique se heurte au statu quo maintenu par les Saducéens et apparaît comme une menace pour les prêtres. D’ailleurs, la colère de Jésus avec les vendeurs du Temple est l’un des rares textes qui se retrouve dans les quatre évangiles.

Meier v.1, ch. 10, pp 316-371. (version anglaise).

Question suivante: Peut-on parvenir à une chronologie de la vie de Jésus?

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