Analyse biblique de Luc 9, 11-17


 

Dans toute analyse de texte biblique en vue d’un commentaire qui l’actualise, je procède toujours en sept étapes.

  1. Traduction du texte grec
  2. Analyse verset par verset en exprimant toutes mes questions ou observations
  3. Analyse de la structure du texte
  4. Analyse du contexte
  5. Analyse des parallèles
  6. Intention de l’auteur en écrivant ce passage
  7. Situations ou événements actuels dans lesquels on pourrait lire ce texte

  1. Traduction du texte grec

    Texte grecTexte grec translittéréTraduction littéraleTraduction en français courant
    11 οἱ δὲ ὄχλοι γνόντες ἠκολούθησαν αὐτῷ• καὶ ἀποδεξάμενος αὐτοὺς ἐλάλει αὐτοῖς περὶ τῆς βασιλείας τοῦ θεοῦ, καὶ τοὺς χρείαν ἔχοντας θεραπείας ἰᾶτο.11 hoi de ochloi gnontes ēkolouthēsan autō• kai apodexamenos autous elalei autois peri tēs basileias tou theou, kai tous chreian echontas therapeias iato.11 Mais les foules sachant, suivirent lui. Et ayant accueilli eux il parlait à eux au sujet du royaume de Dieu, et les besoin ayant de guérison il soignait.11 En apprenant où se trouvait Jésus, les foules le suivirent. Alors, après les avoir accueillis, Jésus se mit à leur parler du monde de Dieu, et il soignait les gens qui avaient besoin de guérison.
    12 Ἡ δὲ ἡμέρα ἤρξατο κλίνειν• προσελθόντες δὲ οἱ δώδεκα εἶπαν αὐτῷ• ἀπόλυσον τὸν ὄχλον, ἵνα πορευθέντες εἰς τὰς κύκλῳ κώμας καὶ ἀγροὺς καταλύσωσιν καὶ εὕρωσιν ἐπισιτισμόν, ὅτι ὧδε ἐν ἐρήμῳ τόπῳ ἐσμέν.12 Hē de hēmera ērxato klinein• proselthontes de hoi dōdeka eipan autō• apolyson ton ochlon, hina poreuthentes eis tas kyklō kōmas kai agrous katalysōsin kai ehyrōsin episitismon, hoti hōde en erēmō topō esmen.12 Mais le jour commença à décliner. Mais s’étant approché les douze dirent à lui: laisse aller la foule, afin qu’étant allés vers les tout autour villages et les fermes qu’ils fassent halte et qu’ils trouvent des provisions, car ici dans un désert endroit nous sommes. 12 Or, le jour avait commencé à décliner. Après s’être approchés de Jésus, les Douze lui dirent : « Renvoie la foule pour qu’elle aille dans les villages tout autour et fasse halte dans les fermes pour trouver des victuailles, car nous sommes ici dans un lieu désert. »
    13 εἶπεν δὲ πρὸς αὐτούς• δότε αὐτοῖς ὑμεῖς φαγεῖν. οἱ δὲ εἶπαν• οὐκ εἰσὶν ἡμῖν πλεῖον ἢ ἄρτοι πέντε καὶ ἰχθύες δύο, εἰ μήτι πορευθέντες ἡμεῖς ἀγοράσωμεν εἰς πάντα τὸν λαὸν τοῦτον βρώματα.13 eipen de pros autous• dote autois hymeis phagein. hoi de eipan• ouk eisin hēmin pleion ē artoi pente kai ichthyes dyo, ei mēti poreuthentes hēmeis agorasōmen eis panta ton laon touton brōmata.13 Mais il dit vers eux: donnez à eux vous-même à manger. Mais eux dirent : ils ne sont pas à nous plus que pains cinq et poissons deux, à moins qu’étant allés nous-mêmes achetions pour tout le peuple celui-là des choses à manger.13 Jésus leur répondit : « Donnez-leur vous-même à manger ». Ils répliquèrent : « Nous n’avons pas plus que cinq pains et deux poissons, faudrait-il alors partir acheter de la nourriture pour tout ce peuple? »
    14 ἦσαν γὰρ ὡσεὶ ἄνδρες πεντακισχίλιοι. εἶπεν δὲ πρὸς τοὺς μαθητὰς αὐτοῦ• κατακλίνατε αὐτοὺς κλισίας [ὡσεὶ] ἀνὰ πεντήκοντα.14 ēsan gar hōsei andres pentakischilioi. eipen de pros tous mathētas autou• kataklinate autous klisias [hōsei] ana pentēkonta. 14 Car ils étaient environ hommes mâles cinq mille. Mais il dit envers les disciples de lui : faites étendre eux groupe de convives chacun groupe de cinquante.14 En effet, il y avait environ cinq mille personnes. Jésus dit à ses disciples : « Faites-les s’étendre par groupe d’environ cinquante. »
    15 καὶ ἐποίησαν οὕτως καὶ κατέκλιναν ἅπαντας.15 kai epoiēsan houtōs kai kateklinan hapantas.15 Et ils firent ainsi et firent étendre tous ensemble.Ils firent ainsi et le tout le monde s’étendit.
    16 λαβὼν δὲ τοὺς πέντε ἄρτους καὶ τοὺς δύο ἰχθύας ἀναβλέψας εἰς τὸν οὐρανὸν εὐλόγησεν αὐτοὺς καὶ κατέκλασεν καὶ ἐδίδου τοῖς μαθηταῖς παραθεῖναι τῷ ὄχλῳ.16 labōn de tous pente artous kai tous dyo ichthyas anablepsas eis ton ouranon eulogēsen autous kai kateklasen kai edidou tois mathētais paratheinai tō ochlō.16 Mais ayant pris les cinq pains et les deux poissons, ayant levé les yeux vers le ciel il bénit eux et rompit et il donnait aux disciples pour offrir à la foule.16 Prenant les cinq pains et les deux poissons et levant les yeux au ciel, Jésus prononça sur eux la bénédiction et les rompit, puis se mit à les donner aux disciples pour qu’ils les offrent à la foule.
    17 καὶ ἔφαγον καὶ ἐχορτάσθησαν πάντες, καὶ ἤρθη τὸ περισσεῦσαν αὐτοῖς κλασμάτων κόφινοι δώδεκα.17 kai ephagon kai echortasthēsan pantes, kai ērthē to perisseusan autois klasmatōn kophinoi dōdeka.17 Et ils mangèrent et ils furent rassasiés tous, et on emporta l’étant en reste à eux de morceaux corbeilles douze.17 Ils mangèrent et furent tous rassasiés, et on emporta les morceaux qu’ils avaient eus en excédent, douze paniers.

  2. Analyse verset par verset

    11 En apprenant où se trouvait Jésus, les foules le suivirent. Alors, après les avoir accueillis, Jésus se mit à leur parler du monde de Dieu, et il soignait les gens qui avaient besoin de guérison.

    • Alors que Jésus cherchait à s’isoler avec ses disciples (voir ce qui précède), les foules se mettent à sa recherche et finissent par le trouver. D’après l’analyse biblique, il est clair que Jésus a attiré des foules (voir Meier). Tout cela montre la pertinence de son action et son enseignement : il répondait à un véritable besoin. Le contraste avec certains milieux religieux moribonds d’aujourd’hui est saisissant. Cela pose la question : pourquoi cette perte de pertinence de certaines de nos églises? Arrêtons de blâmer l’environnement matérialiste et épicurien de notre temps. L’être humain du 1ier siècle et celui du 21e siècle est fondamentalement le même.

    • La foule vient bousculer le plan de Jésus de s’isoler avec ses disciples. Que fait Jésus? Il change son plan, et accueille cette foule. Cela démontre deux choses : une grande ouverture au présent et aux événements, et beaucoup d’amour.

    • Jésus se mit à leur parler du monde de Dieu. La majorité des bibles traduisent basileia tou theou par « Royaume de Dieu » ou « Règne de Dieu ». J’ai opté pour une autre traduction, car aujourd’hui la royauté est surtout honorifique et ne désigne plus une entité importante pour nos vies. Je propose de traduire d’après le contexte soit par « monde de Dieu » pour désigner un environnement marqué par la proximité de Dieu et le renouvellement d’un peuple uni dont l’attitude serait au diapason de Dieu, soit par « domaine de Dieu » pour désigner un milieu à part des autres et différents, réservés aux fidèles de Dieu.

    • Que fait immédiatement Jésus en entrant en contact avec la foule? Il leur parle de ce monde de Dieu. Jésus n’essaie certainement pas de vendre quoi que ce soit; s’il s’empresse d’aborder ce sujet, c’est qu’il lui semble vital pour son auditoire. Nous savons que ce « monde de Dieu » fut la « grande obsession » de Jésus, le centre de ses préoccupations et de son action (voir l’analyse de Meier). Nous ne sommes pas ici dans le monde de la morale, mais plutôt dans celui d’une grande utopie : celle des douze tribus d’Israël restaurés (d’où le choix du nombre douze pour les disciples), celle d’un peuple qui attendrait pour bientôt la venue définitive de Dieu comme roi, une venue comportant un renversement des situations présentes injustes de pauvreté, d’affliction et de ventres vides, une venue qui amorcerait l’arrivée des Gentils, non comme esclaves conquis, mais comme invités de marque, pour partager le banquet eschatologiques avec les patriarches d’Israël. Qu’est devenue cette utopie? Jésus l’a commencé par sa vie et espérait sa réalisation pour bientôt. Il semblerait qu’il faille attendre, car c’est maintenant à nous de continuer ce que Jésus a commencé.

    • Jésus soignait les gens qui avaient besoin de guérison. L’analyse biblique approfondie démontre que le Jésus historique a fait des guérisons et des exorcismes (voir l’analyse de Meier sur les guérisons et les exorcismes de Jésus). Pour Jésus, ces guérisons étaient signes que le monde de Dieu était déjà là : Dieu ne veut pas un monde de gens malades, mais un monde de gens bien portants. Pour nous, il est important de remarquer que Jésus n’était pas qu’un enseignant, mais qu’il a agi pour concrètement transformer son milieu : enseignement et action se complètent. Et son action est marquée par une immense compassion. Cela nous donne une direction. Bien sûr, la plupart d’entre nous n’avons pas cette capacité de guérir les gens instantanément, mais nous avons ici néanmoins une direction pour nos moyens plus humbles et plus indirects.

    12 Or le jour avait commencé à décliner. Après s’être approché de Jésus, les Douze lui dire : « Renvoie la foule pour qu’elle aille dans les villages tout autour et fasse halte dans les fermes pour trouver des victuailles, car nous sommes ici dans un lieu désert. »

    • Le jour avait commencé à décliner (le verbe klinô en grec). Dans tout le Nouveau Testament, il y a un seul autre passage où on parle de jour qui décline, et c’est celui des disciples d’Emmaüs chez le même Luc : « Reste avec nous, c’est le soir et le jour a déjà disparu (ou décliné : le même verbe grec klinô) » (24, 29). Nous connaissons la suite du récit des disciples d’Emmaüs : à la maison, Jésus va prononcer la bénédiction sur le pain, le rompre et le donner aux disciples. Ce n’est pas un hasard si Luc utilise dans notre récit la même expression : il nous situe clairement dans un contexte eucharistique. En effet, c’est le soir que les premières communautés chrétiennes avaient l’habitude de se réunir pour célébrer l’eucharistie.

    • Le geste des disciples de « ramener Jésus sur terre », en lui signalant qu’il est temps de manger et qu’il faudrait que son auditoire ait la possibilité de s’approvisionner quelque part, est probablement une mise en scène de Luc. Car cela lui permet de mettre en contraste deux visions des choses : celle des hommes et celle de Dieu.

    13 Jésus leur répondit : « Donnez-leur vous-même à manger ». Ils répliquèrent : « Nous n’avons pas plus que cinq pains et deux poissons, faudrait-il alors partir acheter de la nourriture pour tout ce peuple? »

    • Donnez-leur vous-même à manger. Voilà la perspective de Dieu : vous pouvez intervenir, vous pouvez agir, vous avez quelque chose à donner. Le contraste est saisissant entre cette perspective et celle des disciples qui se trouvent à dire : nous n’y pouvons rien, que les gens se débrouillent. Ce contraste reprend deux scènes de l’Ancien Testament, tirées du cycle d’Élie et d’Élisée, que les évangélistes connaissaient bien, car on a associé Jésus à la figure d’Élie.

      • Il y a d’abord ce récit de 1 Roi 17, 10-16 où Élie demande à une veuve de Sarepta de lui donner un morceau de pain. Celle-ci répond qu’elle n’en avait pas de cuit, qu’elle a seulement un peu de farine et d’huile, à peine suffisant pour un repas pour elle et son fils avant de mourir. Élie lui demande d’avoir foi et de faire ce qu’il lui demande. Elle fit ainsi, et un miracle se produisit : la jarre de farine ne s'épuisa pas et la cruche d'huile ne se vida pas.

      • Il y a surtout 2 Rois 4, 42-44 qu’il vaut la peine de citer au complet, car le parallèle est saisissant : appel du prophète Élisée à nourrir une foule, objection du serviteur basée sur les provisions qu’il a, résultat final où non seulement la foule est nourrie, mais ils y a des restes. La seule différence est dans les chiffres : chez Élisée le disciple a vingt pains, alors que les disciples de Jésus en ont cinq, chez Élisée la foule à nourrir est de cent personnes, chez Jésus cinq mille. Bien sûr, dans cette comparaison Jésus apparaît plus fort.

        42 Un homme vint de Baal-Shalisha et apporta à l'homme de Dieu (Élisée) du pain de prémices, vingt pains d'orge et du grain frais dans son épi. Celui-ci ordonna: "Offre aux gens et qu'ils mangent", 43 mais son serviteur répondit: "Comment servirai-je cela à cent personnes?" Il reprit: "Offre aux gens et qu'ils mangent, car ainsi a parlé Yahvé: On mangera et on en aura de reste." 44 Il leur servit, ils mangèrent et en eurent de reste, selon la parole de Yahvé.

    • Le pain et le poisson était la base de la nourriture des gens de Galilée où on pratiquait la pêche. Alors nous ne sommes pas surpris de retrouver ces aliments entre les mains des gens. Mais pourquoi ces nombres cinq et deux? Luc reprend ce récit de la tradition reçue de Marc. Mais la tradition de Marc a peut-être inventé ces nombres pour exprimer un message symbolique. Quand on parcourt l’Ancien Testament, on peut difficilement trouver des passages qui donneraient une clé d’explication. Deux scènes parlent de cinq pains, d’abord 1 Samuel 16, 20 où Jessé, père de David, donne à son fils cinq pains avec une outre de vin et un chevreau à apporter au roi Saül pour se mettre à son service, et 1 Samuel 21, 4 où David, affamé, demande au prêtre Ahimélek cinq pains, qui seront en fait des pains consacrés. Bref, il est difficile de percevoir la valeur symbolique des nombres cinq et deux, et on a peut-être ici l’écho d’un événement historique, mais au fond nous n’en savons rien.

    14 En effet, il y avait environ cinq mille personnes. Jésus dit à ses disciples : « Faites-les s’étendre par groupe d’environ cinquante. »

    • Il y avait environ cinq mille personnes. D’où vient ce chiffre? Nous pourrions proposer la même conclusion que celle pour les nombres cinq et deux. Mais comme on le sait sans doute, il existe deux récits où Jésus nourrit une grande foule chez Marc, qui est la source de Luc. Un premier récit (Marc 6, 35-44) situé sur la rive occidentale du lac, un milieu très Juif, parle de cinq mille personnes, alors que le deuxième récit (Marc 8, 1-10), situé sur la rive occidentale du lac, un milieu plutôt grec, parle de quatre mille personnes. Une analyse biblique approfondie démontre qu’à la base il y un seul et même récit avec deux versions différentes, l’un ayant circulé dans les milieux juifs, un autre dans les milieux grecs (voir Meier). Sans nier l’existence d’un événement historique à la base, on peut dire que la façon de le raconter veut faire œuvre catéchétique. Aussi le chiffre de quatre mille pour le 2e récit peut se décomposer en 4 x 1000, les quatre points cardinaux (c’est un récit pour les non Juifs, donc des gens de partout) multiplié par le symbole des myriades ou multitudes (i.e. 1000). Quant au premier récit, on peut le décomposer en 5 x 1000, le chiffre cinq reflétant les cinq pains, multiplié par le symbole des multitudes.

    • Pourquoi diviser la foule en groupes de cinquante? Pour répondre à la question, il faut faire deux observations. Premièrement, le récit de Marc, que réutilise Luc, mentionne au début que Jésus fut ému de compassion car les gens étaient comme des brebis qui n'ont pas de berger. Donc, les gens ont besoin d’un nouveau leader et d’être regroupé. Deuxièmement, cette façon de grouper des gens par groupe de cinquante remonte à Moïse au désert : Ex 18, 25 (Moïse choisit dans tout Israël des hommes capables, et il les mit chefs du peuple: chefs de milliers, chefs de centaines, chefs de cinquantaines et chefs de dizaines) et que reprendra Judas Macchabées (1 Mac 3, 55 : Après cela, Judas institua des chefs du peuple, chefs de milliers, de centaines, de cinquantaines et de dizaines). C’est donc une façon traditionnelle de structurer un peuple en Israël.

    15 Ils firent ainsi et le tout le monde s’étendit. 16 Prenant les cinq pains et les deux poissons et levant les yeux au ciel, Jésus prononça sur eux la bénédiction (eulogeô) et les rompit, puis se mit à les donner aux disciples pour qu’ils les offrent à la foule.

    • Jésus prend les pains et les poissons, lève les yeux au ciel, prononce sur eux la bénédiction, les rompt et les donne à ses disciples. Chez Luc, deux autres scènes sont semblables : Luc 22, 19 qui raconte le dernier repas de Jésus avec ses disciples (Puis, prenant du pain, il rendit grâces (eucharisteô), le rompit et le leur donna) et Luc 24, 30, communément appelé récit des disciples d’Emmaüs, (comme il était à table avec eux, il prit le pain, prononça la bénédiction (eulogeô), puis le rompit et le leur donna). Nous pouvons faire deux observations. Premièrement, le récit a clairement une saveur eucharistique : l’auteur du récit originel veut créer un lien entre le geste de Jésus et la célébration eucharistique des premiers chrétiens. Deuxièmement, notre texte et celui des disciples d’Emmaüs utilise le verbe « prononcer la bénédiction » pour décrire la prière de Jésus sur le pain, alors qu’il utilise le verbe « rendre grâce » lors de son dernier repas avec ses disciples. L’expression « prononcer la bénédiction » est typique d’un milieu juif, alors que « rendre grâce » est plus en contexte dans un milieu grec. Cela ne fait que confirmer le milieu juif de la source originelle de notre récit.

    17 Ils mangèrent et furent tous rassasiés, et on emporta les morceaux qu’ils avaient eu en excédent, douze paniers.

    • Ils furent rassasiés. Cette mention veut peut-être faire écho à l’épisode de l’Ancien Testament de la manne au désert (Ex 16, 12 : J'ai entendu les murmures des Israélites. Parle-leur et dis-leur: Au crépuscule vous mangerez de la viande et au matin vous serez rassasiés de pain; voir également Ps 78, 29). La toile de fond du geste de Jésus serait donc celle de l’action de Yahvé au désert qui a nourri son peuple avec la manne. En Jésus, Yahvé nourrit de nouveau son peuple.

    • On emporta les morceaux qu’ils avaient eus en excédent. La mention de l’excédent veut sans doute faire écho au récit du miracle d’Élisée en 1 Roi 4, 44 : Il (le serviteur d’Élisée) leur servit, ils mangèrent et en eurent de reste, selon la parole de Yahvé. Jésus est capable de répéter l’action extraordinaire d’Élisée. On pourrait se demander pourquoi le récit mentionne le fait qu’on emporte ce qui reste. On emporte pour qui? Pourquoi? Une réponse possible : tous les autres membres du peuple, et plus tard la communauté chrétienne.

    • Douze paniers. Pourquoi douze? Nous avons déjà signalé que ce récit est né dans un contexte juif. Donc, le nombre douze évoque les douze tribus d’Israël. Jésus s’est choisi douze disciples, un chiffre symbolique, parce qu’il voyait sa mission comme le rassemblement des douze tribus d’Israël (voir Meier). Alors les douze paniers de pain qui restent sont pour l’ensemble des tribus d’Israël.

  3. Analyse de la structure du récit

    Le texte proposé pour la liturgie commence au v. 11, mais pour bien comprendre ce récit il faut commencer au v. 10. Sa structure est très simple.

    Introduction : contexte et lieu géographique
    -v.10 Les disciples reviennent de mission et Jésus organise avec eux une forme de retraite dans un lieu désert près de la ville de Bethsaïda.

    1. Jésus enseigne et guérit
      -v.11a Les foules sont à sa recherche et le trouve
      -v.11b Jésus accueille les foules en donnant un enseignement sur le monde de Dieu
      -v.11c Jésus guérit ceux qui en ont besoin

    2. Jésus nourrit le soir la foule par l’intermédiaire des disciples

      1. Présentation du problème par les Douze
        -v.12 C’est le soir et l’endroit est désert, et les gens ont besoin de manger

      2. Solution proposée par Jésus
        -v.13a Que les Douze nourrissent eux-mêmes la foule

      3. Objection des Douze
        -v.13b Nous n’avons pas ce qu’il faut pour nourrir la foule
        -v.14a Il y a 5 000 personnes

      4. Action de Jésus
        1. v.14b Jésus demande aux Douze de faire asseoir la foule par groupe de cinquante
        2. v.15 Action complétée par les Douze
        3. v.16 Jésus bénit les pains et les poissons, les rompt, les donne aux Douze pour qu’ils les offrent à la foule

      5. Résultat
        1. v.17a La foule est complètement rassasiée
        2. v.17b On emporte 12 paniers de nourriture qui restait

    • Il est important de commencer l’analyse de la structure du récit au v.10 avec le retour de mission des Douze. Car ce sont eux, les Douze, qui sont au centre du récit. Avez-vous remarqué qu’il y a aucune parole provenant de la foule? Elle n’est là que pour permettre aux Douze de poursuivre leur mission. Le v.10 mentionne que les Douze reviennent de mission, et devant le problème posé par une foule qui a faim, Jésus répond aux Douze de résoudre le problème, et finalement ce sont eux qui feront asseoir la foule et distribueront la nourriture. Bref, la mission des Douze se prolonge avec notre récit.

    • Il y a un lien entre A (Jésus enseigne et guérit) et B (Jésus nourrit la foule). B est le prolongement de A : Jésus nourrit la foule de diverses manières, par son enseignement, ses guérisons et de la nourriture physique. Le chemin est tracé pour les Douze qui sont appelés à prolonger cette action.

    • On se réfère habituellement à ce récit en parlant de miracle de la multiplication des pains. Pourtant on ne retrouve pas les cinq étapes habituelles d’un récit de miracle : 1) un requérant qui présentation son problème; 2) attitude de foi; 3) parole de Jésus; 4) confirmation d’un résultat extraordinaire; 5) réaction de l’auditoire. Dans notre récit nous n’avons pas les étapes 1, 2 et 5 : il n'y a pas de requérant qui présente à Jésus son problème et lui demande d'agir, il n’y a aucune expression d’une attitude de foi de la part des Douze ou de la foule, et de manière surprenante, personne n’est impressionné à la fin devant les résultats extraordinaires, pas même les Douze.

  4. Analyse du contexte

    Il n’est pas facile de délimiter le contexte plus large du récit. Bien souvent, on utilise des indications de temps. Dans notre cas, nous utiliserons l’expression « Or, un jour » de Luc 8, 22, pour marquer le début du contexte large, et l’expression « Or, comme arrivait le temps » de Luc 9, 51 pour en marquer la fin et le début d’un autre. Examinons donc ce contexte très large en parcourant la séquence des récits.

    1. Jésus apaise une tempête (Luc 8, 22-25)
      • Les disciples et Jésus passent en barque du côté ouest du lac de Galilée à son côté est
      • Un tourbillon de vent s’abat sur la barque et la menace
      • Les disciples réveillent Jésus pour l’informer du danger
      • Jésus menace le vent et les vagues s’apaisent
      • Jésus leur reproche leur manque de foi et les disciples s’interrogent sur l’identité de Jésus

    2. Exorcisme de Jésus en pays païen (Luc 8, 26-39)
      • Un homme possédé de démons vient à leur rencontre quand ils descendent de la barque au pays des Gergéséniens
      • Négociations de l’homme et ses démons avec Jésus au moment où celui-ci fait l’exorcisme : les démons ne veulent pas retourner dans l’abîme mais préfèrent entrer dans les porcs
      • Les démons entrent dans les porcs, qui eux se précipitent du haut de l’escarpement dans le lac et s’y noient
      • Saisie par la crainte, la population demande à Jésus de s’éloigner d’eux
      • Jésus et les disciples remontent en barque et s’en retournent
      • L’ancien possédé veut suivre Jésus, mais celui-ci lui propose plutôt de retourner chez lui pour rendre témoignage

    3. Guérison d’une femme et ressuscitation de la fille de Jaïre (Luc 8, 40-56)
      • À son retour, un chef de synagogue, Jaïre, supplie Jésus de venir chez lui guérir sa fille unique de douze ans qui est mourante
      • En route vers la maison de Jaïre, une femme, souffrant d’hémorragies depuis douze ans, touche par derrière à la frange de son vêtement et est instantanément guérie
      • Jésus demande qui l’a touché et la femme avoue en tremblant son geste et sa guérison
      • Jésus lui dit que c’est la foi qui l’a sauvé
      • En arrivant chez Jaïre, on l’informe que la fille est morte et que tout est inutile, mais Jésus invite Jaïre à la foi, entre dans la maison avec Pierre, Jean et Jacques et ressuscite la jeune fille
      • Les parents sont bouleversés, mais Jésus les invite au silence

    4. Mission des Douze (Luc 9, 1-6)
      • Jésus envoie les Douze proclamer le Règne de Dieu (monde de Dieu) et guérir les maladies
      • Il leur demande de partir sans provision ou argent et avec le minimum de vêtement, et de compter sur l’hospitalité des gens

    5. Interrogation d’Hérode Antipas sur l’identité de Jésus (Luc 9, 7-9)
      • Devant l’événement Jésus, Hérode est perplexe et se pose des questions sur son identité

    6. Jésus nourrit la foule (Luc 9, 10-17)
      • De retour de mission, les Douze et Jésus se retirent sans dans un lieu désert autour de la ville de Bethsaïda, dans la partie orientale du lac
      • Alors qu’il est tard et que la foule doit manger, Jésus propose aux Douze de nourrir eux-mêmes la foule
      • Jésus prend les 5 pains et les 2 poissons, les bénit et les rompt, et demande aux Douze de les offrir à la foule qui s’en trouve rassasiée

    7. Profession de foi de Pierre et première annonce de sa passion (Luc 9, 18-22)
      • Dans un moment de prière Jésus interroge ses disciples sur son identité
      • Pierre répond qu’il est le messie de Dieu
      • Jésus demande aux disciples de garder le secret et annonce qu’il devra souffrir et mourir avant de ressusciter

    8. La condition du disciple (Luc 9, 23-27)
      • Le disciple est celui qui prend sa croix chaque pour suivre Jésus et accepte de perdre sa vie
      • Le disciple n’a jamais honte de Jésus et de ses paroles

    9. L’expérience d’un Jésus transfiguré (Luc 9, 28-36)
      • Huit jours plus tard, Pierre, Jean et Jacques accompagnent Jésus dans sa prière sur une montagne
      • Pendant la prière, les disciples font l’expérience d’un Jésus transfiguré et accompagné de Moïse et Élie, discutant de sa passion et mort prochaine
      • Pierre veut prolonger l’expérience, quand une nuée les recouvre et une voie leur dit d’écouter celui qui est le Fils aimé et l’élu de Dieu
      • Les disciples garderont silence par la suite sur cette expérience

    10. Un exorcisme de Jésus (Luc 9, 37-43)
      • Descendus de la montagne le jour suivant, une foule les attend et surtout un homme demande à Jésus de guérir son fils possédé que ses disciples n’ont pas réussi à guérir
      • Après reproché aux gens leur manque de foi, Jésus fait l’exorcisme
      • Les gens sont frappés par la grandeur de Dieu

    11. Deuxième annonce de sa passion (Luc 9, 44-45)
      • Alors que les gens s’émerveillent des actions de Jésus, celui-ci avertit ses disciples qu’il se fera arrêter

    12. Attitude du vrai disciple : s’identifier au plus petit (Luc 9, 46-48)
      • Aux disciples qui se demandent qui est le plus grand, Jésus répond en s’identifiant à un enfant et en demandant de l’accueillir, car le plus grand est celui qui est le plus petit

    13. Attitude du vrai disciple : ne pas empêcher le bien fait par les autres (Luc 9, 49-50)
      • À Jean qui a voulu empêcher quelqu’un en dehors du groupe de faire exorcismes, Jésus répond que quiconque n’est pas un adversaire est en fait un partenaire

    • Faisons quelques commentaires. L’une des sources utilisée par Luc est l’évangile de Marc. Quand on compare la séquence des récits dans les deux évangiles, on note que les récits de Marc, dans le contexte que nous avons établi, sont présentés par Luc dans le même ordre :

      • Le récit de la (A) tempête apaisée suit l’enseignement de Jésus sur les paraboles, puis viennent (B) l’exorcisme au pays des Gergéséniens, (C) la guérison de la fille de Jaïre et de l’hémorroïsse, (D) l’envoie en mission des Douze, (E) l’interrogation d’Hérode Antipas sur l’identité de Jésus, (F) la multiplication des pains, (G) la profession de foi de Pierre et 1ière annonce de la passion, (H) l’enseignement sur la condition du disciple, (I) le récit de la transfiguration, (J) un exorcisme de Jésus, (K) une 2e annonce de sa passion, l’enseignement sur l’attitude du vrai disciple qui (L) s’identifie aux plus petits et (M) n’empêchent pas les autres d’agir même s’ils ne sont pas du groupe.

    • Il est donc clair que Luc copie Marc, même s’il modifie souvent ce qu’il utilise. Cependant, tout aussi révélatrice est la liste des récits de Marc que Luc n’a pas cru bon d’inclure dans son évangile. La voici :
      • Entre (C) et (D) : le séjour de Jésus dans sa patrie où il est une occasion de scandale (Mc 6, 1-6)
      • Entre (E) et (F) : récit de la mort de Jean-Baptiste (Mc 6, 17-29)
      • Entre (F) et (G) : une longue séquence de récits, i.e. des guérisons à Gennésareth, des discussions avec les Pharisiens sur les traditions, la guérison de la fille de la syro-phénicienne, la guérison d’un sourd-muet, le récit d’une 2e multiplication des pains, une controverse avec les Pharisiens sur les signes et avec ses disciples sur le besoin de pain et guérison d’un aveugle à Bethsaïda (Mc 6, 45 – 8, 26, la section dit des pains, en raison du thème récurrent des pains)
      • Entre (I) et (J) : une discussion sur Élie (Mc 9, 11-13)

        Pourquoi Luc a-t-il écarté ces récits? On peut imaginer un certains nombre de raisons.

      • Tout d’abord, Luc a tendance à adoucir les angles trop acérés et à éliminer les récits trop choquants ou avec lesquels il est mal à l’aise : c’est probablement le cas du récit de la parenté de Jésus scandalisé par lui ou de la mort de Jean-Baptiste avec cette tête apportée sur un plat ou la marche de Jésus sur les eaux.

      • Ensuite, Luc cherche à créer des ensembles plus simples, bien structurés et plus cohérents, et à éviter les doublets. Or la section Mc 6, 45 – 8, 26 contient un deuxième récit de la multiplication des pains, un récit de guérison d’un aveugle qui fait un doublet avec la guérison de l’aveugle Bartimée plus tard. De plus, dans cette section de Marc on se promène environ sept fois en barque pour aller du côté est du lac ou du côté est du lac, avec parfois des contradictions : par exemple, dans la scène sur la marche sur les eaux les disciples se dirigent vers Bethsaïda sur la rive ouest, mais quand ils touchent terre, ils sont mystérieusement à Gennésareth, sur la rive est.

      • Enfin, on trouve chez Marc des sujets qui sont sans intérêt pour Luc et sa communauté gréco-romaine, comme les discussions des Pharisiens sur les traditions juives ou les discussions sur Élie. On comprend donc l’effort de Luc de simplifier et de créer un ensemble plus cohérent et plus pertinent.

    • Cette comparaison des contextes de Luc et Marc révèle un autre point très important. Alors que la section Mc 4, 35 – 9, 50, utilisée par Luc, contient neuf changements géographiques entre l’est et l’ouest du lac de Galilée, Luc limite ces changements à trois : après l’enseignement de Jésus en paraboles sur le côté ouest du lac, on se rend sur la rive ouest (tempête apaisée) au pays des Géraséniens où Jésus fait un exorcisme, puis on revient sur la rive occidentale où il ressuscite la fille de Jaïre et guérit l’hémorroïsse, puis envoie les Douze en mission, et enfin, au retour de mission on se retire sur la rive orientale du lac, près de Bethsaïda, et c’est là qu’aura lieu le récit de la multiplication des pains. Dès lors, chez Luc, il n’y aura plus de mention d’un retour quelconque sur la rive occidentale du lac jusqu’à la fin de son évangile. Et c’est ainsi que le récit de la multiplication des pains chez Marc a lieu sur la rive occidentale du lac, le même récit chez Luc a lieu sur la rive orientale du lac.Voici la carte des déplacements de Jésus selon Luc et Marc.

      Les déplacements de Jésus selon Luc Les déplacements de Jésus selon Marc pour la même période
      0. Jésus parle en paraboles à Capharnaüm (Lc 8, 4-21)
      1. Jésus apaise la tempête en se rendant à Gérasa (Lc 8, 22-39)
      2. Retour à Capharnaüm pour guérir la fille de Jaïre et l'hémorroïsse (Lc 8, 40 - 9, 6)
      3. Retrait dans un lieu désert près de Bethsaïda (multiplication des pains: 5 pains et 2 poissons pour nourrir 5,000 personnes) (Lc 9, 10-50)
      0. Jésus parle en paraboles à Capharnaüm (Mc 4, 1-34)
      1. Jésus apaise la tempête en se rendant à Gérasa (Mc 4, 35 - 5,20)
      2. Retour à Capharnaüm pour guérir la fille de Jaïre et l'hémorroïsse (Mc 5, 21-43)
      3. Jésus se rend dans sa patrie, à Nazareth (Mc 6, 1-13)
      4. Retrait dans un lieu désert sur la rive ouest (1ière multiplication des pains: 5 pains et 2 poissons pour nourrir 5,000 personnes) (Mc 6, 31-44)
      5. Jésus marche sur l'eau pour rejoindre des disciples en route vers Bethsaïde (Mc 6, 45-52)
      6. En arrivant à Bethsaïde, on se retrouve mystérieusement à Gennésareth (Mc 6, 53 - 7, 23)
      7. Jésus se rend dans la région de Tyr (guérison de la fille d'une païenne) (Mc 7, 24-30)
      8. Retour dans la région du lac de Galilée en passant par la Décapole (2e multiplication des pains: 7 pains pour nourrir 4,000 personnes)(Mc 7, 31 - 8, 9)
      9. Jésus monte en barque et se rend dans la région de Dalmanoutha, ville inconnue (Mc 8, 10-21)
      10. Il se rend avec ses disciples à Bethsaïde (Mc 8, 22-26)
      11. En route vers Césarée de Philippe, Pierre professe sa foi en Jésus messie (Mc 8, 27 - 9, 29)
      12. Jésus traverse la Galilée et revient à Capharnaüm (Mc 9, 30-50)

    • Enfin, examinons l’organisation de la séquence des récits de Luc dans le contexte que nous découpé.

      • Tout d’abord, le récit de la tempête apaisée marque le début d’une nouvelle séquence de récits avec l’expression « Or, il advint un jour », alors que Marc tient plutôt à garder un lien avec ce qui précède avec l’expression « Ce jour-là, le soir venu ».

      • Le récit de la tempête apaisée est suivi du récit de trois interventions de Jésus : un exorcisme (au pays des Géraséniens), une ressuscitation (la fille de Jaïre), une guérison (l’hémorroïsse). Puis c’est l’envoie des Douze en mission où Jésus leur donne puissance sur les démons et la maladie, et leur demande de proclamer le Royaume de Dieu et de faire des guérisons : en d’autres mots, Jésus leur demande de poursuivre son travail.

      • Puis c’est le récit de la multiplication des pains où les disciples sont invités à nourrir eux-mêmes la foule. Cette scène est suivie par le récit de la confession de Pierre qui représente à la fois un sommet dans la reconnaissance de l’identité de Jésus et la foi des disciples, et l’annonce du début de la fin avec la mention de la mort de Jésus. En situant le récit de la multiplication des pains en sandwich entre l’envoie en mission et la confession de Pierre, Luc nous situe plus fortement dans « l’après Jésus de Nazareth »: nous sommes après Pâques, Jésus est ressuscité et les disciples ont pris la relève. D’ailleurs, par la suite, les deux thèmes que sont le vrai disciple et la mort prochaine de Jésus dominent la séquence.

      • Lc 9, 50 marque non seulement la fin du contexte que nous avons découpé, mais c’est ici que Luc cesse d’utiliser le texte de Marc et sa séquence, et cela jusqu’au moment où Jésus arrive près de Jéricho, avant d’entrer à Jérusalem où il sera arrêté. Cette longue séquence qui s’étend jusqu’à Lc 18, 14 contient surtout du matériel propre à Luc et quelques passages tirés de la source Q. Elle est centrée sur un enseignement destiné aux disciples, dans un contexte où Jésus est en marche vers Jérusalem, lieu de sa mort.

    • Que conclure de cette analyse du contexte du récit de la multiplication des pains? Luc a clairement voulu mettre l’accent sur les Douze et leur rôle. Jésus a cessé de faire de guérisons avec Lc 8, 56, et envoie les Douze en mission avec la même capacité de faire des guérisons (Lc 9, 1). La scène de la multiplication des pains n’est là que pour poursuivre cette description de leur rôle (« Donnez-leur vous-même à manger »), même s’ils ne pourront l’accomplir qu’avec la présence de Jésus. L’accent sur les Douze se poursuit après cette scène avec l’expression de la foi de Pierre en Jésus : les Douze et tous les disciples ne pourront accomplir leur mission qu’en ayant la même foi. Ainsi, cette scène de la multiplication des pains ne se comprend que dans le contexte de la mission du disciple qui a la capacité de faire la même chose que Jésus, dans la mesure où il est habité par la même foi que Pierre.

  5. Analyse des parallèles (à partir de la traduction de la Bible de Jérusalem)

    En souligné les bouts de phrase identiques et en italique les bouts différents. En rouge, les passages communs à Luc et Matthieu, et parfois également Jean. En bleu, les passages communs à Marc et Matthieu dans la 2e multiplication des pains.

    Mc 6, 32-44 Mt 14, 13-21 Lc 9, 10b-17 Jn 6, 1-13 Mc 8, 1-10 Mt 15, 32-39
    Introduction: situation géographique
    32 Ils (Jésus et les apôtres) partirent donc dans la barque vers un lieu désert, à l'écart. 13 L'ayant appris (la mort de Jean Baptiste), Jésus se retira en barque dans un lieu désert, à l'écart; Les (apôtres) prenant alors avec lui, il s'éloigna à l'écart, vers une ville appelée Bethsaïde. 1 Après cela, Jésus s'en alla de l'autre côté de la mer de Galilée ou de Tibériade.    
    Action de la foule
    33 Les voyant s'éloigner, beaucoup comprirent, et de toutes les villes on accourut là-bas, à pied, et on les devança. ce qu'apprenant, foules partirent à sa suite, venant à pied des villes. 11 Mais les foules, ayant compris, partirent à sa suite. 2 Une grande foule le suivait, à la vue des signes qu'il opérait sur les malades.    
    Attitude de Jésus et des disciples
    34 En débarquant, il vit une foule nombreuse et il en eut pitié, parce qu'ils étaient comme des brebis qui n'ont pas de berger, et il se mit à les enseigner longuement.
    35 L'heure étant déjà très avancée
    , ses disciples s'approchèrent et lui dirent: "L'endroit est désert et l'heure est déjà très avancée; 36 renvoie-les afin qu'ils aillent dans les fermes et les villages d'alentour s'acheter de quoi manger."
    14 En débarquant, il vit une foule nombreuse et il en eut pitié; et il guérit leurs infirmes.
     
     
     
     
    15 Le soir venu, les disciples s'approchèrent et lui dirent: "L'endroit est désert et l'heure est déjà passée; renvoie donc les foules afin qu'elles aillent dans les villages s'acheter de la nourriture."
    Il leur fit bon accueil, leur parla du Royaume de Dieu et rendit la santé à ceux qui avaient besoin de guérison.
     
     
     
    12 Le jour commença à baisser. S'approchant, les Douze lui dirent: "Renvoie la foule, afin qu'ils aillent dans les villages et fermes d'alentour pour y trouver logis et provisions, car nous sommes ici dans un endroit désert.
    3 Jésus gravit la montagne et là, il s'assit avec ses disciples.
    4 Or la Pâque, la fête des Juifs, était proche.
    5 Levant alors les yeux et voyant qu'une grande foule venait à lui, Jésus dit à Philippe: "Où achèterons-nous des pains pour que mangent ces gens?
    6 Il disait cela pour le mettre à l'épreuve, car lui-même savait ce qu'il allait faire.
    1 En ces jours-là, comme il y avait de nouveau une foule nombreuse et qu'ils n'avaient pas de quoi manger, il appela à lui ses disciples et leur dit: 2 "J'ai pitié de la foule, car voilà déjà trois jours qu'ils restent auprès de moi et ils n'ont pas de quoi manger. 3 Si je les renvoie à jeun chez eux, ils vont défaillir en route, et il y en a parmi eux qui sont venus de loin."  
     
     
     
    32 Jésus, cependant, appela à lui ses disciples et leur dit: "J'ai pitié de la foule, car voilà déjà trois jours qu'ils restent auprès de moi et ils n'ont pas de quoi manger. Les renvoyer à jeun, je ne le veux pas: ils pourraient défaillir en route."
    Demande de Jésus
    37 Il leur répondit: "Donnez-leur vous-mêmes à manger. 16 Mais Jésus leur dit: "Il n'est pas besoin qu'elles y aillent; donnez-leur vous-mêmes à manger -- 13 Mais il leur dit: "Donnez-leur vous-mêmes à manger."      
    Objection des disciples
    Ils lui disent: "Faudra-t-il que nous allions acheter des pains pour 200 deniers, afin de leur donner à manger? 17 "Mais, lui disent-ils, nous n'avons ici que cinq pains et deux poissons. Ils dirent: "Nous n'avons pas plus de cinq pains et de deux poissons. A moins peut-être d'aller nous-mêmes acheter de la nourriture pour tout ce peuple. 14 Car il y avait bien 5.000 hommes. 7 Philippe lui répondit: "Deux deniers de pain ne suffisent pas pour que chacun en reçoive un petit morceau. 4 Ses disciples lui répondirent: "Où prendre de quoi rassasier de pains ces gens, ici, dans un désert? Les disciples lui disent: "Où prendrons-nous, dans un désert, assez de pains pour rassasier une telle foule?
    Enquête sur les provisions
    38 Il leur dit: Combien de pains avez-vous? Allez voir." S'en étant informés, ils disent: "Cinq, et deux poissons. Il dit: 18 "Apportez-les moi ici.   8 Un de ses disciples, André, le frère de Simon-Pierre, lui dit: 9 Il y a ici un enfant, qui a cinq pains d'orge et deux poissons; mais qu'est-ce que cela pour tant de monde? 5 Et il leur demandait: "Combien avez-vous de pains" - "Sept", dirent-ils. 34 Jésus leur dit: "Combien de pains avez-vous" - "Sept, dirent-ils, et quelques petits poissons.
    Jésus organise la logistique
    39 Alors il leur ordonna de les faire tous s'étendre par groupes de convives sur l'herbe verte. 40 Et ils s'allongèrent à terre par carrés de cent et de cinquante. 19 Et, ayant donné l'ordre de faire étendre les foules sur l'herbe, Mais il dit à ses disciples: "Faites-les s'étendre par groupes d'une cinquantaine. 15 Ils agirent ainsi et les firent tous s'étendre. 10 Jésus leur dit: "Faites s'étendre les gens." Il y avait beaucoup d'herbe en ce lieu. Ils s'étendirent donc, au nombre d'environ 5.000 hommes. 6 Et il ordonne à la foule de s'étendre à terre; 35 Alors il ordonna à la foule de s'étendre à terre;
    Jésus rompt le pain et le distribue
    41 Prenant alors les cinq pains et les deux poissons, il leva les yeux au ciel, il bénit et rompit les pains, et il les donnait à ses disciples pour les leur servir. Il partagea aussi les deux poissons entre tous. il prit les cinq pains et les deux poissons, leva les yeux au ciel, bénit, puis, rompant les pains, il les donna aux disciples, qui les donnèrent aux foules. 16 Prenant alors les cinq pains et les deux poissons, il leva les yeux au ciel, les bénit, les rompit et il les donnait aux disciples pour les servir à la foule. 11 Alors Jésus prit les pains et, ayant rendu grâces, il les distribua aux convives, de même aussi pour les poissons, autant qu'ils en voulaient. et, prenant les sept pains, il rendit grâces, les rompit et il les donnait à ses disciples pour les servir, et ils les servirent à la foule. 7 Ils avaient encore quelques petits poissons; après les avoir bénis, il dit de les servir aussi. 36 puis il prit les sept pains et les poissons, rendit grâces, les rompit et il les donnait à ses disciples, qui les donnaient à la foule.
    Résultat de l'action de Jésus
    42 Tous mangèrent et furent rassasiés; 43 et l'on emporta les morceaux, plein douze couffins avec les restes des poissons. 44 Et ceux qui avaient mangé les pains étaient 5.000 hommes. 20 Tous mangèrent et furent rassasiés, et l'on emporta le reste des morceaux: douze pleins couffins! 21 Or ceux qui mangèrent étaient environ 5.000 hommes, sans compter les femmes et les enfants. 17 Ils mangèrent et furent tous rassasiés, et ce qu'ils avaient eu de reste fut emporté: douze couffins de morceaux! 12 Quand ils furent repus, il dit à ses disciples: "Rassemblez les morceaux en surplus, afin que rien ne soit perdu. 13 Ils les rassemblèrent donc et remplirent douze couffins avec les morceaux qui, des cinq pains d'orge, se trouvaient en surplus à ceux qui avaient mangé. 8 Ils mangèrent et furent rassasiés, et l'on emporta les restes des morceaux: sept corbeilles! 9 Or ils étaient environ 4.000. 37 Tous mangèrent et furent rassasiés, et des morceaux qui restaient on ramassa sept pleines corbeilles! 38 Or ceux qui mangèrent étaient 4.000 hommes, sans compter les femmes et les enfants.

    Énumérons ce que nous révèle l’analyse des parallèles, en suivant la séquence du découpage que nous avons fait.

    Introduction: situation géographique

    • Luc est le seul à préciser l’endroit où aura lieu cet événement, i.e. Bethsaïde, qui se trouve sur la rive orientale du lac. Marc et Matthieu ne précisent pas ce lieu de retraite, mais d’après le contexte il s’agit de la rive occidentale, non loin de Capharnaüm. Jean, quant à lui, ne précise pas l’endroit, mais d’après le contexte il s’agit de la rive orientale, tout comme Luc. Ainsi Luc et Jean sont d’accord pour situer la scène dans ce territoire fortement habité par des gens de culture grecque, qu’on appelle la Décapole. Pourquoi cette insistance sur un contexte grec? On peut penser que leur évangile s’adressait surtout à des gens de culture grecque.

    • Dans leur introduction, Jean et Matthieu ne parlent que de Jésus qui semble se diriger seul vers le lieu où aura lieu la multiplication de pains. C’est leur façon de mettre Jésus dans une classe à part. Par contre, Luc reprend la mention de Marc que Jésus et ses disciples se dirigent ensemble vers un lieu de retraite, mais il le fait de manière différente : Jésus joue le rôle de leader qui donne la direction à ses disciples. On notera qu’il n’est pas mention de barque chez Luc, comme si le déplacement se faisait à pied.

    Action de la foule

    • Chez Marc, Jésus se retire à l’écart car la foule est si pressante que ses disciples n’ont pas le temps de manger (Voir Mc 6, 31). Luc, par contre, simplifie la scène au point que les foules apparaissent comme un cheveu sur la soupe : on ne sait pas ce qu’elles viennent faire ici; ils seront de simples figurants pour la scène qui suit. Il élimine des détails qui lui semblent inutiles à la compréhension de la scène, comme le fait que les foules viennent de différentes villes à pied, et le fait qu’ils ont compris où Jésus avait l’intention d’aller et donc ont pu le devancer (comme si se déplacer à pied est plus rapide que se déplacer en barque).

    • Ce qui étonne, c’est de retrouver chez Luc une expression de Matthieu, alors qu’il a sous les yeux l’évangile de Marc. En effet, tout comme Matthieu, il écrit : « Les foules partirent à sa suite (oi oichloi êkolouthêsan autô) ». Il faut se demander si Luc n’aurait pas eu à sa disposition une source Q de ce récit. De manière également étonnante, on retrouve une expression très similaire chez Jean : « Une grande foule le suivait (êkolouthei dè autô ochlos polus ». Le bibliste M.-É. Boismard attribue ces passages communs à Luc et Jean à une source qu’il appelle Proto-Luc, une source qui précède la rédaction finale des évangiles de Luc et Jean (voir Synopse des quatre évangiles en français, Tome II : Paris, Cerf, 1972, p. 221). Quoi qu’il en soit de l’histoire de la rédaction du récit de Luc, l’accent est sur la foi de la foule, donc sur une communauté sur laquelle il faudra exercer une action pastorale.

    Attitude de Jésus et des disciples

    • Même si Luc reprend le récit de Marc, il opère un travail rédactionnel important dans la première partie qui concerne l’attitude de Jésus fasse à la foule : il élimine l’attitude de Jésus qui a pitié d’une foule qui est comme un troupeau de moutons sans bergers, pour ne garder que son activité d’enseignement, et pour même préciser en quoi consiste cet enseignement, i.e. parler du Royaume de Dieu. De manière étonnante, on retrouve chez lui une attitude de Jésus chez Matthieu, celle de guérir, comme s’il y avait une source Q sur le même sujet. Quel est le sens de ce travail rédactionnel chez Luc? Il élimine tous les éléments trop concrets pour présenter plutôt un modèle général de l’action pastorale de Jésus : enseigner sur le Royaume de Dieu et guérir les gens malades. C’est ce modèle qu’il a proposé plus tôt en envoyant les Douze en mission.

    • La deuxième partie est centrée sur l’attitude des disciples. De manière générale, Luc suit assez fidèlement Marc : nous sommes en fin de journée, et ce sont les disciples qui ressentent de la compassion pour la foule et prennent l’initiative de proposer un plan d’action, i.e. renvoyer les gens pour qu’ils aillent dans les fermes des alentours s’y nourrir. Cependant il opère encore ici un travail rédactionnel. Tout d’abord, il ne parle pas de disciples en général comme chez Marc, mais des Douze, ce groupe très restreint des intimes de Jésus. Pour lui, la mission et l’action particulière qui suivra lors du pain leur est réservé. Ensuite, il élimine l’activité commerciale d’aller s’acheter de la nourriture pour proposer à la place la recherche de l’hospitalité des gens d’alentour. Cela est cohérent avec l’insistance de son évangile sur le partage des biens, mais aussi cohérent avec le fait que les gens ne voyagent pas la nuit, et donc qu’il est logique qu’ils cherchent un lieu d’hébergement. Il donne ainsi un peu plus de crédibilité à son récit.

    Demande de Jésus

    • Luc reprend à peu près textuellement Marc tout en allégeant l’entrée en matière.

    Objection des disciples

    • Nous observons ici quelque chose d’extrêmement intéressant. Luc opère un collage de deux sources différentes. Tout d’abord, il puise dans cette source qu’il partage avec Matthieu (« nous n’avons ici que cinq pains et deux poissons »), avant de reprendre la version de Marc, i.e. le scénario d’aller acheter de la nourriture. C’est un collage habile, car il commence par constater l’état des provisions, avant de conclure logiquement que c’est insuffisant et qu’il faudra aller acheter de nourriture. Et pour étayer ce constat, il termine en disant qu’il y a cinq mille personnes à nourrir. Voici encore un autre exemple de l’art de Luc de bien structurer son récit et d’avoir une logique impeccable. Qu’est-ce que cela ajoute à la compréhension du récit? En fait, Luc regroupe en un paragraphe tous les scénarios possibles sur le plan humain pour résoudre le problème, ce qui éliminera le besoin chez Jésus au paragraphe suivant s’enquérir sur l’état des provisions.

    Enquête sur les provisions

    • Luc a donc éliminé complètement le besoin de Jésus de s’informer sur les provisions. En cela, il imite Matthieu. De manière générale, son visage de Jésus est plus près du Christ ressuscité que celui du Jésus humain de Nazareth, et le Christ n’a pas besoin de s’informer pour connaître la réalité. Il ne faut pas s’en étonner d’une telle liberté par rapport au Jésus historique : à mesure que l’Église traversera le temps, sa pensée théologique évoluera, et c’est le Jésus de la foi qu’elle projettera sur le Jésus historique. N’oublions pas, les évangiles sont avant tout une catéchèse. L’évangéliste Jean procède de manière un peu différente : plutôt que d’éliminer la scène où Jésus s’informe des provisions, il nous présente un Jésus qui connaît très bien les provisions et ce qu’il est sur le point de faire, mais posera une question à Philippe dans un but pédagogique.

    Jésus organise la logistique

    • Luc simplifie tout d’abord quelque peu le texte de Marc. Il élimine les groupes de cent personnes pour limiter l’organisation de la foule à des groupes de cinquante : sa communauté grecque devait mal connaître cette référence à l’Exode et l’organisation des Juifs au désert, et donc il était inutile d’y insister. De plus, il ne retient pas la référence à l’herbe, car cela ajoute très peu à la compréhension du récit, et devient tout à fait inutile si son public est constitué surtout de citadins dans les villes grecques. Encore ici, Luc structure mieux son récit en dénotant deux moments très clairs, la demande de Jésus (« Faites-les s’étendre »), et la réponse des disciples qui exécutent la demande (« Ils agirent ainsi et les firent tous s'étendre »). On voit bien la place et l’importance des disciples dans ce récit. Notons néanmoins une petite incohérence. Alors que c’est le groupe des Douze qui avait fait part à Jésus du problème de l’heure tardive et du besoin de renvoyer la foule, Luc parle maintenant simplement de disciples, en principe un groupe beaucoup plus large. Aussi, faut-il assumer ici que les disciples se limitent probablement au groupe des Douze.

    Jésus rompt le pain et le distribue

    • Luc suit religieusement le texte de Marc, sauf sa dernière partie où les poissons sont distribués après les pains. Pour lui, tout semble être distribué en même temps. On pourrait penser qu’en cela il continue son travail de simplification de sa source. Cependant, on note la même chose chez Matthieu. Comment expliquer cela? Luc aurait-eu sous les yeux cette source commune, appelé source Q? On ne pas peut l’écarter.

    • Le cœur des paroles de Jésus reprend celles de la dernière cène. Revisitons les paroles de la cène, en incluant le rappel de Paul dans son épitre aux Corinthiens, et comparons-les avec notre texte de Luc.

      En souligné les bouts de phrase identiques et en italique les bouts différents. En turquoise, les passages communs à Luc et Paul dans son épitre aux Corinthiens.

      Mc 14, 22-25 Mt 26, 26-29 Lc 22, 19-20 1 C 11, 23-24 Lc 9, 16
      22 il prit du pain, le bénit, le rompit et le leur donna en disant: "Prenez, ceci est mon corps. 26 Jésus prit du pain, le bénit, le rompit et le donna aux disciples en disant: "Prenez, mangez, ceci est mon corps. 19 Puis, prenant du pain, il rendit grâces, le rompit et le leur donna, en disant: "Ceci est mon corps, donné pour vous; faites cela en mémoire de moi. 23 le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain 24 et, après avoir rendu grâce, le rompit et dit: "Ceci est mon corps, qui est pour vous; faites ceci en mémoire de moi. 16 Prenant alors les cinq pains et les deux poissons, il leva les yeux au ciel, les bénit, les rompit et il les donnait aux disciples pour les servir à la foule

      Ce que notre texte (Lc 9) partage avec le récit de la cène chez Marc (Mc 14) et Matthieu (Mt 26) est le fait que Jésus prend du pain, le bénit, le rompt et le donne aux disciples. L’allusion à l’eucharistie dans le récit de la multiplication des pains est très claire. Peu importe si l’événement derrière ce récit comportait exactement ces paroles, Marc et les autres évangélistes ont voulu le relier au repas eucharistique.

      L’œil observateur aura noté que les paroles de Jésus lors de son dernier repas chez Luc divergent de celles de son propre récit de la multiplication des pains en ce que, dans le premier cas, Jésus rend grâce, et dans le deuxième cas il bénit le pain. Le mot « bénir » faisait partir de la prière juive, et ce mot serait typique dans la bouche de Jésus, tandis que « rendre grâce » appartient à la culture grecque. Ainsi, dans son récit de la multiplication des pains, Luc demeure fidèle à Marc et aux sources juives du récit.

      Par contre, dans son récit de la dernière cène, Luc met l’expression « rendre grâce » dans la bouche de Jésus, préférant ainsi refléter le vocabulaire de la célébration eucharistique de sa communauté en milieu grec. On aura noté la très grande ressemblance du texte de la dernière cène de Luc avec le texte de Paul : Luc a été le compagnon de Paul et on peut comprendre qu’il partage avec lui les paroles mêmes du mémorial lors des célébrations chrétiennes dans les communautés grecques. Ainsi, non seulement il parle d’action de grâce, mais également de pain « donné pour vous », et de « faites cela en mémoire de moi ».

    Résultat de l'action de Jésus

    • Luc reprend Marc, mais simplifie et précise. Il simplifie en évitant de distinguer les pains et le poisson. Il précise que les douze couffins de morceaux concernent des restes, alors que le texte de Marc comporte une certaine ambiguïté en ce qu’il ne parle que de restes de poissons et on ne sait pas s’ils font partie des douze couffins. Enfin, comme Luc a déjà mentionné le chiffre cinq mille plus tôt, il est inutile d’y revenir.

    Résumons le résultant de notre analyse des parallèles. De manière générale, Luc reprend le texte de Marc en lui donnant une tournure plus cohérence et plus concise. Il semble en même temps avoir sous les yeux ce qui semble un extrait de la source Q. Mais ce qui est plus important, on perçoit son accent catéchétique : cette scène représente un modèle pastorale pour les disciples de Jésus. Dorénavant, ce sont les apôtres ou certains représentants de la communauté qui auront la responsabilité d’enseigner et de guérir, et donc de partager avec les autres ce que Jésus leur donne.

  6. Intention de l’auteur en écrivant ce passage

    Sur le plan historique, on ne sait pas vraiment ce qui s’est passé. Comme les évangiles de Jean et de Marc, deux sources indépendantes, rapportent ce récit, il faut reconnaître que derrière ce récit il y probablement un événement mémorable qui a touché l’imagination des gens. Mais on ne peut en dire plus. Et surtout, d’après la structure du récit, il ne s’agit pas d’un miracle : on ne trouve pas d’appel à la foi et, à la fin, il n’y a aucun étonnement du côté de la foule ou des disciples.

    Mais ce qui importe pour notre propos, c’est de se demander : qu’avait l’évangéliste Luc en tête lorsqu’il reprend ce récit de Marc et le réécrit à sa manière. Déjà chez Marc, notre scène s’insère dans le contexte d’un retour en mission des disciples, et ce sont les disciples qui perçoivent le besoin de s’occuper de la foule, et ce sont eux qui leur distribueront la nourriture. Luc accentuera ce point et le développera encore d’avantage en présentant de manière concise le rôle du disciple et en créant une atmosphère postpascale où Jésus n’est plus avec nous que par la foi. Quand Luc nous peint au début de notre récit un Jésus qui enseigne le Royaume de Dieu et guérit les gens qui en ont besoin, il présente la modèle que devront suivre les disciples. Et le Jésus de la multiplication des pains porte déjà les traits du Christ ressuscité, car il n’a pas besoin qu’on l’informe de l’état des provisions comme chez Marc. Notre scène est suivie par celle de la profession de foi de Pierre, une profession qui n’a vraiment eu lieu avec toute sa force qu’après Pâques. Et ce qui est encore plus important, cette scène marque le début des annonces de la mort de Jésus, donc de son départ et de la prise en charge de la mission par les disciples. D’ailleurs les scènes qui suivent parlent de la condition du disciple.

    Comment donc résumer en une phrase le message de Luc? Luc dit à peu près ceci : comme disciples, c’est maintenant à vous de prendre la relève de l’action de Jésus qui enseigne et guérit, et alors que vous pensez ne pas avoir ce qu’il faut pour soutenir la communauté, vous en serez capable car Jésus ressuscité est au milieu de vous; l’eucharistie condense de manière symbolique tout cela.

  7. Situations ou événements actuels dans lesquels on pourrait lire ce texte

    Quand on essaie d’actualiser un passage biblique, on peut se laisser guider par les différents symboles du récit, tout en respectant l’intention de l’auteur. À l’opposé, on peut s’inspirer d’abord d’événements actuels en essayant de voir comment le passage biblique peut les éclairer. Mais au cœur de cet exercice d’actualisation, il est aussi important d’être conscient de ce que le texte ne dit pas. Ce récit, appelé habituellement « récit de la multiplication des pains », ne dit pas : « Voici une autre miracle extraordinaire de Jésus, lui un être à part qui peut nourrir des gens avec presque rien. »

    1. Suggestions provenant des différents symboles du récit

      • Les foules suivent Jésus

        Les foules avaient faim de ce que Jésus pouvait leur donner. Pouvons-nous dire la même chose aujourd’hui des disciples de Jésus? Sommes-nous même capable de saisir ce dont les gens d’aujourd’hui ont besoin? Constamment Jésus répète : « Oui, vous êtes capables de le trouver, et c’est votre responsabilité de le donner. »

      • Jésus accueille les foules

        Nous avons ici le visage typique du pasteur. Jésus avait d’autres plans, celui de se retirer avec ses disciples. La foule vient bouleverser ses plans. Que fait-il? Rejeter la foule? Ronchonner? Non. Il accueille les foules. Les événements guident sa vie et deviennent parole de Dieu. Le besoin des gens sont parole de Dieu. Voilà un pasteur!

      • Jésus enseigne et guérit

        Voilà un résumé de l’action de Jésus, et donc celui de son disciple. L’activité d’enseignement est plus facile à accepter et à comprendre. Celui de guérir nous laisse un peu plus songeur. Tout d’abord, il nous faut d’abord accepter les erreurs ou les anomalies ou les maladies de la vie. Ensuite, il nous faut accepter que nous sommes capables d’aider à la guérison. En offrant simplement ce que nous sommes et ce que nous avons, nous sommes capables de contribuer à la guérison, nous dit Jésus.

      • Le jour décline, nous sommes en un lieu désert

        Luc nous présente certaines contraintes de la vie : l’absence de lumière, l’isolement, le manque de ressources. Nous pouvons tous faire référence ici à des situations concrètes. Notre réaction première est de dire : « Quelle catastrophe! Comme j’aimerais que de telles situations n’existent pas! » Mais la réaction de Jésus est de dire : « C’est le moment pour vous d’agir. Vous avez ce qu’il faut. »

      • Nous n’avons que cinq pains et deux poissons… il y avait 5 000 personnes

        L’immensité de la tâche! Est-ce ridicule de vouloir transformer le monde? Qu’est-ce qu’une goutte d’eau dans l’océan? Que ce serait-il passé si notre scène s’était arrêtée à la réaction des disciples? Que serait notre monde si tout le monde s’était dit : nous ne ferons rien, la tâche est trop immense. Comme chrétien, sachant que Jésus ressuscité au milieu de nous, ne rien faire est inacceptable.

      • Faites-les étendre en groupe de cinquante

        Dans la création de la communauté, la première étape est d’organiser et structurer les gens. Bien sûr, pour nous des groupes de cinquante n’ont plus aucun sens. Mais Jésus, comme un bon Juif, a voulu rassembler son peuple, et pour rassembler il faut structurer et intégrer des groupes. Aujourd’hui, notre façon de structurer et d’intégrer est bien différente, et elle pourra varier selon les cultures. Mais les signes d’une vraie communauté sont les mêmes : la capacité de partager et de vivre un événement commun autour des mêmes valeurs, ou d’une personne qui incarne ces valeurs.

      • Jésus prononce la bénédiction sur le pain et le partage

        Dans le geste de Jésus de bénir, il y a quelque chose d’étonnant : pourquoi bénir du pain? Le geste de bénir ne s’adresse habituellement qu’à des réalités divines? Dans le milieu juif, on dit habituellement : béni soit Dieu! Or, ici nous avons : béni soit le pain! Est-ce dire que le pain a une valeur divine? D’une certaine façon : oui. Et il y aussi les poissons, et on pourrait étendre cette bénédiction à toute la matière. Au fond, Dieu a créé la matière, et donc la matière est sainte et doit être bénie. Elle est finalement le seul lieu de la rencontre avec Dieu, elle est reçue, et il nous revient de la partager. L’eucharistie répète le même message.

      • Jésus le donne aux disciples pour qu’ils les offrent à la foule

        Nous ne sommes que des intermédiaires. Cependant, Dieu ne peut agir que par ces intermédiaires. Jésus n’aurait pas peu rejoindre les cinq milles personnes sans les disciples. Cela donne une idée de l’importance de notre rôle.

      • Ils mangèrent et furent rassasiés

        Être rassasié, être comblé. Mais qu’est-ce qui peut rassasier ainsi des gens? Seul l’infini peut combler vraiment des gens faits pour l’infini. Voilà la nourriture qu’offre Jésus, voilà la nourriture qu’il nous faut offrir à notre monde. Si ce n’est pas là la nourriture qui fait partie de notre menue, nous ne pourrons vraiment combler les autres.

      • On emporta les morceaux qu’ils avaient eus en excédent, douze paniers

        Nous avons l’expérience des restes de table. Ils vont rejoindre habituellement la poubelle. Ici, ils sont si précieux qu’ils sont recueillis pour nourrir les autres. Et le partage appelle le partage. Les gens qui ont vécu un partage inoubliable veulent le faire vivre aux autres. C’est ainsi que ce qu’ont vécu les disciples avec Jésus s’est prolongé jusqu’au 21e siècle et que, aujourd’hui, nous avons accès à cet excédent.

    2. Suggestions provenant de ce que nous vivons actuellement

      • La Syrie et la Palestine, des situations problématiques insolubles? « Donnez ce que vous avez », dit Jésus.
      • Les cas de toxicomanie dans notre milieu immédiat. Que pouvons-nous faire? Rien? Est-ce là le message de Jésus?
      • Nos propres conflits. Nous sommes loin de ce partage un peu idyllique à Bethsaïde. Vraiment? Pourtant Jésus semble avoir une opinion différente.
      • Être au chômage nous amène parfois à perdre confiance en notre valeur et notre rôle dans la société. Pourtant ce n’est pas le regard que porte Jésus sur nous quand il dit : « Donne ce que tu as… nourris les gens ».
      • Des gens malades de notre entourage, maladie physique et mentale. Pourquoi est-ce si pénible? Pourquoi est-ce si long? Pourquoi ne nous a-t-on pas donné un monde sans la maladie? Pourtant, si j’écoute l’évangile, ne serait-ce pas là le canal où trouver Dieu?
      • Les journaux parlent de la corruption dans le monde politique. Tout cela apparaît comme une fatalité, car comment peut-on s’enrichir sans accepter les règles du jeu? À côté, Jésus nous arrive avec son monde naïf et impraticable. Vraiment? Quel est donc le sens de la vie?
      • On dit de nos vies : métro, boulot, dodo. Cette routine quotidienne nous use et apparaît débilitante. Pourtant, en bénissant le pain, Jésus se trouve à bénir cette vie et à dire : cette vie est sainte, car elle est lieu de la rencontre de Dieu.
      • L’islam fait peur, à cause des fondamentalistes et de jeunes radicaux qui veulent établir la sharia et un état islamiste. Il fait peur à cause de la violence qu’il génère et de son côté irrationnel. De quoi ces jeunes ont-ils faim et qu’un disciple de Jésus peut offrir?

-André Gilbert, mai 2013

 

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