Quels exorcismes de Jésus peuvent-être considérés comme historiques?


Sommaire

Dans le texte grec du Nouveau Testament, on n’a pas le mot miracle comme tel, mais diverses expressions pour parler d’actes de puissance, ou d’actions merveilleuses ou étonnantes. De plus, nous n’avons pas de descriptions médicales des diverses pathologies qui datent de deux milles ans. Ainsi, nous ne pouvons que regrouper les miracles dans les catégories du Nouveau Testament, en commençant par les exorcismes qu’on retrouve surtout chez Marc.

Autant nous avons pu affirmer qu’il est très probable que Jésus a accompli des actions hors de l’ordinaire que ses contemporains et Jésus lui-même ont interprétées comme des miracles, autant affirmer que tel récit particulier de miracle est historique relève d’un véritable défi. Malgré tout, nous pouvons conclure ceci : le récit du garçon possédé (Mc 9, 14-29) et la référence à la guérison de Marie Madeleine (Lc 8, 2) remontent probablement à un événement historique, tout comme le possédé gérasénien (Mc 5, 1-20), qui est en fait un cas d’épilepsie, sans la scène des porcs; par contre, dans sa forme actuelle, le récit du démoniaque de Capharnaüm (Mc 1, 23-28) est probablement une création chrétienne, mais il reflète le type de choses que faisait Jésus, tandis que le récit du démoniaque muet de Mc 9, 32-33 est clairement une création de Matthieu tout comme le récit de la syro-phénicienne (Mc 7, 24-30) est probablement une création chrétienne. Enfin, il est impossible d’arriver à une conclusion avec le bref récit de l’exorcisme du démoniaque muet dans la tradition Q (Mt 12, 22-23a).


  1. Un prologue au travail d’inventaire : les divers types de miracle de Jésus

    Comme nous l’avons vu précédemment, l’application de plusieurs critères d’historicité nous a amené à conclure qu’il est très probable que Jésus a accompli des actions hors de l’ordinaire que ses contemporains et Jésus lui-même ont interprétées comme des miracles. Notons toutefois que, dans le texte grec du Nouveau Testament, on n’a pas le mot miracle comme tel, mais divers mots comme dynameis (actes de puissance), semeia (signe), terata (merveilles), paradoxa (actions étonnantes) et thaumasia (actions merveilleuses).

    Cependant, quand on se met à regarder les récits individuels de miracle, on est confronté à un certain nombre de difficultés. Tout d’abord, ces miracles ont été racontés en utilisant des motifs et des formes typiques du monde gréco-romain, si bien certains traits spécifiques de l’événement ont été perdus en cours de route. De plus, il est typique pour un conteur de retravailler son récit pour le rendre plus vivant. À cela s’ajoute l’effort de l’Église pour transmettre à travers ces récits une catéchèse et leur faire jouer un rôle symbolique. Enfin, vingt siècles nous sépare de cette époque et il est impossible d’établir exactement la pathologie des diverses maladies et d’obtenir une description médicale. De plus, il faut reconnaître l’écart scientifique et culturel qui nous sépare du premier siècle : un cas d’épilepsie était vu comme une possession démoniaque. Aussi, les récits seront regroupés en types de miracle qu’on a attribué à Jésus.

  2. Les exorcismes

    Le défi de ce qui suit est d’évaluer la possibilité d’éléments historiques dans les récits individuels, et tout d’abord dans les exorcismes de Jésus. Notons d’abord que la majorité des récits d’exorcisme proviennent de l’évangéliste Marc. À défaut d’avoir de multiples sources, nous avons de multiples formes.

    1. Le démoniaque à la synagogue de Capharnaüm (Mc 1, 23-28 || Lc 4, 33-37)

      Le contexte est la présentation d’une journée typique de Jésus. C’est le tout début de son ministère public. On a donc un résumé de ce qui va caractériser son ministère : à la synagogue un jour de Sabbat, il enseigne avec une autorité surprenante et libère un homme d’un démon qui connaît sa véritable identité, et de là sa réputation se répand partout. Le caractère paradigmatique du récit et le fait que Jésus commande le silence à quelqu’un qui prononce un titre christologique nous oblige à voir dans ce récit l’expression de la théologie de Marc, en particulier celui relatif au secret messianique. Le seul élément historique que nous pouvons dégager du récit est celui de la place de Capharnaüm comme centre du ministère de Jésus, élément que confirment les quatre évangiles, en incluant Jean qui est pourtant plus centré sur la Judée que sur la Galilée. La source Q (Mt 11, 23 || Lc 10, 15) contient un récit où Jésus reproche à des villes de Galilée, en particulier Capharnaüm, de ne pas s’être repenties à la vue de ses miracles. Ainsi pouvons-nous affirmer que Jésus a opéré des exorcismes à Capharnaüm, sans être capable de donner le détail.

    2. Le démoniaque gérasénien (Mc 5, 1-20)

      Voilà un récit plein de tensions et de contradictions qui a connu sans doute une évolution à partir d’un récit plus simple. C’est le seul récit d’exorcisme qui se produit en territoire païen, puisque Gérasa était située à l’est du lac de Galilée dans un territoire appelé Décapole, où on retrouve un groupe de cités hellénistiques avec une population surtout païenne.

      La première difficulté vient du récit du troupeau de porc qui se précipite à la mer du haut d’un escarpement avoir après qu’une légion de démon eut pris possession d’eux. Gérasa était située à une cinquantaine de kilomètre du lac de Galilée, et rend impossible une telle noyade. Les Pères de l’Église, comme Origène, ont perçu la difficulté, et ont cherché une autre ville plus près du lac. Mais cette difficulté ne vient que renforcer ce qui avait été observé au niveau de la forme du récit : nous sommes devant un ajout secondaire à un récit originel qui ne contenait pas cette scène des porcs.

      Une deuxième difficulté vient du caractère terrifiant du récit où un possédé pousse des cris et se taillade avec des pierres dans un cimetière, et réussit à briser ses chaînes. Il faut reconnaître le fait que Marc se sert probablement de tous ces éléments hautement évocateurs pour promouvoir sa théologie, la force libératrice de l’Évangile en milieu des Gentils, une mission commencée par Jésus. D’ailleurs le dialogue entre le démon et Jésus contient plusieurs termes propres à la théologie de Marc, en particulier celle du secret messianique, car selon lui aucun humain ne peut connaître et proclamer Jésus comme fils de Dieu avant l’acte révélateur mystérieux qu’est la mort sur la croix; seuls les forces surnaturelles, comme les démons, le font avant le temps.

      Ainsi, il ne reste que très peu d’éléments historiques à extraire de ce récit, sauf peut-être deux. D’abord la géographie : « Gérasénien » est unique, ainsi que la mention de la Décapole. Pourquoi les premiers chrétiens auraient-ils inventé cette bizarre localisation, si cela ne reflétait pas un événement historique assez spécial dont on aurait oublié le détail. Ensuite, il est possible que le conflit chez les premiers chrétiens entre les tenants de l’ouverture aux païens et ceux qui s’y opposaient ait contribué à garder le souvenir d’un exorcisme de Jésus en milieu païen pour appuyer la position d’ouverture.

    3. Le garçon possédé (Mc 9, 14-29 et parr.)

      Ce long récit qui contient certaines incohérences est probablement le résultat d’une histoire littéraire complexe. Mais ce qui est notable dans ce récit est son écart d’un récit habituel d’exorcisme. En effet, un exorcisme comporte généralement les éléments suivants :

      1. Jésus arrive sur le lieu de la scène
      2. On lui amène un démoniaque ou celui-ci l’interpelle
      3. Parfois il y a la description de l’état pitoyable du démoniaque
      4. Jésus apostrophe le démon et lui demande de sortir
      5. Le récit raconte comment le démon qui la scène, parfois au milieu de convulsions
      6. Parfois le récit raconte le bien-être de la personne pour confirmer le résultat
      7. Le récit se termine avec la réaction des spectateurs

      Mais notre récit comporte des éléments qui lui sont uniques :

      1. Les disciples ont échoué leur tentative d’exorcisme
      2. L’interlocuteur de Jésus n’est pas le démon, mais le père du garçon
      3. Au lieu d’un combat entre Jésus et le démon, on assiste à un débat pastoral sur la place de la foi, et plus particulièrement sur la foi comme condition de l’exorcisme
      4. Quand Jésus affirme que tout est possible pour qui croit, il pourrait s’agir de la foi même de Jésus
      5. Et surtout, nous avons la description clinique et détaillée d’un cas d’épilepsie que l’on croyait être causée par la lune

      Le fait même de ces divergences par rapport à la structure habituelle d’un exorcisme pourrait pointer vers une rencontre spéciale et mémorable de Jésus et du père d’un enfant épileptique durant son ministère. De plus, on notera l’absence de titre christologique attribué à Jésus (il est appelé « maître » par le père). Enfin, le texte grec du récit contient un certain nombre de sémitismes. Aussi, il pourrait y avoir un souvenir historique d’un événement du ministère de Jésus derrière le récit actuel, mais nous ne pouvons en dire plus.

    4. Le démoniaque muet (et aveugle?) (Mt 12, 22-23a || Lc 11, 14)

      Ce récit provient de la source Q. Il est d’autant plus notable que la source Q est constituée avant tout de discours, et que les deux seuls récits de miracle qu’on y trouve est notre récit d’exorcisme et une guérison (le serviteur du centurion, Mt 8, 5-13 || Lc 7, 1-10). On pourrait penser que cet exorcisme a été spécialement composé pour introduire la controverse sur Belzébul. Mais il faut remarquer que la version de Luc reflète le mieux la source Q et que le motif d’un démoniaque muet est unique, ne jouant aucun rôle et disparaissant dans le reste du récit. Pourquoi aurait-on inventé ce motif, alors qu’il aurait suffit d’avoir un simple exorcisme? Même si raisonnement repose sur des bases tenues, on doit dire qu’il est probable que cet exorcisme n’a pas été inventé par les auteurs de la source Q et qu’il était à l’origine bel et bien lié à la controverse autour de Belzébul. Cela ne prouve pas l’historicité de cet exorcisme particulier, mais il est hautement probablement que des exorcismes sont à l’origine de l’accusation adressée à Jésus d’être complice de Belzébul (sur cette controverse, voir le ch. 16).

    5. L’exorcisme de démoniaque muet (Mt 9, 32-33)

      Il y a un consensus chez les biblistes pour reconnaître que ce récit une création de Matthieu, qu’il est en fait un doublet de Mt 12, 22-23. Pourquoi avoir ainsi recyclé un autre récit? Les chapitres 8 et 9 représentent une magnifique et complexe structure littéraire où Matthieu a regroupé neuf récits de miracle qu’il présente par groupe de trois, reliés entre eux à chaque fois par un intermède présentant les exigences pour être disciple. Il est possible que, au moment d’écrire le neuvième miracle, il avait déjà épuisé ses sources (Marc, Q et ses sources spéciales) et ait décidé de combler le vide en réutilisant l’exorcisme qui introduit la controverse autour de Belzébul.

    6. La référence à Marie-Madeleine (Lc 8, 2)

      Voici le texte de Luc (Lc 8, 1-2) : Et il advint ensuite que Jésus cheminait à travers villes et villages, prêchant et annonçant la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu. Les Douze étaient avec lui, ainsi que quelques femmes qui avait été guéries d’esprits mauvais et de maladies, Marie, appelé Magdaléenne, de laquelle étaient sortis sept démons

      Il est habituel pour Luc de décrire les guérisons en utilisant l’analogie de l’exorcisme et, ici, le chiffre sept décrit la sévérité de la maladie. La forme littéraire du texte est celle d’un sommaire où Luc résume l’activité de Jésus en utilisant des stéréotypes qui lui sont propres, et en particulier le rôle des femmes. Est-ce à dire que nous sommes devant une création pure et simple de Luc, sans fondement historique? Deux critères nous orientent plutôt vers une source historique :

      1. D’abord, le critère d’embarras, car les quatre évangiles concordent pour décrire la présence de Marie-Madeleine à la croix, son témoignage sur le tombeau vide et, si on se fie à Matthieu et Jean, son expérience de Jésus ressuscité; comment l’Église primitive, très masculine, auraient pu créer un tel récit où une femme, qui a de plus fait l’expérience du démon, joue un rôle fondateur?
      2. Ensuite, il y a l’argument de cohérence, car il est il facile de comprendre qu’une femme qui a été guérie par Jésus d’une maladie sévère ait décidé de lui suivre jusqu’au bout.

    7. Le récit de la syro-phénicienne (Mc 7, 24-30 || Mt 15, 21-28)

      Remarquons d’abord que ce récit ne suit pas le schéma habituel des exorcismes où Jésus est confronté au démon qui essaie de l’éloigner, et réussit à l’expulser par un ordre qui émerveille la foule. Ce récit suit plutôt le schéma des miracles à distance (voir le serviteur du Centurion, Mt 8, 5-13) où un requérant intercède auprès de Jésus pour une personne chère absente, et où dans le dialogue qui suit certaines difficultés laissent croire que Jésus ne fera rien, avant de céder devant la foi du requérant. Le cœur du récit est dans ce dialogue entre Jésus et le requérant. Et quand on regarde le contexte du récit où Jésus s’est d’abord opposé à la distinction du pur et de l’impur (Mc 7, 1-23), qui est en fait la barrière qui sépare Juifs et païens, on se rend compte que le récit a une forte saveur théologique qui prend position sur le débat qui affectait la première génération de chrétiens : doit-on accepter des païens dans la communauté chrétienne. Même si la mention de Tyr et de la syro-phénicienne est inhabituelle dans le Nouveau Testament et pourrait laisser croire que le récit est historique, il faut néanmoins conclure qu’il s’agit ici d’une création des missionnaires chrétiens.

      En conclusion, les résultats de notre enquête apparaissent bien maigres.

      1. Le récit du garçon possédé et la référence à la guérison de Marie Madeleine remontent à un événement historique, tout comme le possédé gérasénien, qui est en fait un cas d’épilepsie, sans la scène des porcs
      2. Dans sa forme actuelle, le récit du démoniaque de Capharnaüm est probablement une création chrétienne, mais il reflète le type de choses que faisait Jésus
      3. Le bref récit de l’exorcisme du démoniaque muet dans la tradition Q est difficile à juger
      4. Le récit du démoniaque muet de Mc 9, 32-33 est clairement une création de Matthieu
      5. Le récit de la syro-phénicienne est probablement une création chrétienne pour représenter la théologie missionnaire de l’Église primitive

 

Meier v.2, chap 20, pp 646-677 (version anglaise).


Question suivante: Parmi les récits de guérisons, quels sont ceux qui ont des chances de remonter à l’époque de Jésus?

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