Les Esséniens de Qumran ont-ils influencé Jésus?


Sommaire

En théorie, on aurait pu penser à une certaine influence, puisque le sous-groupe d’Esséniens établis à Qumran, dans le désert de Judée, a vécu du 2e siècle av. J.-C. jusqu’en l’an 68 de notre ère, alors que Jésus a exercé son ministère de l’an 28 à 30. Mais on n’a aucune donnée démontrant qu’il y aurait eu contact entre les deux. De plus, sur le plan religieux, ils appartenaient à deux planètes différentes.

Pourtant, sur le plan de la vision religieuse et du comportement, on peut noter beaucoup de similitudes :

  • Leur vision religieuse est marquée par une eschatologie (l’approche des derniers jours) qui comprend un élément présent (déjà commencé) et un élément futur (pas encore, mais pour bientôt);

  • Tout deux mettent l’accent sur la promesse du Seigneur qui se réalisera par son messie telle qu’annoncée par le prophète Isaïe : libérer les captifs, redonner la vue aux aveugles, redresser les gens courbés, guérir les gens blessés, ressusciter les morts et annoncer la bonne nouvelle aux pauvres;

  • Jésus rejette le divorce comme les Qumrâniens auront une perception négative du divorce, sauf dans certaines circonstances particulières;

  • Tant Jésus que les Esséniens désapprouvaient la multiplication des serments et leur utilisation frivole, et plus encore, l’utilisation pernicieuse de certains serments ou vœux pour éviter d’aider les autres.

Mais les points de divergences l’emportent en nombre. On peut en citer quelques uns :

  • À Qumran, le présent eschatologique constitue une période d’épreuves et de souffrances où les Israélites doivent prendre position sur l’interprétation véritable de la Loi et se préparer au conflit qui culminera avec l’arrivée des deux messies et la guerre finale conduite par le messie royal, alors que pour Jésus le présent eschatologique est une bonne nouvelle où s’exerce déjà l’action libératrice de Dieu à travers sa personne;

  • Qumran rejetait totalement le temple de Jérusalem qu’il considérait servi par des prêtres illégitimes (ne descendant pas de Sadoq), et utilisant un calendrier liturgique (lunaire) illégal, alors que Jésus semble accepter le temple et son calendrier comme faisant partie de l’ordre normal des choses, sauf vers la fin de son ministère où dans un geste prophétique il annonce sa disparition avec l’arrivée en puissance du règne de Dieu;

  • Autant les Qumrâniens évitaient les plaisirs sensuels et règlementaient d’une manière très détaillée la vie sexuelle, au point d’exiger le célibat pour les membres de la communauté, autant Jésus n’y montre aucun intérêt particulier, et le célibat n’est pas une condition pour joindre son groupe;

  • L’entrée dans la communauté de Qumran impliquait la remise de toutes ses possessions, mais Jésus, par contre, même s’il a pris position de manière très ferme contre le souci excessif de l’argent, ne formule pas une telle demande, certains comme Pierre conservant sa propriété;

  • Autant les Qumrâniens s’appliquaient à une observation stricte et minutieuse de la Torah, avec toutes ses exigences de pureté rituelle, au point de se couper des autres Juifs et de les haïr comme des fils des ténèbres, autant Jésus se donne beaucoup de liberté face à toutes ces règles, non pas au nom de principes comme l’amour, mais au nom du fait qu’il connaissait la volonté profonde de Dieu : par exemple, il prend ses distances par rapport à une application stricte du sabbat, il accepte de boire et manger avec ce qu’on considérait comme la lie de la société religieuse, il prêche la miséricorde et le pardon, il promeut une approche inclusive où tous, Gentils comme Juifs, sont invités à entrer dans le royaume de Dieu.

    Jésus et les groupes concurrents juifs : les Esséniens

    1. Introduction : l’objectif limité de cette section

      Notre objectif n’est pas d’offrir un traitement détaillé sur Qumran ou les Esséniens, car il se limite aux relations de Jésus avec certains groupes. Et malheureusement, les évangiles comme tout le reste du Nouveau Testament ne parlent jamais des Esséniens ou de Qumran, tout comme ceux-ci ne parlent jamais de Jésus de Nazareth. Notre objectif se restreindra donc à la question légitime des similitudes concernant la vision et les pratiques religieuses. Et il faut d’entrée jeu rejeter certaines théories fantaisistes qui identifient le « maître de justice » ou le « prêtre inique » des Esséniens avec des figures du Nouveau Testament : les écrits à Qumran remontent pour la plupart au 2e ou 1ier siècle av. J.-C., et donc précèdent de beaucoup le Jésus historique.

    2. Jésus et Qumran/les Esséniens : une mise en garde sur les comparaisons

      Commençons par faire cinq observations sur la méthode.

      1. Quand on fait des comparaisons, on ne peut mettre entre parenthèse ce que nous savons sur la critique des sources, des formes et de la rédaction des évangiles. Par exemple, si on utilise le sermon sur la montagne de Matthieu, on ne peut pas oublier que ce récit reflète une création chrétienne vers l’an 80 ou 90 avec une théologie propre à Matthieu.

      2. Certains parallèles que nous établirons impliquent des questions plus larges sur l’enseignement de Jésus sur la loi mosaïque et ses positions devant diverses formes de l’espérance messianique. Mais nous nous contenterons pour l’instant d’affirmations sommaires, réservant au prochain volume une justification de ces affirmations.

      3. Il y a quelque chose d’inégale à comparer, d’une part, le point de vue d’une communauté structurée qui a vécu environ deux cents ans et a laissé une abondante documentation, et d’autre part, un prophète itinérant dont le ministère a duré moins de trois ans et qui n’a pas laissé d’écrits.

      4. Même si en général une pensée se développe dans le temps et évolue, nous ne pouvons faire une analyse semblable pour Qumran ou Jésus, faute de données suffisantes. Il faudra se contenter d’une simple description des similitudes et différences dans la pensée, le langage et les structures sociales, sans pouvoir déterminer qui a influencé quoi.

      5. Il n’existe pas de consensus pour affirmer que des documents comme le Rouleau du temple, ou le Document de Damas, ou la Nouvelle Jérusalem ont été composés à Qumran. Cependant le nombre de copies trouvées à Qumran témoignent de leur popularité et montrent des affinités avec ceux clairement composés à Qumran. Notons enfin que nous parlons habituellement de manière indifférenciée de Qumran et des Esséniens, l’un étant probablement un sous-groupe de l’autre, sauf en abordant certains sujets comme l’argent et les possessions.

    3. Jésus et Qumran/les Esséniens : des points de comparaison et les contrastes

      1. L’eschatologie

        1. À la fois à Qumran et chez Jésus, l’eschatologie comprend un élément présent (déjà) et un élément futur (pas encore).

          • À Qumran, on faisait l’expérience de l’élément présent à travers la liturgie communautaire célébrée supposément en présence des anges du ciel que l’on rejoignait ensuite à sa mort.

          • À Qumran, ce présent eschatologique constitue une période d’épreuves et de souffrances où les Israélites doivent prendre position sur l’interprétation véritable de la Loi et se préparer au conflit qui culminera avec l’arrivée des deux messies et la guerre finale conduite par le messie royal.

          • Pour Jésus, le règne de Dieu (Dieu exerçant sa puissance pour libérer et rassembler Israël) est également déjà présent à travers son ministère, mais pointe vers une venue future et définitive avec toute sa puissance, lors de la résurrection des morts à la fin des temps.

          • Mais par contre il y a chez Jésus un certain nombre de différences : il n’y a pas d’horaire quant aux événements futurs, le banquet eschatologique inclura également les Gentils (pas seulement les membres de la communauté comme à Qumran), le règne de Dieu est déjà palpable à travers la personne de Jésus (plutôt que la liturgie routinière à Qumran).

        2. On trouve un parallèle remarquable entre la réponse de Jésus aux envoyés de Jean Baptiste (Mt 11, 2-6) et ce fragment de Qumran appelé 4Q521. Il s’agit d’une référence à divers passages Isaïe : « Les aveugles voient et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. »

          • Le contexte du fragment de Qumran est celui d’une prophétie du Seigneur qui promet pour les membres fidèles d’Israël des actions merveilleuses aux jours du messie : libérer les captifs, redonner la vue aux aveugles, redresser les gens courbés, guérir les gens blessés, ressusciter les morts et annoncer la bonne nouvelle aux pauvres. Ainsi chez Mt et à Qumran, il s’agit de la réalisation d’une prophétie où le sommet est atteint avec l’annonce aux pauvres.

          • Il y a bien sûr des différences. À Qumran c’est le Seigneur qui agit, non le messie, alors que Matthieu voit la prophétie se réaliser à travers les actions de Jésus. Cependant, le texte de Qumran pourrait présupposer que le Seigneur agit à travers son messie, alors que chez Matthieu Jésus se perçoit seulement comme le véhicule de Dieu venant avec puissance. De plus, l’allusion à Is 61, 1 (onction par Dieu et annonce aux pauvres) propose dans les deux cas l’image d’un prophète eschatologique, un messie (qui a reçu l’onction) interprété par la suite comme Élie dans la littérature rabbinique. De même, dans les évangiles Jésus a été perçu comme un prophète ayant revêtu le manteau d’Élie.

          • Le texte trouvé à Qumran n’a peut-être pas été composé à Qumran même, mais il faisait partie de la bibliothèque de la communauté. Ainsi, la réponse de Jésus aux envoyés de Jean Baptiste, en se référant aux réalisations des promesses d’Isaïe, reprenait les thèmes favoris des groupes pieux au début du premier siècle.

      2. L’attitude face au temple

        Pour un Juif, le temple et la loi mosaïque constituaient des symboles religieux centraux. Il ne faut pas se surprendre que les questions reliées au sacerdoce, aux rites et au calendrier liturgique devinrent l’objet d’âpres débats et une source de division.

        1. Qumran s’est séparé du judaïsme palestinien, car il rejetait le temple en raison de son sacerdoce et de son calendrier liturgique. En effet, quand les Hasmonéens se sont emparés du rôle de grand prêtre au milieu du 2e siècle avant l’ère chrétienne, interrompant la lignée sacerdotale des sadocites, les Qumranites considèrent les grands prêtres de Jérusalem comme illégitimes. De plus, ils utilisaient un calendrier liturgique lunaire, plutôt que solaire, et donc les célébrations liturgiques prenaient place au mauvais moment et étaient donc invalides. Ainsi vivait-on dans l’espérance de reprendre un jour le contrôle d’un temple purifié avec le bon calendrier liturgique, dans l’attente d’un nouveau temple eschatologique au cœur d’une nouvelle création. C’est ce que décrit le Rouleau du temple.

        2. Contrairement aux Qumrâniens, Jésus semble accepter comme faisant partie de l’ordre des choses actuelles le temple de Jérusalem. Des attestations multiples supportent ce fait :

          • Mt 1, 44 : Jésus demande au lépreux guéri d’aller voir un prêtre au temple pour une attestation selon la loi mosaïque;
          • Source Q (Mt 23, 23 || Lc 11, 42) : Jésus accepte la dîme du temple, même si la justice, la miséricorde et la bonne foi sont supérieures;
          • Source M (Mt 5, 23-24) : Jésus accepte l’idée d’apporter une offrande au temple, même s’il faut d’abord se réconcilier avec son frère;
          • Source M (Mt 23, 16-21) : Jésus reconnaît le caractère sacré du temple;
          • Source L (Lc 18, 9-14) : Jésus accepte le temple comme lieu de prière;
          • Jean 18, 20 : Jésus parle de tout le temps passé à enseigner au temple.

          Mais vers la fin de son ministère, Jésus annonce la destruction du temple. À la fois la tradition marcienne (Mc 11, 15-17) et la tradition johannique (Jn 2, 13-17) racontent la purification du temple, une action symbolique et prophétique, amorçant la fin du présent temple. Ce geste est cohérent avec plusieurs passages où Jésus prophétisant la destruction du temple (Mc 14, 58; Mt 23, 37-38; Lc 19, 41-44; Jn 2, 19).

        3. Les Qumrâniens et Jésus établissent donc une distinction entre l’ordre présent et les derniers jours. Mais pour Qumran, le temple présent est souillé et doit être évité, et c’est seulement après sa purification et l’établissement d’un temple eschatologique qu’on pourra avoir un culte digne. Pour Jésus, le temple actuel, malgré ses lacunes, est le lieu normal du culte, mais il est appelé à disparaître avec l’arrivée en puissance du règne de Dieu. On notera que, dans ces deux cas de figure, on s’entend pour distinguer deux périodes, la période actuelle et une nouvelle période de salut qu’apportera Dieu.

      3. Les règles gérant la conduite

        1. En matière sexuelle, on pourrait dire que tant les Esséniens que Jésus avaient des standards élevés gouvernant la pensée et les actions.

          1. Selon l’historien juif Josèphe (G.J. 2.8.2 #120), les Esséniens évitaient les plaisirs sensuels, car ils les considéraient comme mauvais, et la vertu consistait à refuser de se soumettre aux passions. Seule la nécessité d’assurer la survie de l’espèce pouvait rendre acceptable le mariage pour certains. Quand on regarde certains manuscrits de Qumran, comme la Règle de la communauté, on note l’exigence d’éliminer la concupiscence et la nudité devant les autres.

            Par contre, à part la question du divorce et du célibat, Jésus ne démontre apparemment aucun intérêt pour le détail du comportement sexuel. Pourtant, il aurait eu l’occasion de le faire, par exemple lorsqu’il aborde la question du scandale (Mc 9, 42-47); il s’en tient plutôt à des généralités. C’est seulement un passage de la tradition M (Mt 5, 25-28 : « Quiconque regarde une femme pour la désirer a déjà commis, dans son cœur, l'adultère avec elle ») pour trouver quelque chose de plus explicite. Dans l’ensemble, Jésus faisait probablement siens les usages habituels du Judaïsme.

          2. Sur la question du mariage et du divorce, la source Q (Mt 5, 32 || Lc 16, 18) représente probablement la forme la plus ancienne de l’enseignement de Jésus : « Tout homme qui répudie sa femme, hormis le cas de "prostitution", l'expose à l'adultère; et quiconque épouse une répudiée, commet un adultère. » De leur côté, les Qumrâniens avaient une vision très négative du divorce et semblent l’avoir autorisé seulement dans certaines circonstances.

          3. La question du célibat est un peu plus compliquée. Il est fort probable que Jésus était célibataire, comme le prophète Jérémie, comme Jean Baptiste, et comme certaines figures de la littérature rabbinique après lui. C’est sans doute par besoin d’expliquer ce célibat qu’il parle de se faire célibataire pour le règne de Dieu (Mt 19, 12). Par contre, le célibat n’est pas une condition pour se joindre à son groupe.

            Chez les Esséniens et à Qumran en particulier, le portrait est encore plus complexe. De manière générale, les sources grecques et latines (voir Philon, Pline l’Ancien et Josèphe) s’entendent pour dire que les Esséniens pratiquaient le célibat. Par contre, les manuscrits trouvés à Qumran ne parlent pas explicitement du célibat, et même le Document de Damas assume l’existence de femmes et enfants, tout en proscrivant la polygamie. En même temps, la Règle de la communauté ne prévoit qu’une communauté d’hommes. Et même Josèphe, dans sa Guerre Juive, commence son livre en parlant du célibat des Esséniens pour à la fin mentionner qu’il existe d’autres groupes d’Esséniens qui se marient. Bref, il semble que les Qumrâniens pratiquaient l’idéal essénien du célibat, mais le mariage était autorisé chez certains groupes en dehors de Qumran.

            Mais en comparant les motivations du célibat chez Jésus et chez les Esséniens, on note une grande différence. Chez Jésus, le célibat est motivé par son engagement total à proclamer la venue du règne de Dieu et à rassembler tout Israël, alors que la période actuelle tire à sa fin; le célibat devient le signe que l’ordre actuel des choses est appelé à disparaître. On pourrait ajouter à cela le fait que lors de la résurrection dans les derniers jours, l’homme rejoint l’état des anges où il n’est plus nécessaire d’engendrer (voir Mc 18, 12-27), et donc le célibat devient signe de ce monde nouveau. Par contre, chez les Esséniens, le célibat est l’extension extrême et logique de cette centration sur la pureté du corps. Quand le prêtre devait officier au temple, il devait s’abstenir de relations sexuelles. Or, les Qumrâniens se considéraient impliquées continuellement dans le service du temple en communauté, en présence des anges, et donc s’appliquaient continuellement les exigences du prêtre officiant. À cela on pourrait ajouter l’idée d’être engagé dans une guerre sainte contre les païens, ennemis du Seigneur. Or, un soldat engagé dans une guerre sainte devait s’abstenir de relations sexuelles. Ainsi, toujours prêts pour la guerre sainte, les Qumrâniens observaient la pureté rituelle exigée des combattants.

        2. Sur la question des serments, tant Jésus que les Esséniens désapprouvaient la multiplication des serments et leur utilisation frivole. De manière générale, les Esséniens évitaient de prêter serment qu’ils considéraient pire que le parjure, ils défendaient totalement l’utilisation du nom de Dieu ou de la Torah dans un serment. Pourtant, comme en témoigne le Document de Damas, il existait une exception : quand des jeunes s’étaient joints à la communauté et avaient atteint l’âge de l’engagement, ils prêtaient le serment de l’alliance. Et ce serment pouvait être utilisé dans des cas d’examen judiciaire. Jésus, pour sa part, si on se fie à Mt 5, 34 (« Eh bien! moi je vous dis de ne pas jurer du tout »), qui semble remonter au Jésus historique, interdit le serment, une parole en contradiction avec la pratique juive et même la communauté chrétienne par la suite.

        3. Sur la question de l’utilisation pernicieuse de certains serments ou vœux, Jésus et les Esséniens ont une vision semblable. En Marc 7, 1-23 Jésus s’attaque à l’utilisation par les Pharisiens de la tradition des anciens, en particulier celle qui permet d’éviter d’aider ses parents en déclarant « korbān » (offrande sacrée) ses propres biens. Même si on ne peut recourir à l’attestation multiple pour faire remonter au Jésus historique cette parole, le fait que la question du korbān n’avait aucun intérêt pour les premières communautés chrétiennes milite en faveur de l’idée qu’il s’agit peut-être ici l’écho de débats de Jésus avec certains groupes juifs, dont les Pharisiens. De leur côté, les Esséniens affichaient des idées semblable si on se fie au Document de Damas (16, 1-20), même s’ils n’utilisent pas le mot korbān. En effet, on y discute quand un serment ou un vœu doit être annulé en disant qu’un homme ne peut sanctifier (réserver pour Dieu) de la nourriture pour éviter d’aider son voisin dans le besoin. Ainsi, Jésus et les Esséniens reprennent tous deux l’ancienne tradition prophétique qui dénonce tout geste de piété qui pervertit l’intention profonde de la Torah.

        4. Sur la question de la richesse et de la propriété, on note des similitudes et des différences entre Jésus et les Esséniens.

          1. Chez les Esséniens, il faut distinguer le groupe à Qumran des autres petits groupes d’Esséniens.

            1. Quand quelqu’un voulait se joindre à la communauté de Qumran, après l’enquête initiale il devait passer par une année de probation, suivie par une deuxième année au cours de laquelle le superviseur s’occupait de ses biens. Ce n’est qu’au terme de ces deux années que ses possessions étaient fusionnées avec ceux de la communauté et qu’il vivait la pauvreté, i.e. totalement dépendant de la communauté pour ses besoins en nourriture, vêtements ou soins particuliers. Ce portrait est confirmé par Philo et Josèphe qui parle d’un groupe qui partageait ensemble ses repas sous la direction de leaders. Comme moyen de subsistance, les membres de la communauté faisaient de l’agriculture, ou de l’élevage de bétail ou de l’artisanat.

            2. Le Document de Damas, qui s’adresse à un groupe plus large d’Esséniens, en particuliers aux petits groupes dispersés et qui étaient mariés, dresse un portrait un peu différent. C’est ainsi qu’il autorise le commerce avec des non-Esséniens, pourvu que le superviseur en soit informé. On n’interdit pas les possessions, mais on oblige à contribuer l’équivalent de deux jours de salaire par mois à un fond commun pour subvenir au besoin des pauvres et des malades. En même temps, on cherchait à éviter l’accumulation des biens dans les mains de quelques uns et à promouvoir pour tous le même niveau socioéconomique, partageant avec ceux dans le besoin.

          2. Dans l’enseignement de Jésus, on note des similitudes et des différences.

            1. Tout d’abord, la tradition de Marc nous offre ce texte d’un homme riche à qui Jésus demande de se départir de toutes ses richesses pour le suivre (Marc 10, 17-22). Même si ce récit cadre bien avec la théologie de Marc, il a de bonnes chances de remonter au Jésus historique selon les critères d’embarras et de discontinuité :
              • Le fait de refuser d’être appelé « bon » devait être choquant pour les chrétiens, au point que Matthieu modifie la phrase;
              • L’échec de Jésus devant le refus de l’homme est unique et embarrassant, face à toutes les autres réponses positives;
              • Le fait de demander de quitter tous ses biens pour être disciple est unique, puisque jamais Jésus ne le demande à ses autres disciples, incluant Pierre qui semble garder sa maison où vit sa belle-mère et où il peut recevoir Jésus.

              La demande de Jésus vise probablement à démasquer l’insincérité de l’homme riche. Mais en même temps elle sert de mise en garde sur le danger des richesses qui peut rendre difficile l’entrée dans le royaume de Dieu.

            2. La source Q offre deux passages sur les richesses. Tout d’abord, Jésus invite ses disciples à ne pas se soucier de ce qu’ils auront à manger ou à se vêtir, mais de chercher d’abord le règne de Dieu (Mt 6, 25-33 || Lc 12, 22-31). Pour lui, ces deux types de préoccupations s’opposent, et il faut choisir. Ensuite, il y a cette parole de Jésus : « Nul ne peut servir deux maîtres: ou il haïra l'un et aimera l'autre, ou il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez servir Dieu et Mamôna (l'Argent) » (Mt 6, 24 || Lc 16, 13). Le mot Mamôna est la forme aramaïque de l’hébreu Mamôn. On retrouve le mot hébreux dans la Mishna et désigne les richesses, l’argent, la propriété ou les valeurs, mais sans valeur négative. La Mishna explique même qu’aimer Dieu de toutes ses forces signifie l’aimer avec toute sa mamôn (Ber 9, 5). À l’opposé, Jésus personnifie Mamôna comme un faux Dieu et à la manière des prophètes demande de faire un choix. Cette parole de Jésus est probablement authentique pour les raisons suivantes :
              • La présence du mot araméen lui-même dans le texte grec;
              • Sa présence seulement dans les paroles de Jésus dans tout le Nouveau Testament;
              • L’utilisation inhabituelle et très imaginative d’un mot connu qu’il associe aux faux dieux dans un combat eschatologique;
              • Sa cohérence avec la morale radicale et eschatologique de Jésus.

            3. La tradition lucanienne contient beaucoup de textes sur la richesse et la pauvreté. Malheureusement, ils soutiennent un thème majeur de Luc et de son église, et leur valeur historique pose question. Il faut donc se limiter à quelques textes. La parabole de l’homme riche et insensé (Lc 12, 16-20) qui accumule les biens alors qu’il est sur le point de mourir, un thème répandu dans l’Ancien Testament, pourrait remonter à Jésus, mais sans en être sûr. Par contre, on pourrait croire que ce passage où quelqu’un demande à Jésus de régler une dispute d’héritage avec son frère (Lc 12, 13-14) remonte au Jésus historique selon le critère d’embarras :
              • Le rejet brusque par Jésus d’une demande par une question rhétorique qui est du même niveau que « Pourquoi m’appelles-tu bon » et qui devait être choquant pour les premiers chrétiens;
              • L’affirmation que personne ne l’a établi juge des hommes ne peut provenir de l’église primitive qui, au contraire, considère Jésus comme juge eschatologique;

              Jésus montre son dédain des choses mineures reliées à la propriété alors que l’appel à proclamer le règne de Dieu est pressant.

            4. En résumé, à partir des sources et formes multiples, on peut dire que le Jésus historique a pris position de manière très ferme contre le souci excessif de l’argent et des propriétés et une confiance en eux. Par contre, ce qu’il demande à ceux qui l’accueillent varie beaucoup : à l’un demande de tout donner aux pauvres, à un autre il demande seulement de le suivre physiquement sur la route, à un autre encore il demande de le soutenir par son hospitalité. En cela, son attitude diverge des Qumrâniens où les membres devaient tout abandonner pour appartenir à cette communauté qui se donnait le titre de « communauté du pauvre » à la manière de la tradition psalmique et prophétique, même si cela n’impliquait pas une pauvreté socioéconomique. À l’opposé, Jésus n’a jamais attribué le titre de pauvre soit à lui-même, soit à son groupe : les pauvres étaient ceux à qui il annonçait la bonne nouvelle (Lc 7, 22), ceux à qui il demandait aux riches de donner leurs biens (Mc 10, 21), ceux à qui on donnait à partir de la bourse commune (Jn 13, 29).

    4. Jésus et Qumran/les Esséniens : des contrastes remarquables

      Le contexte

      Les Esséniens constituaient un groupe sectaire juif qui est apparu au milieu du 2e siècle av. J.-C. et a duré jusqu’à la première guerre juive (66-70). Le sous-groupe des Qumrâniens s’est établi à Qumran, dans le désert de Judée, vers le milieu ou fin du 2e siècle av. J.-C. pour disparaître vers l’an 68. Cette communauté a été fondée par le « maître de justice », une figure anonyme qui appartenait sans doute à l’aristocratie sacerdotale de Jérusalem. Par la suite, elle a érigée plusieurs bâtiments, a développé une organisation interne complexe, détaillant les règles de la vie quotidienne et soutenant tout un groupe de scribes recopiant des manuscrits ou développant une littérature religieuse propre.

      De son côté, Jésus est un laïc juif de Nazareth en Galilée, exerçant le métier d’ébéniste et ne possédant pas d’éducation professionnelle comme scribe ou étudiant de la loi. Sans en être certain, il est probable qu’il savait lire. Pendant plus de deux ans, il a circulé sur les routes de Palestine (de l’an 28 à 30), surtout en Galilée, et faisant plusieurs pèlerinages au temple de Jérusalem, enseignant à partir de la tradition orale des prophètes d’Israël. Ni lui ni ses disciples immédiats n’ont produit d’œuvres écrites. Jésus et ses disciples se comportaient comme la majorité des Juifs de leur époque, et donc ils ne pouvaient être considérés comme une secte. Mais quand on regarde les différents rôles exercés par Jésus, on voit un prophète eschatologique parlant de la fin de l’ordre actuelle des choses, un thaumaturge faisant des guérisons et des exorcismes à la manière d’Élie, un leader cherchant à rassembler les tribus d’Israël et se créant un groupe rapproché de Douze disciples, un maître de sagesse qui enseigne les foules, et peut-être même, vers la fin de sa vie, un prophète affirmant implicitement être le messie. Ce dernier point a contribué à son exécution par Pilate qui a fait inscrire le titre d’accusation : le roi des Juifs.

      1. La place de la halaka détaillée (règles spécifiques sur la conduite concrète en accord avec la loi juive)

        Les Qumrâniens en particulier, et les Esséniens en général, s’appliquaient à une observance stricte et extrême de la Loi, selon la perception de la majorité des Juifs palestiniens. On pourrait donner plusieurs exemples, comme l’interdiction de déféquer un jour de sabbat ou de cracher lors d’un rassemblement communautaire, l’obligation de faire de nombreuses ablutions d’eau et de vivre le célibat pour plusieurs membres de la communauté, toutes les règles de pureté concernant les fluides du corps ou la nourriture ou les sacrifices d’animaux au temple.

        Par contre, s’il semble accepter les règles juives habituelles, Jésus ne démontre aucun intérêt particulier pour la halaka comme on le voit chez les Esséniens. Au contraire, il fulmine contre une préoccupation excessive pour les détails de la Loi (voir Mt 23 : 23 || Lc 11, 42). Et lui-même se donne une certaine liberté, par exemple par rapport aux pratiques de pureté rituelle, en mangeant avec les pécheurs publics et les percepteurs d’impôt (Mc 2, 13-17), en se laissant toucher par des lépreux (Mc 1, 40-45) ou en acceptant de se faire accompagner par des femmes sans chaperon (Lc 8, 1-3). Mais quand il se donne cette liberté, ce n’est pas en raison de certains principes supérieurs comme l’amour, mais c’est au nom d’une autorité personnelle qui lui vient d’une connaissance profonde de la volonté de Dieu, à la manière d’un prophète charismatique.

        1. Les règles sur le sabbat offrent un cas clair de visions différentes. Les Esséniens interdisaient de sortir un animal nouveau-né d’une citerne ou d’un trou dans lequel il était tombé le jour du sabbat. Ils interdisaient également l’utilisation d’une échelle, d’une corde ou d’un outil pour un homme tombé dans un puits le jour du sabbat (quoique 4Q265 7i 7-8 semble permettre l’utilisation d’un vêtement comme ligne de sauvetage).

          Les évangiles nous racontent une guérison de Jésus le jour du sabbat, ce qui était interdit par la loi juive (Mc 3, 1-6 || Lc 6, 6-11 || Lc 14, 1-6 || Mt 12, 9-14). Même si nous avons dans ces textes plusieurs versions différentes de l’indulgence de Jésus par rapport à la règle du sabbat qu’il connaissait bien, l’argument de Jésus se base, non pas sur une casuistique quelconque, mais sur la pratique habituelle des Juifs qui se portaient spontanément au secours d’un animal (un mouton, un bœuf) dans une situation d’urgence, malgré ce qui disait la Loi. À partir de cette pratique, Jésus construit un argument a fortiori : combien plus une personne malade exige une intervention immédiate, même le jour du sabbat.

        2. À Qumran, les repas communautaires étaient encadrés par des règles très strictes où seuls participaient les initiés respectant les rites de pureté rituelle. Ces repas avaient un caractère sacré et eschatologique, et anticipait celui des derniers jours qui aurait lieu en présence des deux messies (1QSa 2, 17-21).

          L’attitude Jésus offre un contraste saisissant : avec beaucoup de liberté il accepte de boire et manger avec ce qui était considéré comme la lie sociale et religieuse en Israël, les pécheurs, les percepteurs d’impôt. Comme prophète eschatologique, son intention est de rassembler les gens marginalisés pour célébrer leur inclusion à la même table fraternelle de tout Israël à la fin des temps. Même les Pharisiens, qu’on pouvait trouver libéral en comparaison des Esséniens, étaient horrifiés par l’attitude de Jésus. Alors on comprend facilement que les Qumrâniens et Jésus n’étaient pas sur la même planète religieuse, et s’il y avait eu des contacts entre Jésus et les Qumrâniens, ceux-ci ne l’auraient jamais pris au sérieux.

      2. L’intérêt dans les calendriers

        Les Qumrâniens tenaient au calendrier solaire traditionnel, et l’introduction du calendrier lunaire au temple de Jérusalem vers le 2e siècle av. J.-C. fut probablement une des causes qui a précipité le départ du maître de justice. Jésus, pour sa part, n’a jamais montré d’intérêt quelconque pour la question du calendrier religieux et semble suivre sans problème les festivités religieuses selon le calendrier en vigueur.

      3. Haine ou amour des ennemis

        Si on se fie à la Règle de la communauté et au Rouleau de la guerre, les Qumrâniens enseignaient la haine de tous les gens en dehors de la communauté, les « fils des ténèbres », qui comprenaient autant les Gentils que les Juifs qui n’acceptaient pas leur pratique. Ils avaient une vision dualiste des choses et se sentaient engagés dans un combat eschatologique pour l’avenir du monde.

        Jésus, de son côté, même si sa vision avait un côté eschatologique avec des éléments apocalyptiques, parle de lutte contre les esprits mauvais, mais pas contre des hommes mauvais. Au contraire, il exhorte son auditoire à l’amour, la compassion, la miséricorde et le pardon. Il cherche sans cesse à rassembler les brebis dispersées d’Israël. Son approche est inclusive, et non exclusive comme à Qumran.

      4. Un leadership hiérarchique

        Comme le leadership de Qumran est issu de la hiérarchie du temple de Jérusalem, on ne se surprendra pas de retrouver une communauté très hiérarchisée avec une préséance donnée aux prêtres et aux Lévites. On se considérait comme la communauté de la « nouvelle alliance ».

        Une telle structure est absente de ce mouvement eschatologique amorcé par Jésus. Comme nous l’avons déjà souligné, on distingue trois groupes qui gravitent autour de lui : la foule en générale, des disciples qu’il a appelés et le groupe intime des Douze qu’il envoie pour de courtes missions. À part cela, on note des groupes de soutien qui contribuaient peut-être à la bourse commune. Mais on chercherait en vain une structure ferme, et on ne parle jamais de former un groupe de « nouvelle alliance ».

      5. La thaumaturgie

        Les guérisons et les exorcismes étaient au cœur du ministère de Jésus et de son identité. À l’opposé, à Qumran jamais on n’associe le maître de justice ou encore les messies attendus à des actions thaumaturgiques (avec la possible exception de 4Q521). Des textes comme la Genèse d’Apocryphon ou la Prière de Nabonide semblent raconter une guérison et un exorcisme, mais en fait ce sont plutôt des prières adressées à Dieu pour qu’il intervienne. D’ailleurs, dans la vision dualiste de Qumran, la magie et la divination étaient considérées comme une chose mauvaise. Et l’historien juif Josèphe ne peut rapporter aucun récit de miracle opéré par un Essénien.

      En conclusion, nous pouvons affirmer que les différences entre Qumran et Jésus étaient nombreuses et profondes. On n’est donc pas surpris qu’il n’y ait pas eu d’interaction entre les deux. Par contre, tous les deux sont des exemples d’un phénomène plus large en Palestine au début de l’ère moderne où des groupes juifs eschatologiques avec un style de vie radical proclament leur espérance en un Israël renouvelé et leur hostilité vis-à-vis de l’establishment sacerdotal de Jérusalem. Mais alors que ce qui a été initié à Qumran a disparu pour toujours, ce qu’a initié par Jésus se poursuit encore aujourd’hui.

     

    Meier v.3, chap 30, pp 488-532 (version anglaise).


Question suivante: Jésus a-t-il eu des contacts avec les Samaritains?

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