Jésus a-t-il eu des contacts avec les Samaritains?


Sommaire

Une réponse rapide à cette question serait de dire: il est probable que Jésus a eu quelques rencontres sporadiques avec les Samaritains. Malheureusement, nous n’avons aucun document qui pourrait appuyer ce point. Les textes évangiles que nous avons sur les Samaritains reflètent plus la situation de l’Église primitive que celle du Jésus historique: le mot « Samaritain » est absent de Marc, chez Matthieu il vient appuyer la décision des chrétiens de centrer la mission seulement sur les Juifs, chez Luc il sert à annoncer la mission future en Samarie dont parlera les Actes des Apôtres, chez Jean il sert de contexte à une rencontre christologique. Cependant, dans ce dernier cas, le récit est tellement truffé données précises sur les Samaritains qu’on peut imaginer qu’à la base du récit il y a peut-être des éléments historiques.

Précisons que nous appelons Samaritains des gens qui, comme les Juifs, rendaient un culte à Yahvé, mais ils le faisaient au mont Garizim, et non au mont Sion, avec comme prêtres des gens de la lignée lévitique. De plus, ils n’acceptaient comme Écriture que le Pentateuque (les cinq premiers livres de la Bible). Ces caractéristiques de la religion samaritaine ne proviennent pas d’un schisme quelconque d’avec le Judaïsme, mais d’une évolution propre de certaines tribus (Éphraïm et Menassé) du nord.


Jésus et les groupes concurrents juifs : les Samaritains

  1. Introduction : pourquoi maintenant?

    Contrairement aux autres groupes comme les Pharisiens, les Sadducéens ou les Esséniens, les Samaritains ne sont pas clairement identifiés comme des Juifs, certains les situant à mi-chemin entre Juifs et Gentils.

  2. Des problèmes de terminologie et de définition

    1. La géographie

      On peut définir les Samaritains comme des habitants d’une région appelée Samarie, située entre la Judée au sud et la Galilée au nord, à l’ouest du Jourdain. La capitale était Samarie, mais renommée Sébaste par Hérode.

    2. La descendance physique et la composition ethnique

      On considérait les Samaritains comme descendants des tribus israélites d’Éphraïm et Manassé, avec l’adjonction au fil des siècles de non-Israélites d’Assyrie et des empires hellénistiques. À l’époque de Jésus on y trouve des groupes très hellénisés.

    3. La religion

      La religion pratiquée par les Samaritains avait les caractéristiques suivantes :

      • Un culte rendu au Dieu Yahvé;
      • On vénérait le mont Garizim comme lieu de culte plutôt que le mont Sion à Jérusalem;
      • On opposait les prêtres légitimes de la lignée lévitique au mont Garizim aux prêtres de Jérusalem;
      • On n’acceptait que le Pentateuque (les cinq premiers livres de la Bible) comme Écriture.

      Malheureusement, nos sources d’information sont très limitées, i.e. l’historien juif Josèphe qui semble hostile aux Samaritains, et le Nouveau Testament.

  3. Le problème des origines historiques des Samaritains

    Il faut rejeter comme tout à fait anachronique l’explication traditionnelle de la théologie samaritaine sur son origine : le schisme aurait eu lieu au 11e siècle av. J.-C. quand Éli, un prêtre inique, aurait déplacé le sanctuaire de Sichem à Siloé (voir 1 S 1, 9 – 4, 18). Il faut rejeter également comme historiquement inexacte la version de 2 R 17, 29 qui affirme que, à l’occasion de la déportation des tribus du nord en 722/721 av. J.-C, le roi d’Assyrie envoya en Samarie des colons qui répandirent leur culte polythéiste et syncrétiste. Josèphe, pour sa part, réutilise la version de 2 R 17, 29 pour décrire ces nouveaux immigrants comme des Chuthéens (voir Ant. 9.14.1-3 #277-291), les ancêtres des Samaritains actuels.

    Quand on examine attentivement l’Ancien Testament, on ne repère aucune forme de schisme qui aurait pu avoir lieu entre les gens de Samarie et ceux de Judée. Dans le Deutéronome, le mont Garizim y est présenté de manière positive en opposition au mont Ébal (Dt 11, 29; 27, 12). Et quand Esdras et Néhémie discuteront de reconstruire le temple de Jérusalem au retour de l’exil à Babylone au 5e siècle av. J.-C., ils impliqueront les autorités de Samarie dans les discussions. Notons que la tradition samaritaine ne parle pas de temple au mont Garizim, mais simplement d’un lieu de culte, ce qui contraste avec la tradition juive et son insistance sur le temple au mont Sion. Même un texte polémique comme celui de Ben Sira (Si 50, 25-26 : « Il y a deux nations que mon âme déteste, la troisième n'est pas une nation: les habitants de la montagne de Séïr, les Philistins, et le peuple stupide qui demeure à Sichem. ») ne fait aucune référence à un temple quelconque, tout en niant que les Samaritains fassent partie du peuple choisi par Dieu. Les tensions entre Samaritains et Juifs se sont intensifiées lors de la période hasmonéenne (2e siècle av. J.-C.) avec la politique d’hellénisation d’Antiochus IV à laquelle se sont accommodés les Samaritains, alors que les Juifs se sont révoltés (voir 2 Mac 6, 2) : en 128 av. J.-C. le grand prêtre Jean Hyrcan détruisit le sanctuaire du Mont Garizim, et en 107, la ville de Sichem.

    Que conclure? Techniquement, le mot « Juif » désigne quelqu’un de la tribu de Judas et vivant sur un territoire appelé Judée à l’époque gréco-romaine. À la suite de l’exil de certains à Babylone, ce territoire était occupé par des gens qui étaient, soit restés sur place, soit revenus d’exil, et ensemble ces gens constituaient le Judaïsme palestinien. De l’autre côté, les Samaritains provenaient des tribus du nord (principalement Éphraïm et Manassé), pratiquaient un culte religieux sur le mont Garizim. Et donc, tout en se considérant comme faisant partie d’Israël, ils ne se définissaient pas comme Juifs et ne pratiquaient pas cette religion qu’on appelle le Judaïsme. Dans cette perspective, on ne pas parler de schisme à un moment particulier. Il s’agit plutôt de la même religion d’Israël qui a évolué différemment au fil des événements et a développé des pratiques distinctes.

  4. Les problèmes reliés aux textes évangéliques

    En ce qui concerne les Samaritains, les évangiles nous informent plus sur la situation de l’église primitive que sur celle du Jésus historique.

    1. Le mot « Samarie » et le mot « Samaritain » n’apparaissent jamais dans Marc ou dans la source Q, une indication que l’interaction de Jésus avec les Samaritains n’était pas très grande.

    2. Matthieu nous offre ce passage : « Ne prenez pas le chemin des païens et n'entrez pas dans une ville de Samaritains; allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d'Israël. » (Mt 10, 5b-6). Ces paroles ne proviennent probablement pas du Jésus historique pour les raisons suivantes :

      1. Le contexte est celui d’un discours missionnaire (10, 5-42) où Matthieu condense plusieurs discours missionnaires qu’on trouve chez Marc et dans la source Q. Pourtant, on ne trouve jamais une telle interdiction d’aller chez les Gentils ou les Samaritains chez Marc ou la source Q. Nous aurions ici une addition de Matthieu ou de sa source M.

      2. On trouve chez Matthieu un passage parallèle en 15, 24 où il reprend le récit de Marc 7, 25-30 (guérison de la fille de la Syro-phénicienne) pour transformer la Syro-phénicienne en Cananéenne et pour ajouter au récit de Marc cette parole de Jésus où il dit qu'il n’a été envoyé qu'aux brebis perdues de la maison d'Israël. Nous sommes devant l’activité créatrice de Matthieu ou de la source M qu’il utilise.

      3. Puisque même le récit de Marc sur la Syro-phénicienne n’est probablement pas historique, alors à plus forte raison la version de Matthieu.

      Ce refus d’aller chez les Samaritains proviendrait probablement de chrétiens de première génération qui s’opposaient à l’élargissement de la proclamation de l’évangile à des groupes autres que Juifs. Ce refus n’était pas sans fondement, car Jésus n’a centré sa mission que sur les Juifs et on n’a aucun indice montrant que Jésus ou ses disciples immédiats aient eu l’intention de s’adresser aux Samaritains comme groupe.

    3. Chez Luc, les Samaritains sont mentionnés à la fois dans des récits et dans les paroles de Jésus.

      1. Le récit des dix lépreux où seul un Samaritain revient vers Jésus pour rendre gloire à Dieu (Lc 17, 11-19) contient des préoccupations proprement chrétiennes et lucaniennes et prépare trop bien la mission en Samarie dans les Actes des Apôtres pour avoir des chances d’être historique. Luc utilise probablement une source particulière qu’on appelle L.

      2. En Lc 9, 52-55, Jésus, amorçant son dernier voyage à Jérusalem, se voit refuser l’entrée dans un village samaritain, ce qui amène Jacques et Jean à vouloir ordonner au feu de descendre du ciel pour consumer les gens. En soi, l’incident n’a rien d’improbable et semble cohérent avec le titre de « fils du tonnerre » que portent Jacques et Jean. Malheureusement, ce récit constitue un moment pivot dans l’œuvre de Luc qui nous présente un Jésus affrontant résolument la mort et préparant ses disciples à son départ. De plus, alors que Luc construit habituellement son récit à partir du cadre de Marc où Jésus se rend à Jérusalem par la vallée du Jourdain, et non par la Samarie, ici il dévie de son cadre habituel : peut-être y mêle-t-il des éléments d’un autre voyage. Quoi qu’il en soit, on ne peut rien avancer sur le plan historique.

      3. Enfin, Luc est le seul à nous offrir cette parabole du bon Samaritain (Lc 10, 30-37). Il est difficile d’établir si cette parabole remonte au Jésus historique. On note simplement le travail de Luc qui utilise des éléments de Marc (Mc 12, 28-34) pour fournir une introduction à la parabole, ce qui indique l’insertion d’une source particulière exigeant un peu de travail de suture. Mais même en admettant que cette parabole remonte au Jésus historique, nous apprenons peu de choses, sinon que Jésus avait une vision plus favorable des Samaritains que la majorité des Juifs.

    4. Jean présente deux passages où on parle des Samaritains.

      1. Le récit du dialogue de Jésus avec la Samaritaine au puits de Jacob est bien connu (Jn 4, 4-42). Nous avons ici une structure typique de l’évangéliste qui nous présente un voyage spirituel où, à travers des questions et de réponses, s’opère une rencontre christologique. Ce récit sur la Samaritaine reflète la théologie et le vocabulaire de Jean, et annonce la mission future de l’église primitive auprès des Samaritains (vv. 31-38; voir Actes 8). Dès lors, devant une composition si grandiose, on pourrait rejeter toute prétention historique. Pourtant ce récit est truffé d’éléments montrant une connaissance précise des Samaritains :
        • Il y a effectivement un puits au pied du mont Garizim;
        • Juifs et Samaritains ne partagent pas effectivement les mêmes ustensiles (v.9 pour pouvoir boire);
        • C’est vrai qu’il est inhabituel pour un homme Juif de s’adresser à une femme samaritaine (surtout avec les implications sur la pureté rituelle);
        • C’est vrai que le mont Garizim était en compétition avec le temple de Jérusalem;
        • De manière surprenante, Jésus s’identifie comme Juif alors que tout l’évangile de Jean présente les Juifs sous un jour négatif;
        • Il y a cette autre phrase étonnante de Jésus que le salut vient des Juifs;
        • On y fait allusion au messie samaritain, une figure eschatologique appelée Taheb;

        Il est possible que Jean utilise des éléments historiques avec lesquels il construit son œuvre théologique.

      2. Jn 8, 48 utilise le mot « Samaritain », mais comme injure dans la bouche des adversaires de Jésus. Nous sommes dans le contexte polémique du ch. 8 où Jésus accuse les Juifs de ne pas être de vrais fils d’Abraham (une accusation que faisait peut-être les Samaritains vis-à-vis des Juifs) et se prétend être d’origine divine. Les Juifs lui répliquent en disant qu’il est un Samaritain et est possédé du démon. Or, les samaritains avaient la réputation d’être des magiciens (voir Simon le magicien dans les Actes des Apôtres), et donc des agents du démon. Bref, cette polémique porte avant tout la marque des débats dans les premières communautés chrétiennes.

    Bref, nous n’avons aucun texte que nous pouvons clairement faire remonter au Jésus historique. Mais nous pouvons néanmoins dire deux choses : Jésus avait probablement une vue des Samaritains beaucoup plus favorable que celle de l’ensemble des Juifs, et il a probablement eu quelques rencontres sporadiques avec les Samaritains, sans que nous puissions en avoir le détail.

 

Meier v.3, chap 30, pp 532-549 (version anglaise).


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