Sybil 1998

 

 

Le texte évangélique

Lc 9, 51-62

51 Quand arriva pour lui le temps d’être arraché à cette vie, Jésus prît un air déterminé et se mit en marche vers Jérusalem. 52 Il envoya des messagers devant lui. Sur leur trajet, ceux-ci entrèrent dans un village samaritain pour préparer sa visite. 53 Cependant on ne voulut pas le recevoir parce que son projet était de se rendre à Jérusalem. 54 Constatant cela, les disciples Jacques et Jean dire : « Veux-tu que nous leur disions que le feu descende du ciel sur eux et les consume? » 55 Après s’être retourné, Jésus leur adressa des reproches. 56 Puis ils se mirent en marche vers un autre village.

57 Alors qu’ils cheminaient sur la route, quelqu’un lui dit : « Je te suivrai où que tu ailles. ». 58 Mais Jésus lui dit : « Les renards ont leur tanière et les oiseaux du ciel leur nid, mais le nouvel Adam n’a pas d’endroit où appuyer sa tête. » 59 Il dit à un autre : « Suis-moi! » Mais celui-ci répondit : « Seigneur, permets-moi d’abord d’aller mettre au tombeau mon père. » 60 Jésus lui répliqua : « Laisse les morts mettre au tombeau leurs propres morts, mais toi va faire connaître le monde de Dieu. » 61 Une autre personne lui dit encore : « Je vais te suivre, Seigneur. Mais permets-moi d’abord d’aller faire mes adieux à ma famille. » 62 Jésus lui rétorqua : « Quelqu’un qui a empoigné une charrue mais avance en regardant en arrière n’a pas les aptitudes nécessaires pour le monde de Dieu. »


 


 

 

 

 

 

 

 

 

Avancer sans cesse, sous peine de catastrophe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Nous embauchons

Avez-vous déjà vécu un processus d’embauche ? Si vous recherchiez à être embauché, vous avez essayé de démontrer que vous étiez le candidat idéal: vos connaissances, vos habiletés, vos qualités personnelles allaient être un atout pour l’entreprise. Moi, du côté de l’employeur comme gestionnaire, j’affiche clairement les habiletés recherchées : grande capacité de raisonnement logique et analytique, de service à la clientèle, de communication interactive efficace, de travail en équipe et d’initiative. Si un candidat n’a pas ces habiletés, je sais qu’il ne pourra contribuer à la mission de l’entreprise et que, au contraire, il constituera un problème. Dans ce contexte, dites-moi, que mettriez-vous sur l’affiche d’embauche pour la mission chrétienne ? C’est dans ce cadre que je vous propose de relire l’évangile de ce dimanche. Ce cadre est d’autant plus justifié que notre passage est suivi du récit de l’embauche de 72 disciples envoyés en mission.

Jésus mentionne explicitement quatre qualités du candidat recherché. Premièrement, il n’est pas autoritaire ou dominateur comme auraient tendance à l’être Jacques et Jean vis-à-vis des Samaritains : le monde de Dieu ne peut être accueilli qu’en toute liberté. Quand on pense à l’Inquisition qui a sévit dans l’Église au 13e et 14e siècle, on sait aujourd’hui que c’était contraire à ce que demandait Jésus. On peut dire la même chose de l’imposition de la Charia chez les intégristes musulmans.

Deuxièmement, il doit être capable d’évoluer sans cesse jusqu’à sa mort, à l’image de cette marche de Jésus jusqu’à Jérusalem où il mourra ; c’est une tentation de nous poser la tête dans le mouvement de notre croissance, de nous arrêter pour souffler dans notre tanière et dormir dans un nid douillet, et même de régresser au stade fœtal, mais la vie comme le monde de Dieu est mouvement perpétuel : peu importe notre point de départ et notre degré de maturité affective, nous sommes appelés à toujours faire un pas en avant. Que diriez-vous à une personne qui dirait : je veux rester toute ma vie un enfant, ou je veux rester toute ma vie un adolescent. Vouloir le statu quo ou que les choses restent comme elles étaient autrefois dans le monde de la chrétienté, c’est contraire à ce que demande Jésus du disciple.

Troisièmement, il est capable de déterminer les vraies priorités au point de relativiser les règles, les traditions et les institutions, aussi vénérables soient-elles, dans la mesure où elles ne contribuent pas à la vie. Dans la tradition juive, un fils devait accomplir son devoir filial de voir à la sépulture de son père. Pourtant, Jésus dit : il y a quelque chose de plus importants que tous ces nobles devoirs de la société et de la religion, i.e. être là où se passe la vie, où Dieu est en train d’agir. Comment réagiriez-vous devant quelqu’un à qui on dirait : « Écoute, je n’en peux plus. Je vais me suicider. », et qui répondrait : « Pas tout de suite, j’ai ma messe à 16 h 00. » ?

Quatrièmement, les liens familiaux, le monde de notre culture, peuvent avoir contribué grandement à ce que nous sommes aujourd’hui, mais leur rôle est de nous catapulter vers l’avenir, et si nous succombons à la tentation de retourner à la douceur de cet utérus plutôt que d’être en train de tracer des chemins neufs, alors nous n’avons pas les aptitudes pour être disciples de Jésus. Vous savez très bien qu’un couple qui a décidé d’avoir un enfant a fait un choix pour la vie ; il ne peut pas dire une fois l’enfant né : ce n’est pas ce que je voulais.

Regardez les grandes religions du monde. Ne sont-elles pas avant tout des forces conservatrices qui regardent le monde d’aujourd’hui avec un œil découragé et grondeur ? Pourtant, Jésus nous présente le visage d’un homme constamment en marche, résolument tourné vers l’avenir, heureux d’aller à la rencontre de la vie, passionné par le mystère de ce monde qui a pour nom Dieu. Quand on regarde les faits et gestes de Jésus, on a l’impression que la vie est la réalité la plus magnifique et la plus extraordinaire au monde. Et il veut des candidats à son image.

À qui s’adresse l’évangile de ce jour ? Aux prêtres ? Aux religieux et religieuse ? Non. Il s’adresse à nous tous. Nous sommes les disciples de Jésus. Nous sommes ces amoureux de la vie, nous sommes ceux qui ont refusés d’être stagnants et ont embrassés l’avenir, nous sommes ceux qui évoluent sans cesse tant qu’ils n’auront pas rejoint ce Dieu si mystérieux. Nous sommes ceux qui ont été embauchés ?

Mais voulons-nous continuer ?

 

-Mars 2007