Sybil 2002

Le texte évangélique

Luc 7, 11-17

11 Voici ce qui arriva quand Jésus eut fait route ensuite vers une ville du nom de Naïn, et que ses disciples ainsi qu’une foule nombreuse marchaient avec lui. 12 Alors qu’il s’approcha de la porte de la ville, voici qu'on portait en terre le corps mort du fils unique d’une mère qui était veuve, accompagnée d’une foule d’assez nombreuse de la ville. 13 Quand il la vit, le Seigneur fut ému aux entrailles et lui dit : « Arrête de pleurer ». 14 Et après s’être approché, il toucha à la civière. Les porteurs s’arrêtèrent alors. Il dit : « Jeune homme, je te le dis, réveille-toi! » 15 Et le mort se mit sur son séant et commença à parler. Jésus le remit alors à sa mère. 16 Et tout le monde fut bouleversé et on proclamait la qualité d’être extraordinaire de Dieu avec ces mots : un grand prophète s’est levé parmi nous, et Dieu a rendu visite à son peuple. 17 Cette nouvelle à son sujet se répandit dans toute la Judée et dans tous les environs.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jusqu'où peut-on aller quand on laisse parler son coeur?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Qu’est-ce qui est le plus grand? Être brillant, ou avoir un cœur compatissant ?

J’avais 7 ans. Mon ami s’appelait Claude. À la récréation du midi et à la fin de la classe l’après-midi, nous nous retrouvions souvent ensemble. Pour une raison que j’ignore, j’avais pris l’habitude de vouloir lui exprimer ma supériorité, en particularité ma supériorité physique. Un jour, que nous nous chamaillions et que j’essayais d’avoir agressivement le meilleur sur lui, un groupe de jeunes étudiants beaucoup plus grands que nous passèrent par hasard, et l’un d’eux voyant que j’avais le dessus, me frappa à la tête avec une pile de livres. Me voilà tout en pleurs. Mais, à ma surprise, Claude, que je venais d’essayer d’humilier, se tourna vers moi tout ému pour me demander : « Est-ce que tu as mal? » J’étais soufflé. Comment pouvait-il avoir un gramme de compassion après ce que je lui avais fait? Depuis ce jour, jamais je n’ai levé la main.

À première vue, tout le monde à de bons mots pour les sentiments reliés à la compassion, jusqu’au jour où ils entrent en conflit avec certains pulsions profondes de notre vie. Récemment, ma conjointe et moi recevions à manger un couple de vieux amis depuis toujours. Lui, comme d’habitude, m’épata par tous ces bouquins qu’il a lus et je pris plaisir à une discussion intelligente; j’ai toujours l’impression d’apprendre quelque chose. Malheureusement, sa conjointe est entrée depuis quelque temps dans le monde de la sénilité; elle essaya d’intervenir dans nos conversations, mais c’était hors propos. J’ai prêté une attention polie, mais je me hâtais de rétablir le fil logique avec ce dont avait parlé son mari; pour être franc, ces interruptions m’ont agacé et gêné. Au contraire, ma conjointe a accepté d’entrer dans le monde de cette femme sénile avec un art consommé. Une fois partis nos invités, j’ai dû faire une triste prise de conscience : ma véritable difficulté était d’accepter la vie humaine avec tous ses aléas, incluant la perte de ses moyens. Et la seule façon de le faire, c’est de s’abandonner à la compassion.

L’évangile de ce jour m’a aidé à changer de perspective. Certains se diront : mais comment un récit de ressuscitation d’un jeune homme peut-il avoir un tel impact? Justement, la pointe du récit de Luc est-il vraiment sur la ressuscitation d’un jeune homme? Regardons de plus près.

L’histoire commence alors que Jésus est en marche, accompagné de disciples et d’une foule de gens. Nous savons qu’être chrétien c’est marcher avec Jésus. Ce détail de Luc devrait dès le début nous avertir que Jésus est sur le point de nous donner un enseignement. Quel est cet enseignement? Nous connaissons bien la scène : on porte en terre le corps mort du fils unique d’une veuve. L’évangéliste nous dit alors : Jésus est ému aux entrailles. Le verbe grec splanchnizomai renvoie à un fort sentiment de compassion où on a le cœur brisé devant une situation. Luc utilise ce verbe seulement en deux autres occasions : le bon samaritain est ému jusqu’aux entrailles quand il voit l’homme blessé et laissé presque mort sur la route (10, 33); le père de l’enfant prodigue est ému jusqu’aux entrailles quand il voit venir de loin son fils, et court se jeter à son cou (15, 20).

Comment expliquer la réaction si vive de Jésus devant un enfant mort qu’il ne connaît pas? En fait, le centre du récit n’est pas l’enfant, mais la veuve. Il faut savoir qu’à l’époque, la seule source de revenu pour une femme ne pouvait provenir que d’un homme, et pour une veuve, que de son fils. Comme l’enfant mort était son fils unique, c’est l’indigence totale qui l’attend. Voilà ce que comprend Jésus, voilà ce qui l’émeut jusqu’aux entrailles.

Mais le récit ne se termine pas ici. Jésus prend la peine de toucher à la civière, pour s’imprégner de la situation. Ce qui suit n’est pas un geste de magie, Jésus ne dit pas : « Abracadabra, au compte de trois, tu es de nouveau vivant. » Non. Il interpelle le jeune homme avec autorité : « Jeune homme, je te le dis, réveille-toi! » Les émotions de Jésus l’amène en quelque sorte à un geste vigoureux, celui de rappeler au jeune homme son rôle vis-à-vis de sa mère. Cela est si vrai qu’au verset suivant nous atteignons le sommet du récit, quand Jésus remet le fils à sa mère. D’une certaine façon, nous pourrions dire que nous n’avons pas ici un récit de miracle, mais plutôt un récit de compassion.

Cependant, comme on peut s’y attendre chez un évangéliste, il ne s’agit pas d’une histoire avec une petite morale. Il y a beaucoup plus. Quand on examine de près ce récit qui est unique à Luc, on constate qu’il avait en tête l’histoire du prophète Élie qui a rendu à la vie le fils de la veuve de Sarepta (1 Rois 17, 10-24), à tel point qu’il copie telle quelle l’expression : « Il le remit alors à sa mère ». Pour Luc, Jésus est le nouvel Élie, ce prophète qu’on espérait de nouveau, signe de la présence et de l’intervention de Dieu. N’oublions pas que quelques versets plus loin, Jésus devra répondre aux envoyés de Jean Baptiste s’interrogeant s’il est le messie. Que répondra Jésus? Les gens sont guéris, les morts retrouvent la vie, la bonne nouvelle est annoncée aux pauvres. Voilà le visage du messie. Voilà le visage de Dieu qui envoie un messie qui lui est semblable. C’est ce qu’ont compris les gens quand ils disent : « Dieu a rendu visite à son peuple ».

Vous comprenez maintenant pourquoi l’évangile de ce jour a changé mes perspectives : c’est beau être brillant, c’est encore mieux être compatissant. Car c’est le visage même de Jésus, c’est le visage de Dieu. Il y a donc quelque chose de faux à parler d’un Dieu tout-puissant, ce qui biaise encore davantage la question de la souffrance dans le monde. Ne vaut-il pas mieux insister sur ce cœur ému jusqu’aux entrailles. Ce sera le point de départ d’une action vigoureuse où on pourra dire : « Arrête de pleurer ».

 

-André Gilbert, mai 2016