Jésus est-il allé jusqu’à ressusciter des morts?


Sommaire

Les évangiles nous rapportent trois récits où Jésus ressuscite des morts, ainsi qu’une parole de Jésus où la ressuscitation des morts fait partie de la liste des actions miraculeuses qu’il a opérées. Notons tout de suite que nous parlons de ressuscitation, et non de résurrection, parce que les personnes ramenées à la vie devront mourir de nouveau, contrairement à Jésus qui est ressuscité des morts, et donc est passé dans le monde de Dieu pour ne plus jamais mourir.

Le premier récit est celui de la ressuscitation de la fille de Jaïre (Mc 5, 21-43) qui provient de la tradition marcienne. Une convergence d’éléments nous amène à dire que le récit remonte à un événement de la vie publique de Jésus et n’est pas une création de l’Église primitive, sans qu’on puisse déterminer exactement ce qui s’est passé. Le deuxième récit est celui de la ressuscitation du fils de la veuve de Naïn (Lc 7, 11-17) qui provient de la tradition lucanienne. La grande difficulté de déterminer son historicité vient de ce que Luc est le seul à raconter cette histoire et son récit a peut être subi l’influence du cycle des prophètes Élie et Élisée. Mais en regard de la mention unique de Naïn et du nombre de sémitismes, nous concluons, quoiqu’avec certaines hésitations, que le récit remonte probablement à un incident relié à Jésus à Naïn. Le troisième récit est celui de la ressuscitation de Lazare (Jn 11, 1-45) qui provient de la tradition johannique. La présence de noms propres et de la mention d’un lieu précis nous amène à penser que le récit reflète peut-être un incident quelconque dans la vie du Jésus historique. Terminons avec la tradition Q, cette parole adressée par Jésus aux envoyés de Jean Baptiste où la ressuscitation des morts fait partie des actions qu’il a accomplies (Mt 11, 5) : cette tradition remonterait au ministère de Jésus et ne serait pas une création chrétienne.


  1. Trois observations initiales sur les récits de ressuscitation des morts

    Les érudits ont l’habitude de considérer ces récits comme une représentation imagée de la victoire de Jésus ressuscité sur la puissance du mal, et en particulier le mal ultime qu’est la mort, et donc concluent qu’il s’agit d’une création pure et simple de l’Église primitive. Aussi est-il important de faire trois mises au point.

    1. Ce qu’une personne accepte comme possible ou probable dépend de son contexte socioculturel, et ce contexte lui sert de base pour juger ce qui est vrai ou faux, réel ou irréel. Il nous faut donc faire aujourd’hui un effort d’imagination pour entrer dans le monde ancien méditerranéen du premier siècle où on considérait comme possible ou probable qu’un saint homme ressuscite des gens. Pensons aux récits païens de Pline l’Ancien, Apulée, Lucien et Philostrate qui contiennent des ressuscitations des morts. On retrouve la même chose chez les premiers chrétiens : Pierre ressuscite la riche Tabitha (Ac 9, 36-43), Paul ressuscite l’adolescent Eutyque qui était tombé endormi du troisième étage en écoutant son discours (Ac 20, 7-12).

    2. Même si les ressuscitations des morts sont rares dans l’ensemble du corpus néotestamentaire, elles sont répandues de manière assez égale dans les différentes sources littéraires, i.e. la tradition marcienne, lucanienne et johannique. Et comme on le verra plus tard, ces récits ne sont pas des créations de l’évangéliste, mais proviennent d’une tradition plus ancienne. À cela on peut ajouter la tradition Q qui nous présente un Jésus affirmant avoir ressuscité des morts (Mt 11, 5). Nous pouvons donc application le critère d’attestations multiples.

    3. Enfin, il faut rappeler que notre propos n’est pas de déterminer s’il s’agit d’un miracle, ce que seul un théologien peut faire dans la foi, mais plutôt de s’en tenir au plan purement historique et d’établir si tel ou tel récit a des chances de remonter au ministère de Jésus et de faire écho à un événement que Jésus, ses disciples ou son auditoire ont interprété comme un miracle.

  2. Le contenu et la forme de ces récits

    Avant d’analyser les récits, il faut d’abord clarifier l’expression « ressusciter des morts ». Notons que cette expression traduit deux verbes grecs du Nouveau Testament, egeirô (se réveiller) et anistêmi (se mettre debout). Mais cette expression est ambiguë, car elle est utilisée pour décrire deux réalités tout à fait différentes quant au contenu et à quant la forme littéraire.

    1. « Ressusciter des morts » renvoie d’abord à l’action de Jésus qui a ramené à la vie des gens qui étaient récemment décédés.

      1. Le contenu de cette résurrection est très clair : il s’agit simplement de revenir à la vie sur terre, à ses activités quotidiennes, à sa situation antérieure, avec la restriction d’avoir à mourir de nouveau. Ainsi, le retour à la vie n’est que temporaire.

      2. La forme littéraire de ces récits suit exactement la même structure qu’un récit de guérison : 1) présentation de la situation pénible; 2) une parole ou un geste de Jésus, suivi de la confirmation du changement; 3) réaction de l’auditoire. Ainsi, la ressuscitation des morts n’est qu’un cas de guérison de maladie, une maladie extrême.

    2. « Ressusciter des morts » renvoie à la résurrection par excellence, celle de Jésus.

      1. Le contenu est totalement différent, puisque Jésus ne revient pas à la vie sur terre ou à sa situation antérieure, mais il passe à un autre monde, celui de Dieu; il ne mourra plus jamais. De plus, cette résurrection n’est pas l’œuvre de Jésus lui-même, mais celle de Dieu : les textes du Nouveau Testament affirment clairement que c’est Dieu qui l’a fait surgir de la mort (1 Thess 1, 10; Gal 1, 1; 1 Co 6, 14; etc.).

      2. La forme est également différente, puisqu’il n’existe aucune narration de la résurrection de Jésus. On trouve deux types de récit post-résurrection : d’abord la découverte du tombeau vide, puis les récits où Jésus est vu par certains témoins. Dans les deux types, on ne décrit pas la résurrection, on fait seulement une proclamation.

        En raison même des limites de notre méthode, nous n’aborderont que le premier type de ressuscitation des morts.

  3. La tradition marcienne : la ressuscitation de la fille de Jaïre (Mc 5, 21-43 || Mt 9, 18-26 || Lc 8, 40-56)

    1. Le travail rédactionnel de Marc sur le récit traditionnel

      Les biblistes s’entendent pour dire que la version de Marc de ce récit est la plus ancienne, alors que Matthieu l’a abrégé et Luc l’a réécrit pour l’adapter à son agenda théologique. Comme nous l’avons vu, le récit de Marc est imbriqué avec celui de la guérison de l’hémorroïsse, mais les deux récits étaient indépendants dans une phase précédente.

      On remarque le travail rédactionnel de Marc au v. 21 (Et, Jésus ayant traversé de nouveau dans la barque vers l’autre côté, une foule nombreuse se rassembla près de lui, et il était au bord de la mer) qui sert de transition avec ce qui précède. Le v. 24 est un autre candidat au travail rédactionnel de Marc (Et il s’en alla avec lui et une foule nombreuse le suivait et le pressait), car il sert simplement de pont avec le récit de l’hémorroïsse qui doit toucher furtivement Jésus. Et à l’origine, le v. 35 (Comme il parlait encore…) devait suivre le v. 23 (le chef de synagogue le supplie instamment…), puisqu’il n’y avait pas le récit de l’hémorroïsse. Marc a également ajouté la présence de Pierre, Jacques et Jean, les trois disciples favoris, qui sont pour lui les témoins des révélations secrètes de Jésus. Il est également surprenant de voir Jésus allé auprès de l’enfant non pas seul, mais avec les parents et ses trois disciples favoris : ils jouent sans doute un rôle de témoin. Enfin, la finale est tout à fait bizarre et en porte-à-faux : demander le silence pour que personne ne le sache est absurde, quand on voit toute la foule autour de la maison et qu’elle observe l’enfant marcher; c’est la main de Marc qui répète un de ses thèmes.

      Mais ce travail rédactionnel de Marc et les inconsistances du récit qu’il entraîne démontrent qu’il reprend un récit plus ancien. De plus, la présence du mot araméen talitha koum (jeune fille, lève-toi), qui doit être traduit pour le public grec, indique que Marc réutilise un récit qu’il n’a pas créé.

    2. La forme et le contenu de base du récit traditionnel

      22 Arrive alors un des chefs de synagogue, nommé Jaïre, qui, le voyant, tombe à ses pieds 23 et le prie avec instance: "Ma petite fille est à toute extrémité, viens lui imposer les mains pour qu'elle soit sauvée et qu'elle vive." 35 Tandis qu'il parlait encore, arrivent de chez le chef de synagogue des gens qui disent: "Ta fille est morte; pourquoi déranges-tu encore le Maître?" 36 Mais Jésus, qui avait surpris la parole qu'on venait de prononcer, dit au chef de synagogue: "Sois sans crainte; aie seulement la foi." 38 Ils arrivent à la maison du chef de synagogue et il aperçoit du tumulte, des gens qui pleuraient et poussaient de grandes clameurs. 39 Étant entré, il leur dit: "Pourquoi ce tumulte et ces pleurs? L'enfant n'est pas morte, mais elle dort." 40 Et ils se moquaient de lui. Mais les ayant tous mis dehors, il prend avec lui le père et la mère de l'enfant, ainsi que ceux qui l'accompagnaient, et il pénètre là ou était l'enfant. 41 Et prenant la main de l'enfant, il lui dit: "Talitha koum", ce qui se traduit: "Fillette, je te le dis, lève-toi!" 42 Aussitôt la fillette se leva et elle marchait, car elle avait douze ans. Et ils furent saisis aussitôt d'une grande stupeur. 43b Et il dit de lui donner à manger.

      Il est impossible de reconstruire la forme la plus ancienne du récit, d’autant plus que la présence d’un mot araméen pointe vers un original araméen. Néanmoins, le contenu et la forme originale sont suffisamment clairs pour qu'on puisse repérer les trois parties habituelles d’un récit de miracle: 1) la rencontre avec Jésus et présentation du problème (vv 22-23.38-40); 2) l’action de Jésus et constatation des résultats (vv 41-42ab); 3) réaction de la foule (42c)

      Il est difficile de déterminer si 43b faisait partie du récit originel. Mais puisque le récit concernait dès l’origine une ressuscitation des morts, on peut penser que la demande de lui donner à manger faisait partie du récit, une façon de montrer qu’il ne s’agit pas d’un fantôme, mais d’un être vivant. On peut également penser que la forme originelle du récit était plus brève dans la première partie et que celle-ci a été allongée à mesure qu’on a répété le récit. Enfin, notons que les trois évangélistes s’entendent sur une chose malgré leur différence : au tout début, personne n’ose demander à Jésus de ressusciter un mort; le récit originel devait avoir en quelque sorte une transition pour qu’on puisse passer de quelqu’un de malade à quelqu’un qui est mort.

    3. Une forme encore plus ancienne du récit?

      Nous pensons avoir atteint la forme la plus ancienne du récit telle que le permet l’étude critique. Malgré tout, certains biblistes prétendent pouvoir aller plus loin en isolant un récit de guérison, avant qu’il n'ait été transformé en récit de ressuscitation des morts. L’un deux est R. Pesch qui croit que le nom symbolique de Jaïre et le cycle des prophètes Elie et Élisée ont influencé le récit originel pour qu’il devienne un récit de ressuscitation des morts.

      Il y a quatre objections à cette théorie.

      1. Dans le monde ancien juif, il est très commun que des personnes portent des noms théophores, i.e. qui expriment de façon concise la foi en une action particulière de Dieu, comme Jaïre (Dieu illumine), Isaïe (Dieu sauve), Ézéchiel (Dieu donne des forces). On voit mal comment le nom de Jaïre, très connu dans l’Ancien Testament, ait contribué à transformer un récit de guérison en une ressuscitation des morts. Selon Pesch, quand Jésus invite Jaïre à avoir la foi, il lui dit implicitement de croire au nom qu’il porte, i.e. Dieu réveillera. Franchement, cela est pas mal tiré par les cheveux.

      2. C’est à tort que Pesch prétend que le récit de Jaïre n’est autrement attesté nulle part ailleurs. Il oublie le récit de la ressuscitation de Lazare qui commence par l’annonce de sa maladie et se poursuit par l’annonce de sa mort. Et les recherches approfondies du récit de Lazare démontre que le récit originel était une ressuscitation des morts.

      3. Quant au parallèle avec le cycle d’Élie et Élisée, Pesch lui-même reconnaît qu’il n’est pas clair et qu’il est indirect. Nous pourrions ajouter que nous sommes dans un registre différent, puisque les personnes sont déjà mortes quand les requérants demandent aux prophètes d’intervenir. Il faudrait plutôt rapprocher le cycle d’Élie et Élisée de la ressuscitation de Tabitha par Pierre dans les Actes des Apôtres.

      4. Notre dernière objection provient de la question fondamentale : parmi tous les récits de guérison de Marc (et on pourrait ajouter : parmi tous les récits des évangiles), pourquoi y a-t-il seulement ce récit qui aurait été transformé d’un récit de guérison en un récit de ressuscitation des morts?

      Dans le récit, on ne peut trouver aucune donnée qui puisse appuyer l’idée d’une transformation d’un récit de guérison en un récit de ressuscitation des morts. Certains critiques font une erreur de méthode, parce que derrière la tête ils portent la question : qu’est-ce qui s’est vraiment passé? Ceci est une toute autre question. Notre approche est de commencer d’abord par examiner le texte dans sa forme actuelle et de tenter d’identifier par la suite des stades plus anciens, pour enfin poser la question de la référence à des événements de la vie de Jésus. Bien sûr, il est possible que l’événement originel soit une guérison et que dans ses différents stades le récit se soit transformé en ressuscitation des morts. Mais dans l’état actuel de la recherche, la forme la plus ancienne du récit en est une de ressuscitation des morts.

    4. Est-ce que le récit remonte au ministère de Jésus?

      Un certain nombre d’éléments du récit appuient l’idée d’une tradition très ancienne qui remonte probablement à l’époque de Jésus.

      1. C’est un trait assez unique que le requérant soit nommé : Jaïre. On ne trouvera aucun cas semblable dans tout le reste du Nouveau Testament, même si le requérant joue parfois un rôle important. De plus, on apprend qu’il est un chef de synagogue, rôle pas très apprécié des chrétiens qui étaient en conflit avec les synagogues juives. Matthieu ne s’est pas gêné pour modifier son titre à celui vague de « chef ».

      2. Jésus prononce les mots araméens : « talitha koum » (jeune fille, lève-toi). Dans les récits de miracles, avec « ephphata » (ouvre-toi, Mc 7, 34), ce sont les seuls mots araméens, la langue de Jésus. On peut ajouter qu’il s’agit probablement d’un araméen populaire, puisque l’araméen correct exigeait qu’on dise « koumi », la forme féminine du verbe à l’impératif; le langage quotidien avait fini par ne plus prononcer le i final. De plus, le récit ancien contient un certain nombre de sémitismes.

      3. Le récit de base ne contient aucun titre christologique que les premiers chrétiens ont eu tendance à ajouter après coup. Jaïre donne à Jésus le titre de maître, un titre commun à l’époque.

      4. On peut aussi utiliser le critère d’embarras et de discontinuité pour montrer l’ancienneté du récit. Tout d’abord, la scène décrit une foule qui se moque (gr. kategelôn) de Jésus, lui qui a fait tant de merveilles. Jamais d’autres récits de miracle ne font allusion à de telles moqueries, même de la part d’incroyants. Puis, Jésus pose un geste surprenant, celui de jeter tout le monde dehors (autos de ekbalôn pantas), tel un pugiliste ou, pour utiliser un terme anglais, un « bouncer ». Ce détail était si gênant que Matthieu s’est contenté de dire que la foule a été mise dehors, sans préciser comment, et Luc a éliminé ce détail.

      Aucun de ces éléments en lui-même n’est suffisant pour démontrer l’ancienneté du récit. C’est plutôt leur convergence qui nous amène à dire que le récit remonte à un événement de la vie publique de Jésus et n’est pas une création de l’Église primitive. Qu’est-ce qui s’est réellement passé? Il est possible que la fille de Jaïre fût tout près de la mort, et que des disciples enthousiastes aient interprété l’événement comme une ressuscitation des morts. Mais cela, on ne le saura jamais. L’approche historique que nous avons prise nous oblige à demeurer vague et à dire : la couche la plus ancienne du récit montre que Jésus ou ses disciples ont perçu cette action comme une ressuscitation des morts.

  4. La tradition lucanienne : la ressuscitation du fils de la veuve de Naïn (Lc 7, 11-17)

    1. La place de ce miracle dans le cadre plus large du récit

      Notons tout de suite que ce récit est unique et propre à Luc. Le contexte est celui du ministère de Jésus en Galilée où Jésus, par ses miracles, montre la compassion de Dieu pour les gens. Juste avant notre récit, Jésus a guéri à distance l’esclave du centurion à Capharnaüm. Et maintenant, à la porte du village de Naïn, il est ému de compassion devant une veuve qui vient de perdre son fils unique. La ressuscitation du fils unique amène la foule à s’écrier : « Un grand prophète s’est levé parmi nous, Dieu a visité son peuple ». Cette scène est suivie par la réponse de Jésus aux envoyés de Jean Baptiste qui lui demande s’il est vraiment le plus fort qui doit venir tel que prophétisé par le Baptiste : « Allez rapporter à Jean ce vous avez vu et entendu : les aveugles voient… les morts ressuscitent… ». Et le contexte se termine avec la scène où Jésus est invité chez un Pharisien et où il dit à une femme pécheresse en pleurs qui lui arrose ses pieds de parfum : tes péchés sont remis, au grand scandale de son auditoire.

      Dans ce cadre, Luc développe des thèmes théologiques importants, et en particulier sa vision de l’histoire du salut. Il reprend le prophète Isaïe (Is 40) pour montrer que le salut annoncé se réalise maintenant en Jésus, un grand prophète qui surpasse les grands prophètes de l’histoire comme Élie et Élisée qui ont aussi opéré des ressuscitations, un salut qui s’adresse d’abord aux pauvres comme la veuve et aux pécheurs comme la pécheresse chez le Pharisien, un salut qui ne s’adresse pas seulement aux Juifs, car il rejoint également des Gentils comme le centurion. L’action de Jésus montre que Dieu est en train de visiter son peuple, un thème cher à Luc.

    2. Tradition et rédaction dans le récit de Naïn

      En observant combien le récit de la veuve de Naïn cadre bien avec le propos littéraire et théologique de Luc, on peut se poser la question s’il n’a pas inventé lui-même cette histoire, par exemple en réutilisant les ressuscitations d’Élie et Élisée ou le récit de la fille de Jaïre ou encore la ressuscitation de Tabitha par Pierre qu’on trouve dans les Actes des Apôtres. Examinons de près ces trois points.

      1. Le cycle des prophètes Élie et Élisée du livre des Rois de l’Ancien Testament nous présente deux prophètes itinérants de Galilée célèbres pour avoir ressuscité des morts.

        1. D’une part, nous avons Élie (1 R 17, 7-24) qui rencontre une veuve en détresse à la porte de Sarepta, dont le fils (probablement unique) vient de mourir et à qui le prophète redonnera vie et rendra à sa mère, ce qui fera dire à celle-ci qu’il est un vrai prophète. D’autre part, nous avons Jésus qui rencontre une veuve en détresse à la porte de Naïn, dont le fils unique vient de mourir et à qui Jésus redonnera vie et rendra à sa mère, ce qui fera dire à la foule qu’un grand prophète s’est levé parmi eux.

        2. Le récit du prophète Élisée (2 R 4, 8-37) ne nous offre pas le même parallèle : une femme mariée voit son fils mourir, un fils que lui avait promis Élisée alors qu’elle était stérile, et après l’insuccès de l’envoyé du prophète pour le ramener à la vie, c’est le prophète lui-même qui viendra le ressusciter.

      2. Dans le récit de la fille Jaïre, que Luc a emprunté à Marc, on note certains parallèles :
        • Dans les deux cas, il s’agit d’un enfant unique
        • Dans les deux cas, Jésus demande aux personnes en détresse d’arrêter de pleurer
        • Dans les deux cas, la ressuscitation se produit en présence des parents et d’autres personnes
        • Dans les deux cas, Jésus enjoint de manière semblable à la personne décédée de revenir à la vie : jeune homme / jeune fille, je te le dis, lève-toi.

      3. Enfin, le récit de Tabitha dans les Actes des Apôtres (Ac 9, 36-43) contient certaines similarités avec le récit de la veuve de Naïn :
        • Pierre interpelle la personne décédée en disant : Tabitha, lève-toi
        • Le premier geste de la personne revenue à la vie est de s’asseoir

      Malgré la valeur de tous les parallèles que nous vous venons de relever, il faut mettre de l’avant un certain nombre d’objections à l’idée que Luc aurait simplement réutilisé tous ces récits.

      1. Les similarités ne peuvent gommer les grandes différences.
        1. Dans le cycle des prophètes Élie et Élisée, la relation entre la femme et le prophète existe depuis un certain temps et le prophète n’interviendra qu’avec l’insistance de la femme, alors que Jésus rencontre pour la première fois la veuve de Naïn et c’est lui qui prend l’initiative d’intervenir sans qu’elle le lui demande.

        2. La façon dont le miracle se produit est tout à fait différente : d’une part, le prophète se rend seul dans la chambre de la personne décédée, prie d’abord Dieu avant de s’étendre à quelques reprises sur l’enfant afin de le réanimer; d’autre part, Jésus est accompagné de ses disciples et d’une grande foule, il touche le catafalque et, sans prononcer de prière, il ordonne à l’enfant de se lever.

      2. Les différences entre la fille de Jaïre et la veuve de Naïn sont aussi saisissantes.
        • Il n’y pas de demande de la part de la veuve, contrairement à Jaïre, car c’est Jésus qui est ému de compassion et prend l’initiative d’intervenir
        • Il n’y a pas d’expression de foi de la part de la veuve, contrairement à Jaïre
        • La foule acclame Jésus à Naïn, alors qu’elle se moque de Jésus dans le récit de la fille de Jaïre
        • Enfin, on ignore le nom de la veuve, alors qu’on connaît le nom du père de la fille ressuscité, Jaïre

      3. Le récit de la ressuscitation de Tabitha par Pierre est surtout semblable à celui du cycle Élie-Élisée plutôt qu’à celui de la veuve de Naïn, à part la mention que l’enfant ressuscité s’assoit et que l’événement se répand dans la région. Mais surtout, Luc a modelé les Actes des Apôtres sur le récit évangélique, plutôt que l’inverse.

      Ainsi, toutes ces différences rendent peu probable l’idée que Luc aurait composé son récit en choisissant ici et là de manière éclectique des détails de ces autres récits, et en laissant tomber d’autres. Mais il y a plus. On peut trouver dans le récit de la veuve de Naïn des éléments en faveur d’une tradition pré-lucanienne, appelée L.

      1. Le premier élément est le nom même du village de Naïn, au sud de Galilée, un village par ailleurs totalement inconnu. Comment Luc qui, par ailleurs ne connaît pas bien la Palestine, connaîtrait-il l’existence de cet obscur village? Comment savait-il également que la ville avait des murs (i.e. le récit se passe à la porte du village), comme l’a révélé les fouilles archéologiques.

      2. Un autre élément est celui de tous les sémitismes qui parcourent le récit, en commençant par ses phrases simples jointes par un simple « et ». Cela est d’autant plus surprenant que Luc a tendance à améliorer le style et le vocabulaire des sources qu’il emprunte à Marc.

      3. Quand la foule s’écrit : un grand prophète s’est levé parmi nous, elle se trouve à mettre Jésus dans le même panier que les autres grands prophètes comme Élie et Élisée; mais cela ne reflète pas du tout la christologie de Luc pour qui Jésus n’est pas simplement « un » prophète, mais il est le plus grand de tous, comme le démontre l’utilisation assez particulière chez lui de « Seigneur » pour parler de Jésus.

      4. Enfin, dans son évangile Luc évite les récits qui seraient des doublets, i.e. des variantes du même récit. Par exemple, pour la multiplication des pains, même si sa source en Marc contient deux récits de multiplication, il ne garde que le premier récit. Il en est de même pour les deux récits d’une femme qui oint Jésus avec du parfum. Aussi, il apparaît peu probable que quelqu’un qui évite les doublets aurait créé volontairement un doublet d’une ressuscitation des morts.

      Bref, l’hypothèse la plus probable pour expliquer que l’évangile de Luc contienne deux récits de ressuscitation des morts est de postuler l’existence de deux sources différentes. Et dans le cas de la veuve de Naïn, Luc aurait eu entre les mains une source spéciale L et n’aurait pas créé de toute pièce ce récit.

    3. L’histoire remonte-t-elle à Jésus?

      La grande difficulté vient de ce que Luc est le seul à raconter cette histoire et son évangile date de la fin du premier siècle. De plus, on ne peut nier l’influence du cycles des prophès Élie et Élisée sur son récit. Aussi, un certain nombre de critiques bibliques concluent que Luc a inventé cette histoire. Par contre, on note que les récits de ressuscitations des morts sont très rares, que les autres évangélistes n’en ont qu’un seul récit et n’ont pas tendance à les multiplier. Et en regard de la mention unique de Naïn et du nombre de sémitismes, nous concluons, quoiqu’avec certaines hésitations, que le récit remonte probablement à un incident relié à Jésus à Naïn.

  5. La tradition johannique : la ressuscitation de Lazare (Jn 11, 1-45)

    1. La place du miracle dans le récit plus long de Jean

      1. Ce récit représente un point culminant et le plus grand signe dans l’ensemble des signes du 4e évangile. Quand on regarde ce qui précède, on note que l’évangile a créé un crescendo bien orchestré.

        1. D’un point de vue littéraire, Jean est passé progressivement de récits isolés de miracle (Cana, guérison du fils de l’officier royal) à des récits plus larges qui se terminent par un dialogue théologique, puis finalement un long récit dont le dialogue théologique fait partie intégrante. Dans ce dernier récit, on retrouve les grands thèmes de l’évangéliste : la gloire de Dieu, la lumière et les ténèbres, la résurrection et la vie ainsi que l’union au Père.

        2. D’un pont de vue théologique, toutes les guérisons physiques visent un message principal que va clairement proclamer le dernier signe : Jésus est celui qui donne la vie, une vie pleine et heureuse, la vie même de Dieu.

      2. Quand on regarde ce qui suit, on perçoit le rôle fondamental de ce récit.

        1. D’un point de vue littéraire, le récit de Lazare va sceller le sort de Jésus : sa mort. En effet, dans les récits synoptiques c’est la purification du temple par Jésus qui amènera les autorités juives à le traduire en justice, mais ici c’est la ressuscitation de Lazare qui est la cause immédiate de son arrestation et de son exécution.

        2. D’un point de vue théologique, la ressuscitation de Lazare n’est qu’un sursis par rapport à la mort, car il devra mourir de nouveau à une date future, car la mort a encore prise sur lui comme en témoigne la présence des bandelettes dont il faut le débarrasser. Par contraste, par sa résurrection Jésus accèdera à une vie pleine et divine sur laquelle la mort n’aura plus prise, comme en témoigne le linceul laissé derrière lui dans le tombeau. La ressuscitation de Lazare symbolise donc :
          • La propre résurrection de Jésus le dimanche de Pâque
          • La résurrection spirituelle du croyant qui reçoit l’Esprit
          • La résurrection des croyants aux derniers jours

    2. Tradition et rédaction dans le récit de Lazare

      1. Peut-on retrouver la tradition sous-jacente?

        Le défi de retrouver cette tradition est d’autant plus grande que le récit est truffé de vocabulaire et de théologie typiquement johannique. Beaucoup de biblistes reconnaissent derrière cette composition une tradition ancienne, mais se sentent impuissants à l’isoler. Pour notre part, nous ne nous attèleront pas à une reconstruction précise, mais essaierons plutôt de reconstituer le contour général. Notre plan d’attaque est d’obtenir d’abord une vue générale du contour littéraire, puis d’articuler et d’appliquer des critères permettant d’isoler la tradition de la rédaction, pour enfin essayer d’offrir une approximation de la tradition qu’a eu en main l’évangéliste.

      2. Le contour du texte

        Le récit peut se diviser en 7 parties :

        1. Introduction : le double problème de la maladie de Lazare et de l’attente de Jésus (1-6)
          1. Lazare a deux sœurs, Marthe et Marie, et il est malade
          2. En apprenant la maladie de Lazare, Jésus réplique de manière étrange que cette maladie ne conduit pas à la mort, mais manifestera la gloire de Dieu et de son fils
          3. Jésus demeure deux jours là où il se trouve.

        2. Deux dialogues de Jésus avec ses disciples (7-16)
          1. Premier dialogue : en invitant ses disciples à aller en Judée, Jésus rencontre leur opposition
          2. Deuxième dialogue : Jésus annonce que Lazare dort et s’en réjouit, car cela amènera ses disciples à croire; puis quand il les invite à partir, Thomas répond en invitant les autres à partir et à mourir avec lui.

        3. Arrivée à Béthanie et deux rencontres avec les sœurs (17-32)
          1. Quand Jésus arrive, Lazare est depuis quatre jours au tombeau
          2. Jésus rencontre Marthe : quand Jésus lui déclare qu’il est la résurrection et la vie après qu’elle l’eut amicalement reproché d’avoir été absent, Marthe répond : « Tu es le messie, le fils de Dieu, celui qui vient en ce monde. »
          3. Jésus rencontre Marie : Jésus l’appelle et celle-ci reprend les reproches de sa sœur.

        4. Jésus vient au tombeau, plein d’émotion (v 33-39a)
          1. Jésus est profondément ému
          2. Il demande d’enlever la pierre

        5. Deuxième rencontre de Jésus avec Marthe (39b-40) : elle mentionne l’odeur, Jésus l’invite à croire

        6. La ressuscitation de Lazare (41-44)
          1. Jésus prie le Père, puis appelle Lazare
          2. Lazare sort avec les bandelettes et le linceul

        7. Réactions (45-46)
          1. Positives : beaucoup de Juifs venus chez Marie croient
          2. Négatives : certains rapportent le miracle aux Pharisiens (transition vers la rencontre pour décider de sa mort)

        Notons d’abord que nous avons ici la structure habituelle d’un miracle : (1) présentation du problème; (2) miracle accomplie par une parole ou une action, avec confirmation de sa réalité; (3) réactions ou conclusions.

        Ensuite, l’allongement de la structure habituelle d’un miracle se produit ici complètement dans la première de ces trois parties (présentation du problème). De plus, l’ensemble Jn 11, 1-45 est maintenu ensemble par une série de mots clés et de phrases qui apparaissent tout au long du récit et créent un effet d’inclusion sémitique, caractéristique du 4e évangile : le rôle dominant de Marthe (vv 1, 5, 20-26, 39-40), l’invitation à aller en Judée (vv 7-10, 11-16), le leitmotiv théologique de la gloire (vv 4, 40) et de la foi (vv 15, 26-27, 40, 45).

      3. Critères pour discerner la main de l’évangéliste

        1. Comme la forme primitive du récit a probablement circulé comme une unité indépendante, toute référence à des éléments antérieurs ou ultérieurs du texte évangélique provient de la plume de l’évangéliste ou du rédacteur final

        2. Les énoncés théologiques mis dans la bouche de Jésus, tout particulièrement les thèmes qu’on retrouve sous une forme développée ailleurs dans l’évangile, sont fort probablement l’œuvre de l’évangéliste

        3. La présence de différentes sutures ou interruptions explicatives, ou encore la répétition un peu gauche de certaines affirmations fondamentales, tout cela est le signe que l’évangéliste retravaille une tradition reçue

        4. Enfin la présence importante du vocabulaire et du style littéraire que la critique rédactionnelle associée au 4e évangile peut indiquer l’œuvre de la plume de l’évangéliste

      4. L’utilisation de ces critères pour isoler la tradition de la rédaction

        1. Critère 1 : références à des éléments antérieurs ou ultérieurs de l’évangéliste

          1. Jn 11, 2 interrompt la narration pour identifier Marie comme étant la femme qui a versé de la myrrhe sur les pieds de Jésus, ce qui est en fait une anticipation de ce qui se passera plus tard en Jn 12, 1-8; cet anachronisme présuppose la composition générale de l’évangile et la composition particulière de Jn 12, 1-8. Certains biblistes suggèrent même que la présence du mot « Seigneur » dans le récit trahit la main du rédacteur final (celui qui a écrit Jn 21), car l’évangéliste évite habituellement ce mot dans ses narrations à la 3e personne.

          2. Le dialogue de Jn 11, 7-8 entre Jésus qui invite les disciples à aller en Judée et ceux-ci qui manifestent leur étonnement est incompréhensible si on ne connaît pas le récit précédent de Jn 10 : Jésus y proclame au temple que le Père et lui ne sont qu’un, ce qui provoque la colère des Juifs qui veulent le lapider et oblige Jésus à fuir en Jordanie; d’ailleurs l’expression « les Juifs » désignent ici les autorités hostiles de Jérusalem, comme on le retrouve un peu partout dans son évangile, alors que dans le reste du récit de Lazare l’expression est plus neutre, si bien qu’elle désignera un certain nombre qui croiront en lui

          3. Le v. 16 où Thomas se montre prêt à mourir avec Jésus forme une inclusion avec les v 7-8 où Jésus invite ses disciples à se rendre en Judée malgré le risque de lapidation, et n’est compréhensible qu’à la lumière du chapitre 10. Tout cela révèle l’œuvre rédactionnelle de l’évangéliste et est un peu en porte-à-faux par rapport au 2e dialogue de Jésus et ses disciples des vv 9-15 où toute l’attention porte sur le quiproquo du sommeil-mort de Lazare.

          4. Le dernier candidat pour être considéré comme un ajout rédactionnel est la réaction des Juifs aux vv 36-37 à la vue de ses larmes (v 35). Alors que certains y voient un signe de son amitié, d’autres lui reprochent de n’avoir pas agi comme il l’a fait pour l’aveugle-né au chapitre 9. Cette référence à un récit ultérieur est une construction de l’évangéliste, de même que le v. 36 qui a servi de mise en scène pour cette réaction.

            L’application de ce critère nous donne ceci : les vv 2, 7-8, 16 et 36-37 sont des additions rédactionnelles de l’évangéliste pour raccorder son récit aux chapitres 9 (aveugle-né), 10 (hostilité des Juifs qui veulent le lapider) et 12 (l’onction de Marie à Béthanie).

        2. Critère 2 : les mini discours ou dialogues annonçant des thèmes théologiques majeurs développés ailleurs dans l’évangile est probablement l’œuvre de l’évangéliste

          1. Un premier candidat se retrouve aux vv 9-10 où Jésus évoque l’importance de marcher à la lumière pour éviter de trébucher. S’il n’y avait pas les vv 7-8 (danger d’être lapidé en se rendant en Judée), que nous avons considérés comme rédactionnels, ces versets n’auraient aucun sens; ils forment donc avec eux une certaine unité. La clé pour les comprendre se trouve dans la « loi de l’heure », cette obligation venant de Dieu d’accomplir certaines choses dans le temps, typique du 4e évangile (Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de Celui qui m’a envoyé, Jn 9, 4). Ainsi, Jésus doit poursuivre son œuvre, même si elle implique des risques.

            Mais comme cela est typique également du 4e évangile, la métaphore lumière/obscurité se déplace à un 2e niveau plus profond, celui de la foi en Jésus, lumière du monde. Quiconque saisit l’opportunité de la présence de Jésus pour croire en lui, ne trébuche pas. Quiconque s’y refuse se retrouve sans lumière en lui et trébuche. Mais ce thème théologique lumière/obscurité, important pour l’évangéliste et lié aux vv 7-8, est en porte-en-faux dans le contexte du récit de Lazare où le thème dominant est plutôt celui de la mort-vie, et est donc une intrusion opérée par l’évangéliste.

          2. Un deuxième candidat se trouve aux vv 21-27. Nous avons ici un chef-d’œuvre théologique dans lequel le 4e évangile excelle. Tout d’abord, en reprochant à Jésus son absence, Marthe perçoit Jésus comme un faiseur de miracles. Puis, quand Jésus lui annonce que son frère ressuscitera, Marie répond en répétant la foi d’Israël d’une résurrection générale à la fin des temps. C’est à ce moment que Jésus élimine l’ambiguïté et lui propose un niveau de foi beaucoup plus profond : ce qui était promis pour la fin des temps se réalise aujourd’hui même, puisqu’il est la résurrection et la vie, que la vie qu’il offre par la foi est la vie même de Dieu, une vie sur laquelle la mort physique n’au aucune prise. Nous sommes devant la vision théologique de l’évangéliste, une théologie appelée haute, puisqu’elle met l’accent sur l’eschatologie réalisée et la préexistence de Jésus; c’est d’ailleurs ce que signifie l’expression « celui qui vient dans le monde ». À travers la confession de foi de Marthe, l’évangéliste nous présente la personne chrétienne idéale, celle pour laquelle il a écrit son évangile.

          3. Au v. 4, nous avons une construction typique de l’évangéliste, i.e. une affirmation négative suivie d’un « mais… afin que » (Cette maladie n’entraîne pas la mort, mais vise à montrer la gloire de Dieu, afin que par elle vous voyez la gloire du fils de Dieu). L’auteur veut d’entrée de jeu donner son interprétation du récit de Lazare. Nous retrouvons la même structure au v. 15 (Je me réjouis pour vous de ne pas avoir été là, afin de vous emmener à la foi). Enfin, au v. 40 l’auteur associe deux mots, gloire et foi (Ne t’ai-je pas dit que si tu crois, tu verras la gloire de Dieu?) qui n’ont été associé qu’aux noces de Cana (2, 11 : Il manifesta sa gloire et ses disciples crurent en lui). C’est une façon pour l’évangéliste de faire une inclusion à la fois avec le v. 15 et les noces de Cana. Il faut également voir la main du rédacteur dans leur v. 39b qui ne vise qu’à introduire le v. 40.

          4. Le v. 5 serait également de la main de l’évangéliste, car il cherche à dissiper un malentendu provoqué par le v. 4 où Jésus ne se presse pas d’aller au secours de Lazare : Jésus aimait (imparfait, pour accentuer la durée dans le temps) Marthe et sa sœur et son frère Lazare.

          5. Les vv 4-16 seraient probablement l’œuvre de la pensée créatrice de l’évangéliste. Les disciples ne jouent aucun rôle dans le récit et réapparaissent soudainement au v.7 (absents depuis Jn 9, 2) pour simplement jouer le rôle de faire valoir à la théologie de Jésus. Cet ensemble reflète les idées et le vocabulaire du 4e évangile, la seule exception étant le v. 6 qui pourrait faire partie de la tradition (À la nouvelle de sa maladie, Jésus demeura donc deux jours à l’endroit où il se trouvait).

        3. Critère 3 : les signes de contradiction, les tensions, les répétitions gauches et les interruptions dans le cours du récit, ou la confusion dans le texte pourrait indiquer la main du rédacteur retravaillant une tradition.

          1. Le v.5 (Jésus aimait Marthe et sa sœur et son frère Lazare), comme nous l’avons déjà mentionné, interrompt le flot du récit et ne vise qu’à dissiper l’ambiguïté sur le peu d’empressement de Jésus à se rendre auprès de Lazare.

          2. Le v. 18 (Béthanie est située près de Jérusalem, à environ quinze stades (trois kilomètres)) est une parenthèse servant de note explicative. D’après plusieurs biblistes, le récit originel de Lazare a d’abord circulé dans le milieu de Jérusalem, et donc n’avait pas besoin de précision sur la localisation de Béthanie. Mais par la suite ce récit a circulé dans le milieu du Proche Orient, et c’est à ce moment qu’on a senti le besoin de préciser le lieu. Quand l’auteur du 4e évangile a eu en main ce récit, ce dernier contenait probablement déjà cette précision.

          3. Les références aux sentiments profonds de Jésus sont répétitives. Au v. 33 Jésus eut l’esprit courroucé (enebrimesato, littéralement : s’ébrouer) et fut troublé en lui-même. Puis, au v. 38 on répète la même idée : Jésus était courroucé intérieurement.

        4. Critère 4 : la présence lourde du vocabulaire et du style typique de l’évangéliste peut aider à confirmer les résultats obtenus par l’application des trois premiers critères. Ce vocabulaire a déjà été identifié : les Juifs comme groupe hostile, la lumière, la gloire associée à la foi, l’heure, Jésus comme celui qui vient dans le monde.

      5. Tirer d’autres conclusions

        1. Le personnage de Marthe apparaît comme une addition secondaire au récit. Remarquons que c’est Marie qui est nommée au début comme à la fin du récit et la conclusion insiste pour dire que c’est à cause de Marie que les Juifs sont venus et ont cru en Jésus en raison de ce qu’il a fait.

        2. Le v.5 (Jésus aimait Marthe et sa sœur et son frère Lazare) apparaît comme un effort du rédacteur pour renverser ce rôle central de Marie en taisant son nom, pour promouvoir le rôle qu’il veut faire jouer à Marthe.

        3. En reconnaissant que le rédacteur final du 4e évangile a ajouté les épisodes autour de Marthe en raison de son agenda théologique, et donc en éliminant de notre récit tout référence au personnage de Marthe, nous nous retrouvons avec un texte beaucoup plus coulant, et surtout la scène de la rencontre de Jésus et de Marie retrouve tout son sens : Marie lui reproche gentiment son absence, ses pleurs et ceux de ses proches amènent Jésus à demander où se trouve le tombeau et à enlever la pierre, et la scène se termine avec le miracle et la réaction de la foule. C’est la structure typique d’un récit de miracle.

      6. Le résultat de la reconstruction d’une tradition pré-évangélique

        Nous sommes maintenant en mesure de reconstituer le récit pré-évangélique. Les versets entre parenthèses représentent ceux dont le statut n’est pas clair. Ils ont pu être ajoutés à un stade ultérieur dans la formation de la tradition, mais avant que l’évangéliste commence son travail éditorial.

        Il y avait un homme malade, Lazare de Béthanie, du même village que sa sœur Marie. Sa sœur lui envoya ce message : « Seigneur, celui que tu aimes est malade. » À la nouvelle de sa maladie, Jésus demeura donc deux jours à l’endroit où il se trouvait.

        [Addition secondaire possible à la tradition : Ensuite, après cela, il dit à ses disciples : « Lazare, notre ami, s’est endormi, mais je vais aller le réveiller. » Ses disciples lui disent alors : « Seigneur, s’il s’est endormi, il s’en portera bien. » Jésus avait en fait parlé de sa mort. Mais eux croyaient qu’il parlait de l’assoupissement du sommeil. Alors Jésus leur dit clairement : « Lazare est décédé. Allons maintenant vers lui. » ]

        Après être parti [pour Béthanie], Jésus le retrouva alors qu’il était depuis quatre jours au tombeau. Beaucoup de Juifs étaient venus chez Marie pour la soutenir dans le deuil de son frère. [Marie était assise à la maison.] Quand entendit [l’arrivée de Jésus], elle se leva aussitôt et se mit en marche vers lui. [Jésus n’était pas encore arrivé au village.] Or les Juifs qui se trouvaient avec elle dans la maison pour la soutenir, en voyant Marie se lever brusquement et sortir, la suivirent, s’imaginant qu’elle allait au tombeau pour y pleurer.

        Quand Marie arriva où se trouvait Jésus et le vit, elle se jeta à ses pieds en disant : « Si tu avais été là, mon frère ne serait pas mort. » En la voyant ainsi pleurer de même que les Juifs qui l’accompagnaient, Jésus eut l'esprit courroucé. Alors il demanda : « Où l’avez-vous déposé? » On lui répondit : « Seigneur, viens voir ».

        Jésus se rend au tombeau. Il y avait une grotte, et une pierre posée sur elle. Jésus dit : « Enlevez la pierre. » On enleva donc la pierre. Jésus cria d’une voix forte: « Lazare, viens ici, dehors! » Celui qui était mort sortit [les pieds et les mains liés de bandelettes, et son visage enveloppé très serré par un linceul]. Jésus leur dit : « Détachez-le et laissez-le aller. » Alors, beaucoup de Juifs, qui étaient allés chez Marie et avaient vu ce qu’il avait fait, crurent en lui.

        Malgré certaines divergences, le cœur de cette reconstruction fait consensus chez les biblistes.

      7. Une version de la tradition sur Lazare encore plus ancienne?

        Il est possible qu’à l’origine existe un récit encore plus court que celui que nous avons reconstruit. C’est ce que propose Gérard Rochais. Mais certaines de ses présuppositions sont difficilement acceptables, comme un récit fixe mis par écrit dans une source des signes, ou encore la présence de personnages totalement anonymes. C’est vrai que la présence de noms personnels, à part des disciples immédiats, est extrêmement rare dans les miracles synoptiques : il y a seulement Bartimée comme récipiendaire, et Jaïre comme demandeur. Dans l’évangile de Jean, le maître du repas et le marié aux noces de Cana, et surtout l’aveugle-né qui joue pourtant un rôle si important, demeurent anonymes. Cependant, le critère de discontinuité nous amène à penser que les noms de Lazare et de Marie n’ont pas été ajoutés après coup, mais font partie du récit originel.

      8. Une influence de la tradition lucanienne?

        Les partisans d’un récit qui ne remontent pas à un événement de la vie de Jésus et comportant seulement des personnages anonymes font appel à la tradition de l’évangéliste Luc, appelé « L », pour expliquer l’origine des noms de Lazare et Marie.

        1. Il y a d’abord la parabole du riche et de Lazare (Lc 16, 19-31). Rappelons-nous du récit. Un pauvre du nom de Lazare, couvert d’ulcères, git devant le porche de la demeure d’un homme riche qui fait bombance. À leur mort, leur situation est complètement renversée : Lazare vit le bonheur auprès d’Abraham, tandis que l’homme riche, dans la souffrance, demande à Abraham de lui envoyer Lazare avec un peu d’eau, ce qui lui est refusé sous prétexte qu’un mur infranchissable existe entre les deux situations. De nouveau, l’homme riche demande à Abraham d’envoyer Lazare avertir ses cinq frères de ce qui les attend s’ils ne se convertissent pas, mais Abraham répond que la parole d’un mort revenu à la vie ne pourra pas les convaincre s’ils n’écoutent pas d’abord Moïse et les prophètes. Ainsi les partisans de l’influence de Luc sur le récit de Jean pointent du doigt des points de connexion : le nom de Lazare, le fait que Lazare ne dit aucun mot et ne produit aucune action, mais est simplement quelqu’un dont on parle, et la mention d’un mort qui revient à la vie.

          Cette argumentation a un certain mérite, d’autant plus qu’on note par ailleurs une certaine fécondation croisée entre les deux évangiles (par exemple, le récit de la pêche miraculeuse qui leur est propre). Cependant, les similarités s’arrêtent ici, et les différences sont significatives : d’abord, Lazare n’est pas du tout pauvre, puisque sa maison est assez grande pour héberger une famille élargie, qu’il peut se payer à sa mort un tombeau scellé, et que Marie se permet de verser sur les pieds de Jésus un parfum valant 300 jours de salaire d’un ouvrier; de plus, on cherchera en vain dans le récit de Jean un personnage antithétique comme dans la parabole de Luc; enfin, tout se passe en ce monde dans le récit de Jean, alors qu’une partie du récit se passe dans l’au-delà chez Luc. Attardons-nous à deux points des tenants de l’influence de Luc.

          1. Regardons d’abord le nom de Lazare. C’est une version raccourci d’Eléazar, un nom extrêmement commun dans le monde juif de la période de Jésus. Il signifie : Dieu aide. Or, c’est un précédent qu’une parabole donne le nom d’un des personnages, comme on le voit chez Luc. C’est unique dans tout le Nouveau Testament. Luc aurait-il voulu inventer un nom thématique à partir du thème du récit? Si c’était le cas, il aurait plutôt choisi un nom comme Menahem (Dieu console) ou Tobie (la bonté de Dieu). Mais de toute façon, Luc s’adressait à un public grec qui n’aurait rien compris au sens des noms. Bref, le nom de Lazare dans la parabole est plus un problème qu’une solution.

          2. Le deuxième point fort de l’argumentation est la mention d’un mort revenant à la vie dans la parabole lucanienne du riche et de Lazare. Plusieurs points d’observation s’imposent ici :

            1. La parabole du riche et de Lazare comporte deux parties indépendantes, d’abord le fait d’un riche et d’un pauvre qui voient leur situation complètement renversée dans l’au-delà, un thème qu’on retrouve dans le folklore égyptien, suivi d’un récit qui affirme qu’un cœur endurci qui n’écoute pas les Écritures ne sera pas davantage convaincu de changer de vie par un mort revenu à la vie, un thème qu’on retrouve dans la littérature juive tardive; ces deux parties pourraient exister l’un sans l’autre.

            2. Cette différence dans les deux parties est accentuée si on observe que la première partie ne contient aucune exhortation morale : on ne dit pas que le riche a mal agi, on dit simplement que dans l’au-delà les situations sont renversées, comme on dirait qu’en été l’hémisphère nord a chaud, et qu’en hiver c’est à son tour d’avoir froid. Par contre, la deuxième partie contient un vocabulaire clairement moral : mais le problème n’est pas du tout celui de la richesse, mais celui d’un méchant, riche ou pauvre, qui sera puni s’il ne se repent pas.

            3. En notant la différence de thèmes des deux parties, la différence dans l’arrière-plan folklorique, et la différence dans le ton moral, nous sommes amenés à penser que les deux parties ont existé indépendamment et que c’est Luc qui les a mises ensemble au moment d’écrire son évangile. Et comme cet évangile a été écrit presqu’à la même époque que celle de Jean, on voit mal comment il aurait pu exercer une influence sur le récit de la ressuscitation de Lazare.

            4. Une plus grande difficulté nous vient du v.31 de la parabole (S’ils n’écoutent pas Moïse, ni les prophètes, même si quelqu’un ressuscite des morts ils ne seront pas convaincus). Tout d’abord ce verset de Luc entre en complète contradiction avec le v. 45 de la ressuscitation de Lazare qui affirme au contraire que beaucoup de Juifs se sont mis à croire en le voyant revenir à la vie. De plus, la parabole de Luc ne parle jamais de ramener Lazare sur terre, lui qui se trouve bien avec Abraham, mais d’avertir les cinq frères sous quelque forme d’apparition prémonitoire; le v.31 qui mentionne la résurrection des morts ne fait nullement allusion à Lazare. Enfin, le vocabulaire du v.31 de la parabole est typiquement lucanien, comme le mot « ressusciter » (anistêmi), un de ses mots favoris, le mot « être convaincu » (peisthêsontai), l’expression « Moïse et les prophètes ». Bref, cette finale est clairement le résultat de l’œuvre rédactionnelle de Luc, et comme il a écrit son évangile presqu’en même temps que Jean, on voit mal comment il aurait pu influencer le récit de la ressuscitation de Lazare.

        2. Quant au récit de Marthe et Marie de Luc (Lc 10, 38-42), il a peut-être exercé une influence à travers la tradition orale sur le récit de l’onction de Jésus à Béthanie (Jn 12, 1-8), mais pas sur notre récit de la ressuscitation de Lazare : d’abord le récit de Luc ne mentionne pas Lazare, puis la tradition originelle de la ressuscitation de Lazare n’avait pas le personnage de Marthe.

      9. Conclusion

        Le récit de la ressuscitation de Lazare n’est pas une pure création de l’évangéliste. Il a circulé de manière indépendante et a connu plusieurs modifications avant de parvenir à l’évangéliste. La présence de noms propres et de la mention d’un lieu précis nous amène à penser que le récit reflète peut-être un incident quelconque dans la vie du Jésus historique. Cependant on ne peut répondre à la question : qu’est-ce qui s’est passé exactement? Il est possible qu’il s’agisse d’un récit de guérison par Jésus de Lazare atteint d’une maladie mortelle qui a évolué en récit de ressuscitation des morts. Mais on ne trouve aucune indication dans l’histoire de la tradition que le récit ait existé comme un récit de guérison plutôt qu’un récit de ressuscitation. Nous croyons que le récit de Jn 11, 1-45 remonte à un événement impliquant Lazare, un disciple de Jésus, et que les disciples de Jésus ont cru à cette même période que cet événement était un miracle de ressuscitation des morts. Et il ne faut se surprendre que ce récit soit inconnu des Synoptiques : Jean et les Synoptiques s’ignorent mutellement.

  6. La tradition Q : Jésus affirme que « les morts ressuscitent » (Mt 11, 5 || Lc 7, 22)

    Tout au long de notre analyse des divers récits de miracle, nous nous sommes référés à cette source comme critère d’attestations multiples. Il en va de même ici pour la ressuscitation des morts. Ainsi, ce fait peut s’appuyer non seulement sur de multiples sources (Marc, L, Jean et Q), mais également de multiples formes littéraires (récits et discours). Et on ne peut dire que c’est un élément secondaire dans la source Q, puisqu’il n’existe aucun récit de ressuscitation des morts dans cette source, et donc ne peut venir de l’influence d’un tel récit. Ainsi, cette tradition remonterait au ministère de Jésus et ne serait pas une création chrétienne.

    Malgré tout, certains milieux académiques ont tenté de neutraliser cette source en utilisant trois approches différentes.

    1. L’ensemble de ces paroles (Mt 11, 5-6) seraient l’œuvre de la première génération chrétienne. Contre cette idée, nous avons déjà démontré plus tôt que cette péricope est authentique. Contentons-nous de résumer nos arguments.
      1. La terminologie messianique utilisée par les premiers chrétiens est absente du texte et on ne trouve que celle de l’espoir eschatologique
      2. Il n’y a aucune indication dans le texte que le Baptiste considèrerait Jésus comme celui qui doit venir
      3. La réponse de Jésus ne contient aucun des titres christologiques utilisés par les premiers chrétiens, mais se limite aux effets de son ministère sur Israël
      4. Derrière la béatitude qui conclut la parole de Jésus (Heureux qui ne s’empêchera pas de croire à cause de moi), il y a un appel discret mais urgent adressé à Jean à surmonter ses espoirs déçus
      5. La scène se termine sur un silence embarrassant sur le Baptiste : on ne sait pas s’il a accepté les arguments de Jésus

      Ainsi, il n’existe aucun indice que la prédication chrétienne aurait eu une influence sur ce texte. Le fardeau de la preuve revient donc aux tenants d’une pure création chrétienne.

    2. On a également tenté de neutraliser ce passage en disant qu’une bonne partie est authentique, mais que la mention de la ressuscitation des morts serait secondaire. Cet argument ne tient pas la route pour plusieurs raisons.

      • Si c’est un élément secondaire, il a dû être ajouté très tôt, puisqu’on le retrouve de manière indépendante chez Matthieu et Luc
      • Comment expliquer un tel ajout après coup, alors que la source Q n’a pas de récit ressuscitation pour influence un tel ajout?
      • Aux tenants de l’argument de discontinuité par rapport au texte du prophète Isaïe (Is 35; 42) qu’il semble reprendre, on peut répondre que la guérison des lépreux mentionné dans la liste des guérisons ne se trouve pas dans Isaïe; on peut également ajouter qu’un autre passage d’Isaïe (Is 25) parle de victoire sur la mort.
      • La structure rythmique de texte actuel se présente comme une unité bien construite et pas du tout perturbée par la mention de la ressuscitation des morts.

    3. Enfin, on a tenté de neutraliser ce passage en disant qu’il fallait interpréter cette liste de miracles au sens métaphorique ou spirituel. Cet argument souffre d’un certain nombre de difficultés.

      1. En même temps que ce passage de la source Q, les récits de guérison de Jésus provenant de la source pré-marcienne, pré-lucanienne et pré-johannique ont circulé dans les milieux chrétiens. Comment des gens qui ont reçus et transmis ces récits de guérison auraient-ils pu soudainement interpréter de manière purement métaphorique ce passage de la source Q?

      2. On ne trouve pas ailleurs dans les évangiles, soit dans les paroles de Jésus, soit dans les récits sur Jésus, une liste d’actions miraculeuses de Jésus qu’il faille interpréter de manière métaphorique. Quand un mot doit être interprété métaphoriquement, le contexte l’indique clairement, par exemple Mc 4, 12 quand Jésus fait allusion à l’aveuglement des foules qui ne comprennent pas ses paraboles.

      3. Comme nous l’avons déjà analysé, le contexte de ce passage est l’étonnement de Jean Baptiste devant son disciple Jésus qui propose un message différent du sien en mettant l’accent sur bonne nouvelle du Règne de Dieu plutôt que sur le jugement de Dieu, et donc envoie des disciples pour clarifier les choses. La réponse de Jésus est de démontrer que, ce qu’avaient annoncé les prophètes, se réalise vraiment à travers son ministère, en particulier ses guérisons. Si les guérisons n’étaient que spirituelles, il n’y aurait pas de différence entre le ministère du Baptiste et celui de Jésus. Au contraire, c’est en raison de cette différence que Jésus invite le Baptiste à ne pas être scandalisé et affirme que le plus petit dans le Royaume est plus grand que lui.

    Les critères que nous avons utilisés nous amènent à conclure qu’un Juif de Palestine au premier siècle a accompli des actions étonnantes que lui et son auditoire ont interprétées comme des gestes puissants et miraculeux. Dans l’esprit de Jésus, ces actions étaient l’expression de l’arrivée, quoiqu’imparfaite, du règne de Dieu. Enlever ces actions du ministère de Jésus, c’est vider sa mission de tout son sens.

     

    Meier v.2, chap 22, pp 773-873 (version anglaise).


Question suivante: Doit-on rejeter en bloc comme non historiques les soi-disant miracles de la nature?

Retour à John P. Meier, A Marginal Jew - Rethinking the Historical Jesus, Doubleday (The Anchor Bible Reference Library), New York, 1991-2009, 4 v.