Sybil 2004

Le texte évangélique

Luc 5, 1-11

1 Alors que la foule pressait Jésus de toutes parts et écoutait la parole de Dieu, et que lui se tenait debout près de la mer de Génésareth, 2 il arriva qu’il vit deux barques qui se tenaient près de la mer et dont les pêcheurs, qui en étaient descendus, lavaient leurs filets. 3 Étant monté dans une des barques, celle qui appartenait à Simon, il lui demanda de s’éloigner un peu du rivage. Puis s’étant assis, il enseignait les foules de la barque.

4 Quand il eut terminé de parler, il dit à Simon : « Éloigne-toi en eau profonde et jetez vos filets pour pêcher. » 5 Simon lui répondit : « Maître, après avoir peiné toute la nuit, nous n’avons rien pris. Mais sur ta parole, je vais jeter les filets. » 6 Après avoir fait cela, ils saisirent une très grande quantité de poissons au point que leurs filets se déchiraient. 7 Ils firent alors signe à leurs compagnons dans l’autre barque de leur venir en aide. Ils vinrent et remplirent les deux barques au point qu’elles s’enfonçaient. 8 Voyant cela, Simon Pierre se jeta aux genoux de Jésus en disant : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur. » 9 La perplexité l’avait envahi, et tous ceux qui étaient avec lui, devant cette pêche de poissons qu’ils venaient de réaliser. 10 Ce fut également le cas de Jacques et Jean, fils de Zébédée, qui étaient les compagnons de Simon. Jésus dit alors à Simon : « Arrête d’avoir peur! Désormais, ce sont des hommes que tu prendras. » 11 Ramenant leurs barques sur la rive et abandonnant tout, ils se mirent à le suivre.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Tant de choses à dire pour montrer le chemin de la vie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Communiquer, ou ne pas communiquer, telle est la question

À chaque fois que je pose le téléphone le dimanche après-midi après avoir parlé à maman, je m’entends dire : « Bon! C’est fait! Le prochain téléphone peut attendre deux ou trois semaines. » Parler à ma vieille mère qui approche 90 ans m’est difficile : elle répète toujours la même chose, oublie ce qu’on lui dit, et trouver un sujet de conversation est de plus en plus pénible; confinée dans sa résidence pour personnes âgées, on peut comprendre que son centre d’intérêt se limite à très peu de choses. À chaque fois je me demande : à quoi servent ces conversations qui tournent un peu en rond? Pourtant, je sais que maman compte sur ces coups de téléphone de ma part, mais j’aurais rêvé d’autre chose, de conversations comme on peut en avoir entre amis, où on s’ouvre le cœur et parle du mystère de la vie. Malheureusement, il y a le fossé des générations, le fossé des cultures, et plus rien n’est maintenant possible.

Plusieurs se reconnaîtront dans la situation que je viens de décrire tant elle est familière aujourd’hui. Elle touche à la difficulté de communiquer, surtout quand la vie et les événements nous font prendre des parcours différents. C’est le cadre dans lequel je veux relire ce passage de l’évangile de Luc appelé traditionnellement : pêche miraculeuse. Car avant de parler de pêche, ce récit est centré sur la parole de Dieu, sur cette urgence de communiquer.

Le récit de Luc comporte deux étapes. La première est centrée sur la prédication de Jésus : sur la rive du lac il prêche aux foules qui le serrent de tellement près qu’il doit monter dans une barque pour poursuivre sa prédication. La deuxième étape est celle où Jésus demande d’aller pêcher en eau profonde, ce qui donne des résultats extraordinaires et devient pour Jésus l’occasion d’inviter Pierre à le suivre dans sa pêche aux hommes. Le ciment qui garde ensemble ces deux parties du récit, c’est la parole : la pêche miraculeuse est le reflet de la prédication de Jésus auquel Pierre, Jacques et Jean seront maintenant associés. Bref, cette parole comporte quelque chose de magique, car non seulement les gens collent Jésus et en demandent encore, mais l’abondance de poissons symbolise le succès qu’auront les disciples de Jésus en continuant à proclamer cette parole.

Cette première lecture de l’évangile fera très peu pour nous émouvoir, car elle nous présente un monde merveilleux, loin du nôtre : tant mieux si Jésus a eu du succès, tant mieux si Simon, Jacques et Jean ont eu du succès. En quoi cela nous concerne? C’est seulement en relisant un peu plus profondément ce récit que les choses s’éclairent. Vous êtes-vous posé la question : de quoi Jésus pouvait-il parler pour attirer autant les foules? De morale? Absolument pas. Au chapitre précédent, Jésus a inauguré son ministère à la synagogue de Nazareth en relisant le prophète Isaïe et en disant que le temps venait de commencer où les captifs seraient délivrés, les aveugles verraient, les opprimés seraient libérés, et où tous vivraient une année de grâce. Comment auriez-vous réagi en entendant cela? Vous pouvez comprendre alors que par la suite les gens se précipitent sur lui pour amener leurs malades et leurs gens obsédés pour qu’il les guérisse et les libère. Une parole qui redonne la vie peut soulever des foules. Mais voilà, comment avoir une parole qui redonne la vie?

Continuons la lecture de l’évangile. Vous connaissez la scène. Jésus demande à Simon d’aller en eau profonde pour jeter les filets. Or, c’est justement ce qu’avait fait Simon toute la nuit précédente avec ses compagnons, mais sans succès. C’est ici que se produit un moment décisif. Simon dit : « Mais sur ta parole, je vais jeter les filets. » En d’autres mots, Simon dit : « Mon expérience m’indique que c’est inutile, mais puisque tu me le demandes, et que je crois en toi, je vais faire ce que tu me demandes. » Vous connaissez la suite. Mais il y a un autre point sur lequel il faut insister, la réaction de Simon : « Éloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur. » Cette réaction de Simon est à peu près incompréhensible si on n’admet pas comme beaucoup de biblistes (voir mon analyse) que le contexte originel de ce récit se situe après Pâques, comme chez Jean 21, et donc en sachant que Simon a renié trois fois Jésus. En d’autres mots, comment moi qui suit le premier à manquer de courage, qui suit le premier à céder aux diverses tentations, bref qui n’a pas avoir la stature d’un héro, comment moi puis-je être appelé à apporter une parole qui suscite la vie? Et si c’était le contraire. Parce que j’ai fait des gaffes, parce que j’ai pleuré, parce que j’ai regretté, je peux maintenant parler de la vie et avoir un cœur qui bat au même rythme que ceux des autres.

Après cette lecture, voyons-nous comment nous sommes directement concernés par ce récit? Au fond de nous, nous savons ce qui peut apporter la vie aux autres, les gens qui nous sont proches comme ceux qui le sont moins. D’instinct, nous savons ce dont les gens ont besoin. L’évangile nous dit qu’en agissant ainsi nous poursuivons la prédication de Jésus. Mais voilà, il y a un problème : nous n’en voyons pas toujours les fruits comme lorsqu’on jette un filet dans le vide; et de plus, qui suis-je pour me comparer à Jésus, moi dont la liste des erreurs dans la vie ne cesse de s’allonger? C’est ici un moment décisif pour nous : sommes-nous prêt à dire comme Simon, puisque tu me le demandes, je le ferai; je n’ai pas l’impression d’avoir apporté grand-chose, mais je vais continuer à garder la communication ouverte.

En terminant, j’aimerais revenir à mes conversations avec maman. Tout comme ce filet qu’on jette sur l’inconnu, il est presqu’impossible de mesurer totalement le fruit d’une conversation. Est-ce que ma parole suscite vraiment la vie? Difficile à dire. Mais il y a une chose dont je peux être sûr : en acceptant cette conversation, la parole me transforme, moi. On ne peut susciter la vie sans d’abord entrer soi-même dans la vie. Du moins, si j’ai la foi.

 

-Janvier 2013