Le procès devant le Sanhédrin, troisième partie : réponse(s) de Jésus et affirmation sur le Fils de l'homme
(Mc 14, 62; Mt 26, 64; Lc 22, 67-70b)


Sommaire

Le texte de Luc sépare clairement la question du messie de la question de la filiation divine. Ce n’est probablement pas une création de Luc car on retrouve un texte semblable chez Jean. L’accent est sur le refus de Jésus de collaborer et se termine par une forme d’attaque de sa part.

À la question posée sur sa messianité et sa filiation divine, Marc répond clairement : oui, en ayant en tête ses lecteurs qui savent maintenant que cela impliquera la souffrance et la mort. Matthieu répond : « Tu l’as dit », et donc Jésus invite le grand prêtre à prendre la responsabilité de ce qu’il vient de dire et du sens qu’il lui donne. Luc répond : « Vous dites que je suis », si bien qu’on assiste à une véritable confession de foi qui reprend ce que l’ange Gabriel avait annoncé au début de son évangile.

La réponse de Jésus est suivie d’un développement sur le Fils de l’homme qui combine une référence au Psaume 110 sur l’intronisation royale et à Daniel 7 sur la venue du Fils de l’homme pour juger ses adversaires. Nous avons probablement ici une allusion à la résurrection d’une part, et à la parousie d’autre part. Le Sanhédrin pourra voir tout cela avec le voile du temple qui se déchire, symbole de sa destruction, et de la confession du centurion, début du jugement de la parousie. Matthieu a accentué les éléments visuels avec le tremblement de terre, les morts qui sortent du tombeau et les gardes qui voient l’ange venir du ciel. Luc a éliminé l’idée même de voir quelque chose, car seul le croyant peut saisir l’exaltation de Jésus à la droite de Dieu, ce qui lui permet par la suite d’envoyer son Esprit.

Dans l’analyse de la notion de Fils de l’homme, il n’y a pas d’unanimité chez les biblistes. Pour certains, les milieux apocalyptiques juifs, dont témoignent 1 Énoch et l’apocalypse d’Esdras, auraient donné naissance à une figure messianique et humaine, préexistante à la création, que Dieu glorifie en l’établissant juge ; le langage de Jésus aurait été influencé par cette figure. Pour le plus grand nombre, c’est Jésus lui-même qui est à la source de cette notion, issue de sa réflexion sur Daniel 7 et le Psaume 110, dans le contexte où son sort ressemble à ceux des prophètes rejetés et mis à mort ; la communauté chrétienne n’aurait fait que poursuivre cette réflexion en l’appliquant aux différents moments de sa vie.


  1. Traduction
  2. Commentaire
    1. Réponse à la question séparée du messie chez Luc 22, 67-68
    2. Les diverses formes de la réponse affirmative de Jésus à la question sur le Fils de Dieu
      1. Marc
      2. Matthieu
      3. Luc
    3. La déclaration de Jésus sur le Fils de l’homme
      1. Marc
      2. Matthieu
      3. Luc
  3. Analyse
    1. S’il y avait un concept juif du Fils de l’homme
    2. S’il n’y avait pas de concept juif du Fils de l’homme

  1. Traduction (à partir de la 28e édition du texte de Nestle-Aland)

    Les passages chez Matthieu, Luc ou Jean qui sont parallèles à Marc sont soulignés. Les mots en bleu indiquent ce qui est commun à Jean et Luc, en rouge ce qui est commun à Jean et Matthieu. Les parenthèses carrées [] indiquent des parallèles trouvés dans une autre séquence dans les évangiles.

    Marc 14Matthieu 26Luc 22[Jean 10]
    67 [disant : Si tu es le messie, dis-nous. »] Mais il leur dit : « Si je vous dis, vous ne croirez pas, 68 et si je vous interroge, vous ne répondrez pas. [24 Aussi les Juifs… lui disaient : « Si tu es le messie, dis-nous ouvertement. » 25 Jésus leur répondit : « Je vous ai dit, et vous ne croyez pas. »]
    62 Mais Jésus dit (passé simple) : « Je suis, et vous verrez le Fils de l’homme siégeant à la droite de la Puissance et venant avec les nuées du ciel. »64 Jésus lui dit (présent) : « Tu l’as dit. Cependant je vous dis, désormais vous verrez le Fils de l’homme siégeant à la droite de la Puissance et venant sur les nuées du ciel. » 69 Mais à partir de maintenant le Fils de l’homme sera siégeant à la droite de la Puissance de Dieu. » 70 [Mais ils dirent tous : « Tu es donc le Fils de Dieu? » Il leur déclara : « Vous dites (vous-mêmes) que je suis. »36 […J’ai dit : « Je suis Fils de Dieu. »][1, 51 Et il lui dit (Nathanaël) : « Amen, Amen, je vous dis : « Vous verrez le ciel ouvert et les anges de Dieu montant et descendant au-dessus du Fils de l’homme »]

  2. Commentaire

    1. Réponse à la question séparée du messie chez Luc 22, 67-68

      • Luc sépare la question sur le messie de celle sur le Fils de Dieu. On peut alors se demander : s’agit-il simplement chez lui d’une réorganisation du matériel qu’il emprunte à Marc, où puise-t-il également à une tradition spéciale sur la réponse de Jésus à ses adversaires? Une analyse serrée de la langue du v. 67 montre qu’elle n’est pas celle de Luc et la comparaison avec Jn 10, 24-25 témoigne de l’existence d’une tradition qu’ils partagent.

      • Les v. 67-68 présentent deux phrases conditionnelles : « Si je vous dis… et si je vous interroge… ». Ces deux phrases appellent une réponse négative, car les autorités ne croiront jamais et ne répondront jamais. C’est exactement le type de situation que nous avons chez Jérémie 38, 14-15 : « Si je te la proclame, tu me feras mourir, n'est ce pas? Et si je te conseille, tu ne m'écouteras pas! » Cette tradition que partage Luc et Jean exprime sans doute l’expérience chrétienne face à leur compréhension du messie et de l’opposition rencontrée, ce qui colore la façon de raconter le procès de Jésus. Chose sûre, elle ne porte les traits légaux d’un procès. De toute façon, les mesures contre Jésus chez Luc n’apparaissent pas clairement comme un procès, et chez Jean cette tradition se trouve dans un autre contexte.

      • Luc a construit la 2e condition sur le modèle de la première. L’addition de cette 2e condition (si je vous interroge) a pour effet de changer le ton qui était défensif avec la première qui devient maintenant celui d’un juge qui pose des questions. Cela est typique du Jésus de Luc qui refuse de coopérer et l’associe aux procès chrétiens : voir par exemple le procès d’Étienne (Actes 7, 51-53) qui se termine avec une attaque de ce dernier.

      • Notons enfin la séquence typique de Luc : comme Jésus ne répond pas directement à la question posée, des précisions seront apportées au v. 69, ce qui entraînera une autre question de son auditoire, à laquelle Jésus répondra affirmativement.

    2. Les diverses formes de la réponse affirmative de Jésus à la question sur le Fils de Dieu

      Marc 14Matthieu 26, 64Luc 22, 70b
      Jésus dit :Jésus lui dit :Il leur dit :
      « Je suis » (egō eimi)« Tu l’as dit. Cependant » (sy eipas. Plēn)« Vous dites que je suis. » (hymeis legete hoti egō eimi)

      1. Marc

        • La réponse de Jésus chez Marc est clairement affirmative. Mais on aura noté que le Jésus de Marc ne s’adresse pas au grand prêtre (on n’a pas « lui dit » comme chez Matthieu) mais au lecteur de l’évangile. C’est une déclaration solennelle qui confirme la voix du ciel (1, 11) et la confession de Pierre (8, 29). Mais pourquoi a-t-on ici une affirmation si claire, alors que Jésus a constamment demandé de garder silence sur son identité en Marc ? La demande de silence était requise pour éviter une mauvaise conception du messie, alors que maintenant, dans un contexte où la souffrance et la mort apparaissent évidentes, la confusion n’est plus possible.

      2. Matthieu

        • Comment interpréter : « Tu l’as dit » ? Il y a plusieurs possibilités :
          • Une affirmation forte : Toi-même, tu l’as dit
          • Une mise au défi sarcastique : Tu l’as dit, et pourtant tu ne le crois pas
          • Une forme de nuance : C’est toi, et non moi, qui l’ai dit.
          Les biblistes ont beaucoup débattu ce sujet sans arriver à un consensus. Les discussions ont parfois confondu la période du procès de Jésus (l’an 30/33) avec celle de l’évangéliste. Certains ont évoqué des parallèles avec des textes juifs postérieurs au 2e siècle de notre ère, ce qui est un anachronisme.

        • Il vaut mieux commencer avec des textes de Matthieu lui-même, et d’abord 26, 25 quand Jésus répond à Judas demandant si c’est lui qui allait le livrer : « Tu l’as dit ». La phrase est clairement affirmative, mais en même temps comporte une nuance : Jésus se dégage de toute responsabilité face au geste que Judas s’apprête à poser. Et ici, au verset 64, la parole de Jésus contient l’adverbe « Cependant » (plēn), qui introduit une nuance. Ce qui nous amène à cette conclusion.
          1. « Tu l’as dit » ne peut pas avoir un sens négatif, au sens de : « C’est toi qui le dit, pas moi ». Et c’est une interprétation positive qui amènera plus tard le Sanhédrin à lui demander de prophétiser.
          2. Mais ce n’est pas une affirmation absolue, sans nuance, sans quoi il aurait simplement repris l’affirmation simple de Marc.
          3. La nuance, introduite par « cependant », présuppose que Jésus invite le grand prêtre à prendre la responsabilité de ce qu’il vient de dire et du sens qu’il lui donne. De plus, le contexte montre clairement qu'il s'agit d'un piège, que le grand prêtre aimerait que Jésus s’incrimine lui-même. Enfin, le lecteur saisira l’ironie de l’ensemble exprimé par « cependant », car celui qui est questionné deviendra par la suite le Fils de l’homme, celui qui reviendra pour porter un jugement.

      3. Luc

        • « Vous dites que je suis. » Ici, pour répondre au Sanhédrin qui lui demande s’il est Fils de Dieu, Luc combine deux textes de Marc, celui de la réponse au grand prêtre (Je suis) et celui de la réponse à Pilate (tu le dis). Il ne faut se surprendre d’une telle proclamation, quand l’ange Gabriel a déjà dit : « il sera appelé Fils de Dieu. » (1, 35). De plus, on a tendance à oublier que Luc distingue les deux titres, celui de messie et celui de Fils de Dieu. Il n’y a pas d’ambiguïté concernant ce dernier qui arrive ici comme une conclusion. Il s’agit d’une véritable confession de foi, qui a lieu à Jérusalem, là où a commencé l’évangile avec les paroles de l’ange Gabriel, et qui a lieu maintenant plutôt qu'à la mort de Jésus dans la bouche du centurion comme chez Marc et Matthieu (chez Luc, le centurion reventiquera l'innocence de Jésus).

    3. La déclaration de Jésus sur le Fils de l’homme

      1. Marc

        • La déclaration sur le Fils de l’homme vient confirmer le « Je suis ». Mais en quel sens ? L’expression « Fils de l’homme » apparaît plusieurs fois, en particulier pour mettre accent sur les souffrances que doit endurer Jésus (par exemple, lors de la confession de Pierre en 8, 31). Ici, l’accent est différent, il est sur son exaltation, à l’instar d’autres passages (transfiguration : 9, 7 ; discours eschatologique : 13, 21-22).

        • « Vous verrez ». Que désigne ce « vous »? De manière obvie, il désigne le Sanhédrin. Que verront-ils ? En fait, deux situations sont présentées.

          1. « le Fils de l’homme siégeant à la droite de la Puissance ». Marc présente ici une adaptation du Psaume 110, 1 : Le Seigneur a dit à mon Seigneur: "Siège à ma droite, tant que j'aie fait de tes ennemis l'escabeau de tes pieds." Il avait déjà utilisé ce psaume pour clarifier l’interprétation du messie comme fils de Dieu (voir 12, 35-37), et maintenant il l’utilise pour exprimer le caractère céleste et glorieux du messie. Mais pourquoi parle-t-il de « droite de la Puissance » au lieu de « droite du Seigneur » ? C’est unique, et on ne trouve pas de parallèle contemporain. Peut-être a-t-il en tête le Psaume 80, 18 (Ta main soit sur l'homme de ta droite, le fils d'Adam que tu as confirmé! ), et donc veut mettre l’accent sur le rôle de Dieu qui soutient son protégé et lui assure autorité sur ses ennemis.

          2. « et venant avec les nuées du ciel ». C’est une situation différente de la précédente, car on ne peut en même temps s’asseoir et être en train de venir ; il y a une séquence dans les deux situations, l’une précédant l’autre. Bien sûr, cette symbolique du fils de l’homme dans les nuées provient du chap. 7 du livre de Daniel où les royaumes sous l’emprise des bêtes seront détruits et la domination remise à un fils d’homme venant sur les nuées. Mais alors que le fils de l’homme y désigne les saints du Très-Haut, il en vient à désigner Jésus à l’époque où se forme la tradition évangélique.

        • On peut se poser la question du moment de ces deux situations chez Marc. Il est logique d’assumer l’après résurrection pour la première situation, et la parousie pour la deuxième. D’une part, les trois annonces de la passion avec l’expression fils de l’homme se terminent avec la mention de la résurrection, et donc son exaltation auprès de Dieu. D’autre part, la venue sur les nuées renvoie aux événements de la fin des temps, où Jésus reviendra pour porter un jugement (8, 38), un langage qu’on retrouve dans l’Apocalypse (1, 7). Mais peut-on être plus précis sur ce que le Sanhédrin verra ? Faisons trois remarques.

          1. Les premiers chrétiens ont eu des difficultés à démêler toutes les paroles de Jésus sur le sujet. Certaines semblent impliquer un retour de Jésus pour bientôt (Mc 9, 1 ; 14, 25 ; Mt 10, 23 ; Lc 23, 43 ; Jn 14, 3 ; 21-22-23). D’autres assument une période intérimaire indéfinie (Mc 13, 35 ; Mt 13, 31-33 ; 24, 50 ; 25, 13 ; Ac 1, 7). Enfin, il y a cette parole où Jésus dit que le Fils ne sait pas (Mc 13, 32). Tout cela n’est pas incompatible avec l’idée que Jésus règne déjà et règnera de manière plus visible dans le futur.

          2. Notons que Jésus ne dit pas : vous me verrez, ce qui impliquerait l’idée qu’il s’exalte lui-même. La référence au Psaume 110 dit plutôt que c’est Dieu qui glorifiera le fils de l’homme et lui rendra justice face au Sanhédrin.

          3. Chez Marc, quand Jésus meurt, non seulement le voile du temple se déchire en deux, mais le centurion le « voit » expirer et s’écrie : « Vraiment, cet homme était fils de Dieu ». C’est ainsi que se réalise la prophétie sur la destruction du temple, mais également sur celle où on verra le Fils de Dieu, et donc l’exaltation et le jugement de la parousie, presqu’en même temps où Jésus prononce ces paroles.

      2. Matthieu

        • Matthieu clarifie l’élément futur de la proclamation du Jésus de Marc avec son apʼ arti (désormais), comme Luc d’ailleurs (apo tou nyn : à partir de maintenant). Mais comment ces deux évangélistes, de manière indépendante, ont-ils pu en même temps faire la même chose ? Notons que ce n’est pas la première fois que les deux évangélistes clarifient leur source marcienne lors d’affirmations concernant l’avenir. Cela s’est produit lors de son dernier repas quand Jésus dit qu’il ne boira plus le produit de la vigne (Mc 14, 25) : chez Matthieu (26, 29) Jésus dit qu’il ne boira plus désormais (apʼ arti), chez Luc (22, 18) il dit qu’il ne boira plus à partir de maintenant (apo tou nyn). Ainsi, chacun, selon le style qui lui est propre, insiste pour dire que le triomphe de Jésus a déjà commencé.

        • Notons d’autres différences dans la comparaison Matthieu-Marc : le fils de l’homme vient sur (epi) les nuées, plutôt que : avec (meta) les nuées. Matthieu suit ici la version de la Septante sur Daniel 7, 13, et Marc celui de Theodotion. Il y a surtout « je vous dis dit » (legō hymin), une formule solennelle chez Matthieu qui accompagne une action révélatrice, comme on le voit en 11, 22.24 : Jésus annonce aux villes de Bethsaïde et de Chorazeïn que leur sort sera pire que celle de Tyr et Sidon au jour du jugement ; comme ici, c’est un jugement solennel. Ainsi, Matthieu entend accentuer le début d’une nouvelle ère, celle de l’intronisation du messie, celle de la remise du pouvoir au fils de l’homme, salut pour les uns, jugement pour les autres.

        • Chez Matthieu, les choses sont plus vives et nettes en ce qui concerne ce qu’on « verra » avec la mort de Jésus. En effet, non seulement le voile du temple se déchire, mais la terre tremble, les rochers se fendent, les tombeaux s’ouvrent, les morts ressuscitent et se font « voir » à bien des gens (27, 51-54). Le centurion « voit » la terre trembler et ces événements se produire. Et même les gardes du tombeau « voient » l’ange descendre du ciel et rouler la pierre. Bref, pour le lecteur de Matthieu, la prédiction de Jésus au Sanhédrin qu’ils verront le fils de l’homme exalté s’est vraiment réalisée.

      3. Luc

        • Luc a éliminé les éléments les plus difficiles de Marc : il ne parle pas de voir quoi que ce soit, il n’y a plus de référence à la parousie, il ne désigne plus Dieu comme puissance. Bien sûr, tout au long de son évangile, il a parlé de la venue imminente du règne de Dieu, et a même évoqué le rôle du fils de l’homme à la parousie (9, 2 ; 12, 8) ainsi que sa promesse de venir sur les nuées (21, 27), mais il insiste plutôt sur l’ignorance du moment de ces événements (voir Actes 1, 6-11). Aussi, dans cette scène au Sanhédrin, l’accent est sur l’exaltation, non le jugement.

        • Après avoir refusé de répondre (22, 67-78), Jésus donne finalement une réponse positive (22, 69) ; son « mais » n’est pas une opposition, mais une poursuive dans la même direction. Car, pour Luc, le messie et le fils de l’homme sont identiques (voir par exemple Actes 2, 32-35). Et l’expression « à partir de maintenant » signifie que son exaltation commence avec la session du Sanhédrin, progresse avec sa mise en croix, et sera complétée au moment de l’ascension et de son départ.

        • Pour Luc, le fait pour Jésus de s’asseoir à la droite de Dieu n’est pas simplement une intronisation, mais une exaltation, i.e. le partage par Jésus des pouvoirs divins. C’est ce qui lui permettra en retour d’envoyer cette force d’en haut (24, 49 ; Actes 1, 8). Aussi, le Sanhédrin ne peut voir ces choses, car seul le croyant peut y parvenir, comme Étienne (Actes 7, 55-56). Mais il comprend très bien l’implication d’associer le messie exalté au fils de l’homme, car il réagit en disant : « Tu es donc le Fils de Dieu? ».

  3. Analyse

    Il n’y a aucune façon de déterminer si Jésus a vraiment dit ces paroles que lui prête Marc en 14, 62. Par contre, on peut poser la question de la plausibilité que Jésus ait pu s’attribuer le titre de fils de l’homme.

    Faisons quelques considérations. Ce titre apparaît 80 fois dans les évangiles, et toujours dans la bouche de Jésus pour se désigner lui-même, à deux exceptions près (Mc 2, 10 ; Jn 12, 34). Dans le Nouveau Testament, en dehors des évangiles, on ne le rencontre que 4 fois (Héb 2, 6 ; Ap 1, 13 ; 14, 14 ; Ac 7, 56).

    C’est un titre curieux, et personne n’oserait aborder Jésus avec un tel titre. Il est absent du monde grec courant. C’est dans un contexte sémitique qu’il apparaît avec le livre d’Ézéchiel où la voix divine s’adresse 90 fois au prophète en l’appelant : fils d’homme, au sens qu’il est simplement humain, en contraste avec le message divin. Dans un passage araméen du livre de Daniel (7, 13), on parle de « quelqu’un comme un fils d’homme » pour dire : quelqu’un comme un être humain. Tout cela a entraîné de nombreuses recherches chez les biblistes pour retracer cette figure, soit dans les religions du Proche-Orient, soit dans les écrits apocryphes juifs. Il n’y a rien de concluant, si bien que plusieurs biblistes nient l’existence de l’attente quelconque d’une telle figure dans le monde juif. L’analyse qui suit en tient compte.

    1. S’il y avait un concept juif du Fils de l’homme

      • Les cercles apocalyptiques juives, dont on trouve un écho dans la littérature non canonique qui s’étend du 2e siècle avant notre ère au 1ier siècle de notre ère, a pu s’inspirer de Daniel 7 pour développer une image forte du Fils de l’homme. Et Jésus, ainsi que les premiers chrétiens qui baignaient dans une atmosphère apocalyptique, ont pu être marqués par cette image.

      • Le principal contributeur est cette section de 1 Énoch (37-71), dont la composition se situe à environ l’an 50 de notre ère. Le ch. 46, sans doute inspiré de Dn 7, 9-10, parle de quelqu’un qui a l’apparence d’un être humain et prétend être le Fils de l’homme de justice ; il possèderait un rang plus élevé que les anges, ayant reçu son nom en présence du Seigneur des esprits bien avant la création du monde. Il est l’Élu, le Messie du Seigneur, assis sur un trône de gloire. Ainsi, dans les milieux apocalyptiques, on aurait déjà associé Daniel 7 avec le Psaume 110 sur l’intronisation du roi. De même, tout comme en Daniel 7 et Isaïe 11 (1-4) cette personne exerce le jugement pour éliminer les méchants et sauver les justes. L’auteur de 1 Énoch aurait peut-être suivi la tendance amorcé par Ézéchiel le Tragique (vers l’an 150 avant notre ère qui raconte comment Dieu a intronisé Moïse pour qu’il gère les cieux.

      • L’apocalypse d’Esdras (appelé aussi le 4e livre d’Esdras), qu’on date de la fin du premier siècle de notre ère, parle au ch. 13 de quelqu’un ayant la forme d’un homme qui vient de la mer et vole sur les nuages du ciel pour détruire les force du mal avec la flamme sortant de sa bouche, et pour rassembler une multitude de gens dans la paix et la joie. Il s’agirait de la figure du messie venu libérer la création et la guider, une figure inspirée de Daniel 7.

      • Bref, les courants apocalyptiques juifs auraient donné naissance à une figure messianique et humaine, préexistante à la création, que Dieu glorifie en l’établissant juge. Jésus a pu être au courant de cette figure. On comprendrait alors pourquoi Marc (14, 62) introduit cette référence au Fils de l’homme dans sa réponse au grand prêtre qui l’interroge sur sa messianité.

    2. S’il n’y avait pas de concept juif du Fils de l’homme

      • La majorité des biblistes croient que c’est Jésus et ses disciples qui ont précisé la notion de Fils de Dieu, car il n’y en avait aucune image précise dans le Judaïsme. L’expression se disait en Araméen : bar (ʼě)nāš(āʼ) (fils de l’homme). Même si, en soi, l’expression pourrait simplement signifier : un homme comme moi, il en va tout autrement quand on considère Marc 8, 31.38 : c’est vraiment un titre.

      • On a tendance à tout attribuer aux premiers chrétiens une réflexion christologique à partir de l’Ancien Testament, en oubliant que Jésus a pu lui-même beaucoup réfléchir sur son rôle à partir de certains passages bibliques. Ainsi, Jésus aurait pu acquérir la ferme conviction que, s’il était rejeté et mis à mort à l’instar des prophètes de l’Ancien Testament, Dieu introduirait son royaume en l’innocentant devant tous ses adversaires. Il aurait pu aussi mettre ensemble Daniel 7 et le Psaume 110 et donner de l’expansion à la notion de quelqu’un comme un Fils de l’homme par qui Dieu manifeste sa victoire. Par la suite, la communauté chrétienne, à partir de ces quelques notions provenant des paroles mêmes de Jésus, aurait développé davantage cette idée et l’aurait appliqué à différents aspects de sa vie et à la compréhension de Jésus de son identité. Et si elle apparaît de manière plus fréquente que l’expression « messie », c’est qu’elle proviendrait de Jésus lui-même.

      • Bref, « Fils de l’homme » exprimerait la compréhension de Jésus de son rôle dans le plan divin, alors qu’il était confronté à l’hostilité croissante des autorités religieuses. La communauté chrétienne n'aurait qu'élaboré davantage ce qui provenant de Jésus lui-même.

 

Brown v.1: Acte 2, scène 1 - #18. Le procès devant le Sanhédrin, troisième partie : réponse(s) de Jésus et affirmation sur le Fils de l'homme, pp 484-515 (version anglaise).


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