Le procès devant le Sanhédrin, première partie : le rassemblement des autorités, les témoins et la déclaration de Jésus qu'il détruirait le temple
(Mc 14, 55-59; Mt 26, 59-61; Lc 22, 66)


Sommaire

Cette session du Sanhédrin de nuit, la veille de la mort de Jésus, nous provient seulement de Marc, copiée presque telle quelle par Matthieu. Pour Jean, cette scène a eu lieu de jour quelques semaines plus tôt, tandis que pour Luc elle a lieu au petit jour. Chez Marc, Jésus est déjà condamné par le haut clergé et les scribes, et il s’agit simplement de trouver un moyen de l’inculper. Et on croit avoir trouvé le motif d’inculpation dans le fait que Jésus aurait annoncé la destruction du sanctuaire et son remplacement par un autre. N’allons pas croire que le Sanhédrin était composé uniquement de gens mauvais ; on y trouvait autant d’aristocrates jaloux de leurs privilèges et de fanatiques que de gens sincères et dévots qui considéraient comme un devoir d’éliminer une personne comme Jésus.

Toute la discussion chez Marc tourne autour de cette phrase qu’aurait dite Jésus : « J’écraserai ce sanctuaire fait de main d’homme et à l’intérieur de trois jours j’en construirai un autre non fait de main d’homme ». Et selon Marc, il s’agirait de faux témoignages. Notons que l’expression « fait/non fait de main d’homme » est typiquement grecque et est une création de la communauté chrétienne, et ne peut provenir de Jésus. Mais Jésus aurait-il prédit et voulu la destruction du sanctuaire, et la reconstruction d’un autre ? Il faut répondre : probablement oui. On comprend mal que les premiers chrétiens auraient inventé ce fait dans les années 50 ou 60 alors que le temple était encore debout. De plus, le temple étant la construction la plus importante et la plus prestigieuse de Jérusalem, celui qui a annoncé le règne de Dieu pouvait difficilement avoir évité de prendre position sur ce lieu saint. Et à travers les évangiles comme Marc et même Luc, on note le passage chez Jésus d’un désir de réforme (voir la scène des vendeurs chassés du temple) à l’annonce de sa destruction, quand le lieu saint apparaît irréformable.

Mais alors, pourquoi Marc présente-t-il ces paroles de Jésus comme l’objet d’un faux témoignage ? L’évangéliste vise deux auditoires. Il y a d’abord les Juifs incroyants, représentés par ceux qui se moquent de Jésus en croix, qui affirment faussement que Jésus détruira le sanctuaire physique pour le remplacer par un autre sanctuaire physique, alors que la réalité prendra la forme du voile du sanctuaire qui se déchire (i.e. Dieu n’y habite plus) et que le nouveau sanctuaire prendre la forme du centurion qui confesse sa foi. Marc vise aussi ceux de l’auditoire chrétien qui attendent encore la construction d’un nouveau temple physique et s’imaginent que le règne de Dieu viendra automatiquement sans prendre le même chemin de souffrance de leur maître.

Terminons avec la question : l’attitude de Jésus vue comme hostile au temple a-t-elle joué un rôle dans sa condamnation à mort ? Il faut répondre : oui. Le haut clergé ne pouvait accepter qu’un individu, déjà suspect par son attitude face aux richesses et sa prétention à dépendre uniquement de Dieu, s’attaque à une institution socioéconomique et politique aussi fondamentale que le temple, le joyau de la ville de Jérusalem.


  1. Traduction
  2. Commentaire
    1. L’ouverture de la session du Sanhédrin et les témoins
    2. La destruction du sanctuaire : Matthieu, Actes et Jean
      1. Matthieu
      2. Luc
      3. Jean
    3. La forme marcienne de l’affirmation sur le sanctuaire
    4. La fausseté du témoignage sur le sanctuaire
    5. L’affirmation sur le sanctuaire, vraie et fausse selon les cas
  3. Analyse

  1. Traduction (à partir de la 28e édition du texte de Nestle-Aland)

    Les passages chez Matthieu, Luc, les Actes ou Jean qui sont parallèles à Marc sont soulignés. Les mots en bleu indiquent ce qui est commun à Jean et Luc, en rouge ce qui est commun à l’évangile de Luc et à ses Actes des Apôtres. Les parenthèses carrées [] indiquent des parallèles trouvés dans une autre séquence dans le Nouveau Testament.

    Marc 14Matthieu 26Luc 22[Actes 6][Jean 11]
    55 Mais les grands prêtres et tout le Sanhédrin cherchaient contre Jésus un témoignage pour le faire mourir, et ils ne trouvaient (rien). 59 Mais les grands prêtres et tout le Sanhédrin cherchaient contre Jésus un faux témoignage de façon qu’ils le fassent mourir, 60 et ils ne trouvèrent (rien),66 Et comme il fit jour, le collège des anciens du peuple se rassembla, à la fois grands prêtres et scribes, et l’emmenèrent à leur Sanhédrin.[12 Et ils ameutèrent le peuple et les anciens et les scribes et, ayant sauté sur lui, ils le saisir et le menèrent au Sanhédrin.[47 Ainsi les grands prêtres et les Pharisiens assemblèrent un Sanhédrin et disaient :
    56 Car plusieurs donnaient de faux témoignages contre lui, et les témoignages n’étaient pas concordants.même si plusieurs faux témoins se fussent présentés
    57 Et certains, s’étant levés, donnaient de faux témoignages contre lui, disant Mais à la fin, s’étant avancés deux, 61 ils dirent: 13 Et ils présentèrent de faux témoins, disant que « cet homme-là ne cesse pas de prononcer des paroles contre (ce) lieu saint et contre la Loi. « Que faisons-nous? Car cet homme-là fait plusieurs signes. » 48 Si nous le laissons faire ainsi, tous croiront en lui, et les Romains viendront et nous enlèveront et notre lieu et notre nation.]
    58 que « Nous-mêmes l’avons entendu disant que, moi, j’écraserai ce sanctuaire fait de main d’homme et à l’intérieur de trois jours j’en construirai un autre non fait de main d’homme. »Celui là disait : « Je suis capable d’écraser le sanctuaire de Dieu et à l’intérieur de trois jours de le construire. 14 Car nous l’avons entendu disant que ce Jésus le Nazôréen écrasera ce lieu et changera les usages que Moïse nous a transmis.][2, 19 Jésus répondit et leur dit : « Détruisez ce sanctuaire et en trois jours je le ressusciterai. »]
    59 Et même ainsi leur témoignage n’était pas concordant.

  2. Commentaire

    1. L’ouverture de la session du Sanhédrin et les témoins

      • Chez Marc/Matthieu, la scène se passe de nuit à l’étage ou à l’intérieur du palais du grand prêtre, alors que Pierre est en bas ou à l’extérieur dans la cour en train de renier Jésus. Quand Luc amorce cette scène, le reniement de Pierre et la moquerie des gardes ont déjà eu lieu, et on se déplace alors pour se rendre au Sanhédrin, sachant sans doute que ce conseil se réunissait dans un lieu particulier différent de celui du grand prêtre.

      • « les grands prêtres et tout le Sanhédrin » gèrent cette session selon Marc; c’est sa façon de résumer le groupe des grands prêtres, des anciens et des scribes nommé plus tôt (14, 53). Luc apporte un vocabulaire différent en parlant de presbyterion (collège des anciens), qui comprend selon lui des grands prêtres et des scribes.

      • Toute la session chez Marc est centrée sur la question du témoignage, en particulier sur l’affirmation par Jésus de la destruction du temple. Une telle scène est absente de l’évangile de Luc qui l’a plutôt insérée dans le procès d’Étienne dans les Actes des Apôtres (Actes 6, 13) où on retrouve également l’expression « demeure faite de main d’homme » (Actes 7, 48). Chez Marc, le fil conducteur du récit est cette recherche de témoignages contre Jésus. Pour l’évangéliste, tout est biaisé, tout est faux, car on a déjà décidé de l’éliminer (voir Marc 3, 6).

      • On peut se poser la question : n’assiste-t-on pas à un règlement de compte après coup de la communauté chrétienne à travers ce récit. Tout d’abord, sur le plan historique, rappelons nous que les questions religieuses appellent souvent une forme de violence, comme nous l’avons déjà souligné, et que le Sanhédrin, composé probablement autant d’aristocrates jaloux de leurs privilèges et de fanatiques que de gens sincères et dévots, a pu considérer comme un devoir d’éliminer une personne comme Jésus. Mais il y a plus. Les événements entourant Jésus ont été relus à la lumière de l’Ancien Testament où il y a plusieurs passages décrivant la situation du juste contre qui complotent des méchants, par exemple les Psaumes, ou encore des passages comme Proverbes 6, 17 (des yeux hautains, une langue menteuse, des mains qui répandent le sang innocent).

    2. La destruction du sanctuaire : Matthieu, Actes et Jean

      Le texte de Marc, qui range l’affirmation de Jésus sur la destruction du temple parmi les faux témoignages, est difficile à interpréter, aussi vaut-il mieux commencer par les autres évangélistes.

      1. Matthieu

        Matthieu opère un changement majeur par rapport à Marc. Tout d’abord, l’affirmation sur la destruction du temple n’apparaît plus dans un contexte de faux témoignage, mais plutôt dans celui d’un témoignage valide, soutenu par la présence de deux témoins comme le veut la Loi (Deutéronome 17, 6). Ensuite, on ne dit plus que Jésus « détruira » le sanctuaire, mais qu’il est « capable » de le détruire, mettant l’accent sur sa puissance, conformément à la théologie de Matthieu; cette puissance étonnante est soulignée par le fait que « le sanctuaire fait de main d’homme » est remplacé par « le sanctuaire de Dieu ». Une telle affirmation peut être facilement considérée comme un geste contre Dieu et une prétention à être son égal. Et quand on ajoute sa capacité de construire un nouveau temple, on l’associe au plan divin pour Israël et le monde, tel qu’exprimé dans les récits apocalyptiques où Dieu remplacer le temple terrestre par un temple céleste. Il est donc tout à fait logique que par la suite le grand prêtre lui demandera s’il est le messie, le fils de Dieu. Ainsi, pour Matthieu, l’affirmation des deux témoins est juste et cohérente avec le rôle de Jésus chez Matthieu qui a été revêtu du pouvoir de Dieu d’inaugurer son règne.

      2. Luc

        Luc omet totalement une telle affirmation dans son récit de la passion. Pourquoi ? On peut conjecturer diverses réponses, par exemple qu’un tel débat n’apportait rien à cette scène et qu’elle avait plutôt sa place dans le contexte des premiers chrétiens, au fond on n’en sait rien. Dans les Actes des Apôtres, l’affirmation apparaît comme chez Marc dans un contexte de faux témoignage. Cela a pour effet d’éviter de présenter Jésus comme étant contre le sanctuaire (le temple appartient au Père pour Luc, voir : Lc 2, 49 ; 19, 46) et d’associer sa destruction à la période chrétienne, où elle aura effectivement lieu, signe sans doute du jugement de Dieu devant le sort que les grands prêtres et les Sadducéens ont réservé non seulement à Jésus, mais aussi à Étienne, Pierre et Paul.

      3. Jean

        Notons d’abord que la séance du Sanhédrin a eu lieu quelques semaines plus tôt (11, 47-48). Néanmoins, on y trouve une allusion à la destruction du temple par les Romains dans la bouche des ennemis de Jésus, i.e. les grands prêtres et les Pharisiens qui expriment ainsi leur peur. Ensuite, seul Jean nous offre une scène où l’affirmation sur la destruction du sanctuaire vient de la bouche même de Jésus. Mais il prend bien soin de préciser que c’est de son corps que Jésus parlait, et non du lieu saint juif.

    3. La forme marcienne de l’affirmation sur le sanctuaire

      • Le mot naos (sanctuaire) désigne la partie la plus sacrée de l’édifice du temple. Il apparaît 21 fois dans les évangiles et dans les Actes (Mt = 9 ; Mc = 3; Lc = 4; Jn = 3; Ac = 2), alors que hieron (temple) est utilisé 67 fois. Le sanctuaire symbolise la présence de Dieu. Les trois emplois de Marc sont reliés : ici dans la bouche des témoins (14, 58), en croix dans la bouche des passants qui se moquent (15, 29) et lors de la scène du voile qui se déchire en deux (15, 38) qui affirme implicitement que la destruction du sanctuaire a déjà commencée.

      • « ce sanctuaire fait de main d’homme (cheiropoiēto) …un autre non fait de main d’homme (acheiropoiētos) ». Cette opposition entre fait de main d’homme et non fait de main d’homme est une construction du milieu grec, car il n’y a pas d’équivalent dans le milieu hébraïque / araméen. La Septante a seulement cheiropoiēto pour décrire les idoles. Par cette opposition, le Nouveau Testament entend ainsi mettre en contraste les réalités terrestres et les réalités célestes (on trouve cette idée chez Paul en Eph 2, 11 et Col 2, 11 à propos de la circoncision, et 2 Co 5, 11 où il oppose la tente terrestre à la tente céleste, et dans l’épitre aux Hébreux, 9, 11, où le Christ grand prêtre est entré au ciel dans un sanctuaire non fait de main d’homme). Si c’est la même idée qu’on trouve chez Marc où il répudierait ce sanctuaire terrestre, comment comprendre cet autre sanctuaire qui le remplacera ? Trois réponses ont été proposées.

        1. Le nouveau sanctuaire désignerait la communauté chrétienne. De fait, les manuscrits de la mer Morte (1QS 9, 6) présente l’idée de la communauté comme sanctuaire, (4Q Florilegium) comme maison que Dieu construira aux derniers jours, constituée d’être humains et remplaçant le temple existant. Le Nouveau Testament présente des idées semblables quand Paul parle du chrétien comme sanctuaire de Dieu (1 Co 3, 16-17 ; 16, 19) ou que 1 Pierre utilise l’image de pierres vivantes composant une maison spirituelle (2, 5). Néanmoins, ce n’est jamais la communauté chrétienne comme telle qui est appelée sanctuaire.

        2. Le nouveau sanctuaire désignerait un sanctuaire d’origine divine que l’apocalyptique juive attendait pour la fin des temps et qui remplacerait le temple terrestre. Plusieurs textes de l’Ancien Testament ainsi que de la littérature apocryphe juive y font allusion, ainsi que l’apocalyptique chrétienne.

          • Exode 15, 17-18 : Tu les (les gens d’Israël) amèneras et tu les planteras sur la montagne de ton héritage, lieu dont tu fis, Yahvé, ta résidence, sanctuaire, Seigneur, qu'ont préparé tes mains. Yahvé régnera pour toujours et à jamais.
          • Livre des Jubilés 1, 16.26 : et je construirai mon sanctuaire au milieu d’eux, et je demeurerai avec eux, et je serai leur Dieu et ils seront mon peuple dans la vérité et la justice… mon sanctuaire a été construit pour toujours.
          • 1 Énoch 89, 39-40 : Je vis aussi le Seigneur des brebis élever une maison plus grande et plus haute que la première, et la bâtir dans le même endroit où avait été la première. Toutes ses colonnes étaient neuves, l’ivoire neuf, et en plus grande quantité qu’auparavant. Et le Seigneur des brebis habitait à l’intérieur. Et toutes les bêtes sauvages, tous les oiseaux du ciel s’inclinèrent devant les brebis qui restaient et les adorèrent, leur adressèrent des prières, en leur obéissant en toutes choses.
          • 4 Esdras 10, 51-54 : C’est pourquoi je t’ai dit : Reste dans le désert où il n’y a pas de maison bâtie. Car je connaissais tout ce que le Seigneur te montrerait. C’est pourquoi je t’ai dit : Va ici, là où il n’y pas de fondations de muraille. Car il ne se pouvait qu’il y eût une fondation d’œuvre humaine là où le Seigneur te montrerait [quelque chose].
          • Apocalypse 21, 10 : Il me transporta donc en esprit sur une montagne de grande hauteur, et me montra la Cité sainte, Jérusalem, qui descendait du ciel, de chez Dieu.

          Dans tous ces passages qui précèdent ou accompagnent le Judaïsme du premier siècle, c’est Dieu qui construit le nouveau sanctuaire, non le messie. Alors il devient difficile d’utiliser ce contexte pour interpréter Marc 14, 58 qui ferait allusion au messie Jésus qui détruit et reconstruit le sanctuaire.

        3. Le nouveau sanctuaire désignerait le corps glorifié du Christ ressuscité le 3e jour. Jean 2, 19 interprète le remplacement du sanctuaire de cette façon, mais le problème est qu’il s’agit ici du même sanctuaire qui est détruit et qui ressuscite, conformément à sa théologie où Jésus a le pouvoir de donner sa vie et de la reprendre ; on ne peut alors parler d’un autre sanctuaire qui remplace le premier.

      • « et à l’intérieur de (dia) trois jours ». La préposition dia signifie à la fois une période de temps à l’intérieur de laquelle une chose est accomplie, ou un moment après trois jours. Plus loin, Marc 15, 29 emploiera plutôt la préposition en : Hé! toi qui détruis le sanctuaire le rebâtis en (en) trois jours. Il se pourrait que dia et en soit deux variantes pour traduire l’Hébreu . Quoi qu’il en soit, l’idée est la même : il s’agit d’une courte période de temps. Ainsi, dans la scène de Marc, on affirmerait qu’un autre sanctuaire serait construit très tôt après la destruction du sanctuaire physique.

      • Toute cette discussion sur la signification de cet autre sanctuaire ne peut nous faire oublier que l’affirmation qu’on prête à Jésus est fausse selon Marc.

    4. La fausseté du témoignage sur le sanctuaire

      • « Car plusieurs donnaient de faux témoignages (pseudomartyreō) contre lui ». Quel est le sens de pseudomartyreō ? Certains biblistes ont avancé qu’il ne s’agirait pas de témoignage objectivement faux, comme cette parole de Paul : Il se trouve même que nous sommes des faux témoins de Dieu, puisque nous avons attesté (pseudomartyreō) contre Dieu qu'il a ressuscité le Christ, alors qu'il ne l'a pas ressuscité, s'il est vrai que les morts ne ressuscitent pas (1 Co 15, 15). D’autres encore ont affirmé que « faux » signifie simplement « injuste », si bien qu’on pourrait prêter à Jésus cette parole du Psaume 27, 12 : contre moi se sont levés de faux témoins qui soufflent la violence, où « faux témoins » est traduit par « injustes » par la Septante. À cela il faut répondre que la Septante traduit seulement quelque fois « faux témoins » par « injustes », et à chaque fois elle donne le contexte pour interpréter cette fausseté. Pour Marc, l’injustice vient précisément de ce que le témoignage est faux.

      • « et les témoignages n’étaient pas concordants (isos) ». Le mot isos signifie : égal en nombre, en taille ou en qualité. En d’autres mots, les témoignages n’étaient pas au niveau de la tâche d’accuser Jésus. On aurait pu traduire : les témoignages n’étaient pas adéquats. Mais en quoi n’étaient-ils pas adéquats ?

        1. Est-ce parce que les témoins disent : « Nous-mêmes l’avons entendu disant que… » ? Dans les cours modernes, on rejette les arguments par ouï-dire. Cette approche est trop technique pour l’époque de Marc. Ou encore, est-ce parce qu’il n’y avait même pas deux témoins qui disaient la même chose, comme l’exige la Loi ? Cela est contredit par les moqueries en croix (15, 29) où l’accusation semble largement répandue.

        2. Est-ce parce que Marc considère que Jésus n’a jamais dit une telle chose ? Certains biblistes le pensent, puisque l’enjeu de sa condamnation sera sa messianité par le grand prêtre, non l’affirmation sur le sanctuaire, et que Marc ne met jamais dans la bouche de Jésus ce que les faux témoins lui prêtent, même pas dans la scène de la purification du temple. Mais ces arguments ne tiennent pas la route. Par exemple, quand les passants se moquent de Jésus en croix (15, 29), ils mentionnent à la fois l’affirmation sur le temple et celle de sa messianité ; dans ce cas, pourquoi l’une serait fausse, et l’autre vraie ? De plus, ces deux affirmations sont reprises quand Jésus meurt, avec le voile du sanctuaire qui se déchire et la profession de foi du centurion. Enfin, même si Marc ne met pas explicitement dans la bouche de Jésus l’affirmation sur le remplacement du sanctuaire comme chez Jean, il y fait allusion de multiples façons : sa prophétie sur la destruction du temple (13, 2), ou encore la scène de la purification du temple qui est précédée et suivie par le récit symbolique du figuier maudit qui meurt (11, 12-14.20-21). On peut imaginer que le lecteur de Marc devait se dire : « Oui, Jésus a parlé de la destruction du temple, mais pas de la façon rapportée par les témoins ».

        3. Est-ce que parce que Marc considère que Jésus a été mal cité, ou encore, que les témoins ont mal compris ce qu’il a dit ? Si les témoins ont mal compris ce que Jésus a dit, Marc ne nous donne aucun indice sur la façon dont il a été mal compris. Il faut mieux se tourner vers la question plus difficile : Jésus a-t-il été mal cité ? Comme les affirmations similaires chez Matthieu et Jean ne sont pas considérées comme fausses, examinons en quoi elles diffèrent de cette de Marc.

          1. Selon Marc, Jésus a dit : « Moi (egō), j’écraserai ce sanctuaire ». Jean attribue l’action aux Juifs en 2, 19 (détruisez) et aux Romains en 11, 48. Dans ce cas, la fausseté consisterait à faire de Jésus l’agent de la destruction. Mais il est difficile de faire de ce point le seul élément de fausseté, puisque les chrétiens ont attribué ailleurs l’action de cette destruction à Jésus lui-même, comme dans l’évangile de Thomas, 71 : Je détruirai (cette) maison, et personne ne sera capable de la rebâtir. Même chez Marc, l’action violente de Jésus contre le temple (11, 15-17) avec les scènes symboliques du figuier desséché et du voile déchiré du sanctuaire en fait quelqu’un qui est partie prenante de sa destruction. Il faudrait donc parler d’affirmation inexacte, plutôt que fausse de la part des témoins.

          2. Certains ont trouvé la fausseté dans le fait que les témoins auraient oublié le couple « fait de main d’homme / non fait de main d’homme » dans leur accusation, que Marc se serait empressé de corriger en l’ajoutant. Mais cela ferait de Marc un terrible pédagogue : il présenterait des témoins comme affirmant des faussetés, tout en mettant dans leur bouche les paroles exactes de Jésus. De plus, Matthieu et Jean présentent l’affirmation de Jésus sur le sanctuaire comme vrai, sans mentionner ce couple.

    5. L’affirmation sur le sanctuaire, vraie et fausse selon les cas

      • Reconnaissons d’emblée que la tradition chrétienne a véhiculé une affirmation de Jésus sur le thème de la destruction du sanctuaire et de sa reconstruction. Jean 2, 19 ou la source Q (Lc 13, 35 || Mt 23, 38-39) en témoignent. Quand on regarde des éléments semblables de la tradition axés sur l’avenir, on note que Jésus a laissé perplexe son auditoire, tant chez les sympathisant que chez les adversaires. Que voulait-il signifier en parlant de destruction du sanctuaire ? Ce fut fort probablement un sujet de débat tant chez les Juifs qui croyaient en lui que chez les Juifs non-croyants. Les Actes racontent cette ambiguïté face au temple où certains continuent à le fréquenter (2, 46 ; 3, 1), alors que d’autres comme Étienne croient que Dieu ne s’y trouve plus (7, 48).

      • Étant donné une situation si volatile, on peut comprendre que l’affirmation de Jésus face au sanctuaire soit perçue comme vraie (Matthieu, Jean) et fausse par d’autres (Marc, Actes). Tout dépend de la façon dont on la formule et la comprend. De manière fausse, cette expression a pu être utilisée par certains chrétiens qui s’attendaient à ce que Jésus construise par sa puissance un nouveau temple, non fait de main d’homme, lors de son retour. Ce fut également le cas chez les Juifs incroyants qui ont dû narguer les premiers chrétiens sur une affirmation qu’ils attribuaient à leur maître, alors que le temple était toujours debout.

      • L’interprétation de l’affirmation de Jésus sur le sanctuaire a pu évoluer au fil des événements qui se sont produits au premier siècle.

        1. Commençons par supposer que Jésus a émis un avertissement concernant la destruction du temple et son remplacement, un peu à la manière d’un prophète comme Jérémie, insistant sur l’urgence eschatologique. À Jérusalem, on a pu à la fois se moquer d’un tel réformateur rural et considérer comme dangereux ce fanatisme apocalyptique. Ces paroles apparaissaient d’autant plus ridicules qu’on pouvait prendre à la lettre sa mention de « trois jours ». L’historien juif Josèphe rapporte deux cas semblables au premier siècle, un prophète venu d’Égypte (Antiquité judaïque, 20, 8, 6 ; #169-70) et Jésus, fils d’Ananie (Guerre juive, 6.5.3 ; #300-9).

        2. Après la mort de Jésus et avant la destruction du temple en 70, les premiers chrétiens ont été confrontés avec la signification des affirmations de Jésus alors que le temple était toujours debout, et que son retour se faisait attendre après avoir annoncé son retour pour cette génération. On a donc cherché des signes avant-coureurs. Pour Marc, la déchirure du voile du sanctuaire était déjà le signe que ce lieu n’avait plus de valeur pour l’histoire du salut ; le temple était toujours debout, mais le sanctuaire était détruit. Et à mesure que se développait la christologie et la foi en la proximité du Christ ressuscité avec le Père, certaines affirmations vagues de Jésus perdent leur imprécision : « détruit » et « construit » deviennent « je détruirai » et « je construirai ». En même temps, l’hostilité face au culte juif et à ses prêtres a pu grandir, ce qui explique l’audace d’Étienne d’affirmer que Dieu ne réside plus dans le Temple, et par là amène l’accusation fausse de vouloir détruire le lieu saint.

        3. Enfin, quand on se déplace après la destruction du temple en l’an 70, certains chrétiens ont pu comprendre l’affirmation de Jésus au sens littéral et la voir vérifiée par les événements. D’autres ont pu continuer à espérer une nouvelle construction physique, une nouvelle Jérusalem. C’est ainsi qu’au sein même de la communauté chrétienne le débat a pu continuer sur ce deuxième temple, certains affirmant qu’il était déjà là dans la communauté chrétienne ou le corps du Christ ressuscité, d’autres affirmant qu’il était sur le point de venir. Et chez les Juifs non croyants, on a dû se moquer de l’affirmation que Jésus soit la cause de la destruction du temple, tout en espérant qu’en le reconstruisant bientôt on pourrait enfin la réfuter.

      • Comment donc bien interpréter Marc ? Il est clair qu’il écrit pour réfuter les moqueries des Juifs devant la croix (15, 29). En même temps, il est aussi clair qu’il s’attaque aux chrétiens qui s’imaginent l’arrivée d’un autre temple non fait de main d’homme. Bien sûr, Jésus a mentionné la destruction du sanctuaire. Mais il a été très vague sur l’avenir, et sur la venue du fils de l’homme. Qu’est-ce qui succèdera au temple ? Marc parle du centurion qui, en le voyant mourir en croix, confesse sa foi. Il s’agit de la communauté des croyants qui, à l’exemple de leur maître, sont prêts à prendre leur croix et à le suivre. S’imaginer que le règne viendra automatiquement, c’est oublier que rien n’arrivera sans emprunter également le même chemin de souffrance. En ce sens, croire que Jésus rétablira un nouveau temple, ou croire que le règne de Dieu viendra automatiquement est totalement faux.

  3. Analyse

    Dans notre commentaire précédent, nous avons vu que les diverses versions des paroles attribuées à Jésus par les évangiles n’empêchent pas la possibilité d’une déclaration prophétique concernant la destruction et le remplacement du sanctuaire. Il faut insister sur le mot « sanctuaire », car jamais il n’a été question de remplacer tout le temple. Examinons les possibilités qu’une telle déclaration soit historique.

    1. Marc

      Marc nous présente une scène où Jésus entend purifier l’enceinte du temple quand il s’attaque à ceux qui font du commerce en achetant ou en vendant (11, 15.17). Ce désir de réforme ne vient-il pas en contraction avec l’idée de vouloir une destruction du temple ? Notons que l’attitude de Jésus n’a rien à voir avec la position des Esséniens, car Jésus lui-même n’appartenait pas à une classe sacerdotale et n’avait aucun intérêt personnel dans le temple. Elle s’approche plutôt de celle des prophètes (voir Jérémie 7, 11 ; Zacharie 14, 21) qui s’attendent à y trouver un lieu pur, et devant l’absence de réforme, prédisent sa destruction. Il y a comme une progression : Jésus regarde d’abord l’enceinte du temple, et ce n’est que le lendemain qu’il s’attaque à ceux qui font du commerce, une action qui entraîne la réaction des grands prêtres et des scribes qui veulent le tuer. Cette progression est exprimée par l’image du figuier qui déçoit Jésus alors qu’il s’attendait à y trouver du fruit, et qu’on trouvera mort le lendemain, symbole de la situation irréformable du temple.

    2. Luc

      Même si Luc utilise du matériel qui lui soit particulier, il nous présente une progression semblable : le temple est d’abord présenté comme la maison de son Père (2, 49), et ce n’est que lorsqu’il quitte la Galilée pour se rendre à Jérusalem qu’il apostrophe la ville sainte dans un langage prophétique (13, 34), et sur le point d’entrer dans la ville, raconte la parabole des serviteurs improductifs (19, 11-26), suivie de l’oracle sur la destruction de Jérusalem (19, 41-44), pour terminer avec la scène où Jésus chasse les vendeurs du temple, entraînant la réaction des grands prêtres et des scribes qui veulent le tuer. Ainsi, les évangélistes ne voient pas de contradiction entre un désir de réforme et une menace de destruction.

    3. Le contexte historique

      Non seulement rien ne s’oppose à ce que Jésus ait réellement parlé de la destruction du sanctuaire, il y a des facteurs qui soutiennent sa plausibilité. Il est difficilement imaginable que les premiers chrétiens aient créé de toute pièce une telle affirmation alors que Jésus était mort et que le temple était encore debout. De plus, Marc, Matthieu et les Actes placent cette parole sur le temple sur les lèvres des ennemis de Jésus : on comprend mal qu’ils auraient voulu ajouter de l’eau au moulin des adversaires en l’inventant de toute pièce. Enfin, le temple était la plus grande et la plus prestigieuse construction de Jérusalem, et donc Jésus pouvait difficilement éviter de prendre position par rapport à lui dans le cadre de sa prédication sur le royaume de Dieu. Ainsi, il est hautement probable que Jésus a parlé de la destruction future et la reconstruction du temple.

    4. L’attitude de Jésus vue comme hostile au temple a-t-elle joué un rôle dans sa condamnation à mort ?

      La réponse est : oui. Le haut clergé a été l’agent principal lors des procédures judiciaires contre Jésus. Et si on se demande : qu’est-ce qui les préoccupait le plus dans l’attitude de Jésus ? Tout ce qui pouvait mettre en danger le temple/sanctuaire. Même si ce groupe avait des divergences théologiques avec Jésus, comme la vie après la mort, ou les anges, ou les règles de pureté ou la loi du Qorban, ou la prise de position sur le serment, ceux-ci pouvaient difficilement atteindre un niveau létal. Le temple, par contre, était une institution civile et religieuse, et constituait un joyau pour la nation : l’attaquer revenait à attaquer des réalités socioéconomiques et politiques fondamentales. Et la méfiance à l’égard Jésus était aggravée par son attitude face aux richesses et sa dépendance totale en Dieu.

    5. Les paroles de Jésus sur le temple ont-elles vraiment été citées lors de la session du Sanhédrin ?

      Probablement pas. Jean et Luc ne les placent pas à ce moment. Quant à Marc / Matthieu, l’insertion de ces paroles dans la bouche des faux témoins lors de la session Sanhédrin pourrait être simplement une façon de dramatiser un litige qui concerne certains faits, non les paroles exactes de Jésus.

    6. « et les Romains viendront et nous enlèveront et notre lieu et notre nation » (Jn 11, 48).

      Il faut lire avec circonspection une telle parole. Si on se fie à l’historien Josèphe (La guerre juive, 2.15.2 : #315-17 ; 2.17.2 : #408-10), ce n’est que lors de la deuxième partie de la préfecture romaine (en particulier de l’an 44 à 46) qu’on assiste à des soulèvements de foule par des leaders charismatiques qui provoquent l’intervention romaine, et non pas lors de la période du ministère de Jésus, vers l’an 30. La phrase de l’évangéliste Jean est probablement une réécriture de la session du Sanhédrin dans le langage et l’imagerie qui avait cours dans les années 50 ou 60.

 

Brown v.1: Acte 2, scène 1 - #16. Le procès devant le Sanhédrin, première partie : le rassemblement des autorités, les témoins et la déclaration de Jésus qu'il détruirait le temple, pp 429-460 (version anglaise).


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Retour à la table des matières Raymond E. Brown, La mort du Messie. De Gethsémani au tombeau. Un commentaire de la Passion dans les quatre évangiles. v. 1