Prière à Gethsémani, troisième partie : l'ange du réconfort
(Lc 22, 43-44)


Sommaire

Ces deux versets de Luc où un ange apparaît à Jésus et où la sueur tombe comme des gouttes de sang ont suscité beaucoup de débats chez les biblistes. Tout d’abord, ils n’apparaissent pas dans les autres évangiles. Ensuite, ils sont absents d’un certain nombre de manuscrits importants, comme le papyrus P75, les Codex Vaticanus et Alexandrinus, ainsi que la première correction du Sinaiticus. Enfin, son côté surnaturel fait douter qu’il soit vraiment de l’évangéliste Luc. Mais, une analyse serrée du vocabulaire et de la structure de pensée nous force à conclure que nous retrouvons ici le monde de Luc. Et quand évalue les possibilités qu’un copiste ait soit ajouté, soit omis ces deux versets, on opte pour la probabilité qu’il l’ait intentionnellement omis pour des raisons théologiques : dans le contexte des luttes contre ceux qui niaient la divinité de Jésus au milieu du 2e siècle, on a voulu omettre ces versets où Jésus apparaît trop humain.

Luc a probablement emprunté la scène de l’ange à une ancienne tradition sur les épreuves de Jésus. Chez Marc et Matthieu, un ange intervient à la fin de l’épreuve de Jésus au désert au tout début de son ministère. Chez Jean, quand Jésus demande à son Père de glorifier son nom à l’approche de l’heure de l’épreuve, les gens ont l’impression d’entendre un ange venir le soutenir. Luc a repris cette tradition dans le contexte de Gethsémani. Enfin, le terme « agonie » ne renvoie pas à une souffrance extrême ou à une grande tristesse comme chez Marc, mais au combat du stade où l’athlète vit une extrême tension avant d’affronter l’épreuve. Les récits du livre des Maccabées nous fournissent plusieurs exemples d’hommes qui affrontent leur martyr comme un athlète au milieu de l’arène.


  1. Traduction
  2. Commentaire
    1. La question de l’auteur lucanien
      1. Les données textuelles et stylistiques
      2. Les données de la structure et la forme de pensée
      3. Les hypothèses sur la logique propre au scribe
      4. Le problème de la sueur de sang
    2. Emprunt de ce passage
      1. L’ange
      2. L’agonie de Jésus

  1. Traduction

    Les passages parallèles sont soulignés. Les parenthèses carrées [] indiquent des parallèles trouvés dans une autre séquence dans les évangiles.

    Lc 22Mt 26Jn 12
    43 Mais lui apparut, venant du ciel, un ange qui le réconfortait53 [Penses-tu donc que je ne puisse faire appel à mon Père, qui me fournirait sur-le-champ plus de douze légions d'anges?]28b [Du ciel vint alors une voix: "Je l'ai glorifié et de nouveau je le glorifierai."
    44 Entré en agonie, il priait de façon plus intance, et sa sueur devint comme de grosses gouttes de sang qui tombaient à terre.La foule qui se tenait là et qui avait entendu, disait qu'il y avait eu un coup de tonnerre; d'autres disaient: "Un ange lui a parlé."]

  2. Commentaire

    1. La question de l’auteur lucanien

      Les deux versets de Luc constituent un problème fameux : sont-ils de Luc ou plutôt un ajout d’un copiste du 2e ou 3e siècle. La plus ancienne référence nous vient de Justin (milieu du 2e siècle) dans son Dialogue (103, 8), sans nous indiquer si ces versets étaient à leur place actuelle. La famille 13 des manuscrits minuscules (qui sont surtout des lectionnaires) les placent après Matthieu 26, 39. Certaines Bibles modernes les ont conservés tels quels, d’autres l’ont relégués en pied de page.

      1. Les données textuelles et stylistiques

        1. Ces versets sont omis dans les manuscrits suivants : P69, P75, Codex Vaticanus et Alexandrinus, la première correction du Sinaiticus, SyrSin, copte sahidique. De plus, il semble absent du texte de Luc utilisé par Marcion, Clément d’Alexandrie, Tertullien et Origène.

        2. Par contre, on les retrouve dans l’original du Sinaiticus et la deuxième correction, dans le Codex Bezae, Coridethi, la famille 1 des minuscules, la Vulgate, SyrCur, Peshitta et plusieurs copies du bohaïrique. Justin, Tatien, Irénée et Hippolyte le connaissaient. Bref, la famille de texte alexandrin tend à les omettre, alors que celle de texte occidental, césaréen et byzanin tend à les inclure. Sur le simple plan de la critique textuelle, la force de la preuve est plutôt du côté de l’omission.

        3. Sur le plan du style, il faut reconnaître un certain nombre de choses :

          • Les quatre premiers mots, ōphthē de autō angelos (mais apparût à lui un ange), sont identiques à Luc 1, 11.
          • Le verbe enischyō (raffermir) ne se retrouve ailleurs qu’en Actes 9, 19.
          • Les mots agōnia (agonie), thrombos (goutte) et ektenesteron (plus intense) ne se trouvent qu’ici dans le Nouveau Testament, ce que reflète le nombre élevé de mots uniques présents dans l’évangile de Luc. Notons que agōnizomai (agoniser) est seulement utilisé par Luc dans les évangiles.
          • Genomenos (arrivé, entré [en agonie]) est une expression fréquente chez Luc.
          • Luc est celui qui utilise le plus les mots proseuchomai (prier) et katabainō (tomber).

          Pour conclure, il faut reconnaître que le style et le vocabulaire de ce passage est plus près de Luc que de tout autre auteur du Nouveau Testament.

      2. Les données de la structure et la forme de pensée

        1. Certains biblistes ont développé l’idée que, en enlevant les v. 43-44, nous aurions un récit continu en forme de chiasme : a) invitation à prier pour éviter l’épreuve, b) Jésus s’éloigne pour prier, c) il s’agenouille, d) prière de Jésus, c1) Jésus se relève, b1) retourne vers ses disciples, a1) les invite de nouveau à prier pour éviter l’épreuve. Cette idée ne tient pas la route, car, d’une part, tout récit simple peut toujours être vu sous forme de chiasme, et d’autre part, d’autres biblistes ont perçu un chiasme en incluant les v. 43-44.

        2. C’est un procédé typique de Luc d’insister sur la prière de Jésus. On peut comprendre sa difficulté à suivre le Jésus de Marc qui ne reçoit aucune réponse à sa prière, et on peut donc imaginer qu’il a eu ainsi recours à une autre tradition pour combler ce vide. Ce faisant, il abrège les scènes des va et vient de Jésus auprès de ses disciples. Son récit de la transfiguration, où la prière de Jésus est exaucée par l’apparition de Moïse et Élie, confirme ce procédé.

      3. Les hypothèses sur la logique du scribe

        1. Il ne peut s’agir que d’une addition, car le passage est trop long pour une omission. Et seules des raisons théologiques pourraient justifier une addition, car il ne peut y avoir de tentative d’harmonisation dans ce cas-ci. Mais quelles raisons théologiques? Certains ont évoqué l’idée qu’un scribe aurait voulu associer ce passage aux récits de martyrs chrétiens du 2e siècle. Mais le contraire est aussi valable : l’angoisse de Jésus est un contre-exemple pour un martyr chrétien qui doit mourir dans la sérénité, la joie et une certaine imperméabilité à la peine.

        2. D’autres ont proposé qu’un scribe aurait ajouté ce passage pour lutter contre le gnosticisme et le docétisme du 2e siècle, insistant donc sur l’humanité de Jésus. De fait, Justin (Dialogue, 103.8) et Irénée (Adversus Haereses, 3.22.2) utilise ce passage comme argument contre les docètes. Mais un tel ajout conduit à un véritable paradoxe : l’ange, en soutenant Jésus, devient alors un être supérieur au Christ, alors qu’un grand nombre de passages du Nouveau Testament insistent au contraire sur la supériorité du Christ (ex. Colossiens 1, 18; 2, 15.18). C’est donc son omission qui est plus plausible, car ce passage pourrait fournir des arguments à ceux qui nient la divinité de Jésus (c’est le cas de Celsus auquel s’attaque Origène). D’ailleurs, c’est ce que dit Épiphane (Ancoratus, 31.4-5) expliquant son omission par les partisans de l’orthodoxie pour ne pas donner de munitions aux adversaires.

      4. Le problème de la sueur de sang

        1. Il ne s’agit pas de discuter s’il s’agit d’un événement surnaturel, mais de savoir si Luc a pu écrire ce passage, et donc aurait considéré un tel événement comme plausible. Il faut répondre : oui, si on se fit à des auteurs anciens comme Aristote qui parlent effectivement de sueur de sang (Historia animalium 3 :19; #10). Et la médecine moderne fait référence à l’hématidrose, ce lent écoulement d’une sueur de teinte rosée dans des moments d’angoisse extrême.

        2. Mais une question plus importante demeure : Luc entendait-il vraiment décrire exactement un événement, ou plutôt proposer une métaphore? Si on considère l’expression hōsei (comme si, semblable à) quand il dit : « comme (hōsei) de grosses gouttes de sang », il faut interpréter la phrase dans le sens où Jésus transpire abondamment, comme s’il saignait; c’est un sens métaphorique. Luc utilise à plusieurs reprises ce procédé, comme à la Pentecôte : « Ils virent apparaître des langues qu'on eût dites (hōsei) de feu » (Actes 2, 3).

        Il faut donc conclure qu’il est fort probable que Luc est l’auteur de ce passage.

    2. Emprunt de ce passage

      1. L’ange

        1. Quand Luc raconte l’épreuve que le diable fait subir à Jésus au début de son ministère (4, 2-13), il n’introduit aucun ange à la fin de l’épreuve pour le servir comme chez Marc et Matthieu : il dit simplement que le diable s’éloigne pour revenir au moment opportun. Or, ce moment est arrivé à Gethsémani. Mais cette fois-ci, il introduira l’ange en faisant référence à Deutéronome 23, 43 (LXX : « que tous les fils de Dieu se prosternent (proskyneō) devant lui. Réjouissez-vous, nations, avec son peuple, et que tous les anges (angelos) de Dieu se fortifient (enischyō) en lui », le même Deutéronome (8, 3; 6, 13.16) qui a servi à Jésus à repousser plus tôt les propositions du diable.

        2. Luc a peut-être été entrainé à faire ce choix en raison d’une tradition associant une réponse angélique à la prière de Jésus concernant la coupe ou l’heure. Bien sûr, chez Marc Jésus ne reçoit pas de réponse explicite à sa prière, ce qu’il interprète tout de même comme une réponse implicite et l’amène à faire résolument face à l’heure. Matthieu suit sur ce point Marc, mais plus tard il nous apprend que Jésus n’a pas insisté pour avoir une réponse, car s’il avait insisté, le Père lui aurait envoyé douze légions d’anges (environ 72 000) (voir 26, 53). Chez Jean, quand Jésus demande : « Père, glorifie ton Nom », il reçoit une réponse vocale immédiate et explicite, que les gens comprennent comme venant d’un ange (12, 28-29). Ainsi, le récit de Luc conserve le silence de Dieu comme chez Marc, mais va beaucoup plus loin que lui, et même plus loin que Matthieu, avec l’intervention explicite d’un ange. Ce soutien clair permet d’éviter l’ambiguïté qu’on a chez Matthieu et Jean.

        3. Pour bien comprendre le rôle des anges qui tendent à se multiplier dans cette période de Judaïsme, il faut se référer au martyrologe qui est lancé avec les Maccabées, persécutés par Antiochus IV, roi de Syrie. Le mot agōnia apparaît avec 2 Maccabées 3, 14.16 : « Il n’y avait pas dans la ville une petite angoisse (agōnia) »; « car sa physionomie et le changement de son teint montraient l’angoisse (agōnia) de son âme ». En 4 Maccabées, on nous dit du martyr Éléazar que « le sang coulait de toutes parts » (6, 6). Vers la même période, Daniel subit également le martyr alors qu’on le jette dans la fournaise ardente, mais voilà que « l'ange du Seigneur descendit en même temps vers ceux qui étaient dans la fournaise avec Azarias, et il secoua la flamme hors de la fournaise » (Daniel 3, 49). Luc utilisera le martyr d’Étienne comme le paradigme des morts chrétiennes et écrira : « tous ceux qui siégeaient au Sanhédrin avaient les yeux fixés sur lui, et son visage leur apparut semblable à celui d'un ange » (Actes 6, 15). Le martyrs ne sont plus vraiment des hommes, mais des anges comme on voit dans le Martyre de Polycarpe (milieu du 2e siècle), et sont donc en mesure de voir les choses du ciel.

        4. La séquence des événements des v. 43-44 pose également problème : il est surprenant qu’au v. 43 Jésus soit réconforté par un ange pour tomber ensuite dans une angoisse encore plus profonde (v. 44). Pourtant, on a l’exemple de saint Paul qui, après avoir été « énergisé » (energeō ) par Dieu, entre en agonie (agōnizomai ) ou en lutte (Colossiens 1, 9). Car, après avoir été réconforté par un ange, Jésus est en mesure d’affronter l’épreuve (peirasmos ) et de lutter contre l’angoisse qui l’étreint; la sueur est le signe de ce combat intérieur.

      2. L’agonie de Jésus

        1. Le mot grec agōnia renvoie à ce que vit l’athlète juste avant l’épreuve : par exemple, le coureur est tendu, il transpire beaucoup, sa concentration est maximale. Dans le texte de Luc, l’ange joue le rôle de l’entraîneur, la prière de Jésus est la préparation de dernière minute.

        2. La Bible nous fournit un certain nombre d’exemples. Par exemple, dans le 4e livre des Maccabées, le martyr d’Éléazar est comparé à un athlète qui remporte le prix de la vertu (9, 8) après de multiples souffrances, car la torture est perçue comme un combat (agōn) dans une arène (gymnasia) de souffrance (11, 20). Paul comparera le ministère chrétien à celui d’un athlète du stade qui s’entraîne pour gagner la couronne impérissable (1 Corinthiens 9, 25) et en 1 Timothée 4, 7 on peut lire : « Combats le bon combat de la foi (agōnizou ton kalon agōna) ».

        3. Ainsi, l’agonie de Jésus chez Luc est différente de la tristesse de Marc 14, 34. Elle exprime la tension angoissée de l’athlète avant l’épreuve. Le Père ne peut lui épargner cette épreuve, mais avec le soutien de l’ange, il se relève de la prière fin prêt pour le combat contre le pouvoir des ténèbres. La sueur qui coule, comme si c’était du sang, est le signe visible qu’il est tendu, prêt à boire la coupe et à affronter le martyr.

 

Brown v.1: Acte 1, scène 1 - #6. Prière à Gethsémani, troisième partie : l'ange du réconfort pp 179-190 (version anglaise).


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