La perspective de ce commentaire


Sommaire

Le but de ce livre est d’expliquer en détail ce que les évangélistes cherchaient à transmettre à leur auditoire à travers leur récit de la passion et de la mort de Jésus. Ces évangélistes ne sont pas des témoins oculaires d’événements qui ont eu lieu de 30 à 70 avant leurs écrits. Et chacun écrit à partir de son monde. Il faut donc retrouver ce monde pour expliquer son intention, ce qu’il cherchait à transmettre à son auditoire. Il faut également comprendre cet auditoire qu’on peut deviner à travers certains présupposés de l’évangile. Enfin, il faut rappeler que ce sont des récits, et plus particulièrement de récits dramatiques dans le cas de la passion, et non pas un reportage.

Les évangiles ne sont pas des biographies de Jésus, mais un condensé de la prédication primitive avec des éléments d’histoire sous-jacents. Il reste que relever ces éléments d’histoire exigent beaucoup de doigté et fait appel à des critères comme celui de l’attestation multiple, de cohérence, d’embarras et de discontinuité. Et ces éléments d’histoire restent limités, car nous manquons d’information détaillée sur la Palestine d’il y a 2 000 ans.

Deux approches sont utilisées, une approche horizontale en comparant les évangiles scène par scène, et une approche verticale en reliant la séquence des récits au sein du même évangile. Ainsi, Marc est celui qui accentue le plus l’incapacité des disciples à saisir l’identité de Jésus ainsi que l’angoisse et la solitude de Jésus tout au cours de sa passion. Tout en suivant Marc d’assez prêt, Matthieu atténuera un peu ce portrait et introduira le thème de la responsabilité dans l’exécution de Jésus. Luc présente un portrait plus paisible de Jésus qui continue à guérir et pardonner tout au long de sa passion, comme il l’a fait lors de son ministère. Chez Jean, où seulement 50% de son matériel se retrouve également chez Marc, on a un Jésus souverain qui sera arrêté seulement quand son heure sera venue, et mourra seulement quand il aura totalement accompli les Écritures, prenant soin de créer les fondements de la nouvelle communauté et de donner son esprit avant de mourir.


  1. Le but de ce livre est d’expliquer en détail ce que les évangélistes cherchaient à transmettre à leur auditoire à travers leur récit de la passion et de la mort de Jésus

    1. Les évangélistes

      Nous n’avons pas de compte rendu de témoins oculaires, mais seulement des récits écrits de trente à soixante-dix ans après les événements, et dépendants de ce qu’ont transmis précédemment une ou deux générations. Chaque évangéliste a organisé à sa façon le matériel transmis par ces différentes traditions pour le mettre au service de sa propre perception des choses. Interpréter cette perception est plus importante que spéculer sur les traditions utilisées ou même sur la situation de Jésus.

      Il faut être également conscient que chaque évangéliste a son propre arrière-plan. Par exemple, les quatre évangélistes connaissent les Écritures juives, mais dans quelle langue? Il est probable que Matthieu et Jean connaissait l’Araméen et/ou l’Hébreu, tandis que Marc et Luc ne connaissait que le Grec; alors l’un pouvait se référer au texte hébreu, tandis que l’autre à la Septante (la traduction grecque de l’Ancien Testament qui pouvait diverger de son original hébreu). Connaissaient-ils la ville de Jérusalem pour y avoir vécu ou y être allé, ou devaient-ils se fier à leur imagination? Étaient-ils au courant qu’il y a plusieurs types de voile au temple avec des fonctions différentes? Même si leur présentation semble semblable, il faut tenir compte de l’individu qui fait la présentation.

    2. Ce qu’ils cherchaient à transmettre

      Les évangélistes ont écrit il y a 1 900 ans dans un cadre social et intellectuel totalement différent du nôtre. Jésus lui-même était un Juif du premier tiers du premier siècle et cela se reflète dans sa manière de parler, de penser, d’agir. Voilà pourquoi le premier but de ce commentaire est d’offrir une compréhension solide de ce que les évangélistes cherchaient à transmettre au premier siècle, et ce n’est que par là qu’il pourra servir à une réinterprétation dans le contexte d’aujourd’hui. Cela est d’autant plus important que le message contemporain doit s’enraciner dans ce que nous ont livré les auteurs inspirés.

      Les deux mots « cherchaient » et « transmettre » sont importants. Tout d’abord, ce qu’ils ont « transmis » est évident à travers leurs écrits, et il faudra s’en tenir à ces écrits et éviter toute spéculation sur ce qu’ils n’ont pas écrit. Mais la relation entre ce qu’ils ont transmis et ce qu’ils « cherchaient » à transmettre est plus délicate. Car selon le talent de l’écrivain, un écrit peut, soit bien transmettre, soit mal transmettre, ce qu’il cherchait à dire, son intention. Le but de ce commentaire est de faire correspondre l’intention de l’auteur avec ce qu’il nous a transmis. On pourrait objecter : comment l’exégète peut-il proposer une intention différente de ce que disent les mots du texte? La clé d’interprétation se trouve parfois dans les autres passages d’un texte. Un exemple : le mot « ils » dans l’expression « Quand ils l'emmenèrent » (Luc 23, 26) semble se référer aux « grands prêtres, les chefs et le peuple » au v. 13, et donc ferait des Juifs les exécuteurs de la crucifixion, mais cela contredirait d’autres passages de Luc sur le rôle des Romains (voir Luc 18, 32-33; Actes 4, 25-27); ainsi, on a un cas de la maladresse grammaticale de Luc où l’intention de l’auteur ne correspond pas à ce qui est écrit.

    3. Leur auditoire

      On peut parler d’auditeurs, car étant donné le peu de copies des évangiles en circulation, ceux-ci étaient avant tout entendus dans une lecture publique que lus individuellement. On les situe traditionnelle à Rome pour Marc, à Antioche pour Matthieu, en Grèce pour Luc, et à Éphèse pour Jean. Cet auditoire se laisse connaître à travers certains présupposés de l’évangile. On en tiendra donc compte dans notre travail d’interprétation. Par exemple, l’auditoire qui entend le récit du voile du temple qui se déchire connaissait-il la différence entre les multiples voiles, leurs fonctions et leur symbolisme? On peut en douter dans le cas de l’auditoire de Marc à qui l’évangéliste doit expliquer les coutumes juives les plus élémentaires (voir Marc 7, 3-4). Cet auditoire aurait compris cette déchirure du voile de haut en bas simplement comme la fin du lieu sacré dans le temple de Jérusalem, car il n’était plus isolé des autres pièces. L’autre question qui mérite d’être posée : cet auditoire connaissait-il les Écritures juives au point de saisir et de pouvoir développer toutes les références, parfois implicites, des évangélistes à ces Écritures? Passer au peigne fin les évangiles pour obtenir une réponse n’est pas facile, mais cela en vaut la peine pour essayer de contrôler la tendance des exégètes d'aujourd'hui à assumer que cet auditoire connaissait tout ce qu’ils ont fini par découvrir au fil du temps.

    4. À travers leur récit de la passion et de la mort de Jésus

      J’aurai à rappeler souvent au lecteur que nous sommes devant des récits. Le fait même de diviser ce commentaire en actes et en scènes veut souligner le fait qu’il s’agit de récits dramatiques. Rappelons que cette passion qui va de Gethsémani jusqu’au tombeau est l’acte de plus long rapporté sur Jésus, car le ministère de Jésus jusque là n’a été constitué que par une suite de petites vignettes. Ce fait doit guider notre jugement. Par exemple, plusieurs scènes apparaissent par groupes de trois : chez Marc/Matthieu à Gethsémani il y a ces trois scènes où 1) Jésus arrive avec le groupe des disciples et leur parle, 2) où il prend à part Pierre, Jacques et Jean et leur parle, 3) où il est seul à prier; par la suite, il retournera trois fois vers les disciples endormis; on pourrait également mentionner les moments dans la crucifixion, i.e. la 3e, 6e et 9e heure, ainsi que le fait qu’il y a trois scènes de moquerie de Jésus en croix. Le chiffre de trois est classique dans tout récit, incluant nos histoires drôles d’aujourd’hui. Il faudra rappeler souvent ce point, car autrement on soulèvera des questions qui sont totalement hors d’ordre, comme celle-ci : comment l’évangéliste a-t-il pu savoir le contenu de la prière de Jésus à Gethsémani, puisque les disciples étaient endormis?

  2. Le rôle de l’histoire

    On affirme souvent que le christianisme est une religion historique, contrairement aux religions basées sur des mythes autour de dieux qui n’ont jamais existé. Malheureusement, cette affirmation a amené certaines personnes à croire que tout ce qui est raconté sur Jésus dans le Nouveau Testament est historique. On considère les évangiles comme des biographies de la vie de Jésus, malgré le fait que deux évangiles ignorent totalement l’enfance de Jésus et ne disent presque rien sur ses parents, et qu’aucun évangile ne nous donne de détail sur Jésus avant qu’il commence son ministère. Mon commentaire part d’une compréhension des évangiles comme d’un condensé de la prédication chrétienne primitive qui vise avant tout à nourrir la foi de son auditoire.

    1. Y a-t-il une histoire sous-jacente aux récits de la passion évangélique?

      Si les évangiles sont un condensé de la prédication primitive, quelle relation entretiennent-elles avec ce qui s’est réellement passé dans la vie de Jésus? Il n’y a pas de dichotomie en soi à accepter la forme narrative de la passion tout en restant ouvert aux questions historiques.

      Rappelons que, probablement, aucun des évangélistes n’a été témoin oculaire de la passion, et aucun des souvenirs qui remontent à Jésus ne sont parvenus aux évangélistes sans une profonde transformation. Cependant, il y a eu des témoins oculaires. Le groupe des Douze l’a accompagné dans son ministère, et même s’il l’a lâché au moment de son arrestation, il s’est certainement intéressé à ce qui est arrivé. C’était le propre des crucifixions d’être publics afin de décourager les criminels, et la mise au tombeau était également un geste public. En plus, il y a certainement eu du bouche à oreille. Dès le début, on peut envisager du matériel brut en circulation sur tous ces événements, peu importe leur forme et le fait que l’imagination chrétienne ait pu en ajouter ou les embellir.

      Même si les premiers disciples de Jésus connaissaient un certain nombre de détails concernant sa crucifixion, leur intérêt était tourné vers la signification dans le plan de Dieu de ce qui était arrivé. C’est donc tout spontanément qu’ils se sont référés aux Écritures juives dont ils étaient imprégnés pour relire tous les événements (le partage des vêtements, l’offrande du vin vinaigré, les derniers mots de Jésus). Mais certains exégètes aujourd’hui utilisent ce fait pour nier toute valeur historique aux récits de la passion : on aurait inventé une bonne partie des éléments du récit à partir des Écritures, comme le laisse entendre 1 Corinthiens 15, 3-6 :

      Je vous ai donc transmis en premier lieu ce que j'avais moi-même reçu, à savoir
      que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures,
      qu'il a été mis au tombeau,
      qu'il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures,
      qu'il est apparu à Céphas, puis aux Douze.
      Ensuite, il est apparu à plus de 500 frères à la fois - la plupart d'entre eux demeurent jusqu'à présent et quelques-uns se sont endormis --.

      Ces exégètes oublient un certain nombre de choses

      1. Deux faits, la mise au tombeau et les apparitions, ne sont pas « selon les Écritures »
      2. Le liste de Paul de ceux à qui Jésus est apparu est sans doute basée sur leur témoignage, et donc sur des témoins oculaires
      3. Même avec la mention des Écritures, on ne pourra nier sérieusement l’historicité de la mort en croix
      4. Ce qui est « selon les Écritures » n’est pas la mort ou la résurrection, mais « pour nos péchés » et « le troisième jour »

      Ainsi, le premiers chrétiens n’ont pas seulement voulu trouver la signification des événements, mais ils se sont aussi souvenus d’un certain nombre de faits concernant la mort de Jésus sans faire de référence à l’Écriture, comme en fait écho Paul : « Pour moi, en effet, j'ai reçu du Seigneur ce qu'à mon tour je vous ai transmis: le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain... » (1 Corinthiens 11, 23ss).

    2. Les difficultés à repérer les éléments d’histoire

      1. La limite des méthodes utilisées pour repérer du matériel historique sous-jacent aux évangiles

        Les exégètes ont développé un certain nombre de critères pour distinguer ce qui provient du ministère de Jésus et ce qui provient de l’image qu’en ont développé la prédication et les écrits primitifs. Mais il faut être conscient de leurs limites, surtout quand un contenu substantiellement historique a été adapté pour la prédication à de nouvelles générations.

        1. Le critère d’attestation multiple

          C’est le critère que j’utiliserai le plus souvent. Mais il a ses limites. S’il fallait évoquer les témoins juifs indépendants ou les écrits romains, on n’aurait à peu près rien des éléments de la passion, sinon la crucifixion elle-même. À cela s’ajoute la difficulté d’identifier des éléments indépendants au sein des évangiles. La thèse acceptée ici est la dépendance de Matthieu et Luc par rapport à Marc, et mais pas Jean qui est indépendant.

        2. Le critère de cohérence

          Il arrive qu’un incident dans l’évangile ne soit pas soutenu par l’attestation multiple, mais qu'il est cohérent avec un autre qui, lui, l'est. Mais on doit utiliser cet argument avec précaution, car l’imagination se sert aussi du critère de cohérence. On a seulement à penser à celui qui a dégainé son arme et coupé l’oreille du serviteur du grand prêtre lors de l’arrestation de Jésus, que les évangiles n’identifient pas, mais que Jean identifie à Simon Pierre : si nous avions à deviner qui a posé ce geste, nous aurions pensé à l’impétueux Pierre.

        3. Le critère d’embarras

          Les premiers prédicateurs ou les évangélistes n’auraient pas inventé un événement qui se serait avéré embarrassant pour l’Église primitive. C’est le cas de la trahison de Judas, l’un des Douze, de l’abandon des disciples et du reniement de Pierre. Mais, encore une fois, il faut faire attention : le fait que Jésus demande d’éloigner la coupe qu’il a à boire à Gethsémani peut sembler embarrassant, mais il pourrait avoir été créé pour donner une illustration théologique du défi de faire face à la mort.

        4. Le critère de discontinuité ou de dissemblance

          Quand un point sur Jésus n’a pas de parallèle dans le Judaïsme ou dans la pensée chrétienne primitive, il est probablement historique. Mais encore ici, il faut admettre la possibilité de l’activité créatrice. On note que le titre de « fils de l’homme » est pratiquement absent du Nouveau Testament, à part les évangiles. Mais Jésus l’a-t-il utilisé aussi fréquemment que le montrent les évangiles? Un autre problème avec ce critère est qu’il s’applique rarement. Rappelons que Jésus est un Juifs du premier tiers du 1ier siècle, et donc que son langage et ses symboles relèvent du Judaïsme de son temps. Par exemple, l’utilisation des Écritures pour comprendre les événements importants de la vie était commune à tous les Juifs? Dans un tel cas, le critère de discontinuité nous amènerait à exclure presque tout du domaine de l’histoire, ce qui serait invraisemblable.

      2. La limite de notre connaissance de la période où Jésus est mort

        Nous manquons d’information détaillée sur la Palestine d’il y a 2 000 ans, et c’est encore plus flagrant lorsque nous traitons de la passion de Jésus.

        1. Commençons avec les lois romaines. Les juristes ultérieurs nous ont fourni de l’information sur la peine capitale, mais toute cette documentation apparaît sous le titre de « loi ordinaire » qui s’applique aux citoyens romains, spécialement en Italie et dans les états sénatoriaux bien établis. Or, Jésus n’était pas citoyen romain, et la Judée était une province impériale nouvellement établie. D’après l’historien juif Josèphe, les gouverneurs avaient la latitude de faire ce qui leur semblait bon pour maintenir l’ordre. Ainsi, les comptes rendus historiques de ce que faisaient habituellement les gouverneurs au premier siècle nous seront plus utiles que la documentation sur les lois romaines.

        2. Il y a ensuite les lois juives. Elles semblent avoir joué un rôle (« Nous avons une Loi et d'après cette Loi il doit mourir » - Jean 19, 7). Mais ce que nous connaissons provient de la Mishna (codifiée vers l’an 200). Il y a actuellement un débat pour savoir qu’est-ce qui pourrait remonter avant l’an 70 dans ce code. Par exemple :

          • Les Pharisiens constituaient-ils une force majeure et quel est leur lien avec ceux qui ont produit la Mishna?
          • Dans quelle mesure les paysans galiléens étaient-ils influencés par les autorités religieuses de Jérusalem?
          • Le Sanhédrin était-il une organisation bien établie et de quoi était-il constitué?
          • Dans quelle mesure peut-on se fier à Flavius Josèphe alors que son compte rendu dans les Antiquités judaïques diverge du précédent dans sa Guerre juive?

        3. Enfin, il y a le cadre sociopolitique. Il faut bien distinguer deux périodes, la préfecture de Judée (les années 6 à 41), et la préfecture de toute la Palestine (44 – 46), séparée par les quatre années de règne du roi juif Hérode Agrippa I. L’atmosphère politique de ces deux grands périodes est très différente, et il faut éviter de projeter dans le première période l’agitation politique de la seconde. De même, il ne faut pas confondre le jugement des préfets romains avec ceux des princes hérodiens en dehors de Judée. Néanmoins, on peut affirmer avec confiance que la source des conflits avec Jésus était d’abord religieuse, tout en reconnaissant que la méfiance des autorités de Jérusalem face aux figures de la campagne, ainsi que la dépendance économique de la population de Jérusalem vis-à-vis du temple et les relations passées entre les rois hérodiens de Palestine et les préfets romains, entre Pharisiens et Sadducéens, tout cela constitue des facteurs qui ont contribué à la situation.

    3. L’histoire et la tradition pré évangélique dans l’interprétation des récits de la passion

      Même si on accepte l’existence d’éléments historiques et traditionnels derrières les récits de la passion marqués par les Écritures juives et des visées kérygmatiques et théologiques, il faut néanmoins faire cinq observations.

      1. Il faut distinguer histoire et tradition. Par exemple, 1 Corinthiens 11, 23 (« Pour moi, en effet, j'ai reçu du Seigneur ce qu'à mon tour je vous ai transmis…) exprime une tradition, et une tradition qui a probablement une valeur historique, puisqu’elle semble remonter à des témoins oculaires; mais toute tradition n’est pas nécessairement historique. Quand on dit qu’un récit prend sa source dans une tradition pré évangélique, on dit simplement qu’elle remonte peut-être à la période qui s’étend de la fin de l’an 30 à l’an 50, mais pas nécessairement à la Jérusalem de l’an 30.

      2. Les conclusions varieront de certaines à très probables, probables, possibles, et pas possibles. Mais même le mot « certain » sera différent de la certitude mathématique, car il s’applique à des comptes rendus datant de 1 900 ans, racontés par des gens qui n’étaient pas des témoins oculaires d’événements survenus 30 à 70 ans plus tôt.

      3. Même si le but d’un commentaire est d’abord d’exprimer les sens d’un écrit biblique, il est tout de même confronté à la question d’une tradition pré évangélique du fait même de comparer entre eux les évangiles. Mais arriver à un compte rendu détaillé d’une telle tradition ne fait pas partie de ce projet; il suffit d’en tracer les grandes lignes.

      4. On évitera la tentation d’harmoniser les quatre récits de la passion, une tentation qui remonte au milieu du 2e siècle avec Tatien. L’erreur qu’on commet est d’assumer que les évangélistes on conservé une part de souvenirs historiques. Au contraire, même en admettant qu’ils ont conservé une part de souvenirs historiques, le travail de la prédication et de l’écriture des évangiles a amené une transformation et une adaptation de ces souvenirs. Par exemple, vouloir mettre ensemble l’interrogatoire de Jésus par Anne seul chez Jean, le procès par le Sanhédrin le soir chez Marc/Matthieu, l’interrogatoire du Sanhédrin le matin chez Luc, tout cela conduit à un portrait tordu de la réalité. Il faut s’en tenir au critère d’attestation multiple : Jésus a subi un procès judiciaire juif après son arrestation, avant d’être remis à Pilate. De même, le Sanhédrin fut impliqué dans la mort de Jésus. Aussi, faut-il être prêt à admettre que les récits synoptiques ont fusionné en une seule scène diverses actions légales à l’encontre de Jésus, incluant certains gestes d’opposition au cours de son ministère.

      5. La recherche effrénée de l’historicité derrière les récits de la passion conduit à une forme de distorsion. On oublie que le but premier des évangiles est d’évangéliser, i.e. de proclamer et nourrir la foi, et non de nous offrir un reportage sur ce qui s’est passé. En soi, l’intérêt pour des éléments d’histoire n’est pas mauvais, mais il faut éviter de le confondre avec l’étude de ce que les évangélistes cherchaient à transmettre, ce qui est le but de ce commentaire. Aussi, les discussions sur des éléments d’histoire seront reléguées dans une section appelée : Analyse, qui suivra celle plus élaborée appelée : Commentaire.

  3. Le rôle de la théologie

    1. La théologie propre à Jésus et les théologies néotestamentaires générales de la passion

      Une littérature considérable a été consacrée à la façon dont Jésus a pu comprendre sa propre mort, surtout s’il l’a comprise de manière salvifique. L’appendice VIII abordera en partie ce sujet. Une littérature tout aussi considérable a été consacrée à la façon dont les chrétiens du premier siècle ont compris la mort de Jésus : rédemption, expiation, justification, salut, mort pour les péchés, etc. Un écrivain néotestamentaire pouvait présenter plusieurs visions sans nécessairement connaître ceux des autres, et il y a des visions qui n’ont pas fait leur chemin dans les évangiles.

    2. La théologie de la passion des évangélistes

      On utilisera deux approches, une approche horizontale en comparant les évangiles scène par scène, et une approche verticale en reliant la séquence des récits au sein du même évangile. Voici un aperçu des différentes perspectives.

      1. Marc/Matthieu

        Les deux évangélistes nous présentent un Jésus abandonné par ses disciples et devant faire face à sa mort seul. Il subira un procès juif et romain, l’un centré sur son plan de détruire le temple et de se dire fils de Dieu, l’autre sur sa prétention à être le roi des Juifs. Aucun ne lui fera justice. En croix, tout le monde se moquera de lui, y compris les passants qui n’ont rien à voir avec lui.

        Le cheminement de Jésus est exprimé par ses deux prières. À Gethsémani, il prie son Père en Araméen et en Grec pour que la coupe passe loin de lui, et au Golgotha, dans les mêmes langues, il demande à Dieu pourquoi il l’a abandonné. Finalement, il meurt avec un grand cri, semblable à celui des démons qu’il a chassé. À ce moment, Dieu semble enfin agir avec le voile du temple qui se déchire en deux et la proclamation du centurion romain qu’il est fils de Dieu, une réponse au procès juif autour de la destruction du temple et de sa prétention à être fils de Dieu.

        Un thème dominant est celui de la nécessité pour Jésus de souffrir et pour les disciples de prendre leur croix et de le suivre. Marc/Matthieu ont dramatisé la difficulté de Jésus de vivre sa passion et ont souligné le fait que l’intervention de Dieu ne se fait qu’après sa mort. Le message lancé aux lecteurs, qui sont appelés une situation semblable, est très clair.

        Malgré le fait que Matthieu suit Marc de très près, on peut distinguer des éléments propres à chacun.

        1. Marc

          Il est celui qui accentue le plus l’incapacité des disciples à saisir l’identité de Jésus, car ils sont incapables de saisir la nécessité de la souffrance. Du moment où il quitte la table du dernier repas jusqu’à sa mort, le Jésus de Marc ne recevra aucun soutien visible. C’est l’évangile qui est le plus explicite sur l’angoisse de Jésus à Gethsémani et sur la fuite des disciples qui culmine avec ce jeune homme qui s’enfuit nu. On imagine que l’auditoire d’un tel évangile est composé de gens qui ont souffert à cause de leur foi, et qui ont trouvé insupportable cette souffrance au point de dire : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné? ».

        2. Matthieu

          La dureté du portrait de Marc est quelque peu atténuée chez Matthieu. Dans on évangile, les disciples confesseront que Jésus est fils de Dieu (14, 33), et Pierre qu’il est le Christ, le fils du Dieu vivant. Mais cela ne fait qu’accentuer l’ironie de la fuite des disciples et du reniement de Pierre. Il reste que son Jésus à Gethsémani demeure souverain, sachant ce qui allait se passer.

          Mais la plus grande différence d’avec Marc est l’introduction du thème de la responsabilité. Il est le seul à rapporter ce récit autour des trente pièces d’argent que Judas, qui a remis Jésus aux autorités, ne veut plus et remet aux grands prêtres qui, à leur tour, comme une patate chaude, n’en veulent pas et s’en débarrassent en achetant le « champ du sang ». La femme de Pilate lui demande de ne pas prendre la responsabilité d’un sang innocent, et Pilate répondra en se lavant les mains, refusant toute responsabilité. Finalement, pour Matthieu, la responsabilité retombera sur tout le peuple juif, sur tous ceux qui ont contribué à sa mort. Quand l’évangile est écrit, après la destruction du temple et de Jérusalem en l’an 70, un vaste mouvement de réflexion se produit dans les milieux juifs pour expliquer cette catastrophe, et dans les communautés chrétiennes, on y voit l’action de Dieu en réponse à la mise à mort injuste du fils de Dieu. Matthieu reflète donc les visées théologiques et apologétiques de son temps, comme on le voit également avec le récit des gardes du tombeau qui perpétuent un mensonge.

          Nommons un dernier trait propre à Matthieu qui a été amorcé avec le récit de l’enfance où une étoile annonce la naissance du roi des Juifs et amène des Gentils à la foi à travers les mages, tandis que le plan d’Hérode est déjoué. Le récit de la passion y fera écho : un phénomène de la nature, un tremblement de terre, annonce la mort du roi des Juifs, et un centurion romain ainsi que ceux qui sont avec lui, des Gentils, proclament leur foi, tandis que le plan des Juifs et de Pilate de bloquer sa résurrection est déjoués.

      2. Luc

        Les principaux épisodes de la passion chez Luc ont leur parallèle en Marc à l’exception de la comparution devant Hérode, des femmes qui le suivent jusqu’à la croix et du bon larron. Ceci étant dit, il faut reconnaître que le récit de Luc diverge plus de Marc que celui de Matthieu.

        Le Jésus de Luc ne vit pas d’angoisse à Gethsémani et sa réponse reçoit tout de suite une réponse à travers le soutien d’un ange. Tout au long de sa passion, il vit une communion avec son Père, si bien que c’est en paix qu’il meurt : Père, en tes mains je remets mon esprit. Pierre est assuré de la prière de Jésus, même s’il le trahit. Et les disciples reçoivent les compliments de Jésus d’être restés avec lui jusqu’à la fin (22, 28-30).

        Tout au long de son ministère, le Jésus de Luc a guéri et pardonné. Tout cela se poursuit dans le récit de la passion : l’oreille coupé de l’un de ceux venus l’arrêter est guéri, il pardonne à ceux qui l’ont crucifié, il promet le paradis à un des larrons. Chez Luc, les foules hostiles ont disparu et on se retrouve avec les filles de Jérusalem qui pleurent sur son sort. Enfin, il n’est plus question de destruction de ce temple qui apparaît dans le dernier verset comme lieu de prière pour les disciples. Nous avons ici un écho de son récit de l’enfance qui commence au temple et nous présente des Juifs sympathiques.

        Les Actes des Apôtres, également écrits par Luc, nous aide à comprendre le message qu’il essaie de transmettre à travers les figures d’Étienne et Paul : il établit un parallèle entre la mort de l’un et le procès de l’autre. Étienne meurt en pardonnant à ses accusateurs, et Paul connaîtra comme Jésus un procès devant le roi Hérode et devant le gouverneur romain. La mort de Jésus devient donc un modèle pour les chrétiens persécutés qui doivent pardonner, demeurer en communion avec Dieu, et voir leur mort dans une perspective salvifique.

        Jésus est également peint comme un prophète martyr. On trouve plusieurs allusions à Élie et Élisée. S’il va à Jérusalem, c’est qu’il ne convient pas qu’un prophète meurt hors de Jérusalem (13, 33-34), et quand il monte au ciel, il imite Élie. Il subit le martyr, mais il est innocent, car c’est volontairement qu’il accepte sa mort comme le juste souffrant. Il meurt sans crier et sans demander vengeance, tout comme le martyr Étienne.

        On a beaucoup débattu de la théologie de Luc sur la croix : dans son esprit, la mort de Jésus était-elle en soi expiatrice? Certains disent non : Luc n’a pas repris la phrase de Marc sur le fils de l’homme qui donne sa vie en rançon et ne fait pas référence au serviteur souffrant d’Isaïe 53. D’autres trouvent qu’il y a quand même une certaine perspective expiatrice chez Luc. Nous n’entrerons pas dans le détail de ce débat qui relève de la théologie. Et ce débat n’existerait peut-être même pas si Paul ne faisait pas partie du paysage.

      3. Jean

        Il y a seulement 50% du matériel de Jean qui est parallèle à celui de Marc. On doit donc interpréter sa théologie avec les épisodes qui précèdent, en particulier tous les épisodes d’hostilité à l’égard de Jésus où on cherche plusieurs fois à l’arrêter et à le tuer. On finira par l’arrêter que lorsque son heure sera venue, après la ressuscitation de Lazare, acceptant librement de donner sa vie : Jésus est venu pour donner la vie, mais ceux qui sont opposés à la lumière, dont le Sanhédrin qui vient de se réunir pour le condamner, répondent en lui donnant la mort. Tout au long de sa passion, il demeure souverain et ne s’agenouille jamais. Il ne peut demander qu’on éloigne la coupe, car il est en communion complète avec le Père et c’est pour cette coupe qu’il est venu. Il donne même des instructions à Judas pour qu’il se hâte de faire ce qu’il a à faire. Quand on viendra pour l’arrêter, c’est toute la cohorte qui s’écroule par terre.

        Le Jésus de Jean est ce fils de l’homme à qui le Père a remis tout jugement, et donc ne peut être jugé par aucun être humain. Aussi, le procès devant Pilate tourne à un procès de Pilate lui-même, alors que ce dernier cherche par tous les moyens à ne pas prendre de décision. Il ne le fera que lorsque les Juifs renieront leur attente messianique (Nous n'avons de roi que César!), vers midi, alors qu’on immolait l’agneau pascal au temple, contribuant à accomplir la parole de Jean Baptiste sur l’agneau de Dieu.

        Sur la croix, le Jésus de Jean est triomphant, car c’est une montée pour retourner à son Père. L’écriteau sur la croix est une proclamation de sa royauté. Il ne meurt pas seul, car il est accompagné par sa mère et le disciple bien-aimé et prend le temps de les confier l’un à l’autre, fondement d’une nouvelle communauté. Il meurt quand il sait que les Écritures sont accomplies, en remettant son esprit à tous ceux qui croient. On ne lui brisera pas les os, mais on lui percera seulement le côté dont sortiront sang et eau, ce qui accomplira sa propre parole sur les sources d’eau vive qui sortiront de lui et la parole des Écritures. Enfin, il recevra une sépulture royale aux mains de Nicodème et de Joseph d’Arimathie, accomplissement de sa parole sur ceux qu’il attirera à lui. Du début à la fin, nous avons l’image d’un Jésus victorieux.

        On peut penser que cette figure de Jésus est très loin de la réalité humaine. Mais c’est un Jésus vu à travers les yeux de la foi. Avec ce regard, les autorités du monde ont peu de poids et la passion est vue comme une conquête.

 

Brown v.1: Introduction pp 4-35 (version anglaise).


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