Les problèmes évangéliques généraux relatifs aux récits de la passion


Sommaire

Cette étude se retreint à cette portion du récit de la passion qui commence avec le départ pour le mont des Oliviers et se termine avec la mise au tombeau. En raison d’une grande similitude dans le vocabulaire des récits de la passion chez les évangiles synoptiques (Marc, Matthieu, Luc), il faut reconnaître qu’ils sont interdépendants. Plus précisément, Marc a été le premier à écrire son évangile, et par la suite Matthieu et Luc auraient repris le texte de Marc, mais en le modifiant selon leur théologie ou leur vision des disciples.

S’il est le premier à écrire un évangile, Marc n’a pas inventé le genre. On trouve des exemples dans l’Ancien Testament comme le cycle d’Élie et d’Élisée et dans la littérature intertestamentaire. Il a certainement eu en sa possession un certain nombre de traditions orales qu’il a mises par écrit. Et son évangile lui-même a été écrit de façon à être proclamé de vive voix : aussi a-t-il simplifié son récit en concentrant le ministère de Jésus en Galilée et en ne présentant qu’un voyage à Jérusalem, il a dramatisé certaines scènes, ou utilisé des techniques propres au conte, comme le rythme ternaire.

Même s'il recopie Marc et utilise la source Q, Matthieu y intègre du matériel propre, probablement des traditions populaires de son milieu. Cela contribue à donner à son évangile un caractère anti-juif.

Tout comme Matthieu, Luc utilise Marc et la source Q, tout en intégrant des éléments isolés d’information ou de brefs épisodes qui proviennent soit de son œuvre créatrice, soit d’une tradition qui a pu circuler de manière orale. La liberté par rapport à Marc s’explique par le fait qu’il a composé deux œuvres, un évangile et les Actes des Apôtres, si bien qu’on note chez lui un effort pour synchroniser la passion avec des événements de la première communauté chrétienne.

L’évangéliste Jean ne connaissait pas les autres évangiles, et donc il faut reconnaître son indépendance. La similitude dans la séquence des événements s’explique par l’existence au niveau préévangélique d’un canevas de base sur la suite des événements. Quand à certaines similitudes entre Luc et Jean, on peut y voir l’existence de traditions orales communes qui ont pu circuler dans les deux milieux.


  1. L’étendue et le contexte des récits de la passion dans les évangiles
  2. L’interdépendance dans les évangiles synoptiques (Marc, Matthieu, Luc)
  3. Marc comme évangile et la question d’un récit de la passion prémarcien
  4. Le récit matthéen de la passion et son matériel spécial
  5. Le récit lucanien de la passion et ses sources possibles
  6. L’origine du récit johannique de la passion

  1. L’étendue et le contexte des récits de la passion dans les évangiles

    Notre découpage des récits de la passion commencent avec Gethsémani et se termine avec la mise au tombeau : Marc 14, 26 -, 47; Matthieu 26, 30 – 37, 66; Luc 22, 39 – 23, 56; Jean 18, 1 – 19, 42. Il n’est pas sûr que les évangélistes seraient d’accord, selon la place qu’occupent ces récits dans la structure de leur évangile

    1. Jean

      Le quatrième évangile est celui qui se rapproche le plus du découpage que nous proposons.

      1 - 12 : Première partie
      13 – 20, 31 : Deuxième partie
              13-17 : Repas de Jésus avec les siens où il livre son dernier discours
              18-19 : Arrestation de Jésus jusqu’à sa mise au tombeau
              20 : Réactions diverses devant le tombeau

    2. Marc

      Le récit commence avec 14, 26 qui présente une transition avec le dernier repas, et se termine avec la fin du ch. 15. Même si 15, 42-47 pointe vers le chapitre 16, il est avant tout une conclusion du récit de la passion.

    3. Matthieu

      Nous limitons son récit à 26, 30 – 27, 66. Tout d’abord, les ch. 26-28 forment une unité dramatique après le long discours de 24-25. Mais le ch. 27 constitue une subdivision séparée. Nous reconnaissons cependant que Matthieu a probablement voulu présenter la mise au tombeau de Jésus et la résurrection de Jésus (27, 57 – 28, 20) comme une unité.

    4. Luc

      Son récit est circonscrit à 22, 39 – 23, 56. Avant 22, 39 nous avons le dernier repas que nous éliminons de notre étude, et le ch. 24 concerne la résurrection de Jésus.

  2. L’interdépendance dans les évangiles synoptiques (Marc, Matthieu, Luc)

    Le vocabulaire dans les récits synoptiques de la passion est si semblable qu’il faut assumer que les évangélistes ont eu en main une version écrite de l’autre. Il existe plusieurs théories pour expliquer cette interdépendance.

    • La priorité de Marc. Cette théorie est adoptée par la majorité des biblistes. Matthieu et Luc auraient repris le cadre de Marc, ainsi que le cœur de ses récits et son vocabulaire. On l’appelle la théorie des deux sources. Quand au matériel que se partagent seulement Matthieu et Luc, on l’attribue à la source Q.

    • L’hypothèse de Griesbach (modifié). Matthieu aurait écrit le premier évangile dont dépendrait Luc, et Marc dépendrait à la fois de Matthieu et Luc. Quelques biblistes ont adopté cette hypothèse.

    • Les diverses théories de ProtoÉvangile. Selon cette hypothèse, des récits auraient existé sous forme plus ancienne et qui n’a pas été préservée, si bien que nos évangiles résultent tant de ces récits anciens que de nos évangiles canoniques. Il en existe plusieurs versions.
      • L. Vaganay : il y aurait eu un protoMatthieu qu’aurait qu’a connu Marc

      • B. H. Streeter : Luc aurait d’abord écrit un protoLuc en combinant la source Q avec du matériel qui lui est propre, avant de réutiliser Marc

      • C. Lachmann et H. J. Holtzmann : avant le texte canonique actuel de Marc, il y aurait un protoMarc qu’auraient connu Matthieu et Luc

      • X. Léon-Dufour et M.-É. Boismard : les récits évangéliques auraient connu de multiples versions avant d’atteindre leur forme actuelle

    • L’influence d’une tradition orale. Selon Papias (70-163, évêque de Hiérapolis), cette tradition aurait durée jusqu’au 2e siècle. Ainsi, les évangiles auraient réutilisé cette tradition en plus de leurs sources habituelles. C’est le point de vue de B. Gerhardsson et W. Kelber.

    Pour ma part, voici les conclusions auxquelles je suis arrivé.

    1. Nous n’avons aucune connaissance ferme sur la façon dont les auteurs ont composé les évangiles (en les écrivant eux-mêmes ou par dictée), sur la valeur ou l’autorité qu’ils attribuaient à leur source, sur le nombre de copies produites et la façon dont elles ont circulé. Aussi, je ne peux espérer reconstruire avec une grande exactitude l’interrelation entre les évangiles.

    2. Pour cette raison, je me tiens loin des théories trop compliquées qui assument à chaque fois une nouvelle source ou une nouvelle étape pour résoudre un point difficile. On peut deviner que la composition des évangiles fut un processus très complexe. Mais, étant donné le peu de chance d’en arriver à une claire compréhension, il vaut mieux s’en tenir à une approche générale qui résout la plupart des points difficiles, en acceptant que les autres resteront insolubles. Voilà pourquoi j’accepte la priorité de Marc.

    3. Les partisans de l’hypothèse de Griesbach (priorité de Matthieu qu’aurait utilisé Luc, tandis que Marc utilise à la fois Matthieu et Luc) se plaignent d’une conspiration du silence chez les biblistes pour ignorer leur approche. Aussi, j’ai honnêtement essayé de voir dans mon analyse détaillée si cette hypothèse pourrait éclairer le récit. Résultat : elle pose plus de problèmes qu’elle n’en résout. Comment expliquer que Luc ne reprendrait pas certaines scènes saisissantes comme les pièces d’argent jetées par Judas dans le temple ou le rêve de la femme de Pilate, alors que son évocation de Judas dans les Actes contredit la version de Matthieu? Quant à Marc, qui reprendrait les récits bien écrits de Matthieu et Luc, il aurait trouvé le moyen de les embrouiller et de les réécrire dans une langue grammaticalement moins correcte. Et pourquoi ignore-t-il certains accords mineurs entre Matthieu et Luc?

    4. Dans ces accords mineurs, il y a d’abord des accords négatifs : Matthieu et Luc ne reprennent pas certaines scènes de Marc, comme celui du jeune homme qui s’enfuit nu. L’explication probable est simple : une telle scène ne cadre pas avec leur respect pour les disciples, alors que Marc ne se gène pas pour montrer leur faiblesse.

    5. Dans ces accords mineurs, il y a aussi les accords positifs qui sont plus importants. Par exemple, Marc utilise le verbe eneilein (unique dans tout le Nouveau Testament) pour décrire l’action de Joseph d’Arimathie qui « enveloppe » Jésus dans un linceul, tandis que Matthieu et Luc préfèrent le verbe entylissein « rouler ». Une explication plausible est celle où Matthieu et Luc, sans se consulter, corrige le terme bizarre de Marc en utilisant un verbe plus usuel et plus révérencieux. Ici, il faut admettre également l’influence de la tradition orale. Car il est tout à fait invraisemblable que Matthieu et Luc n’auraient connu que le texte écrit de Marc, et n’auraient jamais entendu parler de la passion avant de connaître Marc. Ce serait ignorer la façon dont le message de Jésus, qui n’a rien écrit, s’est propagé à travers la prédication primitive. Dans d’autres cas, ce sont des termes habituels de l’époque qui remontent à la surface. Par exemple, l’expression « dis-nous qui t'a frappé » (Matthieu 26, 68; Luc 22, 64) peut s’expliquer facilement par le recours à l’expression habituelle des adeptes du jeu des yeux bandés qui existe depuis l’antiquité grecque : dans la scène de moquerie de Marc, Matthieu et Luc l’aurait associé à ce jeu bien connu et aux mots usuels du jeu.

  3. Marc comme évangile et la question d’un récit de la passion prémarcien

    1. Marc comme un évangile

      Contrairement à Luc ou à Jean, Marc n’a pas explicité la raison pour laquelle il a écrit son évangile. Cela a donné lieu à diverses conjectures chez les biblistes. Pour certains, il est un véritable innovateur en créant le genre évangile, rassemblant les paroles et les actions de Jésus sous forme de récit, prenant ses distances par rapport à la tradition orale. Pour d’autres, il s’attaque à l’image trop prestigieuse des Douze dans l’Église en les dépeignant comme des êtres faibles qui ont abandonné leur maître. Pour d’autres, enfin, il représente une évolution harmonieuse par rapport à la tradition qui le précède.

      Selon moi, l’approche évolutive est préférable, car on trouve dans l’Ancien Testament et dans la littérature intertestamentaire des exemples où on a mis sous forme de récit des actions et des paroles des prophètes, comme le cycle d’Élie et d’Élisée. On pourrait évoquer l’apocryphe sur La vie des prophètes qui appartient à la même époque que Marc.

      Papias présente Marc comme l’interprète de Pierre. Il ne faut pas prendre une telle affirmation à la lettre, car elle reflète plutôt la tendance à faire de Pierre le porte-parole des Douze. Quand Paul écrit : « Bref, eux ou moi, voilà ce que nous prêchons » (1 Corinthiens 15, 11), il fait référence à une tradition commune partagée par tous. Ainsi, Marc représente un bon résumé d’une tradition familière à tous les chrétiens.

      Faire de l’évangile de Marc une tentative pour discréditer les Douze est non seulement exagéré, mais passe à côté de son message. Ce qu’il affirme fondamentalement est ceci : ce n’est qu’à travers le soutien de Jésus mort et ressuscité qu’ils seront enfin en mesure d’accomplir leur mission.

      Il est également inexact d’affirmer que l’évangile de Marc représenterait un effort pour stabiliser la tradition orale. Comme on l’a vu chez Paul, la tradition apostolique veillait à assurer une certaine orthodoxie. De plus, même avec la rédaction de l’évangile de Marc, la tradition orale a continué, comme on le voit dans certains passages. Il est probable aussi que cette tradition orale était présente dans le cycle liturgique où, à l’occasion de l’eucharistie, on rappelait ce que Jésus a fait et dit.

      Même plus, l’évangile de Marc a été composé de façon à pouvoir être proclamé de vive voix. C’est ainsi qu’il a simplifié ou dramatisé certaines scènes, ou utilisé des techniques propres au conte, comme le rythme ternaire. Par exemple, l’évangile de Jean, qui a été composé pour être seulement lu, présente plusieurs voyages de Jésus à Jérusalem, ce qui est probablement plus près de la vérité historique; Marc, pour sa part, a tout simplifié en limitant le ministère de Jésus à la Galilée, alors qu’il ne se rend à Jérusalem que pour y mourir. Jean présente plusieurs confrontations de Jésus avec les autorités juives concernant son identité, dispersées tout au long de son évangile; Marc les résume en deux confrontations, d’abord avec le Sanhédrin, concernant sa messianité, ensuite avec Pilate concernant son titre de roi des Juifs.

    2. Un récit de la passion prémarcien

      Au moment où Marc s’apprête à écrire son évangile, à quel niveau de détail est-on arrivé dans le récit de la passion? Il y a bien sûr une séquence logique impossible d’éviter et qui va de sa trahison et de son arrestation, jusqu’à son procès et à sa crucifixion. Aussi la question devient : comment a-t-on rempli cette structure de base avec différentes scènes? Ces scènes étaient-elles écrits ou orales? Plusieurs biblistes ont essayé de reconstruire ce récit prémarcien. Pour ma part, je m'y refuse, et cela pour plusieurs raisons.

      Il y a d’abord des raisons a posteriori : aucun de ceux qui se sont attaqués à cette question n’a réussi à établir un consensus. Mais il y a aussi des raisons a priori : les critères utilisés par les biblistes ne sont pratiquement pas applicables.

      1. L’un de ces critères concerne les accords entre Marc et Jean. Mais la question devient alors : lequel de ces deux évangiles représenterait la tradition préévangélique la plus ancienne.
      2. Si Marc a utilisé une tradition prémarcienne, a-t-il réutilisé le style de cette dernière ou l’a-t-il adapté au sien?
      3. Le fait qu’on trouve en Marc différents styles, est-ce le signe de sutures entre différentes traditions ou le fait qu’il varie délibérément son style?

  4. Le récit matthéen de la passion et son matériel spécial

    Matthieu suit habituellement de très près le matériel reçu de Marc. Les écarts s’expliquent par un style ou une théologie différente, ou un auditoire familier avec les pratiques juives. Mais ce qui nous intéresse ici, ce sont les passages qu’il est le seul à rapporter et qui représentent environ 1/6 du récit de la passion.

    • Le suicide de Judas
    • L’histoire des trente pièces d’argent ainsi que l’insensibilité des grands prêtres et des anciens à livrer un innocent, tout en étant scrupuleux à ne pas garder l’argent rapporté par Judas
    • Le rêve de la femme de Pilate et le lavement des mains de ce dernier pour se disculper du geste qu’il pose, alors que la foule demande que le sang de Jésus retombe sur eux
    • La scène apocalyptique qui suit la mort de Jésus
    • L’histoire des gardes au tombeau et l’achat de leur silence

    Quand on sait que Matthieu puise à deux sources, Marc et la source Q, on peut se poser la question : d’où vient ce matériel spécial? Remarquons d’abord qu’il y a une continuité dans la matériel des récits de l’enfance et celui qui lui est unique dans le récit de la passion : il est très coloré, plein d’imagination. Le rêve de la femme de Pilate rappelle le rêve de Joseph, le complot pour se débarrasser de Jésus bébé annonce son exécution comme adulte. L’analyse de son récit de l’enfance montre que Matthieu a puisé dans un ensemble de récits populaires où on a réuni l’histoire d’Israël avec l’identité de Jésus : les rêves du patriarche Joseph, la naissance de Moïse, l’intervention tordue du Pharaon, le mage Balaam. Ces récits populaires étaient assez bien formés, et on peut penser la même choses pour ce qu’on retrouve dans le récit de la passion.

    En reprenant Marc, qui était peut-être d’abord destiné à être récité, Matthieu a conservé son caractère d’oralité. Il a fait de même en reprenant la source Q, qui est un ensemble de paroles de Jésus. Aussi, son matériel spécial tiré de contes populaires ne fait qu’accentuer cet aspect.

    Relevons enfin un dernier trait de ce matériel spécial : sa saveur anti-juive. La polémique avec les Pharisiens est exacerbée et la séparation avec les Juifs semble consommée, si bien qu’on parle maintenant de « leurs » synagogues pour les distinguer des synagogues judéo-chrétiennes. Un débat a donc cours : qui, des deux groupes, est le véritable Israël? Matthieu s’emploie à présenter Jésus comme celui qui vient accomplir la Loi et les Prophètes, Joseph est présenté comme un homme juste (fidèle à la Loi), et même Judas, la femme de Pilate et Pilate lui-même le déclarent juste. À l’inverse, Matthieu fait reposer sur tout le peuple la responsabilité d’avoir versé ce sang innocent. Pendant, ce temps on ouvre la porte aux Gentils avec l’appel final de Jésus à aller vers tous les peuples. Ce côté anti-juif reflète les milieux populaires où sont nés les contes qu’utilise Matthieu et où il habituel de trouver une intolérance rampante.

  5. Le récit lucanien de la passion et ses sources possibles

    Tout comme Matthieu, Luc puise à la source Q pour 230 versets. Il puise également chez Marc : 350 versets des 661 de ce dernier se retrouvent chez Luc. Même s’il modifie les éléments reçus de Marc sur le ministère de Jésus, il veille à ne pas les disperser, mais à les regrouper en quatre grands blocs en respectant l’ordre, le cinquième bloc étant constitué du dernier repas, de la passion et de la résurrection. À cela s’ajoute des passages qui lui sont propres.

    1. Observations générales sur le matériel spécial lucanien

      Un tiers du matériel lucanien ne peut s’expliquer par un recours à Marc ou à la source Q. Le premier exemple est celui de cette grande interpolation qu’est le voyage de Jésus à Jérusalem (9, 51 – 18, 14). On y trouve des guérisons et des paraboles qui lui sont propres. Certains biblistes parlent d’une source L. Peut-on expliquer également de cette façon son récit de l’enfance de Jésus qui a peu de points communs avec celui de Matthieu? Le style grec du récit est très sémitique. Il est possible que Luc ait composé la plupart de ces récits en utilisant le style de la Septante. Mais si on se tourne vers le récit de la passion, ce style sémitisant a disparu et, si nous n’avions pas sous les yeux Marc, on pourrait difficilement distinguer ses diverses sources.

      Clarifions d’abord le vocabulaire. Une source un récit séquentiel de toute la passion ou d’une bonne partie de la passion, tandis qu’une tradition représente des éléments isolés d’information ou de brefs épisodes dont certains ont pu circuler de manière orale.

      Plusieurs biblistes émettent l’hypothèse d’une source du récit de la passion différente de celle de Marc et qu’aurait utilisé Luc. Mais alors on est confronté à plusieurs questions : a-t-il copié mot à mot cette autre source, ou l’a-t-il modifié substantiellement? Dans ce dernier cas, on comprend mal une telle attitude, alors qu’il se montre respectueux du matériel de Marc. Dans le récit de la passion, le matériel de Marc est transposé quatre fois plus fréquemment dans le récit du ministère de Jésus. Beaucoup de biblistes, après avoir émis l’hypothèse d’une autres source de récit de la passion, ont maintenant abandonné cette hypothèse.

    2. Survol des traits particulier de Luc dans le récit de la passion

      Examinons les différences entre Luc et Marc pour voir si on peut les expliquer sans recours à une source spéciale.

      Acte 1, scène un : Jésus se rend à Gethsémani/mont des Oliviers et y prie (Lc 22, 39-46; Mc 14, 26-42)

      Luc omet l’annonce de l’abandon des disciples et du reniement de Pierre. Car il en a parlé lors du dernier repas, mais en a adoucissant les angles : Jésus félicite les disciples d’être resté avec lui jusqu’à la fin, il dit à Pierre qu’il a prié pour lui pour que sa foi ne défaille pas. Tout cela est cohérent avec la présentation des apôtres dans les Actes comme des témoins fidèles. De même, il omet l’extrême détresse du Jésus de Marc à Gethsémani, car sa christologie ne peut accepter la faiblesse humaine. Il ajoute la scène de l’ange qui vient le réconforter selon sa conviction que Dieu est toujours là pour répondre à notre prière : la scène des anges qui servent Jésus à la fin du récit de la tentation chez Marc est rapatriée au mont des Oliviers. Bref, les modifications de Luc s’expliquent aisément par sa théologie.

      Scène deux : Jésus est arrêté (Lc 22, 47-53; Mc 14, 43-52)

      Tout d’abord, il y a chez Luc deux omissions : le baiser de Judas et le jeune homme qui s’enfuit nu. Cela est conforme avec l’approche bienveillante de Luc vis-à-vis des disciples. Ensuite, il y a un certain nombre d’ajouts : Jésus sait ce que Judas s’apprête à faire (conformément à sa « haute » christologie); Jésus guérit le serviteur qui a l’oreille coupée (selon son image de Jésus comme sauveur qui pardonne toujours). Enfin, il y a l’ajout des grands prêtres, chefs des gardes du Temple et anciens au mont des Oliviers, qui est difficile à expliquer et se rapproche de la scène de l’évangile selon Jean où Jésus comparaît devant Anne.

      Actes II (Lc 22, 54 – 23, 1; Mc 14, 53 – 15, 1)

      Luc réarrange les scènes de mauvais traitements et d’interrogatoire devant le Sanhédrin ainsi que le reniement de Pierre, que Marc présente de manière parallèle dans un mouvement de va et vient, pour les présenter en séquence : le reniement de Pierre au même endroit où se trouve Jésus, les mauvais traitements aux mains des soldats, et finalement l’interrogatoire devant le Sanhédrin, tôt le matin. Et quand on regarde l’interrogatoire, on note un certain nombre de différences. Il y a les omissions concernant les faux témoins, la destruction du temple et l’accusation de blasphème : Luc reportera ces éléments sur Étienne, le premier martyr chrétien (Actes 6, 11-14). La question christologique de Marc (la messianité de Jésus) prend la forme chez Luc de deux questions qu’on pose à Jésus, la première question (est-il me messie?) recevant une réponse très ambigüe. Ce dernier cas nous renvoie à un épisode semblable chez Jean (10, 24-25.36) et soulève l’hypothèse d’une source commune.

      Actes III (Lc 23, 2-25; Mc 15,2-20a)

      À l’ouverture de son procès devant Pilate, Luc présente trois charges contre Jésus, dont seul la première sera retenue (es-tu le roi des Juifs?). C’est une scène parallèle au procès de Paul dans les Actes des Apôtres. Un ajout majeur de Luc est celui du procès devant Hérode, une copie de celui de Paul devant Hérode Agrippa II; on peut penser que Luc utilise ici une tradition autour de l’implication d’Hérode. Parmi les omissions, il y a la scène sur Barabbas : Luc, un fin connaisseur du monde Gréco-romain, a-t-il reconnu l’invraisemblance d’une telle coutume?

      Actes IV, scène un : Jésus est crucifié et meurt (Lc 23, 26-49; Mc 15, 20b-41)

      Il y a des omissions mineures : des noms comme ceux des fils de Simon de Cyrène (sans intérêt pour son auditoire) ou Golgotha (il élimine tout ce qui est araméen), la mention de la 3e heure (en conflit avec son procès le matin), et la 2e présentation d’une boisson à Jésus en croix (Luc déteste la duplication). Mais il y surtout des ajouts importants.

      1. Sur le chemin d’exécution, il y a des gens compatissants, en particulier des femmes (tout comme il y a des Juifs favorables au début de son évangile)
      2. En croix, il y a la prière de pardon pour ses bourreaux, semblable à celle d’Étienne dans les Actes, en accord avec sa christologie
      3. Il y les modifications aux trois groupes (les passants, les autorités et les co-crucifiés) qui se moquent de lui chez Marc : il remplace les passants par les soldats afin de garder le peuple juif sous un jour favorable. Ce peuple se contente de regarder sans dire un mot.
      4. La présence d’une triade (des femmes, le peuple, des amis) qui se frappe la poitrine après sa mort vient renforcer le groupe des gens favorables à Jésus
      5. Il remplace le cri d’abandon dans la prière de Jésus chez Marc par une prière où Jésus s’abandonne paisiblement entre les mains de Dieu, tout comme l’a fait Étienne dans les Actes.
      6. Le témoignage du centurion à la mort de Jésus devient : « cet homme était un juste! », répétant l’innocence de Jésus.

      Scène deux : Jésus est mis au tombeau (Lc 23, 50-56; Mc 15, 42-47)

      Luc insiste pour dire le Juif Joseph d’Arimathie n’était pas d’accord avec ce qui s’est passé. Il omet la surprise de Pilate en entendant la nouvelle que Jésus était déjà mort, pour éviter de nourrir la rumeur que Jésus ne serait pas vraiment mort. Les femmes sont présentées comme des Juives pieuses qui respectent le jour du sabbat avant de procéder à l’embaumement.

      De manière générale, les omissions et transformation de Luc s’expliquent facilement par sa théologie et son image de Jésus et ses disciples. Ce qui est plus difficile à expliquer sont ses additions au récit de Marc.

      1. Il y a des cas où nous sommes devant l’œuvre créatrice de Luc pour illustrer sa théologie : la présence de Jésus sur les lieux du reniement de Pierre, ou cette foule favorable à Jésus avant et après la crucifixion
      2. Il y a d’autres cas où Luc semble utiliser une tradition orale qu’il intègre de manière créative à son récit : l’hostilité d’Hérode, le pardon à ses bourreaux
      3. Enfin, il y a son désir d’établir un parallèle entre Jésus et Paul ainsi qu’Étienne, pour des raisons de pédagogie pastorale.

  6. L’origine du récit johannique de la passion

    Depuis l’époque de Clément d’Alexandrie (150 – 215) jusque vers 1930, on a cru que Jean connaissait Marc et a cherché à le compléter avec d’autres traditions. Mais sont alors apparues certaines théories qui voyaient dans le 4e évangile une secte gnostique qui s’opposait aux récits synoptiques. Ce n’est que dans la deuxième partie du 20e siècle qu’est apparue une série d’études sur Jean qui le considère comme substantiellement indépendant des synoptiques.

    1. Jean et Marc

      Durant tout le ministère de Jésus, il y a seulement le ch. 6 (la multiplication des pains et la marche sur les eaux) qu’on peut rapprocher de Marc, en plus de quelques versets individuels (5, 8 : Lève-toi, prends ton grabat et marche; 6, 7 : Deux deniers de pain ne suffisent pas pour que chacun en reçoive un petit morceau; 12, 3 : Alors Marie, prenant une livre d'un parfum de nard pur, de grand prix, oignit les pieds de Jésus et les essuya avec ses cheveux; et la maison s'emplit de la senteur du parfum). Il faut donc expliquer cette proximité du récit de la passion.

      1. Les données

        Les préliminaires à la passion

        • L’ordre

          Voici l’ordre de Marc :

          1. 11, 1-10 : entrée triomphale de Jésus à Jérusalem
          2. 11, 15-19 : Jésus chasse les vendeurs du temple
          3. 14, 3-9 : l’onction de Jésus par une femme
          4. 14, 17-25 : le dernier repas

          Dans toute cette séquence qui va de l’arrivée à Jérusalem jusqu’au moment de la passion, ce sont les seuls épisodes parallèles, ce qui est peu. De plus, l’ordre de Jean est différent : b, c, a, d

        • Le contenu

          1. L’analyse de l’entrée de Jésus à Jérusalem montre qu’il n’a pas puisé à la source marcienne, mais rejoint tout au plus certains passages de Matthieu
          2. L’analyse de la scène des vendeurs chassés du temple montre qu’elle ne provient pas des synoptiques
          3. La scène de l’onction de Jésus par une femme semble être chez Jean un amalgame de deux incidents séparés : une femme pécheresse dans une maison d’un Pharisien en Galilée qui essuie avec ses cheveux ses larmes sur les pieds de Jésus, et une femme appelée Marie, à Béthanie, dans la maison de Simon le lépreux, qui répand un parfum sur la tête de Jésus.
          4. Le dernier repas chez Jean est 8 fois plus long que celui de Marc, et surtout ne comporte pas les paroles eucharistiques.

          Bref, les différences sont énormes.

        Acte 1 : Jésus prie et est arrêté

        • La scène de prière avant l’arrestation est absente. Le lieu où Jésus se rend s’appelle « l'autre côté du torrent du Cédron », l’annonce de la défaillance des disciples a lieu pendant le repas, non plus en route vers Gethsémani comme chez Marc, le trouble de Jésus face à sa mort a lieu vers la fin de son ministère (12, 27).

        • Dans l’arrestation de Jésus, malgré certaines similitudes (Judas avec des gardes détachés par les grands prêtres; l’oreille coupée du serviteur du grand prêtre), les différences sont plus importantes : c’est Jésus qui s’identifie lui-même; le dialogue initial n’est plus avec Judas avec ceux qui sont venus l’arrêter; ceux-ci tombent par terre; on apprend les noms de celui qui a coupé l’oreille (Pierre) et celui dont l’oreille a été coupé (Malchus); les disciples ne fuient pas, mais c’est Jésus qui demande de les laisser partir.

        Acte II : l’interrogatoire juif; le reniement de Pierre

        • Le récit de l’interrogatoire de Jésus chez Jean est deux fois moins long que celui de Marc et surtout diverge dans le détail : il ne s’agit plus d’une comparution devant le Sanhédrin, il n’y a pas de témoin, pas d’allusion à la destruction du temple ou à la messianité de Jésus.

        • En ce qui concerne le reniement de Pierre, malgré des différences de détail, les scènes sont assez semblables. Ce qu’il y a de particulier au 4e évangile est l’entrée en scène de l’autre disciple connu du grand prêtre (probablement le disciple que Jésus aimait).

        Acte III : le procès devant Pilate

        • Malgré un certain nombre de détails communs (« Es-tu le roi des Juifs? »; la scène autour de Barabbas; les mauvais traitements), le récit de Jean est deux fois plus long que celui de Marc, avec un mouvement de va et vient à l’intérieur/l’extérieur du prétoire et certaines scènes dramatiques.

        Acte IV : la crucifixion et la mise au tombeau

        • Jean et Marc s’entendent sur le lieu (Golgotha) et les deux bandits qui l’accompagnent sur la croix, ainsi que sur l’offrande d’une boisson vinaigrée avant mourir. Le reste est très différent. Et surtout, il a cette scène unique où on ne brise pas les jambes de Jésus, et que du sang et de l’eau sorte de son côté percé.

        • Jean et Marc s’entendent sur Joseph d’Arimathie qui réclame le corps de Jésus auprès de Pilate, mais tous les détails qui suivent sont différents (la présence de Nicodème, la description du tombeau, l’absence des femmes qui observe la scène)

      2. Évaluation

        Marc et Jean partagent une structure générale.

        • Après le repas, Jésus est trahi par Judas
        • Il est arrêté dans la région du mont des Olivers, de l’autre côté du Cédron
        • Le grand prêtre l’interroge, alors qu’on le maltraite et que Pierre le renie
        • Pilate l’interroge sur sa royauté
        • Le peuple préfère Barabbas à Jésus en rapport avec la coutume de relâcher un prisonnier
        • Les soldates romains le frappent et se moquent de lui
        • Il est crucifié sur le Golgotha entre deux prisonniers
        • On se partage ses vêtements
        • L’écriteau de la croix mentionne : roi des Juifs
        • Après avoir bu une boisson vinaigrée, il meurt
        • Des femmes de Galilée ne sont pas loin
        • Joseph d’Arimathie s’occupe de réclamer le corps le jour qui précède le sabbat

        Malgré tout, les dissimilitudes dépassent largement les similitudes. On pourrait arguer que Jean a modifié des éléments pour les rendre conforme à sa théologie. Mais on pourrait dire la même chose de Marc. Tout cela ne nous dit rien sur la source de chacun. Par exemple, la purification du temple au début de l’évangile chez Jean reflète son cadre théologique d’un conflit fondamental avec le Judaïsme, tandis que la même scène à la fin de son évangile chez Marc lui permet de l’introduire comme accusation à son procès. Encore une fois, qui a changé l’ordre de qui?

        Chez Matthieu et Luc, certaines différences avec Marc sont si marquées qu’il est facile de les expliquer logiquement dans le cadre où ils suivaient son récit. Mais chez Jean les différences avec Marc dépassent tellement les similitudes qu’il devient impensable d’assumer une dépendance. Aussi, dans ce commentaire, je travaille avec l’hypothèse que Jean a écrit un récit indépendant de Marc.

        La question demeure : comment expliquer les similitudes? On peut penser qu’au canevas de base était associé des traditions préévangéliques comme celle sur la prière de Jésus (He 5, 7 : C'est lui qui, aux jours de sa chair, ayant présenté, avec une violente clameur et des larmes, des implorations et des supplications à celui qui pouvait le sauver de la mort, et ayant été exaucé en raison de sa piété) ou encore l’implication des autorités juives (1 Thess 2, 14-15 : …les Églises de Dieu dans le Christ Jésus qui sont en Judée: vous avez souffert de la part de vos compatriotes les mêmes traitements qu'ils ont soufferts de la part des Juifs: ces gens-là ont mis à mort Jésus le Seigneur et les prophètes). Chaque évangéliste a inséré ces traditions là où elles convenaient le plus dans leur plan de base.

        Mais il y plus. Certaines de ces traditions, qui ont circulé de manière orale, ont pu recevoir une forme relativement fixe avant même la mise par écrit des évangiles. On peut parler d’un préévangile, car il n’était associé à aucun évangile particulier ou à aucune séquence particulière : c’était des récits autour de figures ou d’incidents qu’on racontait lors de la prédication ou de la célébration liturgique. Il en fut probablement ainsi autour de la passion de Jésus. C’est ainsi qu’un ensemble de ces traditions (stage 1) fit partie, par exemple, de l’héritage de la communauté johannique qui l’a façonné selon les besoins de son enseignement et sa prédication, en fonction de la christologie qui se développait, marqué par les nouveaux membres qui entraient (des Samaritains, par exemple), ou encore, par les membres qui étaient rejetés de la synagogue après avoir été confrontés aux autorités juives sur les raisons de leurs affirmations (stage 2). Éventuellement (stage 3), grâce à un auteur talentueux, cet héritage a pris la forme d’un récit continu que nous appelons « évangile », avec une note dramatique autour de l’organisation et des dialogues.

    2. Jean et Matthieu

      On peut trouver quelques versets semblables chez ces deux évangélistes, mais ils sont si peu nombreux, et surtout apparaissent dans une ambiance si différente, qu’il est impossible de parler d’une dépendance de Jean sur Matthieu. À cela s’ajoute le fait que rien du matériel spécial de Matthieu ne reçoit un écho chez Jean.

    3. Jean et Luc

      Les biblistes qui acceptent une relation entre les deux récits de la passion adoptent l’une des trois hypothèses suivantes :

      • Jean connaissait l’évangile de Luc, ou du moins un récit spécial prélucanien
      • Luc connaissait une source ou une tradition préjohannique
      • Luc et Jean connaissaient une source orale ou une tradition commune

      On parle de relation entre les deux récits pour les raisons suivantes.

      1. Les affinités dans des items ou dans l’information

        1. Les données

          Acte I : Jésus prie et est arrêté

          • Le lieu est connu : il y est venu plusieurs fois (Jn 18, 2); s’y rendit comme de coutume (Lc 22, 39)
          • Dieu répond à la prière de Jésus : voix du ciel (Jn 12, 28); un ange le réconforte (Lc 22, 43)
          • Présence d’officiers juifs chez ceux qui l’arrêtent : des gardes détachés par les grands prêtres (Jn 18, 3); chefs des gardes du Temple (Lc 22, 52)
          • L’épée coupe l’oreille « droite » du serviteur du grand prêtre (Jn 18, 10; Lc 22, 50)

          Acte II : Le procès juif et le reniement de Pierre

          • On allume un feu dans la cour du grand prêtre (Jn 18, 18; Lc 22, 55)
          • Présence d’Anne chez Jean (Anne, le beau-père de Caïphe : Jn 18, 13) qui n’est par ailleurs connu que par Luc (le pontificat d'Anne et Caïphe : Lc 3, 2)
          • Absence de l’accusation de détruire le temple
          • Le problème christologique est divisé en deux questions (Messie, fils de Dieu), et la réponse à la première est ambigüe
          • Dans son reniement de Jésus, Pierre ne fait pas de serment et ne jure pas

          Acte III : Le procès romain

          • Par trois fois Pilate affirme ne trouver aucune cause contre Jésus (Jn 18,38 – 19, 6; Lc 23, 4-22)
          • C’est le peuple qui prend l’initiative de proposer Barabbas (Jn 18, 40; Lc 23, 18)
          • Pilate propose de le faire fouetter en guise de compromis (Jn 19, 1; Lc 23, 22)
          • L’auditoire crie par deux fois : Crucifie-le (Jn 19, 6; Lc 23, 21)
          • « César » est mentionné par les adversaires juifs (Jn 19, 12; Lc 23, 2)

          Acte IV : La crucifixion et la mise au tombeau

          • La mention de l’endroit de crucifixion est tout de suivie de : ils l’y crucifièrent
          • Jésus crucifié parle trois fois
          • On offre à Jésus une seule fois une boisson vinaigrée
          • Les deux mentionnent la myrrhe et l'aloès lors de l’embaumement

        2. L’évaluation

          Les parallèles les plus remarquables sont, d’une part, la division du problème christologique en deux questions, et d’autre part, la triple proclamation de l’innocence de Jésus. Les autres similitudes sont insignifiantes, avec souvent un vocabulaire différent. Enfin, aucun des traits particuliers de Luc n’a d’écho chez Jean, et vice-versa.

      2. Les parallèles dans la séquence des événements

        1. Les données

          • Contrairement à Marc/Matthieu qui l’annonce de la trahison de Judas avant les paroles eucharistiques, Luc l’a placé après, tandis que Jean qui n’a pas d’eucharistie, l’a placé après le lavement des pieds
          • Chez Jean, avant d’être envoyé à Caïphe, Jésus fait référence devant Anne au fait qu’il a toujours prêché à la synagogue et au temple. Chez Luc, avant de comparaître au sanhédrin et au moment d’être arrêté, Jésus s’adresse à ceux qui l’arrêtent pour faire référence au même fait
          • Tous deux ne rapportent aucune session du Sanhédrin la nuit où Jésus fut arrêté. Jean n’a aucune session du tout, et Luc en a une le matin
          • Le reniement de Pierre a lieu avant l’interrogatoire juif
          • Contrairement à Marc/Luc, le procès romain ne se termine pas avec une scène de mauvais traitements et de moqueries (chez Jean, elle se produit au milieu du procès, chez Luc il n’y pas de mauvais traitements, tout au plus une scène de moquerie à la croix)

        2. L’évaluation

          Tous ces parallèles sont extrêmement fragiles. Parfois, Luc suit l’ordre de Marc, alors que Jean est différent. D’autres fois, Luc et Jean diffèrent de Marc/Matthieu sans pour autant se ressembler. D’autres fois encore, ils diffèrent des Marc/Matthieu et se ressemblent, mais pas d’une manière qui pourrait laisser croire que l’un a copié l’autre; il est possible qu’une tradition plus ancienne soit derrière tout cela.

      3. Les similitudes dans la pensée

        1. Les données

          • Contrairement à Marc/Matthieu, Luc et Jean n’ont pas de scène de fuite des disciples au moment de l’arrestation de Jésus. Mais leur motivation est différente. Luc doit ménager les disciples qui seront ses héros dans les Actes des Apôtres. Chez Jean, en raison de sa christologie, il est impossible que l’ennemie ait le contrôle sur l’œuvre de Jésus, et c’est donc lui qui demande explicitement de laisser partir les disciples.
          • Luc et Jean raccourcissent le procès juif pour mettre l’accent sur le procès romain. Encore une fois, leur motivation est différente. Avec une série de témoins objectifs, Luc tient à prouver que Jésus n’est pas un criminel. Pour Jean, Pilate est l’archétype de l’homme qui n’a pas le courage d’opter pour la vérité et d’écouter la voix de Jésus, même s’il le sait innocent.
          • Contrairement à Marc/Matthieu, il n’y pas chez eux de bouleversement extrême chez Jésus, de prière sans réponse ou d’abandon de Dieu. Si on plaçait la christologie sur un spectre qui part de la faiblesse humaine de Jésus jusqu’à sa puissance divine, on aurait Marc à un extrême, et Jean à l’autre, et entre les deux, Matthieu plutôt du côté de Marc, et Luc plutôt du côté de Jean. Mais le Jésus de Luc n’a quand même pas la hauteur et la puissance de celui de Jean.

        2. L’évaluation

          Il est normal qu’avec le temps s’ébauche dans le mouvement chrétien une pensée commune. Cela ne fait que nous mettre en garde contre la tentation de croire qu’un évangéliste a copié l’autre, surtout dans le cas de Luc et Jean quand on sait que le premier présente un certain nombre de sympathisants juifs, tandis que l’autre maintient leur hostilité.

    Il faut donc conclure que Luc et Jean ne connaissaient pas l’œuvre de l’autre. Les similitudes s’expliquent par des traditions semblables qui ont circulé dans les deux milieux. Ainsi, ma thèse principale assume que, au niveau préévangélique, il y a avait déjà une séquence des principales étapes de la mort de Jésus, avec des récits autour de certains épisodes ou figures. Ce matériel traditionnel a été utilisé par Marc pour écrire son évangile, sans qu’on puisse établir avec assurance des étapes intermédiaires. Marc ignorait les autres évangiles. Matthieu, par contre, a fortement réutilisé Marc tout en y intégrant des traditions populaires pleines d’imagination. Luc, pour sa part, réutilise également Marc, mais avec plus de liberté, et se permet lui aussi d’intégrer de manière très ordonnée des traditions orales qu’il connaissait. Jean, enfin, semble avoir connu certaines des traditions mentionnées par Luc. Mais son récit ignore l’existence des évangiles synoptiques. Et s’il y a certaine similitude entre Marc et Jean, cela ne fait que pointer vers un ordre et des récits préévangéliques.

 

Brown v.1: Introduction pp 36-93 (version anglaise).


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