Sybil 1998

Le texte évangélique

Marc 6, 1-6

1 Et Jésus partît de là et arrive dans sa patrie, et ses disciples le suivent. 2 Le jour du sabbat, il se mit à enseigner dans la synagogue. En l’entendant, plusieurs étaient perplexes et se demandaient : d’où cela lui vient-il, comment a-t-il pu acquérir cette sagesse, comment ses mains peuvent-ils opérer des actions si extraordinaires? 3 N’est-il pas le menuisier, le fils de Marie, le frère de Jacques, Joset, Jude et Simon? Et ses sœurs n’habitent-ils pas au milieu nous? Ils étaient donc choqués par lui. 4 Jésus disait à ses disciples qu’un prophète n’est méprisé que dans sa patrie, dans sa parenté et dans sa famille. 5 C’est ainsi qu’il était incapable de faire aucune action extraordinaire, si ce n’est quelques guérisons par l’imposition des mains. 6 Jésus s’étonnait de leur manque de foi. Par la suite, il parcourait les villages des alentours pour enseigner.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Bien des tâches ne sont pas excitantes,
mais elles nous permettent de devenir ce que nous sommes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Le mystère de la vie quotidienne

J’ai le souvenir d’avoir reçu un jour à mon bureau un homme qui avait des questions à me poser. Me sachant bibliste, il désirait ardemment que je lui fasse connaître les écrits secrets de Jésus que l’Église tient cachés. C’était un rosicrucien, membre de cet ordre chrétien hermétiste qui remonte au 17e siècle. Il a été déçu d’apprendre que ça n’existait pas. Quelques années plus tard, en Allemagne, mon professeur d’allemand à l’université de Munich m’invite un soir chez lui, après avoir appris que j’étais bibliste. Encore une fois, il voulait que je lui parle des écrits secrets, en dehors du Nouveau Testament, qui révèleraient la clé de la vie. C’était un adepte de la méditation qui revenait de Californie et fréquentait des groupes ésotériques. Je lui ai parlé un peu des écrits apocryphes, mais en insistant pour dire qu’ils étaient avant tout fantaisistes, sans réelles valeurs. Mais la source de mon étonnement, dans ces deux événements, était de voir chez certains la conviction qu’il existait quelque part un savoir qui ouvrait à une vie spéciale et réservé à des initiés. Cela soulève deux questions : est-ce que la clé de la vie dépend d’un savoir spécial? Est-ce que ce savoir n’est accessible qu’à un groupe limité de personnes?

Je trouve que le récit évangélique d’aujourd’hui apporte une réponse à ces deux questions. Rappelons-nous la scène. Jésus revient dans le village où il été élevé ou il a exercé le métier de menuisier, probablement le même métier que son père. Il faut savoir qu’un menuisier à cette époque était différent de celui d’aujourd’hui. Ce métier comportait un large éventail de tâches: la pose des poutres pour le toit des maisons en pierre, la fabrication des portes et des cadres de portes, ainsi que les croisillons des fenêtres, des meubles comme des lits, des tables, des tabourets ainsi que des placards, des coffres ou des boîtes. Justin le martyr affirme que Jésus fabriquait également des charrues et le joug pour l’animal. L’exercice de ce métier exigeait une certaine dextérité et force physique, ce qui nous éloigne de l’image de l’innocent gringalet que les images pieuses nous présentent de Jésus. Or, ce menuisier prend la parole à la synagogue, et son enseignement détonne. N’est-il pas normal de dire : pour qui se prend-il? On a aussi entendu parler de sa réputation de guérisseur. N’est-il pas normal de dire : comment est-ce possible? C’est notre voisin, c’est une famille sans histoire, on connait depuis des années la mère et tous ses frères et sœurs!

Arrêtons-nous ici un instant. Il est important de dissiper un schème présent chez plusieurs personnes très pieuses qui dit ceci : mais de toute façon, Jésus était fils de Dieu, et donc il est normal qu’il enseigne et fasse des miracles. Une telle affirmation contredit le cœur du mystère de l’Incarnation. Comme le dit si bien l’hymne aux Philippiens : « Jésus est devenu semblable aux hommes, se comportant comme un homme » (Philippiens 2, 7). C’est le propre d’un homme d’apprendre, d’apprendre de ses expériences et de ses erreurs, d’apprendre en écoutant les autres et en s’ouvrant aux événements. Comment en serait-il autrement pour l’homme Jésus? Ainsi, ce Jésus qui revient à Nazareth, c’est celui qui a grandi sur le plan personnel en exerçant son métier d’artisan menuisier. Il est celui qui a entendu les remarques de son père et de sa mère, qui a observé des événements de la vie quotidienne (par exemple Luc 15, 8 : « quelle est la femme qui, si elle a dix drachmes et vient à en perdre une, n'allume une lampe, ne balaie la maison et ne cherche avec soin, jusqu'à ce qu'elle l'ait retrouvée?), qui a interagit avec ses frères et ses sœurs (les meilleurs biblistes s’entendent aujourd’hui pour reconnaître que Jésus avait au moins six frères et sœurs; voir les arguments), qui a prêté attention à la nature (une bonne part de ses paraboles provient de l’observation de la nature : le semeur, la graine de moutarde, le lys des champs et les oiseaux du ciel, la pêche et le tri des poissons), qui a été à l’écoute des nouvelles du jour (voir par exemple sa mention des dix-huit personnes que la tour de Siloé a tuées dans sa chute en Luc 13, 4). Voilà celui dont les gens de Nazareth s’étonne de sa sagesse. En fait, cette sagesse est tout le message des évangiles.

Au fond, pourquoi les gens sont-ils étonnés au sujet de Jésus? S’il était venu de Rome ou d’Athènes, ou s’il avait été un Pharisien réputé de Jérusalem comme Gamaliel, les gens auraient été moins surpris. Pourquoi? Il y a cette perception que le secret de la vie se trouve à l’extérieur de soi, presqu’inaccessible, que seule une rare élite dispersée dans le monde peut révéler. Seuls ceux qui se prétendent des gourous ont une cote d’écoute. Pourtant, c’est justement ce que dénonce l’évangile de ce jour. Les gens de Nazareth voulaient un gourou, et c’est le menuisier de la rue du coin qui leur a été proposé.

Il y a, selon moi, une forme d’aveuglement à vouloir chercher la lumière dans des écrits secrets ou ésotériques. C’est vouloir chercher au loin ce qui se trouve à ses pieds. Une phrase du dominicain Marie-Dominique Chenu, un expert au concile Vatican II, m’accompagne sans cesse, lui qui disait un jour : « Jésus est venu sanctifier le monde, non le sacraliser ». En d’autres mots, Jésus a révélé que c’est avant tout au cœur de la vie quotidienne que Dieu est présent, et non dans les sanctuaires, les temples ou les églises.

La vie quotidienne offre tout ce qu’il faut pour découvrir la clé de la vie. Elle est ce mystère profond qui s’ouvre à qui prend le temps de l’accueillir. Elle a le pouvoir de nous transformer, comme elle a transformé Jésus. Elle est ce maître qui peut nous rendre sage et plein de vie. Et c’est là que nous découvrions Dieu, pas au ciel. Surtout, il n'est pas besoin d'écrits secrets.

 

-Juillet 2015