Sybil 2001

Le texte évangélique

Luc 11, 1-13

1 Or, un jour où Jésus était quelque part en train de prier, et lorsqu’il eu terminé, un de ses disciples lui dit: « Seigneur, apprend-nous à prier, comme Jean l’a fait avec ses disciples. » 2 Il leur dit : « Quand vous priez, dites :

Père,
Que ta personne soit reconnue comme sainte,
Que vienne ton monde.
3 Donne-nous chaque jour le pain dont nous avons besoin pour vivre jusqu'au lendemain,
4 et libère-nous de nos égarements,
car nous-mêmes nous remettons à ceux qui ont des dettes envers nous,
et ne nous entraîne pas dans l'épreuve. »

5 Puis, il leur dit : « Si jamais vous aviez un ami et que vous alliez chez lui au milieu de la nuit pour lui dire : "Mon cher, prête moi trois pains, 6 car mon ami est arrivé de voyage chez moi et je n’ai rien à lui offrir", 7 et que ce dernier de l’intérieur réponde : "Ne m’embête pas. La porte est déjà fermée à clé et mes enfants sont avec moi dans le lit, impossible pour moi de me lever et de les donner." 8 Je vous l’assure, s’il ne se lève pas pour donner parce qu’il est son ami, il se réveillera à cause de son effronterie pour lui donner ce dont il a besoin. 9 Et moi je vous dis : Demandez, et on vous donnera, cherchez et vous trouverez, frappez et on vous ouvrira. 10 Car quiconque demande, reçoit, et qui cherche trouve, et qui frappe se fera ouvrir. 11 Lequel d’entre vous, dans votre rôle de père, s’il se fait demander par son fils du poisson, lui tendra-t-il un serpent à la place du poisson? 12 Ou encore, s’il se fait demander un œuf, lui tendra-t-il un scorpion? 13 Si vous, qui savez être méchants, vous pouvez faire de bons cadeaux à vos enfants, combien plus votre père du ciel donnera l’Esprit Saint à ceux qui le lui demandent.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Notre vie est comme cette rivière
avec de nombreux méandres
et de multiples affluents

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

La prière pour les gens qui ne prient plus

J’ai encore le souvenir de mes parents qui se levaient à 4 heures du matin pour réciter leurs prières. Pourquoi 4 heures? Je ne sais pas, cela date sans doute de l’époque où ils pouvaient être dérangés par les 5 enfants. Alors tout y passait, les « Notre Père », les « Je vous salue Marie », les « Gloire soit au Père », les prières à Saint Joseph, les prières au Sacré-Cœur, les prières à la bonne Sainte Anne (elle aurait aidé à l’obtention d’une des premières voitures), les prières à Notre-Dame-de-Protection (mon père était mineur). Tout cela faisait partie de la routine de début de journée. Et ils étaient convaincus que toutes ces prières étaient essentielles à leur vie. Pourtant leur exemple ne s’est pas transmis à leurs enfants. Est-ce la mort de la prière? Est-ce que toutes ces prières de mes parents étaient au fond inutiles? Et il y a cette remarque étonnante d’Etty Hillesum, cette juive hollandaise morte dans les camps de la mort allemands en 1942, qui écrit dans son journal : « Pendant des mois, je ne m’étais pas agenouillée. Parce qu’intérieurement je priais sans cesse. »1 Qu’est-ce donc prier?

Voilà la question que posent les disciples à Jésus dans l’évangile selon Luc : « Seigneur, apprend-nous à prier, comme Jean l’a fait avec ses disciples. » Je dis explicitement « l’évangile selon Luc », car le Notre Père nous est connu seulement par deux évangélistes, Luc et Matthieu, qui l’ont inséré dans des contextes différents, l’ont légèrement modifié à leur façon et surtout leur ont donné des accents différents. Alors que Matthieu insère cette prière dans le Sermon sur la montagne pour inviter les gens à ne pas multiplier les paroles comme font les païens, Luc l’insère dans la marche de Jésus vers Jérusalem, après la scène de Marthe et Marie où celle-ci était assise au pied de Jésus pour écouter sa parole et après que lui-même ait été en prière, pour présenter la prière comme un moment de partage d’intimité avec Jésus lui-même et d’écoute de la parole de Dieu. Alors que Matthieu, tout comme bon Juif, insiste sur l’importance de l’agir et de faire la volonté de Dieu, en particulier de pardonner aux autres, Luc insiste plutôt sur l’assurance que toute prière reçoit une réponse, en particulier lorsqu’on demande l’Esprit Saint. Selon les biblistes, la prière du Notre Père qu’avait sous leurs yeux Matthieu et Luc avaient probablement cette forme :

Papa, Que soit sanctifié ton nom
Que vienne ton règne
Notre pain quotidien donne-le nous aujourd’hui
Et remets-nous nos dettes comme nous aussi avons remis à nos débiteurs
Et ne nous fais pas subir l’épreuve.

Cette prière est constituée de cinq demandes, deux qui concernent Dieu, et trois qui nous concernent. Mais fondamentalement, les cinq demandes tournent autour de Dieu : 1) le découvrir dans son mystère de Dieu (manifester la sainteté de Dieu c’est montrer la qualité de son être); 2) entrer dans ce monde qu’Il propose; 3) avoir tout ce qu’il faut pour vivre pleinement chaque jour notre vie de fils de Dieu; 4) revenir à Lui quand nous nous sommes perdus; 5) éviter les pièges qui nous éloignent de Lui. Cette prière est à l’image de Jésus, un amour fou pour ce Dieu père. Elle l’a accompagné toute sa vie. Luc raconte que c’est dans des moments de prière que Jésus a vécu des événements décisifs : la réorientation de sa vie lors de son baptême, une prise de distance par rapport à la foule quand sa réputation se répand, le choix de ses douze disciples les plus proches, ce grand moment d’intimité qu’on appelle la transfiguration, et Gethsémani où il prend la décision d’affronter son arrestation et sa mort. La prière semble avoir été vitale pour lui, et on peut imaginer que sans elle il n’aurait pu être ce qu’il a été.

Tout cela nous renvoie à nous-mêmes. Qu’est-ce qui nous permet d’intégrer les moments décisifs de notre vie? Qu’est-ce qui contribue aux poussées de croissance dans cette longue marche pour devenir soi-même? Quand vivons-nous un peu d’intimité avec nous-mêmes? Quand prenons-nous le temps d’écouter ce qui monte du fond de notre de cœur? Dans son journal, Etty Hillesum écrit : « Ce soir-là, et de nouveau seule avec moi-même après toutes ces journées agitées, j’ai pris conscience de moi-même comme d’un grand bloc de force concentrée. Et voilà ce que l’on apprend chaque jour un peu : à ordonner instantanément les choses dans sa vie. »2 Dans l’intégration des choses de la vie, il peut y avoir des événements difficiles, pas nécessairement vécus par soi. Au moment d’écrire ces lignes, je pense aux gens de Lac-Mégantic où une cinquantaine de personnes sont mortes lors du déraillement et l'explosion d'un train de carburant sans conducteur qui a détruit une partie du centre-ville. Etty a été confrontée à l’horreur des camps de concentration. Elle écrit : « Et en fin de compte : ne doit-on pas offrir de temps à autre un petit refuge à la tristesse universelle? …Oui, la vie est belle, je lui rends grâce à la fin de chaque jour, alors que je sais parfaitement que des mères… ont des fils qui se font massacrer dans les camps de concentration. Et le chagrin qu’on en éprouve, il faut le porter… le chagrin doit pour ainsi dire devenir partie intégrante de vous-mêmes, un morceau de votre corps et de votre âme, vous n’avez pas à le fuir, portez-le, mais en adulte, sans chercher un exutoire à vos sentiments dans une haine ou un désir de vengeance sur toutes les mères allemandes… Ce chagrin, il faut lui donner en soi-même toute la place et la protection qui lui reviennent et, de la sorte, le chagrin diminuera dans le monde. »3 Ces moments où nous prenons le temps d’héberger la tristesse et la souffrance sont vitaux : ou bien celles-ci nous feront grandir, où bien elles nous détruirons.

Voilà la bonne nouvelle! Rien ne peut vraiment empêcher que la vie soit belle et bonne, si nous savons nous ouvrir les bras et le cœur. Au moment où les bombes tombaient à deux pas de sa maison, Etty écrit : « J’acceptais, avec un sentiment de maturité et d’humilité, toutes les catastrophes et toutes les douleurs qui pourraient encore m’assaillir. Et je croyais fermement que je n’en continuerais pas moins à trouver la vie belle, toujours, en dépit de tout… Et l’on peut combattre la guerre et toutes ses séquelles en libérant en soi l’amour, chaque jour, à chaque instant, et lui donner une chance de vivre. Et je crois que je ne pourrai jamais haïr un être humain pour ce que l’on appelle sa "méchanceté"… »4 Il n’y ici rien de magique, mais seulement une capacité de descendre au plus profond de soi-même, et y entendre notre propre musique.

Vous aurez remarqué que j’ai parlé de prière sans parler de formules à réciter, ou mêmes de psaumes que Jésus a peut-être utilisés. Car le but fondamental de la prière est de nous réconcilier avec nous-mêmes et avec la vie. Et cela n’est pas évident et représente un long chemin, car nous souffrons trop de l’écart entre ce que nous observons et ce que nous désirons et espérons. Les chemins pour y parvenir divergent. Pour mes parents, ce chemin passait par le chapelet et la récitation de dizaines de formules. Pour d’autres, elles passent par ces moments en forêt ou en montagne ou sur une rivière. Pour d’autres encore, elle est un état constant au cœur même d’une vie fébrile. Mais si on veut trouver la vie, il est un chemin obligatoire.

Au terme, rappelons-le, il ne s’agit pas de devenir de petits « saints ». Il s’agit d’accepter des morceaux de nous-mêmes que nous voudrions rejeter, il s’agit de cimenter ce que nous sommes et de cimenter ce monde avec nous-mêmes.

J’aimerais terminer en donnant encore la parole à Etty où elle compare la vie à un grand fleuve pour lequel toutes nos expériences deviennent des affluents : « La vie n’est plus qu’une seule et même grande aventure intérieure, continuelle et pleine d’imprévu, et chaque minute du jour et de la nuit apporte pour ainsi dire de nouveaux alignements à cette aventure… Ce qui ne veut pas dire que j’oublie aussitôt ce que j’ai vécu, mais ce vécu s’insère immédiatement, sans regimber, dans le grand courant de la vie, il s’écoule immédiatement, pour ainsi dire, au fil de grand courant, sans former, comme autrefois, des obstacles et des digues et des entassements de matériaux impurs entravant le cours de la vie. »5 Telle est l’incroyable aventure de la vie. Et il n’est jamais trop tard pour embarquer.

 

-Juillet 2013


1 Les écrits d'Etty Hillesum. Journaux et Lettres, 1941-1943. Édition intégrale, traduction de Philippe Noble. Paris: Seuil, 2008, p. 357.

2 Hillesum, p. 411.

3 Hillesum, p. 434-435.

4 Hillesum, p. 432-433.

5 Hillesum, p. 424.