Sybil 2002

Le texte évangélique

Luc 3, 10-18

10 Les foules interrogeaient Jean en lui demandant : « Que devons-nous faire? » 11 Sa réponse était de leur dire ceci : « Qui a deux tuniques, qu’il partage avec celui qui n’en a pas, et que celui qui a de la nourriture fasse de même. » 12 Des douaniers vinrent à lui pour se faire baptiser et lui demander : « Maître, que devons-nous faire? » 13 Et lui leur répondit : « Ne prélevez rien de plus que ce qu’on vous a prescrit. » 14 Des militaires l’interrogeaient également avec ces mots: « Et nous, que devons-nous faire? » Il leur dit : « Ne molestez et ne calomniez personne, et contentez-vous de votre solde. »

15 Comme le peuple était dans l’attente et que tout le monde débattait dans son cœur si Jean ne serait pas le messie, 16 Jean prit la parole pour dire : « Moi, certes, je vous baptise dans l’eau, mais celui qui est plus fort que moi s’en vient, celui dont, moi, je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales. Lui, il vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu. 17 Il a en main la pelle à vanner pour nettoyer son aire et recueillir le blé dans sa grange. Et quant à la paille, il la brûlera au feu qui ne s’éteint pas. » 18 Par plusieurs autres exhortations, il annonçait la bonne nouvelle au peuple.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ce n'est qu'un animal, mais combien essentiel pour plusieurs

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Nous ne sommes rien, et pourtant nous sommes essentiels

Au Québec, une commission publique d’enquête a commencé à dévoiler l’étendue de la corruption dans le monde de la construction et chez les fonctionnaires de grandes municipalités, et à montrer l’influence de la mafia sicilienne. Et tout le monde sait que ce n’est que la pointe de l’iceberg. En même temps, dans plusieurs autres municipalités, des maires sont invités à démissionner pour diverses irrégularités. Si notre regard se tourne vers l’ensemble du monde politique, on trouvera partout des cas de fonctionnaires ou de politiciens corrompus. Qu’est-ce que cela veut dire? Que l’humanité est fondamentalement mauvaise? Je ne le crois pas. Mais comme nous sommes faible! Nous avons tous de bonnes dispositions, mais il suffit de diverses circonstances, un collègue plus ou moins intègre qui nous influence, une invitation dans une période de fragilité, un moment d’exaspération, et voilà le premier pas qui entraînera d’autres pas dans la mauvaise direction. Comment jeter la pierre à tous ces gens dits « corrompus » quand nous aurions pu être de ceux-là, si les circonstances de notre vie avaient été différentes. Est-ce à désespérer de notre humanité? Non. Mais nous avons peut-être à changer notre regard. Avec tout cela en tête, relisons l’évangile de ce jour.

Ce texte de l’évangéliste Luc a une structure très simple et claire. Dans une première partie, Jean répond aux gens touchés par sa prédication en les invitant à partager s’ils ont du surplus, et à être honnêtes et intègres s’ils sont douaniers, militaires ou policiers. Dans une deuxième partie, Jean dissipe toute confusion sur son rôle en insistant qu’il n’est pas le messie, car il n’est pas en mesure de répandre l’Esprit Saint sur tout le monde et d’opérer un jugement qui éliminera définitivement le mal; c’est quelqu’un d’autre, beaucoup plus puissant que lui, qui aura cette capacité.

Pour un chrétien habitué à la liturgie du dimanche, le rôle de Jean Baptiste est clair : il doit introduire Jésus et ensuite s’esquiver pour lui laisser toute la place. Mais aujourd’hui je pose la question : qu’est-ce qui serait arrivé s’il n’y avait pas eu de Jean Baptiste? Imaginons un seul instant ce qui se serait passé si Jean, fils du prêtre Zacharie, avait décidé de suivre les traces de son père et, comme membre de la lignée sacerdotale, d’officier comme son père en temps voulu au temple de Jérusalem, au lieu d’être ce rebelle au désert prêchant que Dieu allait bientôt intervenir et qu’il fallait changer de vie? L’histoire nous apprend que c’est la prédication de Jean Baptiste qui a éveillé Jésus à sa vocation et l’amené à quitter le métier menuisier qu’il tenait de son père pour se faire baptiser et faire l’expérience de sa vocation unique. Vous allez me dire que Dieu se serait arrangé autrement. Peut-être… Tout ce que je sais, c’est qu’un jour un simple homme, Jean Baptiste, a pris une décision un peu folle de ne pas suivre les traces de son père, et cette décision est celle qui fait que notre humanité est aujourd’hui différente. Et ce Jean, fils de Zacharie, n’est pas tellement différent de nous.

D’ailleurs, nous pouvons facilement faire nôtre le contenu de ses exhortations : invitation au partage, à l’équité et à l’intégrité. Imaginons si tout à coup notre humanité vivait ces valeurs. Ne serais-ce pas le paradis sur terre? On ne parlerait plus de corruption dans le monde et Jean Baptiste serait notre héro. Pourtant, après deux mille ans, la corruption continue au point de nous laisser tous désabusés. C’est ainsi que Luc nous présente un Jean Baptiste qui affirme, à la fin de l’évangile de ce jour, la nécessité d’une réalité beaucoup plus forte que lui, simple homme, pour opérer une transformation définitive. Pour Luc, et pour les chrétiens, cette réalité plus forte passera par Jésus et le don de son Esprit. En d’autres mots, la plus belle prédication qui soit ou les plus beaux discours ne suffiront pas à changer les choses, il faut également une force qui travaille de l’intérieur le cœur humain, et qui ne peut provenir que de Dieu seul. Tout cela avait de quoi garder très humble notre Jean Baptiste malgré sa grande réputation. Il aurait pu se dire comme nous le faisons souvent, à la fin de sa vie, du fond de sa prison dans la forteresse de Machéronte dans la Jordanie actuelle : mon travail a peut-être été inutile.

Que retenir donc de l’évangile de ce jour? Il existe une tension entre le travail pourtant magnifique de Jean Baptiste, et les limites de ce travail, et donc l’appel à une force beaucoup plus grande pour transformer les cœurs. Mais cette force plus grande, l’Esprit Saint répandu dans le monde, ne pourra pleinement agir sans nous et sans accepter patiemment tout le temps nécessaire qu’exige la transformation des cœurs.

L’histoire de Jean Baptiste, c’est la nôtre. À certains jours, nous regardons nos enfants, nos petits enfants, nos élèves, nos employés, nos concitoyens ou nos amis, et nous nous disons : nous avons quand même fait du bon travail. Mais à d’autres jours, tout ce beau monde prend des chemins différents et notre milieu semble pire qu’avant, et à ce moment nous nous disons : qu’avons-nous laissés, sinon pas grand-chose. L’évangile nous rappelle ceci : « C’est vrai, Dieu seul peut transformer en profondeur le cœur humain, pas toi, et tu dois travailler avec cette perspective. Par contre, rien ne se fera sans toi : ta part est essentielle et fondamentale, même si tu ne le vois pas. Ton erreur est de chercher des solutions rapides et toutes faites, et d’oublier que de petites décisions et de petites actions construisent avec le temps un édifice plus grand que toi. » La corruption existe, parce qu’il y a des yeux pour la voir et l’interpeller, et la corruption continuera à avoir des visages différents au fil des siècles, parce qu’il y aura toujours des yeux pour mieux la traquer et rappeler la grandeur de la vocation humaine. Nous sommes dans un monde à la fois de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, dans la mesure où on le regarde avec les yeux la foi.

Où nous situons-nous dans tout cela?

 

-Décembre 2012