Sybil 2006

Le texte évangélique

Jean 21, 1-19

1 Après ces événements, Jésus se manifesta de nouveau aux disciples sur le bord de la mer de Tibériade. Il se manifesta ainsi. 2 Il y avait ensemble Simon Pierre, Thomas, appelé Didyme, Nathanaël de Cana en Galilée, les fils de Zébédée et deux autres de ses disciples. 3 Simon Pierre leur dit : « Je m’en vais pêcher. » Ils lui rétorquèrent : « Nous venons aussi avec toi. » Ils partirent et montèrent dans la barque. Cette nuit-là ils ne prirent rien. 4 Alors que les premières lueurs du matin étaient déjà apparues, Jésus était sur le rivage. Toutefois, les disciples ne l’avaient pas reconnu. 5 Jésus leur dit donc : « Les enfants, avez-vous quelque chose à manger? » Ils lui répondirent : « Non. » 6 Il leur dit alors : « Jetez le filet du côté droit de la barque, et vous trouverez. » Ils jetèrent ainsi leur filet, et ils étaient incapables de le tirer à cause de l’abondance de poissons. 7. Le disciple, celui que Jésus aimait, dit alors à Pierre : « C’est le Seigneur. » En ayant entendu qu’il s’agissait du Seigneur, Simon Pierre ceignit son vêtement, car il était nu, et il se jeta à la mer. 8 Les autres disciples s’y rendirent avec leur petite barque, tirant le filet de poissons, car ils n’étaient pas loin de la terre, soit à moins de cent mètres. 9 Quand ils touchèrent terre, ils virent qu’un feu de braises s’y trouvait ainsi que du poisson placé au-dessus et du pain. 10 Jésus leur dit : « Apportez les poissons que vous venez de prendre. » 11 Simon Pierre monta donc dans la barque et tira sur la rive le filet plein de gros poissons, cent cinquante-trois. Mais malgré toute cette multitude, le filet ne se déchira pas. 12 Jésus leur dit : « Venez, déjeunons! » Personne parmi les disciples n’osait s’enquérir à son sujet en disant : qui es-tu? Ils savaient que c’était le Seigneur. 13 Jésus vient et prend le pain, puis le leur donne, et fait de même avec le poisson. 14 C’était déjà la troisième fois que les disciples firent l’expérience de Jésus ressuscité des morts.

15 Quand ils eurent déjeuné, Jésus dit à Simon Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci? » Il lui répond : « Oui, Seigneur, tu sais l’attachement que j’ai pour toi. » Jésus lui dit : « Veille sur mes agneaux. » 16 Puis il lui dit pour une deuxième fois : « Simon fils de Jean, m’aimes-tu? Il lui répond : « Oui, Seigneur, tu sais l’attachement que j’ai pour toi. » Jésus lui dit : « Veille sur mes brebis. » 17 Jésus lui dit pour la troisième fois : « Simon, fils de Jean, es-tu attaché à moi? » Pierre fut chagriné que Jésus lui ait demandé pour la troisième fois : « Es-tu attaché à moi? » Alors il lui répond : « Seigneur, tu connais toutes choses, tu sais combien je suis attaché à toi. » Jésus lui dit : « Veille sur mes brebis. 18 Vraiment, vraiment je te l’assure, quand tu étais plus jeune, tu mettais toi-même ta ceinture et tu marchais là où tu voulais. Quand tu seras devenu vieux et que tu auras étendu les mains, c’est un autre qui te ceindra et t’entraînera là où tu ne veux pas. » 19 Il dit cela pour indiquer par quelle mort il allait faire honneur à la qualité d’être extraordinaire de Dieu. Après ces paroles, il lui dit : « Suis-moi. »


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

En se rassemblant pour le repas,
il y a une réalité plus grande
que le simple fait de manger

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Qu’est-ce qu’être pasteur?

Permettez-moi de raconter cette histoire vraie*. Laurent a à peine 22 ans quand, avec sa copine, Chantal, il joue à Bonnie and Clyde : hold-up de banques, vie dans les motels, party, drogue. Deux ans plus tard, Chantal est enceinte. Pour Laurent, c’est un choc qui crée une prise de conscience : il commence à s’éloigner de la drogue. Pour Chantal, rien ne change. Les deux se retrouvent en prison et c’est en prison que naîtra Caroline. À sa sortie de prison, Chantal consomme de la drogue plus que jamais et disparaît dans la brume avec un autre gars. C’est son père, Jean-Paul, que Laurent appelle Grand-Père, qui prend en charge Caroline. Laurent, de son côté, a arrêté complètement la consommation de drogue. Pour vivre, il devient go-go boy itinérant avant que Grand-Père ne lui trouve du travail auprès de menuisiers qui font dans la rénovation. Et tous deux s’occupent de la petite Caroline.

Mais un jour, Chantal réapparaît avec un nouveau copain et un fils, Maxime. Comme elle est sobre, elle reprend Caroline. Mais ses démons reviennent rapidement, l’héroïne, un nouveau copain, bref c’est l’enfer à la maison. Laurent décide d’aller chercher Caroline, sans qu’elle s’y objecte. Mais la nouvelle copine de Laurent, Rita, commence à sortir son venin devant la nouvelle situation. Laurent prend rapidement une décision : Rita s’en ira. Pendant ce temps Grand-Père intervient auprès de Maxime pour essayer de le protéger de sa propre fille, jusqu’à ce qu’une travailleuse sociale intervienne à la demande du père de Maxime. Laurent offre de s’occuper de Maxime, ce qui est accepté. Quelques mois plus tard, il en acceptera la garde légale : ce n’est pas son fils, mais c’est tout de même le frère de Caroline.

Les années passent. Grand-Père a vieilli et s’est retrouvé dans un centre d’hébergement et de soins de longue durée. Caroline s’est fait un copain, Mario, et est allé vivre chez lui. Laurent a trouvé une nouvelle copine et allé vivre chez elle, traînant avec lui Maxime. Mais cette copine accepte mal ce dernier, et Maxime aboutit chez sa sœur Caroline. Pendant ce temps Grand-Père dépérit à vue d’œil et n’attend plus que la mort. Le voyant, Caroline décide de le prendre à la maison. Mais elle attend son premier bébé et la maison commence à être petite. Or, justement, Laurent venait de larguer sa copine et de louer une immense maison. Alors tout ce beau monde emménage ensemble dans cette nouvelle maison. Aujourd'hui, on y trouve Grand-Père, 84 ans, Caroline et Mario, leur premier bébé Laurie-Ève, et maintenant leur deuxième Emma-Rose. Et il y a Maxime et, bien sûr, Laurent avec Rocky, son golden retriever. On pourrait ajouter Arielle, les week-ends, la fille d'une amie d'une ex-copine de Laurent, que le bureau de la Direction de la protection de la jeunesse avait accepté de voir vive en appartement trouvé par Laurent et qu’il avait aidé à emménager.

Voilà donc l’histoire que je tenais à vous raconter. Vous vous demandez certainement : pourquoi? Ne sommes-nous pas loin de ce récit de la pêche miraculeuse à la suite de laquelle Jésus ressuscité mange avec ses disciples suivi de ce récit où Jésus confie à Simon Pierre sa responsabilité pastorale? Car spontanément, nous entendons ces récits comme des choses du passé : sept disciples ont eu la chance il y deux milles ans de rencontrer Jésus ressuscité, et Simon Pierre est devenu à ce moment le premier pape. C’est là une grave erreur, car dans le fond il n'y a rien pour nous sur le plan personnel. Alors laissez-moi changer vos lunettes, et vous allez voir d’abord le lien entre mon histoire sur Laurent et ce passage de l’évangile de Jean, et comment l’évangile parle de nous aujourd’hui.

Vous connaissez par cœur le récit. Nous sommes après Pâques sur le bord du lac de Galilée. Simon Pierre et six autres disciples de Jésus partent en barque pour pêcher. Toute la nuit leur pêche est infructueuse, mais à l’aube, en écoutant le conseil d’un homme sur le rivage qu’ils ne reconnaissent pas, Jésus, ils remontent dans leur filet une quantité extraordinaire de poisson, cent cinquante-trois pour être précis, un nombre qui représente peut-être toutes les espèces de poisson connues. On ajoute que malgré le nombre, le filet ne s’est pas déchiré. Tout ce poisson, avec du pain, servira à une sorte de banquet présidé par Jésus, un banquet qui reprend celui qui a eu lieu au même endroit au chap. 6 de l’évangile quand Jésus a nourri la foule. Devant un tel récit, il faut savoir mettre ses lunettes non pas à trois dimensions, mais à quatre dimensions, la quatrième étant celle qui permet de saisir les symboles. Car n’oublions pas que l’évangile a été écrit vers les années 90, soit soixante ans après la mort de Jésus. Regardons les détails d’un peu plus près.

Tout au long du récit il y a un leader, Jésus ressuscité. Quand il n’est pas là, c’est la nuit. Mais quand il est présent, c’est le jour qui se lève. C’est donc lui qui prend l’initiative d’interpeller les disciples : « Les enfants, avez-vous quelque chose à manger? » Alors que le vocabulaire grec a plusieurs mots pour désigner l’enfant, celui utilisé ici (paidion) a une connotation affectueuse et protectrice et dénote à la fois le souci d’un parent qui se préoccupe de ce que vit sa maisonnée et à la fois le désir d’un maître d’éduquer ses élèves. Voilà comment l’évangéliste présente la motivation de Jésus pour agir. C’est ainsi qu’en suivant le conseil de Jésus, les disciples vont tirer dans leur filet une telle quantité de poissons. Qui sont ces poissons? Ce sont les humains, comme le dira clairement le récit parallèle de Luc (Lc 5, 10). D’ailleurs le mot « tirer » (en grec helkuô) était plus tôt dans la bouche de Jésus : « Une fois élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi. » (Jn 12, 32) Ce « tous » est représenté dans notre récit par le nombre cent cinquante-trois, la plus grande diversité et variété possible. Le résultat de cette attirance de Jésus est la constitution de cette grande famille qui partage le même repas. Pour l’évangéliste qui écrit vers l’an 90, il y voit plusieurs communautés, en particulier la sienne autour du disciple que Jésus aimait : c’est le même émerveillement devant l’action de Jésus ressuscité et devant une si grande diversité de gens vivant une forme de communion.

Tout cela nous ramène à Laurent et à sa tribu. Qu’a-t-il réalisé? Quelque chose de semblable au récit de l’évangile. Bien sûr, jamais Jésus ressuscité n’est nommé. Mais dites-moi, y a-t-il une réalité qui échappe à son action, si on porte un regard de foi? C’est une grave erreur de le limiter à ce qui se passe dans les églises. Son action est universelle. L’évangéliste a cette parole lors du procès de Jésus : « Il (Caïphe) prophétisa que Jésus allait mourir pour la nation -- et non pas pour la nation seulement, mais encore afin de rassembler dans l'unité les enfants de Dieu dispersés. » (Jn 12, 51-52). Nous sommes délégués pour accomplir ce travail. C’est ce qu’a fait Laurent en prenant soins de tous ces gens différents et en les rassemblant, même s’il serait surpris de m’entendre. Et ne me dites pas qu’il n’a pas un passé édifiant, lui qui a fait des hold-up de banques. J’en connais un autre qui a des choses à se reprocher, il s’appelle Simon Pierre.

En effet, il est intéressant de noter que notre récit est suivi de celui où Jésus demande trois fois à Simon « m’aimes-tu? » Il est clair que ces trois questions veulent faire contrepoids aux trois reniements de Simon. Et Jésus confie à Simon le leadership pastoral, celui de rassembler les gens dispersés. Ce qui importe, ce ne sont pas les gaffes de Simon, mais sa capacité d’aimer.

Il y a quelque chose de beau et d’intimidant dans ce qui nous est demandé. S’il fallait seulement compter sur nous, sur nos capacités d’ouverture et nos talents de rassembleur, à peu près rien n’arriverait. Mais si nous sommes croyants, nous savons qu’il y a cet être vivant qui nous dit sans cesse avec tant de soucis : « Les enfants, avez-vous quelque chose à manger? ». C’est lui qui travaille les cœurs. Alors laissons-nous porter par cette foi, regardons les choses autrement, et créons notre « tribu », ou du moins, sachons voir et soutenir cette action autour de nous.

*Pour tous les détails, voir Larry et sa tribu, La Presse, 16 juin 2012, par Patrick Lagacé

 

-Mars 2013