Analyse biblique de Jean 21, 1-19


 

Dans toute analyse de texte biblique en vue d’un commentaire qui l’actualise, je procède toujours en sept étapes.

  1. Traduction du texte grec
  2. Analyse verset par verset en exprimant toutes mes questions ou observations
  3. Analyse de la structure du texte
  4. Analyse du contexte
  5. Analyse des parallèles
  6. Intention de l’auteur en écrivant ce passage
  7. Situations ou événements actuels dans lesquels on pourrait lire ce texte

  1. Traduction du texte grec

    Texte grecTexte grec translittéréTraduction littéraleTraduction en français courant
    1 Μετὰ ταῦτα ἐφανέρωσεν ἑαυτὸν πάλιν ὁ Ἰησοῦς τοῖς μαθηταῖς ἐπὶ τῆς θαλάσσης τῆς Τιβεριάδος• ἐφανέρωσεν δὲ οὕτως.1 Meta tauta ephanerōsen heauton palin ho Iēsous tois mathētais epi tēs thalassēs tēs Tiberiados• ephanerōsen de houtōs. 1 Après ces choses il manifesta lui-même de nouveau le Jésus aux disciples à la mer de Tibériade. Mais il manifesta ainsi.1 Après ces événements, Jésus se manifesta de nouveau aux disciples sur le bord de la mer de Tibériade. Il se manifesta ainsi.
    2 ἦσαν ὁμοῦ Σίμων Πέτρος καὶ Θωμᾶς ὁ λεγόμενος Δίδυμος καὶ Ναθαναὴλ ὁ ἀπὸ Κανὰ τῆς Γαλιλαίας καὶ οἱ τοῦ Ζεβεδαίου καὶ ἄλλοι ἐκ τῶν μαθητῶν αὐτοῦ δύο.2 ēsan homou Simōn Petros kai Thōmas ho legomenos Didymos kai Nathanaēl ho apo Kana tēs Galilaias kai hoi tou Zebedaiou kai alloi ek tōn mathētōn autou dyo. 2 Ils étaient ensemble Simon Pierre et Thomas l’appelé Didyme et Nathanaël celui de Cana de Galilée et les de Zébédée et d’autres parmi les disciples de lui deux.2 Il y avait ensemble Simon Pierre, Thomas, appelé Didyme, Nathanaël de Cana en Galilée, les fils de Zébédée et deux autres de ses disciples.
    3 λέγει αὐτοῖς Σίμων Πέτρος• ὑπάγω ἁλιεύειν. λέγουσιν αὐτῷ• ἐρχόμεθα καὶ ἡμεῖς σὺν σοί. ἐξῆλθον καὶ ἐνέβησαν εἰς τὸ πλοῖον, καὶ ἐν ἐκείνῃ τῇ νυκτὶ ἐπίασαν οὐδέν.3 legei autois Simōn Petros• hypagō halieuein. legousin autō• erchometha kai hēmeis syn soi. exēlthon kai enebēsan eis to ploion, kai en ekeinē tē nykti epiasan ouden. 3 Dit à eux Simon Pierre: je pars pêcher. Ils disent à lui : nous allons aussi nous-mêmes avec toi. Ils sortirent et montèrent dans la barque, et en cette nuit-là ils capturèrent rien.3 Simon Pierre leur dit : « Je m’en vais pêcher. » Ils lui rétorquèrent : « Nous venons aussi avec toi. » Ils partirent et montèrent dans la barque. Cette nuit-là ils ne prirent rien.
    4 πρωΐας δὲ ἤδη γενομένης ἔστη Ἰησοῦς εἰς τὸν αἰγιαλόν, οὐ μέντοι ᾔδεισαν οἱ μαθηταὶ ὅτι Ἰησοῦς ἐστιν.4 prōias de ēdē genomenēs estē Iēsous eis ton aigialon, ou mentoi ēdeisan hoi mathētai hoti Iēsous estin. 4 Mais l’aube déjà était arrivé, se tint Jésus vers le rivage, toutefois ils n’avaient pas su les disciples que Jésus est. 4 Alors que les premières lueurs du matin étaient déjà apparues, Jésus était sur le rivage. Toutefois, les disciples ne l’avaient pas reconnu.
    5 λέγει οὖν αὐτοῖς [ὁ] Ἰησοῦς• παιδία, μή τι προσφάγιον ἔχετε; ἀπεκρίθησαν αὐτῷ• οὔ.5 legei oun autois [ho] Iēsous• paidia, mē ti prosphagion echete? apekrithēsan autō• ou. 5 Il dit donc à eux Jésus: enfants, quelle nourriture avez-vous? Ils répondirent à lui? Pas.5 Jésus leur dit donc : « Les enfants, avez-vous quelque chose à manger? » Ils lui répondirent : « Non. »
    6 ὁ δὲ εἶπεν αὐτοῖς• βάλετε εἰς τὰ δεξιὰ μέρη τοῦ πλοίου τὸ δίκτυον, καὶ εὑρήσετε. ἔβαλον οὖν, καὶ οὐκέτι αὐτὸ ἑλκύσαι ἴσχυον ἀπὸ τοῦ πλήθους τῶν ἰχθύων.6 ho de eipen autois• balete eis ta dexia merē tou ploiou to diktyon, kai heurēsete. ebalon oun, kai ouketi auto helkysai ischyon apo tou plēthous tōn ichthyōn. 6 Mais lui dit à eux: jetez vers les droites parties de la barque le filet, et vous trouverez. Ils jetèrent donc, et ne plus dans l’acte de tirer à soi étant capable de la multitude de poissons.6 Il leur dit alors : « Jetez le filet du côté droit de la barque, et vous trouverez. » Ils jetèrent ainsi leur filet, et ils étaient incapables de le tirer à cause de l’abondance de poissons.
    7 λέγει οὖν ὁ μαθητὴς ἐκεῖνος ὃν ἠγάπα ὁ Ἰησοῦς τῷ Πέτρῳ• ὁ κύριός ἐστιν. Σίμων οὖν Πέτρος ἀκούσας ὅτι ὁ κύριός ἐστιν τὸν ἐπενδύτην διεζώσατο, ἦν γὰρ γυμνός, καὶ ἔβαλεν ἑαυτὸν εἰς τὴν θάλασσαν,7 legei oun ho mathētēs ekeinos hon ēgapa ho Iēsous tō Petrō• ho kyrios estin. Simōn oun Petros akousas hoti ho kyrios estin ton ependytēn diezōsato, ēn gar gymnos, kai ebalen heauton eis tēn thalassan, 7 Il dit donc le disciple celui-là qu’aimait le Jésus à Pierre: le seigneur est. Simon donc Pierre ayant entendu que le seigneur est, du manteau se ceignit, car il était nu, et jeta lui-même dans la mer.7 Le disciple, celui que Jésus aimait, dit alors à Pierre : « C’est le Seigneur. » Ayant entendu qu’il s’agissait du Seigneur, Simon Pierre ceignit son vêtement, car il était nu, et il se jeta à la mer.
    8 οἱ δὲ ἄλλοι μαθηταὶ τῷ πλοιαρίῳ ἦλθον, οὐ γὰρ ἦσαν μακρὰν ἀπὸ τῆς γῆς ἀλλὰ ὡς ἀπὸ πηχῶν διακοσίων, σύροντες τὸ δίκτυον τῶν ἰχθύων.8 hoi de alloi mathētai tō ploiariō ēlthon, ou gar ēsan makran apo tēs gēs alla hōs apo pēchōn diakosiōn, syrontes to diktyon tōn ichthyōn. 8 Mais les autres disciples à la petite barque vinrent, car ils n’étaient pas loin de la terre mais environ de coudées deux cents, tirant le filet de poissons.8 Les autres disciples s’y rendirent avec leur petite barque, tirant le filet de poissons, car ils n’étaient pas loin de la terre, soit à moins de cent mètres.
    9 ὡς οὖν ἀπέβησαν εἰς τὴν γῆν βλέπουσιν ἀνθρακιὰν κειμένην καὶ ὀψάριον ἐπικείμενον καὶ ἄρτον.9 hōs oun apebēsan eis tēn gēn blepousin anthrakian keimenēn kai opsarion epikeimenon kai arton. 9 Comme donc ils sortirent vers la terre ils voient un feu de braises se trouvant et de la nourriture placé au-dessus et du pain. 9 Quand ils touchèrent terre, ils virent qu’un feu de braises s’y trouvait ainsi que du poisson placé au-dessus et du pain.
    10 λέγει αὐτοῖς ὁ Ἰησοῦς• ἐνέγκατε ἀπὸ τῶν ὀψαρίων ὧν ἐπιάσατε νῦν.10 legei autois ho Iēsous• enenkate apo tōn opsariōn hōn epiasate nyn. 10 Il dit à eux le Jésus: apportez des poissons que vous avez capturés maintenant.10 Jésus leur dit : « Apportez les poissons que vous venez de prendre. »
    11 ἀνέβη οὖν Σίμων Πέτρος καὶ εἵλκυσεν τὸ δίκτυον εἰς τὴν γῆν μεστὸν ἰχθύων μεγάλων ἑκατὸν πεντήκοντα τριῶν• καὶ τοσούτων ὄντων οὐκ ἐσχίσθη τὸ δίκτυον.11 anebē oun Simōn Petros kai ehilkysen to diktyon eis tēn gēn meston ichthyōn megalōn hekaton pentēkonta triōn• kai tosoutōn ontōn ouk eschisthē to diktyon. 11 Il monta donc Simon Pierre et tira le filet vers la terre plein de poissons gros cent cinquante-trois. Et aussi nombreux étant il ne se déchira pas le filet.11 Simon Pierre monta donc dans la barque et tira sur la rive le filet plein de gros poissons, cent cinquante-trois. Mais malgré toute cette multitude, le filet ne se déchira pas.
    12 λέγει αὐτοῖς ὁ Ἰησοῦς• δεῦτε ἀριστήσατε. οὐδεὶς δὲ ἐτόλμα τῶν μαθητῶν ἐξετάσαι αὐτόν• σὺ τίς εἶ; εἰδότες ὅτι ὁ κύριός ἐστιν12 legei autois ho Iēsous• deute aristēsate. oudeis de etolma tōn mathētōn exetasai auton• sy tis ei? eidotes hoti ho kyrios estin. 12 Il dit à eux le Jésus: ici, venez! Déjeunez! Mais personne osait parmi les disciples s’enquérir exactement sur lui : toi qui es-tu? Ayant vu que le seigneur est.12 Jésus leur dit : « Venez, déjeunons! » Personne parmi les disciples n’osait s’enquérir à son sujet en disant : qui es-tu? Ils savaient que c’était le Seigneur.
    13 ἔρχεται Ἰησοῦς καὶ λαμβάνει τὸν ἄρτον καὶ δίδωσιν αὐτοῖς, καὶ τὸ ὀψάριον ὁμοίως.13 erchetai Iēsous kai lambanei ton arton kai didōsin autois, kai to opsarion homoiōs. 13 Il va Jésus et prend le pain et donne à eux, et le poisson de la même façon.13 Jésus vient et prend le pain, puis le leur donne, et fait de même avec le poisson.
    14 τοῦτο ἤδη τρίτον ἐφανερώθη Ἰησοῦς τοῖς μαθηταῖς ἐγερθεὶς ἐκ νεκρῶν.14 touto ēdē triton ephanerōthē Iēsous tois mathētais egertheis ek nekrōn.14 Cela déjà la troisième fois que se manifesta Jésus aux disciples, étant réveillé des morts.14 C’était déjà la troisième fois que les disciples firent l’expérience de Jésus ressuscité des morts.
    15 Ὅτε οὖν ἠρίστησαν λέγει τῷ Σίμωνι Πέτρῳ ὁ Ἰησοῦς• Σίμων Ἰωάννου, ἀγαπᾷς με πλέον τούτων; λέγει αὐτῷ• ναὶ κύριε, σὺ οἶδας ὅτι φιλῶ σε. λέγει αὐτῷ• βόσκε τὰ ἀρνία μου.15 Hote oun ēristēsan legei tō Simōni Petrō ho Iēsous• Simōn Iōannou, agapas me pleon toutōn? legei autō• nai kyrie, sy oidas hoti philō se. legei autō• boske ta arnia mou. 15 Quand donc ils eurent déjeuné, il dit dit à Simon Pierre le Jésus : Simon de Jean, aimes-tu moi plus que ceux-ci? Il dit à lui: oui, seigneur, toi tu sais que j’aime toi. Il dit à lui: fais paître les agneaux de moi.15 Quand ils eurent déjeuné, Jésus dit à Simon Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci? » Il lui répond : « Oui, Seigneur, tu sais l’attachement que j’ai pour toi. » Jésus lui dit : « Veille sur mes agneaux. »
    16 λέγει αὐτῷ πάλιν δεύτερον• Σίμων Ἰωάννου, ἀγαπᾷς με; λέγει αὐτῷ. ναὶ κύριε, σὺ οἶδας ὅτι φιλῶ σε. λέγει αὐτῷ• ποίμαινε τὰ πρόβατά μου.16 legei autō palin deuteron• Simōn Iōannou, agapas me? legei autō. nai kyrie, sy oidas hoti philō se. legei autō• poimaine ta probata mou. 16 Il dit à lui de nouveau une deuxième fois : Simon de Jean, est-ce que tu aimes moi? Il dit à lui : oui, signeur, toi tu sais que j’aime toi. Il dit à lui : mène paître les brebis de moi. 16 Puis il lui dit pour une deuxième fois : « Simon fils de Jean, m’aimes-tu? Il lui répond : « Oui, Seigneur, tu sais l’attachement que j’ai pour toi. » Jésus lui dit : « Veille sur mes brebis. »
    17 λέγει αὐτῷ τὸ τρίτον• Σίμων Ἰωάννου, φιλεῖς με; ἐλυπήθη ὁ Πέτρος ὅτι εἶπεν αὐτῷ τὸ τρίτον• φιλεῖς με; καὶ λέγει αὐτῷ• κύριε, πάντα σὺ οἶδας, σὺ γινώσκεις ὅτι φιλῶ σε. λέγει αὐτῷ [ὁ Ἰησοῦς]• βόσκε τὰ πρόβατά μου.17 legei autō to triton• Simōn Iōannou, phileis me? elypēthē ho Petros hoti eipen autō to triton• phileis me? kai legei autō• kyrie, panta sy oidas, sy ginōskeis hoti philō se. legei autō [ho Iēsous]• boske ta probata mou. 17 Il dit à lui la troisième fois: Simon de Jean, est-ce que tu aimes moi? Il fut chagriné le Pierre que Jésus ait dit à lui pour la troisième fois : est-ce que tu aimes moi? Et il dit à lui : seigneur, toutes choses toi tu connais, tu sais que j’aime toi. Il dit à lui [le Jésus] : fais paître les brebis de moi.17 Jésus lui dit pour la troisième fois : « Simon, fils de Jean, es-tu attaché à moi? » Pierre fut chagriné que Jésus lui ait demandé pour la troisième fois : « Es-tu attaché à moi? » Alors il lui répond : « Seigneur, tu connais toutes choses, tu sais combien je suis attaché à toi. » Jésus lui dit : « Veille sur mes brebis.
    18 ἀμὴν ἀμὴν λέγω σοι, ὅτε ἦς νεώτερος, ἐζώννυες σεαυτὸν καὶ περιεπάτεις ὅπου ἤθελες• ὅταν δὲ γηράσῃς, ἐκτενεῖς τὰς χεῖράς σου, καὶ ἄλλος σε ζώσει καὶ οἴσει ὅπου οὐ θέλεις.18 amēn amēn legō soi, hote ēs neōteros, ezōnnyes seauton kai periepateis hopou ētheles• hotan de gērasēs, ekteneis tas cheiras sou, kai allos se zōsei kai oisei hopou ou theleis. 18 Vraiment, vraiment, je dis à toi quand tu étais plus jeune, tu te ceignais toi-même et tu circulais là où tu voulais. Mais quand tu seras devenu vieux, tu étendras les mains de toi, et un autre toi ceindra et t’entraînera là où tu ne veux pas.18 Vraiment, vraiment je te l’assure, quand tu étais plus jeune, tu mettais toi-même ta ceinture et tu marchais là où tu voulais. Quand tu seras devenu vieux et que tu auras étendu les mains, c’est un autre qui te ceindra et t’entraînera là où tu ne veux pas. »
    19 τοῦτο δὲ εἶπεν σημαίνων ποίῳ θανάτῳ δοξάσει τὸν θεόν. καὶ τοῦτο εἰπὼν λέγει αὐτῷ• ἀκολούθει μοι.19 touto de eipen sēmainōn poiō thanatō doxasei ton theon. kai touto eipōn legei autō• akolouthei moi.19 Mais cela il dit signifiant par quelle mort glorifiera le Dieu. Et cela ayant dit, il dit à lui : suis-moi.19 Il dit cela pour indiquer par quelle mort il allait faire honneur à la qualité d’être extraordinaire de Dieu. Après ces paroles, il lui dit : « Suis-moi. »

  2. Analyse verset par verset

    1 Après ces événements, Jésus se manifesta de nouveau aux disciples sur le bord de la mer de Tibériade. Il se manifesta ainsi.

    • Le chapitre 21 constitue un appendice à l’évangile selon Jean. En effet, la fin du chapitre 20 semble représenter une conclusion à tout l’évangile : « Jésus a fait sous les yeux de ses disciples encore beaucoup d'autres signes, qui ne sont pas écrits dans ce livre. Ceux-là ont été mis par écrit, pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu'en croyant vous ayez la vie en son nom. » (20, 30-31) Qui a écrit cet appendice? L’évangéliste ou un disciple de l’évangéliste. La question est ouverte sans qu’il y ait de consensus chez les biblistes.

    • « Après ces événements ». Littéralement “après ces choses”. De quels événements s’agit-il? Il s’agit principalement de l’expérience de la rencontre de Jésus ressuscité par les disciples réunis le soir de Pâques, puis, huit jours plus tard, celle d’une seconde rencontre mais avec cette fois la présence de Thomas Didyme.

    • « Jésus se manifesta ». Le verbe grec phaneroô signifie : rendre visible, manifester, montrer avec évidence, faire connaître. Mais il faut éviter d’imaginer cet événement à la manière de nos rencontres interpersonnelles. Car plus loin nous verrons que les disciples ne le reconnaissent pas, et quand ils seront en sa présence, ils continueront à se demander qui il est. À plusieurs endroits le verbe est utilisé au passif : Jésus fut vu. Nous sommes plus au niveau d’une expérience spirituelle et intérieure et dans un contexte de foi.

    • « Sur le bord du lac de Tibériade. » Pourquoi nous retrouvons-nous ainsi en Galilée, alors que nous étions auparavant à Jérusalem? Nous nous serions attendus à la suite des rencontres avec Jésus ressuscité à Jérusalem au ch. 20, où Jésus les envoie en mission revêtus de l’Esprit Saint, à ce que les disciples demeurent à Jérusalem et poursuivent le témoignage de l’Église naissante, comme on le voit dans les Actes des Apôtres. Au lieu de cela, les disciples semblent retourner dans leur patelin et reprendre leur vie normale de pêcheur. Ici, il ne faut pas oublier que les évangiles sont des écrits catéchétiques, et donc cherchent à éduquer la foi, et non pas à satisfaire notre curiosité sur la séquence des événements. Quand les biblistes essaient de reconstituer la séquence des événements historiques avec divers indices laissés par les évangiles, ils en arrivent à ceci : il n’y aurait pas eu d’expérience de Jésus ressuscité par les disciples le jour même de Pâques, mais ceux-ci seraient retournés en Galilée reprendre leur vie quotidienne avec la mort dans l’âme. Ce n’est qu’après, sans qu’on puisse déterminer une période de temps, que Simon Pierre, puis les autres disciples, ont fait l’expérience de Jésus ressuscité. C’est d’ailleurs ce que dit le messager de Dieu dans l’évangile de Marc : « il vous précède en Galilée: c'est là que vous le verrez » (Mc 16, 7).

    • La seule autre référence au lac de Tibériade dans l’évangile se trouve au début du chapitre 6 qui amorce le récit où Jésus nourrira une grande foule et où il prononcera son fameux discours sur le pain de vie. Ainsi cette scène et la nôtre au chap. 21 se situent tous les deux sur le bord du lac, dans la région de Tibériade. L’évangéliste tient donc à lier les deux scènes et nous prépare ainsi à entrer dans l’atmosphère d’une communauté eucharistique.

    2 Il y avait ensemble Simon Pierre, Thomas, appelé Didyme, Nathanaël de Cana en Galilée, les fils de Zébédée et deux autres de ses disciples.

    • Si on fait le compte du nombre de disciples, on arrive à sept, un symbole de totalité et de plénitude dans le monde juif. Et pour arriver à sept, l’évangéliste doit inclure « deux autres de ses disciples » qu’il ne nomme pas. Alors il se situe sans doute plus sur le plan catéchétique qu’historique : ces disciples représentent l’ensemble des croyants.

    • L’évangile selon Jean est le seul à donner à Pierre le nom de Simon Pierre, si on fait exception de deux passages (Mt 16, 16 et Lc 5, 8). Dès le début de son évangile, Simon reçoit de Jésus le surnom de Kêphas (pierre, roc). Cependant, on notera que, dans l’évangile de Jean, Jésus continuera à l’appeler Simon, et c’est seulement le narrateur qui l’appellera soit Pierre, soit Simon Pierre.

    • À part Simon Pierre, l’évangéliste nomme d’abord Thomas. Alors qu’il n’est qu’un nom dans les autres évangiles, il joue dans l’évangile selon Jean un rôle significatif, en particulier lors de la 2e rencontre avec Jésus ressuscité quand il s’écrit : « Mon Seigneur et mon Dieu! ». Puis, il y a Nathanaël qui ne fait pas partie de la liste de Douze dans les autres évangiles, mais dans l’évangile de Jean fait une proclamation lors de sa première rencontre avec Jésus : « Rabbi, tu es le Fils de Dieu, tu es le roi d'Israël. » (Jn 1, 49). Quant aux fils de Zébédée, c’est la seule mention que nous en avons dans tout l’évangile de Jean, alors qu’ils jouent un rôle important dans les autres évangiles. Et il y a ces deux disciples qu'on ne nomme pas. Qui sont-ils? L'évangéliste nomme explicitement dans son évangile deux autres disciples: André et Philippe. S'agiraient-ils d'eux dans ces deux disciples qu'il ne nomme pas? Mais il faut poser ici une autre question : comme on apprendra plus loin dans le récit que le disciple que Jésus aimait fait partie du groupe, à qui doit-on l’identifier ici, à l’un des fils de Zédébée ou à l’un des deux autres disciples? Pour l’instant, on ne peut répondre. Que conclure de tout cela? Nous sommes devant des choix théologiques par l’auteur.

    3 Simon Pierre leur dit : « Je m’en vais pêcher. » Ils lui rétorquèrent : « Nous venons aussi avec toi. » Ils partirent et montèrent dans la barque. Cette nuit-là ils ne prirent rien.

    • C’est Simon Pierre qui prend l’initiative de cette pêche de nuit. Tout le Nouveau Testament présente dans la personne de Pierre un leadership constant tant pendant le ministère de Jésus que dans l’église primitive. C’est lui qui entraîne les autres.

    • Il est possible que la mention d’une pêche de nuit prenne sa source dans une donnée historique, i.e. les pêcheurs de Galilée exerçaient leur métier la nuit pour avoir une pêche fructueuse. Mais le contexte de notre récit nous oriente plutôt vers sa valeur symbolique : la nuit est associée aux épreuves et difficultés de la vie. Deux autres indices nous orientent dans cette direction : le fait que les pêcheurs ne prennent rien, et c’est seulement lorsque l’aube apparaîtra qu’ils connaîtront le succès.

    • Un autre élément peut recevoir une valeur symbolique : la barque. Nous avons quelques récits dans les évangiles (la tempête apaisée, la marche sur les eaux) où les disciples sont dans une barque de nuit soumis aux intempéries. N’oublions pas que ces récits sont nés dans les communautés chrétiennes où on percevait facilement l’Église comme une barque soumise aux adversités de la vie.

    4 Alors que les premières lueurs du matin étaient déjà apparues, Jésus était sur le rivage. Toutefois, les disciples ne l’avaient pas reconnu.

    • « Les premières lueurs du matin étaient déjà apparues. » L’évangile insiste pour dire que la lumière était présente, par opposition à la nuit. Nous sommes dans un univers hautement symbolique où la nature reflète le monde spirituel. Jésus ressuscité est celui qui apporte la lumière, alors que les disciples étaient jusque là dans la nuit.

    • « Les disciples ne l’avaient pas reconnu. » Pourquoi une telle constatation? Il est inutile d’essayer d’imaginer un corps différent (plus beau, parce que ressuscité?) ou un corps pneumatique (comme saint Paul dans son épitre aux Corinthiens). Le plus sage est d’interpréter cette phrase comme une indication qu’il s’agit d’une expérience différente de celle de nos rencontres interpersonnelles où on peut voir avec nos yeux et toucher avec nos mains les personnes. L’évangéliste nous oriente vers le monde de la foi, et dans ce monde il y a ceux qui voient, et ceux qui ne voient pas.

    5 Jésus leur dit donc : « Les enfants, avez-vous quelque chose à manger? » Ils lui répondirent : « Non. »

    • « Les enfants » (gr. paidion) Le grec a quelques mots pour désigner les enfants ayant chacun leur nuance. On trouve tecknon, tu verbe tiktô (je porte), qui comporte la nuance de dépendance. Il y aussi pais, pour désigner le mineur par apposition à l’adulte; ce mot est aussi utilisé pour désigner le serviteur. Et il y a paidion de notre verset 5 qui provient du verbe paideuô (élever des pais ou enfants), et donc comporte la note affectueuse de quelqu’un dont on prend soin, quelqu’un qu’on éduque. Il nous a donné le mot pédagogie, en grec paidagôgia. Chez Jean, les autres emplois de paidion comportent cette même connotation affectueuse et protectrice :
      • Jean 4, 49 Le fonctionnaire royal lui dit: "Seigneur, descends avant que ne meure mon petit enfant."
      • Jean 16, 21 La femme, sur le point d'accoucher, s'attriste parce que son heure est venue; mais lorsqu'elle a donné le jour à l'enfant, elle ne se souvient plus des douleurs, dans la joie qu'un homme soit venu au monde.
      Dans notre récit, l’expression de Jésus dénote à la fois le souci d’un parent qui se préoccupe de ce que vit sa maisonnée et à la fois le désir d’un maître d’éduquer ses élèves. N’oublions pas la perspective catéchétique du récit, car nous sommes inclus dans les disciples.

    • Pourquoi Jésus pose-t-il cette question (avez-vous quelque chose à manger?)? Quelqu’un pourrait dire que Jésus ressuscité devrait tout savoir. Mais n’oublions pas que nous sommes dans un récit, et un récit dans la tradition johannique, où très souvent Jésus pose une question dans le seul but d’amener l’interlocuteur à un certain point. C’est la pédagogie johannique.

    6 Il leur dit alors : « Jetez le filet du côté droit de la barque, et vous trouverez. » Ils jetèrent ainsi leur filet, et ils étaient incapables de le tirer à cause de l’abondance de poissons.

    • Pourquoi le côté droit? Dans le Judaïsme, le côté droit est la place favorable (le Fils de l’Homme placera les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche, Mt 25, 33; Siège à ma droite, jusqu'à ce que j'aie mis tes ennemis dessous tes pieds, Mt 22, 44), comme en français on dit : il est son bras droit. Le côté droit a donc la valeur symbolique d’un lieu favorable.

    • Il y a quelque chose de caricatural dans la mention que les pêcheurs sont incapables de tirer le filet. Cette exagération de l’évangéliste est sa façon d’accentuer le fait que le résultat dépasse toutes les attentes, et donc comporte quelque chose de « divin ». Cette pêche miraculeuse est clairement le résultat de Jésus ressuscité. Cela est confirmé par l’utilisation du verbe « tirer (leur filet) », en grec helkuô qu’on retrouve en Jean 12, 32 (et moi, une fois élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi.) et Jean 6, 44 (Nul ne peut venir à moi si le Père qui m'a envoyé ne l'attire). Mais il y a plus. Le helkuô concerne des personnes : ce sont des personnes qu’on tire. Ainsi, les poissons revêtent un sens symbolique pour désigner les êtres humains.

    7. Le disciple, celui que Jésus aimait, dit alors à Pierre : « C’est le Seigneur. » En entendant qu’il s’agissait du Seigneur, Simon Pierre ceignit son vêtement, car il était nu, et il se jeta à la mer.

    • « Le disciple, celui que Jésus aimait, dit alors à Pierre : "C’est le Seigneur." » Ce disciple que Jésus aimait est unique au quatrième évangile. Les biblistes débattent toujours de l’identité de ce disciple : s’agit-il de Jean, fils de Zébédée, ou encore de Lazare que Jésus aimait tant? Et pourquoi l’évangéliste ne dévoile-t-il pas son nom? La réponse à ces questions ne fait partie de notre propos. Ce qui nous intéresse, c’est de remarquer que ce disciple est présenté comme le croyant par excellence, plus rapide à identifier la présence de Jésus ressuscité (le Seigneur) à travers des signes que Pierre. Nous avions une scène semblable au tombeau vide quand le disciple que Jésus aimait voit le suaire roulé à part dans un endroit : il vit et il crut, alors que Pierre ne comprend rien. Ici, dans notre récit, il comprend que la pêche surabondance est l’œuvre du ressuscité, alors que Pierre doit s’appuyer sur la foi de ce disciple.

    • « Car il était nu » (Grec gumnos) Le mot gumnos est à la racine du mot gymnasion (gymnase) où les athlètes s’affrontaient nus. Il ne faut pas se surprendre de cet état de la part d’un pêcheur, car on trouve plusieurs descriptions des pêcheurs dans l’antiquité égyptienne, romaine et grecques les montrant nus ou demi-nus (un simple pagne), en raison surtout du besoin de sauter à l’eau pour régler des problèmes avec leur filet.

    • « Simon Pierre ceignit son vêtement… et il se jeta à la mer. » Le geste de Pierre n’est-il pas un peu stupide? On ne s’habille pas juste avant de se jeter à l’eau. Mais n’oublions pas que nous sommes dans un univers hautement symbolique. Dans cette séquence du récit, Pierre pose un geste libre de revêtir son manteau et de se ceindre lui-même. Cette séquence prépare l’annonce de Jésus au v.18 où Pierre perdra cette capacité de se ceindre lui-même. Entre temps, on notera la fougue de Pierre qui fait écho à un trait probablement historique de la personnalité de Simon Pierre.

    8 Les autres disciples s’y rendirent avec leur petite barque, tirant le filet de poissons, car ils n’étaient pas loin de la terre, soit à moins de cent mètres.

    • On remarquera une chose: même si l'évangéliste fait ressortir les personnages de Simon Pierre et du disciple bien-aié, il ne perd jamais de vue l'ensemble des disciples. C'est à eux qu'il a posé la question de la nourriture, c'est à eux qu'il indique l'endroit où il faut jeter le filet. Et ici, ce sont eux qui ramènent le filet plein de poissons.

    9 Quand ils touchèrent terre, ils virent qu’un feu de braise s’y trouvait ainsi que du poisson placé au-dessus et du pain.

    • Le seul autre passage où nous retrouvons ensemble du poisson et du pain est le récit sur Jésus nourrissant une grande foule au chapitre 6, un récit avec un accent hautement eucharistique. Nous devons donc lire ce récit dans la même perspective.

    10 Jésus leur dit : « Apportez les poissons que vous venez de prendre. » 11 Simon Pierre monta donc dans la barque et tira sur la rive le filet plein de gros poissons, cent cinquante-trois. Mais malgré toute cette multitude, le filet ne se déchira pas.

    • « Simon Pierre monta donc dans la barque et tira sur la rive le filet… » Alors que Jésus s’adresse à l’ensemble des disciples (« apportez »), c’est Pierre qui prend l’initiative de monter dans la barque pour tirer (helkuô, même verbe que celui utilisé pour Dieu attirant les hommes) le filet de poissons. L’évangéliste reprendre le même schéma utilisé dans la scène du tombeau vide : souvenons-nous, le disciple que Jésus aime est plus rapide et se rend le premier au tombeau, mais il laisse entrer Pierre le premier. Il y a de la part de l’évangéliste une reconnaissance du leadership de Pierre et de son rôle unique. Nous restons donc dans une perspective catéchétique.

    • « Plein de gros poissons, cent cinquante-trois. » Que signifie ce chiffre? Saint Jérôme considère qu’il s’agit là de la liste des espèces de poisson connues à l’époque. Malheureusement il se réfère au Halieutica d’Oppian qui date du 2e siècle de l’ère moderne, donc après notre récit. On pourrait dire que ce chiffre était peut-être connu depuis longtemps. Saint Augustin dira qu’il suffit d’additionner ensemble les 17 (7 dons de l’Esprit + les 10 commandements) premiers entiers positifs (1+2+3+…+17) pour obtenir 153. Pour Cyril d’Alexandrie, 100 représente les Gentils, 50 représente Israël et 3 la Trinité. On ne manque pas de théories pour expliquer ce chiffre. Il vaut mieux reconnaître que cela demeure un mystère. Mais en raison du contexte, on peut avancer que nous sommes devant une grande variété de poissons, et donc une grande variété de cultures et de peuples, comme le récit de la Pentecôte chez Luc le mentionnera.

    • « Mais malgré toute cette multitude, le filet ne se déchira (skizô) pas. » Le verbe skizô nous a donné le mot schisme. Et donc nous pourrions reprendre ce bout de verset comme ceci : malgré toute cette diversité, il n’y a pas eu de schisme. Ne l’oublions pas, nous sommes dans une symbolique communautaire et eucharistique.

    12 Jésus leur dit : « Venez, déjeunons! » Personne parmi les disciples n’osait s’enquérir à son sujet en disant : qui es-tu? Ils savaient que c’était le Seigneur.

    • « Venez, déjeunons! » Le contexte du repas nous oriente vers le repas eucharistique comme nous le montrera la suite.

    • Pourquoi insister pour dire que personne n’osait s’enquérir sur l’identité de leur hôte? L’évangéliste tient à garder une distance avec Jésus ressuscité : ce dernier est différent du Jésus qu’ils ont connu sur les routes de Palestine, un Jésus qu’on pouvait toucher avec ses mains, voir avec ses yeux, entendre avec ses oreilles. Tout cela n’est pas sans rappeler le récit des disciples d’Emmaüs qui cheminent avec Jésus mais sans le reconnaître, et quand ils le reconnaîtront à la fraction du pain, il ne sera plus visible avec les yeux. Jean et Luc essaient de traduire l’expérience de Jésus ressuscité, qui n’est pas différente ce que nous vivons aujourd’hui. À certains moments, nous pouvons « sentir » sa présence, mais cette présence sera toujours différente de celle de quelqu’un qu’on peut toucher. L’évangile dit : Ils savaient que c’était le Seigneur. Mais ce savoir, c’est uniquement par la foi.

    13 Jésus vient et prend le pain, puis le leur donne, et fait de même avec le poisson.

    • Nous avons une reprise de la scène où Jésus nourrit une grande foule en Jean 6, 11 : Alors Jésus prit les pains et, ayant rendu grâces, il les distribua aux convives, de même aussi pour les poissons, autant qu'ils en voulaient. Dans le deux cas, c’est Jésus qui préside le repas et distribue la nourriture, ce qui nous rappelle que dans toute eucharistie c’est toujours Jésus le véritable président, les présidents humains n’étant que des délégués.

    14 C’était déjà la troisième fois que les disciples firent l’expérience (phaneroô) de Jésus ressuscité des morts.

    • Si on traduit littéralement ce verset du grec, il faut dire : Cela (ce que le récit vient de raconter) était déjà la troisième fois que Jésus, étant réveillé des morts, fut manifesté. Le verbe phaneroô (rendre visible, manifester, montrer avec évidence, faire connaître) est utilisé au passif : Jésus fut rendu visible, ou fut manifesté, ou fut connu. Ce passif essaie de traduire l’idée qu’il ne s’agit pas d’un événement simple et direct. Aussi je préfère traduite par « faire l’expérience de » pour garder ce côté mystérieux et impondérable de Jésus ressuscité.

    • C’est la troisième fois. Notons qu’il s’agit toujours d’une expérience communautaire, quand les disciples sont réunis et que Jésus se trouve mystérieusement au milieu d’eux.

    • Avec ce verset, nous avons l’impression d’avoir une conclusion qui répond au verset 1 (Jésus se manifesta de nouveau aux disciples sur le bord de la mer de Tibériade). Pourquoi le récit ne se termine pas ici? Aussi ce qui suit apparaît comme un appendice à l’appendice.

    15 Quand ils eurent déjeuné, Jésus dit à Simon Pierre : « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci? » Il lui répond : « Oui, Seigneur, tu sais l’attachement que j’ai pour toi. » Jésus lui dit : « Veille sur mes agneaux. »

    • « Quand ils eurent déjeuné ». Nous avons ici une transition pour passer à autre chose. C’est l’indice que nous commençons un nouveau récit qui a peu de liens avec ce qui précède.

    • « Simon, fils de Jean. » C’est la seule mention que nous ayons dans tout le Nouveau Testament que le père de Simon Pierre s’appelait Jean. Voici une caractéristique du quatrième évangile : c’est l’évangile avec la théologie la plus développée, et donc qui nous amène à un haut niveau d’abstraction, mais en même temps est truffé de pépites historiques étonnantes, comme on le voit ici.

    • « Simon, fils de Jean, m’aimes-tu (agapaô) plus que ceux-ci? » Pourquoi cette question soudaine? Bien sûr, nous savons que la réponse à cette question entraîne une responsabilité pastorale. Mais n’est-ce pas surprenant que le critère pour être pasteur dans cette église naissante n’est pas la foi en Jésus ressuscité, mais l’amour? Et même l’intensité de cet amour. Car la question est : m’aimes-tu plus que ceux-ci, i.e. m’aimes-tu plus que Thomas, Nathanaël, ou même que le disciple que Jésus aimait? Ce passage reflète sans doute l’acceptation par la jeune communauté johannique de l’autorité pastorale de Pierre ou de son successeur, mais selon ses propres critères, i.e. l’amour.

    • « Il lui répond : "Oui, Seigneur, tu sais l’attachement (phileô) que j’ai pour toi." » L’œil perspicace aura perçu que le mot pour « aimer » dans la bouche de Jésus et dans celle de Simon n’est pas le même. En effet, dans ce verset nous avons deux verbes grecs pour désigner l’acte d’aimer. Il y a d’abord agapaô qui, dans l’antiquité, signifiait littéralement « préférer » et est utilisé dans le Nouveau Testament pour parler de l’amour de Dieu pour les hommes, l’amour des hommes pour Dieu ou pour l’amour fraternel. Mais il y a aussi phileô que nous connaissons en français par certains mots comme philo-sophie (amour de la sagesse). Dans le Nouveau Testament les deux verbes sont utilisés de manière à peu près équivalente et sont interchangeables. Par exemple, l’expression « le disciple que Jésus aimait » recours surtout au verbe agapaô, mais une fois au verbe phileô. Mais, dans ma traduction, j’ai préféré faire sentir que ce n’était pas le même verbe grec utilisé. Comme le verbe phileô désigne davantage l’inclination vers quelqu’un ou quelque chose et sert souvent à manifester l’amour d’amitié, et donc comporte quelque chose d’affectif (par exemple, il est utilisé pour dire « donner un baiser » comme ce fut le cas pour Judas à Gethsémani, même si ici le but était la trahison), alors j’ai traduit la réponse de Pierre par : tu sais l’attachement (phileô) que j’ai pour toi.

    • « Veille (boskô) sur mes agneaux. » Le verbe grec boskô signifie : paître, brouter, nourrir. Mais ici nous avons des agneaux, et la responsabilité du berger est de trouver de bons pâturages et de les protéger des prédateurs. Aussi j’ai pensé que le sens serait bien rendu par un terme générique comme « veiller ». Et surtout, il faut être conscient de la portée symbolique du texte : derrière les agneaux se profile les communautés chrétiennes et le rôle de Pierre sera non seulement de les nourrir spirituellement, mais également de veiller à leur croissance et à leur évolution, tout en maintenant leur intégrité.

    16 Puis il lui dit pour une deuxième fois : « Simon fils de Jean, m’aimes-tu (agapaô)? Il lui répond : « Oui, Seigneur, tu sais l’attachement (phileô) que j’ai pour toi. » Jésus lui dit : « Veille sur mes brebis. » 17 Jésus lui dit pour la troisième fois : « Simon, fils de Jean, es-tu attaché (phileô) à moi? » Pierre fut chagriné que Jésus lui ait demandé pour la troisième fois : « Es-tu attaché (phileô) à moi? » Alors il lui répond : « Seigneur, tu connais toutes choses, tu sais combien je suis attaché (phileô) à toi. » Jésus lui dit : « Veille sur mes brebis. »

    • « Troisième fois ». Pourquoi trois fois? On pourrait dire qu’il est typique d’un bon récit de répéter trois fois une question ou de mettre en scène trois personnages ou groupes de personnage ou d’avoir trois demandes. Les évangiles en contiennent plusieurs exemples. Mais comme il s’agit de Simon Pierre et que nous connaissons ses trois reniements lors du récit de la passion, il est légitime de penser que ces trois questions de Jésus reprennent en écho ces trois reniements. C’est une façon habile de le réhabiliter.

    • On aura remarqué que la 3e question de Jésus n’utilise pas le verbe agapaô, mais phileô. Tout cela confirme le fait que les deux verbes sont utilisés de manière équivalente.

    18 Vraiment, vraiment je te l’assure, quand tu étais jeune, tu mettais toi-même ta ceinture et tu marchais là où tu voulais. Quand tu seras devenu vieux et que tu auras étendu les mains, c’est un autre qui te ceindra et t’entraînera là où tu ne veux pas. » 19 Il dit cela pour indiquer par quelle mort il allait faire honneur à la qualité d’être extraordinaire de Dieu. Après ces paroles, il lui dit : « Suis-moi. »

    • « Tu mettais toi-même ta ceinture et tu marchais là où tu voulais ». Cette phrase reprend la scène de la barque où Simon Pierre, nu, met son manteau et se ceint. Elle exprime le geste d’un homme libre et indépendant qui peut choisir et décider de son avenir.

    • « Quand tu seras devenu vieux et que tu auras étendu les mains, c’est un autre qui te ceindra et t’entraînera là où tu ne veux pas. » On imagine facilement la scène : comme le vêtement est une robe ample, la seule façon d’avoir un autre nous mettre une ceinture, s’est d’élever les bras pour laisser l’autre faire le tour de sa taille avec ce cordon qui sert de ceinture. C’est l’imagine de quelqu’un qui n’est plus libre et c’est un autre qui décide de ses allées et venues. Cette scène doit être lue en lien avec le témoignage d’amour de Simon Pierre : son amour est si fort qu’il acceptera son rôle pastoral même si cela implique la perte de sa liberté.

    • « Il dit cela pour indiquer par quelle mort il allait faire honneur à la qualité d’être extraordinaire de Dieu… » Nous avons plus de précision sur le fait que Simon Pierre perdra sa liberté : il aura à vivre la persécution et la mort. On trouve également des allusions à ce martyr dans la première épître de Pierre (1 P 5, 13) et dans les premiers témoignages patristiques (1 Clément, 5, 4). Ignace d’Antioche (Romains, 4, 3) mentionne Rome comme lieu d’exécution. Des fouilles archéologiques semblent donner une certaine crédibilité à l’affirmation de la colline du Vatican comme lieu du martyr, mais il n’y pas d’unanimité dans le milieu scientifique.

    • « Suis-moi. » En quel sens Jésus demande-t-il de le suivre? Jésus vient de faire allusion au martyr qui sera sont lot un peu plus tard. C’est donc cette route du martyr qu’il est invité à suivre. Cela est confirmé par les versets qui suivent où Simon Pierre semble conscient qu’il devra mourir plus tôt que les autres, et en particulier avant le disciple que Jésus aimait. Voilà la route de l’amour qui va jusqu’à donner sa vie.

  3. Analyse de la structure du récit

    Introduction : v. 1 Après les manifestations précédentes à Jérusalem, nous sommes maintenant en Galilée sur le bord du lac de Tibériade où Jésus se manifeste de nouveau

    1. Récit d’un pêche miraculeuse et repas avec Jésus ressuscité (vv. 2-14)

      1. La pêche miraculeuse (vv. 2-8)

        1. Mise en scène des personnages et de l’action : v. 2-3a : sept disciples de Jésus, et Pierre décide d’aller pêcher accompagné des autres

        2. Présentation du problème : v.3b Une nuit dans rien prendre

        3. Introduction d’un nouveau personnage, Jésus ressuscité : v. 4 Au lever du jour, Jésus est sur le bord du lac sans qu’on le reconnaisse

        4. Parole de Jésus aux disciples : vv. 5-6a Il demande s’il y a quelque chose à manger et, devant la réponse négative, propose de jeter le filet à droite

        5. Résultats de la parole de Jésus : v.6b Les disciples suivent la parole de Jésus et se retrouvent avec une surabondance de poisson

        6. Réaction des disciples: vv. 7-8 le disciple bien-aimé y reconnait l’œuvre de Jésus ressuscité, Pierre s’habille et se jette à l’eau, tandis que les disciples rejoignent Jésus en ramenant en barque le butin.

      2. Le repas avec Jésus ressuscité (vv. 9-14)

        1. Introduction : v. 9 Sur le rivage il y a un feu de braise avec du poisson et du pain
        2. Demande de Jésus : v.10 Apportez le résultat de la pêche
        3. Action de Pierre : v. 11 Il tire la très grande variété de poissons et leur très grand nombre, sans déchirer le filet
        4. Invitation au repas par Jésus : v.12 Malgré l’invitation, les disciples demeurent dans un clair-obscur
        5. Jésus préside le repas : v. 13 Il distribue le pain et les poissons

      Conclusion : v. 14 Troisième manifestation de Jésus ressuscité

    2. Assignation à Simon Pierre de la tâche pastorale (vv. 15-19)

      Introduction : 15a Cela se passe après le déjeuner

      1. Interpellation de Simon Pierre (vv. 15-17)

        1. Première interpellation
          1. Question de Jésus : v. 15a Simon, m’aimes-tu?
          2. Réponse de Simon Pierre : v. 15b Oui, tu le sais
          3. Assignation de la tâche pastorale : v. 15c veille sur mon troupeau

        2. Deuxième interpellation
          1. Question de Jésus : v. 16a Simon, m’aimes-tu?
          2. Réponse de Simon Pierre : v. 16b Oui, tu le sais
          3. Assignation de la tâche pastorale : v. 16c veille sur mon troupeau

        3. Troisième interpellation
          1. Question de Jésus : v. 17a Simon, m’aimes-tu?
          2. Réponse de Simon Pierre : v. 17b Oui, tu le sais
          3. Assignation de la tâche pastorale : v. 17c veille sur mon troupeau

      2. Annonce de son sort : vv. 18-19a Simon Pierre sera appelé au martyr

      Conclusion : 19b Appel à le suivre sur cette route

    • Que nous révèle la structure du récit? Nous avons en effet deux récits indépendants : 1) Récit d’un pêche miraculeuse et repas avec Jésus ressuscité; 2) Assignation à Simon Pierre de sa tâche pastorale. Le seul point commun est la présence de quelques personnages dans les deux récits : Jésus ressuscité, Simon Pierre et, à la suite de notre récit, le disciple bien-aimé. Ces deux récits doivent donc être interprétés de manière indépendante.

    • Dans le premier récit, il y a deux moments, d’abord la pêche miraculeuse, puis le repas présidé par Jésus. Dans le premier moment (vv. 2-8), on trouve quelques éléments d’un récit de miracle : mention d’un problème, une parole de Jésus, constatation des résultats extraordinaires, réaction de l’auditoire. Un seul élément est absent : il n’y aucune demande d’intervention de Jésus; c’est Jésus qui prend ici l’initiative. Le deuxième moment (vv. 9-14) est lié au premier, car il utilise le résultat de la pêche. Et c’est Jésus qui est aux commandes en demandant de commencer le repas, d’apporter les poissons et en distribuant le pain et les poissons.

    • Le deuxième récit comporte également deux moments, tout d’abord l’interpellation de Simon par Jésus (vv. 15-17) qui se fera trois fois, puis l’annonce de son martyr (vv. 18-19). Ces deux moments sont liés, car le martyr sera le résultat de l’attachement de Simon à Jésus. Ce deuxième récit contribue clairement à la réhabilitation de la figure de Simon Pierre, en particulier à la suite de son reniement de Jésus.

  4. Analyse du contexte

    1. Les premières constatations du tombeau vide (Jn 20, 1-10)
      1. Tôt, le premier jour de la semaine, Marie-Madeleine constate que la pierre du tombeau a été enlevée et court le dire à Pierre et au disciple bien-aimé
      2. Ceux-ci se rendent au tombeau, Pierre entre le premier, puis le disciple bien-aimé, et dernier se met à croire
    2. Expérience de Jésus ressuscité par Marie Magdeleine (Jn 20, 11-18)
    3. Expérience de Jésus ressuscité par les Douze, à l’exception de Thomas : envoie en mission avec l’aide de l’Esprit Saint (Jn 20, 19-23)
    4. Expérience de Jésus ressuscité par les Douze, avec Thomas : confession de foi de Thomas (Jn 20, 24-29)

      Conclusion (Jn 20, 30-31) : il existe beaucoup d'autres signes, mais ceux-ci ont été consignés pour susciter la foi et la vie

    5. Expérience de Jésus ressuscité par un groupe de sept disciples (Jn 21, 1-14)
      1. Pêche miraculeuse
      2. Repas avec les poissons capturés présidé par Jésus
    6. Assignation à Pierre de sa tâche pastorale (Jn 21, 15-19)
    7. Discussion sur le sort et le rôle du disciple bien-aimé (Jn 21, 20-24)

    Conclusion (Jn 21, 25) : Jésus a fait beaucoup d’autres choses, mais les écrire prendrait trop de place

    • Le contexte nous situe après la résurrection de Jésus. Les seuls points communs de notre récit avec ce qui précède sont ceux-ci : nous retrouvons Simon Pierre et le disciple que Jésus aimait, eux qui sont allés au tombeau vide, puis l’auteur considère que notre récit est la troisième manifestation de Jésus ressuscité, oubliant l’expérience de Marie-Madeleine, et considérant seulement la rencontre de Jésus avec le groupe de disciples. Autrement, sur le plan de la géographie nous sommes à l’opposé : tout le chap. 20 se passe à Jérusalem, au sud de la Palestine, alors que subitement nous nous retrouvons au nord, en Galilée, avec notre récit.

    • Il y a quelque chose d’incongru dans notre récit. Lors de la première rencontre de Jésus ressuscité avec les Douze à Jérusalem, Jésus les envoie en mission, revêtu de l’Esprit Saint. Notre récit semble ignorer totalement ce fait, comme si les disciples n’étaient pas partis en mission et ignoraient qu’ils devaient l’être. Il est donc légitime de penser que notre récit a été composé dans un contexte qui ignore ce qui précède.

    • Il existe un lien avec ce qui suit notre récit (21, 20-24), mais ce lien est plus ténu qu’on le pense : bien sûr nous retrouvons Pierre et Jésus ressuscité, et la mention du disciple bien-aimé, ainsi que l’expression « suis-moi », mais le centre d’intérêt a totalement changé. Tout d’abord, nous avons droit à une nouvelle introduction sur le disciple bien-aimé qu’on nous présente qu’on celui qui a interrogé Jésus sur l’identité du traite. Ensuite, toute la discussion porte sur le fait que ce disciple bien-aimé a une vie qui se prolonge de manière surprenante, et que cela ne signifie pas qu’il ne mourra pas un jour. Bref, cette suite apporte peu d’éclairage à notre récit.

  5. Analyse des parallèles (à partir de la traduction de la Bible de Jérusalem)

    En souligné les bouts de phrase identiques et en italique les bouts différents.

    La seule autre scène semblable à cette pêche miraculeuse se trouve chez Jean ch. 21, cet appendice à l’évangile de Jean où la scène se passe après Pâques.

    Luc 5, 1-11 Jean 21, 1-19
    1 Or il advint, comme la foule le serrait de près et écoutait la parole de Dieu, tandis que lui se tenait sur le bord du lac de Gennésaret,
    2 qu'il vit deux petites barques arrêtées sur le bord du lac; les pêcheurs en étaient descendus et lavaient leurs filets.
    3 Il monta dans l'une des barques, qui était à
    Simon, et pria celui-ci de s'éloigner un peu de la terre; puis, s'étant assis, de la barque il enseignait les foules.
    4 Quand il eut cessé de parler, il dit à Simon: "Avance en eau profonde, et lâchez vos
    filets pour la pêche."
    5 Simon répondit: "Maître, nous avons peiné toute une
    nuit sans rien prendre, mais sur ta parole je vais lâcher les filets."
     
    6 Et l'ayant fait, ils capturèrent une grande multitude de
    poissons, et leurs filets se rompaient.
    7 Ils firent signe alors à leurs associés qui étaient dans l'autre barque de venir à leur aide. Ils vinrent, et l'on remplit les deux barques, au point qu'elles enfonçaient.
     
    8 A cette vue,
    Simon-Pierre se jeta aux genoux de Jésus, en disant: "Eloigne-toi de moi, Seigneur, car je suis un homme pécheur!"
    9 La frayeur en effet l'avait envahi, lui et tous ceux qui étaient avec lui, à cause du coup de filet qu'ils venaient de faire;
    10 pareillement Jacques et Jean,
    fils de Zébédée, les compagnons de Simon.
























    Mais Jésus dit à Simon: "Sois sans crainte; désormais ce sont des hommes que tu prendras."
    11 Et ramenant les barques à terre, laissant tout, ils le
    suivirent.
    1 Après cela, Jésus se manifesta de nouveau aux disciples sur le bord de la mer de Tibériade. Il se manifesta ainsi.
    2
    Simon-Pierre, Thomas, appelé Didyme, Nathanaël, de Cana en Galilée, les fils de Zébédée et deux autres de ses disciples se trouvaient ensemble. 3 Simon-Pierre leur dit: "Je m'en vais pêcher." Ils lui dirent: "Nous venons nous aussi avec toi." Ils sortirent, montèrent dans le bateau et, cette nuit-là, ils ne prirent rien. 4 Or, le matin déjà venu, Jésus se tint sur le rivage; pourtant les disciples ne savaient pas que c'était Jésus. 5 Jésus leur dit: "Les enfants, vous n'avez pas du poisson?" Ils lui répondirent: "Non!" 6 Il leur dit: "Jetez le filet à droite du bateau et vous trouverez."
     
    Ils le jetèrent donc et ils n'avaient plus la force de le tirer, tant il était plein de
    poissons. 7 Le disciple que Jésus aimait dit alors à Pierre: "C'est le Seigneur!"



    A ces mots: "C'est le Seigneur!"
    Simon-Pierre mit son vêtement - car il était nu - et il se jeta à l'eau. 8 Les autres disciples, qui n'étaient pas loin de la terre, mais à environ 200 coudées, vinrent avec la barque, traînant le filet de poissons. 9 Une fois descendus à terre, ils aperçoivent, disposé là, un feu de braise, avec du poisson dessus, et du pain. 10 Jésus leur dit: "Apportez de ces poissons que vous venez de prendre." 11 Alors Simon-Pierre monta dans le bateau et tira à terre le filet, plein de gros poissons: 153; et quoiqu'il y en eût tant, le filet ne se déchira pas. 12 Jésus leur dit: "Venez déjeuner." Aucun des disciples n'osait lui demander: "Qui es-tu?" Sachant que c'était le Seigneur. 13 Jésus vient, il prend le pain et il le leur donne; et de même le poisson. 14 Ce fut là la troisième fois que Jésus se manifesta aux disciples, une fois ressuscité d'entre les morts. 15 Quand ils eurent déjeuné, Jésus dit à Simon-Pierre: "Simon, fils de Jean, m'aimes-tu plus que ceux-ci?" Il lui répondit: "Oui, Seigneur, tu sais que je t'aime." Jésus lui dit: "Pais mes agneaux." 16 Il lui dit à nouveau, une deuxième fois: "Simon, fils de Jean, m'aimes-tu" - "Oui, Seigneur, lui dit-il, tu sais que je t'aime." Jésus lui dit: "Pais mes brebis." 17 Il lui dit pour la troisième fois: "Simon, fils de Jean, m'aimes-tu?" Pierre fut peiné de ce qu'il lui eût dit pour la troisième fois: "M'aimes-tu", et il lui dit: "Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t'aime." Jésus lui dit: "Pais mes brebis. 18 En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais jeune, tu mettais toi-même ta ceinture, et tu allais où tu voulais; quand tu auras vieilli, tu étendras les mains, et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudrais pas."
    19 Il signifiait, en parlant ainsi, le genre de mort par lequel Pierre devait glorifier Dieu. Ayant dit cela, il lui dit:
    "Suis-moi."

     

    • Luc et Jean présentent donc deux récits semblables. On peut se poser la question : ces deux récits empruntent-ils à un même récit de base? La réponse est oui en raison du nombre d'éléments communs (voir Meier) :

      1. Un groupe de pêcheurs conduit par Pierre ont passé la nuit sans rien prendre
      2. Avec une connaissance surnaturelle, Jésus les invite à étendre de nouveau leurs filets
      3. Pierre et ses associés obéissent, et remontent une énorme quantité de poissons
      4. L’impact sur le filet qui pourrait se briser est mentionné
      5. Pierre est le seul à réagir vivement
      6. Le narrateur nomme Jésus par son nom, tandis que Pierre seul dit : Seigneur
      7. Les autres disciples restent silencieux
      8. Jésus invite Pierre à le suivre
      9. La symbolique du récit est claire et est lié à l’action missionnaire : sans Jésus, Pierre et les autres disciples ne peuvent rien réussir, mais avec Jésus ils connaîtront beaucoup de succès
      10. Les récits de Luc et Jean contiennent beaucoup de mots communs : embarquer, débarquer, suivre, filet, poisson, barque, nuit, fils de Zébédée.
      11. Lorsque Pierre réagit à la pêche miraculeuse, il est appelé : Simon Pierre. Cela est d’autant plus remarque que c’est l’unique mention chez Luc.

      Bref, nous avons deux versions différentes du même récit.

    • Tout cela pose un problème. Car la scène chez Jean se passe après Pâques, alors qu’elle se passe au début du ministère de Jésus chez Luc. Lequel a raison, lequel est plus près du récit originel? Ici, il faut donner raison à l’évangile selon Jean pour les raisons suivantes :

      1. Dans l’ensemble des évangiles, on note une tendance à rétro projeter dans le ministère de Jésus des situations des premières communautés chrétiennes, comme celle de proclamer « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant » (Mt 16, 16) qui présuppose l’expérience de Pâques, ou encore des affirmations « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église, et les Portes de l'Hadès ne tiendront pas contre elle. » (Mt 16, 18) ou « Que s'il refuse de les écouter, dis-le à la communauté. Et s'il refuse d'écouter même la communauté, qu'il soit pour toi comme le païen et le publicain » (Mt 18, 17) qui présupposent l’existence de communautés chrétiennes. En faisant cela, les évangélistes cherchaient à justifier et légitimer l’enseignement, le culte et la mission de l’Église afin qu’ils soient perçus en continuité avec le Jésus historique. À l’inverse, nous n’avons aucun exemple où on aurait projeté après Pâques une scène du ministère de Jésus. Bref, tout milite pour dire que cette pêche miraculeuse est une scène postpascale, comme l’affirme Jean, rétro projetée par Luc dans le ministère de Jésus.

      2. D’une certaine façon, la version de Jean nous aide à comprendre un élément étrange du récit de Luc : pourquoi Simon se dit-il pécheur en voyant cette pêche miraculeuse? Chez Jean, Jésus demande trois fois à Pierre s’il l’aime, pour faire écho à ses trois reniements. Dès lors, on peut comprendre le fait que Pierre se reconnaisse pécheur à la suite de ses trois reniements lorsqu'il se trouve devant Jésus ressuscité opérant des merveilles chez Luc.

      3. On pourrait se demander : mais pourquoi Luc n’a-t-il pas fait comme Jean et inséré cette scène après Pâques? On peut imaginer que Luc, en optant pour bloquer toutes les scènes sur Jésus ressuscité le jour même de Pâques et centrées à Jérusalem (voir l’unité de temps et de lieu du théâtre grec), ne pouvait plus présenter de scène de pêche en Galilée qui, forcément, aurait eu lieu quelques jours plus tard. De plus, comme nous l’avons vu en analysant le contexte, cette scène lui sert bien d’amorce de l’appel des disciples au début du ministère de Jésus.

      4. Enfin, le récit de la pêche miraculeuse porte les traits caractéristiques d’une situation après Pâques :
        • Jésus y apparaît comme le Seigneur exalté
        • Le titre de Simon Pierre fait référence à son rôle dans l’Église
        • Jésus prêche à distance de la foule pour exprimer la majesté du Seigneur au milieu de sa communauté
        • Pierre utilise le mot Seigneur quand il s’adresse à Jésus.

    • Maintenant que nous avons clarifié le fait que Luc et Jean utilisent le même récit de base et que le contexte de Jean est plus adéquat, car il s’agit vraiment d’un récit créé après Pâques, nous pouvons poser la question : quelle orientation personnelle Jean donne-t-il à ce récit par rapport à celui de Luc?

      • La version de Jean est beaucoup plus communautaire que celle de Luc qui est centrée sur Simon; pour Jean ce sont sept disciples qui vont à la pêche et c’est à cette communauté de disciples que s’adresse Jésus

      • Selon son habitude, Jean nous présente le disciple bien-aimé comme le croyant par excellence, seul capable de discerner à travers cette pêche extraordinaire le signe de la présence de Jésus

      • À la fois Luc et Jean voient dans les poissons les êtres humains qui seront rejoints par la parole des disciples. Mais alors que pour Luc cette pêche surabondante devient l’occasion pour Jésus d’appeler Pierre à devenir son disciple et à le suivre dans sa mission, pour Jean cette pêche représente la multiplicité et la variété des gens qui se joignent à la communauté eucharistique

      • Ainsi, alors que le récit chez Luc connaît son dénouement avec Pierre devenu disciple de Jésus, le récit chez Jean connaît son dénouement avec le repas eucharistique présidé par Jésus, comme si la pêche miraculeuse n’était qu’une longue introduction à ce moment.

  6. Intention de l’auteur en écrivant ce passage

    • Tout le récit porte la marque de la sollicitude de Jésus ressuscité. Comme un père ou une mère plein d’attentions pour ses enfants et soucieux de leur sort, il demande aux disciples : « Les enfants, avez-vous quelque chose à manger? » De même, il les aide à trouver le meilleur endroit pour pêcher, il veille à ce que le feu pour le repas soit prêt, il les invite à déjeuner et c’est lui distribue le pain et le poisson.

    • L’auteur semble porter un souci catéchétique d’éduquer sa communauté sur Jésus ressuscité. Il y a quelque chose de différent depuis qu’il est mort : on ne peut plus le toucher, on le plus le voir avec les yeux de son corps. C’est ainsi qu’il revient à avec le refrain : les disciples ne le reconnaissent pas, ils n’osent pas demander qui il est. Quand le disciple bien-aimé le reconnaîtra, ce n’est pas en regardant le personnage sur le rivage, mais en interprétant le signe de la pêche surabondante. Voilà le secret que veut faire partager l’évangéliste : on ne retrouvera la présence de Jésus ressuscité qu’en interprétant dans la foi, i.e. avec les yeux du cœur, les signes qu’il met sur notre route.

    • La pêche connaît son dénouement avec le repas eucharistique. D’une part, l’auteur fait référence au cours de son récit à la scène du chapitre 6 où Jésus nourrit une grande foule. D’autre part, il nous indique que la pêche extraordinaire servira au déjeuner qui vient, et même que la très grande variété des poissons (253) représente la diversité des participants qui formera une communauté unie (le filet ne se déchire pas). Voilà ce que l’auteur a en tête : les résultats fructueux de la mission (pêche) visent à former cette communauté de disciples qui se réuniront pour faire mémoire de Jésus.

    • Même si Jésus n’est plus visible, c’est pourtant lui qui guide la mission et la rend fructueuse, c’est lui qui invite au repas et le préside.

    • Dans le deuxième récit, où Jésus interpelle Pierre sur son amour pour lui et lui confie une tâche pastorale, l’auteur cherche clairement à réhabiliter Pierre et reconnaît son autorité pastorale dans l’Église. Sur le plan historique, il semble que la communauté johannique, cette communauté qui se profile derrière le quatrième évangile, ait connu un développement particulier, un peu en marge des autres communautés : elle était plutôt charismatique avec de forts accents sur l’amour fraternelle, un peu à l’écart du Judaïsme, sans véritable structure d’autorité, mais marquée par le leadership du disciple bien-aimé. Dans ce contexte, la place de Pierre était quelque peu secondaire. Mais voilà qu’au moment où le chapitre 21 est écrit, vers l’an 90 ou 100, on reconnaît le leadership pastorale de Pierre, mais en utilisant le critère des valeurs profondes de la communauté johannique, l’amour : Pierre a su aimer et s’attacher à Jésus au point de donner sa vie. Cela signifie sans doute que la communauté johannique réintègre le giron le grande Église.

    • En quelques mots, voici ce que l’auteur nous dit : la seule façon de faire l’expérience de Jésus ressuscité c’est de bien interpréter certains signes, comme celui de cette très grande diversité des gens qui accueillent l’évangile et qui, malgré cette grande variété, réussissent à former une communauté dans l’unité; n’oublie pas que croire en Jésus ressuscité c’est croire qu’il veille vraiment à ce que nous aillons ce dont nous avons besoin, et que c’est lui qui nous réunit autour d’une même table et que c’est lui préside le repas; si Pierre est responsable de veiller à cette unité malgré le fait qu’il ait renié Jésus, c’est qu’il a su aimer plus que les autres au point de donner sa vie.

  7. Situations ou événements actuels dans lesquels on pourrait lire ce texte

    Nos deux récits comprennent plusieurs sujets qu’on peut approfondir dans le contexte d’aujourd’hui.

    1. Suis-je capable de reconnaître des signes de Jésus ressuscité? Quels sont-ils?

      • C’est très difficile de voir dans les événements de sa vie des signes qui proviendrait de Jésus ressuscité. On pourra parfois associer plus facilement certains événements heureux à la main de Dieu. Ce sera plus difficile dans les événements pénibles. Il n’y a pas de certitude, nous sommes dans le domaine de l’interprétation et de la foi. Et il y a quelque chose de dangereux à voir des signes partout : on risque de suivre des faux messies.

      • La meilleure attitude, me semble-t-il, est de démontrer une ouverture radicale aux autres et aux événements quotidiens, dans un esprit de recherche constante de la vérité. Et bien souvent, ce sont certaines personnes qui nous aident à faire la lumière. Dans le cas de Simon Pierre, c’est le disciple bien-aimé qui l’aide à reconnaître le signe de Jésus ressuscité.

      • Si nous croyons en Jésus ressuscité, cela signifie que nous croyons qu’il exerce sa sollicitude tous les jours de notre vie, non seulement à notre égard, mais à l’écart de ce monde qui est le nôtre. Cela signifie que nous ne sommes jamais seuls, cela signifie que notre monde n’est pas laissé à lui-même. Nous-mêmes et notre monde sommes sans cesse travaillés de l’intérieur.

      • Dans ce contexte, tout peut devenir un lieu d’interprétation : une maladie, un échec, un appel à assumer de nouvelles tâches, des demandes de la famille ou d’un collègue, etc., bref tous les événements.

    2. Sommes-nous capable d’accepter la grande diversité tout en cherchant l’unité?

      • Notre récit parle de 153 sortes de poisson. Plutôt dans l’évangile de Jean, Jésus dit : « Dans la maison de mon Père, il y a de nombreuses demeures » (Jn 14, 2). Même si beaucoup de gens disent apprécier la diversité, elle fait néanmoins peur, et représentent un grand défi quand on veut assurer une certaine cohérence et un esprit d’équipe.
      • Les voix discordantes dans l’Église, dans les partis politiques. Quel est notre position?
      • Une liturgie uniforme de l’orient à l’occident est-il vraiment un gage d’unité?
      • La diversité culturelle : le monde arabe, le monde africain, le monde asiatique. Comment approchons-nous les diverses cultures?
      • Cela pose la question de l’unité : nous savons qu’unité de signifie pas uniformité, mais quand savons-nous que l’unité est assuré?

    3. Pour Jean le sommet de l’action de Jésus est celui de ce repas eucharistique qu’il préside avec la communauté rassemblée. Dans le monde d’aujourd’hui, comment voyons-nous l’action de Jésus ressuscité et dans quelle direction veut-il amener ce monde?

      • Nos célébrations eucharistiques sont-ils vraiment ce lieu intégrateur d’une immense diversité?

      • Quel rôle joue nos rassemblements eucharistiques dans cet effort universel pour se comprendre et rechercher une forme d’unité?

      • Quel est notre rôle dans cette action universelle de Dieu d’attirer les gens au Christ?

    4. Pierre a renié Jésus, mais il s’est réhabilité en aimant plus que les autres. Connaissons-nous des gens semblables?

      • Il y a des gens qui ont eu un passé turbulent, mais qui sont devenus par la suite de parents exemplaires. Avons-nous des exemples?

      • L’évangile de Luc nous raconte l’histoire d’une femme pécheresse qui est entrée dans la maison où Jésus prenait un repas, arrosant ses pieds de ses larmes, les embrassant et les oignant de parfum, et Jésus lui dit que ses nombreux péchés lui sont remis, car elle a montré beaucoup d’amour (Luc 7, 37-47). Avons-nous des exemples?

      • Quels sont nos critères d’un pasteur? Sont-ils semblables à ceux de Jésus tels qu’on le voit dans notre récit?

    Plutôt que de partir de la richesse symbolique de notre récit, nous pouvons simplement partir de ce qui préoccupe nos pensées et chercher comment notre récit peut apporter son éclairage.

    • Nous venons d’élire un nouveau pape. Qu’attendre de son action et son impact sur l’église universelle.
    • La maladie affecte mon milieu immédiat. Comment bien vivre ces moments difficiles.
    • Dans ma famille, quelqu’un vient d’être diagnostiqué avec l’Alzheimer. Quel sens donner à tout ça?
    • Avec les coupes du budget fédéral, beaucoup de fonctionnaires craignent pour leur emploi.
    • Beaucoup de questions se posent fasse aux immigrants, les règles à imposer, les critères d’admission, la compassion à démontrer.

-André Gilbert, mars 2013

 

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