Sybil 2002

Le texte évangélique

Jean 3, 13-17

13 En effet, personne n’est monté jusqu’au ciel, à l’exception de celui qui en est descendu, le nouvel Adam. 14 Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, de la même façon il est essentiel que le nouvel Adam soit élevé, 15 afin que, quiconque croit en lui, ait une vie sans fin. 16 En effet, Dieu a aimé le monde de cette façon: il a donné son fils unique, afin que quiconque croit en lui ne meure pas, mais ait une vie sans fin. 17 Car Dieu n’a pas envoyé son fils dans le monde pour condamner le monde, mais pour que le monde soit libéré par lui.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sans l'inondation, personne n'aurait su la solidité de cette maison

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Pourquoi mettre la croix sous le feu des projecteurs?

L’histoire de Linda est hors de l’ordinaire. Comme pour beaucoup de femmes au moment où on leur annonce qu’elles sont enceintes, elle vivait un grand bonheur. Martin est né. Diagnostique : il souffrait de trisomie 21, de cardiopathie et d’insuffisance pulmonaire. On donnait à l’enfant un an à vivre et on lui conseillait de le placer en institution. Pour Linda, il n’en était pas question. C’est ainsi qu’elle commença à remuer ciel et terre pour que Martin reçoive des services adéquats, convaincue que dans le monde moderne, une personne handicapée est un citoyen à part entière. Mère de famille monoparentale, Linda a dû travailler très fort pour offrir à son fils la meilleure vie qui soit. Jusqu’à l’âge de 7 ans, son fils ne marchait pas. Elle a passé des années de rendez-vous en rendez-vous à l’hôpital pour enfants. Heureusement, son employeur l’autorisait à s’absenter autant de fois qu’il le fallait, et elle pouvait compter sur sa mère. Mais quand Martin a eu 18 ans, elle se retrouva devant l’absence de services adaptés. Et de plus, comme sa mère n’avait plus la force de s’occuper de son petit-fils, elle dû se résigner à quitter son emploi et à arrêter de travailler. Avec les années la santé de Martin a commencé à se détériorer. Son handicap s’alourdissait. Il ne pouvait plus marcher. Il s’est mis à faire des crises d’épilepsie. Il ne pouvait plus manger seul. Il ne parlait plus. Les cinq derniers mois de sa vie, Linda les a passés à son chevet. Elle dormait sur une civière au pied de son lit. Il a finalement été emporté par une pneumonie d’aspiration. Il allait avoir quarante ans. « Vous savez, madame, si votre fils a vécu si longtemps, c’est qu’il a reçu beaucoup d’amour », a dit son médecin.*

Pourquoi introduire l’histoire de Linda dans la relecture de ce petit passage de l’évangile de Jean? Un évangile ne peut-il pas être relu au cœur de la banalité de nos vies ordinaires? Oui, mais les situations hors de l’ordinaire ont la capacité de révéler ce qui est au cœur des vies ordinaires, et qui passe souvent inaperçu. Prenons Jésus. S’il n’y avait pas eu la fin tragique de sa mort en croix, serait-il apparu bien différent de Jean-Baptiste ou des prophètes charismatiques de son époque? Son acceptation de sa propre mort a révélé toute une vie de fidélité constante à ce qu’il percevait être la volonté de Dieu, elle en était l’aboutissement et l’expression parfaite. Nous sommes tous des êtres d’amour. Mais certaines situations vont révéler dans toute sa splendeur ce qui nous habite.

L’évangile commence par une affirmation étrange : « En effet, personne n’est monté jusqu’au ciel, à l’exception de celui qui en est descendu ». Le ciel, bien sûr, désigne Dieu. En d’autres mots, personne ne peut vraiment dire qui est Dieu, ce qu’il veut, ce qu’il pense, sinon Jésus. Il y a un immense écart entre la manière de penser des gens et la manière de penser de Dieu telle que révélée à travers Jésus. Qu’est-ce que ça veut dire? Attention aux expressions : « Tout le monde est d’accord pour dire… », « Personne n’acceptera ça ». Ou pire encore : « Dieu veut ceci, Dieu veut cela. » Il est important de se le rappeler. Ce n’est pas parce qu’une société a fait des choix, que ces choix reflètent la manière de Dieu de voir les choses. L’évangile nous oriente vers une écoute continuelle de Jésus pour s’ouvrir constamment au monde de Dieu. Ce qui n’a pas de bon sens pour nous a peut-être du sens aux yeux de Dieu. « Placez votre enfant », avait-on dit à Linda.

Puis, vient l’affirmation la plus difficile de l’évangile : « Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, de la même façon il est essentiel que le nouvel Adam soit élevé ». Le mot « élever » attribué à Jésus renvoie à son élévation sur la croix. En d’autres mots, il est essentiel que Jésus soit crucifié pour jouer un rôle de guérison, comme le serpent de bronze de Moïse élevé sur une enseigne dans le désert. Comment comprendre tout cela? Que signifie : « Il est essentiel », ou « il faut ». Tout de suite, rejetons la théorie de la substitution pénale, une idée tordue qui a pourtant circulé dans l’histoire de l’Église : en étant lui-même innocent, Jésus aurait écopé du châtiment qui revenait en justice à l’humanité pécheresse, comme si Dieu était un juge irascible qui avait besoin d’assouvir sa colère sur un innocent.

Sur le plan historique, pourquoi Jésus est-il mort comme il est mort? Il n’a fait que suivre sa voix intérieure qu’il disait venir de son père du ciel, il a été authentique, intègre, vrai. Sa manière de penser et de faire a heurté de plein fouet la société de son époque, en particulier le pouvoir religieux. Authenticité et inauthenticité sont incompatibles, ils sont comme le feu et l’eau. « Si le monde vous hait, rappelle l’évangéliste à sa communauté avec ces paroles dans la bouche de Jésus, sachez que moi, il m'a pris en haine avant vous (Jean 15, 18). La mort dont il est mort est celle réservée aux esclaves criminels et qui n’étaient pas citoyens romains. Jésus a donc été victime de son authenticité et de sa fidélité à sa voix intérieure.

Mais pourquoi l’évangéliste va jusqu’à dire : « Il est essentiel », ou « il faut », en parlant de cette mort atroce? Bien sûr, l’évangéliste comme les premiers chrétiens, utilise cette expression pour exprimer sa foi que cette mort n’est pas arrivée par hasard, qu’elle n’est pas absurde, mais qu’elle a un sens, un sens mis en lumière par certains passages de la Bible, comme celui du prophète Isaïe : « …objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleur, familier de la souffrance… ce sont nos souffrances qu'il portait et nos douleurs dont il était chargé… nous le considérions comme puni, frappé par Dieu et humilié… dans ses blessures nous trouvons la guérison… (53, 1-7). Sans son impact positif, cette mort serait effectivement absurde. Pour la foi chrétienne, c’est la résurrection de Jésus, et son action désormais universelle sur le monde, qui donne sens à sa mort. Mais on n’a pas encore totalement répondu à la question : pourquoi cette mort atroce a été essentielle?

D’une certaine façon, il est impossible de s’opposer aux forces du mal (haine, mesquinerie, envie, soif du pouvoir, ignorance crasse, etc., etc.) et aux conséquences de la faiblesse humaine sans un amour fou qui est prêt à laisser sa vie. C’est essentiel, et ça le restera jusqu’à la fin de l’histoire humaine.

Mais j’aimerais ajouter un autre point sur le sujet. Certaines situations limites jouent le rôle de révélation. Un désastre peut révéler ce qui habite le cœur des gens d’une communauté. Personne ne veut le désastre. Mais sans ce désastre, les cœurs ne seraient pas révélés. Comment Linda aurait-elle pris conscience jusqu’où allait son amour de mère sans la maladie de son fils? Et son cœur aimant n’aurait jamais été révélé aux media sans cette maladie. On comprend alors l’évangéliste d’écrire : « En effet, Dieu a aimé le monde de cette façon: il a donné son fils unique, afin que quiconque croit en lui ne meure pas, mais ait une vie sans fin ». À travers l’amour de Jésus, on a découvert l’amour de Dieu pour l’humanité : c’est comme si cette mort atroce avait été nécessaire pour faire cette découverte.

La liturgie catholique utilise ce passage d’évangile à l’occasion de la fête de l’ « Exaltation de la sainte croix ». À prime abord, il y a quelque chose d’incongru à exalter ou louer le symbole d’une mort ignominieuse qui se retrouve sous le feu des projecteurs. Mais, en fait, à la lumière de ce nous venons de dire sur sa fonction révélatrice, n’est-il pas fondamentalement un immense « Je vous aime » lancé à notre humanité. Et comme tous les « Je t’aime », ça change les choses qui ne seront jamais plus comme avant.

 

* Pour le récit complet, voir Rima Elkouri, Au coeur de sa vie, La Presse, jeudi le 28 août 2014.

 

-Septembre 2014