Analyse biblique personnelle de Jean 3, 13-17


 

Dans toute analyse de texte biblique en vue d’un commentaire qui l’actualise, je procède toujours en six étapes.

  1. Traduction du texte grec
  2. Analyse verset par verset en exprimant toutes mes questions ou observations
  3. Analyse de la structure du texte
  4. Analyse du contexte
  5. Analyse des parallèles
  6. Intention de l’auteur en écrivant ce passage
  7. Situations ou événements actuels dans lesquels on pourrait lire ce texte

  1. Traduction du texte grec

    Texte grecTexte grec translittéréTraduction littéraleTraduction en français courant
    13 καὶ οὐδεὶς ἀναβέβηκεν εἰς τὸν οὐρανὸν εἰ μὴ ὁ ἐκ τοῦ οὐρανοῦ καταβάς, ὁ υἱὸς τοῦ ἀνθρώπου 13 kai oudeis anabebēken eis ton ouranon ei mē ho ek tou ouranou katabas, ho huios tou anthrōpou. 13 Et personne n’est monté au ciel si ce n’est celui qui du ciel a été descendant, le fils de l’homme. 13 En effet, personne n’est monté jusqu’au ciel, à l’exception de celui qui en est descendu, le nouvel Adam.
    14 Καὶ καθὼς Μωϋσῆς ὕψωσεν τὸν ὄφιν ἐν τῇ ἐρήμῳ, οὕτως ὑψωθῆναι δεῖ τὸν υἱὸν τοῦ ἀνθρώπου, 14 Kai kathōs Mōusēs hypsōsen ton ophin en tē erēmō, houtōs hypsōthēnai dei ton huion tou anthrōpou, 14 Et comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, ainsi être élevé il est nécessaire le fils de l’homme, 14 Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, de la même façon il est essentiel que le nouvel Adam soit élevé,
    15 ἵνα πᾶς ὁ πιστεύων ἐν αὐτῷ ἔχῃ ζωὴν αἰώνιον 15 hina pas ho pisteuōn en autō echē zōēn aiōnion. 15 afin que tout qui est croyant en lui ait une vie éternelle. 15 afin que, quiconque croit en lui, ait une vie sans fin.
    16 οὕτως γὰρ ἠγάπησεν ὁ θεὸς τὸν κόσμον, ὥστε τὸν υἱὸν τὸν μονογενῆ ἔδωκεν, ἵνα πᾶς ὁ πιστεύων εἰς αὐτὸν μὴ ἀπόληται ἀλλʼ ἔχῃ ζωὴν αἰώνιον 16 houtōs gar ēgapēsen ho theos ton kosmon, hōste ton huion ton monogenē edōken, hina pas ho pisteuōn eis auton mē apolētai allʼ echē zōēn aiōnion. 16 Car de cette façon a aimé Dieu le monde, ainsi le fils unique engendré il a donné, afin que tout croyant en lui ne périsse pas, mais ait la vie éternelle. 16 En effet, Dieu a aimé le monde de cette façon: il a donné son fils unique, afin que quiconque croit en lui ne meure pas, mais ait une vie sans fin.
    17 οὐ γὰρ ἀπέστειλεν ὁ θεὸς τὸν υἱὸν εἰς τὸν κόσμον ἵνα κρίνῃ τὸν κόσμον, ἀλλʼ ἵνα σωθῇ ὁ κόσμος διʼ αὐτοῦ 17 ou gar apesteilen ho theos ton huion eis ton kosmon hina krinē ton kosmon, allʼ hina sōthē ho kosmos diʼ autou. 17 Car n’a pas envoyé Dieu le fils dans le monde afin qu’il juge le monde, mais afin que soit sauvé le monde par lui.17 Car Dieu n’a pas envoyé son fils dans le monde pour condamner le monde, mais pour que le monde soit libéré par lui.

  2. Analyse verset par verset

    13 En effet, personne n’est monté jusqu’au ciel, à l’exception de celui qui en est descendu, le nouvel Adam.

    • Intuitivement, nous saisissons que le ciel désigne ici Dieu et que l’action de monter au ciel et d’en descendre signifie le fait d’avoir accès à Dieu et à sa pensée et de pouvoir le partager avec l’humanité. Mais si nous voulons être plus précis, il nous faut retourner à l’Ancien Testament. Pour un Juif, la pensée de Dieu s’est exprimée à travers la Loi :

      Deutéronome 30, 11-14 : Car cette Loi que je te prescris aujourd'hui n'est pas au-delà de tes moyens ni hors de ton atteinte. Elle n'est pas dans les cieux, qu'il te faille dire: "Qui montera pour nous aux cieux nous la chercher, que nous l'entendions pour la mettre en pratique?" Elle n'est pas au-delà des mers, qu'il te faille dire: "Qui ira pour nous au-delà des mers nous la chercher, que nous l'entendions pour la mettre en pratique?" Car la parole est tout près de toi, elle est dans ta bouche et dans ton cœur pour que tu la mettes en pratique.

      La tradition juive a toujours associé le don de cette Loi à Moïse :

      Targum Néofiti sur Deutéronome 30, 11 : La Loi n’est pas dans le ciel qu’il te faille dire : Puissions-nous avoir quelqu’un comme Moïse le prophète qui monte au ciel et nous l’apporte.

      Ainsi, Moïse a révélé là-haut sur la montagne de l’Horeb la pensée de Dieu en donnant la Loi au peuple, et ainsi cette pensée n’est plus inatteignable, puisqu’elle a été mise par écrit et donnée au peuple qui attendait au bas de la montagne. Jésus est donc présenté par l’évangéliste comme le nouveau Moïse : il est descendu ciel pour transmettre la parole de Dieu.

      Dans la tradition juive, la pensée de Dieu n’est pas seulement exprimée sous le vocable de Loi, mais également de Sagesse qui provient également du ciel.

      Baruch 3, 29-31 Qui monta au ciel pour la (Sagesse) saisir et la faire descendre des nuées? Qui passa la mer pour la découvrir et la rapporter au prix d'un or très pur? Nul ne connaît sa voie, nul ne comprend son sentier.

      L’évangéliste Jean présente Jésus comme l’unique personne ayant accès à la Sagesse ou la Parole de Dieu, une parole qui apparaît déroutante (Nul ne connaît sa voie, nul ne comprend son sentier), ou pour reprendre ce qu’il avait dit au v. 8 : Le vent souffle où il veut et tu entends sa voix, mais tu ne sais pas d'où il vient ni où il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l'Esprit.

    • « monté jusqu’au ciel », « celui qui en est descendu ». L’action de monter au ciel et celui de descendre semblent se correspondre. Mais en fait dans les deux cas on ne parle pas de la même personne. Le sujet de l’action de monter au ciel est l’humanité en général, ou plutôt personne parmi cette humanité en général. Par contre, une seule personne est descendue du ciel : Jésus. Cette descente du ciel renvoie au fait que Jésus est envoyé par Dieu, comme on le voit dans le discours sur le pain de vie : Je suis le pain descendu ciel (6, 41). Dieu a donné son fils au monde pour qu’il ait la sagesse et la vie. L’évangéliste place Jésus dans une catégorie unique.

    • Le nouvel Adam. Je traduis ainsi l’expression « fils de l’homme ». Voir l’explication que j’en donne sur ma page des choix de traduction.

    14 Comme Moïse a élevé le serpent dans le désert, de la même façon il est essentiel que le nouvel Adam soit élevé, 15 afin que, quiconque croit en lui, ait une vie sans fin.

    • Encore une fois l’évangéliste fait référence à l’Ancien Testament, et plus particulièrement à cet épisode du peuple juif au désert sous la conduite de Moïse (Nombres 21, 4-9) :
      Ils partirent de Hor-la-Montagne par la route de la mer de Suph, pour contourner le pays d’Édom. En chemin, le peuple perdit patience. Il parla contre Dieu et contre Moïse : « Pourquoi nous avez-vous fait monter d’Égypte pour mourir en ce désert ? Car il n’y a ni pain ni eau; nous sommes excédés de cette nourriture de famine. » Dieu envoya alors contre le peuple les serpents brûlants, dont la morsure fit périr beaucoup de monde en Israël. Le peuple vint dire à Moïse : « Nous avons péché en parlant contre Yahvé et contre toi. Intercède auprès de Yahvé pour qu’il éloigne de nous ces serpents . » Moïse intercéda pour le peuple et Yahvé lui répondit : « Façonne-toi un Brûlant que tu placeras sur un étendard . Quiconque aura été mordu et le regardera restera en vie. » Moïse façonna donc un serpent d’airain qu’il plaça sur l’étendard , et si un homme était mordu par quelque serpent, il regardait le serpent d’airain et restait en vie .

      En résumé, le peuple subit la morsure mortelle des serpents au désert pour avoir péché en protestant contre la nourriture de famine, mais après l’intercession de Moïse, cette morsure ne sera plus mortelle s’il regarde le serpent d’airain placé sur un étendard ou enseigne. L’introduction de l’image du serpent peut paraître étonnante : qu’est-ce que la mission de Jésus a à voir avec le serpent?

      Pour comprendre comment les Juifs interprétaient cette scène des serpents brûlants du livre des Nombres, on peut se référer au Targum de Néofiti sur Nombres 21, 6 qui reflète probablement la tradition juive de l’époque néotestamentaire :

      Venez, voyez, toutes les créatures, et venez, écoutez tous les fils de la chair! Autrefois, j’ai maudit le Serpent et lui ai dit : La poussière sera ta nourriture… Et mon peuple s’est remis à murmurer devant moi au sujet de la manne qui serait un aliment trop maigre! Que vienne donc le Serpent qui n’a pas murmuré à cause de la nourriture… C’est pourquoi Yahvé lança contre le peuple les serpents brûlants; ils mordirent le peuple, et d’Israël un grand nombre de gens moururent. (cité par M. E. Boismard, A. Lamouille, Synopse des quatre évangiles, T. III - L’évangile de Jean : Paris, Cerf, 1977, p. 319.)

      La tradition juive fait donc un lien entre le serpent qui tenta Ève dans le livre de la Genèse (3) et les serpents issus du murmure des Juifs au désert : ils sont associés à la révolte contre Dieu. Dès le début de la création, cette révolte contre Dieu est apparue, et elle s’est poursuivie au désert. Le philosophe juif Philon d’Alexandrie (25 av – 50 ap JC) reprend cette association dans Allégories des lois, 2, 79-81 en se tournant maintenant vers le serpent d’airain :

      Lorsqu’aura été fabriqué un autre serpent contraire à celui d’Ève, le principe de la maîtrise de soi… Dieu ordonne à Moïse de construire le serpent de la maîtrise de soi; il dit : ‘Fais-toi un serpent et mets-le sur un signal.’… ‘Quiconque sera mordu par un serpent, en le regardant, vivra.’ C’est très vrai : si l’intellect, mordu par le plaisir, le serpent d’Ève, a la force de voir d’une vision spirituelle la beauté de la maîtrise de soi, le serpent de Moïse, et par elle Dieu lui-même, il vivra : que seulement il regarde et comprenne. (cité par M. E. Boismard, A. Lamouille, Synopse des quatre évangiles, T. III - L’évangile de Jean : Paris, Cerf, 1977, p. 319.)

      Influencé par la philosophie stoïcienne, Philon associe donc le serpent d’airain à la maîtrise de soi, antidote à la recherche de plaisirs immodérés, comme on l'a vu chez Ève et les Juifs du désert. Les premiers chrétiens connaîtront cette association entre la Genèse et les serpents brûlants du désert, comme on le voit chez saint Justin (environ 100 – 165 ap. JC) dans son Dialogue avec Tryphon, 94, 3, lorsqu’il commente Nombres 21 :

      Par là, comme je l’ai dit plus haut, il proclamait un mystère : il proclamait qu’il détruirait la puissance du Serpent qui avait provoqué la transgression d’Adam; il proclamait le salut pour ceux qui croient en celui qui par ce signe, c’est-à-dire par la croix, devait mourir des morsures du Serpent, à savoir les mauvaises actions, les idolâtries et autres injustices. Si vous ne l’entendez pas ainsi, expliquez-moi pourquoi Moïse a dressé le serpent d’airain sur un signe et a ordonné que ceux qui étaient mordus le regardent? Pourquoi ceux qui avaient été mordus se trouvaient-ils guéris, et comment, en donnant ces ordres, il n’établissait aucun symbole?

      Mais ce qu’il y a de particulier chez Justin, c’est bien sûr l’identification du signe qu’est le serpent d’airain à la croix du Christ, comme l’a fait l’évangéliste Jean. Mais c’est aussi le fait d’associer le serpent à la puissance du mal, source de la transgression d’Adam et de toutes les autres par la suite. Ainsi, la croix est présentée comme la destruction de cette puissance du mal pour tous ceux qui croient en elle. C’est en quelque sorte le rétablissement du paradis perdu et l’apparition du nouvel Adam.

      On pourrait se poser la question : l’interprétation de Justin, qui voit dans le serpent d’airain, symbole de la croix du Christ, une victoire sur les forces du mal, correspond-elle à la pensée de l’évangéliste Jean dans le verset que nous analysons? Selon M.E. Boismard, ce v. 14 suivait à l’origine Jean 12, 31 (C'est maintenant le jugement de ce monde; maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors) et associait étroitement cette élévation en croix à la destruction du Prince de ce monde. C’est un travail de rédaction ultérieur qui a arraché des éléments du discours de Jésus au chapitre 12 pour l’intégrer à la conversation avec Nicodème : le but de ce déplacement aurait été de créer un effet d’inclusion entre les chapitres 3 et 12, deux cas de notables juifs qui n’osent pas afficher publiquement leur foi en Jésus et d’apostrophe de Jésus à l’égard de ceux qui ne croient pas (voir M. E. Boismard, A. Lamouille, Synopse des quatre évangiles, T. III - L’évangile de Jean : Paris, Cerf, 1977, p. 319.).

    • « il est essentiel que le nouvel Adam soit élevé (hypsoô)… ». L’évangile selon Jean n’utilise le verbe « élever » (hypsoô) que pour désigner la croix. À part ce verset-ci, voici les autres usages :
      8, 28 : Quand vous aurez élevé le Fils de l'homme (ou nouvel Adam), alors vous saurez que Je Suis et que je ne fais rien de moi-même, mais je dis ce que le Père m'a enseigné
      12, 32 : et moi, une fois élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi
      12, 34 : Comment peux-tu dire: Il faut que soit élevé le Fils de l'homme? Qui est ce Fils de l'homme?

      Plutôt que de faire une allusion voilée à la croix, pourquoi l’évangéliste n’a-t-il pas été explicite en disant : il est essentiel que le nouvel Adam soit crucifié, ou passe par la mort en croix? Il faut se rappeler que la mort en croix était un supplice atroce réservé aux esclaves criminels. Les premiers chrétiens et les évangélistes en particuliers ont vécu le scandale de ce type de mort et ont été très discrets à ce sujet dans leur prédication. Jean ne fait pas exception. Seul le chapitre 19 utilise les mots « croix » ou « crucifier », au moment où il est difficile de ne pas le mentionner lors de sa condamnation et du récit de sa mise en croix. Autrement, l’accent est mis sur la résurrection. C’est un peu ce qui se passe ici avec le terme « élever » qui, tout en faisant allusion au bois de la croix, fait également référence à son élévation, i.e. à son retour vers Dieu. Jean utilisera également le terme « glorifier » (Voici venue l'heure où doit être glorifié le Fils de l'homme Jn 12, 23) : l’accent est sur le dénouement positif de la mission de Jésus, non sur la façon dont il est mort (voir sur le sujet Michel Gourgues, Le crucifié. Du scandale à l'exaltation)

    16 En effet, Dieu a aimé le monde de cette façon: il a donné son fils unique, afin que quiconque croit en lui ne meure pas, mais ait une vie sans fin.

    • La première difficulté de ce verset vient de l’anthropomorphisme, i.e. comprendre Dieu dans nos catégories humaines, en particulier nos catégories biologiques où on procrée, où on engendre des mâles et des femelles. Dieu, appartenant à un monde à part qui nous est inaccessible, ne peut entrer dans nos catégories humaines. Pourtant, l’évangéliste emploie la catégorie de fils, dont le parent est Dieu, qu’on ne peut ranger ici soit dans la catégorie mâle ou femelle. Pourquoi ces catégories? Probablement, au point de départ, il y a le fait que Jésus de Nazareth était un homme, et donc on doit parler de fils, et non de fille. Nos connaissances historiques nous amènent à affirmer que Jésus a eu des frères et des sœurs, et donc qu’il n’était pas fils unique (voir Meier). Si l’évangéliste parle néanmoins de fils unique, c’est qu’il ne se situe pas sur le plan biologique ou historique, mais sur le plan théologique : Jésus représente une réalité unique par rapport à Dieu.

    • La deuxième difficulté vient du poids donné à l’acte de croire : c’est une question de vie et de mort; celui qui ne croit pas mourra ou périra, mais celui qui croit connaître une vie éternelle ou sans fin. Qu’est-ce exactement que croire? Pourquoi croire ou ne pas croire est une question de vie ou de mort? De quelle vie parle-t-on? De quelle mort parle-t-on? En partant, je rejette l’idée simpliste de certains chrétiens que celui qui est baptisé et affirme croire en Jésus fils de Dieu va au ciel, donc a la vie éternelle, et que celui qui ne peut faire la même affirmation se retrouve en enfer, et donc meurt. Quand il s’agit d’une question de vie ou de mort, on ne peut réduire l’enjeu au simple fait d’être comme un membre en règle du parti, comme si Dieu était un chef de parti autoritaire et implacable.

    • Intéressons-nous à la notion de Dieu chez Jean, appelé aussi Père, tout d’abord aux actions qui lui sont attribuées :

      • Parut un homme envoyé de Dieu. Son nom était Jean (1, 6)
      • lui (Verbe) qui ne fut engendré ni du sang, ni d'un vouloir de chair, ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu (1, 13)
      • Car Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils unique (3, 16)
      • Le Père aime le Fils et a tout remis dans sa main (3, 35)
      • Mon Père est à l'œuvre jusqu'à présent (5, 17)
      • Car le Père aime le Fils, et lui montre tout ce qu'il fait; et il lui montrera des œuvres plus grandes que celles-ci, à vous en stupéfier (5, 20)
      • Car le Père ne juge personne; il a donné au Fils le jugement tout entier (5, 22)
      • de même a-t-il (Père) donné au Fils d'avoir aussi la vie en lui-même (5, 26)
      • les œuvres que le Père m'a donné à mener à bonne fin, ces œuvres mêmes que je fais me rendent témoignage que le Père m'envoie (5, 36)
      • car c'est lui (Fils de l’homme) que le Père, Dieu, a marqué de son sceau (6, 27)
      • ce n'est pas Moïse qui vous a donné le pain qui vient du ciel; mais c'est mon Père qui vous le donne, le pain qui vient du ciel, le vrai (6, 32)
      • Tout ce que me donne le Père viendra à moi (6, 37)
      • Nul ne peut venir à moi si le Père qui m'a envoyé ne l'attire (6, 44)
      • le Père, qui est vivant, m'a envoyé (6, 57)
      • nul ne peut venir à moi, si cela ne lui est donné par le Père (6, 65)
      • le Père qui m'a envoyé (8, 18)
      • je dis ce que le Père m'a enseigné (8, 28)
      • c'est mon Père qui me glorifie (8, 54)
      • Nous savons, nous, que Dieu a parlé à Moïse (9, 29)
      • si quelqu'un est religieux et fait sa volonté, celui-là il (Dieu) l'écoute (9, 31)
      • Mon Père, quant à ce qu'il m'a donné, est plus grand que tous (10, 29)
      • Je vous ai montré quantité de bonnes œuvres, venant du Père (10, 32)
      • celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde (10, 36)
      • je sais que tout ce que tu demanderas à Dieu, Dieu te l'accordera (11, 22)
      • mais le Père qui m'a envoyé m'a lui-même commandé ce que j'avais à dire et à faire connaître (12, 49)
      • Ainsi donc ce que je dis, tel que le Père me l'a dit je le dis. (12, 50)
      • sachant que le Père lui avait tout remis entre les mains (13, 3)
      • Dieu aussi le glorifiera en lui-même et c'est aussitôt qu'il le glorifiera (13, 32)
      • mais le Père demeurant en moi fait ses œuvres (14, 10)
      • et il vous donnera un autre Paraclet (14, 16)
      • et la parole que vous entendez n'est pas de moi, mais du Père qui m'a envoyé (14, 24)
      • Mais le Paraclet, l'Esprit Saint, que le Père enverra en mon nom (14, 26)
      • afin que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous le donne (15, 16)
      • ce que vous demanderez au Père, il vous le donnera en mon nom. (16, 23)
      • tu (Père) m'as envoyé (17, 21)
      • Père, ceux que tu m'as donnés (17, 24)
      • La coupe que m'a donnée le Père, ne la boirai-je pas? (18, 11)
      • Comme le Père m'a envoyé (20, 21)

      Pour tout résumer, le mot qui revient le plus souvent pour décrire l’action de Dieu-Père est celui de « donner » :

      • Il donne son fils, exprimé parfois avec le terme « envoyer »
      • Il donne le Paraclet, l’Esprit Saint, exprimé parfois également avec le terme « envoyer »
      • Il donne à son fils des pouvoirs, comme celui d’avoir la vie en lui-même, de juger, et même, il lui donne tout (3, 35; 13, 3)
      • Il donne à Jésus des croyants, exprimé parfois sous le terme « attirer »
      • Il donne le pain venu du ciel
      • Il donne ce qu’on demande dans la prière
      • Il donne à Jésus les œuvres qu’il doit mener à bonne fin
      • Il donne à Jésus la coupe qu’il doit boire

      Bref, Dieu-Père est la source de tout, il est la source de ce qu’est Jésus, il est la source de l’Esprit, il est la source de la mission de Jésus, il est la source de ce que le croyant reçoit.

      Cette idée est exprimée par un certain nombre d’autres verbes :

      • Il engendre le Verbe qu’est Jésus
      • Il enseigne à Jésus ce qu’il doit dire et doit faire, tout comme il a parlé à Moïse
      • Il commande à Jésus ce qu’il doit dire et faire
      • Ainsi, en Jésus, c’est lui qui accomplit ses œuvres
      • Et il révèle la grandeur de l’être de Jésus en le marquant de son sceau et en le glorifiant
      • Enfin, c’est lui qui a envoyé Jean Baptiste pour rendre témoignage à Jésus

      Tout ce qu’est Jésus, ce qu’il dit et ce qu’il fait, vient de Dieu-Père. On comprend alors que l’évangéliste mette dans la bouche de Jésus : « Le Père et moi sommes uns ». On peut désormais comprendre que, par la suite, on dira de Jésus qu’il est l’image parfaite de Dieu : « Qui m’a vu, a vu le Père ». La notion corollaire, c’est que Dieu n’agit, ne parle et ne se rend visible qu’à travers Jésus, ou à travers ses envoyés.

    • « Dieu a aimé (agapaō) le monde ». Jetons un coup d’œil sur la façon dont Jean présente l’amour de Dieu, en plus de ce qui est dit ici.
      • Le Père aime le Fils et a tout remis dans sa main (3, 35)
      • c'est pour cela que le Père m'aime, parce que je donne ma vie, pour la reprendre (9, 35)
      • Celui qui a mes commandements et qui les garde, c'est celui-là qui m'aime; or celui qui m'aime sera aimé de mon Père; et je l'aimerai et je me manifesterai à lui (14, 21)
      • Si quelqu'un m'aime, il gardera ma parole, et mon Père l'aimera et nous viendrons vers lui et nous nous ferons une demeure chez lui (14, 23)
      • Comme le Père m'a aimé, moi aussi je vous ai aimés. Demeurez en mon amour (15, 9)
      • moi en eux et toi en moi, afin qu'ils soient parfaits dans l'unité, et que le monde reconnaisse que tu m'as envoyé et que tu les as aimés comme tu m'as aimé (17, 23)
      • Père, ceux que tu m'as donnés, je veux que là où je suis, eux aussi soient avec moi, afin qu'ils contemplent ma gloire, que tu m'as donnée parce que tu m'as aimé avant la fondation du monde (17, 24)
      • Je leur ai fait connaître ton nom et je le leur ferai connaître, pour que l'amour dont tu m'as aimé soit en eux et moi en eux (17, 26)

      Résumons les caractéristiques de l’amour de Dieu.

      • Tout d’abord, cet amour semble avoir des conditions : Dieu aime Jésus parce qu’il donne sa vie, Dieu aime les gens qui aiment Jésus et qui garde sa parole et ses commandements, Dieu ne peut manifester son amour que si Jésus le fait connaître.
      • Ensuite, le fait pour Dieu d’aimer Jésus signifie qu’il lui remet tout en sa main, qu’il lui donne la gloire avant même la fondation du monde; cet amour implique donc une action transformatrice.
      • Mais il y a encore plus. L’amour semble une réalité en soi, un état de l’être : l’amour vient habiter la personne comme si c’était une réalité indépendante qui se transmet; il a été transmis à Jésus qui à son tour en devient le véhicule pour nous. Et le fait d’être dans cet état permet de saisir la qualité d’être de Jésus, appelée ici « gloire », il permet aussi de vivre une unité parfaite avec Dieu et avec Jésus : fondamentalement, l’amour nous met au même diapason que Dieu et Jésus, et nous rend capable de les connaître vraiment.
      • Enfin, il semble que l’amour est comme le feu qu’il faut maintenir, d’où l’invitation : demeurez en mon amour.

    • « il a donné son fils unique (monogenēs, littéralement : unique engendré) ». L’expression « unique engendré » appliquée à Jésus est unique à la tradition johannique :
      • Jean 1, 14 : Et le Verbe s'est fait chair et il a habité parmi nous, et nous avons contemplé sa gloire, gloire qu'il tient de son Père comme fils unique, plein de grâce et de vérité.
      • Jean 1, 18 : Nul n'a jamais vu Dieu; le fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l'a fait connaître.
      • Jean 3, 16 : En effet, Dieu a aimé le monde de cette façon: il a donné son fils unique
      • Jean 3, 18 : Mais celui qui ne croit pas en lui s’est condamné lui-même, car il n’a pas mis sa confiance dans la personne du fils unique de Dieu
      • 1 Jean 4, 9 : En ceci s'est manifesté l'amour de Dieu pour nous: Dieu a envoyé son fils unique dans le monde afin que nous vivions par lui.

      Dans le nouveau testament, le mot monogenēs est toujours l’attribut du mot fils ou fille. Dans l’épître aux Hébreux (11, 17), ce fils est Isaac qu’Abraham s’apprêtait à sacrifier, chez Luc il s’agit soit du fils unique de la veuve de Naïn (7, 72), soit de la fille unique de Jaïre (8, 42), soit de l’unique enfant d’un homme priant Jésus de le guérir de son épilepsie. Parler d’enfant unique accentue son importance aux yeux des parents. Mais dans la tradition johannique, l’expression désigne uniquement Jésus dans sa relation à Dieu. Qu’est-ce à dire? Si le mot prend racine dans le monde biologique de la procréation, Jean nous oblige à effectuer un saut dans les connotations analogiques du mot pour nous situer à un autre niveau. Quel est ce niveau?

      L’évangéliste prend soin de dire que nous ne sommes plus au niveau biologique : « lui qui ne fut engendré ni du sang, ni d'un vouloir de chair, ni d'un vouloir d'homme, mais de Dieu » (1, 13). Il fait allusion à ce niveau en parlant de gloire, de grâce et de vérité : « gloire (doxa) qu'il tient de son Père comme fils unique, plein de grâce (charis) et de vérité (alētheia) » (1, 14). Le terme doxa reprend l'hébreu kabôd qui signifie: avoir du poids, i.e. être très important et imposer le respect, et donc renvoie à la qualité d’être de la personne. Nous sommes devant quelqu’un dont la qualité d’être est unique. Cette qualité d’être est un don, une grâce (charis), une faveur. L’autre attribut est d’être plein de vérité (alētheia). Le mot vérité joue un rôle unique dans la tradition johannique. Sa principale caractéristique est d’être associée à la connaissance de Dieu, i.e. au rôle de Jésus comme Verbe ou parole, qui transmet cette connaissance :

      • Jean 8, 31-32 : Jésus dit alors aux Juifs qui l'avaient cru: "Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples et vous connaîtrez la vérité et la vérité vous libérera
      • Jean 14, 5-6 : Thomas lui dit: "Seigneur, nous ne savons pas où tu vas. Comment saurions-nous le chemin?" Jésus lui dit: "Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. Nul ne vient au Père que par moi
      • Jean 16, 13 : Mais quand il viendra, lui, l'Esprit de vérité, il vous introduira dans la vérité tout entière; car il ne parlera pas de lui-même, mais ce qu'il entendra, il le dira et il vous dévoilera les choses à venir
      • Jean 17, 17 : Sanctifie-les dans la vérité: ta parole est vérité
      • Jean 18, 37 : Je ne suis né, et je ne suis venu dans le monde, que pour rendre témoignage à la vérité. Quiconque est de la vérité écoute ma voix

      Cette connaissance n’apparaît pas comme une connaissance théorique, car elle un chemin et elle libère. Elle semble liée à la qualité d’être, car les gens qui ont cette qualité écoutent Jésus. Cette vérité est dynamique, car l’Esprit de vérité complètera ce qui manque encore et « introduira dans la vérité tout entière ». Finalement, cette vérité est associée à Dieu lui-même, car Jésus a été envoyé pour rendre témoignage à la vérité, qui est en fait Dieu. On comprend maintenant le sens de « fils unique » : il est le seul à avoir accès à l’être de Dieu, et il est le seul à pouvoir nous en parler, et cette connaissance est libératrice et nous ouvre le chemin vers Dieu (1, 18 : Nul n'a jamais vu Dieu; le fils unique, qui est tourné vers le sein du Père, lui, l'a fait connaître).

    • « afin que quiconque croit (pisteuō) ». Nul autre que Jean n’a parlé autant de l’importance vitale de croire. C’est d’ailleurs ainsi que se termine son évangile : « Ceux-là (les signes) ont été mis par écrit, pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu'en croyant vous ayez la vie en son nom » (20, 31). Examinons certaines caractéristiques de l’acte de croire. Quel est l’objet ou le contenu de cette foi?
      • 5, 38 : et sa parole, vous ne l'avez pas à demeure en vous, puisque vous ne croyez pas celui qu'il a envoyé
      • 5, 47 : Mais si vous ne croyez pas à ses écrits, comment croirez-vous à mes paroles?
      • 8, 24 : Je vous ai donc dit que vous mourrez dans vos péchés. Car si vous ne croyez pas que Je Suis, vous mourrez dans vos péchés
      • 10, 38 : mais si je les (œuvres) fais, quand bien même vous ne me croiriez pas, croyez en ces œuvres, afin de reconnaître une bonne fois que le Père est en moi et moi dans le Père.
      • 12, 44 : Jésus a dit, il l'a clamé: "Qui croit en moi, ce n'est pas en moi qu'il croit, mais en celui qui m'a envoyé
      • 14, 10 : Ne crois-tu pas que je suis dans le Père et que le Père est en moi? Les paroles que je vous dis, je ne les dis pas de moi-même: mais le Père demeurant en moi fait ses œuvres
      • 20, 31 : Ceux-là (les signes) ont été mis par écrit, pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu'en croyant vous ayez la vie en son nom

      Croire, c’est accueillir les paroles de Jésus, c’est reconnaître que ce qu’il fait reflète l’action de Dieu, et donc que Jésus est l’envoyé de Dieu, son messie et son fils. Mais ultimement, croire c’est accepter de dire que Jésus vit une telle intimité avec Dieu (le Père est en moi et moi dans le Père) qu’il peut porter le même titre qu’on attribue à Dieu dans la Bible : Je Suis.

    • « ne meure (apollymi) pas, mais ait une vie sans fin (zōēn aiōnion) ». L’antithèse mort/vie apparaît souvent chez Jean. Nous savons que le verbe mourir ou périr n’est pas à prendre au sens physique, i.e. la mort naturelle, mais au sens spirituel. Essayons de préciser ce sens en considérant quelques passages :
      • 6, 39 : Or c'est la volonté de celui qui m'a envoyé que je ne perde (apollymi) rien de tout ce qu'il m'a donné, mais que je le ressuscite (anistēmi) au dernier jour
      • 10, 10 : Le voleur ne vient que pour voler, égorger et faire périr (apollymi). Moi, je suis venu pour qu'on ait la vie (zōē) et qu'on l'ait surabondante
      • 10, 28 : je leur (mes brebis) donne la vie éternelle (zōēn aiōnion); elles ne périront (apollymi) jamais et nul ne les arrachera de ma main
      • 12, 25 : Qui aime sa vie la perd (apollymi); et qui hait sa vie en ce monde la conservera en vie éternelle (zōēn aiōnion)
      • 17, 12 : Quand j'étais avec eux, je les gardais dans ton nom que tu m'as donné. J'ai veillé et aucun d'eux ne s'est perdu (apollymi), sauf le fils de perdition, afin que l'Écriture fût accomplie

      Ces quelques passages précisent le sens de mourir/périr par contraste : il le contraire de ressusciter, le contraire de la vie en surabondance, le contraire de la vie éternelle. Et on donne un exemple de quelqu’un qui a péri : Judas. La question alors se pose : s’agit-il d’une réalité après la mort physique, i.e. en plus de la mort physique, certains ne ressusciteront pas et donc connaîtraient une mort spirituelle? Par contraste, d’autres ressusciteraient et auraient une vie en surabondance, une vie éternelle et sans fin. Examinons ce que Jean entend par « vie ». Comme les références sont trop nombreuses, nous n’en prendrons qu’un échantillon représentatif. Remarquons en particulier le temps des verbes.

      1. 1, 4 : (Au commencement…) Ce qui fut en lui (Verbe) était la vie, et la vie était la lumière des hommes
      2. 3, 36 Qui croit au Fils a la vie éternelle; qui refuse de croire au Fils ne verra pas la vie; mais la colère de Dieu demeure sur lui
      3. 4, 14 mais qui boira de l'eau que je lui donnerai n'aura plus jamais soif; l'eau que je lui donnerai deviendra en lui source d'eau jaillissant en vie éternelle
      4. 5, 24 : En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m'a envoyé a la vie éternelle et ne vient pas en jugement, mais il est passé de la mort à la vie.
      5. 5, 25 : En vérité, en vérité, je vous le dis, l'heure vient - et c'est maintenant - où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'auront entendue vivront.
      6. 5, 26 : Comme le Père en effet a la vie en lui-même, de même a-t-il donné au Fils d'avoir aussi la vie en lui-même
      7. 5, 28-29 : N'en soyez pas étonnés, car elle vient, l'heure où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa voix et sortiront: ceux qui auront fait le bien, pour une résurrection de vie, ceux qui auront fait le mal, pour une résurrection de jugement
      8. 6, 27 : Travaillez non pour la nourriture qui se perd, mais pour la nourriture qui demeure en vie éternelle, celle que vous donnera le Fils de l'homme, car c'est lui que le Père, Dieu, a marqué de son sceau
      9. 6, 33 : car le pain de Dieu, c'est celui qui descend du ciel et donne la vie au monde
      10. 6, 40 : Oui, telle est la volonté de mon Père, que quiconque voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour
      11. 6, 47 : En vérité, en vérité, je vous le dis, celui qui croit a la vie éternelle
      12. 6, 54 : Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour
      13. 8, 12 : De nouveau Jésus leur adressa la parole et dit: "Je suis la lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais aura la lumière de la vie
      14. 10, 28 : je leur donne la vie éternelle; elles ne périront jamais et nul ne les arrachera de ma main
      15. 14, 6 : Jésus lui dit: "Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie
      16. 17, 1-2 : Ainsi parla Jésus, et levant les yeux au ciel, il dit: "Père, l'heure est venue: glorifie ton Fils, afin que ton Fils te glorifie et que, selon le pouvoir que tu lui as donné sur toute chair, il donne la vie éternelle à tous ceux que tu lui as donnés!
      17. 17, 3 : Or, la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ.
      18. 1 Jean 1, 2 : car la Vie s'est manifestée: nous l'avons vue, nous en rendons témoignage et nous vous annonçons cette Vie éternelle, qui était tournée vers le Père et qui nous est apparue
      19. 1 Jean 2, 24-25 : Pour vous, que ce que vous avez entendu dès le début demeure en vous. Si en vous demeure ce que vous avez entendu dès le début, vous aussi, vous demeurerez dans le Fils et dans le Père. Or telle est la promesse que lui-même vous a faite: la vie éternelle.
      20. 1 Jean 3, 14 : Nous savons, nous, que nous sommes passés de la mort à la vie, parce que nous aimons nos frères. Celui qui n'aime pas demeure dans la mort
      21. 1 Jean 5, 12 : Qui a le Fils a la vie; qui n'a pas le Fils n'a pas la vie

      On peut regrouper les passages sur la vie en trois catégories.

      1. La vie est la réalité même de Dieu, en quelque sorte sa substance (texte a). En partageant l’être de Dieu, Jésus voit son être défini aussi par la vie (texte f). Mais ce qu’il y a de spécifique dans cette vie qu’est Jésus, est qu’elle permet au monde de trouver tout son sens, et donc elle est sa lumière (textes a et o). Et ceux qui accueillent cette lumière sont par la suite en mesure de témoigner que Jésus est la vie même de Dieu, la vie même du Père, et donc une vie éternelle qui ne peut pas disparaître (texte r).

      2. La vie est une réalité future. C’est en pointant vers l’avenir que Jésus dit à la Samaritaine : « l'eau que je lui donnerai deviendra en lui source d'eau jaillissant en vie éternelle » (texte c); la vie éternelle existe, mais pas pour tout de suite (voir aussi texte h). Cette vie ne semble offerte que par delà la mort, puisqu’il parle des morts qui « entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'auront entendue vivront » (texte e). Pour être plus explicite, cette vie éternelle future est liée à une résurrection des morts (textes e, g, j, l).

      3. La vie est une réalité présente : « Qui croit au Fils a la vie éternelle » (texte b). Puisque la vie est l’être même de Dieu, accueillir la parole de Dieu en Jésus est l’équivalent d’accueillir la vie, si bien que le croyant est déjà passé de la mort à la vie (texte d; voir aussi k, s, t, u). La même chose est dite de celui qui accueille le pain de vie (textes i et l).

      4. Et pour compliquer le tout, il y a des phrases hybrides, i.e. qui font référence en même temps à un présent et à un futur. Un exemple typique : « je leur donne la vie éternelle; elles ne périront jamais et nul ne les arrachera de ma main » (texte n); la phrase commence par un présent (donne) et se termine par des futurs (périront, arrachera). Il y a donc un « déjà » et un « pas encore » (voir aussi les textes b, j, l).

      Comment démêler tout cela? Puisque Jésus partage la vie même de Dieu, accueillir sa parole dans la foi et s’attacher à sa personne permet à cette vie de prendre racine en nous, et par là d’orienter notre être pour qu’il prenne le même chemin, qu’il traverse la mort physique de la même façon et ressuscite à une réalité nouvelle de la même façon. Il y a même plus. Cette résurrection finale semble survenir maintenant, et n’est plus repoussée à la fin des temps : « En vérité, en vérité, je vous le dis, l'heure vient - et c'est maintenant - où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l'auront entendue vivront » (texte e). Ce maintenant est lié à la mort/résurrection de Jésus.

      Dans cette séquence qui va de la foi à la résurrection des morts, on saisit le rôle fondamental du point de départ : la foi. C’est l’une des clés pour comprendre cette phrase énigmatique : « Or, la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi, le seul véritable Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ » (texte q); en Jésus on découvre qui est Dieu, et en découvrant qui est Dieu, on découvre le chemin qui conduit à la vie, puisque Dieu est vie. On comprend maintenant mieux la finale de l’évangile : « et pour qu'en croyant vous ayez la vie en son nom » (20, 31).

    17 Car Dieu n’a pas envoyé son fils dans le monde pour condamner (krinō) le monde (kosmos), mais pour que le monde soit libéré (sōzō) par lui.

    • « Car Dieu n’a pas envoyé (apostellō) son fils ». Cette formule où Dieu envoie quelqu’un se retrouve fréquemment dans l’Ancien Testament. Elle décrit la conviction qu’un homme a été choisi par Dieu pour accomplir une mission, habituellement un prophète.
      • Isaïe 61, 1 : L'esprit du Seigneur Yahvé est sur moi, car Yahvé m'a donné l'onction; il m'a envoyé (apostellō) porter la nouvelle aux pauvres, panser les cœurs meurtris, annoncer aux captifs la libération et aux prisonniers la délivrance
      • Exode 5, 22 : Moïse retourna vers Yahvé et lui dit: "Seigneur, pourquoi maltraites-tu ce peuple? Pourquoi m'as-tu envoyé (apostellō)? "
      • Genèse 45, 8 : (C’est Joseph qui parle) Ainsi, ce n'est pas vous qui m'avez envoyé (apostellō) ici, c'est Dieu, et il m'a établi comme père pour Pharaon, comme maître sur toute sa maison, comme gouverneur dans tout le pays d'Égypte

      Jésus est présenté comme quelqu’un qui a avait une mission à remplir. Le terme « envoyé » est utilisé de manière synonyme à celui de « donner » au verset précédent. Le mot « donner » prend tout son sens quand l’accent est sur le fait que Jésus est le fils unique de Dieu, tandis que le mot « envoyé » prend tous son sens quand l’accent est sur la mission.

    • Cette mission se situe dans le monde (kosmos). Dans le quatrième évangile, le terme revêt plusieurs sens.
      • C’est d’abord le lieu où vivent les hommes et où se joue le drame humain. Il est donc normal que l’intervention de Dieu se situe dans ce contexte : « Il venait dans le monde » (Jn 1, 9; voir 33, 19; 11, 27; 12, 46).
      • Et si Dieu intervient, c’est parce qu’il aime l’humanité (Jn 3, 16), et il enverra ses disciples dans le monde (Jn 17, 18) afin que tous soient un (Jn 17, 21) et qu’ils sachent qu’ils sont aimé comme Jésus est aimé de son Père (Jn 17, 23).
      • Mais par contre, d’autres passages de l’évangile représentent le monde comme une force mauvaise qui s’oppose à Jésus : le monde n’a pas reconnu l’envoyé de Dieu (Jn 1, 10), le monde hait Jésus parce qu’il témoigne que ses œuvres que sont mauvaises (Jn 7, 7), le monde ne reconnait pas et ne reçoit pas l’Esprit de Vérité (Jn 14, 17), le monde hait non seulement Jésus, mais également ses disciples (Jn 15, 18), ce monde est dominé par un Prince (Jn 16, 11).
      Ainsi, le terme « monde » a de multiples sens selon le contexte, désignant tantôt le milieu où s’exerce la mission de Jésus, tantôt la réalité qu’il veut illuminer et transformer au point de l’associer à son intimité avec Dieu, tantôt le groupe des gens qui refusent sa parole et la prennent en haine.

    • « pour condamner (krinō) le monde ». Le verbe grec krinō signifie d’abord séparer, distinguer, ordonner, discerner (le bien et le mal), d’où juger, prendre une décision, aller en justice, accuser, condamner. Et son substantif krisis signifie un jugement, une sentence, une décision, une accusation, un procès. Il existe un autre substantif apparenté, krima, qui signifie un jugement, un verdict, une poursuite, une condamnation. Pour comprendre et bien interpréter ces mots dans l’évangile de Jean, il faut se rappeler que tout l’évangile constitue un immense procès. Considérons une liste de textes (selon la Bible de Jérusalem).

      1. Jean 3, 19 : Et tel est le jugement (krisis) : la lumière est venue dans le monde et les hommes ont mieux aimé les ténèbres que la lumière, car leurs œuvres étaient mauvaises.
      2. Jean 5, 22 : Car le Père ne juge (krinō) personne; il a donné au Fils le jugement (krisis) tout entier
      3. Jean 5, 24 : Celui qui écoute ma parole et croit à celui qui m’a envoyé a la vie éternelle et ne vient pas en jugement (krisis), mais il est passé de la mort à la vie
      4. Jean 5, 27 : et il lui a donné pouvoir d’exercer le jugement (krisis) parce qu’il est Fils d’homme.
      5. Jean 5, 29 : (l’heure vient où les morts sortiront de leurs tombeaux) ceux qui auront fait le bien, pour une résurrection de vie, ceux qui auront fait le mal, pour une résurrection de jugement (krisis)
      6. Jean 5, 30 : Je juge (krinō) selon ce que j’entends : et mon jugement (krisis) est juste, parce que je ne cherche pas ma volonté, mais la volonté de celui qui m’a envoyé
      7. Jean 8, 15 : Vous, vous jugez (krinō) selon la chair; moi, je ne juge (krinō) personne;
      8. Jean 8, 16 : et s’il m’arrive de juger (krinō), moi, mon jugement (krisis) est selon la vérité, parce que je ne suis pas seul; mais il y a moi et celui qui m’a envoyé;
      9. Jean 8, 26 : J’ai sur vous beaucoup à dire et à juger (krinō); mais celui qui m’a envoyé est véridique et je dis au monde ce que j’ai entendu de lui. »
      10. Jean 9, 39 : Jésus dit alors : « C’est pour un discernement (krima) que je suis venu en ce monde : pour que ceux qui ne voient pas voient et que ceux qui voient deviennent aveugles. »
      11. Jean 12, 31 : C’est maintenant le jugement (krisis) de ce monde; maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors;
      12. Jean 12, 47 : Si quelqu’un entend mes paroles et ne les garde pas, je ne le juge (krinō) pas, car je ne suis pas venu pour juger (krinō) le monde, mais pour sauver le monde
      13. Jean 12, 48 : Qui me rejette et n’accueille pas mes paroles a quelqu’un qui le juge (krinō) : la parole que j’ai fait entendre, c’est elle qui le jugera (krinō) au dernier jour
      14. Jean 16, 8 : Et lui (le Paraclet), une fois venu, il établira la culpabilité du monde en fait de péché, en fait de justice et en fait de jugement (krisis)
      15. Jean 16, 11 : de jugement (krisis), parce que le Prince de ce monde est jugé (krinō) .

      La lecture de ces textes peut apparaître déroutante, car Jésus semble affirmer en même temps une chose et son contraire : il ne juge pas et il juge. Et le jugement dont il s’agit ici a surtout le sens de condamnation. Essayons de clarifier les choses. Dans le Judaïsme, et surtout dans la tradition apocalyptique, on attend le jugement final de Yahvé qui détruira par le feu et l’épée ceux qui font le mal, et rassemblera tous les autres auprès de lui (Isaïe 66, 16). Le prophète Daniel évoque ce jugement final qui accompagne la fin des temps où la grande bête et les autres bêtes sont exterminées, tandis que le règne éternel du Fils de l’homme est inauguré et que le royaume est donné aux saints, après que l’Ancien eut rendu son jugement (Daniel 7, 9-26). Ces textes mentionnent donc une confrontation finale entre Dieu et l’humanité pécheresse, une confrontation prévue pour ce Jour de Yahvé. Lors de ce Jour, tous ressusciteront pour recevoir leur sentence, les uns pour la vie, les autres pour la mort éternelle. Ce jugement, les opprimés et les esclaves des païens l’appellent de tout leur cœur (Psaume 140, 13). Et quand Jean Baptiste amorcera sa prédication, il parlera de la « Colère prochaine » et invitera les gens à la conversion en préparation de ce jugement de Dieu.

      Or, selon l’évangéliste Jean, cette confrontation finale entre Yahvé et l’humanité pécheresse est arrivée en Jésus, en particulier à travers sa mort en croix et sa résurrection, libérant le Paraclet ou l’Esprit Saint, et annonçant la fin des forces adverses. C’est ce que les biblistes appellent l’eschatologie (fin des temps) réalisée. Rassemblons les textes que nous avons signalés en cinq catégories :

      1. Tout d’abord, le Jugement de Dieu devient le Jugement de Jésus, car le Père a décidé de déléguer ce jugement final à Jésus, et Jésus est ce Fils de l’homme de la fin des temps dont parlait Daniel (textes b et d)
      2. Ensuite, à chaque fois que l’évangéliste affirme que Jésus juge, en utilisant le verbe au présent, il relie tout de suite cette action au fait qu’il ne fait qu’accomplir la volonté de celui qui l’a envoyé, et plus précisément il ne fait que redire ce qu’il a entendu de Celui qui est la Vérité par excellence (textes f, h et i); c’est le même vocabulaire qu’on retrouve quand Jésus affirme que sa parole n’est pas la sienne, mais celle qu’il a entendu auprès du Père
      3. Tout cela nous met sur la piste que c’est en tant que parole ou Verbe ou lumière que Jésus juge, non pas au sens de condamner, mais au sens de révéler les cœurs, d’opérer un discernement, de distinguer ceux qui veulent de cette lumière et ceux qui n’en veulent pas, car ils ont déjà fait des choix de vie contraire (textes a et j).
      4. C’est pourquoi Jésus peut définir son rôle comme quelqu’un qui n’est pas venu pour condamner, mais pour sauver : car tous ceux qui accueillent sa lumière connaîtront une libération (textes g et l)
      5. Par contre, en révélant qui est Dieu, et donc ce qu’est la Vérité et la Lumière, il force une partie de l’humanité à prendre position et à s’affirmer contre Dieu, et par là à se ranger parmi ceux qui ressusciteront pour la mort éternelle. C’est exactement ce qui avait été prévu pour la fin des temps et qui est maintenant arrivé. L’Esprit Saint, le Paraclet, libéré à la suite de la mort de Jésus, continuera son œuvre et révélera qui est destiné pour cette mort éternelle et finalisera le jugement final (textes c, e, k, m, n, o)

    • « mais pour que le monde soit libéré (sōzō) par lui. » Jean n’est pas un grand utilisateur du verbe grec sōzō qu’on traduit habituellement par « sauver » et que j’ai traduit par « libérer ». Essayons de comprendre ce qu’il entend par ce mot.
      1. Jean 4, 22 : Vous, vous adorez ce que vous ne connaissez pas; nous, nous adorons ce que nous connaissons, car le salut (sōtēria) vient des Juifs
      2. Jean 4, 42 : nous (les Samaritains) l'avons nous-mêmes entendu et nous savons que c'est vraiment lui le sauveur (sōtēr) du monde.
      3. Jean 5, 34 : Non que je relève du témoignage d'un homme (Jean Baptiste); si j'en parle, c'est pour que vous soyez sauvés (sōzō)
      4. Jean 10, 9 : Je suis la porte. Si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé (sōzō); il entrera et sortira, et trouvera un pâturage.
      5. Jean 12, 47 : Si quelqu'un entend mes paroles et ne les garde pas, je ne le juge pas, car je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour sauver (sōzō) le monde

      L’ensemble des passages cités ont un point commun : ils font référence à la parole de Jésus (textes b, d et e) et au fait qu’il est envoyé de Dieu (textes c). En effet, c’est en écoutant Jésus que les Samaritains déclarent qu’il est Sauveur du monde (texte b). C’est en écoutant sa voix que les brebis reconnaissent le bon pasteur et le suivent, et peuvent ainsi recevoir leur pâturage (texte d). C’est en accueillant sa parole et en la gardant comme lumière sur le monde qu’une personne aura la vie éternelle et sera sauvée (texte e). Enfin, le témoignage de Jean Baptiste visait à assurer les Juifs que Jésus était l’envoyé de Dieu, et donc que sa parole est celle même de Dieu (texte c). Fondamentalement, cette parole ouvre sur un chemin de vie qui, ultimement, les arrachera à la mort. En cela, elle sauve. Dans la liste des textes cités, seul le premier (texte a) fait bande à part. Il porte peut-être la marque du rédacteur final (voir M. E. Boismard, A. Lamouille, Synopse des quatre évangiles, T. III - L’évangile de Jean : Paris, Cerf, 1977, p. 144.); ce dernier, en utilisant le mot sōtēria unique dans tout l’évangile, tient à rappeler que le peuple Juif demeure le peuple choisi par Dieu, celui qui a tracé le chemin de la venue Jean Baptiste et celui de Jésus sauveur (voir ce que dit Luc en Actes 13, 23 (C'est de sa descendance que, suivant sa promesse, Dieu a suscité pour Israël Jésus comme Sauveur) et Paul en Romains 9, 4-5 (eux qui sont Israélites, à qui appartiennent l'adoption filiale, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses et aussi les patriarches, et de qui le Christ est issu selon la chair, lequel est au-dessus de tout, Dieu béni éternellement! Amen. )

  3. Analyse de la structure du texte

    • Pour analyser adéquatement la structure de ces versets, il faut élargir l’objet de notre étude pour inclure au début le verset 12, et à la fin le verset 18. En effet, on distingue deux ensembles, soit celui formé par 12-15, et celui formé par 16-18.

      1. L’ensemble 12-15 n’est pas bien structuré et n’est cimenté que par des mots-clés : le mot « ciel » qui relie les versets 12 et 13, et le mot « Fils de l’homme » qui relie les versets 13 et 14. Quant au v. 15 il découle du v. 14 pour le conclure. Mais en même temps, il sert de ciment avec l’ensemble 16-18 avec les mots-clés : croire et vie sans fin. Tous ces mots-clés ont été soulignés.

        12 Si vous ne croyez pas quand je vous dis les choses de la terre, comment croirez-vous quand je vous dirai les choses du ciel?

        13 En effet, personne n’est monté au ciel, à l’exception de celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme.

        14 Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l'homme, 15 afin que quiconque croit ait par lui la vie sans fin.
         

      2. L’ensemble 16-18 est beaucoup mieux structuré et forme une inclusion sémitique où la fin reprend le début et les versets se répondent de manière parallèle, ce que nous avons souligné par les couleurs semblables.

        16a En effet, Dieu (theos) a aimé (agapaō) le monde (kosmos) de cette façon:

        16b il a donné (didōmi) son fils (huios) unique (monogenēs),

        16c afin que quiconque croit (pisteuō) en lui ne meure (apollymi) pas,
        mais ait une vie (zōē) sans fin.
        17a Car Dieu (theos) n’a pas envoyé (apostellō) son fils (huios) dans le monde (kosmos) 17b pour condamner (krinō) le monde (kosmos),
        17c mais pour que le monde (kosmos) soit libéré (sōzō) par lui.
        18a Celui qui croit (pisteuō) en lui n’est pas condamné (krinō).
        18b Mais celui qui ne croit (pisteuō) pas en lui s’est condamné (krinō) lui-même,

        car il n’a pas cru (pisteuō) dans la personne du fils (huios) unique (monogenēs) de Dieu (theos).

        La structure pourrait donc être présentée de manière schématique comme ceci :

        Introduction : voici la façon dont Dieu a aimé le monde

        A1 Action centrale de Dieu : il a donné son fils unique B1 : Réponse attendue de la personne: le recevoir dans la foi pour ne pas mourir mais avoir la vie C : Signification de la mission du fils dans le monde, non pas pour condamner, mais pour libérer B2 : Résultat de la réponse de la personne: qui croit n’est pas condamné, qui ne crois pas se condamne lui-même A2 Conclusion sur la réponse humaine : n’a pas reçu dans la foi ce fils unique de Dieu

        Dans une inclusion, la clé se trouve dans la phrase au centre, en l’occurrence C : la mission du fils dans le monde en est une de libération ou de salut. Alors que la phrase clé est centrée sur le monde, donc relève d’une affirmation générale, ce qui précède et ce qui suit sont tous deux centrés sur la personne individuelle, et plus particulièrement sur la condition pour accéder à ce salut. Dans ce qui précède (B1), l’accent est positif : qui accepte de croire échappera à la mort et connaîtra la vie. Dans ce qui suit (B2), l’accent est plutôt négatif en ce qu’il porte sur le risque de la condamnation, auquel échappe le croyant, mais que connaîtra ce qui ne croit pas. Le tout se termine par une conclusion (A2), le refus de recevoir dans la foi ce fils unique, qui reprend le début (A1) présentant le don ou l’envoi de ce fils unique.

    • Quand on regroupe ces deux ensembles, on a une suite d’idées comme la suivante :
      • La sagesse de Dieu est différente de la sagesse humaine v. 12
      • Jésus est ce nouveau Moïse qui révèle la sagesse de Dieu v. 13
      • Voici cette sagesse: Jésus est par sa mort en croix le nouveau serpent d’airain : qui croit en lui a la vie sans fin v. 14-15
      • Il s’agit d’un geste d’amour de la part de Dieu donnant son fils unique v. 16
      • Pour le salut du monde v. 17
      • La foi en lui est la clé qui détermine son destin v. 18

    • Quand on se limite aux vv. 13-17 comme le propose la liturgie de l’exaltation de la croix, on se trouve à éliminer l’affirmation de l’écart entre la sagesse humaine et la sagesse divine v. 12, ainsi que le destin différent entre ceux qui croient et ceux qui ne croient pas v. 18. On reste donc avec seulement l’aspect positif du message : Jésus est ce nouveau Moïse qui révèle la sagesse et l’amour de Dieu d’offrir la vie sans fin à l’humanité par la mort en croix de son fils unique.

  4. Analyse du contexte

    Nos trois versets sont un élément de la conversation de Jésus avec Nicodème. D’après ce qui précède (Jn 2, 23-25), Jésus se trouve à Jérusalem à l’occasion de la fête de Pâque. D’après le narrateur, beaucoup de gens croient en lui à la vue des signes qu’il opère, mais Jésus n’y voit rien de profond et ne se laisse pas leurrer par cette attitude. C’est à ce moment que se présente Nicodème, un Pharisien bien disposé à l’égard de Jésus et membre du Sanhédrin. Considérons la séquence du dialogue (en rouge les trois versets que nous analysons).

    • Introduction : Nicodème vient de nuit voir Jésus
    • Nicodème (affirmation) :
      • Tu es un maître envoyé par Dieu
      • Raison : seul quelqu’un envoyé par Dieu peut faire ces signes
    • Jésus (réponse)
      • Pour voir le Royaume de Dieu, il faut naître d’en-haut
    • Nicodème (question)
      • Comment naître une deuxième fois si on est vieux?
    • Jésus (réponse)
      • Il faut naître d’eau et d’Esprit pour entrer dans le Royaume de Dieu
      • Dans la naissance charnelle, on reste charnel, tandis que dans la naissance de l’Esprit, on devient esprit
      • Avec cette dernière naissance s'amorce un chemin unique qui échappe aux autres, tout comme le mouvement du vent
    • Nicodème (question)
      • Comment cela se passe-t-il?
    • Jésus (réponse)
      • Tu es un maître du Judaïsme, et tu ignores cela?
      • La sagesse de Dieu est différente de la sagesse humaine
      • Jésus est ce nouveau Moïse qui révèle la sagesse de Dieu
      • Voici cette sagesse: Jésus est par sa mort en croix le nouveau serpent d’airain : qui croit en lui a la vie sans fin
      • Il s’agit d’un geste d’amour de la part de Dieu donnant son fils unique pour le salut du monde
      • La foi en lui est la clé qui détermine son destin
      • Malheureusement, les hommes ont refusé de croire et on préféré les ténèbres parce qu’ils ne voulaient voir leurs actions mauvaises démasquées
      • Mais quiconque agit dans la vérité accueille dans la foi cette lumière, car ses actions sont inspirées par Dieu.

      Ainsi se termine cette conversation avec Nicodème sans qu’on ait de réaction finale de ce dernier. Le narrateur nous amène tout de suite dans le pays de Judée où Jésus, comme Jean Baptiste, baptise dans la région du Jourdain (Jean 3, 22-23).

    • Que retenir de ce contexte? Cette longue scène commence en mentionnant qu’il fait nuit, et se termine en introduisant ceux qui viennent à la lumière, car leur actions sont inspirées par Dieu. Entre ce début et cette fin, il y a un enseignement progressif par Jésus et introduit par des questions de Nicodème. Même si ce dernier reconnaît en Jésus un homme de Dieu, ce n’est pas suffisant. Il faut l’intervention de l’Esprit de Dieu qui transforme la personne, comme s’il lui donnait une nouvelle naissance. La personne ainsi transformée est non seulement en mesure d’accueillir la parole de Jésus, mais d’accueillir sa mort en croix comme passage à la vie. Tout cela est l’expression de l’amour de Dieu pour le monde afin qu’il ait accès à la vie. Mais l’accès à cette vie relève de l’accueil dans la foi, et la réponse dépend des individus : malheureusement, une bonne partie on refusé cet accueil dans la foi, préférant la mort et les ténèbres, car ils ne voulaient pas s’écarter de leurs actions mauvaises; mais les autres on accueilli dans la foi cette vie, car déjà leurs actions étaient inspirées par Dieu.

    • Quand on regarde le contexte immédiat de nos quatre versets, on note que Jésus explicite son affirmation sur la nécessité de naître d’eau et d’Esprit pour entrer dans le monde de Dieu, i.e. accueillir dans la foi son élévation sur la croix. Ainsi, l’entrée dans ce monde doit prendre le chemin obligé de la croix. Et cela échappe totalement à la sagesse de ce monde.

  5. Analyse des parallèles (à partir de la traduction de la Bible de Jérusalem)

    Comme nous en avons l’habitude avec le quatrième évangile, il n’existe pas de parallèle avec les récits synoptiques : Jean est le seul à raconter cette scène de l’entretien avec Nicodème. Mais nous pouvons établir des parallèles avec d’autres passages du quatrième évangile ou avec la première épître de Jean. Comme nous avons déjà distingué deux ensembles (13-15, 16-17), l’analyse des parallèles se fera en deux temps.

    1. Parallèles de 13-15

      Les expressions semblables sont soulignées.

      Jean 3, 13 Nul n'est monté au ciel, hormis celui qui est descendu du ciel, le Fils de l'homme.Jean 6, 58 Voici le pain descendu du ciel; il n'est pas comme celui qu'ont mangé les pères et ils sont morts; qui mange ce pain vivra éternellement
      Jean 3, 14 Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l'homme,
      Jean 3, 15 afin que quiconque croit ait par lui la vie éternelle.
      Jean 12, 31 C'est maintenant le jugement de ce monde; maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors;
      Jean 12, 32 et moi, une fois élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi."
      Jean 12, 33 Il signifiait par là de quelle mort il allait mourir.

      • On peut établir un premier parallèle avec ce passage du discours sur le pain de vie (6, 58). Les deux textes affirment la même chose : la personne de Jésus a un caractère unique qui le distingue des autres, il vient de Dieu (descend du ciel), et il est en mesure de donner une vie unique (éternelle).

      • On peut établir également un parallèle avec ce discours de Jésus à Jérusalem (12, 31-33) alors que des Grecs veulent le voir à l’occasion de la fête de la pâque, ce qui est signe pour Jésus de sa mort prochaine, car c’est sa mort qui attirera à lui l’humanité (une fois élevé de terre, j'attirerai tous les hommes à moi). Les deux textes affirment donc la fécondité de cette mort : dans le premier cas, la vie éternelle, dans le deuxième cas, la formation d’une communauté autour de sa personne. Mais il y a plus. Nous avons déjà fait remarquer que la tradition juive reliait le serpent du désert au serpent qui séduisit Ève, représentant fondamentalement Satan et les forces du mal. La mort de Jésus aura pour effet de détruire ces forces du mal. C’est la même idée que développe Jean 12 : le Prince de monde va être jeté dehors. M. E. Boismard va jusqu’à affirmer que le v. 14 suivait le v. 31 du ch. 12 avant l’édition finale de l’évangile, si bien que nous aurions eu : C'est maintenant le jugement de ce monde; maintenant le Prince de ce monde va être jeté dehors. Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l'homme (voir M. E. Boismard, A. Lamouille, Synopse des quatre évangiles, T. III - L’évangile de Jean : Paris, Cerf, 1977, p. 318).

    2. Parallèles de 16-17

      En fait, ce sont les vv. 16-18 qui ont des parallèles ailleurs dans le quatrième évangile.

      1 Jean 4, 9 Jean 3, 16-18 Jean 12, 46-48
      En ceci s'est manifesté l'amour (agapē) de Dieu (theos) pour nous: Dieu a envoyé (apostellō) son Fils (huios) unique (monogenēs) dans le monde (kosmos) afin que nous vivions (zaō) par lui. 16 Car Dieu (theos) a tant aimé (agapaō) le monde (kosmos) qu'il a donné son Fils (huios) unique (monogenēs), afin que quiconque croit (pisteuō) en lui ne se perde pas, mais ait la vie (zōē) éternelle. 46 Moi, lumière, je suis venu dans le monde (kosmos), pour que quiconque croit (pisteuō) en moi ne demeure pas dans les ténèbres.
      17 Car Dieu (theos) n'a pas envoyé (apostellō) son Fils (huios) dans le monde (kosmos) pour juger (krinō) le monde (kosmos), mais pour que le monde (kosmos) soit sauvé (sōzō) par lui. 47 Si quelqu'un entend mes paroles et ne les garde pas, je ne le juge (krinō) pas, car je ne suis pas venu pour juger (krinō) le monde (kosmos), mais pour sauver (sōzō) le monde.
      18 Qui croit (pisteuō) en lui n'est pas jugé (krinō); qui ne croit (pisteuō) pas est déjà jugé (krinō), parce qu'il n'a pas cru (pisteuō) au Nom du Fils (huios) unique (monogenēs) de Dieu (theos). 48 Qui me rejette et n'accueille pas mes paroles a son juge (krinō): la parole que j'ai fait entendre, c'est elle qui le jugera (krinō) au dernier jour;

      • Le premier parallèle apparaît avec la première lettre de Jean (1 Jn 4, 29) et Jean 3, 16 où on retrouve la même idée : Dieu a montré son amour pour le monde en envoyant son fils unique afin que nous trouvions la vie à travers lui.
        • Dans le premier cas, il s’agit d’une lettre. Il est normal que l’auteur s’adresse directement à son auditoire, et donc parle d’amour « pour nous » et utilise l’expression : « que nous vivions par lui ».
        • Par contre, notre péricope, Jean 3, 16-18, a un style plus neutre alors qu’il parle « d’aimer le monde » et d’avoir la vie éternelle de manière générale.
        • Mais dans les deux cas, l’existence de Jésus est présentée comme une action d’amour de Dieu, une action décrite comme un envoi dans le premier cas, un don dans le deuxième cas. Et le but de cette action est la même : donner la vie à l’humanité.
        • La plus grande différence vient de ce que notre péricope précise la condition pour accéder à cette vie, i.e. croire, et l’enjeu de la foi, i.e. ne pas périr. Il est clair que l’auteur de la lettre connaissait notre passage de l’évangile de Jean, car il reprend une partie de son vocabulaire et de ses expressions : action de Dieu motivée par l’amour (agapaō), centrée sur l’envoie du fils (huios) unique (monogenēs), expression peu fréquente qu’on ne retrouve nulle part ailleurs sauf dans cette lettre et dans l’évangile de Jean, dont le but est de donner la vie (zōē), ou plutôt que nous vivions par lui (diʼ autou).

          Résumons ainsi ce parallèle :
          1 Jn 4, 9 Jean 3, 16-18
          Action de Dieu : envoie son fils unique dans le monde
          Motif : par amour
          Réponse positive : implicite (communauté chrétienne)
          But : vivre par lui
          Action de Dieu : donne son fils unique au monde
          Motif : par amour
          Réponse positive : la foi
          But : obtenir la vie éternelle / ne pas périr
          Action de Dieu : envoie son fils dans le monde
          But : non pas pour juger le monde, mais qu’il soit sauvé par lui.
          Réponse positive : foi en Jésus
          Conséquences : échappe au jugement
          Réponse négative : non foi
          Conséquences : est déjà jugé

        • Comme nous pouvons l’observer, nos deux textes présentent de la même façon l’action de Dieu, son motif, son but. Mais dans le cas de Jean 3, 16-18, la perspective n’est pas seulement le croyant, mais également l’incroyant, et doit donc présenter pour ces deux catégories de personnes les conséquences de l’action de Dieu : le salut pour les premiers, la condamnation pour les seconds. Et pour préparer la présentation de ces conséquences, il doit introduire la notion de condamnation au verset précédent pour rappeler que le but de l’action de Dieu demeure toujours le salut, non la condamnation.

      • Le deuxième parallèle se retrouve dans le discours de Jésus en Jean 12 où apparaissent les quatre expressions clés : monde (kosmos), croire (pisteuō), juger (krinō), sauver (sōzō).

        Examinons la dynamique des deux récits.
        Jean 3, 16-18Jn 12, 46-48
        Action de Dieu : donne son fils unique au monde
        Motif : par amour
        Réponse positive : la foi
        But : obtenir la vie éternelle / ne pas périr
        Action de Jésus : il est venu dans le monde
        Motif :
        Réponse positive : la foi
        But : apporter la lumière / ne pas rester dans les ténèbres
        Action de Dieu : envoie son fils dans le monde
        But : non pas pour juger le monde, mais qu’il soit sauvé par lui
        Réponse négative : entend, mais ne garde pas ses paroles
        Conséquences : n’est pas jugé
        But : non pas juger, mais sauver
        Réponse positive : foi en Jésus
        Conséquences : échappe au jugement
        Réponse négative : non foi
        Conséquences : est déjà jugé
        Réponse négative : rejette et n’accueille pas
        Conséquences : sera jugé par les paroles de Jésus au dernier jour

        • On note un certain nombre de différences. Le sujet de l’action n’est plus le même : en Jean 3 il s’agit de Dieu, en Jean 12 il s’agit de Jésus.
        • Le but de cette action en Jean 3 est de ne pas périr, mais d’obtenir la vie éternelle, ce qui est synonyme d’être sauvé. En Jean 12, le but de cette action est de ne pas rester dans les ténèbres, mais d’obtenir la lumière, ce qui est synonyme d’être sauvé.
        • En Jean 3, l’accent est sur l’action de Dieu et les différentes réponses possibles, tant positives que négatives, ainsi que leurs conséquences. Et cette réponse se prend par rapport à l’accueil général de Jésus. En Jean 12, l’accent est sur les réponses négatives, d’abord moins graves de ceux qui écoutent, mais laissent tomber ce qu’ils ont entendu, ensuite plus graves de ceux qui expriment carrément leur rejet. Et cette réponse se prend par rapport aux paroles de Jésus.
        • En Jean 3, les conséquences de la réponse sont immédiates, tandis qu’en Jean 12 les conséquences se feront sentir lors de la fin des temps.
        • Malgré certaines différences, l’idée centrale est la même :
          1. Il s’agit d’expliquer la signification de la mission de Jésus
          2. Cette mission est au service de l’être humain, non contre lui
          3. Cette mission est essentielle pour l’être humain : qu’on parle de vie éternelle ou de lumière, ce qu’apporte Jésus est vital. Dans le premier cas, on utilise l’analogie de la vie biologique où existe un contraste entre la mort et la vie, dans le deuxième cas on utilise l’analogie de la lumière physique où existe un contraste entre les ténèbres et la lumière. Dans le premier cas, l’analogie essaie de traduire deux situations humaines, celui d’un être qui ne donne pas sa mesure, et celui qui l’est pleinement et authentiquement humain. Dans le deuxième cas, l’analogie essaie de traduire deux situations humaines, celui d’un être dans l’ignorance, et celui d’un être qui possède la connaissance.
          4. Pour avoir accès à ce don vital, il y a une condition : y répondre par la foi, qui prend la forme de l’accueil de la personne de Jésus dans le premier cas, de l’accueil de sa parole dans le deuxième cas.
          5. Enfin, il y a des conséquences à la réponse humaine : qui refuse ce qui est offert est responsable de son sort.

  6. Intention de l’auteur en écrivant ce passage

    • Nos quatre versets font partie de cet échange de Jésus avec Nicodème, un notable Pharisien, membre du Sanhédrin, à Jérusalem, à l’occasion de la fête de Pâques. L’évangéliste aime les symboles. Ce représentant du Judaïsme vient de nuit rencontrer Jésus : car les Juifs sont dans la nuit par leur attitude face à Jésus. La scène avec Nicodème n’est pas un véritable dialogue, car on ne connaîtra jamais le dénouement de cette rencontre; elle vise plutôt à présenter les conditions pour passer de la nuit à la lumière. En effet, au départ l’attention est sur les signes accomplis par Jésus, ce qui amène Nicodème, comme certains Juifs, à reconnaître que Jésus est soutenu par Dieu, à la manière des prophètes. Mais pour l’évangéliste, ces signes révèlent quelque chose de beaucoup plus profond, la présence du Royaume de Dieu. Voilà pourquoi Jésus affirme que pour voir ce Royaume, il faut une transformation radicale de la personne, une transformation que seul Dieu peut opérer par son Esprit et symbolisé par le baptême chrétien : « À moins de naître d'eau et d'Esprit, nul ne peut entrer dans le Royaume de Dieu ». Cette transformation permet de devenir la substance même de Dieu, de devenir Esprit, et par là s’amorce une route qui est unique et échappe à la majorité des gens. Et surtout, elle permet d’accueillir le témoignage chrétien, et en particulier la parole de Jésus.

    • La première affirmation de l’évangéliste pour notre propos insiste pour dire que Jésus est le seul en mesure de vraiment communiquer la pensée et la sagesse de Dieu, et donc d’éclairer l’histoire humaine. Sa parole est vraiment celle de Dieu.

    • Après avoir affirmé l’identité entre la parole de Dieu et celle de Jésus, l’évangéliste présente ensuite Jésus comme le nouveau Moïse qui met fin aux puissances du mal présentes dans le monde depuis le péché d’Adam et symbolisées par les serpents venimeux, successeurs du serpent du jardin d’Éden : en détruisant ces puissances mauvaises, Jésus inaugure une création nouvelle. Cependant, la façon de détruire ces puissances mauvaises passe par la crucifixion en croix, mentionnée pudiquement par le symbole de l’élévation, une référence au serpent d’airain attaché au poteau d’enseigne par Moïse. Cette allusion pudique à la croix traduit la gêne devant ce type de mort horrible réservée uniquement aux esclaves criminels, et que les premiers chrétiens avaient de la difficulté à aborder clairement. Dans ce contexte on comprend la précaution que prend Jean au début en insistant sur l’écart entre la sagesse humaine et la sagesse de Dieu, et que seul le fait que Jésus soit la parole même de Dieu est capable de nous ouvrir à une réalité à prime abord si horrible.

    • Le chemin de la croix n’a de sens que parce qu’il ouvre sur la vie sans fin. Nos quatre versets n’expliquent pas ce que Jean entend par la vie sans fin. Mais quand on lit l’ensemble de son évangile, on constate que la vie désigne l’être même de Dieu à laquelle nous pouvons avoir accès dès maintenant et qui nous permettra de traverser la mort. Mais il est inutile de chercher à savoir « comment » la croix est source de vie, et surtout « pourquoi ». L’évangéliste dit simplement : « il est nécessaire ». C’est ici que les affirmations qui précèdent prennent tout leur sens : c’est une sagesse qui échappe à l’intelligence humaine, et seul celui qui nait de l’Esprit et de l’eau peut y accéder par la foi; et Jésus est le grand révélateur de cette sagesse.

    • Enfin, l’évangéliste situe cette mort ignominieuse en croix dans le plan de Dieu : il s’agit d’une initiative amoureuse de Dieu, le don de ce qu’il a de plus précieux, pour contrer la pente destructrice de l’humanité et lui permettre de trouver le chemin de la libération et de la vie. On peut imaginer dans cette phrase l’immense chemin parcouru par les premières communautés chrétiennes : du choc initial de voir leur maître subir la fin tragique des esclaves criminels et connaître le sort des gens que la Bible considère comme maudits, elles sont passées à une initiative amoureuse de Dieu pour guérir l’humanité et lui donner une vie sans fin. C’est le jour et la nuit. Elles auraient pu vivre cette condamnation d’un innocent avec un sentiment de culpabilité pour l’humanité en général, et le peuple juif en particulier, mais Jean insiste pour dire : Dieu n’entend pas juger l’humanité. Toute l’attention porte sur l’amour et la vie qui accompagne la croix.

    • Comment résumer l’intention de l’évangéliste en une seule phrase? Jésus est ce nouveau Moïse qui révèle la sagesse de Dieu, et cette sagesse, inséparable de son amour, qu’on accède par la foi, veut qu’il passe par la mort en croix pour libérer l’humanité des forces destructrices, comme Moïse l’a fait pour son peuple au désert.

  7. Situations ou événements actuels dans lesquels on pourrait lire ce texte

    1. Suggestions provenant des différents symboles du récit

      Malgré un texte très court, nous nous retrouvons devant un symbolique très riche. Regardons quelques uns de ces symboles.

      • Le premier symbole est celui du ciel : monter jusqu’au ciel, descendre du ciel. L’image du ciel renvoie bien sûr à Dieu. C’est la question : qui peut vraiment parler de Dieu? Jean affirme que seul Jésus est vraiment en mesure d’en parler adéquatement. Mais combien de gens prétendent savoir qui est Dieu, ce qu’il pense, ce qu’il veut? Combien de fois a-t-on tué au nom de Dieu? Les Pharisiens ont imposé aux gens le lourd fardeau de règles religieuses, toujours au nom de Dieu. Qu’en est-il aujourd’hui? Il suffit de penser à tous les intégristes religieux qui prétendent agir au nom de Dieu.

      • Le fils de l’homme ou nouvel Adam. L’expression « nouvel Adam » qui, selon moi, traduit le mieux l’expression « fils de l’homme » qui provient du prophète Daniel, me semble riche symboliquement parlant. Car il renvoie à la création du premier homme, mais il s’agit cette fois de l’homme renouvelé, de l’homme tel que voulu par Dieu. Et cet homme devient le modèle et le chef de file de toute l’humanité.

      • L’image du serpent d’airain ou de bronze auquel est associé Jésus offre des pistes intéressantes. Bien sûr, on connaît surtout l’animal qui fait peur, cet être rusé qui rampe et dont la morsure peut causer la mort. Mais il est aussi un symbole de vie, de régénérescence et de jeunesse éternelle, car il a la capacité de muer et faire constamment peau neuve. Le dieu grec Esculape, un dieu grec guérisseur, est représenté sous la figure du serpent, si bien qu’aujourd’hui ce serpent enroulé autour d’un bâton est associé à l’arbre de vie et aux associations médicales. Ainsi, peut-on voir Jésus sous les traits du guérisseur. Quiconque pour qui Jésus est une figure centrale de sa vie peut préciser comment Jésus joue ce rôle.

      • L’élévation en croix représente un symbole étrange. Car d’une part, la symbolique de l’élévation est associée habituellement à un événement heureux : on est élevé sur un trône, on accède à un niveau plus élevé. Mais cette élévation est liée à la crucifixion et à cette mort horrible en croix. Il reste qu’une réflexion sur l’élévation que constitue la croix peut être extrêmement fructueuse. Il existe des souffrances et des situations humiliantes qui peuvent faire grandir et être source de vie.

      • L’évangéliste parle d’une « vie sans fin ». Comme nous l’avons analysé, la vie est la substance même de Dieu. Aujourd’hui, plusieurs se posent la question : qu’est-ce que vivre? Certains affirment vivre pleinement leur vie; que font-ils exactement? D’autres, par contre, se plaignent de ne pas vivre, mais d’exister seulement. Notre expérience atteste qu’il y a des gens qui se disent vivants, mais qu’à l’intérieur d’eux ils sont morts. Or, l’évangéliste affirme que le rôle de Jésus est de donner la vie éternelle. Qu’est-ce que cela signifie pour nos vies?

      • Quand on parle de vie, on doit parler également de mort. Or, le rôle de Jésus est de veiller à ce que nous ne mourrions pas? Qu’est-ce que ça veut dire? Qu’est-ce qu’être mort dès maintenant? La mort a-t-elle plusieurs sens? Pouvons-nous identifier des gens autour de nous qui sont en fait morts, même si leur cœur bat encore? Qu’est-ce qui les caractérise?

    2. Suggestions provenant de ce que nous vivons actuellement

      • Les communautés chrétiennes d’Irak ont vécu récemment un véritable massacre de la part d’intégristes musulmans, certaines femmes étant violées, les hommes décapités. Un véritable génocide. Comme lire un tel événement à la lumière de l’évangile de ce jour?

      • L’épidémie d’Ébola fait des ravages en Afrique. Tant de morts. Et la communauté internationale semble impuissante. Pourtant nous proclamons aujourd’hui un Jésus guérisseur. Comment trouver un sens à tout cela?

      • Dans un conflit politique comme celui qui sévit en Ukraine, comment avoir une attitude adéquate? La Russie souffle le chaud et le froid, l’Ukraine semble la victime, mais ses soldats ne font pas dans la dentelle. Bien sûr, l’évangile n’offre pas de recette. Mais il façonne l’homme nouveau. Comment l’homme nouveau gère-t-il les crises?

      • Une voisine vit la panique devant les mises à pied massives dans sa firme. Quand sera-ce son tour? Elle vit seule avec sa mère très âgée et sa sœur déficiente intellectuelle, dont elle est l’unique soutien financier. La foi en celui « qui descend du ciel » communiquant la sagesse de Dieu peut-elle avoir ici une pertinence?

      • Comme grand-père, j’échange et joue régulièrement avec ma petite fille. À quatre ans, un enfant ne peut saisir la complexité de la vie. Même s’il faut tout diluer pour les oreilles d’un enfant, il reste qu’on peut faire sentir les grandes lignes de notre manière de voir la vie. À ce sujet, qu’y a-t-il de pertinent dans l’évangile de ce jour?

-André Gilbert, septembre 2014

 

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