L’ensevelissement de Jésus, première partie : Joseph réclame le corps
(Mc 15, 42-45; Mt 27, 57-58; Lc 23, 50-52; Jn 19, 38a)

Raymond E. Brown, La mort du Messie. De Gethsémani au tombeau, p. 1205-1241.
(Résumé détaillé)


Sommaire

Les Romains permettaient-il que des proches ensevelissent le corps des crucifiés? Dans le cas d’une province romaine comme la Judée, l’autorité locale avait une certaine marge de manœuvre, mais dans les accusations de lèse-majesté, comme ce fut le cas pour Jésus, on ne le permettait habituellement pas de peur qu’il devienne un héro pour ses disciples. Chez les Juifs, la question ne se posait pas, car la loi exigeait qu’il soit enseveli avant le coucher du soleil. Mais pour quelqu’un coupable de blasphème comme Jésus, il n’y avait pas de sépulture honorable, et on mettait le corps dans une fosse commune. C’est ce que semble confirmer le récit de Marc. Il met en vedette un homme décrit comme un membre respecté du Sanhédrin qui, voyant le soir arriver, en particulier une veille de sabbat, veut faire respecter la loi juive sur l’ensevelissement, et donc réclame le cadavre de Jésus et le met dans un tombeau tout près; il n’est pas décrit comme un disciple de Jésus, mais simplement un juif pieux qui attend le royaume de Dieu. La cérémonie de l’ensevelissement est sommaire : une simple étoffe de lin dans lequel on l’enveloppe, sans prendre la peine de le laver et de le parfumer. Le tombeau dans lequel on le dépose est anonyme, le plus près qu’on trouve.

Quand Matthieu reprend le récit de Marc, il modifie le portrait de Joseph pour en faire un disciple de Jésus. Pourquoi? Il est possible que Joseph, après la résurrection de Jésus, soit devenu un disciple de Jésus. Alors Matthieu projette à l’époque de l’ensevelissement ce qu’est devenu Joseph par la suite. Comme il semble partager un tombeau qui lui appartient, il devait être riche. Après avoir ennobli Joseph, Matthieu tient aussi à ennoblir l’ensevelissement en mentionnant que le linceul était propre. Enfin, il élimine de son récit la surprise de Pilate devant la mort rapide de Jésus, y voyant un effort inutile pour prouver que Jésus était bel et bien mort.

Pour Luc, Joseph fait partie de cette longue suite de gens pieux et religieux qui a commencé avec Zacharie, Élizabeth, Siméon et Anne. Il passe beaucoup de temps sur les traits moraux et religieux de Joseph, sans en faire pour autant un disciple de Jésus. Mais comme membre du Sanhédrin, il était en désaccord avec la décision et l’action prise.

Chez Jean, on sent deux niveaux de la tradition, d’abord une tradition ancienne où Joseph fait probablement partie de ces Juifs qui ont demandé que les jambes soient brisées et de descendre les corps pour respecter la loi. Puis, il y a une tradition plus récente où Joseph est devenu un disciple « caché » de Jésus, et cela crée une nouvelle scène de demande du corps de Jésus, en compétition avec la première.

Avec l’évangile apocryphe de Pierre qu’on situe au 2e s., Joseph est devenu le modèle du disciple de Jésus, un ami du Seigneur avant même son procès, qui a probablement voyagé avec lui, puisqu’il a vu tout le bien qu’il a fait. On n’y trouve aucune indication qu’il était un membre du Sanhédrin, ou même qu’il était Juif, sinon par son nom.


  1. Traduction
  2. Commentaire
    1. L’attitude romaine envers les corps des crucifiés
    2. L’attitude juive envers les corps des crucifiés
    3. La demande d’inhumation selon Marc 15, 42-45
      1. L’indication de temps (15, 42)
      2. La description marcienne de Joseph d’Arimathée (15, 43)
      3. La réaction de Pilate à la requête de Joseph (15, 44-45)
    4. La demande d’inhumation selon Matthieu 27, 57-58
      1. L’indication de temps (27, 57a)
      2. La description matthéenne de Joseph d’Arimathée (27, 57b)
      3. Joseph et Pilate (27, 58)
    5. La demande d’inhumation selon Luc 23, 50-52
      1. La description lucanienne de Joseph d’Arimathée
      2. Joseph et Pilate (23, 52)
    6. La demande d’inhumation selon Jean 19, 38a
      1. La description johannique de Joseph d’Arimathée
      2. Joseph et Pilate
    7. La demande d’inhumation selon EvP, et la l’expansion des légendes sur Joseph
  3. Analyse
    1. La structure interne des récits d’inhumation
    2. La relation externe aux récits de la crucifixion et de résurrection
    3. La tradition préévangélique d’inhumation
      1. Indication de temps
      2. Description de Joseph d’Arimathée
      3. L’inhumation rapide et minimale de Joseph

  1. Traduction

    La traduction du texte grec est la plus littérale possible afin de permettre la comparaison des mots utilisés. Les passages chez Luc, Matthieu et Jean qui sont parallèles à Marc sont soulignés. En bleu, on trouvera ce qui est propre à Luc et Matthieu. En rouge ce qui est propre à Jean et à un autre évangéliste. L’évangile de Pierre est exclu de cette comparaison.

    Marc 15Matthieu 27Luc 23Jean 19Évangile de Pierre
    42 Et déjà (le) soir étant arrivé, puisque c’était jour de préparation, c'est-à-dire, le jour avant le sabbat,57a Puis, (le) soir étant arrivé,38a Puis, après ces choses
    43 étant venu Joseph d’Arimathée, (un membre respecté du conseil, qui lui-même aussi était attendant le royaume de Dieu), ayant pris courage, il alla chez Pilate et il réclama le corps de Jésus.57b vint un homme riche d’Arimathée, dont le nom était Joseph, qui lui-même aussi était devenu disciple de Jésus. 58a Celui-là, étant allé devant Pilate, il réclama le corps de Jésus. 50 Et voici un mâle du nom de Joseph, étant membre du conseil, un mâle bon et juste 51 - celui-là n’était pas d'accord avec leur décision et leur action – d’Arimathée, une cité des Juifs, qui attendait le royaume de Dieu. 52 Celui-là, étant allé devant Pilate, il réclama le corps de Jésus.38b Joseph d’Arimathée, étant un disciple de Jésus, mais caché à cause de la peur des Juifs, pria Pilate d’emporter le corps de Jésus.
    44 Puis, Pilate s’étonna qu’il soit déjà mort, et ayant convoqué le centurion, il l’interrogea s’il était mort depuis longtemps.
    45 Et ayant su du centurion, il accorda à Joseph le cadavre.58b Alors, Pilate ordonna de (le) rendre.38c Et Pilate (le) permit.
    2, 3 Joseph, l'ami de Pilate et du Seigneur, se trouvait là; sachant qu'on allait le crucifier, il se rendit chez Pilate et lui demanda le corps du Seigneur, en vue de sa sépulture. 4 Pilate fit demander le corps à Hérode. 5 Hérode répondit: « Frère Pilate, même si personne ne l'avait réclamé, nous l'ensevelissions, puisque le sabbat va commencer. Car il est écrit dans la loi: Que le soleil ne se couche pas sur un condamné à mort ».
    5c Et il le livra au peuple, avant le premier jour des Azymes, leur fête.
    6,23 Les juifs se réjouirent, et donnèrent son corps à Joseph, afin qu'il l'ensevelît, puisqu'il avait vu tout le bien qu'il avait accompli.

  2. Commentaire

    1. L’attitude romaine envers les corps des crucifiés

      • Selon Ulpien (Domitius Ulpianus) et Julius Paulus, fin 2e s. et début 3e s., on ne refusait habituellement pas aux proches d’inhumer quelqu’un coupable de la peine capitale, à moins qu’il s’agisse d’un cas de trahison ou d’un crime de lèse-majesté. Il y avait bien sûr des exceptions, comme ces martyrs de Lyon dont les corps crucifiés demeurèrent exposés pendant six jours, avant d’être brûlés, malgré la prière instante de la communauté chrétienne (voir Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, 5.1.61-62). À l’époque des empereurs Auguste et Tibère, il semblerait que la sévérité était la norme.

      • Mais qu’en est-il dans une province romaine comme la Judée, et surtout à l’occasion de procédures extra ordinem, comme ce fut dans le cas de Jésus? Habituellement, la disposition du corps du crucifié relevait du magistrat local. Or, comme nous l’avons vu plus tôt, Pilate n’était pas un homme extrêmement brutal, et il n’était pas du gendre à punir inutilement la famille d’un criminel. S’il avait considéré le crime de Jésus comme un cas de lèse-majesté, il est peu probable qu’il aurait permis son inhumation par ses disciples. Selon Marc, il doute des accusations mises de l’avant par les autorités juives. Néanmoins, il devait être sur ses gardes devant les possibilités d’en faire un héro par ses disciples et les exigences devant un cas possible de lèse-majesté.

    2. L’attitude juive envers les corps des crucifiés

      • Cette attitude est basée sur Deutéronome 21, 22-23 :
        Si un homme, coupable d'un crime capital, a été mis à mort et que tu l'aies pendu à un arbre, son cadavre ne pourra être laissé la nuit sur l'arbre; tu l'enterreras le jour même, car un pendu est une malédiction de Dieu.

        Le fait que les Romains pouvaient laisser plusieurs jours un corps en croix était une horreur pour les Juifs. Néanmoins, il faut distinguer entre une sépulture honorable et une sépulture honteuse. Par exemple, on pouvait refuser à un méchant une sépulture honorable dans une parcelle de terre ancestrale (1 Rois 13, 21-22). C’est ainsi que le roi Joiaqim fit frapper de l'épée Uriyyahu, un prophète de malheur, et « fit jeter son cadavre parmi les sépultures des gens du peuple » (Jérémie 26, 23). Le récit de la mort de Judas (Mt 27, 5-8) montre que les Juifs envisageaient un lieu commun de sépulture pour les gens méprisés, plutôt qu’un tombeau familial. La Mishna, Sanhedrin 6.5, nous apprend que la cour de justice avait toujours prêt deux lieux de sépulture, l’une pour les gens décapités, étranglés, une autre pour les gens lapidés et brûlés. Par contre, quand la chair du mort s’était décomposée, on pouvait ramasser les os et l’inhumer dans un lieu de sépulture ancestral.

      • Comment cette distinction entre une sépulture honorable et une sépulture honteuse s’applique quand quelqu’un est crucifié par des Gentils? La Bible et la Mishna reconnaissait la peine de mort pour les fautes contre la loi de Dieu, mais qu’en était-il dans une situation politique où des Juifs, innocents selon la loi juive, était crucifiés par des Gentils? Si on se fie au Talmud de Babylone Sanherin 47a-47b, qui mentionne une tradition assez ancienne, on ne pouvait refuser une sépulture honorable à des gens crucifiés dans ces conditions.

      • Dans le cas de Jésus, il a été crucifié par les Gentils. Méritait-il une inhumation honorable ou honteuse? Selon Marc/Matthieu, le Sanhédrin l’a reconnu coupable de blasphème, et donc aurait dû être lapidé ou pendu, et inhumé dans un lieu ignominieux et obscur. Par contre, lors du procès romain, la charge contre lui était celle d’être le roi des Juifs, et donc non sujette à la loi juive et à une sépulture honteuse? C’est donc ce contexte qu’il faut aborder les évangiles.

    3. La demande d’inhumation selon Marc 15, 42-45

      1. L’indication de temps (15, 42)

        • « déjà (le) soir (opsia) étant arrivé ». Le mot opsia (soir) ne nous donne pas d’indication précise. Un peu avant, Marc nous a dit qu’il était 15 h 00 avant que Jésus expire, et nous savons que le corps devait être inhumé avant le coucher du soleil. Si on tient compte de toutes les activités qui ont eu lieu après la mort de Jésus (aller voir Pilate qui fera appel à un centurion, l’achat du linceul, l’enroulement du corps et le transport vers le tombeau), on se retrouve tard dans l’après midi, pas avant 16 h 30. Quand on regarde toutes les mentions de temps chez Marc depuis le « soir » (14, 17) du dernier repas jusqu’au soir de l’inhumation, ce n’est pas la précision qui compte, mais la séquence.

        • La deuxième indication de temps nous est donnée par « jour de préparation » (paraskeuē) : en plus de nous dire que c’est un vendredi, il ajoute l’adverbe « déjà » pour nous avertir qu’il y avait une pression à être fin prêt pour le grand sabbat qui commençait avec le coucher du soleil. Comme il ne peut assumer que son public gréco-romain connaissait ce que signifiait « jour de préparation », il doit expliquer : « c'est-à-dire, le jour avant le sabbat »; même le public gréco-romain pouvait comprendre l’importance du sabbat pour les Juifs.

      2. La description marcienne de Joseph d’Arimathée (15, 43)

        • On sait peu de choses sur Arimathée, sinon que c’était une ville non Galiléenne, où Joseph serait né ou résiderait. Qui est ce Joseph qui apparaît tout à coup sur la scène? Aucun évangile ne le présente comme un disciple qui aurait accompagné Jésus depuis la Galilée. « Un membre respecté du conseil », nous dit Marc. Le terme que traduit « membre du conseil » est bouleutēs, i.e. membre du boulē (conseil), un synonyme de Sanhédrin. Nous sommes donc devant un membre respecté du Sanhédrin. Et pour employer les termes de Marc, « tous » les membres du Sanhédrin ont recherché un témoignage pour le mettre à mort (14, 55). Ainsi, Joseph était parmi ceux qui ont condamné Jésus à mort et l’on amené à Pilate. Chez Marc, il n’est pas du tout un disciple, comme ce sera le cas chez Matthieu et Jean.

        • « Qui lui-même aussi était attendant (prosdechesthai) le royaume de Dieu », nous dit encore Marc. Le terme « lui-même » indique la surprise de voir cette dimension chez un membre du Sanhédrin. Le terme « aussi » l’adjoint au groupe pieux de tous ceux qui attendaient le royaume de Dieu. Mais comprendre prosdechesthai n'est pas évident, puisque c’est la seule fois que Marc utilise ce mot dans son évangile? On sait qu’attendre le royaume de Dieu pouvait décrire une attitude juive comme l’indique la prière juive du Qaddish : « et puisse-t-il établir son royaume en vos jours » (voir aussi Qumran 1QSb 5, 21 : « pour qu’il puisse établir le royaume de Son peuple pour toujours »). À l’adresse d’un scribe qui interroge Jésus, Marc met dans la bouche de Jésus : « Tu n’es pas loin du royaume de Dieu » (12, 34). Bref, attendre le royaume de Dieu est une attitude qui couvre à la fois les disciples de Jésus et les Juifs pieux qui n’étaient pas ses disciples. Et si Joseph a fait partie de ceux qui ont condamné Jésus, il l’a certainement fait par pur désir d’obéir à la loi de Dieu comme tous ceux attendaient son royaume. Pour Marc, Joseph n’est pas un disciple de Jésus.

        • « Il réclama le corps de Jésus ». Pourquoi un Juif pieux et observateur de la loi, et membre du Sanhédrin, tiendrait-il à ensevelir le corps d’un crucifié blasphémateur? Il y a une raison : le commandement de Dieu, exprimé par le Deutéronome, de ne pas laisser le corps d’un criminel en croix après le coucher du soleil. Bien sûr, Joseph risquait de contracter une impureté rituelle au contact d’un corps mort, mais l’importance d’ensevelir un mort prévalait sur le danger d’impureté (voir la Mishna, Nazir 7, 1), et Joseph pouvait déléguer ce travail à des serviteurs.

        • « Ayant pris courage, il alla chez Pilate ». Pourquoi a-t-il fallu du courage à Joseph d’aller voir Pilate? Il est possible que, selon le récit de Marc, Pilate savait que c’est par envie que le Sanhédrin avait livré Jésus, et donc Joseph craignait de susciter davantage sa suspicion en l’importunant de nouveau. Mais il est plus probablement que dans le contexte des crimes de lèse-majesté d’un prétendu roi des Juifs, où la plus grande rigueur était appliquée, en particulier face à l’ensevelissement par les proches, Joseph ait eu peur d’être associé à ses sympathisants et de ne pas respecter les lois romaines. Ce qui jouait en sa faveur, c’est d’être un membre respecté de ce Sanhédrin qui lui avait livré ce criminel pour qu’il soit exécuté. Ce portrait de Joseph par Marc est beaucoup plus plausible que ceux de Matthieu et Luc, car jamais un préfet n’aurait abandonné le corps d’un criminel à ses disciples ou à un membre du Sanhédrin qui aurait plaidé en faveur de sa non culpabilité.

        • Quelle sorte d’inhumation Jésus a-t-il reçue? On a tort de penser que l’utilisation d’un linceul (sindōn) ou toile de lin constituait une inhumation honorable. On verra plus loin qu’il s’agissait d’une inhumation rapide et sans cérémonie. Aussi quelqu’un comme Matthieu sentira le besoin de rehausser la chose en ajoutant : linceul propre.

        • Le fait que Joseph ne soit pas un disciple être à comprendre un détail du récit de Marc : s’il fallait se hâter pour ensevelir Jésus, pourquoi n’y a-t-il eu aucune collaboration de la part des femmes qui se tenaient à distance et observaient la chose? La réponse s’impose : des femmes disciples de Jésus ne pouvaient coopérer avec un membre du Sanhédrin, responsable de la mort de Jésus, et qui ne cherchait qu’à ensevelir le plus vite possible le corps d’un criminel. Cette approche est en harmonie avec d’autres textes de la tradition, comme Actes 13, 27-29 : « En effet, les habitants de Jérusalem et leurs chefs ont accompli sans le savoir les paroles des prophètes qu'on lit chaque sabbat… Et lorsqu'ils eurent accompli tout ce qui était écrit de lui, ils le descendirent du gibet et le mirent au tombeau ». Ainsi, selon les Actes, ce sont les habitants de Jérusalem et leurs chefs qui ont mis Jésus au tombeau. De même, Jean 19, 31 nous dit que ce sont les Juifs qui demandent à Pilate d’enlever le corps de Jésus de la croix, plus loin, il écrit : « Ils vinrent donc et enlevèrent son corps » (19, 38). Il est possible que le pluriel indique seulement que Joseph était seulement un des Juifs, non pas un disciple, un membre pieux du Sanhédrin qui accomplissait son devoir selon la loi deutéronomique.

      3. La réaction de Pilate à la requête de Joseph (15, 44-45)

        • Cette unité est absente de Matthieu et Luc, ce qui a amené certains biblistes à proposer qu’elle ne faisait pas partie du texte original de Marc qu’ont eu sous les yeux Matthieu et Luc, et qu’elle fut ajoutée après coup par un rédacteur dans un but apologétique : ajouter une preuve que Jésus est bel et bien mort. Examinons d’abord le style et le vocabulaire de cette unité.
          • « Puis, Pilate » est une expression habituelle chez Marc pour tourner l’attention vers quelqu’un déjà introduit, comme il le fera trois versets plus loin : « Puis, Marie » (v. 47)
          • « s’étonna » est un verbe que Marc a utilisé plus tôt : « Mais Jésus ne répondit plus rien, si bien que Pilate était étonné » (15, 5)
          • « déjà » est tout à fait marcien (8 fois dans son évangile)
          • « ayant convoqué (proskaleisthai) le centurion (kentyriōn) il l’interrogea (eperōtan) » : Marc est celui qui utilise le plus proskaleisthai (Mt=6; Mc=9; Lc=4), eperōtan (Mt=8; Mc=25; Lc=17), et il est le seul à utiliser kentyriōn
          • « il accorda (dōreisthai) à Joseph le cadavre (ptōma) ». Le verbe dōreisthai n’apparaît qu’ici dans les évangiles, mais il est approprié pour exprimer un geste de clémence; et ptōma a été utilisé plus tôt par Marc dans la scène de l’ensevelissement de Jean-Baptiste (6, 29)
          Bref, dans cette unité le nombre de traits marciens surpassent ceux qui pourraient paraître étrangers.

        • Un argument apporté dans la discussion sur l’authenticité de cette unité concerne sa plausibilité, en commençant par la vraisemblance que Pilate ait voulu vérifier la mort d’un criminel. Selon Marc, Jésus aurait mis en croix à 9 h 00 du matin, et donc y aurait passé six heures. Des témoignages de l’Antiquité indiquent que l’agonie pouvait se prolonger assez longtemps, et même jusqu’au lendemain (voir Sénèque, Épitre 101.10-13). Tout dépendait de l’état de santé du condamné, la sévérité des tortures qui précédaient la crucifixion (par exemple, la flagellation), et la façon dont ils étaient mis en croix (clous, support). Dans le cas de Jésus, il serait mort plus tôt que les autres (voir Jean 19, 32-33). Aussi, il n’y a rien d’étrange dans la réaction de Pilate qui, surpris de la rapidité de la mort, ait voulu vérifier qu’il en était bien ainsi.

        • Comment expliquer alors que Matthieu et Luc, sans se consulter, ait éliminé cette unité? Ce ne serait pas un cas unique, car c’est ce qu’ils ont fait avec l’épisode de l’homme nu qui s’enfuit (Mc 14, 51-54), un épisode qu’ils ont probablement trouvé trop scandaleux pour le copier dans leur évangile. Alors pourquoi éliminer la scène de vérification de la mort de Jésus par Pilate? Il est possible que Matthieu et Luc, de manière indépendante, ait jugé totalement inutile cette scène où on doute de la mort de Jésus et où on a besoin de faire une vérification. Chose sûre, cette option est meilleure que cette de l’ajout des v. 44-45 par un rédacteur obscur.

    4. La demande d’inhumation selon Matthieu 27, 57-58

      Le récit plus court de Matthieu est totalement dépendant de celui de Marc.

      1. L’indication de temps (27, 57a)

        Matthieu récrit la phrase un peu boiteuse de Marc (deux indications de temps, plus une explication de la dernière) en répartissant ces indications sur trois jours, d’abord ici le vendredi (le soir étant arrivé), puis le samedi (Le lendemain, c'est-à-dire après la Préparation, 27, 62), et enfin le dimanche (puis, après le jour du sabbat, 28, 1).

      2. La description matthéenne de Joseph d’Arimathée (27, 57b)

        • « Joseph, qui lui-même aussi était devenu disciple de Jésus ». Comment expliquer que, pour Marc, Joseph n’était pas un disciple de Jésus, et que, pour Matthieu, il l’est? Il est fort probable que Joseph, après la résurrection de Jésus, soit devenu un disciple. Dans cette perspective, Marc aurait respecté le fait qu’il ne l’était pas au moment de l’ensevelissement, mais plutôt en attente de le devenir, d’où l’expression : « était attendant le royaume de Dieu ». Matthieu, pour sa part, aime voir les choses après Pâques et anticipe la carrière chrétienne de Joseph. Cela a pour effet de l’inclure dans la suite des disciples au Golgotha, après les femmes qui avaient suivi Jésus depuis la Galilée et observaient à distance, le présentant comme une autre façon de le suivre. En même temps, et cela le met en contraste avec les autres disciples masculins qui ont fui : lui, au moins, est resté jusqu’à la fin.

        • « un homme riche d’Arimathée ». Le fait qu’il soit riche semble lié au fait qu’il possède son propre nouveau tombeau, une propriété qui est devenue une tradition chrétienne sur le lieu de sépulture de Jésus quand Matthieu écrit son évangile. On pourrait se demander : comment Matthieu peut-il présenter Joseph comme un modèle du disciple chrétien alors qu’il est riche? Jésus n’a-t-il pas dit : « Il sera difficile à un riche d'entrer dans le royaume des Cieux » (19, 23)? Peut-être veut-il donner un contre-exemple au jeune homme riche que Jésus a invité à le suivre et qui s’en est allé tout triste (19, 22). Ce qui est sûr, on ne trouve pas chez Matthieu tous les textes de Luc interpellant les gens riches (« Malheur à vous les riches », Lc 6, 24; la parabole du riche insensé, Lc 12, 16-21; la parabole de Lazare et du riche, Lc 1, 1-13) et suivre Jésus n’implique pas de tout laisser, mais seulement certaines choses spécifiques (filet, bateau, père : Mt 4, 20.22). On peut imaginer qu’il y avait dans la communauté de Matthieu des gens riches pour lesquels Joseph pouvait servir de modèle.

      3. Joseph et Pilate (27, 58)

        Matthieu nous donne une version abrégée du récit de Marc. Mais cette fois, la requête adressée à Pilate provient d’un disciple de Jésus. Comment est-ce possible que Pilate puisse acquiescer à une telle demande, étant donné ce que nous avons vu plus tôt sur les pratiques romaines? Il faut se placer dans la logique du récit de Matthieu. Tout d’abord, le Pilate de Matthieu n’est pas le même que celui de Marc, un homme cynique qui, même s’il devine que Jésus est innocent, satisfait la foule en condamnant Jésus et en libérant Barabbas. Chez Matthieu, la femme de Pilate l’a averti que Jésus était un homme juste, et le préfet s’est lavé les mains se disant innocent du sang de Jésus. Dans ce contexte, pourquoi Pilate n’exprimerait-il pas sa conviction que Jésus a été injustement traité en permettant à des disciples non politiques de récupérer son corps? Ensuite, Joseph étant un homme riche, donc influent, il valait mieux ne pas offenser le peuple. D’où ce qui suit : « Alors, Pilate ordonna de (le) rendre (apodidonai) ». Le mot apodidonai traduit bien la réalité : après être passé de mains en mains, Jésus est finalement remis à ceux qui l’aiment.

    5. La demande d’inhumation selon Luc 23, 50-52

      Tout comme Matthieu, Luc est dépendant du récit de Marc. Mais il omet les deux indications de temps : tout d’abord soir (opsia), un mot totalement absent de son évangile, et ensuite la référence au jour de la préparation qu’il préfère insérer après l’ensevelissement (23, 54 : « C'était le jour de la Préparation, et le sabbat commençait à poindre ») pour démontrer implicitement le succès de Joseph à faire respecter la loi juive. Pour Luc, Joseph fait partie de cette longue suite de gens pieux et religieux qui a commencé avec Zacharie, Élizabeth, Siméon et Anne.

      1. La description lucanienne de Joseph d’Arimathée

        • Luc nous offre une présentation beaucoup plus longue de Joseph où on retrouve son vocabulaire : « et voici » (kai idou), « mâle » (anēr : mari, homme), « du nom de » (onomati), « étant (hyparchōn) membre du conseil ». Avant d’affirmer que Joseph attendait le royaume de Dieu, il tient à décrire ses grandes qualités, en mettant l’accent sur ses traits moraux : bon et juste, le situant dans la lignée de Zacharie et Élizabeth, ainsi que du prophète Siméon, mais sans en faire pour autant un disciple de Jésus, tout comme Marc. Alors, comment a-t-il pu participer à la condamnation de Jésus par le Sanhédrin? Réponse : il n’était d’accord avec (sygkatatithesthai) la décision et l’action de l’ensemble du Sanhédrin. Luc se trouve ici à faire écho à certains passages de l’Ancien Testament : « Tu ne seras pas d’accord (sygkatatithesthai) avec l'injuste pour porter un injuste témoignage » (Exode 23, 1); « Tu ne seras pas d’accord avec ces peuples ni avec leurs dieux » (Exode 23, 32).

        • Sur Arimathée, Luc spécifie qu’il s’agit d’une ville des Juifs, donc une ville de Judée; ce fait nuance encore une fois l’hostilité générale des Juifs. Ainsi, après avoir mentionné ces femmes venues de Galilée, l’introduction de Joseph d’une ville de Judée créé une paire dans le récit de l’ensevelissement.

      2. Joseph et Pilate (23, 52)

        • « Celui-là (houtos), étant allé devant (proserchesthai) Pilate ». Ce bout de phrase de Luc se retrouve également tel quel chez Matthieu. Pour expliquer ce fait, il n’est pas nécessaire d’assumer que ces deux évangélistes ont eu accès à une source commune. Tout d’abord, houtos (celui-là) est une façon commune de fournir un sujet après avoir simplifié l’aparté de Marc sur Joseph. Puis, proserchesthai (aller devant) leur permet d’éviter la tautologie de Marc (eisēlthen pros, litt : aller vers devant, qu’on a traduit par : aller chez) en utilisant un verbe qu’ils utilisent tous les deux fréquemment : Mt=51; Mc=5; Lc=10.

        • Luc ne mentionne pas explicitement que Pilate se rendit à la demande de Joseph. C’est implicite avec le verset qui suivra : « Il (Joseph) le descendit » (23, 53).

    6. La demande d’inhumation selon Jean 19, 38a

      Dans la section précédente, nous avons vu que les Juifs formulèrent deux demandes à Pilate : briser les jambes des crucifiés, puis emporter leur corps. La première demande semble implicitement accordée, puisque les soldats viennent briser les jambes des crucifiés. Mais on ne nous a rien dit de la deuxième demande. Voici qu’elle revient sur le devant de la scène avec Joseph. L’auditeur de l’évangile, qui sait que Joseph est un disciple de Jésus, pourra y voir une forme de compétition avec les Juifs qui ont originellement réclamé le corps de Jésus. Mais il est difficile de comprendre le sens que Jean donne au geste de Pilate d’octroyer le corps à Joseph. Toutefois, il est possible qu’au stade préévangélique du récit, Joseph n’était pas un disciple, mais le porte-parole des Juifs qui ont formulé les deux demandes à Pilate, et ces deux demandent lui furent accordées. Et ce n’est que plus tard, quand on distingua Joseph des Juifs hostiles, que la deuxième demande fut réécrite avec le nouveau visage de Joseph, en utilisant le même langage.

      1. La description johannique de Joseph d’Arimathée

        L’évangile de Jean représente un stade ultérieur de la tradition où on a relu l’ensevelissement du tombeau à la lumière de la carrière chrétienne de Joseph. Mais comment concilier le fait que, selon la tradition, il ait été membre du Sanhédrin qui a condamné Jésus. Jean adopte une approche qui a des similarités avec Matthieu et Luc : d’une part, tout comme Matthieu, le fait qu’il ait été membre du Sanhédrin est oblitéré et remplacé par le fait qu’il était disciple de Jésus, et d’autre part, comme Luc, il se distingue de ses coreligionnaires par le fait qu’il était un disciple caché par « peur des Juifs ». Joseph sera rejoint au verset suivant par Nicodème qui, lui aussi, est en désaccord avec ses confrères juifs (voir Jn 7, 50-52). La mention de « peur des Juifs » peut jeter une lumière sur le texte de Marc qui parle du courage qu’il lui a fallu pour aller voir Pilate.

      2. Joseph et Pilate

        Nous avons déjà signalé que la demande de Joseph est un duplicata de la demande précédente des Juifs. Jean nous dit que Pilate le permit, sans clarifier si Pilate savait qu’il était un disciple caché. C’est conforme au portrait de Pilate qu’il nous a brossé, toujours indécis, incapable d’opter clairement pour la vérité.

    7. La demande d’inhumation selon EvP, et la l’expansion des légendes sur Joseph

      • Nous avons vu que, selon la tradition chrétienne, Joseph serait devenu un disciple de Jésus. Avec l’évangile apocryphe de Pierre qu’on situe au 2e s., il est devenu le modèle du disciple de Jésus, un ami du Seigneur avant même son procès (2, 3), qui a probablement voyagé avec lui, puisqu’il a vu tout le bien qu’il a fait. On n’y trouve aucune indication qu’il était un membre du Sanhédrin, ou même qu’il était Juif, sinon par son nom.

      • Cet évangile se distancie des évangiles canoniques en faisant remonter la visite de Joseph chez Pilate avant la crucifixion, et en nous montrant l’incapacité de Pilate d’octroyer le corps de Jésus sans la bénédiction d’Hérode, une ignorance crasse des réalités politiques du 1ier s. Et Hérode s’adresse à Pilate comme s’il était un Juif observant, l’informant sur la beauté de la loi juive concernant l’ensevelissement avant le sabbat. C’est à ce moment que nous apprenons que nous sommes le vendredi, la journée qui précède le jour des Azymes ou la Pâque.

      • On ne dit pas directement que le corps de Jésus fut donné à Joseph. On apprend qu’à la fin de l’obscurité, les Juifs se réjouirent et donnèrent le corps à Joseph pour qu’il soit enseveli. Ce point est conforme à la tradition ancienne où le corps de Jésus fut d’abord remis aux Juifs, dont Joseph faisait partie. Mais par la suite, Joseph étant devenu un disciple, il a fallu ajouter l’étape de la remise à Joseph.

      • L’évangile de Pierre représente le début d’une légende sur Joseph qui sera très florissante. Les Actes de Pilate (ou Évangile de Nicodème) mettra Joseph en prison pour avoir enseveli Jésus, et dans sa défense devant les Juifs, racontera les apparitions de Jésus dans sa prison, et par la suite, amène les grands prêtres à Arimathée voir les ressuscités Simon et ses fils. C’est au Moyen Âge que la légende prendra une dimension fantastique, alors que Joseph apporte le saint Graal contenant le sang de Jésus en Angleterre et fera partie des légendes du roi Arthur. Il aurait même amené l’enfant Jésus avec lui en Angleterre dans un récit où il est un marchant, oncle de Jésus. C’est ainsi que la Grande Bretagne pouvait avoir le statut d’une Église fondée à l’époque apostolique, tout comme l’Espagne, avec Jacques, le frère de Jean, et la France, avec Marie Magdeleine, Lazare et Marthe.

  3. Analyse

    Même si le commentaire s’est concentré sur une petite unité, l’analyse qui suit englobe l’ensemble de la scène de l’ensevelissement.

    1. La structure interne des récits d’inhumation

      • Les récits sont construits autour d’une figure principale, puis de figures secondaires. Chez Marc/Matthieu ces figures secondaires comprennent les deux Marie qui observent (Marc) ou sont assises à l’opposé du sépulcre (Matthieu). Dans un récit plus long, les femmes chez Luc suivent Joseph jusqu’au tombeau, puis s’en retournent préparer aromates et parfums. Chez Jean, il n’y a pas de femmes, mais Nicodème qui initie l’ensevelissement avec un mélange de myrrhe et d'aloès. Dans l’évangile de Pierre, les figures secondaires sont représentées par les Juifs et les autorités juives qui permettent l’ensevelissement et scellent le tombeau.

      • L’équilibre entre la figure principale et les figures secondaires dépend de l’intérêt théologique de l’évangéliste. Car le rôle de Joseph est simplement de conclure la crucifixion. Mais la présence des figures secondaires permettent d’autres fonctions. Chez les synoptiques, les femmes prépare Pâques et la découverte du tombeau vide. Chez Jean, la présence de Nicodème permet de peindre l’ensevelissement comme un moment de triomphe dans un évangile où la crucifixion représente une exaltation victorieuse. L’évangile de Pierre, avec son antisémitisme habituel, continu à présenter l’hostilité les Juifs l’égard du fils de Dieu même après sa mort.

    2. La relation externe aux récits de la crucifixion et de résurrection

      • Quelques biblistes ont essayé de dissocier les récits d’apparition de Jésus ressuscité des récits de la passion. Mais aucune donnée ne supporte ce point : quand Jésus annonce ses souffrances à venir, il annonce aussi sa résurrection; le plus ancien credo, 1 Co 15, 3-5, proclame ensemble la mort et la résurrection. Néanmoins, on peut se demander : quelle est la relation entre les récits de l’ensevelissement de Jésus et les récits de la résurrection, et à quand remonte cette relation? Car en dehors des évangiles-Actes, on chercherait en vain dans le reste du Nouveau Testament des données sur le lieu de l’ensevelissement de Jésus et sur les acteurs impliqués. Ce qui amène plusieurs à se demander : s’il y a d’abord eu une tradition de femmes devant le tombeau vide à Pâque, et c'est cette tradition qui a créé en même temps le récit des femmes à l’ensevelissement, car il a fallu assumer qu’elle devait avoir suivi le cadavre pour savoir où exactement on l’avait mis. Mais cela n’explique pas le récit autour de Joseph d’Arimathée. Une solution possible est de dire que le récit autour de Joseph d’Arimathée fait partie intégrante du récit de la passion, et c’est seulement la présence des femmes à l'ensevelissement qui a été ajoutée après coup, en se basant sur les récits autour du tombeau vide. Cela expliquerait pourquoi il n’y pas de femmes à l’ensevelissement chez Jean. Nous y reviendrons plus loin.

      • Essayons maintenant de comprendre comment chaque évangéliste a intégré le récit de l’ensevelissement dans le cadre du récit de la passion.

        1. Chez Marc, le récit de l’ensevelissement est une jointure entre la mort de Jésus et récit du tombeau vide qui suivra, Joseph faisant le lien avec ce qui vient d’arriver, et les femmes pointant vers ce qui arrivera.

        2. Luc suit Marc, mais fait jouer un plus grand rôle aux femmes, et surtout établit un parallélisme entre 23, 47-49 (réactions du centurion, des foules, des connaissances et des femmes) et 50-56a (Joseph et les femmes) où on a des femmes qui observent ce qui se passe à la fin de chaque unité.

        3. Matthieu, en ajoutant au récit de l’ensevelissement (27, 57-61) l’épisode des gardes au tombeau (27, 62-66), puis des trois épisodes de résurrection (28, 1-10.11-15.16-20) crée une séquence de cinq épisodes qui termine son évangile et établit un parallèle avec les cinq épisodes des récits de l’enfance (1, 18-25; 2, 1-12.13-15.16-18.19-23). C’est une structure qui pointe vers le récit de la résurrection.

        4. À l’inverse, le récit de Jean est tourné vers ce qui s’est passé plus tôt, et si on se réfère à la structure que nous avons identifiée plus tôt, il constitue l’épisode 6 de cette structure et renvoie au début du récit de la crucifixion. Nous verrons plus loin le rôle de Nicodème comme une action positive de louange.

    3. La tradition préévangélique d’inhumation

      1. Indication de temps

        Tous les évangiles canoniques racontent que l’ensevelissement a eu lieu le jour de paraskeuē (jour de préparation). Ce fait provient d’une tradition plus ancienne que l’évangile de Marc pour les raisons suivants :

        1. paraskeuē est la traduction de l’Hébreu ‘ereb (vigile, jour précédent) et reflète une étape sémitique de la tradition
        2. Marc apporte deux précisions au mot, « le soir étant arrivé » et « le jour avant le sabbat »; il n’aurait pas créé de lui-même un mot qu’il est obligé par la suite d’expliquer
        3. Jean, de manière indépendante de Marc, utilise le terme trois fois, d’abord au moment de la condamnation de Jésus (19, 14), puis deux fois à l’ensevelissement (19, 31.42); or, s’il avait créé ce terme, il n’aurait pas l’ambigüité qu’il a dans l’évangile, désignant la préparation de la Pâque, mais aussi la préparation du sabbat.

      2. Description de Joseph d’Arimathée

        Les évangélistes doivent introduire Joseph, car il n’a joué jusqu’ici aucun rôle dans le récit sur Jésus. Il apparaît comme un membre respecté du conseil du Sanhédrin. Malgré qu’il ait participé à la condamnation de Jésus, il considère comme son devoir de respecter la loi et d’ensevelir ce criminel crucifié avant le coucher du soleil. Marc n’a pu créer ce personnage après avoir présenté tout le Sanhédrin impliqué dans la condamnation à mort de Jésus. Chez Jean, Joseph est associé à ces Juifs qui ont condamné Jésus et qui demandent maintenant à Pilate d’enlever les corps de la croix. La demande particulière après coup de Joseph résulte de l’évolution de la tradition après la résurrection alors que Joseph est devenu un disciple.

      3. L’inhumation rapide et minimale de Joseph

        Le peu qui est raconté sur l’ensevelissement de Jésus donne l’impression d’une action expéditive, sans fla-fla. Joseph enveloppe le corps dans une pièce d’étoffe et le dépose dans un tombeau tout près. On ne mentionne aucun lavement du corps ou onction avant l’ensevelissement. Ce n’est qu’après coup, avec l’évolution de la tradition, que Joseph est ennobli, que l’étoffe devient un linceul propre, que le corps fut lavé (ÉvP), que le tombeau était nouveau, et même qu’il appartenait à Joseph lui-même. Dans la tradition la plus ancienne, il n’y a aucun raison pour Joseph d’honorer la dépouille d’un criminel condamné.

      Nous avons pu déterminer que le récit autour de Joseph relevait d’une tradition préévangélique (nous déterminerons à la section suivante si le récit autour des femmes relevait d’une tradition ancienne). De tout cela, qu’est ce qui est historique? De manière à peu près certaine, on peut affirmer que :
      • Jésus a été enseveli
      • Que les Juifs ont voulu que l’ensevelissement se passe avant le sabbat qui approchait
      De manière très probable, on peut affirmer que :
      • L’ensevelissement a été mené par Joseph d’Arimathée (les chrétiens hostiles aux autorités juives n’auraient pas inventé ce personnage religieux du Sanhédrin)
      • Joseph était d’Arimathée, une ville difficile à identifier, qu’on n’aurait pu inventer de toute pièce

 

Brown v.2: Acte 4 - #38 L’ensevelissement de Jésus, première partie : Joseph réclame le corps, pp 1205-1241 (version anglaise).


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Retour à la table des matières Raymond E. Brown, La mort du Messie. De Gethsémani au tombeau. Un commentaire de la Passion dans les quatre évangiles. v. 2