Les trois reniements de Jésus par Pierre
(Mc 14, 66-72; Mt 26, 69-75; Lc 22, 54b-62; Jn 18, 15-18.25-27)


Sommaire

Marc et Jean ont probablement hérité chacun d’une ancienne tradition sur le reniement de Pierre. Il est plausible que c’est le souvenir d’une prédiction de Jésus dans les derniers jours concernant l'échec des disciples, et en particulier Pierre, à vivre la confrontation finale, qui a aidé à cristalliser le souvenir de ce qui s’est passé la nuit où il fut arrêté : Pierre qui suit à la dérobée jusque dans le palais du grand prêtre où on a fait un feu et qui, confronté par une servante, nie être disciple de Jésus. À partir de ce souvenir de base, un récit populaire a pris de l’expansion, développant un dialogue entre Pierre et ceux qui étaient présents dans la salle, s’ajustant à la prédiction de Jésus de trois reniements avant deux chants du coq, une prédiction qui employait probablement un langage symbolique pour dire à quelle vitesse Pierre s’écroulerait. C’est probablement dans cet état que Marc et Jean ont reçu la tradition sur le reniement de Pierre, avant de le modifier à leur façon en fonction de leur théologie.

Ainsi, le reniement de Pierre a une base historique, non seulement parce que deux traditions indépendantes (Marc et Jean) la rapportent, mais aussi à cause de son caractère embarrassant : les Chrétiens n’auraient pas inventé un récit qui couvre Pierre de honte, alors qu’il était le premier des disciples et qu’on connaissait sa mort comme martyr à Rome. Par contre, si le fait lui-même est historique, tous les détails qui en ont fait un récit coloré relèvent de l’œuvre littéraire : Pierre suit « à distance », on le reconnaît à la lueur du feu ou à son accent galiléen, il se glisse à l’extérieur pour s’éloigner d’une servante trop persistante, le reniement croît en intensité jusqu’au serment et au maudissement de Jésus, et finalement le chant du coq arrive au dernier reniement et amène Pierre à se souvenir des paroles de Jésus et à vivre le remord.

Le travail littéraire de Marc est d’associer le reniement de Pierre au procès du Sanhédrin, et de mettre en contraste la confession de Jésus au moment même où Pierre le renie. Mais en introduisant le remord de Pierre, lui qui sera un des témoins de la résurrection de Jésus, il le présente comme un modèle pour les Chrétiens de Rome qui ont pu céder à la persécution. En plaçant Jésus dans la même salle que Pierre, et qui se tourne vers de ce dernier lors de son reniement, Luc met l’accent sur sa compassion et son souci pour ses disciples, alors même qu’il est souffrant. Jean, pour sa part, met en scène deux disciples, Pierre et un autre disciple (celui que Jésus aimait). Pierre n’est jamais dénigré et il n’y a pas de progression dans le reniement, car il sert plutôt de faire valoir pour le comportement de l’autre disciple qui ne flanche jamais, et qui sera avec Jésus en croix, un modèle pour toute la communauté.


  1. Traduction
  2. Commentaire
    1. La séquence des événements
    2. Le premier reniement
    3. Le second reniement
    4. Le troisième reniement
    5. Le cocorico
    6. La réaction de Pierre
  3. Analyse
    1. Les récits de l’évangile et la tradition
    2. L’historicité
      1. L’historicité
      2. L’hypothèse de travail
    3. La fonction des récits de reniement

  1. Traduction

    Les passages chez Matthieu, Luc ou Jean qui sont parallèles à Marc sont soulignés. Ce qui est propre à Matthieu et Luc est en couleur bleue. En rouge ce qui est propre à Jean et à un autre évangéliste.

    Marc 14Matthieu 26Luc 22Jean 18
    54 [Et Pierre, de loin, le suivit, jusque dans la cour du grand prêtre et il était assis ensemble avec les gardes et se chauffait à la flambée.]58 [Or Pierre le suivait de loin jusqu’à la cour du grand prêtre et, étant entré à l’intérieur, il s’assit avec les gardes, pour voir la fin.]54b Or Pierre suivait (de) loin. 55 Comme ils avaient arrangé du feu au milieu de la cour et qu’ils étaient assis ensemble, Pierre s’assit au milieu d’eux.15 Or Simon-Pierre et un autre disciple suivai(en)t Jésus. Ce disciple était connu du grand prêtre et il entra avec Jésus dans la cour du grand prêtre. 16a Pierre se tenait à la porte, dehors.
    66 (premier reniement) Et, Pierre, étant en bas dans la cour vient une des servantes du grand prêtre; 67 et voyant Pierre qui se chauffait,69a (premier reniement) Or Pierre était assis dehors, dans la cour; et s’approcha de lui une servante56a (premier reniement) Or une servante, le voyant assis à la flambée16b (premier reniement) Cet autre disciple, qui était connu du grand prêtre, sortit donc et parla à la portière et introduisit Pierre. 17a La servante, la portière
    67 l’ayant regardé, elle dit : « Toi aussi, tu étais avec le Nazarénien, Jésus. »69b En disant : « Toi aussi, tu étais avec Jésus le Galiléen. »56b et l’ayant dévisagé, dit : « Celui-là aussi était avec lui. »17b dit à Pierre : « Toi aussi, n’es-tu pas des disciples de cet homme? »
    68a Mais il nia en disant : « Je ne connais ni ne comprends ce que tu dis. »70 Mais il nia devant tous en disant : « Je ne connais pas ce que tu dis. »57 Mais il nia en disant : « Femme, je ne le connais pas. »17c Lui dit : Je n’(en) suis pas. » 18 Les serviteurs et les gardes ayant fait (un feu) de braises, car il faisait froid, étaient là et se chauffaient; Pierre aussi était là avec eux et se chauffait. [18, 19-24 décrit l’interrogatoire de Jésus par Anne.]
    68b (second reniement) Et il sortit dehors vers le vestibule [et un coq chanta.]71a (second reniement) Comme il était sorti vers le porche,58a (second reniement) Et un court (moment) après,25a (second reniement) Or Simon Pierre était là, et se chauffait.
    69 Et la servante, l’ayant vu, commença à dire de nouveau à ceux qui se tenaient auprès : « Celui-ci est (un) d’entre eux. »71b une autre le vit et dit à ceux (qui étaient) là : « Celui-ci était avec Jésus le Nazôréen. »58b un second, l’ayant vu, déclara : « Toi aussi, tu es d’entre eux. »25b Ils lui dirent : « Toi aussi, n’es-tu pas de ses disciples? »
    70a Mais de nouveau, il niait.72 Et de nouveau il nia avec serment : « Je ne connais pas l’homme. »58c Mais Pierre déclara : « Homme, je n’(en) suis pas. »25c Lui nia et dit : « Je n’(en) suis pas. »
    70b (troisième reniement) Et un peu après, de nouveau, ceux qui se tenaient auprès disaient à Pierre : « Vraiment, tu es d’entre eux et en effet tu es Galiléen. »73 (troisième reniement) Un peu après, ceux qui se tenaient (là), s’approchant dirent à Pierre : « Vraiment, toi aussi, tu es d’entre eux et en effet ton parler te trahit. »59 (troisième reniement) Et à environ une heure d’intervalle un autre insistait en disant : « En vérité, celui-ci aussi était avec lui, et en effet il est Galiléen. »26 (troisième reniement) Un des serviteurs du grand prêtre, parent de celui à qui Pierre avait coupé l’oreille, dit : « Ne t’ai-je pas vu dans le jardin, avec lui? »
    71 Mais il commença à maudire et à jurer : « Je ne connais pas cet homme que vous dites. »74a Alors il commença à maudire et à jurer : « Je ne connais pas l’homme. »60a Mais Pierre dit : « Homme, je ne connais pas ce que tu dis. »27a De nouveau, Pierre nia.
    72 Et aussitôt, pour (la) seconde (fois) un coq chanta. Et Pierre se souvint du mot, comme lui avait dit Jésus : « Avant qu’un coq chante deux fois, trois fois tu m’auras renié. » Et, s’étant enfui, il pleurait.74b Et aussitôt un coq chanta. 75 Et Pierre se souvint du mot de Jésus ayant dit : Avant qu’un coq chante trois fois tu m’auras renié. » Et, sortant dehors, il pleura amèrement.60b Et à l’instant, comme il parlait encore, chanta un coq. 61 Et s’étant retourné, le Seigneur regarda Pierre, et Pierre se souvint de la parole du Seigneur, comme il lui avait dit : « Avant qu’un coq chante aujourd’hui, tu m’auras renié trois fois. » 62 Et, sortant dehors, il pleura amèrement.27b Et aussitôt un coq chanta.

  2. Commentaire

    Il y a un contraste saisissant dans l’épisode du reniement de Pierre : d’une part, c’est une des scènes où les quatre évangélistes s’accordent le plus, mais d’autre part, au niveau du détail, des différences énormes apparaissent. Pour suivre notre analyse, il vaut la peine d'avoir le tableau suivant en regard.

    GénéralMarc 14Matthieu 26Luc 22Jean 18
    1. TempsDurant la nuit quand on se saisit de J. (=Jésus) à Gethsémani, sur le Mont des Olivers, et qu’on l’amena chez le g.p. (=grand prêtre)Durant la nuit quand on se saisit de J. à Gethsémani, sur le Mont des Olivers, et qu’on l’amena chez le g.p.Durant la nuit quand on prit J. sur le Mont des Olivers, et qu’on le conduisit dans la maison du g.p.Durant la nuit quand on prit J. dans le jardin au-delà du Cédron, et qu’on le conduisit chez Anne, beau-père de Caïphe, g.p. cette année-là
    2. Séquence des scènesAprès le procès du Sanhédrin, quand J. fut interrogé par le g.p. et maltraité par les membres du SanhédrinAprès le procès du Sanhédrin, quand J. fut interrogé par le g.p. (Caïphe) et maltraité par les membres du SanhédrinAvant que les hommes qui retenaient J. se moquent de lui et avant (alors que le jour se levait) qu’il soit conduit à l’enquête du Sanhédrin pour être interrogé par ses membresPremier reniement : avant qu’il soit interrogé par le g.p. (Anne) et giflé par un garde. Deuxième et troisième reniement : après ce qui précède, quand J. est envoyé lié à Caïphe
    Premier reniementMc 14, 54.66-68aMt 26, 58.69-70Lc 22, 54b-57Jn 18, 15-18
    3. LieuPierre, de loin, suivait J., jusque dans le aulē du g.p., en bas du lieu où était J.Pierre, de loin, suivait J., jusque dans le aulē du g.p., en dehors du lieu où était J.Pierre, de loin, suivait. Il était au milieu du aulē du g.p., où était aussi J.Simon Pierre et l’autre disciple suivaient J. Le disciple entre dans le aulē du g.p., avec J.; Pierre attend à l’extérieur de la porte.
    4. Position de PierreIl est assis ensemble avec les gardes, se chauffant à la flambée (phōs)Il est assis avec les gardes pour voir la finIl est assis au milieu du groupe d’arrestation près du feu (pyr) de la flambée (phōs) qu’ils avaient alluméIntroduit par l’autre disciple, Pierre se tient avec les servantes et les gardes se chauffant à un feu de braise qu’ils avaient fait
    5. QuestionneurUne (mia) des servantes du g.p.Une (mia) servanteUne certaine (tis) servanteLa servante qui était la portière
    6. Accusation ou question« Toi aussi, tu étais avec [meta] le Nazarénien, Jésus. » « Toi aussi, tu étais avec [meta] Jésus le Galiléen. »« Celui-là aussi était avec [syn] lui. »« Toi aussi, n’es-tu pas des disciples de cet homme? »
    7. RépliqueMais il nia en disant : « Je ne connais ni ne comprends ce que tu dis. »70 Mais il nia devant tous en disant : « Je ne connais pas ce que tu dis. »57 Mais il nia en disant : « Femme, je ne le connais pas. »17c Lui dit : Je n’(en) suis pas. »
    Second reniementMc 14, 68b-70aMt 26, 71-72Lc 22, 58Jn 18, 25
    8. CadrePierre sort dehors vers le vestibule (preaulion)Pierre est sorti vers le porche (pylōn)Après un court moment (encore dans le aulē)Aucune indication de temps (se tenant encore dans le aulē à se chauffer)
    9. QuestionneurLa même servante, l’ayant vu, commença à dire de nouveau à ceux qui se tenaient auprèsune autre servante le vit et dit à ceux qui étaient làun autre homme, l’ayant vu, déclaraIls (servantes et gardes du v. 18) lui dire
    10. Accusation ou question« Celui-ci est (un) d’entre eux. »« Celui-ci était avec [meta] Jésus le Nazôréen. »« Toi aussi, tu es d’entre eux. »« Toi aussi, n’es-tu pas de ses disciples? »
    11. RépliqueMais de nouveau, il niait.Et de nouveau il nia avec serment : « Je ne connais pas l’homme. »Mais Pierre déclara : « Homme, je n’(en) suis pas. »Lui nia et dit : « Je n’(en) suis pas. »
    Troisième reniement Mc 14, 70b-72Mt 26, 73-75Lc 22, 59-62Jn 18, 26-27
    12. CadreUn peu après (encore dans le vestibule)Un peu après (encore dans le porche)Après environ une heure (encore dans le aulē)Pas d’indication de temps (encore avec le feu de braise)
    13. QuestionneurCeux qui se tenaient auprès disaient à PierreCeux qui se tenaient (là), s’approchant dirent à PierreUn certain (tis) autre homme insistait en disantUn des serviteurs du grand prêtre, parent de celui à qui Pierre avait coupé l’oreille, dit
    14. Accusation ou question« Vraiment, tu es d’entre eux et en effet tu es Galiléen. »« Vraiment, toi aussi, tu es d’entre eux et en effet ton parler te trahit. »« En vérité, celui-ci aussi était avec lui, et en effet il est Galiléen. »« Ne t’ai-je pas vu dans le jardin, avec [meta] lui? »
    15. RépliqueMais il commença à maudire et à jurer : « Je ne connais pas cet homme que vous dites. »Alors il commença à maudire et à jurer : « Je ne connais pas l’homme. »Mais Pierre dit : « Homme, je ne connais pas ce que tu dis. »De nouveau, Pierre nia
    16. CocoricoEt aussitôt, pour (la) seconde (fois) un coq chantaEt aussitôt un coq chantaEt à l’instant, comme il parlait encore, chanta un coqEt aussitôt un coq chanta
    17. Réaction de PierreEt Pierre se souvint du mot, comme lui avait dit Jésus : « Avant qu’un coq chante deux fois, trois fois tu m’auras renié. » Et, s’étant enfui, il pleuraitEt Pierre se souvint du mot de Jésus ayant dit : Avant qu’un coq chante trois fois tu m’auras renié. » Et, sortant dehors, il pleura amèrementEt s’étant retourné, le Seigneur regarda Pierre, et Pierre se souvint de la parole du Seigneur, comme il lui avait dit : « Avant qu’un coq chante aujourd’hui, tu m’auras renié trois fois. » Et, sortant dehors, il pleura amèrement

    1. Le cadre général

      1. La séquence des événements

        Chez Luc et Jean, il n’y pas de séparation entre le moment où on présente le lieu où se trouve Pierre et le début des reniements. Par contre, chez Marc et Matthieu, il y a une séparation entre ces deux moments pour laisser place au procès du Sanhédrin, soit une douzaine de versets. Cela permet à Marc d’associer le procès et reniement de Pierre, le deux se déroulant de manière quasi simultanée.

        De manière similaire, Jean associe le reniement de Pierre à l’interrogatoire de Jésus devant Anne : le premier reniement a lieu avant le début de l’interrogatoire, le deuxième et troisième pendant que Jésus est interrogé et renvoyé à Caïphe. Le but est clair : mettre en contraste le reniement de Pierre avec la confession de Jésus.

        En reprenant le récit de Marc, Luc s’en détache en ne reprenant pas sa méthode d’introduire un personnage et de le reprendre un peu plus loin : il préfère une scène unifiée qu’on ne quitte que lorsque le tableau est complet. Ainsi consolide-t-il la description de Pierre dans le aulē où s’enchainent des événements consécutifs.

      2. La présence de Pierre

        Tous les évangiles mentionnent que Pierre « suivait » Jésus en état d’arrestation. C’est étonnant. Les disciples n’avaient-ils pas tous fui au moment de l’arrestation ? Marc et Matthieu (et Luc d’une certaine façon) ont résolu le problème en disant que Pierre suivait « à distance ». Même Jean respecte cette tradition en racontant que Pierre arrive à la porte après Jésus. Même si rien n’indique qu’on pourchasse les disciples, on imagine facilement qu’ils avaient peur et se terraient.

      3. Le lieu de la scène

        Les quatre évangiles s’entendent pour placer la scène dans ou autour du aulē. Qu’est-ce que le aulē ? Il y a trois sens possibles :
        • Tout l’édifice palatial
        • Une pièce à l’intérieur de l’édifice palatial
        • La cour extérieure
        Matthieu (26, 69) renvoie à ce troisième sens. Pour sa part, Marc assume que la maison du grand prêtre comprend plusieurs étages, si bien que le reniement de Pierre a lieu à un étage plus bas que celui où Jésus subit son procès ; chez lui aulē désigne une salle ou une cour à l’intérieur de l’édifice, tandis que proaulion doit désigner l’avant-cour ou la cour à l’extérieure du aulē. Quant à Luc et Jean, c’est moins clair ; on se déplace d’un édifice à l’autre à l’intérieur de Jérusalem. Mais que l’on soit à l’intérieur ou l’extérieur de l’édifice, pour Marc, Luc et Jean, Pierre était près d’un feu (assis chez Marc et Luc, debout chez Jean). Ce détail est compréhensible quand on sait que les nuits à Jérusalem sont fraîches en mars et au début d’avril.

      4. L’entourage

        Marc/Matthieu mentionnent des gardes, tout comme Jean (avec des serviteurs), et plus loin on parlera de servantes. Ainsi, pour les évangélistes, en plus de ceux qui étaient allés arrêter Jésus, se trouvaient dans le aulē des domestiques qui n’avaient pas été impliqués dans cette arrestation. Aussi, la charge contre Pierre ne produit aucune hystérie et aucun mouvement pour l’arrêter.

    2. Le premier reniement

      1. L’inquisitrice

        Les quatre évangiles parlent d’une servante (paidiskē). Marc emploie une expression partitive (« une des » servantes), que Matthieu et Luc simplifie à leur façon, le premier avec « une servante », et le dernier avec « une certaine » servante. Jean précise qu’elle est aussi portière, ce qui a amené des biblistes à se demander : comment une femme peut-elle être responsable de la porte du palais sacerdotal tard dans la nuit ? Il faut se rappeler que Jean nous a habitués à présenter des détails plausibles de la culture de l’époque, et nous avons un précédent en Actes 12, 13 quand Pierre est libéré de nuit de prison et « heurta le battant du portail, et une servante, nommée Rhodé, vint aux écoutes ».

      2. L’autre disciple

        Qui est cet autre disciple ? En général, on l’identifie avec le « disciple bien-aimé », celui qui était contre la poitrine de Jésus lors de son dernier repas et à qui Pierre demande de s’informer sur le nom du traître, et qui se tiendra debout près de la croix. D’ailleurs, en Jn 20, 2 les expressions « l’autre disciples » et « le disciple que Jésus aimait » sont clairement associées. Des biblistes ont voulu associer ce disciple à Jean, fils de Zébédée, le pêcheur de Galilée, au prix de multiples contorsions pour expliquer comment il pouvait être connu du grand prêtre. Il vaut mieux reconnaître qu’on ne peut plausiblement établir son identité, sinon de manière négative : il n’est pas l’un des Douze, et il n’est pas une figure purement symbolique.

        L’évangéliste Jean nous présente un autre problème : comment un disciple de Jésus, connu du grand prêtre, peut-il avoir accès au aulē au moment même où on procède à l’arrestation de Jésus et où on soupçonne Pierre d’être aussi un disciple ? Tout d’abord, observons que l’évangéliste dit simplement que l’autre disciple « était connu » du grand prêtre, et non pas « était très connu » du grand prêtre. On ne peut assumer que cette connaissance impliquait également ses liens avec Jésus. D’ailleurs, nous avons l’exemple de Nicodème, un membre du Sanhédrin certainement connu du grand prêtre, dont les liens avec Jésus étaient demeurés secrets. De plus, quand la servante demande à Pierre : « Toi aussi, n’es-tu pas des disciples de cet homme? », le « toi aussi » ne fait aucune référence à l’autre disciple ; c’est une expression habituelle chez Jean, et la même expression apparaît dans les synoptiques sans qu’il y ait de mention de l’autre disciple.

      3. L’accusation

        Dans les récits synoptiques (Mc, Mt, Lc), l’intervention de la servante prend toujours la forme d’une accusation, alors que chez Jean il s’agit simplement d’une question. Chez Marc, l’accusé est appelé Nazarénien, chez Matthieu, Galiléen. Dans le deuxième reniement, ce sera l’inverse chez Marc et Matthieu . Cette accusation concernant quelqu’un provenant de la Galilée est plausible quand on connaît l’appréhension des autorités de Jérusalem face à ces ruraux qui ont plus d’une fois troublé la paix lors de la fête de la Pâque (voir Mc 14, 2 ; Lc 13, 1-3).

      4. La réplique de Pierre

        L’action de renier est exprimée en grec par deux termes tout à fait synonymes : arnesthai et parneisthai. Mais la façon dont les évangélistes décrivent ce reniement n’est pas identique
        MarcJe ne connais ni ne comprends ce que tu dis
        MatthieuJe ne connais pas ce que tu dis
        LucFemme, je ne le connais pas
        JeanJe n’(en) suis pas (un disciple de cet homme)

        Le dénie chez Jean est le plus grave : Pierre dit carrément qu’il n’est pas disciple (ouk eimi : je ne suis pas), un contraste dramatique avec le « egō eimi » (je suis) de Jésus au moment de son arrestation. Luc simplifie la phrase de Marc en ne retenant que la première partie (comme Matthieu d’ailleurs), tout en utilisant le vocatif (femme !), comme il le fait souvent (voir Lc 5, 20 ; 13, 12). Car la phrase de Marc a quelque chose d’alambiqué en utilisant oute…oute (à la place de ouk…ouk) pour dire « ni…ni », ce qui est grammaticalement incorrect. Mais cette phrase reprend la forme de répétition de l’usage courant populaire pour faire valoir son idée, et surtout pour exprimer une progression à la fois psychologique et théologique dans la réplique de Pierre : on parle d’abord de défaut de connaissance et de compréhension, puis de dénie, avant de passer au rejet de Jésus avec des jurons (voir les nos. 7,11 et 15 du tableau précédent).

    3. Le second reniement

      1. La séquence des événements

        • Jean : Le 2e et 3e reniements sont séparés du premier par l’intervention d’Anne
        • Luc : Le 2e reniement survient « un court (moment) après »
        • Marc/Matthieu : Pierre change de lieu et sort vers le vestibule (Mc) / vers le proche (Mt)

      2. Le chant du coq

        Certains manuscrits (la vieille latine, la Vulgate, la Peshitta) sur l’évangile de Marc ajoutent avant le 2e reniement : « et un coq chanta ». Il s’agit probablement de l’ajout d’un copiste (d’où les parenthèses carrées) qui, voyant la phrase de Marc où un coq chante pour la 2e fois après le 3e reniement sans qu’il ait eu auparavant mention d’un premier chant, a senti le besoin de rationaliser le récit. Marc a probablement volontairement ignoré le premier chant du coq dans son récit pour le rendre plausible ; autrement, Pierre aurait dû immédiatement se rappeler de la parole de Jésus.

      3. Le lieu

        Alors que le premier reniement a lieu à la porte chez Jean, et dans le aulē chez les synoptiques, le portrait est plus diversifié pour le 2e reniement. Pour Jean et Luc, tout se passe dans le aulē. Pour Marc, Pierre sort vers le proaulion (vestibule), et pour Matthieu, vers le pylōn (porche). Il est inutile d’essayer d’harmoniser le détail sur les lieux : la tradition reçue était probablement très vague et chaque évangéliste la spécifie à sa façon, et ici Matthieu préfère le mot bien connu de pylōn, à celui de proaulion inconnu par ailleurs dans la Bible.

        Mais pourquoi Marc nous présente-t-il un Pierre qui se déplace ? Il veut probablement dramatiser la faiblesse de Pierre : ce dernier veut éviter le regard persistant de la servante et s’éloigne vers le vestibule, mais cette dernière, de loin, toujours dans le aulē, continue à haute voix à s’adresser à ceux qui sont là. Matthieu et Luc ont simplifié cette scène, Matthieu en faisant intervenir une autre servante, Luc en faisant intervenir cette fois un homme, et surtout en ne déplaçant pas Pierre.

      4. Les mots

        Chez Marc, puisque la servante n’est plus auprès de lui, la réplique de Pierre ne lui est pas directement adressée. Mais ce reniement est d’autant plus répréhensible que cette fois, il ne s’agit plus de ne pas avoir compris la question, mais de nier d’être un disciple de Jésus (v. 9 Celui-ci est (un) d’entre eux). Matthieu accentue le reniement avec un serment de Pierre. Luc, pour sa part, accentue le contraste entre les mots de Pierre : « je n’(en) suis pas (ouk eimi) » et ceux qui sortiront de la bouche de Jésus devant le grand prêtre qui le questionne sur sa filiation divine : « Vous le dites: je le suis (eimi) » (Lc 22, 70).

    4. Le troisième reniement

      1. Le cadre

        Cette fois-ci il n’y a pas de déplacement de lieu. Mais les synoptiques postulent une période de temps. Quand à l’auditoire, elle semble le même que celle du aulē. Jean précise l’identité de l’interrogateur (« Un des serviteurs du grand prêtre, parent de celui à qui Pierre avait coupé l’oreille ») pour établir un lien avec la scène précédente.

      2. Accent régional

        Le 3e reniement assume que Pierre est facilement identifiable comme Galiléen. Matthieu précise ce point Marc en expliquant que cette identifications est due à l’accent régional de Pierre lorsqu’il parle. Chez Luc, Pierre nie « en vérité » d’être « avec » (meta) avec le Galiléen, alors que plus tôt il avait dit : « Seigneur, je suis prêt à partir avec (meta) toi et en prison et à la mort » (Lc 22, 33).

      3. Maudire / Jurer

        Il faut souligner la réplique de Pierre en Marc/Matthieu. Le fait de jurer ne pose pas problème, car il marque la gradation dans le reniement de Pierre. Par contre, comment interpréter le verbe « maudire » (anamathizein) ? Comme le pensent un certain nombre de biblistes, il faut probablement voir ici un verbe transitif (maudire quelqu’un), et ainsi Pierre se trouverait à maudire Jésus et à affirmer par serment ignorer qui il est. Quant à Luc, selon son habitude, il arrondit les angles et évite d’intensifier le reniement.

    5. Le cocorico

      1. Un deuxième cocorico ?

        Tous les évangélistes s’accordent pour écrire : immédiatement le coq chanta. Marc est le seul à dire que le coq chanta pour la 2e fois. Pourquoi ? Il est probable que Matthieu et Luc, qui utilisent pourtant le texte de Marc, ont tous deux éliminé ce détail pour être cohérent, parce que son récit originel ne comportait pas de premier chant.

      2. S’agit-il d’un vrai coq ?

        Certains biblistes ont émis l’hypothèse que Marc ne fait pas référence à un vrai coq, mais à la 3e veille de la nuit selon le comput romain. En effet, le temps romain de la nuit comportait quatre moments de trois heures chacun : « l’heure tardive » (opse), de 18 h à 21 h, « minuit » (mesonyktion), de 21 h à minuit, « cocorico » (alektōrophonia), de minuit à 3 h, et « tôt le matin » (prōi), de 3 h à 6 h. Mais aucune donnée ne peut nous convaincre que les évangélistes faisaient référence à ce comput romain. Ils font constamment référence à « un » (indéfini) coq qui chante, donc à l’animal de la basse-cour.

      3. Des coqs à Jérusalem ?

        Le problème a été soulevé parce que la Mishna (vers l’an 200), traité Baba Qamma 7.7, interdit d’élever de la volaille à Jérusalem, et même interdit aux prêtres de les élever dans tout Israël (et le chant du coq est tout prêt du palais du grand prêtre). Mais une règle du début du 3e siècle était-elle en vigueur à l’époque de Jésus? Fut-elle-même observée ? Le Talmud de Jérusalem, ‛Erubin 10.1, présuppose la présence des coqs à Jérusalem. Et l’Ancien Testament (Pr 30, 31 ; Jb 38, 36) et la tradition juive (III M 5, 23 ; Talmud de Babylone, Berakot 60b) parlent des coqs. Et il faut se fier aux évangélistes, en particulier Jean qui nous partage souvent de l’information détaillée et exacte sur Jérusalem, pour nous transmettre les coutumes de l’époque.

      4. À quelle heure le cocorico ?

        Certaines observations sur le terrain ont montré que les coqs en Palestine chantent habituellement entre 3 h et 5 h., mais des données de l’Antiquité parlent du cocorico de 0 h 30, 1 h 30, et 2 h 30. Cicéron reflète probablement la réalité quand il écrit : « Y a-t-il un moment, de nuit ou de jour, où le coq ne chante pas ? » (De Divinatione 2.26.56). Aussi faut-il se contenter d’affirmer que les évangélistes font référence aux petites heures du matin, avant la levée du jour, sans être plus précis.

    6. La réaction de Pierre

      1. La réalisation d’une prophétie

        Tous les évangiles associent le chant du coq au 3e reniement, et donc à la réalisation de la prophétie de Jésus. Marc le fait avec une construction alambiquée (« Et Pierre se souvint du mot, comme lui avait dit Jésus ») que simplifient Matthieu et Luc, tandis l’allusion à la parole de Jésus est implicite chez Jean, ce qui est surprenant, lui qui aime tant rappeler que Jésus avait annoncé certaines choses (Jn 18, 9.14.32 ; 19, 39).

      2. Pleurer

        Pour décrire la réaction de Pierre, les trois synoptiques utilisent le verbe « pleurer » (klaien). Dans la moitié des 21 cas où le verbe est utilisé dans les évangiles, il désigne les lamentations sur un défunt. Alors on peut imaginer la charge émotionnelle dans le verbe.

      3. Matthieu / Luc

        Mt / Lc ajoutent « amèrement » (pikrōs). Si Matthieu et Luc copient habituellement Marc, comment ont-ils pu tous les deux ajouter cet adverbe sans se concerter ? Plutôt que d’imaginer qu’un évangéliste aurait connu l’autre, il vaut mieux penser qu’un récit aussi populaire s’est propagé sous une forme orale, et que certaines expressions avec une charge émotive, comme « amèrement », étaient déjà fixées ; c’est une telle tradition orale qui aurait exercé une influence sur les évangélistes.

        L’expression « pleurer amèrement » met l’accent sur le fait que Pierre est envahi par le remord et la perspective qu’il ne lui est plus possible de réaliser son engagement à suivre Jésus jusqu’à la mort. Cependant les évangélistes ne parlent pas de désespoir. Chez Matthieu, il y a la prédiction qu’il le reverra en Galilée (Mt 26, 32), et chez Luc l’annonce que Jésus a prié pour Pierre afin qu’il se relève et affermisse ses frères (Lc 22, 31-32). Et la tradition a gardé le souvenir qu’il fut le premier à voir Jésus ressuscité.

      4. Luc

        Chez Luc, ce n’est pas le chant du coq, mais le fait que Jésus se tourne (strephein) vers lui qui l’amène à se rappeler de ses paroles. Cette scène présuppose que Jésus est dans le aulē avec Pierre. Inutile d’essayer de l’harmoniser avec le cadre de Marc où Jésus est à l’étage dans une pièce du palais, alors que Pierre est en bas dans la cour. Luc a délibérément changé le cadre de Marc pour nous présenter un Jésus qui prend soin de ses disciples au moment où ils sont tentés par Satan.

      5. Jean

        Ici, il n’y a pas de réaction de Pierre. Une telle omission est compensée par Jn 21, 15-17 quand Jésus demandera par trois fois à Pierre s’il l’aime.

      6. Marc

        La première partie de la réponse de Pierre chez Marc pose problème : « Et, epibalōn, il pleurait ». Notons d’abord que « pleurait », à l’imparfait, à une valeur inchoative, i.e. il commença à pleurer. Mais comment traduire epibalōn (jeter sur, mettre sur), ici un participe aoriste ? Neuf significations différentes sont possibles.

        1. s’étant effondré, i.e. ayant fondu en larmes
        2. s’étant jeté à terre
        3. s’étant jeté dehors, i.e. s’étant enfui ; c’est l’interprétation de Matthieu et Luc qui parlent de sortir
        4. s’étant mis à, i.e. ayant commencé à pleurer, ayant éclaté en sanglots (interprétation de Théophylacte et Luther, ainsi que du texte occidental avec : « Il commença (ērxato) à pleurer)
        5. ayant lancé (son esprit sur cela), i.e. s’étant mis à penser à la prédiction de Jésus (version King James)
        6. ayant jeté (les yeux), i.e. sur Jésus
        7. ayant lancé (ce qui précède), i.e. ayant répondu (usage de Polybe)
        8. ayant mis (une pièce de vêtement sur lui), e.g. « et se couvrant la tête » (Théophylacte), sans doute pour se déguiser (par lâcheté) ou par cacher son visage (honte)
        9. s’étant frappé (la poitrine)

        (iv) et (v) sont une tautologie, puis que « pleurer » a déjà une valeur inchoative. Avec beaucoup d’hésitation, nous optons pour (iii), i.e. s’étant enfui.

  3. Analyse

    1. Les récits de l’évangile et la tradition

      1. Une, deux ou trois sources ?

        Malgré beaucoup de différences dans les détails, les évangiles s’entendent sur la séquence générale des événements. Parmi les synoptiques, c’est Luc qui offre le portrait le plus divergent. Mais il n’est pas nécessaire de poser une source différente, puisque 50% de son vocabulaire est semblable à celui de Marc ; tout comme Matthieu, il dépend de ce dernier.

        Par contre, Jean puise à une autre source que celle de Marc. Certains biblistes refusent cette théorie, sous prétexte qu’à la fois Marc et Jean placent le reniement de Pierre lors du procès juif de Jésus. Mais c’est oublier que, très tôt dans l’histoire de la tradition, le récit sur Jésus qui est livré aux autorités est fixé dans la nuit (1 Co 11, 23) et que la crucifixion de Jésus est fixé le jour (Ga 3, 1). Dans ce cadre fixe, l’interrogatoire de Jésus par les Juifs doit avoir lieu de nuit, après son arrestation, ou tôt le matin, avant sa crucifixion. La tradition sur le reniement de Pierre, qui est associée à son arrestation et à la fuite des disciples, doit aussi obligatoirement avoir lieu de nuit, au moment de son arrestation ou après (surtout s’il faut l’associer au chant du coq). Ainsi, le fait d’associer le reniement au procès juif ne révèle rien de particulier sur les sources évangéliques. Par contre, ce qui est révélateur, c’est la manière de faire cette association. Et sur ce point, Jean montre son indépendance (un reniement avant, deux par la suite), même en reconnaissant que son interrogatoire juif est tout à fait différent.

        De plus, les détails des récits de Marc et Jean divergent. Même si, dans les deux récits, Pierre suit Jésus aux arrêts et le reniera trois fois avant le chant du coq, dans un cadre où il y a un feu dans le aulē du grand prêtre et une servante, la façon de combiner ces détails est très différent : Jean place le premier reniement avant l’entrée dans le aulē, mais le 2e et 3e auprès du feu dand le aulē, alors Marc place le premier reniement dans le aulē, mais le 2e et 3e en dehors du aulē, loin du feu. À part quelques mots clés comme coq, servante, ou « se chauffer », tout le vocabulaire est différent. Bref, Marc et Jean puisent à deux traditions antérieures différentes.

      2. Un ou trois reniements ?

        Certains biblistes pensent qu’à l’origine il y a eu un seul reniement, et c’est Marc qui, en combinant des récits différents, ou par un travail de rédaction, serait arrivé à trois reniements. Il faut reconnaître ici deux possibilités qui sont distinctes.

        • La première veut que les premières formulations de la tradition présentaient un seul reniement de Pierre, et que par la suite, sous l’influence des récits paraboliques et populaire où prévaut « la règle de trois », le reniement de Pierre soit devenu trois reniements. Malheureusement, reconstruire cette tradition est à peu près impossible.

        • La deuxième possibilité veut que Marc reçoive de la tradition un seul reniement, et c’est lui qui prend l’initiative de développer trois reniements. Cela impliquerait que les trois reniements n’existaient pas avant l’an 70, date approximative de son évangile. Malheureusement, essayer de voir dans le 2e ou 3e reniement le style de Marc ne prouve rien, car de toute façon il serait difficile qu’il en soit autrement. Et considérer le fait que Pierre sorte du aulē à la fin du premier reniement soit la fin du récit est ne rien comprendre à la subtilité de Marc.

        Bref, on peut bien considérer certains versets de Marc comme plus anciens que d’autres, mais on chercherait en vain des arguments probants montrant que la tradition reçue par Marc ne contenait qu’un seul reniement. De plus, si on se tourne vers Jean, la source qu’il reçoit semble bien contenir trois reniements.

    2. L’historicité

      Si la tradition la plus ancienne contenait trois récits de reniement, il nous faut néanmoins poser la question : derrière ces récits, y a-t-il des faits réels ? Si Pierre a effectivement renié Jésus, combien de fois l’a-t-il fait ?

      1. L’historicité

        1. Les partisans de l’historicité

          L’argument principal est que les Chrétiens n’auraient jamais inventé un récit qui couvre de honte leur leader le plus proéminent. De plus, comment chacun des quatre évangélistes aurait-il pu librement insérer un récit inventé dans son œuvre alors qu’il était fort probablement au courant que Pierre était mort martyr à Rome ?

          Ces arguments sont vraiment convaincants. Cependant, certains biblistes aboutissent à des conclusions exagérées lorsqu’ils vont jusqu’à affirmer que les détails du reniement proviendraient de Pierre lui-même. Que Pierre ait contribué à la source du récit du reniement, c’est plausible. Mais il ne faut pas oublier qu’il y a pu avoir plusieurs sources à ce récit. Et surtout, il faut reconnaître que le caractère artistique et coloré du récit actuel porte la marque du développement typique d’un récit populaire qui a pu passer d’abord par un stage oral avant d’être mis par écrit. Par exemple, le contraste dramatique entre le reniement de Pierre et la confession de Jésus trahit la plume de Marc. Bref, le fait même du reniement de Pierre est une chose, la façon de le raconter en est une autre, surtout dans le contexte où la scène est devenue quasiment une parabole sur la faiblesse du disciple dans l’épreuve et sa réhabilitation par le repentir.

        2. Les sceptiques

          Un certain nombre de biblistes ont mis en doute l’historicité de ce récit. Considérons leurs arguments.

          • Comment le reniement de Pierre peut-il être embarrassant comme le prétendent les partisans de l’historicité, quand le christianisme est une religion qui prêche un crucifié-ressuscité-des-morts ? Pierre ne devient-il pas le modèle du chrétien à promouvoir ? Cet argument des sceptiques n’est pas convaincant. Car la crucifixion de Jésus fut vraiment un scandale auquel on n’a que progressivement trouvé un sens, et cela ne justifie certainement pas qu’on ait ainsi inventé la scène du reniement. Marc 14, 27-29 présente cette scène comme une disgrâce embarrassante, et Matthieu 10, 33 n’a-t-il pas écrit : « Celui qui m'aura renié devant les hommes, à mon tour je le renierai devant mon Père qui est dans les cieux » ?

          • Pour d’autres sceptiques, le reniement de Pierre est l’exemple d’une propagande anti Pétrinienne ; Marc contesterait la christologie prêché par Pierre ou en son nom. Ainsi, Pierre serait le modèle de l’opposition à Jésus. Et cela expliquerait que son nom soit absent de la liste des apôtres en 1 Co 9, 5. Ces sceptiques ignorent que Paul lui-même, qui fut un persécuteur des disciples de Jésus, a considéré Pierre comme un modèle de l’évangélisation apostolique (Ga 2, 7). Ils oublient que les autres évangélistes ont fait jouer un rôle positif à Pierre après la résurrection. Ils ne tiennent pas compte que les synoptiques et le 4e évangile représentent deux traditions indépendantes sur le reniement de Pierre. Et enfin, ils passent sous silence la scène chez Marc du remords de Pierre et l’indice de son repentir.

          • Pour d’autres sceptiques encore, le reniement de Pierre est la projection de la célébration eucharistique où on fait mémoire des souffrances du Seigneur. Même le cocorico serait l’écho du coq à la célébration pascale, tôt le matin. Ces sceptiques oublient 1 Co 11 où Paul rappelle que l’eucharistie prend sa source dans un événement réel, la nuit où Jésus fut livré, reçu de la tradition. Et on peut penser que Pierre a joué un rôle dans la transmission de cette tradition, puisque Paul l’a rencontré à Jérusalem après sa conversion (Ga 1, 18). Bref, on chercherait en vain des données soutenant l’hypothèse d’une création à partir de la liturgie.

          • Certains sceptiques notent que le récit du reniement de Pierre contredit le contexte : si on dit que tous les disciples se sont enfuis lors de l’arrestation de Jésus, comment Pierre peut-il continuer à suivre Jésus ? Ces sceptiques échouent à noter deux choses : 1) le reniement de Pierre est justement l’illustration de la prédiction de Jésus que les disciples seront scandalisés et s’enfuiront, i.e. seront incapables d’affronter l’épreuve ; 2) Marc prend soin de dire que Pierre suivait « à distance », une façon de relier le reniement à la fuite des disciples : Pierre a fui lui aussi Gethsémani, puis maintenant il suit furtivement les gardes, seulement pour faillir encore.

          • Un autre argument des sceptiques se réfère à Luc 22, 31-32 : « Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme froment; mais moi j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas. Toi donc, quand tu seras revenu, affermis tes frères. » Et surtout, les promoteurs de cet argument prennent soin de faire de l’émondage en éliminant l’expression « quand tu seras revenu » qu’ils ne considèrent comme secondaire ; ainsi, le reniement de Pierre n’aurait aucune base historique, puisque Jésus a prié pour que sa foi ne défaille pas. À cet argument, plusieurs réponses s’imposent : 1) Luc rapporte cette parole de Jésus en même temps que sa prédiction qu’il le renierait, sans pourtant y voir de contradiction ; 2) cet argument présuppose un émondage du texte, et même si l’émondage avait un fondement, la prière de Jésus se justifierait dans un contexte d’épreuve que doit affronter Pierre ; 3) comment peut-on se baser sur Luc en assumant qu’il est plus original que Marc, à l’encontre de la grande majorité des exégètes ? 4) en considérant l’expression « quand tu seras revenu » comme secondaire, on va à l’encontre de récits importants comme ceux de Matthieu (16, 16-18 : qui présente Pierre comme un roc sur lequel il construira son Église, tout en le traitant de Satan quelques versets plus loin en raison de son incompréhension) ou de Jean (21, 15-17 : les trois questions de Jésus à Pierre s’il l’aime et l’établissant pasteur du troupeau, tout en faisant suite aux trois reniements).

        3. Les prédictions du reniement

          Ces prédictions ont-elle été formulées après les événements, tout comme, selon certains, les annonces de Jésus de sa propre mort ? Il n’est pas évident d’expliquer pourquoi on aurait créé après coup des annonces de reniement, alors que tant d’autres incidents reliés à la passion n’ont fait l’objet d’aucune annonce ? Il est même possible, au contraire, que ce soit plutôt l’annonce du reniement de Pierre qui aurait aidé à formuler et préserver le reniement lui-même. En effet, pourquoi aurait-on pris soin de garder en mémoire une prédiction si elle ne s’est pas réalisée ? Et le chant du coq, lié à la nuit de l’arrestation de Jésus, n’aurait aucune signification particulière s’il n’était lié à une prédiction, et une prédiction réalisée.

      2. Une hypothèse de travail

        Quand Jésus arriva à Jérusalem et a dû affronter l’opposition exacerbée des autorités, on peut penser qu’il a deviné qu’on allait tenter de l’arrêter, et qu’il y aurait des défections parmi ses disciples, soit par trahison, soit par désertion. Des paroles sur le sujet ont pu être prononcées à divers moments au cours des derniers jours. Ces paroles ont été conservées par la tradition dans le contexte de son dernier repas. Sur les trois prédictions de Jésus (Judas, les disciples, Pierre), seule celle concernant Pierre avec son association au cocorico doit nécessairement être reliée à la nuit où Jésus fut livré. Mais l’instinct de la tradition de relier cette prédiction à l’anticipation générale de la débandade des disciples pourrait être tout aussi historique.

        Les nombres dans la parole « avant que le coq chante deux fois, tu m'auras renié trois fois » peuvent être une création de Marc, mais rien n’empêche qu’elle ait pu être prononcée sur un ton symbolique, pour indiquer non un nombre exact, mais un courte période de temps, accentuant la vitesse avec laquelle Pierre s’écroulerait complètement.

        Les premières versions d’un récit continu de la passion ont dû mentionner la trahison de Judas et la débandade des disciples. Et comme exemple de cette débandade, on a pu faire une brève mention du reniement de Pierre, alors qu’il a été interpellé par une servante autour d’un feu dans le aulē du grand prêtre où Jésus était retenu prisonnier. Par la suite, on a pu commencer à détailler ce récit par des dialogues, quand Pierre jouait un rôle beaucoup plus visible dans la communauté chrétienne et était devenu l’évangéliste de la circoncision (Ga 2, 7). Dans l’expansion du récit originel, on a pu commencer à interpréter de manière littérale la prédiction de Jésus, si bien que le récit contenait maintenant trois reniements distincts, avec le dernier correspondant avec le chant du coq. C’est probablement dans cet état que Marc et Jean ont reçu leur source sur laquelle ils s’appuient.

        Une telle hypothèse de travail fait justice à la fois à la base historique du récit, et à la fois à son style plein d’imagination. Car un fait de base et une expansion imaginative peuvent coexister.

    3. La fonction des récits de reniement

      Ces récits sont très colorés : Pierre suit « à distance », on le reconnaît à la lueur du feu ou à son accent galiléen, il se glisse à l’extérieur pour s’éloigner d’une servante trop persistante, le reniement croît en intensité jusqu’au serment et au maudissement de Jésus, et finalement le chant du coq arrive au dernier reniement et amène Pierre à se souvenir des paroles de Jésus et à vivre le remord.

      1. Les synoptiques

        Marc place ce récit au moment où Jésus fait face au Sanhédrin. Pierre, qui avait auparavant confessé que Jésus était le messie, le fils du Béni (8, 29), le renie maintenant. Comme nous l’avons déjà souligné plus tôt (voir épisode de transition), ce récit est marqué par 2 Samuel 15 (David, abandonné par ses amis et conseillers, se rend au mont des Oliviers pour prier), et par les derniers chapitres de Zacharie qui se passent au mont des Oliviers avec ses références au sang de l’alliance, au berger assassiné et au trente sicles d’argent jetés dans le trésor du temple. Mais l’influence la plus importante n’est pas l’Ancien Testament, mais les prédictions de Jésus lui-même.

      2. Luc

        Contrairement à Marc, Pierre et Jésus sont présents au même endroit dans le aulē. Quand Jésus se tourne vers Pierre après son reniement, Luc veut que nous sachions que, au cœur même de ses souffrances, Jésus se préoccupe des autres.

      3. Jean

        Son approche tout à fait différente. Il met en scène deux disciples. Tout d’abord, Pierre n’est jamais dénigré et on chercherait en vain une progression dans le reniement. Plutôt, il sert de faire-valoir pour le comportement de l’autre disciple qui ne flanche jamais. Ce disciple réapparaîtra à la croix, le seul à suivre Jésus jusqu’au bout. Il est impossible de conclure quoi que ce soit sur son historicité, puisque seul Jean en parle, et cela seulement dans le cadre des derniers jours de Jésus. Ce que nous pouvons dire, c’est que l’évangile de Jean reflète une situation communautaire où les Chrétiens ont été expulsés de synagogues pour avoir confessé Jésus, et donc craignent pour leur vie. L’exemple de l’autre disciple leur est donc proposé comme modèle.

      4. Marc

        C’est une théologie de la croix que nous présente ici Marc. Son évangile a probablement d’abord été écrit dans le contexte de la communauté chrétienne de Rome alors que sévit la persécution de Néron. Plusieurs chrétiens ont non seulement renoncé à leur foi, mais ont même dénoncé leurs coreligionnaires. Que penser de ces derniers ? L’espoir est-il totalement perdu ? Et voilà que Marc nous présente la figure de Pierre, celui qui se vantait de pouvoir suivre Jésus jusqu’au bout, le premier à confesser qu’il est le messie, et qui maintenant, malgré la parole de Jésus à prier pour ne pas entrer dans l’épreuve, jure ne pas être son disciple et le maudit même. Son repentir ne trace-t-il pas la voix à tous ces chrétiens qui ont flanché dans leur foi ?

      5. Le reniement

        Le verbe « renier » faisait déjà parti dans le Judaïsme des différents témoignages sur les martyrs. Les frères Macchabées mettent au défi les Juifs de renier leur loi ancestrale et leurs frères (4 M 8, 7 ; 10, 15). Apocalypse 2, 13 félicite les chrétiens d’avoir résisté à la persécution. 2 Timothée 2, 13 promet que le Christ sera fidèle, car il ne peut se renier lui-même. Le romain Pline le Jeune interrogeait les gens soupçonnés d’être chrétiens et leur donnait trois occasions de renier leur foi (Lettres, 10.96-97). Cet écho du contexte du premier siècle est suffisant pour nous convaincre que l’auditeur du récit du reniement de Pierre pouvait facilement faire référence à sa propre situation.

 

Brown v.1: Acte 2, scène 2 - #22. Les trois reniements de Jésus par Pierre, pp 587-626 (version anglaise).


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