La fin du procès devant le Sanhédrin; le renvoi à Pilate
(Mc 15, 1; Mt 27, 1-2; Lc 23, 1; Jn 18, 28a)


Sommaire

Nous assistons au petit matin à la fin du procès juif qui s’est déroulé de nuit. La décision est prise par les représentants des autorités juives de le condamner à mort, et donc de le livrer au païen Pilate. On peut être surpris qu’on aille chez Pilate si tôt le matin, mais cela correspond aux habitudes romaines. Aussi Marc, suivi de Matthieu, raconte qu’on lie alors Jésus, ce qu’ignore Luc par respect pour lui. Chez Jean, comme le procès juif a eu lieu plusieurs jours auparavant, Jésus a été lié dès son arrestation. En mentionnant que Jésus est livré à Pilate, on évoque l’accomplissement de la dernière partie de la prédiction de Jésus, celle d’être livré aux païens. Enfin, Jean est le seul à préciser que l’interrogatoire de Jésus a lieu au prétoire, le palais d’Hérode sur la colline ouest de Jérusalem.


  1. Traduction
  2. Commentaire
    1. Le temps
    2. La rencontre
    3. Les participants
    4. Le renvoi à Pilate

  1. Traduction

    Marc 15Matthieu 27Luc 23Jean 18
    1 Et aussitôt, le matin, ayant fait un conseil, les grands prêtres avec les anciens et les scribes et tout le Sanhédrin, ayant lié Jésus, (l’)emportèrent et (le) livrèrent à Pilate.1 Mais le matin étant arrivé, tinrent un conseil contre Jésus tous les grands prêtres et les anciens du peuple afin de le faire mourir. 2 Et, l’ayant lié, ils (l’)emmenèrent et (le) livrèrent à Pilate, le gouverneur.1 Et toute leur assemblée s’étant levée, ils le menèrent devant Pilate.28a Ils mènent donc Jésus de chez Caïphe au prétoire. Puis, c’était le matin.

  2. Commentaire

    1. Le temps

      Quand a-t-on amené Jésus chez Pilate ? Marc écrit : « Et aussitôt ». Ce terme n’exprime pas nécessairement la simultanéité avec ce qui précède, mais signifie plutôt : « Aussitôt qu’il fit jour ». Le mot prōi (le matin) désigne parfois la 4e veille de la nuit (3 à 6 h du matin), mais le plus souvent : « tôt le matin ». La forme féminine prōia chez Matthieu signifie : de bonne heure. Luc n’a pas d’indication de temps pour le renvoi à Pilate, mais plus tôt il nous avait dit que la session du Sanhédrin a commencé quand il fit jour (Lc 22, 66). Dans l’évangile de Jean on a la même expression que Marc : prōi (le matin).

      Il faut reconnaître que les évangiles ne concordent pas sur le lieu où se trouvait à certaines heures spécifiques. Par exemple, sur l’heure du midi, Jésus était encore devant Pilate chez Jean, alors que chez Marc il était en croix. Pour le renvoi à Pilate, la tradition semble lui avoir associé la forme « tôt le matin ». Ainsi, le reniement de Pierre aurait eu lieu au cours de la période de 3 à 5 heures du matin (chant du coq). Peu de temps après, Jésus aurait été amené à Pilate. On peut être surpris que Pilate puisse commencer si tôt sa journée de travail, mais cela semble une pratique généralisée dans le monde romain (voir Sénèque, De ira, 2.7.3, l’empereur Vespasien qui finissait son travail de bureau avant l’aurore, Pline pour sa part qui le finissait avant 10 h, et Agrippa I qui se rendait au spectacle du théâtre de Césarée avant les premiers raisons du soleil).

    2. La rencontre

      Voici les trois principales recensions pour décrire la rencontre.
        >
      • Symboulion hetoimasantes (un conseil ayant préparé): Codex Sinaïticus, Ephraemi Rescriptus
      • Symboulion poiēsantes (un conseil ayant fait): Codex Vaticanus, Alexandrinus et les textes de la koinè
      • Symboulion epoiēsan (un conseil il firent): Codex Bezae et Koridethi, les vieilles latines, Origène

      Avant de déterminer quelle recension est la plus ancienne, il faut s’entendre sur la signification de symboulion. D’une part, il signifie : conseil, consultation, rencontre. D’autre part, il signifie aussi le résultat de cette rencontre : avis, plan, décision. Il est parfois difficile de choisir entre les deux significations, comme en Mc 3, 6 qui peut aussi bien se traduire par « les Pharisiens tenaient un conseil contre lui avec les Hérodiens » que par « les Pharisiens prenaient une décision contre lui avec les Hérodiens ».

      Mais quand on choisit la traduction « conseil », cela implique-t-il que le Sanhédrin a tenu une deuxième réunion au petit matin après celle de nuit ? Beaucoup de biblistes le pensent, en se référant en particulier à la Mishna Sanhedrin 4.1 qui exigeait une deuxième réunion dans un cas de sentence capitale ; une telle option aiderait à harmoniser la version de Marc avec celle de Luc où la réunion du Sanhédrin a lieu le matin. Malheureusement, il faut rejeter cette option pour un certain nombre de raisons :
      • La réunion du Sanhédrin chez Luc est identique à celle de Marc qui a lieu de nuit, et il faut attribuer à son travail éditorial le fait de l’avoir déplacée au petit matin
      • La règle de la Mishna (2e siècle) ne s’applique pas à l’époque de Jésus comme nous l’avons déjà démontré (voir arrière plan du procès juif) ; de plus, la règle exigeait que la 2e réunion se tienne un jour différent, ce qui n’est pas le cas dans le récit de la passion
      • Les biblistes qui tentent d’expliquer le besoin d’une 2e réunion, quelque soit leur motif, commettent l’erreur de confondre histoire et récit de Marc ; dans ce dernier, il est clair que la décision d’exécuter Jésus est prise dès le début de la réunion, et jamais il ne parle d’un besoin d’examiner plus avant la légalité du geste ou du besoin d’écrire une charge contre Jésus à transmettre à Pilate

      Si on opte donc pour une seule réunion, celle de nuit, que signifie l’affirmation de Marc que le Sanhédrin « a préparé/fait un conseil » le matin? Tout d’abord, un nombre impressionnant de biblistes optent pour la recension « ayant préparé » (hetoimasantes). Dans ce cas, l’expression rappelle que le Sanhédrin a déjà tenu sa réunion. Par contre, certains biblistes préfèrent la recension « ayant fait ou tenu un conseil », car elle est mieux attestée et constitue la lecture la plus difficile, et elle permet d’éviter l’ambiguïté qu’il y ait eu une deuxième réunion. Dans ce cas, Marc nous présenterait une récapitulation de ce qui s’est passé, une récapitulation d’autant plus nécessaire que la réunion du Sanhédrin a été interrompue par le reniement de Pierre (et la récapitulation appartient au style de Marc, par exemple voir 14, 66-67 après 14, 54).

      Du côté de Matthieu, Mt 27,1 n’offre aucune objection à voir Mc 15, 1 comme une récapitulation. Encore ici, Matthieu ne présente pas une 2e réunion, mais conclue la première : ils tinrent conseil (symboulion elabon)… afin de le faire mourir, i.e. ils ont pris une décision contre Jésus, expression équivalente à celle Marc 14, 64 qui parle de katekrinan (condamner). Son récit est plus lisse que celui de Marc et lui permet d’introduire ce qui suit, l’histoire de Judas qui fera référence au katakrinein contre Jésus. Quant au récit de Luc, on comprend mal sa décision de déplacer la réunion au petit matin.

    3. Les participants

      1. Marc

        Une grande partie du récit du procès de Jésus en Mc 14 provient d’une tradition antérieure, même si Marc l’a modifié et réinterprété, le plaçant la veille de la mort de Jésus. Par contre, Mc 15, 1 est totalement une de ses créations. On y retrouve son vocabulaire avec la liste des participants (grands prêtres, anciens, scribes et tout le Sanhédrin). Ajouter le Sanhédrin à la fin de cette liste peut sembler une tautologie, mais c’est une façon pour lui d’insister, non pas sur une participation individuelle, mais sur le fait que ces individus représentent le gouvernement religieux juif.

      2. Matthieu

        En parlant de « tous » les grands prêtres et les anciens « du peuple », Matthieu traduit la même idée de représentants de la communauté juive, mais en évitant les apparences de tautologie. À l’arrière plan, il y a l’évocation biblique du juste qui se tient seul devant tous ses adversaires.

      3. Luc

        Si on se souvient bien, la séance du Sanhédrin s’était terminée avec la phrase : « Qu'avons-nous encore besoin de témoignage? Car nous-mêmes l'avons entendu de sa bouche » (22, 71). Aucune décision explicite n’a été prise. C’est par le fait qu’ils se lèvent et mènent Jésus à Pilate qu’on devine qu’une décision a été prise. Le fait de se lever à la cour a probablement une nuance légale, indiquant un moment décisif. Ceux qui prennent cette décision sont les anciens du peuple, les grands prêtres et les scribes (Lc 22, 66), auxquels se joindront un peu plus loin les foules (Lc 23, 3).

      4. Jean

        Les participants sont nommés par « ils ». Il s’agit des gardes présents lors de l’interrogatoire par Anne (18, 22), puis Anne lui-même quand il envoie Jésus lié à Caïphe. Ainsi, sous l’expression « ils » le lecteur voit les gardes et les grands prêtres.

    4. Le renvoi à Pilate

      1. Jésus est lié

        Marc mentionne abruptement « ayant lié Jésus ». En ajoutant « et », Matthieu présente une transition plus douce. Chez les deux évangélistes, c’est la première fois que Jésus est lié, puisqu’il est maintenant déclaré être un criminel. Luc, par contre, refuse cette présentation d’un Jésus lié, ce qui serait indigne de lui, d’autant plus qu’il insiste pour dire que Jésus se déplace librement tout au long de sa passion. Chez Jean, comme il n’y a aucun procès formel la nuit de son arrestation, puisqu’il a eu lieu en fait auparavant (11, 47-53), Jésus est lié comme criminel dès son arrestation.

      2. On l’emporte / l’emmène / le mène

        Alors que Marc parle d’emporter (apopherein) et Matthieu d’emmener (apagein), Luc et Jean utilisent la forme simple : mener (agein). Ce dernier cas n’est pas inusité dans le cadre d’un criminel qu’on livre, puisque Josèphe l’emploie (Guerre juive, 6.5.3 ; #303).

      3. Il est livré (paradidonai)

        Chez Marc, le fait que Jésus soit livré accompli la prédiction de 10, 33 (« le Fils de l'homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes; ils le condamneront à mort et le livreront aux païens »). Le récit du procès devant le Sanhédrin a accompli la première partie de la prédiction, et c’est maintenant l’accomplissement de la deuxième partie, celle d’être livré aux païens. Matthieu suit ici parfaitement Marc. Jean ne parle pas ici de « livrer », mais il le fait avec Judas comme sujet (18, 2.5), et plus loin avec l’évocation des Juifs qui ont livré Jésus à Pilate (18, 30.35), et aussi avec Pilate comme sujet qui livre Jésus pour être crucifié (19, 16). Luc restreint ce verbe à Judas et Pilate comme sujet, et ne l’emploie pas avec les autorités juives.

      4. À Pilate

        C’est notre première référence à Pilate. Marc introduit ce nom sans attribut, assumant qu’il est bien connu. Matthieu précise qu’il est gouverneur (hēgemōn), un titre qui semble équivalent à celui de procurateur ou préfet utilisé par Josèphe (Antiquités judaïques, 18.3.1 ; #55). Luc a déjà mentionné plus tôt que Pilate gouvernait (hēgemoneuein) la Judée (2, 2). Quant à Jean, il ne le mentionne que plus loin (18, 29), et comme Marc, il le fait sans introduction.

      5. Prétoire

        Jean est le seul à préciser où se trouve Pilate : au prétoire. Car ce lieu joue un rôle important dans son récit à cause de son scénario autour de l’intérieur et de l’extérieur de l’édifice. Dans les Synoptiques, on n’a pas d’indication de lieu avant le moment où on remet Jésus aux mains des soldats pour la crucifixion, qui l’amèneront au prétoire ; on a alors l’impression que l’interrogatoire de Jésus a eu lieu à l’extérieur du prétoire, un scénario bien différent de celui de Jean. Notons que ce prétoire est probablement le palais d’Hérode, avec ses trois grandes tours au sommet de la colline ouest de Jérusalem, et non pas la forteresse Antonia sur le « chemin de la croix » médiéval et moderne.

 

Brown v.1: Acte 2, scène 2 - #23 La fin du procès devant le Sanhédrin; le renvoi à Pilate, pp 627-635 (version anglaise).


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