Les injures des Juifs et les moqueries à l’égard de Jésus
(Mc 14, 65; Mt 26, 67-68; Lc 22, 63-65; Jn 18, 22-23)


Sommaire

Cette scène de moquerie et de mauvais traitements lors du procès juif autour de Jésus comme prophète est très semblable à celle du procès romain autour de Jésus comme roi des Juifs. Il est possible qu’il y ait une forme d’amalgame dans les deux récits. Mais au sein même du procès juif, il y a des divergences dans les récits évangéliques qu’on ne peut ignorer.

Le récit de Marc, dont dépendent Matthieu et Luc, met l’accent sur l’ironie de la situation, alors qu’on implique Jésus dans un jeu d’enfant de l’époque où il doit deviner/prophétiser celui qui l’a touché, après avoir prophétisé plutôt la destruction du temple et sa reconstruction en trois jours, ainsi que la venue de fils de l’homme dans le ciel ; or, justement, la scène comporte des mots clés du récit du serviteur souffrant d’Isaïe 50 (gifles, visage, crachats) dont Jésus est en train de réaliser la prophétie. Matthieu structure le style un peu trop libre de Marc et en clarifie le contenu : d’une part, l’allusion au serviteur souffrant est resserré en écrivant en toutes lettres qu’on lui crache au visage, ce qui l’oblige en sauter la mention du visage voilé qui devient implicite dans le jeu d’enfant qui suit ; d’autre part, il insère l’interpellation de messie dans les moqueries, établissant un lien explicite avec les annonces de la reconstruction du temps et de sa venue dans le ciel qui ont été faites comme messie, et un lien également avec l’interpellation de roi des juifs au procès romain. Luc réarrange tout le matériel si bien que la scène a lieu avant le procès devant le Sanhédrin et dans la cour intérieure du palais où on se chauffait, et les angles sont adoucis : les abus physiques (crachats et gifles) sont éliminés et le rapprochement avec le serviteur souffrant d’Isaïe est déplacé vers les Actes des Apôtres et remplacé par le modèle du martyr qui tient ferme dans l’adversité. Quant à cette phrase qu’il partage seulement avec Matthieu (Quel est celui qui t’a frappé? ), elle provient sans doute d’une tradition orale que les deux évangélistes auraient ajoutée à leur source sans se concerter.

La scène a-t-elle une valeur historique ? Que le Sanhédrin lui-même ait brutalisé Jésus ne l’est sans doute pas. Mais on a au premier siècle des précédents où des gardes auraient occasionné des contusions à un accusé.


  1. Traduction
  2. Commentaire
    1. Des comparaisons amenées par les récits évangéliques de la moquerie juives
    2. Le récit marcien
    3. Le récit matthéen
    4. Le récit lucanien
  3. Analyse

  1. Traduction

    Les passages chez Matthieu, Luc ou Jean qui sont parallèles à Marc sont soulignés. Ce qui est propre à Matthieu et Luc est en couleur bleue.

    Marc 14Matthieu 26Luc 22Jean 18
    65 Et certains commencèrent à cracher sur lui et à couvrir son visage et à le souffleter et à lui dire : « Prophétise! » Et les gardes s'occupèrent de lui (avec) des gifles.67 Alors ils lui crachèrent au visage et le souffletèrent; mais il y avait ceux qui le giflèrent, disant : « Prophétise pour nous, Messie! Quel est celui qui t’a frappé? »63 Et les hommes qui le gardaient se moquaient de lui, (le) frappant 64 et, l’ayant couvert, ils l’interrogeaient, disant : « Prophétise! Quel est celui qui t’a frappé? » 65 Et blasphémant, ils disaient beaucoup d’autres (choses) contre lui.22 …un des gardes qui se tenait (là), donna une gifle à Jésus en disant : « (C’est) ainsi (que) tu réponds au grand prêtre? » 23 Jésus lui répondit : « Si j’ai mal parlé, témoignage de ce qui est mal; mais si (j’ai) bien (parlé), pourquoi me frappes-tu? »

  2. Commentaire

    1. Des comparaisons amenées par les récits évangéliques des moqueries juives

      1. Comparaisons entre les scènes juive et romaine des mauvais traitements/moqueries

        Les biblistes sont divisés : certains acceptent comme historique à la fois la scène juive des mauvais traitements/moqueries et la scène romaine, d’autres refusent complètement les deux, d’autres encore acceptent seulement l’une d’elles, plus particulièrement la scène romaine sur laquelle on aurait copié la scène juive. En résumé, les quatre évangiles ont une scène de mauvais traitement avant ou après le procès/interrogatoire juif. Les quatre évangiles ont une scène de moquerie par les soldats romains. Il n’est pas impossible que les deux types de scène aient pu être amalgamés.

        Tableau de l’analyse du vocabulaire dans les différents récits

        IIIIIIIVVVI
        VocabulaireIsaïe 50, 533e annonce de la passion (Mc 10, 33-34 ; Mt 20, 18-19 ; Lc 18, 31b-33Contexte d’un procès juif (Mc 14, 64-65 ; Mt 26, 65-68 ; Lc 22, 63-65 ; Jn 18, 22)Procès devant Hérode (Luc 23, 11 ; Évangile de Pierre 4, 13-14)Contexte d’un procès romain (Mc 15, 15b-20a ; Mt 27, 26b-31a ; Jn 19, 1-3)Sur la croix (Mc 15, 29-32 ; Mt 27, 39-44 ; Lc 23, 35b-39 ; Évangile de Pierre 4, 13-14)Commentaire
        #1 blasphēmein, blasphēmia : blasphémer, blasphèmeMc/Mt*, Lc**Mc/Mt**, Lc*** = Jésus accusé de blasphème (aussi Jn10, 33-36 – un parallèle à III) ; ** = Jésus blasphème contre
        #2a empaizein : se moquer deMc/Mt, LcLcLcMc/MtMc/Mt, Lc
        #2b ekmyktērizein : mépriserLcPs 22, 7 : on se moque du psalmiste abandonné. Ailleurs dans le NT, seulement Lc 16, 14 : les Pharisiens se moquent de Jésus
        #2c oneidizein : insulterEvPierreMc/MtPs 22, : le psalmiste est l’objet d’insultes ; Mt 5, 11 : « Heureux… quand on vous insultera »
        #2d : hybrizein : traiter avec arroganceLc
        #2e exouthenein : traiter avec dédain ou méprisLcLa forme double de exoudenein dans la version grecque d’Aquila sur Is 53 ; Ps 22, 7 le psalmiste est objet de mépris ; Mc 9, 12 : « Le Fils de l’homme doit …être méprisé »
        #3a trechein : pousser (courir)EvPierre
        #3b syrein : traînerEvPierre
        #4a phragelloun : flagellerMc/Mt
        #4b mastigoun, mastizein, mastix : fouetterMc/Mt, LcEvPierreJn√ = Présence du mot en Is 50, 53
        #4c : paideia, paideyein : châtiment, châtier (fouetter)Lc 23, 16.22 : Pilate offre de châtier Jésus
        #5a derein : battreLc, JnLes serviteurs de la parabole de la vigne (Mc 12, 3.5 et ||) ; dans le synagogues (Mc 13, 9)
        #5b paiein : frapperMt, LcMc 14, 47 : quelqu’un de l’assistance frappe le serviteur du grand prêtre
        #5c typtein : heurterMc/Mt
        #5d kolaphizein : heurterMc/Mt
        #5e nyssein : darder, poignarder, transpercerEvPierreJnEvPierre avec un roseau ; Jn avec une lance ; Ps 22, 17 : oryssein pour percer les mains et les pieds
        #5f : rapisma, rapizein : giflerMc/Mt, JnEvPierreJn
        #5g emptyein, emptysma : cracherMc, LcMc/MtEvPierreMc/Mt
        #6a : kephalē : tête (de Jésus)EvPierreMc/MtMc/MtMc/Mt coup à la tête ; Mt, Jn, EvPierre couronne d’épines sur la tête ; Mt inscription au dessus de la tête
        #6b opsis : visageEvPierre (cracher)
        #6c prosōpon : faceMc (couvrir) Mt (cracher)
        #6d siagōn : joueEvPierre (gifler)

      2. Comparaison entre les scènes évangéliques divergentes de la scène juive

        Les nombreuses variantes qu’on trouve dans les textes manuscrits des évangiles témoignent de l’émoi des copistes devant tant de divergences, et de leur effort d’harmoniser les différences. En effet, Marc écrit : « crache sur lui » et « couvre son visage », alors que Matthieu écrit : « cracha au visage ». Voici la réaction de certains copistes.

        • Codex Bezae (Codex Vercellensis – vieille version latine, traduction syriaque de la Peshitta, traduction copte bohaïrique) offre pour Marc la recension : crache au visage, et omet : couvre son visage.
        • Codex Coridethianus offre la recension suivante de Marc : Quel est celui qui t’a frappé?, une harmonisation avec Matthieu et Luc.

        Certains biblistes ont voulu réviser la théorie traditionnelle voulant que Matthieu et Luc dépendent de Marc, afin d’accommoder ces versions différentes des copistes. Nous ne les suivrons pas sur ce point.

    2. Le récit marcien

      • Qui crache et soufflète Jésus? D’après le contexte, ce sont les membres du Sanhédrin. Certains biblistes ont affirmé qu’il est impossible que le Sanhédrin ait eu une attitude si dure. C’est oublier que nous sommes ici devant l’œuvre de Marc qui a délibérément présenté dès le début les grands prêtres, les scribes et les anciens comme des gens hostiles à Jésus.

      • L’expression « commencèrent à » est typique du style marcien (26 fois). L’action de cracher exprime le mépris comme on le voit en Job (30, 9-10). Dans l’Ancien Testament, elle relève de la punition pour quelqu’un qui est coupable (Nb 12, 14). Et il est possible que c’était le devoir du Sanhédrin d’exprimer son mépris pour quelqu’un condamné à mort.

      • L’expression « et à couvrir son visage » fait probablement référence à un jeu bien connu des lecteurs. Le Onomasticon de Pollux mentionne trois jeux où on couvre les yeux :

        1. Il y a un jeu du chat-loup où un joueur ferme les yeux et cherche les autres pour les toucher, le défi étant de les identifier sans voir
        2. Il y a le jeu où un joueur se couvre les yeux avec la main et où il doit deviner avec quelle main quelqu’un d’autre l’a frappé
        3. Il y a enfin le jeu où un joueur a les yeux bandés et cherche à trouver les autres alors qu’on le frappe avec les coquilles de papyrus.

        L’analogie avec ces jeux d’enfant montre clairement que nous sommes devant une scène burlesque pour mettre au défi la capacité de Jésus à prophétiser. L’ironie est qu’il y a eu deux prophéties de Jésus lors de son procès, celui de reconstruire le temple en trois jours après qu’il soit détruit, et celui du Fils de l’homme qui vient sur les nuages et assis à la droite de la Puissance, et maintenant il serait incapable de rencontrer les exigences d’un jeu d’enfant. Marc s’attend à ce que son auditoire perçoive cette ironie, puisque Jésus a déjà prédit la trahison de Judas et l’abandon des disciples, ce qui s’est réalisé. L’ironie est à son comble quand Pierre le renie au milieu du procès, comme Jésus l’avait dit, et que le centurion confesse qu’il est Fils de Dieu lorsqu’il expire.

      • La scène se termine avec les gardes qui le giflent. Il s’agit de gardes juifs qui suivent leur maîtres. Pourquoi Marc termine-t-il ainsi cette scène avec des gifles ? En fait, Marc s’inspire du serviteur souffrant de Is 50, 6-7 (LXX : « J'ai abandonné mon dos aux flagellations, et mes joues aux gifles, et je n'ai point détourné mon visage de l'humiliation des crachats. Et le Seigneur Maître m'a prêté son secours »). Les mots soulignés apparaissent dans le passage de Marc. C’est ainsi que le lecteur aura saisi une autre ironie : Jésus accompli une prophétie du grand prophète Isaïe. Il y a dans le texte de Marc quelque chose d’artistique et de théologique.

    3. Le récit matthéen

      • Matthieu ne se gêne pas pour reprendre à sa façon le texte de Marc dont certains éléments semblent lui déplaire, comme l’expression « commencèrent à » qu’il élimine, sa manière trop libre d’accumuler les infinitif (cracher, couvrir, souffleter, dire) qu’il remplace par des phrases plus équilibrée en regroupant de manière plus logique les divers gestes du Sanhédrin (il distingue deux groupes qui posent chacun deux actions) avant leur prise de parole qui devient le point culminant.

      • Pourquoi Matthieu ne reprend-il pas l’expression de Marc « couvrir son visage », mais opte plutôt pour « crachèrent au visage » ? Premièrement, on peut penser qu’il entend accentuer le parallèle avec le serviteur souffrant d’Isaïe où on parle de cracher au visage. Deuxièmement, on comprend bien que, si le visage est voilé, il ne peut plus recevoir de crachat. Troisièmement, puisque son auditoire comprend bien l’allusion au jeu d’enfant qui suit, il n’est pas nécessaire de mentionner que le visage de Jésus était voilé.

      • Le point le plus saisissant de Matthieu est cette phrase absente de Marc mais présente chez Luc : Quel est celui qui t’a frappé? Si Matthieu et Luc écrivent en utilisant tous les deux le texte de Marc, comment peuvent-ils avoir un texte commun alors qu’ils ne se connaissent pas ? Plutôt que d’imaginer qu’un copiste aurait effacé cette phrase de Marc, il est plus simple de penser que nous sommes devant une tradition orale bien connue que Matthieu et Luc auraient à leur façon tous les deux intégrée à leur récit, d’autant plus que le jeu d’enfant auquel on fait référence était bien connu dans l’Antiquité. Et il faut souligner le travail pédagogique remarquable de Matthieu qui, après l’écho d’Isaïe 50, 6 (cracher, visage, gifler), termine la scène avec la demande de prophétiser, une scène qui sera suivie par le reniement de Pierre, confirmant la capacité de Jésus à prophétiser ; il y a quelque chose de dramatique dans cette fin.

      • L’expression « Messie ! », au vocatif (interpellation), est unique dans toute la Bible. Cela accentue le parallèle avec le procès romain on l’interpellera sous le titre de « Roi des Juifs ! » (au vocatif). C’est d’autant plus unique qu’on ne possède aucun autre témoignage de quelqu’un qu’on aurait désigné sous le titre de « messie » au premier siècle. Pour Matthieu, Jésus est ce messie de la lignée davidique, comme le montre son récit de l’enfance. Et c’est en tant que messie qu’il a annoncé la reconstruction du temple et la venue du Fils de l’homme dans les nuages, tout comme Marc. À la différence de Marc, il est beaucoup plus explicite ; et au lieu placer les railleries autour de ce titre lors de la crucifixion, Matthieu préfère les placer ici, accentuant le côté dramatique de la scène, puisqu’elle sera suivie par le reniement de Pierre, celui-là même qui fut le premier à le reconnaître comme messie.

    4. Le récit lucanien

      • Le cadre de Luc est différent : nous ne sommes plus à la fin d’un procès de nuit par les autorités, mais la scène se passe de nuit, après le chant du coq, mais avant le début du procès le matin au Sanhédrin. De plus, le lieu n’est plus la salle du Sanhédrin où Jésus est interrogé, mais bien le jardin intérieur du palais (aulē) où on se chauffe auprès du feu, le lieu même où Pierre l’a renié et où Jésus l’a regardé pour lui offrir son pardon.

      • Il ne faut pas en déduire que Luc aurait bénéficié d’une autre source que celle de Marc. On reconnaît plutôt son travail rédactionnel, où il introduit un vocabulaire qui lui est cher, par exemple synechein (se saisir, six fois chez Luc). Et même s’il n’emploie pas les mêmes mots, c’est la même réalité qu’il décrit : par exemple « hommes » désignent les mêmes personnes que les « gardes » chez Marc et Jean. Il en de même de empaizein (se moquer) qui fait partie des annonces de la passion par Jésus. Chez Marc, la prédiction se réalise lors du procès romain (15, 20) avant d’être crucifié. Chez Luc, qui veut éviter le mauvais traitement par les Gentils, la prédiction se réalise ici, ainsi que lors de la comparution devant Hérode (23, 11) et en croix (23, 36). Le thème de la moquerie est si dominant que les abus physiques sur la personne de Jésus ne sont plus nécessaires et Luc se permet de les éliminer. Enfin, si Marc a mis dans la bouche du grand prêtre une accusation de blasphème à l’encontre de Jésus, Luc refuse de reprendre cette scène où l’autorité juive du peuple de Dieu accuserait ainsi le fils de Dieu de blasphémer contre Dieu, une situation impensable ; chez lui le blasphème est plutôt associé à tous ces gestes de moqueries et de mépris à l’égard de Jésus (Et blasphémant, ils disaient beaucoup d’autres (choses) contre lui), une attitude arrogante face à celui qui est le visage de Dieu.

      • Il y a cependant des choses qui surprennent chez Luc. Il y a d’abord le fait qu’il élimine les crachats et les gifles du récit de Marc, alors que c’était une façon chez ce dernier d’associer Jésus au serviteur souffrant d’Isaïe. Pourquoi ? On doit d’abord noter la décision de Luc de déplacer vers le procès d’Étienne dans les Actes (7) une partie du procès de Jésus devant le Sanhédrin, et une référence oblique a lieu dans les Actes au serviteur souffrant avec le récit autour de l’eunuque éthiopien (8, 26-39). Mais il faut surtout reconnaître que Luc est intéressé par une autre image de Jésus, celui du modèle du martyr qui demeure inébranlable devant les interrogatoires hostiles et les moqueries blasphématoires, un modèle qu’on trouve dans les livres des Maccabées (2 M 6 – 7 ; 4 M 6 et 8 – 14). Ce modèle sera repris dans les Actes des Apôtres avec Étienne, Pierre et Paul.

      • Une autre chose surprend chez Luc, le sens qu’il semble donner à la demande de prophétiser. Car chez Mc/Mt cette demande fait suite à deux prophéties de Jésus lors de son procès, mais chez Luc ne procès n’a pas encore eu lieu. Pourquoi reprendre cette demande alors que le contexte a changé ? La réponse pourrait être double. D’une part, tout au long de son évangile, Luc a accentué la réputation de Jésus d’être un prophète (on le salue comme prophète en 7, 16 ; 9, 18.19 ; Jésus se compare aux prophètes en 4, 24.27 ; 13, 33-34), et donc la demande de prophétiser ferait écho à tous ces passages. D’autre part, Luc anticiperait peut-être ce qui s’en vient au petit matin, alors que le Sanhédrin lui demandera, sans y croire, s’il est messie et fils de Dieu ; il soulignerait avec ironie l’incroyance des ennemis alors que la vérité est sur le point d’éclater.

  3. Analyse

    Discutons maintenant de la question de l’historicité de cette scène. Rappelons d’abord les principaux points de notre analyse.

    1. La scène du procès juif autour de Jésus comme prophète est très semblable à celle du procès romain autour de Jésus comme roi des Juifs. Mais les détails du contenu varient et il faut éviter la conclusion facile qu’une scène est simplement une copie de l’autre

    2. Il faut rejeter la conclusion de certains que le récit de Luc est plus historique : il réordonne tout simplement le matériel qu’il reçoit de Marc

    3. Le récit de Jean est également marqué par une interprétation théologique, et si la mention d’un garde qui gifle Jésus semble faire un écho aux récits synoptiques, il faut plutôt y voir l’utilisation de traditions plus anciennes semblables

    Quelle est donc la valeur historique du geste d’un ou plusieurs gardes qui giflent Jésus et le frappent après son interrogatoire par le grand prêtre la nuit de son arrestation ? Tout d’abord, la scène est vraisemblable, puisqu'un certain Jésus, fils d’Ananias, fut arrêté en l’an 60 de notre ère par des citoyens de Jérusalem pour avoir annoncé la destruction du temple, et a eu à subir des contusions alors qu’il demeurait silencieux, avant d’être remis aux autorités romaines (Josèphe, Guerre juive, 6.5.3, #302). Aussi on peut comprendre que la tradition chrétienne se soit rappelé de cette violence à l’égard de Jésus et l’ait associé à la volonté de Dieu exprimée par le serviteur souffrant d’Isaïe. Le fait d’attribuer cette violence au Sanhédrin de la part de Marc et Matthieu n’est probablement pas historique, surtout si, comme on le pense, la rencontre du Sanhédrin a eu lieu quelque temps avant l’arrestation de Jésus. Ce qui est clair, la tradition chrétienne a voulu exprimer le jugement que, par leur décision, le Sanhédrin était non seulement responsable de la mort de Jésus, mais de tout le mal qu’on lui a fait.

 

Brown v.1: Acte 2, scène 2 - #21. Les injures des Juifs et les moqueries à l’égard de Jésus, pp 568-586 (version anglaise).


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