L'arrestation de Jésus, troisième partie : la fuite nue d'un jeune homme
(Mc 14, 51-52)


Sommaire

Cette histoire du jeune homme qui s’enfuit nu présente un certain nombre de difficultés, et comporte une longue histoire d’interprétations diverses. Un des premiers efforts d’interprétation nous vient de l’Évangile secret de Marc, probablement écrit vers l’an 125, qui nous propose une lecture gnostique où le jeune homme est initié par Jésus aux mystères du royaume de Dieu. Mais les discussions au fil du temps ont surtout porté autour de la question : faut-il voir dans la personne du jeune homme une personne réelle ou une figure symbolique? Pour les partisans d’une personne réelle, on avance le fait que Marc parle de quelqu’un qui « suivait » Jésus, utilisant un verbe typique appliqué aux disciples. Pour les partisans d’une figure symbolique, on évoque diverses figures, celle du jeune homme en vêtement blanc qui annoncera la résurrection de Jésus au tombeau, celle de Jésus qui se dessaisit de son corps ou celle du chrétien qui se dessaisit de son vêtement pour être immergé dans les eaux du baptême.

Mais on ne peut interpréter correctement cette scène qu’en la situant dans le contexte de la fuite des disciples. Il n’y a rien de symbolique dans la figure du jeune homme qui représente quelqu’un qui veut devenir disciple de Jésus et ne pas fuir comme les autres. Malheureusement, il échouera misérablement. Le fait même de laisser aller cette toile de lin, pourtant un tissu de luxe, et d’être prêt à affronter la honte d’être nu, exprime à quel point il est désespéré dans son désir de fuir. Auparavant, Pierre avait tout laissé pour suivre Jésus, maintenant la dernière personne qui voulait être disciple laisse tout pour fuir.


  1. Traduction
  2. Commentaire
    1. D’anciennes interprétations par des copistes et par l’Évangile secret de Marc
    2. L’identité du jeune homme comprise comme une personne réelle
    3. Le jeune homme comme figure symbolique
    4. Une évaluation et une suggestion d’interprétation

  1. Traduction

    Marc 14
    51 Et un certain jeune homme (neaniskos) le suivait (synakoloutheō), vêtu (periballō) d’une toile de lin (sindōn) sur sa nudité (gymnos), et ils le saisirent. 52 Mais lui, ayant lâché la toile de lin, s'enfuit nu (gymnos).

  2. Commentaire

    1. D’anciennes interprétations par des copistes et par l’Évangile secret de Marc

      1. L’expression « sur sa nudité (epi gymnou) » pose problème, car gymnou est l’adjectif gymnos au génitif, mais sans nom à qualifier, et donc qu’il faudrait traduire littéralement : sur nu. Notre traduction a remplacé l’adjectif par un substantif, nudité. Certains biblistes ont contourné le problème en suivant les manuscrits qui ont omis cette expression : le Codex Washingtonensis, les minuscules de la famille Lake, Syrsin, le Sahidique copte et quelques témoins latins. Le fait même que Matthieu et Luc omettent également ce passage suggère qu’il était compris comme faisant référence à une nudité complète, et donc apparaissait un peu scandaleux.

      2. Un autre effort d’interprétation de ce passage nous vient de L’évangile secret de Marc, un fragment que cite une copie du 18e siècle d’une lettre de Clément d’Alexandrie découverte par M. Smith, de l’université Columbia en 1958. La lettre aurait été adressée à un certain Théodore qui lui demandait son avis sur un étrange évangile alors en circulation. Clément lui répond que Marc a écrit les « Actes du Seigneur » lors du séjour de Pierre à Rome, mais qu’après son martyr, il se serait rendu à Alexandrie où il aurait donné une expansion plus spirituelle à son œuvre pour ceux qui voulaient évoluer vers une plus grande perfection, afin de leur fournir un guide vers le sanctuaire intérieur d’une vérité cachée par sept voiles. Malheureusement, le gnostique Carpocrate a donné une interprétation totalement biaisée de cet évangile, et pour illustrer son point, Clément cite deux passages, dont l’un se situe à la fin de Marc 10, 34. Dans ce qui suit, les mots soulignés renvoient à notre étude en cours.

        Et ils vinrent à Béthanie, et une certaine femme, dont le frère était mort, s’y trouvait. Et, étant venue, elle s’inclina devant Jésus et lui dit : « O Fils de David, aies pitié de moi ». Mais les disciples la rabrouèrent. Et Jésus, irrité, s’en alla avec elle dans le jardin où était le tombeau; et immédiatement on entendit une voie forte venue du tombeau. Et s’avançant, Jésus roula la pierre de la porte du tombeau; et se déplaçant immédiatement vers le lieu où se trouvait le jeune homme, il étendit la main et le fit se lever, lui ayant pris la main. Maintenant, le jeune homme l’ayant regardé, l’aima et commença à lui demander s’il pouvait être avec lui. Et sortant du tombeau, ils vinrent à la maison du jeune homme, car il était riche. Après six jours Jésus l’appela; et quand vint le soir, le jeune homme vient vers lui vêtu d’une toile de lin sur sa nudité. Et il demeura avec lui ce soir-là, car Jésus lui enseigna les mystères du royaume de Dieu. Puis, se levant, il partit de là pour se rendre de l’autre côté du Jourdain (2, 23 – 3, 11).

        Comme nous l’avons dit, cet évangile secret serait une expansion de l’évangile de Marc à partir du matériel provenant de lecture de l’un ou l’autre des évangiles canoniques. Il aurait été écrit vers l’an 125, à l’époque de l’empereur Hadrien, pour ceux qui aimaient l’ésotérisme et cherchaient, par delà baptême et l’eucharistie, à échapper au christianisme de masse à travers une connaissance spéciale et une initiation.

    2. L’identité du jeune homme comprise comme une personne réelle

      1. L’évangile secret de Marc considère le jeune homme comme un disciple de Jésus. Le verbe akolouthein (suivre) décrit chez Marc le disciple ou celui qui veut devenir disciple. Dans notre texte, le verbe composé synakoloutheō ne se trouve ailleurs qu’en Marc 5, 37 (Pierre, Jacques et Jean qui suivent Jésus) et Luc 23, 49 (les femmes qui accompagnent Jésus); dans ces deux cas, on parle de gens qui sont des disciples.

      2. Certains biblistes ont opposé deux objections à cette interprétation. Tout d’abord, si tous les disciples viennent de fuir, pourquoi y aurait-il encore des disciples sur place? À cela, on pourrait répondre : dans sa logique, Marc ne s’est pas gêné de continuer à mettre en scène Pierre, une exception qui confirme la règle; ce jeune homme ne viendrait-t-il donc pas confirmer la règle générale à travers un autre disciple. La deuxième objection évoquée est celle-ci : vêtu comme il est, comme s’il sortait du lit, ce jeune homme n’était certainement pas au dernier repas avec Jésus. À cela, on pourrait répondre : le verbe à l’imparfait (suivait ) peut décrire quelqu’un qui voulait suivre Jésus, sympathique à sa cause. Dans ce cas, Marc nous raconterait l’histoire de la dernière personne à vouloir le suivre, même quand les autres ont fuient.

    3. Le jeune homme comme figure symbolique

      1. Certains biblistes font un rapprochement entre ce passage et celui de Marc 16, 5 : « Étant entrées dans le tombeau, elles virent un jeune homme (neaniskos) assis à droite, vêtu (periballō) d'une robe blanche, et elles furent saisies de stupeur ». Pour eux, il s’agit du même jeune homme, car les deux mots neaniskos et periballō apparaissent seulement ici en Marc 15, 6. Le problème majeur avec cette interprétation est que le jeune homme de Marc 15, 6 est plutôt une figure angélique. Non seulement les scènes semblables chez Matthieu (28, 2-5) et Luc (24, 4) mettent en scène un ange, mais la robe blanche (voir Apocalypse 7, 9) et l’interpellation (Ne vous effrayez pas ) est typique d’un contexte céleste. À cela on peut ajouter l’observation que les anges dans la Bible sont avant tout une figure masculine (par exemple, Daniel 8, 15; 9, 21). Et 2 Maccabées 3, 26.33 décrit une figure céleste avec le terme neanias . Bref, rapprocher 14, 51-52 qui semble décrire une personnelle réelle et 16, 5 qui décrit plutôt une figure céleste, ne tient pas la route.

      2. D’autres biblistes ont vu ici la figure symbolique de Jésus qu’on cherche à saisir pour le mettre à mort, mais qui, selon les yeux de la foi, échappe à ses ravisseurs. On fait alors le lien entre la toile de lin (sindōn ) dans notre scène et celle dans laquelle on ensevelira Jésus (14, 46). Mais Marc ne dit pas que lors de sa résurrection Jésus abandonna cette toile de lin.

      3. D’autres biblistes encore ont vu dans la figure du jeune homme le chrétien qui vit le rituel du baptême. Pour suivre le Christ, le disciple doit délaisser ses vêtements, entrer dans l’eau pour être baptisé, et émerger pour être revêtu d’un vêtement blanc. L’objection majeure à cette interprétation est que le baptême d’immersion n’est attesté que vers l’an 150, soit environ 80 ans après la rédaction de l’évangile de Marc. De plus, dans la symbolique du baptême chrétien, le baptisé devient un être nouveau, rajeuni; alors pourquoi dans notre scène la personne est un être jeune avant même son baptême? Enfin, si nous avons ici une symbolique baptismale, pourquoi Matthieu et Luc l’ont ignorée?

    4. Une évaluation et une suggestion d’interprétation

      1. Interpréter cette scène de manière symbolique ne rend pas justice au contexte de Marc où les disciples prennent la fuite : il y a un parallèle entre la fuite des disciples et celle du jeune homme. Il n’y a rien de symbolique dans le terme neaniskos , comme on le voit chez Matthieu 19, 20-22 où il décrit quelqu'un qui veut devenir un disciple de Jésus. La mention de la toile de lin sur sa nudité n’est là que pour préparer le dénouement de la scène. Ainsi, ce jeune homme est l’illustration d’une personne qui veut vraiment être fidèle à Jésus et ne pas fuir comme les autres. Mais sa tentative de faire face à l’épreuve (peirasmos ) échoue misérablement. Le fait même de laisser aller son vêtement, cette toile de lin (sindōn ), un tissu de luxe (voir Proverbe 31, 24; Juges 14, 12), et d’être prêt à affronter la honte d’être nu (sur la nudité, voir Matthieu 25, 36; Jean 21, 7; Jacques 2, 15; Apocalypse 3, 17; 16, 15), exprime à quel point il est désespéré dans son désir de fuir; cette quête de suivre Jésus échoue misérablement. Pour Marc, la passion de Jésus est un moment eschatologique, et comme dit le prophète Amos, « Et le fort ne mettra plus son cœur en ses forces ; et, nu, il s'enfuira en ce jour, dit le Seigneur » (2, 16 : LXX). Voilà l’avertissement que Marc adresse à sa communauté.

      2. La scène comporte quelque chose d’ironique. Plus tôt, Pierre a été présenté comme le disciple modèle, lui qui a dit : « Voici que nous, nous avons tout laissé et nous t'avons suivi » (10, 28). Maintenant, la dernière personne à vouloir être disciple laisse tout pour s’enfuir. Il y a quelque chose de rude dans ce portrait, et on comprend que ni Matthieu ni Luc ne l’ont repris. Marc complètera son tableau tout en contraste en opposant le jeune homme qui proclame sa victoire sur la mort au tombeau vide à ce jeune homme qui s’enfuit piteusement.

 

Brown v.1: Acte 1, scène 2 - #12. L'arrestation de Jésus, troisième partie : la fuite nue d'un jeune homme pp 294-304 (version anglaise).


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