Prière à Gethsémani, partie cinq: Jésus revient vers ses disciples pour la deuxième et troisième fois
(Mc 14, 39-42; Mt 26, 42-46)


Sommaire

Selon Marc et Matthieu, Jésus s’éloigne trois fois pour prier et revenir vers ses disciples. Mais Matthieu structure mieux le récit de Marc en présentant un contenu à la deuxième prière de Jésus qui va plus loin dans son acceptation de la volonté de Dieu. Marc accentue plutôt le fait que Jésus trouve ses disciples endormis, un écho à la parabole du maître de maison qui revient et trouve ses serviteurs endormis et une illustration de la faiblesse de la chair.

La dernière interpellation de Jésus doit être traduite par une interrogation : « Est-ce que vous continuez ainsi donc à dormir, et à prendre votre repos? », et non pas par un impératif qui contredirait ce que Jésus a demandé jusqu’ici à ses disciples. Pour Marc, l’heure est arrivée, car l’épreuve est déjà là, alors que pour Matthieu l’heure s’est simplement approchée avec l’arrivée prochaine de Judas. Jésus reprend l’expression « Fils de l’homme » qu’il a précédemment utilisé dans l’annonce de sa passion.

L’expression même « être livré » peut être catégorisée de trois manières différentes : il y a le fait pour les hommes de traduire un criminel en justice, ce qui est paradoxal avec Jésus qui est innocent; il y aussi le fait que Dieu livre le méchant aux mains du juste pour qu’il soit jugé, ce qui est différent pour Jésus qui est un homme juste, un écho du serviteur souffrant d’Isaïe; il y a enfin l’idée que Jésus se livre lui-même par le fait même d’avoir accepté la volonté de Dieu.

La dernière parole de Jésus : « Allons! Partons! », une invitation à continuer la mission, exprime l’idée que Jésus ne se décourage pas devant les disciples, même si ceux-ci n’ont pas veillé et l’abandonneront.


  1. Traduction
  2. Commentaire
    1. La place de cet épisode dans la structure de la scène
    2. La deuxième fois où il part, prie et revient
    3. La troisième fois et les paroles de Jésus à ses disciples
      1. Le défi concernant le geste de dormir et se reposer (Marc 14, 41)
      2. La venue de l’heure
      3. Le Fils de l’homme est livré
      4. Les dernières paroles de Jésus à ses disciples (Marc 14, 42; Matthieu 26, 46)

  1. Traduction

    Les passages parallèles sont soulignés. Les parenthèses carrées [] indiquent des parallèles trouvés dans une autre séquence dans les évangiles.

    Marc 14Mt 26Jn 12
    39 Et, de nouveau, s’en étant allé, il pria, en disant les mêmes paroles.42 À nouveau, pour la deuxième fois, s’en étant allé, il pria, en disant: "Mon Père, s’il n’est pas possible que cela passe sans que je la boive, que ta volonté soit faite!"
    40 Et de nouveau étant venu, il les trouva endormis, car leurs yeux étaient très alourdis; et ils ne savaient que lui répondre.43 Et étant venu de nouveau, il les trouva endormis, car leurs yeux étaient alourdis;
    44 Et les ayant laissé, étant, étant allé de nouveau, il pria une troisième fois, répétant les mêmes paroles.
    41 Une troisième fois il vient et leur dit: "Est-ce que vous continuez ainsi donc à dormir, et à prendre votre repos? La somme est payée; l’heure est arrivée; voici que le Fils de l'homme est livré aux mains des pécheurs45 Alors il vient vers les disciples et leur dit: "Est-ce que vous continuez ainsi donc à dormir, et à prendre votre repos? voici que s'est approchée l'heurele Fils de l'homme est livré aux mains des pécheurs.[23 Jésus leur répond: "Voici venue l'heure où doit être glorifié le Fils de l'homme.
    42 Levez-vous! Partons! Voici que celui qui me livre s'est approché."46 Levez-vous! Partons! Voici que s'est approché celui qui me livre."Jean 14, 30 …car il vient, le Prince de ce monde… 31 mais comme le Père m'a commandé, ainsi je fais. Levez-vous! Partons d'ici!]

  2. Commentaire

    1. La place de cet épisode dans la structure de la scène

      1. Selon Marc et Matthieu, Jésus s’éloigne trois fois pour aller prier. Chez Marc, c’est implicite, puisqu’il ne mentionne pas cette troisième prière, mais dit simplement qu’il revient une troisième fois vers ses disciples. C’est Matthieu qui rend explicite ces trois mouvements de Jésus qui part prier, faisant de la décision de Jésus concernant la coupe/l’heure le centre de la scène. Pour lui, le fait même que Jésus, à son retour, trouve les disciples endormis n’a qu’une signification mineure.

      2. Matthieu s’inspire d’une tradition juive de prier trois fois. De cette scène de Gethsémani, son lecteur aura compris que Jésus fut également un modèle de prière intense. Le Jésus qui s’en dégage n’est ni un stoïque ni fanatique, mais quelqu’un qui accepte d’aller vers la mort que lorsque la volonté de Dieu est claire.

      3. Marc compte le nombre de fois que Jésus revient vers ses disciples. Car l’accent porte sur la faillite des disciples à accompagner Jésus dans son combat. La tradition qu’il utilise avait probablement une séquence ternaire. Cela est suggéré par certaines paraboles, comme celle du maître de maison qui revient le soir, à minuit, au chant du coq ou le matin et qui trouve ses serviteurs endormis (Marc 13, 33-37). On a un cas semblable avec 1 Samuel 3, 2-8 où Samuel est appelé trois fois, mais ce n’est qu’à la troisième fois qu’Élie comprend ce qui se passe. Ce rythme ternaire fait un bel écho aux trois reniements de Pierre, un avertissement clair adressé à la communauté de Marc.

    2. La deuxième fois où il part, prie et revient

      1. « Et, de nouveau (kai palin)… en disant les mêmes paroles (logon) » (Marc 14, 39). Voici un style très marcien. Marc est responsable du cinquième de l’utilisation de palin (de nouveau) dans tout le Nouveau Testament, et très souvent il l’utilise avec kai (et). De même, il se sert abondamment du mot logon (parole) pour introduire le fait que Jésus parle. Enfin, lors du reniement de Pierre, il emploiera la même construction : après avoir présenté une première affirmation de Pierre, il dira simplement pour le second reniement : « Et, de nouveau, il niait » (14, 70).

      2. Matthieu reprend Marc à sa manière. Il place ici l’expression « pour la deuxième fois » que Marc avait dans la description du second chant du coq (Marc 14, 72). Et surtout, il donne un contenu à la seconde prière de Jésus. L’expression « s’il n’est pas possible » dans la bouche de Jésus va plus loin que la première prière, car Jésus a maintenant interprété le silence de Dieu comme signe qu’il doit boire la coupe. Sa prière se termine avec « ta volonté soit faite », qui est identique à ce qu’on trouve dans le « Notre Père » (Matthieu 6, 10).

      3. « …il les trouva endormis ». Chez Marc, comme on ne présente pas le contenu de la prière de Jésus, on n’a aucune parole à l’adresse des disciples. Le fait pour les disciples de dormir démontre qu’ils ne sont pas prêts pour l’épreuve.

      4. « …car leurs yeux étaient très alourdis ». Pour Marc, il s’agit d’une excuse pour expliquer que les disciples ne prient pas, mais également d’une illustration de la faiblesse de la chair (voir LXX Genèse 48, 10 : « Jacob avait les yeux affaiblis par l'âge, et il ne pouvait plus bien voir »).

      5. « …et ils ne savaient que lui répondre ». Marc entend souligner la fragilité et l’incompréhension des disciples, tout comme il l’avait fait dans son récit de la transfiguration (Marc 9, 6 : « C'est qu'il ne savait que répondre, car ils étaient saisis de frayeur »).

    3. La troisième fois et les paroles de Jésus à ses disciples

      Matthieu structure mieux le récit que lui fournit Marc, car ce dernier raconte que Jésus revient pour la troisième fois vers ses disciples, sans nous avoir dit qu’il était parti de nouveau pour prier : chez Matthieu, Jésus prie clairement une troisième fois. De plus, il continue à utiliser le mot « disciple », affirmant par là que ceux qui l’accompagnent n’ont pas perdu leur identité, ce qui n’est pas le cas chez Marc qui met l’accent sur le fait qu’il les trouve pour la troisième fois endormi.

      1. Le défi concernant le geste de dormir et se reposer (Marc 14, 41)

        1. Le texte grec : katheudete (vous dormez) to loipon kai anapauesthe (vous vous reposez)• apechei•, comporte une construction et des expressions obscures. Il peut prendre trois significations différentes.
          • À l’indicatif : « Vous dormez… et vous vous reposez! »
          • Interrogatif : « Est-ce que vous dormez… et vous vous reposez? »
          • À l’impératif : «Dormez… et reposez-vous »

          Une phrase à l’impératif contredirait l’appel à veiller de Jésus. La signification la plus probable du texte est celle d’une interrogation, comme l’a bien compris Luc (22, 46 : « Qu'avez-vous à dormir? »)

        2. Que signifie to loipon (littéralement : désormais, du reste, d’ailleurs)? Certains traduisent par « encore » (Est-ce que vous dormez encore? ). D’autres traduisent par « pour le temps qui reste ». Mais alors se pose la question : jusqu’à quand exactement? Le reste de la nuit? Mais les disciples ne dormiront plus. Jusqu’à l’arrestation? Mais Jésus est arrêté au verset suivant. Comme plusieurs biblistes, il vaut mieux traduire par : ainsi donc (Est-ce que vous continuez ainsi donc à dormir).

        3. Enfin, le plus gros problème provient de apechei (littéralement : avoir, recevoir, s’abstenir, suffire). L’analyse détaillée sera donnée en Appendice (#43). Notre interprétation doit tenir compte de la phrase qui suit : « l’heure est arrivée; voici que le Fils de l'homme est livré aux mains des pécheurs ». Nous sommes dans une situation d’urgence. Marc a déjà mentionné la transaction financière avec Judas au v. 11. Et l’expression « La somme est payée » préserve le sens que revêt le mot dans la vie quotidienne.

      2. La venue de l’heure

        1. « voici que le Fils de l'homme est livré » (Marc 14, 41); « voici toute proche l'heure » (Matthieu 26, 45). Les deux évangélistes utilisent deux fois « voici », ici et au verset suivant. Mais l’accent est différent : chez Marc, il est sur celui qui le livre, chez Matthieu, il est sur l’heure.

        2. « l’heure est arrivée (erchomai) » (Marc 14, 41); « voici que s'est approchée (engizō) l'heure » (Matthieu 26, 45). Les deux expressions disent-ils la même chose? Non. Chez Marc, rappelons-nous, Jésus a prié pour que l’heure passe loin de lui, et puisque cette prière n’a pas été exaucée, il peut maintenant dire que l’heure est là, arrivée. Pour Matthieu, l’heure arrivera seulement quand Judas sera présent, et donc elle est simplement proche.

      3. Le Fils de l’homme est livré

        1. Jean combine les deux motifs de l’heure et du Fils de l’homme pour affirmer : « Voici venue l'heure où doit être glorifié le Fils de l'homme », inspiré par Daniel 7, 13-14 : « Voici, venant sur les nuées du ciel, comme un Fils d'homme. Il s'avança jusqu'à l'Ancien et fut conduit en sa présence. A lui fut conféré empire, honneur et royaume, et tous peuples, nations et langues le servirent ».

        2. C’est la première fois qu’est mentionné « Fils de l’homme » depuis le dernier repas. Notons que l’expression est utilisée au moment où Jésus prie Dieu comme Père. Il n’y pas d’opposition entre les deux termes.

        3. L’expression a été utilisée précédemment alors que Jésus annonce sa passion, et il est donc normal que, au moment où Jésus sait qu’il ne peut éviter ce sort, elle revienne dans sa bouche. Notons le parallélisme :
          • 9, 31 : Le Fils de l'homme est livré aux mains des hommes (anthrōpoi)
          • 10, 33 : le Fils de l'homme sera livré aux grands prêtres et aux scribes
          • 14, 41 : le Fils de l'homme est livré aux mains des pécheurs (hamartōloi)

          L’expression « aux mains de », qui signifie « au pouvoir de », est bien connue de l’Ancien Testament (voir 2 Samuel 14, 16).

        4. Il faut maintenant analyser « être livré » (paradidonai). On peut classer ce verbe en trois catégories selon que ce soit Dieu qui livre, des êtres humains ou Jésus lui-même.

          • Quand il s’agit des hommes qui livrent Jésus, le terme comporte un sens technique dans la procédure légale grecque où on livre un criminel à la justice. Mais parce que Jésus a été livré par un ami en qui il avait confiance et parce qu’il était innocent, la chaine des hommes qui l’ont livré doit assumer un sentiment de culpabilité : Judas, les chefs des prêtres, Pilate. Mais qui est le véritable responsable? Ce pourrait être le Prince de ce monde, tout comme Caïphe.

          • Dieu est également celui qui livre Jésus. Cette idée est présente chez Paul (Romains 8, 12 : « Lui qui n'a pas épargné son propre Fils mais l'a livré pour nous tous »). Par le fait même que Dieu n’exauce pas la prière de Jésus d’éviter la coupe, il le livre aux mains des pécheurs. Dans la littérature juive, le verbe paradidonai est bien connu dans la Septante pour décrire la remise des méchants aux mains de ceux qui sont appelés à les juger. De même, dans les manuscrits de la mer Morte (1QpHab 9, 10; 4QpPs 37 IV 9-10), Dieu livre les impies en jugement. Mais ce qui est remarquable chez Marc, c’est que Jésus est un homme juste qui est livré par Dieu aux mains de ses ennemis. Il faut chercher l’arrière-plan biblique dans la figure du serviteur souffrant d’Isaïe (LXX 53, 6 : « Et le Seigneur l'a livré (paradidonai) pour nos péchés »). Il faut aussi considérer le livre de la Sagesse (ch. 2 et 3) où le fait que le juste souffre aux mains des méchants provient de Dieu qui soumet les siens à l’épreuve tout en les assurant qu’ils en sortiront victorieux.

          • Enfin, Jésus se livre lui-même, un thème surtout présent chez Jean (10, 17-18). Nous avons quelque chose de semblable dans la figure du serviteur souffrant (Isaïe 53, 10 : « Yahvé a voulu l'écraser par la souffrance; s'il offre sa vie en sacrifice expiatoire, il verra une postérité, il prolongera ses jours »). Le fait même que Jésus ait accepté la volonté de Dieu a suscité un mouvement théologique où on passe d’un Dieu qui livre à Jésus qui se livre lui-même.

      4. Les dernières paroles de Jésus à ses disciples (Marc 14, 42; Matthieu 26, 46)

        1. Marc et Matthieu présentent un verset identique (Levez-vous! Partons! Voici que celui qui me livre s'est approché ), à l’exception de la place de « s’est approché » dans la phrase. Jean 14, 31 fait écho à ce contexte de plusieurs façons.

          • Premièrement, la demande de Jésus de se lever et partir est précédée de : « comme le Père m'a commandé, ainsi je fais » comme chez Marc 14, 36 (pas ce que je veux, mais ce que tu veux )

          • Deuxièmement, la phrase de Jean : car il vient, le Prince de ce monde , est comparable à celle de Marc : celui qui me livre s'est approché ; cela est d’autant plus vrai que Jean nous dit que Satan est entré en Judas (13, 2.27).

          • Troisièmement, Jean 14, 31 (Levez-vous! Partons d'ici ) était à l’origine suivi de 18, 1 (Ayant dit cela, Jésus s'en alla avec ses disciples de l'autre côté du torrent du Cédron ), avant l’insertion rédactionnelle des ch. 15-17. La séquence originelle nous conduit donc à l’arrivée de Judas.

        2. Ce qu’il y a de remarquable dans la phrase de Marc (Levez-vous! Partons! ), c’est que Jésus exprime le désir de voir ses disciples avec lui au moment d’affronter Judas, même si les disciples ont été incapables de répondre à sa demande de veiller et de prier, et donc ne pourront pas faire face à l’épreuve; il ne se décourage pas à leur sujet.

        3. Au tout début de l’évangile de Marc (1, 38), Jésus dit à ses disciples « Allons ailleurs, dans les bourgs voisins, afin que j'y prêche aussi ». Maintenant qu’on sait que le Règne passe par la passion, Jésus invite de nouveau ses disciples avec : Allons. Même si ceux-ci l’abandonneront, Marc insiste sur le fait que, après avoir compris la signification de la souffrance et de la mort, ils obéiront à l’appel. À travers cette scène, Marc lance un appel à ses auditeurs.

        4. À Gethsémani, ce sont quatre portraits bien différents que nous laissent les quatre évangélistes.

          • Le Jésus de Marc fait l’expérience de la faiblesse de la chair, dans son angoisse il demande d’éviter l’épreuve, il échoue à avoir ses disciples à ses côtés pour veiller et prier, et se retrouve à vivre seul son combat final, sans l’appui de ses disciples et sans l’aide visible de Dieu.

          • Le Jésus de Mattieu est quelque peu semblable, mais l’évangéliste atténue les traits trop durs, réduit la longueur de la prière et le ton angoissé, maintient ses disciples à ses côtés, même si ceux-ci finiront par l’abandonner.

          • Le Jésus de Luc ne fait pas l’expérience de l’angoisse et de la faiblesse. Dans sa prière, il exprime avec référence son obéissance au Père, et ce dernier lui répond par l’appui d’un ange. Il est donc prêt à faire face avec confiance à la puissance des ténèbres. Enfin, il n’y a aucune mention de l’abandon des disciples.

          • Chez Jean, Jésus va au devant de Judas. En aucun moment il n’hésite à affronter l’heure. Sa prière reflète son unité amoureuse avec le Père. Lors de la seule allusion au combat qui l’attend, Jésus dit de manière triomphale : « Mais gardez courage! J'ai vaincu le monde ».

 

Brown v.1: Acte 1, scène 1 - #8. Prière à Gethsémani, partie cinq: Jésus revient vers ses disciples pour la deuxième et troisième fois pp 201-215 (version anglaise).


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