Prière à Gethsémani, première partie : entrée et préparation
(Mc 14, 32-34; Mt 26, 36-38; Lc 22, 40; Jn 18, 1b)


Sommaire

L’action a lieu dans un jardin du mont du Mont des Oliviers, un lieu appelé Gethsémani, qui signifie : pressoir à huile. Les disciples de la scène correspondent aux Douze. Jésus veut s’isoler avec trois disciples, Pierre, Jacques et Jean. Même si on ne perçoit pas de véritable déplacement géographique, Marc cible ces trois disciples, car ils prétendent être exceptionnels, Pierre en se vantant de pouvoir accompagner Jésus jusqu’à la mort, Jacques et Jean en prétendant boire la même coupe.

Marc reprend probablement une tradition présynoptique qui interprétait le séjour de Jésus à Gethsémani à la lumière du psaume 42 (O mon âme, pourquoi es-tu triste, et pourquoi me troubles-tu ?), mais il accentue la détresse de Jésus en utilisant un mot très fort, frayeur, qu’il est le seul à utiliser, probablement pour permettre à sa communauté persécutée de s’identifier à cette situation. Celle-ci se réfère fondamentalement au contexte eschatologique auquel Jésus a fait plusieurs fois référence au cours de son ministère, et qui exige qu’on demeure éveillé, sans cesse prêt à y faire face.

Luc élimine toutes les allusions à la détresse de Jésus, car il s’adresse à un public marqué par le stoïcisme et pour qui ces expressions d’angoisse auraient été considérées comme pécheresses. Son Jésus vit une paix profonde avec Dieu et son attitude face aux tribulations devient le modèle pour tout chrétien. Sa prière demande explicitement d’éviter l’épreuve, mais elle ne sera pas exaucée. Car Jésus est appelé à vivre l’affrontement eschatologique ou ultime avec le démon qui s’oppose à sa prédication sur le Règne de Dieu.


  1. Traduction
  2. Commentaire
    1. L’arrivée de Jésus et de ses disciples
    2. Jésus ressent angoisse et tristesse
    3. Le procès prochain chez Luc 22, 40b (peirasmos)

  1. Traduction

    Les passages parallèles sont soulignés. Les parenthèses carrées [] indiquent des parallèles trouvés dans une autre séquence dans les évangiles.

    Mc 14Mt 26Lc 22Jn 18
    32 Et ils parviennent à un domaine du nom de Gethsémani, et il dit à ses disciples: "Restez ici tandis que je prierai."36 Alors Jésus parvient avec eux à un domaine appelé Gethsémani, et il dit aux disciples: "Restez en ce lieu, tandis que je m'en irai prier là-bas."40a Parvenu en ce lieu,(1a après que Jésus soit allé avec ses disciples de l'autre côté du torrent du Cédron) : 1b où il y avait un jardin dans lequel il entra, ainsi que ses disciples.
    33 Puis il prend avec lui Pierre, Jacques et Jean, et il commença à ressentir effroi et angoisse.37 Et prenant avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, il commença à ressentir tristesse et angoisse.[2a Judas… connaissait aussi ce lieu, parce que bien des fois Jésus et ses disciples s'y
    34 Et il leur dit: "Mon âme est très triste à en mourir; demeurez ici et veillez."38 Alors il leur dit: "Mon âme est très triste à en mourir, demeurez ici et veillez avec moi."40b il leur dit: "Priez, pour ne pas entrer en épreuve."étaient réunis.

  2. Commentaire

    Le récit plus bref de Luc appartient à celui de son arrestation. Jean présente un récit semblable, mais à la fin de son ministère. Chez Marc/Matthieu la scène comporte trois étapes : 1) l’arrivée de Jésus sur les lieux avec ses disciples, 2) son choix des trois pour l’accompagner, 3) son déplacement à l’écart pour prier.

    1. L’arrivée de Jésus et de ses disciples (Marc 14, 32-33a; Matthieu 26, 36-37a; Luc 22, 40; Jean 18, 1b)

      1. Les disciples

        1. Chez Marc, le groupe des disciples est l’équivalent de celui des Douze mentionné au dernier repas (14, 17.20). Mais notons qu’il ne les mentionne plus à partir d’ici jusqu’à la résurrection, car ils n’agissent plus comme disciples.

        2. Matthieu écrit « Jésus parvient avec eux », pour exprimer la solidarité des disciples. Par contre, il ne mentionne pas Jacques et Jean, mais parle plutôt des deux fils de Zébédée, pour mettre seulement l’accent sur Pierre.

      2. Le lieu

        1. Luc ne mentionne pas le nom du lieu, mais se contente de dire « ce lieu », tout comme Jean en 18, 2.

        2. C’est Marc qui l’identifie à « Gethsémani », un mot hébreu/araméen (Gat-šěmānî) qui signifie : pressoir à huile. Ce nom n’a pas de signification théologique et provient sans doute d’un souvenir historique. Luc ne l’aurait pas retenu selon son habitude d’éviter les mots exotiques.

        3. Jean fait référence à un jardin (kēpos), un lieu où on trouve habituellement des légumes, des fleurs ou des arbres. Les Pères de l’Église y ont vu une référence au jardin d’Eden (Genèse 1-3), mais rien ne peut appuyer cette thèse. Josèphe (Guerre juive, 6.1.1; #6) rapporte que les arbres du côté est de la ville furent coupés lors du siège romain de Jérusalem. Il n’est donc plus possible de situer Gethsémani sur le mont des Oliviers. Depuis le 4e siècle, on vénère un lieu au bas du mont des Oliviers, en particulier une formation rocheuse ou cave qui pourrait avoir hébergé un pressoir.

      3. L’action

        1. « Et (kai) ils parviennent à un domaine ». Marc est celui qui utilise le plus « et » (kai) pour relier ensemble les éléments du récit, mais il ne faut pas y donner une signification particulière. Il en est de même de son utilisation du verbe au pluriel, ou encore le fait d’utiliser le présent pour décrire une action passée.

        2. Dans les synoptiques, la principale raison pour Jésus de se rendre à Gethsémani est pour prier. Certains biblistes ont vu dans la modification de Matthieu « Restez en ce lieu (autou) », plutôt que « Restez ici » une allusion au sacrifice d’Isaac (« Abraham dit à ses serviteurs: "Restez en ce lieu (autou) avec l'âne. Moi et l'enfant nous irons jusque là-bas, nous adorerons et nous reviendrons vers vous." , Genèse 22, 5).

        3. « Puis il prend avec (paralambanō) lui Pierre, Jacques et Jean ». On a l’impression qu’il n’y a pas de véritable déplacement géographique, puisque par la suite, Jésus semble s’adresser à l’ensemble des disciples. Quoi qu’il en soit, Marc entend séparer les trois disciples d’avec les autres. Et si Jésus, tout de suite après, va encore plus loin, c'est une façon pour Marc de dramatiser son isolement progressif du soutien de ses disciples.

      4. Les disciples nommés

        1. Si Marc nomme les trois disciples (Pierre, Jean, Jacques), c’est qu’ils constituent un élément important de son récit. Ils étaient présents dans la scène de la transfiguration où on retrouve le même vocabulaire (« fils bien-aimé » 9, 7; « Père » à Gethsémani), la même réaction de Pierre et des disciples (« il ne savait que dire » 9, 6; « leurs yeux étaient alourdis, et ils ne savaient que lui répondre » 14, 40). Matthieu à accentuer ce parallèle, mais de manière différente. C’est différent chez Luc, mais dans son récit de la transfiguration il retient néanmoins une expression de Gethsémani (« ils étaient accablés de sommeil » Luc 9, 21).

        2. Quelle est la signification de la présence de Pierre, Jean et Jacques? Marc les inclut dans trois scènes : la ressuscitation de la fille de Jaïre (5, 37-42); la transfiguration (9, 2-10) et ici à Gethsémani. En fait, ils ne reçoivent pas de révélation spéciale, mais sont des témoins : témoin de la démonstration de puissance devant une fille morte, témoin de la parole de Dieu à la transfiguration et de la parole de Jésus qu’il aura à souffrir, témoin maintenant de ses angoisses et de sa faiblesse. Et chaque individu est important. Pierre qui affirmait qu’il ne serait pas scandalisé, Jean et Jacques qui prétendaient pouvoir boire la coupe de Jésus (10, 35.38), les voilà assoupis et incapables de veiller une seule heure avec Jésus.

    2. Jésus ressent angoisse et tristesse (Marc 14, 33b-34; Mathieu 26, 37b-38)

      1. L’atmosphère change soudainement : on passe d’un Jésus qui fait des prédictions à un Jésus qui demande le soutien de ses proches et de leur prière, où il ressent « effroi et angoisse », où il se retrouve dans un état que l’épitre aux Hébreux décrit comme une « violente clameur et des larmes » (5, 7).

      2. Marc utilise d’abord le verbe ekthambeō (être grandement effrayé), qu’il est le seul à utiliser (4 fois) dans tout le Nouveau Testament et que le seul autre cas dans la Bible se retrouve dans le Siracide 30, 9 (LXX : Cajole ton enfant, il te terrorisera (ekthambeō), joue avec lui, il te fera pleurer). Ce mot exprime une profonde confusion, avec des répercussions physiques, avant un événement terrifiant. Ce mot est tellement fort que Matthieu a préféré lui substituer lypeō (être triste). Marc utilise ensuite le mot adēmoneō (être troublé), qui s’enracine dans le fait d’être séparé des autres et cela cause de l’angoisse; ce mot est tout à fait unique et seul Matthieu se contente de reprendre (il est totalement absent de la Septante).

      3. Pourquoi Marc insiste-t-il sur la détresse si profonde chez Jésus? Il faut que cela soit relié au sort qui l’attend, préparé par ses ennemis, dont il a exprimé la conscience plus tôt (14, 20.24.27). Le contexte nous oriente vers le sentiment d’être abandonné. Mais cette détresse est certainement reliée au contexte eschatologique de ses souffrances et de sa mort dont il prie d’être délivré.

      4. « Mon âme (psychē) est triste (perilypos) à en mourir ». L’âme désigne ici toute la personne, son « Je ». Cette parole a un lien avec le psaume 42 (LXX) : « O mon âme (psychē), pourquoi es-tu triste (perilypos), et pourquoi me troubles-tu ? ». La tradition présynoptique devait probablement lire ce psaume en pensant à Jésus à Gethsémani. Mais comment interpréter le « à en mourir ». Quatre hypothèses ont émises par les biblistes :

        1. La mort signifie le degré de tristesse, comme le psaume 55, 5 : « Mon cœur se tord en moi, les affres de la mort tombent sur moi »
        2. Il s’agit d’une mort consécutive : la triste l’amène tout près de la mort
        3. La mort a un sens final : la tristesse est telle que Jésus préfèrerait mourir
        4. La mort a un sens temporel : la tristesse durera jusqu’à sa mort

        Tout d’abord, il est impensable que Jésus veuille mourir alors même qu’il prie pour éviter la mort. Il est plus probable que les points i et ii soient les plus près du sens de Marc. On trouve une présentation semblable dans le Siracide 37, 2 : « N'est-ce pas pour un homme un chagrin mortel qu'un camarade ou un ami qui devient ennemi? » (Souvenons-nous du rôle de Judas).

      5. « demeurez ici et veillez (grēgoreō) ». Ce dernier verbe est à l’impératif présent, mettant l’accent sur la continuité. On peut regrouper l’interprétation des biblistes en cinq points :

        1. Il s’agirait de la vigilance propre à la veillée pascale où la loi rabbinique exigeait qu’au moins une partie de la communauté ne dorme pas
        2. Jésus demande de veiller pour que ses disciples soient témoins de sa prière et de ses souffrances
        3. Il faut veiller afin de ne pas être surpris par l’ennemi qui vient
        4. Il s’agirait d’un appel à la solidarité afin que Jésus ne soit pas seul
        5. L’appel de Jésus ferait référence à l’attitude requise dans le contexte eschatologique de la mort de Jésus

        C'est ce dernier cas qui est le plus probable. Il faut tout de suite signaler que grēgoreō reviendra trois fois (14, 34.37.38) tout comme dans la parabole du portier appelé à veiller à la fin du discours eschatologique du chapitre 13. Rappelons-nous. Cette parabole commence avec « Soyez sur vos gardes, veillez, car vous ne savez pas quand ce sera le moment », et nous présente un maître qui confie sa maison à un portier et qui l’avertit qu’il peut revenir le soir, au milieu de la nuit, au chant du coq ou le matin. Le contexte de Gethsémani où Jésus revient plus d’une fois vers ses disciples fait référence à cette parabole. Et cet appel devait résonner dans les oreilles de la communauté de Marc qui subissait les persécutions ou était sujet à des forces adverses.

    3. L'épreuve prochaine chez Luc 22, 40b (peirasmos)

      1. On aura remarqué que Luc n’offre aucun portrait d’un Jésus en détresse. Au contraire, il demeure en contrôle, et s’il demande aux disciples de prier, c’est pour l’accompagner dans sa prière. Bien sûr, son Jésus reconnaît que le Fils de l’homme aura à souffrir, mais jamais il ne décrit cette réaction intérieure à la souffrance; tout au long de sa vie, Jésus vit une paix profonde avec Dieu.

      2. L’un des buts de l’évangéliste est de proposer Jésus comme un modèle à tous ces chrétiens qui souffrent ou meurent martyrs. C’est la moindre des choses que Jésus vive lui-même ce qu’il a prêché : « Lorsqu'on vous conduira devant les synagogues, les magistrats et les autorités, ne cherchez pas avec inquiétude comment vous défendre ou que dire » (Luc 12, 11). Et surtout, Luc devait être conscient de l’impact que pouvait avoir un portrait comme celui de Marc sur son auditoire gréco-romain. Dans un milieu marqué par le stoïcisme, où l’expression des émotions comme le chagrin face à la souffrance était considérée comme un péché d’irrationalité et l’expression d’un manque de contrôle de soi, un tel portrait aurait fait scandale. Une attitude exemplaire face à la mort était celle de Socrate. Aussi, s’il est permis aux femmes ou à la foule de pleurer sur lui (23, 27.48), ce n’est pas permis pour Jésus aux yeux de Luc.

      3. « Priez, pour ne pas entrer (eiserchomai) en (eis) épreuve (peirasmos) ». Ici, à sa façon, Luc reprend le ton eschatologique de Marc. Pour mettre l’accent sur cette épreuve, Luc le mentionne trois fois au cours de cette soirée : 22, 28.40.46. La double utilisation de eis, comme préfixe au verbe et comme préposition, fait ressortir l’idée que l’important est moins l’aide requise pendant l’épreuve, mais l’évitement de l’épreuve.

      4. Mais à quoi cette épreuve fait référence au juste? Tout d’abord, rappelons-nous qu’au début de l’évangile, Jésus subit l’épreuve pendant 40 jours au désert. Il y a un arrière-fond biblique à cette scène, puisque c’est ce qu’ont vécu Moïse (voir Exode 34, 28) et Élie (1 Rois 19, 8). Or, il est habituel pour Dieu de mettre à l’épreuve les justes, comme il l’a fait avec Abraham. Au début, c’est Dieu qui est à la source de ces épreuves qui prennent la forme d’un test pour vérifier la fidélité des croyants. Mais progressivement, d’autres personnes sont à l’origine de ces épreuves, incluant Satan. Mais dans cette scène de Luc, il y a quelque chose de plus grave qui est en jeu et qui est relié à l’épreuve eschatologique.

        1. De manière explicite chez Luc, c’est Satan qui est l’agent de cette épreuve, mais toutefois Dieu intervient pour permettre cette lutte afin que le Fils puisse en sortir victorieux
        2. La scène ressemble à ce qu’on trouve dans les écrits de Qumran où on assiste à un combat entre la lumière et les ténèbres (1 QS 3, 20-25)
        3. On a un écho de la perspective eschatologique dans l’Apocalypse, par exemple lorsqu’on dit l’Église de Philadelphie : « Puisque tu as gardé ma consigne de constance, à mon tour je te garderai de l'heure de l'épreuve (peirasmos) qui va fondre sur le monde entier pour éprouver (peirazō) les habitants de la terre » (Ap 3, 10)
        4. Mais avant l’épreuve finale, il y a aussi toutes ces épreuves sur la route, comme le montre ces mots à l’Église de Smyrne : « Je connais tes tribulations et ta pauvreté - tu es riche pourtant - et les diffamations de ceux qui usurpent le titre de Juifs - une synagogue de Satan plutôt! -- Ne crains pas les souffrances qui t'attendent: voici, le Diable va jeter des vôtres en prison pour vous tenter, et vous aurez dix jours de tribulation. Reste fidèle jusqu'à la mort, et je te donnerai la couronne de vie. » (Ap 2, 9-10).
        5. Pour Luc, le démon s’oppose à la proclamation du Règne de Dieu. Il est intervenu au début pour mettre Jésus à l’épreuve au désert, et maintenant il revient pour une attaque frontale, se servant de Judas et même des disciples.
        6. Ainsi, Gethsémani est un moment crucial, c’est l’épreuve finale pour Jésus et ses disciples. La prière de Jésus demande donc de ne pas entrer dans l’épreuve (peirasmos), une prière qui ne sera pas exaucée. Et les disciples, en fuyant, ne boiront pas la coupe que Jésus est appelé à boire. Car, ce peirasmos comporte quelque chose d’extra humain, et Dieu seul peut protéger de ses effets les plus destructeurs.

 

Brown v.1: Acte 1, scène 1 - #4. Prière à Gethsémani, première partie : entrée et préparation pp 146-162 (version anglaise).


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