Analyse biblique de Marc 1, 21-28


 

Dans toute analyse de texte biblique en vue d’un commentaire qui l’actualise, je procède toujours en six étapes.

  1. Traduction du texte grec
  2. Analyse verset par verset en exprimant toutes mes questions ou observations
  3. Analyse de la structure du texte
  4. Analyse du contexte
  5. Analyse des parallèles
  6. Intention de l’auteur en écrivant ce passage
  7. Situations ou événements actuels dans lesquels on pourrait lire ce texte

  1. Traduction du texte grec

    Texte grecTexte grec translittéréTraduction littéraleTraduction en français courant
    21 Καὶ εἰσπορεύονται εἰς Καφαρναούμ• καὶ εὐθὺς τοῖς σάββασιν εἰσελθὼν εἰς τὴν συναγωγὴν ἐδίδασκεν21 Kai eisporeuontai eis Kapharnaoum• kai euthys tois sabbasin eiselthōn eis tēn synagōgēn edidasken.21 Et ils firent route vers Capharnaüm. Et aussitôt, le jour du sabbat, entrant dans la synagogue, il enseignait.21 Jésus fit route (avec ses premiers disciples) vers Capharnaüm. Dès le jour du sabbat, il entra dans la synagogue et se mit à enseigner.
    22 καὶ ἐξεπλήσσοντο ἐπὶ τῇ διδαχῇ αὐτοῦ• ἦν γὰρ διδάσκων αὐτοὺς ὡς ἐξουσίαν ἔχων καὶ οὐχ ὡς οἱ γραμματεῖς22 kai exeplēssonto epi tē didachē autou• ēn gar didaskōn autous hōs exousian echōn kai ouch hōs hoi grammateis.22 Et ils étaient surpris de son enseignement. Car il était enseignant eux comme ayant autorité et non comme les scribes22 Les gens étaient renversés par son enseignement, car il les enseignait de sa propre autorité, et non pas à la manière des spécialistes de la Bible.
    23 Καὶ εὐθὺς ἦν ἐν τῇ συναγωγῇ αὐτῶν ἄνθρωπος ἐν πνεύματι ἀκαθάρτῳ καὶ ἀνέκραξεν23 Kai euthys ēn en tē synagōgē autōn anthrōpos en pneumati akathartō kai anekraxen23 Et aussitôt était dans la synagogue d’eux un homme en esprit impur et il cria à haute voix,23 Par exemple, il y avait dans la synagogue un homme à l'esprit dérangé qui se mit à hurler:
    24 λέγων• τί ἡμῖν καὶ σοί, Ἰησοῦ Ναζαρηνέ; ἦλθες ἀπολέσαι ἡμᾶς; οἶδά σε τίς εἶ, ὁ ἅγιος τοῦ θεοῦ24 legōn• ti hēmin kai soi, Iēsou Nazarēne? ēlthes apolesai hēmas? oida se tis ei, ho hagios tou theou.24 disant : quoi à nous et à toi, Jésus Nazarénien? Es-tu venu pour nous faire périr? Je sais toi qui tu es, le saint de Dieu.24 "Qu'est-ce que tu fais ici, Jésus le Nazarénien"? Es-tu venu pour nous faire disparaître? Je sais bien qui tu es: tu es habité par Dieu.
    25 καὶ ἐπετίμησεν αὐτῷ ὁ Ἰησοῦς λέγων• φιμώθητι καὶ ἔξελθε ἐξ αὐτοῦ25 kai epetimēsen autō ho Iēsous legōn• phimōthēti kai exelthe ex autou.25 Et le menace Jésus disant: « Sois muselé et sort de lui. »25 Jésus le réprimanda en disant: "Tais-toi et libère cet homme!
    26 καὶ σπαράξαν αὐτὸν τὸ πνεῦμα τὸ ἀκάθαρτον καὶ φωνῆσαν φωνῇ μεγάλῃ ἐξῆλθεν ἐξ αὐτοῦ26 kai sparaxan auton to pneuma to akatharton kai phōnēsan phōnē megalē exēlthen ex autou.26 Et l’ayant secoué l’esprit, l’impur, et criant d’une grand voix, il sortit de lui.26 Alors, après des mouvements de convulsion et de grands hurlements, l'esprit dérangé disparut de lui.
    27 καὶ ἐθαμβήθησαν ἅπαντες ὥστε συζητεῖν πρὸς ἑαυτοὺς λέγοντας• τί ἐστιν τοῦτο; διδαχὴ καινὴ κατʼ ἐξουσίαν• καὶ τοῖς πνεύμασι τοῖς ἀκαθάρτοις ἐπιτάσσει, καὶ ὑπακούουσιν αὐτῷ27 kai ethambēthēsan hapantes hōste syzētein pros heautous legontas• ti estin touto? didachē kainē katʼ exousian• kai tois pneumasi tois akathartois epitassei, kai hypakouousin autō.27 Et furent saisis de crainte tous au point de se demander les uns les autres disant : qui est-il celui-là? Un enseignement nouveau d’autorité. Et aux esprits impurs il donne des ordres, et ils obéissent à lui.27 Tout le monde était en état de choc et se questionnait les uns les autres: "Qu'est-ce que tout cela veut dire? C'est un enseignement totalement nouveau, donné à partir de sa propre autorité. Et cette autorité s'exerce même sur les esprits dérangés, et ceux-ci se soumettent.
    28 καὶ ἐξῆλθεν ἡ ἀκοὴ αὐτοῦ εὐθὺς πανταχοῦ εἰς ὅλην τὴν περίχωρον τῆς Γαλιλαίας28 kai exēlthen hē akoē autou euthys pantachou eis holēn tēn perichōron tēs Galilaias.28 Et il sortit la renommée de lui aussitôt partout vers toute contrée de Galilée.28 Immédiatement sa renommée se répandit partout dans les environs de la Galilée.

  2. Analyse verset par verset

    v. 21 Ils firent route vers Capharnaüm. Dès (aussitôt = euthys) le jour du sabbat, il entra dans la synagogue et se mit à enseigner (didaskō).

    • « Capharnaüm ». Littéralement : « ville de Nahum ». C’est la première ville qu’on nomme lorsque commence le récit de son ministère. C’est son quartier général, car Marc en parle comme de sa maison. Jésus y exerce une activité intense.
      • Marc 2, 1 : Comme il était entré de nouveau à Capharnaüm, après quelque temps on apprit qu'il était à la maison (il enseigne, puis il guérit un paralytique qu’on fait passer par le toit)
      • Marc 9, 33 : Ils vinrent à Capharnaüm; et, une fois à la maison, il leur demandait: "De quoi discutiez-vous en chemin?"

      Rappelons que cette ville, sur le bord de la mer de Galilée, était un poste frontière entre le territoire d’Hérode Antipas et de son frère Philippe, et donc des douaniers y exerçaient leur métier. On y trouvait également une garnison romaine, d’où la présence de centurions. Les quatre évangiles sont unanimes pour y présenter une activité importante de Jésus.

    • « Dès (aussitôt = euthys) le jour du sabbat ». Le mot euthys (aussitôt) est le mot « fétiche » de Marc qu’il emploie 40 fois dans son évangile, soit 80% de tous les emplois dans les quatre évangiles. Le mot sert différents propos : à établir un point de suture pour relier ensemble deux scènes, à exprimer l’urgence de proclamer le règne de Dieu, à exprimer la force d’intervention de Jésus. Voyons quelques exemples :
      • Marc 1, 9-10 : Jésus fut baptisé dans le Jourdain par Jean. Et aussitôt, remontant de l'eau, il vit les cieux se déchirer
      • Marc 1, 11-12 : Et une voix vint des cieux: "Tu es mon Fils bien-aimé, tu as toute ma faveur." Et aussitôt, l'Esprit le pousse au désert.
      • Marc 1, 17 : Et Jésus leur dit: "Venez à ma suite et je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes." Et aussitôt, laissant les filets, ils le suivirent.
      • Marc 1, 41-42 : Ému de compassion, il étendit la main, le toucha et lui dit: "Je le veux, sois purifié." Et aussitôt la lèpre le quitta et il fut purifié.
      • Marc 5, 29-30 : Et aussitôt la source d'où elle perdait le sang fut tarie, et elle sentit dans son corps qu'elle était guérie de son infirmité. Et aussitôt Jésus eut conscience de la force qui était sortie de lui, et s'étant retourné dans la foule, il disait "Qui a touché mes vêtements?"

    • « il entra dans la synagogue ». Chez Marc, Jésus se rend de manière régulière à la synagogue le jour du sabbat. Pour plus de détail sur la synagogue et l’office du sabbat, voir Glossaire. Qu’il nous suffise de rappeler qu’à la suite de la lecture de la Loi et des prophètes, il y avait une instruction. Marc semble affirmer que Jésus intervenait dans cette période d’instruction. Voici les principales références en plus du texte actuel.
      • Marc 1, 39 : Et il s'en alla à travers toute la Galilée, prêchant dans leurs synagogues et chassant les démons
      • Marc 3, 1 : Il entra de nouveau dans une synagogue, et il y avait là un homme qui avait la main desséchée.
      • Marc 6, 2 : Le sabbat venu, il se mit à enseigner dans la synagogue

    • « Il se mit à enseigner (didaskō) ». L’instruction faisait partie de l’office synagogal. Mais Marc fait de l’acte d’enseigner la principale activité de Jésus en plus de celle de guérison, en particulier les exorcismes. C’est ainsi que par rapport aux quatre évangélistes, il est celui qui utilise le mot « enseigner » le plus souvent (Mt = 13 fois, Mc = 17 fois, Lc = 15 fois, Jean = 10 fois). Marc mentionne rarement le contenu de cet enseignement, sauf quelque fois pour mentionner les paraboles ou pour en faire une mise en question de l’attitude des scribes. Donnons quelques exemples :
      • Marc 2, 13 : Il sortit de nouveau au bord de la mer, et toute la foule venait à lui et il les enseignait.
      • Marc 4, 1 : Il se mit de nouveau à enseigner au bord de la mer et une foule très nombreuse s'assemble auprès de lui
      • Marc 6, 2 : Le sabbat venu, il se mit à enseigner dans la synagogue
      • Marc 6, 6 : Et il s'étonna de leur manque de foi. Il parcourait les villages à la ronde en enseignant.
      • Marc 6, 34 : En débarquant, il vit une foule nombreuse et il en eut pitié, parce qu'ils étaient comme des brebis qui n'ont pas de berger, et il se mit à les enseigner longuement.
      • Marc 10, 1 : Partant de là, il vient dans le territoire de la Judée et au-delà du Jourdain, et de nouveau les foules se rassemblent auprès de lui et, selon sa coutume, de nouveau il les enseignait.
      • Marc 11, 18 : Cela vint aux oreilles des grands prêtres et des scribes et ils cherchaient comment le faire périr; car ils le craignaient, parce que tout le peuple était ravi de son enseignement.
      • Marc 12, 35 : Prenant la parole, Jésus disait en enseignant dans le Temple

    22 Les gens étaient renversés (ekplēssō) par son enseignement, car il les enseignait de sa propre autorité (exousia), et non pas à la manière des spécialistes de la Bible (grammateus).

    • « Les gens étaient renversés (ekplēssō) ». Marc aime beaucoup cette expression qui signifie : être frappé, être étonné; il est même celui qui l’utilise le plus (Mt = 4 fois, Mc = 5 fois, Lc = 3 fois, Jean = 0 fois). Ainsi, non seulement l’enseignement est l’activité régulière de Jésus, mais son enseignement a un immense impact et se détache des autres. Cet enseignement amène les gens à se questionner sur son identité. Voici quelques exemples.

      • Marc 6, 2 : Le sabbat venu, il se mit à enseigner dans la synagogue, et le grand nombre en l'entendant étaient frappés (ekplēssō) et disaient: "D'où cela lui vient-il? Et qu'est-ce que cette sagesse qui lui a été donnée et ces grands miracles qui se font par ses mains?
      • Marc 7, 37 : Ils étaient frappés (ekplēssō) au-delà de toute mesure et disaient: "Il a bien fait toutes choses: il fait entendre les sourds et parler les muets."
      • Marc 10, 26 : Ils restèrent interdits (ekplēssō) à l'excès et se disaient les uns aux autres: "Et qui peut être sauvé?"
      • Marc 11, 18 : Cela vint aux oreilles des grands prêtres et des scribes et ils cherchaient comment le faire périr; car ils le craignaient, parce que tout le peuple était ravi (ekplēssō) de son enseignement.

    • « car il les enseignait de sa propre autorité (exousia) ». Le mot exousia est souvent utilisé pour parler de l’autorité politique et du droit de faire des choses. Ici, il est utilisé pour affirmer que Jésus est l’auteur de ce qu’il dit : en d’autres mots, il ne répète pas ce que les autres ont dit, ou ne se contente pas de commenter sur ce que les autres ont dit. Il y a donc quelque chose d’original et de nouveau chez lui. Il y a un autre aspect de la signification de ce mot que nous verrons un peu plus loin : l’enseignement de Jésus est une action transformatrice et libératrice. Voyons quelques exemples.
      • Marc 2, 10 : Eh bien! pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir (exousia) de remettre les péchés sur la terre
      • Marc 6, 7 : Il appelle à lui les Douze et il se mit à les envoyer en mission deux à deux, en leur donnant pouvoir (exousia) sur les esprits impurs.
      • Marc 11, 28 : et ils lui disaient: "Par quelle autorité (exousia) fais-tu cela (chasser les vendeurs et les chasseurs du temple) ? Ou qui t'a donné cette autorité pour le faire?"

    • « et non pas à la manière des spécialistes de la Bible (grammateus) ». On traduit habituellement grammateus par scribe. Sur la justification de ma traduction, voir la page de traduction.

    23 Par exemple, il y avait dans la synagogue un homme à l'esprit dérangé (akathartos) qui se mit à hurler (anakrazō) :

    • « l'esprit dérangé (akathartos) . On traduit habituellement par : impur, sale, souillé. L’adjectif a à la fois un sens cultuel (impropre au culte) et moral (immoral). Dans les deux cas, le mot veux décrire une personne qui ne cadre pas avec les règles, d’où ma proposition de traduire par « dérangé », qui peut avoir un sens social. Pour ce choix dans la traduction, voir aussi la page traduction. Marc a une préférence pour cet adjectif pour décrire un certain nombre de personnes que Jésus guérira (Mt = 2 fois, Mc = 11 fois, Lc = 6 fois, Jean = 0 fois). On a quelque fois une description de ces personnes dérangées, et leur comportement s’apparente à des cas d’épilepsie ou de maladie mentale, que le Juifs du temps de Jésus attribue à l’œuvre du démon. Jésus lui-même se fera traiter d’esprit dérangé (3, 30) par sa famille, qui ne comprenait pas qu’il se mette ainsi à enseigner et qui disait : « Il a perdu le sens » (3, 21); on le range donc avec les fous. Voici les références à cet adjectif en dehors des trois cas de notre péricope.
      • Marc 3, 11 : Et les esprits dérangés (akathartos), lorsqu'ils le voyaient, se jetaient à ses pieds et criaient en disant: "Tu es le Fils de Dieu!"
      • Marc 3, 30 : C'est qu'ils disaient: "Il (Jésus) est possédé d'un esprit dérangé (akathartos) ."
      • Marc 5, 2-13 : Et aussitôt que Jésus eut débarqué, vint à sa rencontre, des tombeaux, un homme possédé d'un esprit dérangé (akathartos): il avait sa demeure dans les tombes et personne ne pouvait plus le lier, même avec une chaîne… Il lui disait en effet: "Sors de cet homme, esprit dérangé (akathartos)!" … Et il le leur permit. Sortant alors, les esprits dérangés (akathartos) entrèrent dans les porcs et le troupeau se précipita du haut de l'escarpement dans la mer, au nombre d'environ 2.000, et ils se noyaient dans la mer.
      • Marc 6, 7 : Il appelle à lui les Douze et il se mit à les envoyer en mission deux à deux, en leur donnant pouvoir sur les esprits dérangés (akathartos).
      • Marc 7, 25 : Car aussitôt une femme, dont la petite fille avait un esprit dérangé (akathartos), entendit parler de lui et vint se jeter à ses pieds.
      • Marc 9, 17-25 : Quelqu'un de la foule lui dit: "Maître, je t'ai apporté mon fils qui a un esprit muet. Quand il le saisit, il le jette à terre, et il écume, grince des dents et devient raide… Jésus, voyant qu'une foule affluait, menaça l'esprit dérangé (akathartos) en lui disant: "Esprit muet et sourd, je te l'ordonne, sors de lui et n'y rentre plus."

    • « qui se mit à hurler (anakrazō) ». Le mot anakrazō signifie : s’écrier, crier à haute voix. Il est rarement utilisé dans tout le Nouveau Testament où on préfère son frère jumeau: krazō. Le préfixe « ana » ajoute souvent l’idée de répétition. On aurait quelque chose comme un long hurlement. Il y a seulement cinq références, deux chez Marc, trois chez Luc, dont une ne fait que copier Marc. Il en ressort de tout cela l’image de cris irrationnels et incontrôlés. Voici ces passages.
      • Marc 1, 23 : il y avait dans la synagogue un homme à l'esprit dérangé qui se mit à hurler (anakrazō) || Luc 4, 33
      • Marc 6, 49 : Ceux-ci (les disciples), le voyant marcher sur la mer, crurent que c'était un fantôme et poussèrent des cris (anakrazō)
      • Luc 8, 28 : Voyant Jésus, il (le possédé de démons) poussa des cris (anakrazō), se jeta à ses pieds et, d'une voix forte, il dit: "Que me veux-tu, Jésus, fils du Dieu Très-Haut? Je t'en prie, ne me tourmente pas." [Dans le passage parallèle, Marc utilise krazō]
      • Luc 23, 18 : Mais eux (les grands prêtres, les chefs et le people) se mirent à pousser des cris (anakrazō) tous ensemble: "A mort cet homme! Et relâche-nous Barabbas."

    24 "Qu'est-ce que tu fais ici, Jésus de Nazareth"? Es-tu venu pour nous faire disparaître? Je sais bien qui tu es: tu es habité par Dieu.

    • « "Qu'est-ce que tu fais ici (Ti hēmin kai soi), i.e.(littéralement : quoi à nous et à toi) ». Il s’agit d’une expression typiquement sémitique pour repousser une relation : nous n’avons rien en commun, pourquoi devrions-nous avoir une relation. Voici quelques exemples (les textes de l'Ancien Testament sont tirés de la Septante) :
      • Juges 11, 12 : Et Jephté dépêcha des envoyés au roi des fils d'Ammon, disant : Qu'y a-t-il entre moi et toi (Ti emoi kai soi), pour que tu viennes ici apporter la guerre en ma contrée
      • 2 Samuel 16, 10 : Mais le roi répondit : Qu'y a-t-il entre vous et moi (Ti emoi kai hymin), fils de Servia? Laisse-le, et qu'il continue de maudire, car le Seigneur lui a dit de maudire David ; qui donc ira lui dire : D'où vient que tu agis de la sorte?
      • 2 Samuel 19, 23 : Mais David dit : Qu'y a-t-il entre vous et moi (Ti emoi kai hymin), fils de Sarvia, pour qu'aujourd'hui vous me tendiez un piège ? Nul homme en Israël aujourd'hui ne sera mis à mort ; est-ce que j'ignore que je règne sur Israël?
      • 1 Rois 17, 18 : Et la femme dit à Élie : Qu'y a-t-il entre moi et toi (Ti emoi kai soi), homme de Dieu? Es-tu venu chez moi pour rappeler le souvenir de mes péchés, et pour faire mourir mon fils?
      • Jean 2, 4 : Jésus lui dit: "Que me veux-tu (ti emoi kai soi), femme? Mon heure n'est pas encore arrivée."

      Ainsi, la question de l’homme dérangé entend dire clairement à Jésus qu’il n’est pas le bienvenu, que sa présence sera funeste, un peu à la manière de la veuve de Sarepta lorsqu’elle s’adresse à Élie. Sous la plume de Marc, on comprend bien que l’évangéliste affirme l’incompatibilité entre l’action de Jésus et celle de l’esprit dérangé, et qu’une guerre à finir est présente.

    • « Jésus le Nazarénien (Iēsou Nazarēne) ». Le qualificatif « Nazarénien » est très rare dans tout le Nouveau Testament, seulement six fois, quatre chez Marc et deux chez Luc (dont une fois où il ne fait que copier Marc). On trouve également une seule fois l’expression « Jésus de Nazareth » (Actes 10, 37). À part ce verset et son parallèle chez Luc 4, 34, voici les autres cas :
      • Marc 10, 47 : Quand il (l’aveugle de Jéricho) apprit que c'était Jésus le Nazarénien, il se mit à crier: "Fils de David, Jésus, aie pitié de moi!"
      • Marc 14, 67 : Voyant Pierre qui se chauffait, elle (la servante du grand prêtre) le dévisagea et dit: "Toi aussi, tu étais avec le Nazarénien Jésus."
      • Marc 16, 6 : Mais il (le jeune home) leur dit: "Ne vous effrayez pas. C'est Jésus le Nazarénien que vous cherchez, le Crucifié: il est ressuscité, il n'est pas ici. Voici le lieu où on l'avait mis.
      • Luc 24, 19 : "Quoi donc?" Leur dit-il (Jésus). Ils (les disciples d’Emmaüs) lui dirent: "Ce qui concerne Jésus le Nazarénien, qui s'est montré un prophète puissant en œuvres et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple

      Résumons : l’expression se retrouve donc dans la bouche de l’homme à l’esprit dérangé, dans la bouche des gens de Jéricho, dans celle de la servante du grand prêtre, dans celle du jeune homme au tombeau vide et dans celle des disciples d’Emmaüs. L’expression semble très ancienne, car elle a disparu du vocabulaire des premières communautés chrétiennes. Comme Jésus est originaire de Nazareth et que son nom est associé à cette petite ville sans prestige (sur Nazareth, voire le Glossaire), il est plausible que ce soit ainsi que les foules l’identifiaient alors qu’il circulait sur les routes de Palestine à la manière des prophètes.

      En ce qui concerne notre scène de l’homme à l’esprit dérangé, l’expression « Jésus le Nazarénien » crée un contraste avec la suite où on parle d’un être d’exception : derrière cette figure ordinaire se cache un être qu’on a peine à imaginer.

    • « Es-tu venu pour nous (hēmas) faire disparaître (apollymi, i.e. perdre, faire périr)? ». On pourra être surpris par le « nous », car la parole provient d’un seul homme. Il faut imaginer que l’esprit dérangé appartient à un groupe qui partage les mêmes caractéristiques. Cela a pour effet de nous présenter Jésus comme engagé dans un combat contre tout un groupe, et non contre un seul individu. Dans l’esprit de Marc, Jésus entend détruire les forces du mal. C’est ce que signifie l’expression grecque qui suit : apollymi (Usage chez les évangélistes : Mt = 20 fois, Mc = 10 fois, Lc = 28 fois, Jean = 12 fois). Voyons quelques exemples où Marc utilise cette expression : il s’agit clairement d’élimination et de mort.

      • Marc 3, 6 : Étant sortis, les Pharisiens tenaient aussitôt conseil avec les Hérodiens contre lui, en vue de le perdre.
      • Marc 4, 38 : Et lui était à la poupe, dormant sur le coussin. Ils le réveillent et lui disent: "Maître, tu ne te soucies pas de ce que nous périssons?"
      • Marc 8, 35 : Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi et de l'Évangile la sauvera.
      • Marc 9, 22 : et souvent il l'a jeté soit dans le feu soit dans l'eau pour le faire périr. Mais si tu peux quelque chose, viens à notre aide, par pitié pour nous" –
      • Marc 11, 18 : Cela vint aux oreilles des grands prêtres et des scribes et ils cherchaient comment le faire périr; car ils le craignaient, parce que tout le peuple était ravi de son enseignement.
      • Marc 12, 9 : Que fera le maître de la vigne? Il viendra, fera périr les vignerons et donnera la vigne à d'autres.

    • « Je sais (oida) bien qui tu es: tu es habité par Dieu (hagios tou theou, littéralement : saint de Dieu). » Parlons d’abord de connaissance (oida). Ce terme n’est pas autant utilisé chez Marc que chez les autres évangélistes, en particulier Jean, ou encore Paul (Mt = 26 fois, Mc = 23 fois, Lc = 27 fois, Jean = 77 fois, Actes = 19, Paul = 101, le reste du N.T. = 42). La plupart du temps, il a le sens banal du savoir quotidien. Nous avons relevé trois emplois en lien avec la connaissance de Dieu et de Jésus.
      • Marc 1, 34 : Et il guérit beaucoup de malades atteints de divers maux, et il chassa beaucoup de démons. Et il ne laissait pas parler les démons, parce qu'ils savaient qui il était.
      • Marc 2, 10 : Eh bien! pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir de remettre les péchés sur la terre
      • Marc 12, 24 : Jésus leur dit: "N'êtes-vous pas dans l'erreur, en ne connaissant ni les Écritures ni la puissance de Dieu?

      Il y a donc chez Marc la perception que certains ont une connaissance particulière de l’identité de Jésus et que d’autres sont complètement dans l’ignorance. Dans notre verset, l’homme à l’esprit dérangé aurait cette connaissance particulière.

      « hagios tou theou » signifie littéralement « saint de Dieu ». Le mot « saint » est connu à la fois dans la littérature biblique, dans le Proche-Orient ancien et dans le monde grec (voir Glossaire). Il désigne avant tout une relation exclusive avec Dieu, une vie consacrée à Dieu dans le cas des personnes. Voilà pourquoi nous avons opté pour la traduction : « tu es habité par Dieu », qui veut sensiblement dire la même chose que : « tu es totalement donné ou consacré à Dieu, si bien que tu es pratiquement identifié à Dieu ». Dans les évangiles, l’attribut « saint » est habituellement à associé à l’Esprit de Dieu, appelé Esprit Saint. Il est extrêmement rarement associé à une personne. Jésus est appelé « saint de Dieu » seulement ici, dans la scène de guérison d’un homme à l’esprit dérangé (avec parallèle chez Luc 4, 34) et dans la bouche de Pierre lorsqu’il fait sa confession de foi dans le discours sur le pain de vie (« Nous, nous croyons, et nous avons reconnu que tu es le Saint de Dieu (hagios tou theou) » , Jean 6, 69). La seule autre personne qui est appelée sainte est Jean Baptiste : « parce que Hérode craignait Jean, sachant que c'était un homme juste et saint (hagios), et il le protégeait; quand il l'avait entendu, il était fort perplexe, et c'était avec plaisir qu'il l'écoutait » (Marc 6, 20). Que conclure de tout cela?

      • L’expression « Saint de Dieu » semble avoir une saveur antique où Jésus apparaît comme un prophète, habité par Dieu et totalement consacré à Lui; cela devait être l’image qu’il projetait autour de lui, comme Jean Baptiste
      • Le fait même que l’homme à l’esprit dérangé repousse cette rencontre accentue l’incompatibilité entre ce que représente Jésus et ce que représente l’esprit dérangé; il y a donc une guerre à finir

    25 Jésus le réprimanda (epitimaō) aussitôt en disant: "Tais-toi (phimoō) et libère cet homme!"

    • « Jésus le réprimanda (epitimaō) ». Le verbe epitimaō dans la bouche de Jésus apparaît dans des circonstances où il est confronté à des forces adverses qu’on pourrait identifier aux forces du mal. D’une part, il y a des cas où ces forces du mal sont représentées soit par un esprit dérangé, comme ici, soit par des phénomènes de la nature, comme la tempête au milieu de la mer; d’autre part, il y a des cas où ces forces du mal s’incarnent dans une représentation de la personne de Jésus et de sa mission qui est fausse : cette représentation est fausse, car elle est incapable d’intégrer la souffrance et la mort. Regardons un certain nombre d’exemples :
      • Marc 3, 12 : Et il leur enjoignait avec force (epitimaō) de ne pas le faire connaître.
      • Marc 4, 39 : S'étant réveillé, il menaça (epitimaō) le vent et dit à la mer: "Silence! Tais-toi!" Et le vent tomba et il se fit un grand calme.
      • Marc 8, 30 : Alors (après la confession de Pierre qu’il est le Christ) il leur enjoignit (epitimaō) de ne parler de lui à personne.
      • Marc 8, 33 : Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, admonesta (epitimaō) Pierre et dit: "Passe derrière moi, Satan! car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes!"
      • Marc 9, 25 : Jésus, voyant qu'une foule affluait, menaça (epitimaō) l'esprit impur en lui disant: "Esprit muet et sourd, je te l'ordonne, sors de lui et n'y rentre plus."

      Ainsi, Jésus est engagé ici contre les forces du mal, et par sa parole il l’affronte de plein front.

    • « Tais-toi (phimoō) ». Voilà un mot rarement utilisé (Mt = 2 fois, Mc = 2 fois, Lc = 1 fois, Jean = 0 fois). Chez Marc, la seule autre mention est la suivante, que Luc a copié : « S'étant réveillé, il menaça le vent et dit à la mer: "Silence! Tais-toi (phimoō)!" Et le vent tomba et il se fit un grand calme. » (Marc 4, 39 || Luc 4, 35). Chez Matthieu, le mot apparait dans un contexte totalement différent qui n’éclaire en rien notre passage (Mt 22, 12 : dans une parabole, l’invité sans habit de noces reste bouche bée; Mt 22, 34 : mention que Jésus a fermé la bouche aux Sadducéens).

      Il est légitime de se poser la question : pourquoi Jésus demande-t-il à l’homme de se taire? Qu’a-t-il dit d’incorrect? Quel mal y a-t-il à dire : « Je sais bien qui tu es: tu es habité par Dieu (hagios tou theou, littéralement : saint de Dieu »? Aux yeux de l’évangéliste Marc, cette parole est trompeuse tant qu’au aura pas accepté dans la foi la place de la souffrance et la mort dans le destin de Jésus. Les biblistes ont l’habitude de décrire sous le titre de « secret messianique » cette approche de Marc concernant l’idée de Jésus : tant qu’on n’aura pas compris cette place de la souffrance et de la mort, les titres de messie ou de fils de Dieu sont une source de confusion. Voici quelques exemples :

      • Marc 1, 34 : Et il ne laissait pas parler les démons, parce qu'ils savaient qui il était.
      • Marc 1, 43-44 : Et le (lépreux) rudoyant, il le chassa aussitôt, et lui dit: "Garde-toi de rien dire à personne; mais va te montrer au prêtre et offre pour ta purification ce qu'a prescrit Moïse: ce leur sera une attestation."
      • Marc 3, 11-12: Et les esprits impurs, lorsqu'ils le voyaient, se jetaient à ses pieds et criaient en disant: "Tu es le Fils de Dieu!" Et il leur enjoignait avec force de ne pas le faire connaître.
      • Marc 5, 43 : Et il leur recommanda vivement que personne ne le (ressuscitation de la fille de Jaïre) sût et il dit de lui donner à manger.
      • Marc 7, 36 : Et Jésus leur recommanda de ne dire la chose à personne (guérison d’un sourd-muet); mais plus il le leur recommandait, de plus belle ils la proclamaient.
      • Marc 8, 29-30 : "Mais pour vous, leur demandait-il, qui suis-je?" Pierre lui répond: "Tu es le Christ." Alors il leur enjoignit de ne parler de lui à personne.
      • Marc 9, 9 : Comme ils descendaient de la montagne (après la transfiguration), il leur ordonna de ne raconter à personne ce qu'ils avaient vu, si ce n'est quand le Fils de l'homme serait ressuscité d'entre les morts.

    26 Alors, après des mouvements de convulsion (sparassō, littéralement : l’ayant secoué) et de grands hurlements (phōnēsan phōnē megalē, littéralement : criant d’une grande voix), l'esprit dérangé disparut (eiserchomai, littéralement : sortit) de lui.

    • « Alors, après des mouvements de convulsion (sparassō, littéralement : l’ayant secoué) ». Le mot « sparassō » est rare et propre à Marc : (Mt = 0 fois, Mc = 2 fois, Lc = 1 fois, Jean = 0 fois). La seule utilisation de Luc (9, 39) est une copie du récit de Marc (9, 20) sur la guérison d’un homme muet et épileptique. La seule différence entre les deux récits de Marc est que l’homme vit des convulsions au moment où l’esprit mauvais le quitte dans le récit actuel, et qu’au ch. 9 l’homme muet vivra des convulsions à la vue des Jésus. Sur le plan médical, on parlera bien sûr d’un cas d’épilepsie. Mais si on se situe sur le plan de l’évangéliste, on parlera plutôt d’affrontement et de guerre entre le monde de Jésus et les forces du mal, si bien que tout le corps en est ébranlé.

    • « et de grands hurlements (phōnēsan phōnē megalē, littéralement : criant d’une grande voix) ». Sur le plan statistique, Marc, Luc et Jean utilisent de manière égale le verbe phōneō (crier) : (Mt = 7 fois, Mc = 14 fois, Lc = 14 fois, Jean = 14 fois). Mais étant donné la taille plus petite de son évangile par rapport aux autres évangiles (si on fait le compte du nombre de caractères dans la version grecque de Nestlé-Aland, on obtient ceci : Matthieu = 92 854 caractères (29 %), Marc = 58 282 (18 %), Luc = 96 516 caractères (30 %), Jean = 73 946 caractères (23 %)), il devient alors celui qui l’utilise le plus toute proportion gardée. Cela reflète le trait de son évangile : compact et intense; le cri exprime avec force l’identité de Jésus et son combat contre le mal. Sur ce point, les quatre utilisations de l’expression « grande voix » sont révélatrices. Elles surviennent dans deux circonstances précises : l’esprit mauvais qui reconnaît son identité, et lorsqu’il meurt en croix et que le centurion proclame qu’il est fils de Dieu. Voyons de plus près (traduction : Bible de Jérusalem).
      L’esprit mauvais qui reconnaît l’identité de JésusJésus meurt en croix
      Marc 1, 26 : Et le secouant violemment, l'esprit impur cria d'une voix forte phōnēsan phōnē megalē) et sortit de lui.

      Marc 5, 6-7: Voyant Jésus de loin, il (l’homme à l’esprit impur) accourut, se prosterna devant lui et cria d'une voix forte (kraxas phōnē megalē): "Que me veux-tu, Jésus, fils du Dieu Très-Haut? Je t'adjure par Dieu, ne me tourmente pas!"

      Marc 15, 34 Et à la neuvième heure Jésus clama en un grand cri (eboēsen phōnē megalē): "Elôï, Elôï, lema sabachthani", ce qui se traduit: "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?"

      Marc 15, 37 Or Jésus, jetant un grand cri (apheis phōnēn megalēn), expira.

      Les quatre textes ont des caractéristiques semblables :

      • Ils se situent dans on contexte où il y a une déclaration importante sur Jésus :
        • Les deux récits de l’homme à l’esprit dérangé comportent une déclaration sur l’identité de Jésus (1,14 : « Saint de Dieu »; 5, 7 : « fils du Dieu Très-Haut »
        • Le cri de Jésus en croix se termine avec la proclamation du centurion : « Vraiment cet homme était fils de Dieu! » (15, 39)
      • Ils se situent également dans un contexte d’affrontement avec les forces du mal
        • Jésus gagne sa bataille contre l’esprit dérangé en le chassant dans les deux récits
        • Jésus gagne sa bataille contre les forces du mal à l’œuvre dans sa condamnation tout comme il affronte la souffrance et la mort à l’accueillant et le vivant dans l’amour

      La symbolique du grand cri exprime donc l’importance de la déclaration sur l’identité de Jésus et l’intensité du combat mené contre les forces du mal. Sur le cri de Jésus en croix, voir Lorraine Caza (« Le relief que Marc a donné au cri de la croix » Science et Esprit, XXXIX / 2 (1987) 171-191. Pour un résumé de l’article, voir En Marge).

    • « l'esprit dérangé disparut (littéralement : sortit) de lui. » Cette expression conclut la bataille de Jésus et fait écho à sa parole :
      CommandementJésus le réprimanda en disant: "Tais-toi et sort de (exerchomai) cet homme!
      ExécutionAprès …de grands hurlements, l'esprit dérangé sortit de (exerchomai) lui.

      L’évangéliste insiste sur l’autorité de Jésus : il parle, les forces mauvaises obéissent.

    27 Tout le monde était en état de choc (thambeō) et se questionnait (syzēteō) les uns les autres: "Qu'est-ce que tout cela veut dire? C'est un enseignement totalement nouveau, donné à partir de sa propre autorité (exousia). Et cette autorité s'exerce même sur les esprits dérangés, et ceux-ci se soumettent."

    • « Tout le monde était en état de choc (thambeō) ». Le mot « thambeō » est unique à Marc : (Mt = 0 fois, Mc = 3 fois, Lc = 0 fois, Jean = 0 fois). Regardons les deux autres utilisations :
      • Marc 10, 24 : Les disciples étaient stupéfaits (thambeō) de ces paroles (Comme il sera difficile à ceux qui ont des richesses d'entrer dans le Royaume de Dieu!). Mais Jésus reprit et leur dit: "Mes enfants, comme il est difficile d'entrer dans le Royaume de Dieu!
      • Marc 10, 32 : Ils étaient en route, montant à Jérusalem (vers la croix); et Jésus marchait devant eux, et ils étaient dans la stupeur (thambeō), et ceux qui suivaient étaient effrayés.

      Quand on rassemble les trois références à « thambeō », on note que la source de l’état de choc varie :

      1. C’est un enseignement totalement nouveau, qui fait autorité au point de vaincre le mal;
      2. C’est un renversement des valeurs où la richesse est un obstacle à entrer dans le Royaume de Dieu
      3. C’est la proposition d’une mission qui passe par la souffrance et la mort.

      Le choc provient de l’affrontement entre deux visions du monde, celui de nos attentes habituelles, et celle proposée par Jésus. On devine bien à travers ce choc les auditeurs de Marc confrontés au rejet et à la persécution, alors qu’on aurait voulu une vie paisible et tranquille, noyée dans le monde ambiant.

    • « et se questionnait (syzēteō) les uns les autres: "Qu'est-ce que tout cela veut dire? C'est un enseignement totalement nouveau, donné à partir de sa propre autorité (exousia). Et cette autorité s'exerce même sur les esprits dérangés, et ceux-ci se soumettent." » Ce verset vient confirmer ce que nous venons de dire. La réaction de l’auditoire n’est pas de s’émerveiller de ce son enseignement et de la guérison opérée, mais de se questionner, comme lorsqu’on ne comprend pas bien ce qui se passe. C’est le sens de « syzēteō » dont Marc est le principal utilisateur : (Mt = 0 fois, Mc = 6 fois, Lc = 2 fois, Jean = 0 fois, Actes = 2 fois); le mot est utilisé dans des débats où on essaie d’éclaircir un point obscur (par exemple, Marc 9, 10 : Ils gardèrent la recommandation, tout en se demandant (syzēteō) entre eux ce que signifiait "ressusciter d'entre les morts." ). Ce questionnement touche deux points
      • L’enseignement de Jésus qui est différent de l’enseignement traditionnel juif, qui n’est plus un simple commentaire de l’Écriture, mais un enseignement dont la source est sa personne même
      • Sa capacité de vaincre les forces du mal

      Ce questionnement est catalysé autour de l’autorité (exousia) de Jésus. Le mot « exousia » peut se traduire par capacité, pouvoir, autorité, droit; son champ sémantique est très large. Par exemple, lorsque Jésus chassera les vendeurs du temple, on lui demandera qui lui a donné cette autorité ou ce droit (11, 28). Marc parlera de l’autorité (ou capacité) conférée donné aux disciples de chasser les démons (3, 14; 6, 7). Et il y cette parole de Jésus affirmant son pouvoir ou sa capacité de pardonner les péchés (2, 10). Dans notre récit, la richesse sémantique du mot lui permet à la fois de qualifier l’enseignement de Jésus comme prenant sa source en lui-même et de qualifier son action avec sa capacité de vaincre les forces du mal.

    28 Immédiatement sa renommée se répandit partout dans les environs de la Galilée.

    • On pourrait se demander : qu’ont retenu les gens de cette scène, son enseignement ou sa capacité de guérir? Les détails du v. 32 nous orientent vers sa capacité de guérir alors qu’on lui amène des malades et des démoniaques. Notons enfin que Marc limite le ministère de Jésus à la Galilée.

  3. Analyse de la structure du texte

    Le lecteur perspicace aura remarqué que notre récit pointe vers deux directions différentes : le Jésus qui enseigne et le Jésus guérisseur. Il est probable que Marc a fusionné ici deux récits différents. Essayons de les dégager l’un de l’autre.

    1. Jésus, le maître qui enseigne avec autorité.
      1. Circonstances (lieu et temps)
        v. 21a À Capharnaüm, dans la synagogue, le jour du sabbat
      2. Action de Jésus
        v. 21b Jésus enseigne
      3. Réaction des gens
        v. 22 Les gens sont renversés par son enseignement avec autorité, qui est différent de celui des scribes
        v. 27b : Les gens se questionnent sur le sens de cet enseignement nouveau
        v. 28 Sa réputation se répand partout en Galilée

    2. Jésus, le guérisseur
      1. Circonstances (lieu et personnage)
        v. 23 Dans la synagogue, un homme à l’esprit dérangé
      2. Parole de l’homme à l’esprit dérangé
        v. 24 Je connais ton identité : le saint de Dieu et je connais ton intention de nous faire disparaître
      3. Réaction de Jésus
        v. 25 Jésus s’adresse à l’esprit mauvais pour lui demander de se taire et de sortir de l’homme
      4. Résultat de la parole de Jésus
        v. 26 L’esprit sort de l’homme mauvais
      5. Réaction de l’auditoire
        v. 27a Les gens sont en état de choc

    On peut deviner l’intention de Marc en fusionnant ces deux récits. Car il veut parler de l’enseignement particulier de Jésus, un enseignement différent de tous les enseignants de l’époque, scribes ou philosophes. Comment illustrer la force unique qui caractérise cette parole? Le récit de guérison lui donne la matière pour démontrer que cette parole opère un changement véritable, qu’elle fait reculer les forces du mal. Car c’est seulement par sa parole que Jésus chasse l’esprit mauvais. Ainsi, avec lui est entrée une réalité nouvelle, différente de tout ce qu’on a vu jusqu’ici. En lui, enseignement et action ne font qu’un.

  4. Contexte du récit

    Comment délimiter le contexte? Nous prendrons la règle de l’unité de lieu et de temps : Capharnaüm, le jour du sabbat

    1. Dans la synagogue, le jour du sabbat v. 21-28
      • Enseignement avec autorité de Jésus
      • Guérison d’un homme possédé d’un esprit mauvais
      • Sa réputation se répand

    2. Dans la maison de Simon et André, le même jour v. 29-31
      • Guérison de la belle-mère qui avait de la fièvre
      • Celle-ci se met à les servir

    3. Dans la même maison, après le coucher du soleil v. 32-34
      • On lui amène malades et démoniaques
      • Jésus guérit et fait des exorcismes
      • Mais il demande le silence aux esprits qui le connaissent

    4. Dans la région de Capharnaüm, un lieu désert, le matin v. 35-39
      • Jésus sort prier
      • Simon l’interpelle à propos de la foule qui le cherche
      • Jésus quitte la ville pour aller proclamer l’Évangile à l’ensemble de la Galilée

    Ainsi, en Marc 1, 21-39 nous avons un ensemble cohérent marqué par Capharnaüm et un cycle de 24 heures. On nous présente une journée type de Jésus. Cinq éléments composent cette journée type.

    1. Jésus enseigne avec autorité
    2. Il guérit
    3. Les gens accourent vers lui
    4. Jésus demande de taire son identité
    5. Jésus se retire pour prier

    Notre récit marque le début de cette journée type et nous présente trois des cinq composantes. C’est le propre de Marc de tout schématiser et d’exprimer en formules concises le ministère de Jésus.

  5. Analyse des parallèles (à partir de la traduction de la Bible de Jérusalem)

    Le texte en italique désigne les passages propres à un auteur, les mots soulignés montrent les mots identiques.

    Marc 1, 21-28Luc 4, 31-37
    21 Ils pénètrent à Capharnaüm. Et aussitôt, le jour du sabbat, étant entré dans la synagogue, il enseignait.31 Il descendit à Capharnaüm, ville de Galilée, et il les enseignait le jour du sabbat.
    22 Et ils étaient frappés de son enseignement, car il les enseignait comme ayant autorité, et non pas comme les scribes.32 Et ils étaient frappés de son enseignement, car il parlait avec autorité.
    23 Et aussitôt il y avait dans leur synagogue un homme possédé d'un esprit impur, qui cria33 Dans la synagogue il y avait un homme ayant un esprit de démon impur, et il cria d'une voix forte:
    24 en disant: "Que nous veux-tu, Jésus le Nazarénien? Es-tu venu pour nous perdre? Je sais qui tu es: le Saint de Dieu. "34 "Ah! que nous veux-tu, Jésus le Nazarénien? Es-tu venu pour nous perdre? Je sais qui tu es: le Saint de Dieu. "
    25 Et Jésus le menaça en disant: "Tais-toi et sors de lui." 35 Et Jésus le menaça en disant: "Tais-toi, et sors de lui."
    26 Et le secouant violemment, l'esprit impur cria d'une voix forte et sortit de lui.Et le précipitant au milieu, le démon sortit de lui sans lui faire aucun mal.
    27 Et ils furent tous effrayés, de sorte qu'ils se demandaient entre eux: "Qu'est cela? Un enseignement nouveau, donné d'autorité! Même aux esprits impurs, il commande et ils lui obéissent! "36 La frayeur les saisit tous, et ils se disaient les uns aux autres: "Quelle est cette parole? Il commande avec autorité et puissance aux esprits impurs et ils sortent! "
    28 Et sa renommée se répandit aussitôt partout, dans toute la région de Galilée.37 Et un bruit se propageait à son sujet en tout lieu de la région."

    Seul Luc a un récit parallèle à celui de Marc. Comme la majorité des biblistes, nous croyons probable que Marc fut le premier évangile écrit, et que Luc et Matthieu l’ont eu sous les yeux au moment de rédiger leur propre évangile. Cela signifie que Matthieu n’a pas cru bon retenir ce récit; il se contente plutôt de le résumer en ces termes : « Il parcourait toute la Galilée, enseignant dans leurs synagogues, proclamant la Bonne Nouvelle du Royaume et guérissant toute maladie et toute langueur parmi le peuple. Sa renommée gagna toute la Syrie, et on lui présenta tous les malades atteints de divers maux et tourments, des démoniaques, des lunatiques, des paralytiques, et il les guérit » (4, 23-24). Cela lui permet de passer au fameux discours sur la montagne, qui est le véritable départ de la mission de Jésus, son discours programme. Quant à Luc, il a retenu ce récit, mais il l’a glissé après la proclamation de la bonne nouvelle par Jésus dans la synagogue de Nazareth alors qu’il annonce que c’est maintenant la réalisation de la prophétie d’Isaïe, en quelque sorte son discours programme. En raison des réactions négatives de son auditoire, il est amené à quitter Nazareth pour se rendre à Capharnaüm, ce qui permet à Luc d’intégrer maintenant le récit de Marc. Que nous apprennent donc ces premières considérations?

    • Le juif Matthieu fait du sermon sur la montagne avec ses béatitudes et sa proclamation de la Loi nouvelle le point de départ de la mission de Jésus, le nouveau Moïse
    • Le grec Luc fait de la proclamation de la bonne nouvelle pour les pauvres et les blessés de la vie le point de départ de la mission de Jésus, son discours programme
    • Marc, qui semble s’adresser à des gréco-romains, nous présente une journée type de Jésus marquée par un enseignement-action dont l’autorité permet de faire reculer les puissances du mal et suscite des mouvements de foule; son action est si intense qu’il a à peine le temps de trouver un moment de prière, sinon tôt le matin, alors qu’il fait encore nuit.

    Même si Luc avait sous les yeux le récit de Marc, les choix qu’il a fait en ne retenant pas certains mots de Marc ou en les modifiant, permet de donner un relief nouveau à sa source. Faisons un certain nombre d’observations.

    • « Ils » (Mc, 21), « Il » (Lc, 31). Pour Marc, les disciples sont si importants qu’ils sont présents dès le début de la mission de Jésus et sont témoins de ses premiers gestes de guérison; au moment où l’évangile est écrit, ce sont les successeurs de ces disciples qui poursuivent la mission de Jésus. Pour Luc, les projecteurs demeurent sur Jésus seul; l’addition des disciples survient au chapitre suivant.

    • « pénètrent » (Mc, 21), « descendit » (Lc, 31). Comme Luc a fait précéder notre récit par la scène de l’enseignement à Nazareth, il doit donc déplacer Jésus de cette ville dans les collines (350 m d’altitude) vers Capharnaüm sur la rive de la mer de Galilée, d’où le verbe « descendre ». On se demande parfois si les évangélistes connaissaient bien la topographie de la Palestine. Dans le cas de Luc, on peut dire qu’il pouvait situer Nazareth et Capharnaüm.

    • « ville de Galilée » (Lc, 31). Comme Luc s’adresse probablement à des Grecs peu familiers avec la Palestine, il doit situer Capharnaüm sur le plan géographique. Si Marc s’adresse aux chrétiens de Rome, comme on le croit communément, comment peut-il assumer qu’on sache où situer Capharnaüm? Deux hypothèses possibles : beaucoup de chrétiens de Rome était d’origine juive; ou encore, Marc utilise un ou des récits plus anciens qui sont nés en Palestine.

    • « le jour du sabbat, étant entré dans la synagogue, il enseignait » (Mc, 21), « et il les enseignait le jour du sabbat » (Lc, 31). La phrase de Luc est plus fluide et reflète son souci d’améliorer le style saccadé de Marc. Par contre, Marc nous présente une atmosphère où l’action domine.

    • « car il les enseignait comme ayant autorité, et non pas comme les scribes » (Mc, 22), « car il parlait avec autorité » (Lc, 32). Luc a simplifié la phrase de Marc et a remplacé « enseigner » par « parler », conforme à sa figure de Jésus prophète, homme de la parole. Bien sûr, il a laissé tomber « non pas comme les scribes », une expression sans résonnance dans une communauté grecque. Tout cela met en relief l’importance chez Marc d’enseigner. De nouveau, l’expression « non pas comme les scribes » n’a de sens que si sa communauté gréco-romaines était d’origine juive ou s’il utilise un récit plus ancien né en Palestine.

    • « Et aussitôt » (Mc, 23), « » (Lc, 33). Luc ne retient pas l’expression abondamment utilisée par Marc comme raccord de phrases et pour exprimer l’urgence de l’action de Jésus.

    • « leur synagogue » (Mc, 23), « la synagogue » (Lc, 33). L’adjectif possessif « leur » est étonnant. Il se comprend pour parfois localiser une synagogue, comme pour désigner les synagogues de Galilée (Et il s'en alla à travers toute la Galilée, prêchant dans leurs synagogues, Mc 1, 39). Mais on note par contre une utilisation systématique de l’expression « leur » ou « vos » chez Matthieu : Mt = 6 fois, Mc = 2 fois, Lc = 1 fois, Jean = 0 fois). Elle dénote une séparation au sein même de la communauté juive, quand les chrétiens d’origine juive y furent exclus. Le fait même de retrouver ici cette expression laisse entendre que ce récit est né dans un milieu juif.

    • « un homme possédé d'un esprit impur » (Mc, 23), « un homme ayant un esprit de démon (daimonion) impur » (Lc, 33). Notons que dans le monde grec le mot « démon » dénotait une force spirituelle et était associée à diverses divinités. Elle n’avait rien de nécessairement négatif, puisque Platon y voyait la source d’inspiration de Socrate. On comprend l’intention de Luc de traduire pour son auditoire grec la signification de cet esprit qui prend possession d’un homme.

    • « Et le secouant violemment, l'esprit impur cria d'une voix forte et sortit de lui » (Mc, 26), « Et le précipitant au milieu, le démon sortit de lui sans lui faire aucun mal » (Lc, 35). Selon son habitude, Marc nous donne un récit très coloré, aux angles contrastés : nous avons une scène d’épilepsie avec secousses violentes et des cris qui ressemblent à des hurlements. À l’opposé, selon son habitude, Luc aime adoucir les angles et préfère les scènes paisibles et harmonieuses : les convulsions et les hurlements sont éliminées, et c’est sans faire de mal que l’esprit sort de l’homme.

    • « "Qu'est cela? Un enseignement nouveau, donné d'autorité! Même aux esprits impurs, il commande et ils lui obéissent! " » (Mc, 27), « "Quelle est cette parole? Il commande avec autorité et puissance aux esprits impurs et ils sortent! " » (Lc, 37). Comme il l’a fait plus tôt, Luc élimine l’enseignement pour le remplacer par l’exercice de la parole, plus conforme à son image de Jésus comme prophète. Il élimine également le qualificatif « nouveau », car il n’avait de sens qu’en rapport avec l’enseignement des scribes qu’il n’a pas retenu. De plus, il ajoute « puissance » (dynamis) à « autorité » : d’une part, le mot puissance est plus juste pour décrire ce qui vient de se passer, car autorité est souvent utilisé dans un contexte d’autorité politique (peut-être Marc tient-il à insister sur la seigneurie de Jésus); d’autre part, ayant été compagnon de Paul, il connait l’utilisation abondante de la prédication chrétienne de « puissance » pour décrire la force d’intervention de Dieu et de son Esprit. Enfin, de manière cohérente avec tout le récit, Luc rappelle que l’esprit est sorti de l’homme, donc insiste sur l’aspect curatif, alors que Marc ramène notre esprit sur la seigneurie de Jésus qui a autorité sur les esprits mauvais, si bien que ceux-ci apparaissent comme ses sujets en lui obéissant.

  6. Intention de l’auteur en écrivant ce passage

    • Il est bon de rappeler le contexte probable dans lequel fut écrit l’évangile de Marc, selon de multiples indices offerts par son récit. Nous sommes devant une communauté chrétienne violemment persécutée. Il est probable que plusieurs chrétiens n’arrivent pas à tenir le coup et ne comprennent pas pourquoi Dieu n’intervient pas pour les secourir. Avec l’annonce du règne de Dieu par Jésus, on s’attendait à voir la terre promise pour demain. Au lieu de cela, la souffrance et la mort se présentent. C’est dans ce contexte qu’il faut réécouter la catéchèse de Marc.

    • En nous présentant un Jésus qui enseigne, Marc tient à mettre cette activité au cœur de la vie chrétienne : la catéchèse chrétienne est fondamentale, elle a été amorcée par Jésus, elle se continue par ses disciples. Sans elle, la communauté ne tiendra pas le coup, surtout dans un contexte de persécution. Voilà pourquoi Marc utilise le mot « aussitôt » quand Jésus se rend à la synagogue, pour en décrire l’urgence.

    • Mais en même temps, il tient à distinguer cette catéchèse de celle des autres enseignants de l’époque, bien sûr des scribes, spécialistes de la Loi juive, mais également de tous les sophistes et philosophes de l’époque. Car il ne s’agit pas d’un enseignement sur un point de la Loi ou sur un point de la réalité humaine, mais d’un enseignement qui opère une transformation de la réalité elle-même : il s’agit d’un enseignement sur Jésus lui-même. Le fait de fusionner un récit d’exorcisme avec une scène d’enseignement ne fait qu’illustrer le fait qu’on sort de cet enseignement totalement transformé : les forces du mal reculent.

    • Marc insiste pour dire qu’il y a une incompatibilité entre Jésus et les forces du mal. Cela est si vrai que sa seule présence fait réagir l’esprit mauvais. On imagine facilement l’impact d’une telle affirmation dans la communauté persécutée de Marc. Ce dernier se trouve à lui dire : « Pourquoi êtes-vous surpris de ce qui vous arrive? Si Jésus a déclenché une réaction des forces du mal, comment pensez-vous l’éviter? »

    • Il y a un autre point déroutant que doit éclairer Marc : si Jésus est vainqueur des forces du mal, pourquoi doit-on souffrir et mourir? Pour souligner ce paradoxe, Marc nous met en garde sur certains titres de Jésus qui peuvent nous lancer sur de fausses pistes : messie, seigneur, christ, saint. Voilà pourquoi son Jésus demande à l’esprit impur qui connaît son identité de se taire. Car on ne pourra comprendre tout ce que ces titres signifient qu’au terme de ses souffrances et de sa mort. Et en écrivant son évangile, c’est ce que rappelle Marc à sa communauté surprise de l’adversité qui lui arrive.

    • Dans l’ensemble, les scènes de Marc sont très colorées avec des expressions parfois assez violentes. Cela reflète peut-être deux traits de la communauté : un milieu populaire, et un milieu soumis à la violence de son entourage. C’est ainsi que Marc a tendance à dramatiser cette lutte entre Jésus et les forces du mal.

    • Au terme de notre récit, comment résumer la réponse offerte par Marc à ce que vit sa communauté? Sa réponse se centre sur la personne de Jésus et rappelle qu’il a autorité sur les forces du mal. Pourtant, cette autorité passera par la souffrance et la mort. Mais la foi qu’au terme les forces du mal seront vaincues est suffisante pour continuer à vivre et à marcher, et de ne jamais abandonner. Voilà pourquoi continuer cet enseignement ou cette catéchèse sur Jésus est fondamentale pour le chrétien. On n’enseignement pas une philosophie, mais une personne.

  7. Situations ou événements actuels dans lesquels on pourrait lire ce texte

    1. Suggestions provenant des différents symboles du récit

      • Le rôle fondamental de l’enseignement offre diverses pistes de réflexion. C’est le pilier de nos sociétés modernes. Les islamistes s’en servent pour faire du recrutement. Pour les chrétiens, la catéchèse continue est la seule façon d’évoluer vers une foi adulte qui est capable d’intégrer tout ce qui circule comme idée : on ne peut plus s’isoler.

      • Enseignement de sa propre autorité. La catéchèse chrétienne porte sur Jésus. Malheureusement, certains enseignent plus la morale ou la casuistique que la personne même de Jésus, sa présence vivante dans le monde, la marche à sa suite. On ne sent plus alors la force de cette présence qui aide à se relever et à marcher, mais le poids culpabilisant et écrasant d’obligations religieuses et morales.

      • Esprit dérangé. Sous ce symbole on peut mettre tant de choses : nos maladies psychiques, physiques et morales. Bien souvent, ces maladies nous amènent à voir le monde autrement, à être plus sensible à une dimension de la vie qui est plus vraie. Ne retrouve pas ici une affirmation du récit de Marc? L’esprit dérangé est en mesure de reconnaître une qualité spéciale de Jésus.

      • Tais-toi. Comme chrétien, nous portons un message qui est plus grand que nous, que nous comprenons mal, que nous trahissons souvent. Il est important de nous le rappeler. Pourquoi être surpris de l’adversité, alors que c’est la route qu’a prise Jésus? C’est en méditant tout cela et en le vivant que notre parole sera source de vie.

      • L’esprit dérangé sortit de lui. Il est fondamental de croire que le mal sera vaincu. Ce ne peut-être aussi magique que le récit le laisse entendre. C’est un long combat qu’a mené Jésus et qui se continue aujourd’hui à travers nous. Avec lui, nous vaincrons, pourvu que notre foi demeure.

    2. Suggestions provenant de ce que nous vivons actuellement

      • Le monde politique est actuellement déchiré entre partisans et adversaires de ce qu’on appelle : austérité. C’est un phénomène mondial. Bien sûr, l’évangile n’a aucune recette à proposer. Mais ne peut-il pas soutenir une réflexion sur certaines valeurs fondamentales? Chose sûr, l’évangile de ce jour propose un chemin où on ne baisse jamais les bras.

      • L’attaque barbare de certains islamistes, comme le groupe Boko Haram, heurte nos sensibilités. On a bien l’impression d’être devant un exemple des forces du mal dont on a parlé dans notre récit d’aujourd’hui. Plusieurs chrétiens y vivent ce que la communauté de Marc a vécu. Est-ce que la réponse donnée par Marc peut les soutenir?

      • L’image d’un bébé tué lors d’un combat en Ukraine avec les séparatistes a fait le tour de la terre. Cette image est le symbole du chemin où conduit les décisions d’esprits obnubilés par de fausses valeurs et l’impatience à tout résoudre par la force. Que nous enseigne notre récit d’aujourd’hui où Jésus guérit un homme possédé d’un esprit dérangé ou impur?

      • Dans mon milieu immédiat, un autre couple se brise : vingt ans d’évolution (ou de non évolution) a conduit deux être à ne plus appartenir au même monde. Beaucoup de rancœur et de frustration s’expriment soudain. Qu’est-ce que cela dit sur l’être humain, sur la vie de couple, sur notre monde? L’évangile ne propose pas de recette magique. Mais l’image d’un Jésus qui ressent l’urgence d’enseigner ne nous oriente-t-il pas vers l’importance de toujours évoluer, de constamment réfléchir, de continuellement nous nourrir intellectuellement, psychiquement et spirituellement, de marcher sans cesse vers une stature d’adulte, capable d’affronter vents et marées?

-André Gilbert, janvier 2015

 

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