Michel Gourgues, de l’Ordre des frères prêcheurs, est professeur titulaire à la Faculté de théologie du Collège universitaire dominicain d’Ottawa, Canada, et responsable des cours sur le Nouveau Testament. Né le 22 août 1942, il est entré chez les dominicains en 1963, a fait profession religieuse le 4 août 1964, et a été ordonné prêtre le 30 mai 1970. Après avoir complété ses études en philosophie et en théologie au Collège universitaire dominicain d’Ottawa, il a obtenu son doctorat en 1976 à l’Institut catholique de Paris. Il est également élève titulaire de l’École biblique et archéologique française de Jérusalem. Michel Gourgues est l’auteur de nombreuses publications. Signalons entre autres :

  1. A la droite de Dieu. Résurrection de Jésus et actualisation du Psaume 110:1 dans le Nouveau Testament. Paris : Gabalda (Études Bibliques), 1978.
  2. Les psaumes et Jésus — Jésus et les psaumes, Cahiers Évangile n° 25. Paris : Cerf, 1978.
  3. Jésus devant sa passion et sa mort, Cahiers Évangile n° 30. Paris : Cerf, 1979.
  4. L'an prochain à Jérusalem. Approche concrète de l'espérance biblique, La Vie Spirituelle 639. Paris : Cerf, 1980.
  5. L'au-delà dans le Nouveau Testament, Cahiers Evangile n° 41. Paris : Cerf, 1982.
  6. « Pour que vous croyiez... » Pistes d'exploration de l'évangile de Jean. Paris : Cerf, 1982.
  7. Le défi de la fidélité — L'expérience de Jésus. Paris : Cerf (Lire la Bible, 70), 1985.
  8. (Collaboration) À cause de l'Évangile. Études sur les Synoptiques et les Actes offertes au Père Jacques Dupont, o.s.b., à l'occasion de son soixante-dixième anniversaire. Paris : Cerf (Lectio Divina, 123), 1985.
  9. (Collaboration) L'Altérité. Vivre ensemble différents. Actes d'un colloque pluridisciplinaire pour le 75e anniversaire du collège dominicain de philosophie et théologie, Ottawa, 4-6 oct. 1984. Paris-Montréal : Cerf-Bellarmin (Recherches, 7), 1986.
  10. Mission et communauté (Actes des Apôtres 1-12) , Cahiers Evangile n° 60. Paris : Cerf, 1988.
  11. Le Crucifié. Du scandale à l’exaltation. Montréal- Paris : Bellarmin-Desclée (Jésus et Jésus-Christ, 38), 1988
  12. L’Évangile chez les païens (Actes des Apôtres 13-28) , Cahiers Évangile n° 67. Paris : Cerf, 1989.
  13. Prier les hymnes du Nouveau Testament, Cahiers Évangile n° 80. Paris : Cerf, 1992.
  14. Jean, de l'exégèse à la prédication I. Carême et Pâques Année A. Paris : Cerf (Lire la Bible, 97), 1993.
  15. Jean, de l'exégèse à la prédication II. Carême et Pâques Année B. Paris : Cerf (Lire la Bible, 100), 1993.
  16. Luc, de l'exégèse à la prédication. Carême et Pâques Année C. Paris : Cerf (Lire la Bible, 103), 1994.
  17. Cinquante ans de recherche johannique. De Bultmann à la narratologie, dans « De bien des manières ». La recherche biblique aux abords du XXIe siècle. Actes du Cinquantenaire de l'ACEBAC (1943-1993) édités par Michel Gourgues et Léo Laberge. Paris : Cerf (Lectio Divina, 163), 1996.
  18. Préface à l’ouvrage Les Patriarches et l'histoire. Autour d'un article inédit du père M.-J. Lagrange, o.p. Paris : Cerf (Lectio Divina), 1998
  19. La vie et la mort de Jésus. Une même dynamique, dans Mourir, Christus 184. Paris : IHS, 1999.
  20. Les paraboles de Jésus chez Marc et Matthieu - D'amont en aval. Montréal : Médiaspaul, 1999.
  21. Jean-Marie Tillard, o.p. (1927-2000), La Vie Spirituelle 738. Paris : Cerf, 2001.
  22. Jésus et son père, dans La paternité pour tenir debout, Christus 202. Paris : IHS, 2004.
  23. Partout où tu iras... : Conceptions et expériences bibliques de l'espace, en collaboration avec Michel Talbot. Montréal : Médiaspaul, 2005.
  24. En ce temps-là... , en collaboration avec Michel Talbot. Montréal : Médiaspaul, 2005.
  25. En esprit et en vérité. Pistes d'exploration de l'évangile de Jean. Montréal : Médiaspaul, 2005.
  26. « Laisse donc voir ! » [Matthieu 5, 3-16] , La Vie Spirituelle 763. Paris : Cerf, 2006.
  27. Serviteurs du Christ à la naissance de l’Église. Paris : Cerf (Biblia, 64), 2007.
  28. Marc et Luc : trois livres, un Évangile : Repères pour la lecture. Montréal : Médiaspaul, 2007.
  29. Les deux lettres à Timothée. La lettre à Tite. Paris : Cerf (Commentaire biblique : Nouveau Testament, 14), 2009.
  30. « Souviens-toi de Jésus Christ » (2 Tm 2,8.11-13) : De l’instruction aux baptisés à l’encouragement aux missionnaires, dans Les Hymnes du Nouveau Testament et leurs fonctions. Paris : Cerf (Lectio Divina, 225), 2009.
  31. « Croce », dans G. Ravasi, R. Penna, G. Perego (ed.), Dizionario dei Temi Teologici della Bibbia. Balsamo: Edizioni San Paolo, 2010, pp. 254-262.
  32. Je le ressusciterai au dernier jour : la singularité de l'espérance chrétienne. Paris : Cerf (Lire la Bible, 173), 2012
  33. Les pouvoirs en voie d'institutionnalisation dans les épîtres pastorales, dans Le Pouvoir — Enquêtes dans l'un et l'autre Testament. Paris : Cerf (Lectio Divina, 248), 2012.
  34. Ni homme ni femme : l’attitude du premier christianisme à l’égard de la femme : évolutions et régressions. Paris-Montréal : Cerf-Médiaspaul (Lire la Bible), 2013
  35. Les formes prélittéraires, ou l'Évangile avant l'Écriture, dans Histoire de la littérature grecque chrétienne, 2. De Paul apôtre à Irénée de Lyon. Paris : Cerf (Initiations aux Pères de l’Église, 2013.


La croix


Sommaire

La crucifixion de Jésus est d’abord un événement qui a eu lieu le 7 avril de l’an 30: mis en croix à 9 heures du matin, il meurt vers 3 heures de l’après-midi, la veille du sabbat qui tombait cette année-là le même jour que la Pâque juive. Par la suite, ses disciples et les communautés chrétiennes vont vivre un cheminement en trois étapes.

La première étape est celle de parler de la mort de Jésus tout en étant discret sur sa crucifixion. C’est ce qu’on observe dans les premières confessions de foi qui ne parlent que de mort et de résurrection, comme celle cité par Paul en 1 Th 4,14 (« Nous croyons que Jésus est mort et ressuscité ») ou dans les hymnes anciens qui présentent la mort de Jésus comme une obéissance extrême (voir Ph 2,6-11). Dans ce qu’on peut reconstituer de la prédication chrétienne primitive (en particulier à travers les Actes des Apôtres), il semble difficile d’éviter le fait connu de sa crucifixion, mais on insiste aussitôt sur sa résurrection par Dieu, dans une réaction très défensive.

Dans une deuxième étape l’approfondissement de la croix amènera à reconnaître que Dieu a voulu cet état de faiblesse, comme on le voit chez Paul, afin de détruire les prétentions humaines à la sagesse et d’insister sur la façon de Dieu d’intervenir au cœur de notre faiblesse et sur sa puissance qui a ressuscité Jésus. Ou encore, on reconnaîtra le côté pénible de la croix pour aussitôt inviter le chrétien à suivre ce modèle d’endurance (voir He 12, 2). En même temps, la relecture de cet événement à l’aide de l’Écriture, en particulier le 4e chant du Serviteur d’Isaïe (52,13-53,12), introduit l’idée de la valeur sotériologique de cette mort (voir 1 P 2, 22-25 : « lui-même dans son corps sur le bois il a porté nos péchés afin que, morts à nos péchés, nous vivions pour la justice »). De plus, comme cette mort fut sanglante, on la rapproche des sacrifices pour les péchés et du rite d’expiation pour les péchés, comme celui du Yôm Kippur.

Dans la troisième étape apparaît dans les récits évangéliques de la passion. Tout d’abord, ils font encore écho de la grande discrétion des chrétiens sur la croix, si bien que celle-ci n’apparaît que lors de la condamnation de Jésus par Pilate. Ensuite, on insiste sur son innocence, en particulier à travers les affirmations de Pilate. Mais ce qui caractérise cette étape est le développement des références à l’Écriture si bien que les divers moments de la passion trouvent enfin une signification. Il y a même plus. On se tourne vers le chrétien pour lui dire : si quelqu’un veut se mettre au service de l’Évangile, il doit lui aussi se charger de sa croix, i.e. être prêt aux renoncements ou arrachements découlant de son choix de suivre le Christ.


Note: Texte intégral français du texte publiée en italien.

Table des matières

  1. Introduction.

  2. Les plus anciens témoignages.

    1. Credos
    2. Hymnes
    3. Kérygme;
    4. Silence, discrétion et réactions de défense.

  3. La crucifixion : l’arrière-fond culturel.

    1. La pratique
      1. Dans l’Antiquité
      2. En Palestine
    2. La vision.
      1. « Folie pour les païens »
      2. « Scandale pour les juifs »

  4. Le temps de la maturation : deux lignes d’approfondissement.

    1. La ligne existentielle.
      1. Point sommet d’une dynamique d’existence (Ph 2,8).
      2. Expression de faiblesse (2 Co 13,4).
      3. Expression d’endurance (He 12,2).
      4. Faiblesse du Christ et faiblesse de Dieu (1 Co 1-2).
    2. La ligne sotériologique.
      1. « Selon les Écritures » (1 P 2,22-25; Ga 3,13).
      2. Le sang de la croix (Col; Ep).

  5. Les récits de la passion.

    1. Reflets du cheminement des communautés.
    2. Lieux de vérification.
      1. Discrétion.
      2. Attitude défensive.

      3. Approfondissement du mystère.

  6. Croix du Christ et croix des chrétiens.

  7. Conclusion.

 


  1. Introduction.

    7 avril 30 : c’est la date la plus probable à laquelle les sources chrétiennes amènent les historiens à situer la crucifixion de Jésus. Mis en croix à 9 heures du matin selon Mc 15,25, un peu après midi selon Jn 19,14, Jésus meurt vers 3 heures de l’après-midi (Mc 15,34), la veille du sabbat (Mc 15,42) où tombait cette année-là la Pâque juive (Jn 19,14). En dehors des récits évangéliques, l’événement est signalé vers 75 par Flavius Josèphe (Ant., XVIII,63-64) et vers 115 par Tacite (Annales, XV,44), qui le rattachent tous deux à une condamnation de Ponce Pilate (26-36). À ce terme a quo répond comme terme ad quem, près de trois générations plus tard, la théologie évoluée du quatrième évangile. La croix y est vue, non plus comme le scandale qu’elle avait été au point de départ, mais comme le premier moment de l’Heure de Jésus et, avec la résurrection, partie intégrante de son exaltation (3,14; 8,28; 12,32-33) et de sa glorification (12,23.34). Entre ces deux termes, le donné néo-testamentaire permet de discerner trois étapes par lesquelles passa l’approfondissement croyant du mystère de la croix. En témoignent successivement les formulaires prépauliniens (entre 30 et 50), les lettres (entre 50 et 70) et finalement les évangiles, en particulier les récits de la passion (entre 70 et 100).

  2. Les plus anciens témoignages.

    Comme témoins des 20 ans séparant la mort de Jésus de la rédaction de 1 Th, la première lettre de s. Paul, il ne nous reste que des fragments. Parfois de quelques mots, parfois de quelques lignes, plus ou moins faciles à repérer, ils sont disséminés ici et là dans le N.T., en particulier dans les lettres.

    1. Credos

      Les formulaires de premier type, credos ou confessions de foi, sont parfois introduits plus ou moins explicitement comme des citations. 1 Th 4,14 est typique de ce point de vue: « Nous croyons que Jésus est mort et ressuscité ». La mort et la résurrection de Jésus : les formulations peuvent varier mais ce noyau essentiel est toujours le même : « Dieu a ressuscité Jésus d’entre les morts » (cf. Rm 4,24; 10,9); « il est mort et revenu à la vie » (Rm 14,9). Plus élaborée parfois, la proclamation ne se contente pas d’affirmer le fait de la mort-résurrection mais exprime quelque chose de sa portée salvifique. Ainsi en est-il dans le credo ancien cité par Paul en 1 Co 15,3-5 : « Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures (…), il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures ». De même en Rm 4,25, où l’on discerne en filigrane le langage du 4e chant du Serviteur d’Is 52,13-53,12: « livré pour nos fautes et ressuscité pour notre justification », ou plus simplement en 2 Co 5,15 : « …celui qui est mort et ressuscité pour eux ». Ces proclamations anciennes de la foi, si elles font toutes mention de la mort de Jésus, ne font état nulle part de sa modalité concrète. « Mort pour nous », « mort pour nos péchés », « livré pour nos fautes », mais jamais « crucifié » ou « crucifié pour nous ».

    2. Hymnes

      À côté des credos, les premiers écrits chrétiens font encore écho aux hymnes, en général plus développés et de genre plus lyrique. Pas toujours reproduits littéralement, il est parfois malaisé d’y démêler tradition et rédaction. Ainsi, dans l’hymne magnifique cité par Paul en Ph 2,6-11 et célébrant le mystère du Christ selon un schéma abaissement (v. 6-8) / exaltation (v. 9-11), la mention de la croix s’insère juste au point charnière entre ces deux versants (v. 8b). Mais divers indices portent à y voir une addition de Paul. Les deux strophes de la première partie présentent un jeu de correspondances et de symétries dans la construction, les idées et le vocabulaire :

      6a lui étant en forme
      de Dieu
      7c devenant en similitude
      des hommes
      6b ne considéra pas comme une proie d’être
      à égalité avec Dieu
      7d et ayant été trouvé à l’aspect
      comme un homme
      7a mais il se vida lui-même8a il s’abaissa lui-même
      7b ayant pris une forme d’esclave8b devenant obéissant jusqu’à la mort
       (et la mort de la croix)

      La clause finale du v. 8 (« et la mort de la croix »), comme on peut voir, ne trouve pas d’élément correspondant dans la première strophe. En revanche, une insistance sur le paradoxe de la croix apparaît tout à fait conforme à la théologie de Paul (1Co 1-2; 2 Co 13,4; Ga 3,13; 5,11; 6,14), qui aura ainsi voulu souligner le caractère extrême de l’obéissance de Jésus. Il est aussi question de la croix dans la clause finale de l’hymne de Col 1,15-20, qui apparaît comme l’écho d’un formulaire existant, d’inspiration sapientielle et célébrant la primauté du Christ dans l’ordre de la création (vv. 15-17) et du salut (v. 18-20). Ici encore, il semble que la mention de la croix (« ayant fait la paix par le sang de sa croix ») ne faisait pas partie du formulaire utilisé par Paul. Le vocabulaire et les thèmes de ce passage se retrouvent en effet ailleurs dans les lettres de la captivité, notamment en Ep 2,13-16 où figure également la mention de la croix. Pour le reste, celle-ci est absente dans les autres vestiges de genre hymnique (e.g. 1 Tm 3,16; 2 Tm 2,8.11-12; Ep 1,3-14; 1 P 3,18-22) identifiés comme témoins du premier christianisme.

    3. Kérygme.

      On reconnaît généralement un écho de la prédication chrétienne primitive dans les discours de Pierre rapportés dans la première partie des Actes des Apôtres (Ac 2,14-36; 3,12-26; 4,8-12; 5,29-32; 10,34-43) et dans celui de Paul en Ac 13,16-41. Tout en étant composés par l’auteur des Actes, ces discours se rapprochent des credos et des hymnes en tant qu’ils ont comme noyau central la même proclamation de la mort et de la résurrection de Jésus :

      Ac 2, 22-242, 363, 13-154, 105, 3010, 38-4013, 28-30
      Jésus le Nazôréen…Ce JésusJésus…Jésus Christ Le NazôréenJésusJésus de Nazareth…Celui-là…
      vous l’avez fait mourir en le clouant par la main des impiesque vous vous avez crucifiéle prince de la vie vous avez fait mourirque vous vous avez crucifiéque vous vous avez fait mourir l’ayant pendu au boisqu’ils ont fait mourir l’ayant pendu au boisils ont demandé à Pilate de le faire mourir
      lui, Dieu l’a relevé, le délivrant des liens de la mortDieu l’a fait Seigneur et Christlui, Dieu l’a réveillé des mortsque Dieu a réveillé des mortsle Dieu de nos pères (l’)a réveillélui, Dieu l’a réveillé le troisième jourlui, Dieu l’a réveillé des morts

      Comme il ressort de la section centrale de ce schéma, où se trouve la mention de la mort de Jésus, la proclamation essentielle de quatre des six discours, à la différence des hymnes et des credos, comporte celle de la crucifixion : deux fois le verbe « crucifier » (stauroô ), deux fois l’expression « pendre au bois » et une fois le verbe « clouer » (prospègnymi). En fut-il bien ainsi aux origines ou faut-il attribuer à Luc d’avoir ainsi précisé la modalité de la mort de Jésus? De toutes manières, la formulation doit se souvenir d’une réaction effective de la première prédication chrétienne. On constate que, partout où elle figure, sous l’une ou l’autre des trois formes, la mention de la croix est accompagnée de celle de résurrection ou de l’exaltation de Jésus. Et dans tous les cas, l’intervention négative des chefs juifs contre Jésus est mise en opposition avec l’intervention positive de Dieu en sa faveur. On sent là une attitude défensive soucieuse de bien préciser que, si Jésus eut à subir la croix, ce fut en raison de l’injustice des humains et non par suite d’une réprobation ou d’un châtiment de Dieu. En 5,30 et 10,39 en particulier, on trouve l’expression « pendu au bois » (5,30; 10,39). C’est celle qui figure dans le texte grec de Dt 21,22-23. Ce passage déclare maudit de Dieu celui qui, trouvé « coupable d’un crime capital », a été mis à mort et dont le corps, pour bien marquer l’infamie et servir de mesure dissuasive, a été exposé publiquement sur un arbre. Or, les écrits de Qumrân (4 QpNahum; 11 QTemple) manifestent qu’au temps de Jésus l’habitude était déjà prise d’assimiler l’expérience des crucifiés à celle des pendus décrite dans ce texte de l’A.T. Dès lors, la première prédication chrétienne en milieux juifs dut se heurter à la difficulté selon laquelle Jésus, étant mort en croix, était maudit de Dieu. Paul lui-même, en Ga 3,13, dans un contexte polémique à l’égard du judaïsme, fait écho à cette objection que réfuteront encore au 2e Justin (Tryph., 23) et Tertullien (Adv. Jud., 10). L’insistance des Actes apparaît alors comme une réaction de défense face aux difficultés soulevées par la prédication de la croix : non, Jésus n’était pas maudit de Dieu; au contraire, celui-ci l’a ressuscité.

    4. Silence, discrétion et réactions de défense.

      Ainsi donc, la première proclamation de la foi chrétienne a évité de faire porter l’attention sur la croix. Même une fois apprivoisée l’idée de la mort de Jésus et perçue sa signification fondamentale, les disciples ne se montrèrent guère enclins à insister sur la façon dont il était mort. Cette attitude était dictée moins par la honte, sans doute, que par le sens pastoral. Elle est facile à comprendre lorsqu’on considère ce que représentait au 1er s. la peine de la crucifixion.

  3. La crucifixion : l’arrière-fond culturel.

    1. La pratique

      L’une des premières attestations littéraires de la pratique de la crucifixion apparaît au 5e s. av. J.C. chez Hérodote (Hist. VII,194) qui l’attribue à Darius, roi des Perses. Ce mode d’exécution capitale devait survivre jusqu’à son abolition par Constantin au 4e s. ap. J.C.

      1. Dans l’Antiquité

        Connue de Platon qui y voit le pire des supplices (Gorgias, 473c), le châtiment de la croix, s’il faut en croire le témoignage tardif de Curtius Rufus (Hist. Alex. IV,4,17), était déjà infligé sous Alexandre le Grand, avant de se répandre à l’époque hellénistique dans certaines régions, dont la Grèce elle-même (Diodore Sic., XIX,67,2; XX,103,6). Nombre de crucifixions individuelles (Diodore Sic., XXV,5,2; 10,2) et collectives (Id., XXVI,23,1; Polybe, I, 24,6; 86,4-5; Tite-Live, XXVIII,37,2) sont rapportées en particulier à Carthage, d’où la pratique, bien attestée chez plusieurs auteurs, devait passer chez les Romains dès l’époque de la République et se poursuivre sous l’Empire (à partir de 27 av. J.C.).

      2. En Palestine

        Selon Flavius Josèphe, la Palestine fut le théâtre de crucifixions multiples, depuis le temps d’Antiochus Épiphane (175-164 av. J.C.) jusqu’à la destruction de Jérusalem en 70 ap. J.C., alors que, les victimes étant si nombreuses, « on manquait de place pour les croix et de croix pour les corps » (Bell. II,451). La plupart furent ordonnées par des chefs étrangers, soit Antiochus lui-même (Ant. XII,256), soit des représentants locaux du pouvoir romain, légats de Syrie (Bell. II,75; Ant. XX,130), procurateurs de Judée (Ant. XX,102; Bell. II,253.308) ou chefs d’armée romaine (Bell. II,321.449-451). L’une des plus meurtrières eut cependant pour auteur un chef juif, Alexandre Jannée (v. 88 av. J.C.) qui, « poussé à un crime impie, fit crucifier en pleine ville 800 prisonniers (juifs) » (Bell. I,97; Ant. XIII,380). Josèphe ne rapporte cependant aucune crucifixion massive durant la 1e moitié du 1er s., mais seulement des crucifixions individuelles, dont celle de Jésus sous Ponce Pilate.

    2. La vision.

      1. « Folie pour les païens »

        La crucifixion, communément désignée à l’époque romaine comme « supplice des esclaves » (servile supplicium), que les auteurs, à part Sénèque (Ad Lucil. 101,10-14), répugnent même à décrire, fait l’objet d’un jugement unanime. Il trouvera son expression célèbre chez Cicéron qualifiant la croix comme « la forme de torture la plus cruelle et la plus répugnante », « le supplice extrême et le plus infamant qu’on inflige à des esclaves » (Act. Sec. in Verr. V,163.169). On comprend que, dans un tel contexte, la prédication d’un Messie crucifié ait pu apparaître comme une « folie » (1 Co 1,23), ce dont témoignera l’une des plus anciennes représentations graphiques de la croix, graffiti sarcastique découvert au mont Palatin et montrant un chrétien en vénération devant un crucifié à tête d’âne.

      2. « Scandale pour les juifs »

        « La plus pitoyable des morts » : ce jugement, qui rejoint celui des auteurs païens est celui de Flavius Josèphe (Bell. VII,202), qui ne peut s’empêcher de dénoncer « le caractère inouï de la cruauté des Romains » (Bell. II,308). Sa façon de souligner que les Juifs s’empressent d’enlever les corps des crucifiés avant le coucher du soleil (Bell. IV,317) est un indice que ce mode d’exécution devait apparaître particulièrement répugnant. À cela s’ajoutait dans le judaïsme un motif de réprobation d’ordre théologique, appuyé sur l’Écriture. Selon l’interprétation signalée plus haut de Dt 21,23, le crucifié tombait en effet sous le coup de la malédiction divine. Un lourd handicap pesait au départ sur une prédication chrétienne destinée à des auditoires juifs.

  4. Le temps de la maturation : deux lignes d’approfondissement.

    L’approfondissement progressif du mystère de la croix dont témoignent les lettres du N.T. s’effectua dans une double direction : d’une part, en relation avec Jésus lui-même et sa propre existence; d’autre part, en relation avec l’humanité et les croyants.

    1. La ligne existentielle.

      1. Point sommet d’une dynamique d’existence (Ph 2,8).

        Nous avons vu que la mention de la croix au coeur de l’hymne de Ph 2,6-11 paraît avoir été ajoutée par Paul. Elle n’en est pas moins prégrante de signification dans le texte tel qu’il se présente. Pour une part, la croix est reliée à l’ensemble de l’existence historique de Jésus : « obéissant jusqu’à (mechri) la mort de la croix ». Manifestation extérieure d’une disposition intérieure, elle apparaît ainsi comme sommet et expression ultime d’une dynamique d’existence caractérisée par l’« obéissance », c’est-à-dire la transparence et la communion au vouloir de Dieu. Non détachable de ce qui l’a précédé, la croix ne l’est pas davantage de ce qui l’a suivi : « c’est pourquoi (dio kai) Dieu l’a sur-exalté… ». Au oui de Jésus à Dieu a répondu le oui de Dieu à Jésus. Expression de communion et de fidélité à Dieu, la croix est aussi représentée en Ph 2,6-8 comme lieu de communion à la condition et au destin humains : « trouvé à son aspect comme un homme, il s’abaissa lui-même… jusqu’à la croix ».

      2. Expression de faiblesse (2 Co 13,4).

        Des Corinthiens reprochaient à Paul une certaine faiblesse : « Les lettres, dit-on, sont énergiques et sévères. Mais quand il est là physiquement, il est faible et sa parole est nulle. » (2 Co 10,10). Puisqu’il est question de faiblesse, réplique Paul, ne peut-on évoquer le précédent du Christ lui-même : « il a été crucifié du fait de la faiblesse, mais il vit de la puissance de Dieu » (13,4a)? Appliquée au Christ, la faiblesse ne peut être entendue ici au sens d’une incapacité de dominer une situation, comme celle que l’on reprochait à Paul, ni d’une vulnérabilité d’ordre moral ou autre (12,9). Il s’agit plutôt dans le contexte d’un refus de dominer de façon autoritaire, de s’imposer par la force : au lieu de s’affirmer ainsi, le Christ s’est livré à la merci des humains, au point de subir la croix À son attitude de « faiblesse » a répondu l’intervention puissante de Dieu qui l’a ressuscité. Comme en Ph 2,6, cette intervention de Dieu en faveur de Jésus répond à une qualité d’existence : là, l’obéissance et la disponibilité à l’égard de Dieu, ici, l’attitude humble et pauvre à l’égard des autres.

      3. Expression d’endurance (He 12,2).

        Le chapitre 12 de l’épître aux Hébreux s’ouvre par une exhortation aux croyants, comportant à chaque verset le verbe hypomenô (12,2.3) ou le substantif hypomonè (12,1). Dans le contexte, l’idée est celle d’endurance, de résistance ou de constance, associée qu’elle est à l’imagerie de l’épreuve sportive, sorte de course à obstacle où quelqu’un a à triompher de difficultés (v. 1) en allant jusqu’au bout sans défaillir (v. 3). À deux reprises (12,1-4), l’obstacle à vaincre est identifié au péché qui assiège les croyants (12,1.4). Avant eux, le Christ lui-même, tel un chef de file, a connu une épreuve semblable, non qu’il ait subi, comme les croyants, l’assaut du péché, mais plutôt qu’il en a été la victime, ayant eu à supporter de la part des pécheurs une opposition qui devait le mener jusqu’à la croix. La mort de Jésus est ainsi évoquée sous la modalité concrète de la croix, elle-même représentée comme une expérience pénible et possédant un caractère de disgrâce. Devant elle Jésus n’a pas reculé, il a « couru l’épreuve jusqu’au bout ».

      4. Faiblesse du Christ et faiblesse de Dieu (1 Co 1-2).

        La croix du Christ constitue le cœur de la prédication chrétienne : « Nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens » (1 Co 1,23). Paul y revient un peu plus loin à propos de sa propre prédication : « Je n’ai voulu savoir parmi vous rien d’autre que Jésus Christ et lui en tant que crucifié » (1 Co,2,2). Ces proclamations de la place centrale de la croix avaient déjà été anticipées en 1,13 et 1,17 dans la réaction de Paul à une certaine prétention à la sagesse de la part des Corinthiens. Rien de moins sage et de moins puissant à vue humaine que la croix du Christ. À travers elle, Dieu a montré que sa puissance peut agir à travers des moyens faibles. Ainsi, alors que 2 Co voyait dans la croix la manifestation de la faiblesse du Christ, 1 Co y voit celle de « la faiblesse de Dieu » qui s’est révélée « plus forte que les hommes » (1,25). Dans le Christ crucifié, folie aux yeux du monde, s’est manifestée la sagesse de Dieu (1,21.23).

    2. La ligne sotériologique.

      À côté des textes exprimant ce qu’a représenté la croix pour Jésus lui-même, d’autres rendent compte de ce qu’elle a représenté pour les croyants. Non plus seulement « le Christ crucifié » mais le Christ « crucifié pour vous ».

      1. « Selon les Écritures » (1 P 2,22-25; Ga 3,13).

        1P 2,22-25 introduit le modèle du Christ pour encourager des esclaves chrétiens. À l’exhortation de 2,20 à faire le bien et à souffrir avec patience répond en 2,22-23 l’évocation de la figure du Christ qui n’a pas fait le mal et qui, ayant eu à souffrir, ne menaçait pas. De même, à la proclamation de 2,21, « Christ a souffert pour vous », répond celle de 2,24 qui vient en préciser le sens : « lui-même dans son corps sur le bois il a porté nos péchés afin que, morts à nos péchés, nous vivions pour la justice ». Ce passage de 1 P 2,22-25 paraît refléter tout un cheminement des communautés. On y reconnaît d’abord la référence au 4e chant du Serviteur d’Isaïe (52,13-53,12). Ce texte dut jouer un rôle-clé dans l’interprétation de la mort de Jésus; pas moins d’une dizaine de passages du N.T. s’y réfèrent en effet plus ou moins explicitement. À la lumière de la résurrection, on comprit que la mort de Jésus, d’abord ressentie comme absurde et scandaleuse (Lc 24,19-20), avait un sens dans le dessein de Dieu. Pour le discerner, on se tourna naturellement vers les Écritures (Lc 24,25-27) et, à partir du texte d’Isaïe, on en vint à proclamer : « Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures ». Mais comment rendre compte de cette conviction de foi? Comment rendre compte de la portée rédemptrice de la mort de Jésus? 1 P retient une voie d’explication qui, elle aussi, doit refléter la méditation des communautés. En proclamant « il a pris sur lui nos péchés dans son corps sur le bois », 1 P 2,24 paraît faire allusion à Dt 21,23. Pour ce texte, la pendaison sur le bois est un traitement réservé à des « pécheurs » : « S’il s’est trouvé en quelqu’un un péché passible de mort et que vous l’ayez pendu au bois… » (LXX). En mourant sur la croix, Jésus a donc connu la mort d’un pécheur. Pourtant, comme l’avait souligné 1 P 2,22, le Christ n’avait « pas commis de péché ». Dès lors, s’il est mort comme un pécheur, mais sans avoir péché lui-même, c’est nos péchés à nous qu’il a pris sur lui (2,24a). Une argumentation de même type se trouve en Ga 3,13 qui cite explicitement Dt 21,23. À partir de ce même texte, Paul tient, en relation avec la malédiction, le même raisonnement que 1 P en relation avec le péché. La Loi, argumente-t-il, considère comme maudit celui qui « pend au bois ». En mourant « pendu », c’est-à-dire crucifié, le Christ a donc assumé la malédiction de la Loi, de sorte que nous en sommes libérés. Reprenant ainsi une donnée traditionnelle liée à la polémique juive, Paul la retourne complètement : d’objection à l’encontre de la mort en croix, elle devient fondement de sa portée salvifique.

      2. Le sang de la croix (Col; Ep).

        Crucifié, Jésus avait connu une mort sanglante. Mort dont on proclamait par ailleurs qu’elle avait procuré la rémission des péchés. La jonction de ces deux données amena à penser la mort de Jésus en référence au régime sacrificiel de l’A.T. Ce rapprochement dut aider surtout les communautés d’origine juive, pour qui « sans effusion de sang, il n’y a pas de rémission » (He 9,22), à comprendre que « Jésus a souffert hors de la porte afin de sanctifier le peuple par son propre sang » (He 13,12). C’est ainsi qu’en Rm par exemple, la mort de Jésus est rapprochée tantôt du sacrifice du Yôm Kippur (3,25), tantôt du sacrifice pour les péchés (8,3). Mais c’est seulement en Col 1,20 et en Ep 2,13.16 que le sang est explicitement mis en relation avec la croix. Dans ces deux passages cependant, l’effet de la mort du Christ y est exprimé, non pas en termes de rédemption et d’expiation des péchés, mais en termes positifs (réconciliation avec Dieu, rapprochement entre Juifs et païens).

  5. Les récits de la passion.

    Pour l’essentiel, les quatre récits, depuis l’arrestation de Jésus (Mc 14,43) jusqu’à son ensevelissement (Mc 15,47), présentent les mêmes éléments dans le même ordre. En se laissant guider par la prédiction de Jésus en Mt 26,2, on peut distinguer dans cet ensemble qui nous intéresse particulièrement deux parties :

    MtMcLcJn
    1) Jésus est livré 26,47-27,3114,43-15,2022,47-23,2518,2-19,16a
    2) Jésus est crucifié27,32-6115,21-4723,26-5619,16b-42

    1. Reflets du cheminement des communautés.

      Les auteurs sont divisés quant aux façons d’expliquer cette proximité des récits. On suppose généralement qu’il a dû exister assez tôt un récit primitif qui, selon certains, pouvait débuter avec l’épisode de l’arrestation et qui serait sous-jacent aux quatre récits, lesquels résulteraient alors d’une longue évolution. Il est frappant en tout cas d’observer que les traits majeurs que nous avons retracés dans le cheminement des communautés en regard de la croix de Jésus (silence et discrétion, attitude défensive, approfondissement progressif) se retrouvent dans les récits de la passion.

    2. Lieux de vérification.

      1. Discrétion.

        Mise à part la notation propre à Mt 26,2, le langage de la croix (verbe stauroô et substantif stauros) n’apparaît qu’à partir du récit de la condamnation par Pilate (Mc 15,13) et selon les fréquences suivantes : 16 fois en Jn, 11 en Mc, 10 en Mt, 5 en Lc. Ainsi, le quatrième évangile, où se manifeste davantage l’« apprivoisement théologique » de la croix, ne témoigne apparemment d’aucune réserve à en faire mention. Chez Luc, à l’inverse, tout se passe comme si lui – ou une tradition antérieure dont il dépendrait – avait voulu éviter le plus possible d’en faire état. Si l’on soustrait des 5 emplois lucaniens les 3 « Crucifie-le » proférés lors de la condamnation (Lc 23,21.23), il n’en reste que deux, en 23,26 (le portement de la croix) et 23,33 (la mise en croix), soit le minimum non dissimulable en quelque sorte, sans lequel on ne connaîtrait pas la modalité concrète de la mort de Jésus. Certaines omissions en particulier (ex. 23,29.35) apparaissent révélatrices quand on compare le récit de Luc à celui des autres. À l’égard de la croix, « folie pour les païens », faut-il attribuer à Luc ou au récit dont il dépend une réticence à en parler semblable à celle de la première génération? Pour quelque raison, la réserve observée aux origines aurait-elle dans certains cas perduré dans la suite?

      2. Attitude défensive.

        Quand on compare les récits, on voit encore s’accentuer de l’un à l’autre une tendance à souligner l’innocence de Jésus : 3 fois en Mc, 5 en Mt, 7 en Lc et 7 en Jn. Chez Luc par exemple, Pilate énonce à quatre reprises (23,4.14.15.22a) son verdict d’innocence et par trois fois (23,16.20.22b) son intention de relâcher Jésus. Une telle insistance ne cherche-t-elle pas à parer au scandale de la croix en désamorçant chez l’auditeur du récit le soupçon que, si Jésus a été crucifié par le pouvoir romain, ce ne devait pas être sans raison. Au contraire, insiste Luc, ni Pilate ni Hérode n’ont été convaincus un seul moment de la culpabilité de Jésus. Comme Pierre l’affirmera aux chefs juifs en Ac 3,13 : « Vous l’avez livré et rejeté en présence de Pilate qui était décidé à le relâcher ». On n’est pas très loin, finalement, de l’attitude défensive dont témoignait le kérygme originel en faisant voir dans la crucifixion un traitement injuste dont les chefs du peuple portent la responsabilité : « …ce Jésus que vous avez crucifié » (Ac 2,36; 4,10).

      3. Approfondissement du mystère.

        Ce qui frappe dans la dernière partie du récit de la passion (Mc 15,21-47), surtout lorsqu’on la compare à la précédente (Mc 14,43-15,20), c’est l’abondance des références à l’Écriture. Aux 4 ou 5 présentes en Mc, il s’en ajoute 4 autres en Mt, 3 autres encore en Lc et 2 en Jn. Si bien que, finalement, ce sont presque tous les épisodes entourant immédiatement la mort de Jésus, depuis la crucifixion jusqu’à la descente de la croix, qui ont été lus à la lumière de l’Écriture, qu’il s’agisse du partage des habits, des injures des passants, de l’obscurité apparue sur la terre entière, du grand cri poussé par Jésus, du déchirement du rideau du Temple, de la reconnaissance du centurion ou du coup de lance. Ainsi, la méditation chrétienne, petit à petit, a cherché à saisir et à exprimer le sens et la portée de la mort du crucifié, tout comme en témoignaient les passages des lettres de Paul et des autres concernant celle-ci.

  6. Croix du Christ et croix des chrétiens.

    Dans tous les passages du N.T. où il intervient (73 fois), le langage de la croix se rapporte toujours à Jésus lui-même, sauf en deux passages. Le premier se trouve chez les trois synoptiques dans le même contexte, juste après la première annonce de la passion : « Si quelqu’un veut venir à ma suite, (…) qu’il se charge de sa croix » (Mc 8,34 par.). Commun à Mt et Lc, l’autre se présente sous une formulation un peu différente chez chacun : « Qui ne prend pas sa croix et ne vient pas à ma suite n’est pas digne de moi » (Mt 10,38; Lc 14,27). Dans les deux passages, qu’ils concernent les douze ou les disciples de tous les temps selon l’optique des récits, la croix désigne les épreuves, ruptures, renoncements ou arrachements découlant de l’option de foi ou de la suite du Christ, de l’accueil ou du service missionnaire de l’Évangile.

  7. Conclusion.

    Aborder successivement les différentes strates du N.T., depuis les formulaires pré-pauliniens jusqu’aux récits évangéliques, en relation avec le thème de la croix permet d’entrevoir les diverses étapes d’un cheminement étalé sur trois générations croyantes. C’est là un lieu de vérification par excellence de la parole que Jean rapporte dans le cadre du discours d’adieux, au moment où Jésus s’apprête à affronter la croix : « J’ai encore beaucoup à vous dire, mais vous ne pouvez le porter maintenant. Mais quand viendra celui-là, l’Esprit de la vérité, il vous guidera dans la vérité tout entière. » (Jn 16,12-13). Le verbe employé, « porter » (bastazô ), est le même qu’utilisera le récit johannique de la passion à propos de Jésus : « Portant lui-même sa croix, Jésus sortit… » (Jn 19,17). Le même aussi qu’en Lc 14,27 à propos de la croix des disciples : « Quiconque ne porte pas sa croix et ne vient pas derrière moi ne peut être mon disciple ». Depuis le scandale originel jusqu’à la proclamation de la gloire du crucifié, c’est à travers un long périple que les disciples devinrent capables de « porter » la croix de Jésus et la leur.

 


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