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Psaume 151

D'où vient le Psaume 151?

La majorité de nos bibles nous présentent 150 psaumes, numérotés de 1 à 150. Cela vient de ce que la bible hébraïque ne reconnaît que 150 psaumes dans son canon des Écritures, sur laquelle se basent nos diverses traductions. Or, divers manuscrits de la Septante, cette traduction grec du texte hébreu, ajoutent un cent-cinquante-unième psaume. En fait, c'est le codex Synaïticus (4e s.) qui lui donne le numéro 151. Ainsi, a-t-on pu penser que ce psaume était une composition grecque.

Il a fallu attendre jusqu'en 1956, lors des fouilles archéologiques à Qumran, pour éclairer ce cent-cinquante-unième psaume. En effet, on découvrit dans la grotte 11 un rouleau incomplet des psaumes (11QPs), plus précisément, trente-six psaumes, entiers ou fragmentaires, faisant partie de la collection canonique, ainsi que huit psaumes, pseudo-davidiques, formant une petite collection extra-canonique. Ce rouleau est daté du début du premier siècle de notre ère. Or, dans les psaumes extra-canoniques, on a retrouvé l'original hébreu de notre psaume 151, plus précisément on a retrouvé deux psaumes, appelons-les Psaume 151a et Psaume 151b, dont l'un est l'original de la première partie de la version grecque, et l'autres est l'original de la deuxième partie de la version grecque; malheureusement, du Psaume 151b, nous n'avons que le tout début, le reste étant tronqué.

Qu'est-ce à dire? La version grecque de notre psaume 151 est un amalgame et une synthèse de deux psaumes hébreux et extra-canoniques. Cela expliquerait l'enchaînement un peu abrupt de la version grecque : mentionnant que David a fabriqué un instrument de musique, on passe soudainement à l'envoi d'un messager pour l'oindre d'huile, et brusquement, David est à la rencontre de l'Étranger pour le décapiter. La version hébraïque originelle nous permets de mieux comprendre le déroulement : le Psaume 151 décrit un David pasteur de ses troupeaux qui fabrique un instrument de musique pour louer la grandeur de Dieu, s'émerveillant devant la beauté de la création et constatant que la nature est incapable de se louer elle-même ; c'est là sa mission, jusqu'à ce que le prophète Samuel vienne le choisir au nom de Dieu, le préférant à ses frères plus grands et plus forts, pour être le chef de son peuple, le peuple de l'alliance. Puis, le Psaume 151b, un autre psaume, commence avec la séquence où David doit affronter un Philistin, le géant Goliath; la version grecque du psaume y fait référence en parlant de l'Étranger. En amalgamant ces deux psaumes de manière concise en un seul, la Septante rendu plus difficile leur compréhension.

Le Psaume 151a est un écho de 1 Samuel 16, 1-13 où Yahvé envoie le prophète Samuel chez Jessé à Bethléem pour se choisir un nouveau roi, à la place de Saül tombé en disgrâce, et après avoir rencontré les sept premiers fils de Jessé, choisit le 8e, le plus jeune, celui qui gardait le troupeau, et jouait de la cithare, apprendrons-nous par la suite, pour lui donner l'onction. Quant au Psaume 151b, il est un écho de 1 Samuel 17, 50-51 où David abat le Philistin Goliath avec sa fronde, puis courant pour se tenir debout sur lui, il saisit l'épée du géant, la tire de son fourreau avant de lui trancher la tête.

Sa composition

Il y a un consensus chez les érudits pour dire que, même si les psaumes hébreux 151a et 151b ont été trouvés à Qumran, ils ne sont pas une composition des Esséniens. On croit que le canon des 150 psaumes était fixé dès le 2e s. av. l'ère moderne. Mais il était normal de trouver dans leur livre de prières chez les Juifs pieux le canon des 150 psaumes, ainsi que d'autres prières apocryphes comme la prière de Manassé et le Psaume 151 en raison de leur valeur spirituelle. Ces psaumes hébreux 151a et 151b pourraient remonter au 3e s. av. l'ère moderne (F. M. Cross, David, Orpheus, and Psalm 151 : 3-4, Bulletin of the American Schools of Oriental Research, 231(1978)69-71). Quand à la traduction grecque qui les a amalgamés et quelque peu tronqués, elle doit remonter au plus tard au milieu du 2e s. avant l'ère moderne, période où elle fut complétée. L'auteur de la traduction est conscient qu'il ne fait pas partie du canon des 150 psaumes, puisqu'il écrit explicitement qu'il est hors numérotation.

Le Psaume 151 dans l'histoire

Comme les plus anciennes traductions latines (vetus latina) des psaumes ont été faites à partir du texte grec, le psaume 151 en fait partie. Il est aussi présent dans la Peshitta (fin du 4e s.), cette version syriaque de la Bible, comme psaumes surnuméraire. On le retrouve aussi dans les versions arménienne, copte et éthiopienne. À la fin du 4e s., saint Jérôme (347 – 420) entreprend une nouvelle version latine qui deviendra la Vulgate. Mais sa première version des psaumes se fera à partir du texte grec, et donc inclut le Psaume 151, ce qui deviendra le Psautier « gallican », car très utilisé en Gaulle; ce n'est que par la suite qu'il fera une nouvelle traduction à partir du texte hébraïque, où le psaume 151 sera exclu. Dans les églises où la langue liturgique est le grec et où on utilise la Septante, on peut comprendre que le Psaume 151 soit bien connu : Athanase d'Alexandrie (298 – 376) le mentionne, croyant vraiment que ce psaume a été écrit par David; de même Apollinaire de Laodicée (310 – 390) et Isidore de Péluse (mort en 450) semblent le considérer comme canonique. Ce n'est qu'au 13e s. qu'il est définitivement éliminé du psautier dans les églises latines.

Mais en 1759, la version syriaque de 11QPs 151 est signalée par Giuseppe Simone Assemani (1687 – 1768), responsable des manuscrits chrétiens à la bibliothèque du Vatican, puis est finalement publiée en 1887 (W. Wright, Some Apocryphal Psalms in Syriac, Proceedings of the Society of Biblical Archeology, 9(1887)257-266). En 1930, Martin Noth (Die fünf syrisch überlieferten apocryphen Psalmen, Zeitschrift für die altestamenliche Wissenschaft, 48(1930)1-23) lui consacre une étude.

Aujourd'hui, le psaume 151 est toujours présent dans plusieurs Églises orthodoxes, comme l'Église apostolique arménienne qui l'utilise dans sa liturgie de la Pentecôte et l'Église éthiopienne et érythréenne qui l'utilisent dans la nuit du vendredi saint. Il est absent des Bibles protestantes et catholiques, étant considéré comme apocryphe. Cependant, avec l'impulsion de tout le mouvement oecuménique depuis quelques décennies, il est réapparu dans un certain nombre de traductions, comme le Revised Standard Version (RSV, 1957) le New Revised Standard Version (NRSV, 1989), et la Traduction Oecuménique de la Bible (TOB, 1978).

-André Gilbert, décembre 2018

Références :

  • James H. Charlesworth et J.A. Sanders, More Psalms of David, The Old Testament Pseudepigrapha, v. 2, ed. James H. Charlesworth. Doubleday: Garden City, 1985, p. 609-624.
  • André Dupont-Sommer, Psaumes pseudodavidiques, La Bible. Les écrits intertestamentaires. Paris: France, Gallimard (Bibiliothèque de la Pléiade), 1987, p. 309-331.
  • Stefan Munteanu, Psaume 151, https://www.bible-service.net/extranet/current/pages/200031.html


Commentaire

Selon 11Qs 151a-b trouvé à Qumran, David, sous une forme autobiographique, raconte que son père l'a fait berger du troupeau familial, et que lui, voyant la beauté de la nature, se fit un instrument de musique pour rendre gloire à Dieu par ses chants. C'est à ce moment que Samuel est venu le choisir, de préférence à ses frères qui étaient plus grands et plus beaux, pour qu'il devienne le chef du peuple de l'alliance. Dans le cadre du 3e siècle où les Grecs contrôlent la Palestine, on a vu dans cette insistance sur les talents musicaux de David une façon de répliquer à l'influence grecque de l'orphisme et du mythe d'Orphée, un musicien et chanteur inspiré qui aurait composé d'innombrables hymnes, capable de charmer la nature entière, soi-disant prophètes des mystères d'Orphée ; David pouvait en faire tout autant. De même, le fait que Yahvé ait ignoré les plus grands et les plus beaux pour choisir le plus petit et le plus jeune, peut être vu comme une satire de l'accent des Grecs sur la beauté du corps. Quant à 11QPs 151b, il devait célébrer la victoire militaire du petit David sur le géant Goliath et l'armée des Philistins; c'était en quelque sorte un défi lancé à la dynastie des Séleucides (312-63 av. notre ère), en particulier aux persécutions d'Antiochus Épiphane (215 - 164).

Le texte de la Septante fusionne les deux psaumes hébraïques et les tronque, au point d'être presqu'incompréhensible. Après l'évocation d'un récit autobiographique et du fait qu'il était le plus jeune, il mentionne que David s'est fabriqué un instrument de musique alors qu'il était berger du troupeau de son père, sans qu'on sache trop pourquoi. Quand il pose la question sur qui fera l'annonce au Seigneur, on comprend mal pourquoi cette question est posée. Quand il raconte la venue du messager de Dieu pour l'enlever de son rôle de berger et l'oindre d'huile, on ne sait absolument pas dans quel but. Enfin, quand il passe à l'épisode de Goliath, tout est transformé et le tout devient un conflit religieux avec l'Étranger et ses idoles, et son élimination est une façon de garder la pureté religieuse. Ainsi, d'une part, ce récit serait presqu'incompréhensible sans une connaissance de 1 Samuel 15 – 16, et d'autre part le contexte n'est plus l'influence de l'orphisme grecque, mais probablement le problème de l'immigration.

Note : Nous présentons le texte grec de la Septante et sa traduction française. Dans une troisième colonne, nous avons mis en regard le deux psaumes hébraïques (151a et 151b) trouvés à Qumran qui seraient à l'origine du texte de la Septante. Comme ils sont plus développés, nous avons essayé de bien les synchroniser avec leur parallèle grec, tout en gardant leur propre numéro de verset; on notera que 151b est très fragmentaire, ne présentant que son début.


Texte intégral

Verset Texte grec Traduction du grec Traduction de l'hébreu
Psaume 151 A (11QPs)
1 Οὗτος ὁ ψαλμὸς ἰδιόγραφος εἰς Δαυιδ καὶ ἔξωθεν τοῦ ἀριθμοῦ· ὅτε ἐμονομάχησεν τῷ Γολιαδ. Μικρὸς ἤμην ἐν τοῖς ἀδελφοῖς μου καὶ νεώτερος ἐν τῷ οἴκῳ τοῦ πατρός μου· ἐποίμαινον τὰ πρόβατα τοῦ πατρός μου. Voici le psaume autographe sur David et hors numérotation. Lorsqu'il lutta en combat singulier avec Goliath. J'étais le petit parmi mes frères et le plus jeune dans la maison de mon père. Je faisais paître les moutons de mon père. Alléluia ! De David, fils de Jessé.
1 J'étais le cadet de mes frères et le plus jeune des fils de mon père. Et [celui-ci] fit de moi le pasteur de son troupeau et le chef de ses chevrettes.
2 αἱ χεῖρές μου ἐποίησαν ὄργανον, οἱ δάκτυλοί μου ἥρμοσαν ψαλτήριον. Mes mains ont fabriqué un instrument, mes doigts ont ajusté une harpe. 2 Mes mains fabriquèrent un instrument de musique et mes doigts, une lyre ; et je rendis gloire à Iahvé, m'étant dit, moi, en moi-même :
3 « Les montagnes ne Lui rendent-elles pas témoignage? Et les collines ne (Le) proclament-elles pas? » Les arbres prisèrent mes paroles et le troupeau, mes poèmes.
3 καὶ τίς ἀναγγελεῖ τῷ κυρίῳ μου; αὐτὸς κύριος, αὐτὸς εἰσακούει. Et qui fera l'annonce à mon Seigneur ? Lui, le Seigneur, lui, il écoute. 4 Car qui proclamera et qui célébrera et qui racontera les oeuvres du Seigneur? L'univers, Éloah le voit ; l'univers, Lui l'entend, et Lui prête l'oreille.
4 αὐτὸς ἐξαπέστειλεν τὸν ἄγγελον αὐτοῦ καὶ ἦρέν με ἐκ τῶν προβάτων τοῦ πατρός μου καὶ ἔχρισέν με ἐν τῷ ἐλαίῳ τῆς χρίσεως αὐτοῦ. Lui, il a envoyé son messager et il m'a enlevé aux moutons de mon père et il m'a oint de l'huile de son onction. 5 Il envoya Son prophète pour m'oindre, Samuel pour me grandir. Mes frères sortirent à sa rencontre, eux qui avaient belle forme et bel aspect,
5 οἱ ἀδελφοί μου καλοὶ καὶ μεγάλοι, καὶ οὐκ εὐδόκησεν ἐν αὐτοῖς κύριος. Mes frères étaient beaux et grands mais le Seigneur ne s'est pas complu en eux. 6 qui étaient de haute taille, qui avaient de beaux cheveux : Iahvé Dieu ne les choisit point.
7 Mais Il envoya me prendre de derrière le troupeau, et Il m'oignit de l'huile sainte, et Il fit de moi le prince de Son peuple et le chef des fils de Son Alliance.
Psaume 151 B (11QPs)
6 ἐξῆλθον εἰς συνάντησιν τῷ ἀλλοφύλῳ, καὶ ἐπικατηράσατό με ἐν τοῖς εἰδώλοις αὐτοῦ· Je suis sorti à la rencontre vers l'Étranger et contre moi il a lancé des malédictions par ses idoles. 1 Commencement des hauts [fa]its de David, après que le prophète de Dieu l'eut oint. Alors j'[entend]is un Philistin qui défait les li[gnes d'Israël] [ ] [...................................]
7 ἐγὼ δὲ σπασάμενος τὴν παρ αὐτοῦ μάχαιραν ἀπεκεφάλισα αὐτὸν καὶ ἦρα ὄνειδος ἐξ υἱῶν Ισραηλ. Mais moi j'ai tiré l'épée à son côté, je l'ai décapité et j'ai enlevé l'opprobre loin des fils d'Israël.

Rouleau des psaumes de la grotte 11 à Qumran
(Israel Antiquities Authority 1993)