Sybil 2004

Le texte évangélique

Mt 14, 13-21

13 En apprenant la mort de Jean-Baptiste, Jésus s'éloigna en barque de cette région pour se rendre seul à l'écart dans un lieu désert. Mais à cette nouvelle, les foules en provenance de diverses villes commencèrent à le suivre à pied. 14 Débarquant et voyant devant lui une foule immense, Jésus fut ému de compassion pour tous ces gens et se mit à guérir leurs malades. 15 Le soir venu, les disciples allèrent le retrouver pour lui dire: « Le lieu est désert et il est déjà tard. Laisse partir les gens, pour qu'ils aillent dans les villages s'acheter de quoi manger.» 16 Mais Jésus leur répondit: « Ils n'ont pas besoin de partir. Donnez-leur vous-mêmes à manger. » 17 Les disciples lui répliquent: « Nous n'avons rien ici sinon ces cinq pains et ces 2 poissons. » 18 Jésus dit: « Apportez-les moi ici. » 19 Et après avoir demandé que les gens s'assoient sur l'herbe, ayant pris les cinq pains et les deux poissons et ayant levé les yeux au ciel, il fit la bénédiction et, après les avoir rompus, donna aux disciples les pains, et les disciples les donnèrent à la foule. 20 Tous purent manger et être rassasiés, et ils emportèrent les restes du repas, remplissant douze corbeilles. 21 Or, les gens qui avaient mangé étaient au nombre d'environ 5000 hommes, sans compter les femmes et les enfants.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

On ne peut manger des légumes, si on n'a pas développer le goût des légumes.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Comment être capable de manger avec les autres ?

Il y avait un homme qui avait jusqu’ici bien réussi sa carrière : travail intéressant et reconnu, bon salaire, évaluation élogieuses de son rendement. Sa vie de couple évoluait assez bien et les enfants semblaient heureux. Pour les parents et amis, il était l’homme idéal. Tout était parfait, sauf sur un point. L’homme avait des problèmes d’alcool. Pendant un certain temps, il avait réussi à tout dissimuler, grâce surtout à ses nombreux voyages. Mais sa conjointe avait commencé à noter des choses étranges : oubli de l’anniversaire des enfants, tendance à s’isoler, humeur irritable et parfois violente, nombreuses réunions imprévues à la dernière minute sur lesquelles il restait très vagues et dont il ne revenait que tard le soir, ou encore longues soirées enfermées dans son bureau à la maison. Une première crise éclata lorsque la conjointe trouva par hasard certaines bouteilles vides dans le sac des vidanges ; il avait négligé de les enfouir dans les poubelles voisines. Il jura que c’était la seule fois, qu’il avait la situation en main et qu’il ne recommencerait plus. Ce fut vrai… pendant un certain. Et tout recommença. Malgré ses efforts pour tout dissimuler, il s’est laissé surprendre un soir, un ver à la main, dans un état d’ébriété avancé. Devant tant de mensonges et de dissimulations, la femme décida de mettre son conjoint au pied du mur : il fallait trouver une solution définitive ou c’était la fin de leur mariage. L’homme pleura amèrement, avoua sa dépendance, cria son besoin d’aide et s’engagea moins à ne plus jamais boire qu’à dire constamment la vérité. C’est ainsi que cet « homme idéal », en prenant la route de la vérité, retrouva le chemin de la guérison et le chemin de la liberté. Sa conjointe lui offrît tout le soutien dont il avait besoin et la vie de couple reprît avec une profondeur nouvelle.

Cette histoire que je viens de raconter permet d’entrer dans l’évangile de Matthieu sur la multiplication des pains. Nous oublions trop souvent le début du récit : « Voyant devant lui une foule immense, Jésus fut ému de compassion pour tous ces gens et se mit à guérir leurs malades. » Qui sont ces gens à la recherche de Jésus, au point de le sortir de sa retraite dans le désert ? Des gens qui ont besoin d’aide. Ce sont des gens souffrants. Quand on souffre trop, toutes nos énergies se centrent sur le combat contre la douleur, et il en reste très peu pour s’intéresser aux autres et à l’ensemble de l’humanité. Et on n’a pas tellement d’appétit.

Mais Jésus passe la journée à guérir les gens et voilà qu’ils retrouvent leur vigueur. D’expérience nous savons qu’après être libéré d’une longue maladie, notre cœur est maintenant prêt pour la fête. Nous avons alors l’énergie suffisante pour nous ouvrir aux autres et au monde. Voilà le contexte de notre récit.

Mais attention ! Il ne s’agit pas ici de simplement manger. S’il s’agissait de simplement manger, pourquoi Jésus se serait-il opposer à ce que les gens aillent se ravitailler dans les villages voisins, comme le proposaient ses disciples ? D’expérience nous savons que lorsque nous invitons des gens à la maison pour un bon repas, c’est que nous voulons vraiment entrer en relation, nous cherchons une forme d’intimité et de communion. C’est ce que propose Jésus. Et il le propose parce que les gens en sont maintenant capables, après avoir été guéris. Et cette communauté humaine sera possible avec le peu qu’ils ont, 5 pains et 2 poissons. C’est peu, mais en acceptant de donner ce peu qu’on a, tout devient possible.

Nous avons de manière très synthétique dans ce récit un aspect du drame humain. À titre divers, nous sommes des gens qui avons besoin de guérison. J’ai mentionné l’histoire de l’alcoolique, j’aurai pu parler des multiples formes de dépendance : drogues, jeux, pornographie, pédophilie, prostitution, pouvoir, argent. Il ne se passe pas une semaine sans que les journaux fassent la manchette avec un scandale, comme ce chef d’un groupe anti-corruption devenu client d’une maison de prostituées de luxe ou ce courtier d’une grande institution bancaire soupçonné de fraude. Mais l’éclatement au grand jour de ces problèmes peut être le premier pas vers la guérison. Car la guérison commence avec la vérité sur soi. Et avec la guérison vient la capacité de s’ouvrir aux autres, de rétablir les liens, de reconstruire la communauté.

Comme croyant, nous voyons dans toute guérison et reconstruction de la communauté l’œuvre du même Jésus qui a nourri cette foule sur le bord du lac. Mais en même temps le défi demeure : sommes-nous capables d’espérer que malgré tous les échecs personnels et collectifs, cette même force est aujourd’hui à l’œuvre dans le monde et à laquelle il nous faut nous associer?

 

-Mars 2008