Sybil 1975

Le texte évangélique

Matthieu 25, 31-46

31 Quand apparaîtra le nouvel Adam accompagné de ses messagers, alors il siègera avec la qualité extraordinaire de son être. 32 Devant lui seront rassemblées toutes les nations. Alors il séparera les gens les uns des autres, comme le berger sépare les brebis des boucs. 33 D’une part, il y aura les brebis à sa droite, et d’autre part, les boucs à sa gauche. 34 Le roi dira alors à ceux qui sont à sa droite : « Venez! Vous que mon Père n’a cessé d’estimer, recevez en héritage le domaine qui est le vôtre depuis la fondation du monde. 35 Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais étranger et vous m’avez accueilli, 36 nu et vous m’avez vêtu, j’ai été malade et vous m’avez rendu visite, j’étais en prison et vous êtes venu vers moi. » 37 Alors les justes lui feront cette réponse : « Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim et t’avons-nous nourri, ou avoir soif et t’avons-nous donné à boire? 38 Et quand t’avons-nous vu étranger et t’avons-nous accueilli, ou nu et t’avons-nous vêtu? 39 Et quand t’avons-nous vu malade ou en prison et sommes-nous venus vers toi? » 40 Le roi leur répondra alors: « Vraiment, je vous l’assure, tout ce que vous avez fait à l’un de ces plus petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. 41 Alors il dira à ceux qui sont à sa gauche: « Allez loin de moi au feu éternel qui a été préparé pour la force adverse et ses messagers. 42 Car j’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger, j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire, 43 j’étais étranger et vous ne m’avez pas accueilli, nu et vous ne m’avez pas vêtu, malade et en prison et vous ne m’avez pas rendu visite. » 44 Alors eux aussi feront cette réponse: « Seigneur, quand t’avons-nous vu ayant faim ou ayant soif ou étranger ou nu ou malade ou en prison et nous ne t’avons pas porté assistance? » 45 Alors il leur fera cette réponse: « Vraiment, je vous l’assure, tout ce que vous n’avez pas fait à l’un de ces plus petits, à moi non plus vous le l’avez pas fait. » 46 Et ils partiront pour un châtiment sans fin, et les justes pour une vie sans fin.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il faut attendre l'éclosion de l'œuf
pour voir les différences

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Des musulmans chrétiens?

Amer Yaquob Ashao a 53 ans. Il habite Mossoul, en Irak. Sa vie est sur le point de basculer. Son voisin musulman vient le prévenir qu’un imam a déclaré à la mosquée que les chrétiens devaient quitter la ville, sinon ils seraient tués le lendemain à midi. Lui-même ne peut le défendre, parce qu'ils tueraient son propre fils : l’État islamique a pris possession de la ville. Amer a fui à Erbil, capitale du Kurdistan irakien. Même s’il doit vivre dans la carcasse d’un immeuble en construction avec beaucoup d’autres réfugiés, il a eu de la chance : il doit tout à son voisin musulman. « C'est un homme bon. Il surveille ma maison et arrose mon jardin tous les jours. Il m'a envoyé mes documents par taxi jusqu'à Erbil, ça lui a coûté 50 000 dinars (47$). Les chrétiens et les musulmans ont toujours vécu comme des frères à Mossoul. Mais si l'État islamique s'incruste, s'il s'empare des écoles, j'ai peur pour la prochaine génération. » 1

J’ai pensé que cette situation pénible, et qui défraie les manchettes l’actualité, pourrait accompagner notre réflexion sur ce récit de Matthieu concernant le jugement dernier. Et la première raison en est qu’on y trouve un contexte de fin des temps, où avant de décrire la scène du jugement, Jésus parle de guerres, avertit que certains seront livrés aux tourments et seront tués, mentionne la présence de faux prophètes, de luttes intestines et de trahisons. Une telle situation se produit à chaque fois que notre monde est bouleversé. C’est particulièrement le cas au Proche-Orient où plusieurs pays sont à feu et à sang. La deuxième raison est l’ami musulman d’Amer, qui lui a exprimé sa compassion et son amour en donnant de son temps et son argent; cela ne rappelle-t-il pas : j’ai eu faim, vous m’avez donné à mangé…j’étais nu, vous m’avez habillé, etc.? L’ironie, c’est qu’il s’agit ici d’un musulman qui s’occupe d’un chrétien.

Matthieu nous présente dans cette scène du jugement dernier la fin du 5e et dernier discours de Jésus. Il s’adresse à une communauté formée surtout de chrétiens d’origine juive autour des années 80 ou 85 après J.-C. Cette communauté vit une période difficile, une véritable crise d’identité. Elle a été rejetée par les Juifs orthodoxes et ne peut plus fréquenter les synagogues, et voici que les lois rituelles et les prescriptions alimentaires qui font partie de l’identité juive sont abandonnées par l’ensemble de la jeune communauté chrétienne, et les grands leaders Juifs chrétiens comme Jacques, Pierre et Paul sont morts. On cherche des points de repère. De plus, ce soi-disant retour du Christ se fait attendre : à quand donc la parousie? Une phrase unique chez Matthieu donne peut-être un écho de la situation communautaire : « Par suite de l'iniquité (absence de loi) croissante, l'amour se refroidira chez le grand nombre » (Matthieu 24, 12). C’est dans ce contexte qu’il doit reprendre sa catéchèse.

La base de l’approche de Matthieu, c’est de faire de Jésus le nouveau Moïse. D’ailleurs, pour son premier discours (sermon sur la montagne), Jésus gravit une montagne, comme Moïse au Sinaï. Matthieu donnera le nom de « paroles », en grec : logoi (nos bibles traduisent souvent par instructions) aux cinq discours de Jésus, tout comme Moïse a donné à son peuple les « dix paroles » selon le récit de l’Exode (qu’on traduit souvent par commandements). Il y aura cinq grands discours de Jésus, sans doute à l’image des cinq livres fondamentaux de la Bible, appelé Pentateuque (Genèse, Exode, Lévitique, Nombres, Deutéronome). Ainsi, la communauté judéo-chrétienne n’est plus sans loi; Jésus donne une loi nouvelle, présentée d’abord sur le sermon de la montagne avec ses béatitudes et son appel à dépasser l’agir des spécialistes de la Loi, et résumée sous forme de conclusion dans notre récit du jugement dernier. Quelle est cette conclusion? Se montrer compatissant devant l’affamé, l’assoiffé, le pauvre, l’étranger, le malade et le prisonnier. En faisant cela, c’est le Christ ressuscité lui-même qu’on aime. Voilà l’essentiel de la loi nouvelle.

Dans cette conclusion de Matthieu, il y a quelque chose de surprenant. Les acteurs de cette scène comprennent toutes les nations, pas seulement les chrétiens. Pour hériter du royaume de vie sans fin, le seul critère est d’avoir su montrer un cœur compatissant : il n’est plus question d’être baptisé, Chrétien, ou Juif. Et tout geste de compassion est fondamentalement est geste d’amour à l’égard du Christ ressuscité, peu importe qui le pose, qu’il soit chrétien, musulman, bouddhiste, athée. Pourtant ce même Matthieu ne conclut-il pas son évangile en mettant dans la bouche de Jésus : « Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit »? Sans doute, faut-il voir cette demande comme moyen vers un but, le but étant à la fin de cette invitation : « …leur apprenant à observer tout ce que je vous ai prescrit. Et voici que je suis avec vous pour toujours jusqu'à la fin du monde. » Ce qui est prescrit pour tous, le but de toute communauté, le but de toute l’histoire humaine, c’est justement ce cœur compatissant.

Tout le monde reçoit les bras ouverts ce récit de Matthieu. Personnellement, je dis volontiers : c’est là l’essentiel de la vie, même si c’est exigent à certains jours. Mais pour bien actualiser le récit de Matthieu, il faudrait ajouter un chapitre qui se penche sur la complexité d’aimer à travers notre structure socio-économique. Il est facile de parler d’amour individuel, de laisser parler son cœur face à une personne qui crie, mais comment aimer dans un monde complexe en faisant les bons choix politiques comme société. En 1991, Michel Camdessus, directeur général du Fonds monétaire international, proposait de « réconcilier les trois mains »: « la main invisible », celle du marché, qui a ses propres règles de fonctionnement, qu'il convient de ne pas trop perturber sous peine de créer de graves désordres; « la main de la justice », celle de l'État, qui arbitre et répartit, de manière volontariste, car le marché est loin d'y pourvoir de manière harmonieuse; enfin « la main fraternelle », celle du prochain, toujours nécessaire pour réintroduire de l'humanité là où l'effort collectif d'une juste répartition n'est pas parvenu à ses fins2. Quelqu’un comme Louis-Joseph Lebret, dominicain et fondateur d'Économie et Humanisme, a consacré sa vie sur la façon d’évangéliser l’économie. Ce chapitre qui manque à l’évangile de Matthieu, c’est à nous de l’écrire.


1 Voir Isabelle Hachey, « Une ombre sur Mossoul », La Presse, 27 septembre 2014

2 Voir Jean-Jacques Pérennès, dominicain, « Un divorce contemporain de la modernité », Présence, Vol. 4, No. 31, Décembre 1995, p. 26-28

 

-Octobre 2014