Sybil 1998

Le texte évangélique

Mt 2, 1-12

1 Après la naissance de Jésus à Bethléem de Judée à l'époque du roi Hérode, il advint que des astrologues orientaux se présentèrent à Jérusalem. 2 «Où se trouve le roi des Juifs qui vient de naître?», demandèrent-ils. «Car nous avons vu son astre apparaître à l'est, et ainsi nous sommes venus nous prosterner devant lui.» 3 Quand il entendit ces paroles, le roi Hérode fut troublé, comme d'ailleurs l'ensemble des citoyens de Jérusalem. 4 Après avoir rassemblé les grands prêtres et les spécialistes de la Bible dans la population, il se mit à s'informer où devait naître le messie. 5 On lui répondit: «À Bethléem en Judée, car on peut lire dans le livre du prophète:

6 Et toi, Bethléem, terre de Judas,
tu n'es absolument pas le plus petit centre administratif de Juda,
car c'est de chez toi que sera originaire ce chef
qui dirigera mon peuple Israël.»

7 À la suite de ces paroles, Hérode convoqua secrètement les astrologues, afin qu'ils lui précisent la date exacte où l'astre était apparu, 8 et après les avoir envoyés à Bethléem, il leur dit: «Allez, et renseignez-vous avec exactitude sur cet enfant; et si jamais vous le trouvez, venez me l'annoncer, afin que je puisse moi aussi me prosterner devant lui.» 9 À la suite des paroles du roi, ils partirent. Et voici que l'astre qu'ils avaient vu à l'est les conduisait jusqu'à ce qu'ils parviennent à destination, et alors il se tint au dessus de l'endroit où se trouvait l'enfant. 10 Ayant ainsi vu l'astre, ils ressentirent un très grande joie. 11 Après être entré dans la maison, ils aperçoivent l'enfant avec Marie, sa mère. Alors ils se prosternèrent devant lui en s'agenouillant, puis après avoir ouvert leurs coffrets, ils lui offrirent des cadeaux: de l'or, de l'encens et de la myrrhe. 12 Mais à la suite d'un avertissement au cours d'un rêve de ne pas revenir auprès d'Hérode, ils retournèrent dans leur pays par un autre chemin.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

L'univers mystérieux que nous habitons

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

L'ambiguïté des chemins vers Dieu

S'il y a un consensus chez les biblistes, c'est bien celui de considérer ce récit des mages, aussi appelés astrologues, comme un conte, un récit fictif. Pourtant il ne s'agit pas d'un conte pour enfant, car à travers ce récit, Matthieu nous présente une grande vision théologique, une vision qui présuppose une foi adulte.

Tout d'abord, on perçoit clairement qu'il anticipe à travers ces astrologues orientaux la venue des non-juifs à la foi chrétienne, venue qui aura lieu quelques années après la mort de Jésus. Le geste de se prosterner devant Jésus, d'offrir ce qu'il y avait de plus précieux à l'époque, ne peut se comprendre que s'il entend exprimer une très grande foi, et une foi qui arrive à maturité. La menace qui plane sur Jésus et l'opposition qu'il rencontre, non seulement de la part du roi Hérode, mais également de la population de Jérusalem, anticipe son procès et sa mort, tout en le présentant sous les traits du nouveau Moïse, lui qu'on a essayé d'éliminer alors qu'il était encore enfant.

Mais ce récit, dans sa dimension féerique même, m'apparaît révéler quelque chose de très saisissant sur notre cheminement spirituel. Qu'est-ce qui amène ces astrologues sur la route de Jésus? Un astre. En d'autres mots, c'est l'attention à la nature et aux questions qu'elle suscite qui les met en marche. Personnellement, j'ai toujours été fasciné par le monde de l'astronomie et de l'astrophysique, et l'existence de cet univers a toujours été pour moi une énigme; à certaines heures sombres, quand le scandale du mal essayait de me faire nier certaines affirmations de foi, le mystère de l'univers était là pour garder ouverte la question de Dieu. Quand j'entends Jésus parler de gerbe de blé, de graine de moutarde, d'oiseaux du ciel, je sais que tout cela a joué un rôle dans son cheminement.

Ce qu'il y a encore de plus surprenant, c'est de voir Matthieu donner ses lettres de noblesse au rêve comme lieu d'écoute de la parole de Dieu: les astrologues seront avertis en rêve d'éviter Hérode. En fait, c'est tout l'univers psychique, avec ses zones d'ombre et de clarté, qui appartient également à l'univers de la révélation du mystère de Dieu. Ce fait me fascine: nous passons le tiers de notre vie endormies, et ce moment qui n'est habituellement vécu que comme un temps de récupération semble avoir sa place dans le plan de Dieu.

Il est maintenant temps de se poser la question: dans ce monde de la création, avec sa dimension tant physique que psychique, quelle place occupe le monde dit religieux, et plus particulièrement l'Écriture? Dans le récit de Matthieu, il occupe une place centrale, puisque nos astrologues orientaux ont besoin de l'aide des biblistes pour être orientés vers Bethléem; l'observation de l'astre ne leur a donné qu'une direction générale, et ils doivent demander plus de précision sur le lieu de naissance de ce nouveau roi. La réponse viendra de l'Écriture. Personnellement, je me demande où en serait ma compréhension du mystère de Dieu sans l'aide de l'Écriture, et plus particulièrement, des évangiles, même si l'univers physique et psychique me fascine.

Mais voilà! Tous ces chemins sont ambigus. Qui donc s'opposera à Jésus? Dans notre récit, il y a d'abord l'instance politique personnifiée par Hérode, mais il y a aussi l'instance religieuse personnifiée par les grands prêtres et les spécialistes de la Bible. Ils peuvent aider, comme ils peuvent nuire. Comment pouvez-vous expliquer que des gens dont la mission est d'ouvrir au mystère de Dieu puissent être un véritable obstacle? Au moment d'écrire ces lignes, je ne puis m'empêcher de penser à tout ce qui provient de l'intégrisme islamiste. Mais je pourrais aussi bien penser à beaucoup de chrétiens enfermés dans leurs privilèges, leur casuistique et leur univers sclérosé. Mais ne nous faisons pas illusion. L'univers de la création comporte les mêmes ambiguïtés: au lieu d'être chemin vers Dieu, il peut devenir idolâtrie et lieu de destruction pour l'être humain.

Comment donc surmonter toutes ces ambiguïtés? Le récit de Matthieu nous fournit une piste importante, voire essentielle. Que craignait donc Hérode, même si c'était à tort? De perdre le pouvoir face à un autre roi. Que craignaient les grands prêtres et les spécialistes de la Bible, pour qu'ils amènent Jésus en procès? Leur pouvoir relié au temple et à l'Écriture. Qu'ont donc ces mages, qu'on appelle à tort "rois mages"? Ils n'ont pas de pouvoir. Mais ils suivent l'élan d'une passion qui les habite, celui des astres, même si cela les oblige à quitter leur pays, leur monde. Ils acceptent de laisser monter les questions qui les habitent, au point d'interroger les étrangers à Jérusalem. Quand des Juifs leur parlent de l'Écriture, ils s'ouvrent à cet univers qu'ils ne connaissaient pas. Quand ils atteignent le but de leur recherche, avec beaucoup de transparence, ils laissent éclater leur joie, En s'agenouillant devant un enfant, ils accueillent ce qui constitue à la fois la fragilité et la nouveauté radicale. Même le monde du rêve devient pour eux parole. On dirait une attention de tous les instants à ce qui provient de la partie la plus intime et la plus vraie de leur être.

Il est habituel en la fête de l'Épiphanie de célébrer avec ces astrologues l'arrivée des païens à la foi chrétienne. Pourquoi n'y célébrerait-on pas l'intégration de notre univers tant physique que psychique dans notre cheminement spirituel?

 

-Septembre 2002