John P. Meier - A Marginal Jew: L'existence des miracles

 

 

 


Peut-on déterminer de manière raisonable l'existence de miracles?


Sommaire

Définissons le miracle comme un événement perçu par un observateur intéressé et sans parti-pris comme inhabituel, étonnant, ou extraordinaire, un événement pour lequel il n’existe aucune explication raisonnable provenant des habiletés humaines ou d’autres forces connus exerçant une influence dans l’espace-temps de notre monde, un événement provenant d’une action spéciale de Dieu faisant quelque chose hors de portée du pouvoir humain. Mais en attribuant à Dieu cet événement, nous nous situons sur le plan théologique, et non plus simplement de l’histoire. Par exemple, à Lourdes, le bureau médical formé de croyants et d’incroyants se contente de déterminer si une guérison peut être expliquée à l’intérieur des connaissances médicales et des sciences physiques actuelles, et seulement les autorités ecclésiastiques iront jusqu’à affirmer qu’il s’agit d’un miracle. Déterminer la possibilité ou non des miracles relève de positions théologiques et philosophiques, et ces positions ont varié dans l’histoire humaine selon la vision de l’univers physique. Notre propos est beaucoup plus modeste et se limite strictement au plan historique et veut simplement répondre à différentes questions autour de celle-ci : les récits sur Jésus faisant des miracles sont-ils une pure invention de l’église primitive, ou peut-on faire remonter au moins certains récits au Jésus historique?


  1. Qu’est-ce qu’un miracle?

    De manière générale, on pourrait définir ainsi le miracle en trois points : un miracle est

    1. Un événement perçu par un observateur intéressé et sans parti-pris comme inhabituel, étonnant, ou extraordinaire

      Un miracle doit impliquer un événement perceptible par des gens, par exemple un homme connu pour être aveugle dès sa naissance, puis retrouve la vue et pose des gestes qui impliquent qu’il voit

    2. Un événement pour lequel il n’existe aucune explication raisonnable provenant des habiletés humaines ou d’autres forces connus exerçant une influence dans l’espace-temps de notre monde

      Évitons ici de parler de miracle dans le contexte de « loi de la nature » ou de parler de ce qui défie les lois de la nature, un concept totalement étranger à l’antiquité.

    3. Et un événement provenant d’une action spéciale de Dieu faisant quelque chose hors de portée du pouvoir humain

      Bien sûr, on attribue à Dieu la cause de l’événement, parce que nous nous situons dans un contexte religieux. Jamais un historien, dans les limites de sa discipline, ne peut faire une telle affirmation. Car il s’agit d’une affirmation essentiellement théologique. Tout ce qu’un historien peut dire est qu’un événement n’a pas d’explication suffisante sur le plan de l’activité humaine et des forces physiques, et que certaines personnes prétendent que c’est un miracle.

  2. Un exemple concret

    On peut trouver un exemple concret au sanctuaire Lourdes, en France, où plusieurs prétendent avoir été guéris miraculeusement. Le sanctuaire de Lourdes a établi un bureau de médecins, composé à la fois de croyants et de non croyants, dont le rôle est de déterminer si les guérisons peuvent être expliquées à l’intérieur des connaissances médicales et des sciences physiques actuelles. Quand le bureau, après avoir examiné le dossier du patient, établit qu’une pathologie physique sérieuse existait et qu’une guérison a eu lieu sans intervention médicale, une guérison instantanée ou rapide et qui dure après un an, le cas est référé par la suite au Comité Médical International, situé à Paris, qui poursuit l’étude du cas et produit un rapport détaillé. Le travail est à ce point rigoureux que de 1948 à 1993, sur 1,300 guérisons, seulement 18 ont été déclarés des miracles par les autorités ecclésiastiques. Mais le comité lui-même peut seulement conclure que la guérison est inexplicable. En privé, un membre du comité peut dire que c’est un miracle, s’il est croyant, ou que ce n’en est pas un s’il est incroyant, mais il ne peut pas le dire en tant que médecin.

    Deux points de l’exemple de Lourdes peuvent éclairer notre étude sur Jésus.

    1. Au nom du principe de l’analogie historique, on peut déclarer que si des phénomènes comme ceux de Lourdes peuvent se produire dans un contexte religieux moderne, des phénomènes semblables ont pu se produire dans le passé dans des circonstances religieuses semblables. En clair, quelqu’un ne peut nier a priori que Jésus ait accompli des guérisons inexplicables, que certains prétendre être des miracles.

    2. Mais les miracles attribués à Jésus présentent une difficulté particulière : nous n’avons accès à aucun dossier médical qui nous permettrait d’avoir des données sur la situation du patient avant et après sa guérison.

  3. Rester modeste dans nos questions

    On peut raisonnablement poser quatre questions.

    1. Les récits sur Jésus faisant des miracles sont-ils une pure invention de l’église primitive alors qu’elle développe sa mission apologétique et sa propagande dans le milieu gréco-romain, ou peut-on faire remonter au moins certains récits au Jésus historique?
    2. Est-ce que certains types de supposés miracles sont plus typiques des récits sur l’activité de Jésus, alors que d’autres types sont plutôt absents, si on les compare à ce qui est rapporté dans l’antiquité?
    3. Jésus a-t-il en fait opéré des actions étonnantes et extraordinaires que ses disciples ont interprétées comme des miracles?
    4. Qu’est-ce que ces supposés miracles signifiaient à ses yeux, à ceux de ses disciples et de son auditoire?

      Par contre, l’historien comme historien ne peut répondre à la question : Dieu agissait-il directement à travers le ministère de Jésus pour produire des miracles?

  4. Deux observations pour conclure

    Est-ce que la question des miracles est une perte de temps? Pour certains, un être éduqué moderne ne peut prendre au sérieux la question des miracles, sans même aller jusqu’à y croire.

    1. Rappelons que la question théorique de la possibilité des miracles relève d’une position philosophique, non historique. Au 17e siècle et au 18 siècle, des philosophes comme Spinoza (1632-1677), Voltaire (1694-1778) et David Hume (1711-1776) ont pris position contre la possibilité des miracles. En particulier, Voltaire a affirmé que si jamais Dieu faisait des miracles, il se trouverait à contredire ses propres lois de la nature qu’il a édictées. Nous savons aujourd’hui que ces positions s’appuient sur une vision simpliste de la nature, provenant de la physique newtonienne qui voyait l’univers comme une immense mécanique bien réglée, une vision contredite aujourd’hui par le principe d’incertitude qu’on retrouve dans la physique quantique explicitée par Werner Heisenberg. Comme on le voit, ces positions philosophiques sont dépendantes d’une vision de l’univers physique qui varie selon les périodes de l’histoire. En reconnaissant la valeur de toutes ces discussions, nous devons rappeler que notre propos est beaucoup plus modeste et se limite au plan historique.

    2. Dans les milieux académiques contemporains, il est de bon ton d’esquisser un sourire méprisant quand on mentionne la question des miracles. Même quelqu’un comme Bultmann a écrit qu’on ne peut utiliser l’électricité et le sans-fil, et profiter des récentes découvertes médicales, tout en continuant à croire au monde des miracles du Nouveau Testament. Cela renvoie toutefois une fausse image de la mentalité contemporaine, puisqu’un sondage Gallup en 1989 montre que 82% des Américains croient que, même aujourd’hui, des miracles sont accomplis par la puissance de Dieu.

Meier v.2, ch. 17, pp 509-534 (version anglaise).


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