Les évangiles apocryphes nous renseignent-ils vraiment sur Jésus?

  • On appelle ces textes « apocryphes », car les chrétiens les ont exclus de la liste des livres canoniques ou normatifs pour la foi. Ils proviennent avant tout de l’imagination pieuse et débridée de certains chrétiens du 2e siècle.
  • Le Protévangile de Jacques fusionne les récits de l’enfance de Luc et Matthieu et y intègre le folklore romanesque de l’époque, tout en montrant une grande ignorance des institutions juives. Ce livre est la source des autres récits apocryphes de l’enfance de Jésus ainsi que des légendes autour de Marie (par exemple, la présentation de Marie au temple à l'âge de trois ans, accompagnée par le cortège des vierges). Il nous renseigne plus sur le 2e siècle que sur Jésus.
  • On peut dire la même chose de L’évangile de l’enfance selon Thomas où Jésus apparaît comme un super gamin capable de jeter un sort faisant mourir un autre enfant qui veut lui faire du mal. Non seulement on n’y trouve aucune valeur historique, mais également aucune valeur théologique : il s’agit d’un écho de la fascination de certains chrétiens pour le monde bizarre et magique, ainsi que du goût pour le spectacle.
  • Plusieurs autres écrits apocryphes nous sont parvenus seulement sous forme de fragments ou à travers des allusions chez les Pères de l’Église. L’Évangile des Nazaréniens copie Matthieu en laissant place à l’imagination et à la moralisation. L’Évangile des Ébionites se base sur les évangiles synoptiques pour développer des vues propres à cette secte judéo-chrétienne. L’Évangile des Hébreux met en vedette Jacques, le frère de Jésus, au point de contredire le Nouveau Testament. L’Évangile de Pierre dans lequel Pierre parle de lui-même à la première personne, du procès, de la crucifixion et de la résurrection de Jésus n’est qu’un pastiche des traditions évangéliques, plus particulièrement Matthieu. Le Papyrus Egerton 2 (4 petits fragments de papyrus trouvés en Égypte d’abord publiés en 1935) racontant Jésus guérissant un lépreux, parlant du tribut à César ou marchant sur la rive du Jourdain ne semble qu’une réécriture des récits synoptiques. L’Évangile secret de Marc découvert en 1958 près de Jérusalem et publié en 1973 serait contenu dans une lettre d’une vingtaine de lignes de Clément d’Alexandre (150-215) et adressé à un certain Théodore : on y raconte la résurrection de Lazare et on y affirme que Marc se serait rendu à Alexandrie après la mort de Pierre; notons que Clément d’Alexandrie n’est pas toujours très critique vis-à-vis de ses sources et qu’on retrouve ici ce qu’on a déjà dans les évangiles.
  • La découverte en 1945 dans le village de Nag Hammadi en Egypte d’une librairie en langue copte de douze livres et huit feuilles d’un treizième livre datant du 4e siècle mérite un traitement particulier. Il s’agit d’une véritable bibliothèque puisqu’on y trouve de tout : des fragments de la République de Platon, les Sentences de Sextus, un moraliste païen, mais aussi beaucoup de documents gnostiques chrétiens (selon la Gnose, ou « Connaissance », à l’origine nous étions un esprit auprès de Dieu et, par un accident de l’histoire, nous nous sommes retrouvés dans la matière, une véritable prison, et le salut consiste à se réveiller et à prendre conscience de nos origines spirituelles, et à devenir le plus indépendant possible de la matière et du corps), comme l’Évangile de Vérité, ou l’Évangile de Philippe. Mais ces évangiles sont à verser au dossier des écrits apocryphes issus de l’imagination de chrétiens pieux : le charpentier Joseph aurait fait pousser l’arbre qui aurait servi de croix à Jésus. Il faut cependant accorder un traitement spécial à l’Évangile de Thomas, une collection de 114 paroles de Jésus qu’on date du 2e siècle, car on a retrouvé des bouts de version grecque sur des papyri découverts dans l’ancienne ville égyptienne d’Oxyrhinque. Même si tout l’évangile est marqué par la théologie gnostique, plusieurs biblistes y verraient une source indépendante de nos quatre évangiles. Meir refuse cette conclusion pour cinq raisons :
  • Tous les autres écrits du 2e siècle analysés jusqu’ici étaient tous dépendants des évangiles dont ils prolongeaient les récits grâce à une imagination débordante.
  • Les évangiles sont issus d’une tradition orale et cette tradition orale ne s’est pas arrêtée avec eux, et donc l’Évangile de Thomas pourrait à sa manière faire écho de cette même tradition.
  • Le fait que l’Évangile de Thomas ait une forme brève n’est pas du tout une preuve d’ancienneté : a) Matthieu a abrégé et simplifier beaucoup de passages de Marc, et pourtant Marc est plus ancien; b) cela fait partie du propos de l’auteur de l’Évangile de Thomas d’être laconique et d’accentuer le caractère hermétique, car son œuvre s’adresse à des « initiés »; c) sa vision gnostique des choses l’amène à éliminer beaucoup d’éléments qui ne cadrent pas avec sa théologie, comme le caractère historique du salut.
  • L’étude de l’Évangile de Thomas montre que l’auteur connaît une version amalgamée des évangiles telle que connue au 2e siècle, avec la priorité donnée à Matthieu, puis à Luc, avec peu de place à Marc et presque rien de Jean.
  • Même l’ordre des textes de l’Évangile de Thomas porte la marque de l’ordre des récits des évangiles synoptiques.
  • En conclusion, il faut reconnaître que tous ces textes n’apportent pas d’information particulière sur Jésus et sont même dépendants des récits évangéliques.

Meier v.1, ch. 5, pp 112-166 (version anglaise).

Question suivante: Si les évangiles sont des récits catéchétiques, comment y extraire de l’information historique?

Retour à John P. Meier, A Marginal Jew - Rethinking the Historical Jesus, Doubleday (The Anchor Bible Reference Library), New York, 1991-2009, 4 v.