A-t-on des témoignages sur l’existence de Jésus en dehors des textes chrétiens?

  • De manière générale, on a plus d’écho des chrétiens que de Jésus lui-même.
  • Un témoin important de l’époque est l’historien juif Joseph ben Matthias, mieux connu sous le nom de Flavius Josèphe (né vers 37/38, mort après 100). Il a écrit deux livres importants : La Guerre juive (écrit vers 70, après la destruction de Jérusalem), et Les Antiquités juives (vers 93-94).
  • Le livre La Guerre juive ne mentionne pas Jésus. On trouve bien dans une version en vieux russe une mention de Jésus, mais elle serait due à une interpolation d’un copiste chrétien alors que Flavius Josèphe parle de Pilate.
  • Il en est tout autrement du livre Les Antiquités juives. Ici encore il faut comprendre l’époque où on copiait à la plume les livres et on prenait la liberté de faire des ajouts. Mais après avoir éliminé ce qui semble des ajouts de copistes chrétiens, on se retrouve avec deux passages intéressants :

    « Ananie réunit un sanhédrin de juges et fit comparaître le frère de Jésus, qu’on appelait messie, dont le nom était Jacques, ainsi que d’autres personnes, sous l’accusation qu’ils auraient enfreint la loi »;

    « Vers le même temps vint Jésus, homme sage. Car il était un faiseur de miracles et le maître des hommes qui reçoivent avec joie la vérité. Et il attira à lui beaucoup de Juifs et beaucoup de Grecs. Et lorsque sur la dénonciation de nos premiers citoyens, Pilate l'eut condamné à la crucifixion, ceux qui l'avaient d'abord chéri ne cessèrent pas de le faire. Et le groupe appelé d'après lui celui des Chrétiens n'a pas encore disparu. »

    Ainsi ces deux textes montrent que Jésus semble un personnage connu de Flavius Josèphe, que Pilate est responsable de sa mort, mais sans qu’on sache pourquoi. Cette connaissance semble refléter ce que la majorité des gens connaissaient sur Jésus et les chrétiens. Et l’expression « groupe » ou « tribu » pour désigner les chrétiens a quelque chose de péjoratif.

  • Un autre témoignage qui vient confirmer le contenu du Nouveau Testament est celui sur Jean Baptiste. On trouve dans Les Antiquités juives XVIII,5,2 : « Or, il y avait des Juifs pour penser que, si l'armée d'Hérode avait péri, c'était par la volonté divine et en juste vengeance de Jean surnommé Baptiste. En effet, Hérode l'avait fait tuer, quoique ce fût un homme de bien et qu'il excitât les Juifs à pratiquer la vertu, à être justes les uns envers les autres et pieux envers Dieu pour recevoir le baptême ; car c'est à cette condition que Dieu considérerait le baptême comme agréable, s'il servait non pour se faire pardonner certaines fautes, mais pour purifier le corps, après qu'on eût préalablement purifié l'âme par la justice. Des gens s'étaient rassemblés autour de lui, car ils étaient très exaltés en l'entendant parler. Hérode craignait qu'une telle faculté de persuader ne suscitât une révolte, la foule semblant prête à suivre en tout les conseils de cet homme. Il aima donc mieux s'emparer de lui avant que quelque trouble se fût produit à son sujet, que d'avoir à se repentir plus tard, si un mouvement avait lieu, de s'être exposé à des périls. A cause de ces soupçons d'Hérode, Jean fut envoyé à Machéronte, la forteresse dont nous avons parlé plus haut, et y fut tué. Les Juifs crurent que c'était pour le venger qu'une catastrophe s'était abattue sur l'armée, Dieu voulant ainsi punir Hérode. » On notera trois choses. Les raisons de la mort de Jean Baptiste sont tout à fait différentes de celles du Nouveau Testament : ce n’est plus pour des raisons morales, i.e. la dénonciation par Jean de sa liaison avec la femme de son frère, qu’il fut tué, mais pour des raisons politiques, i.e. la peur que Jean ne soulève la foule et suscite une révolte. Deuxièmement, la place qu’occupe Jean Baptiste dans l’œuvre de Flavius Josèphe est plus grande que celle accordée à Jésus. Finalement, on n’y trouvera aucun lien entre Jésus et Jean Baptiste, comme c’est le cas dans le Nouveau Testament.
  • Dans les écrits rabbiniques juifs, on trouve ce passage dans le Talmud de Babylone, Sanhédrin 43a, écrit au 4e siècle : « La tradition rapporte : la veille de pâque, on a pendu Jésus. Un héraut marcha devant lui pendant quarante jours, disant : "Il sera lapidé parce qu'il a pratiqué la magie et trompé et égaré Israël. Que ceux qui connaissent le moyen de le défendre viennent et témoignent en sa faveur." Mais on ne trouva personne qui témoignât en sa faveur et on le pendit la veille de pâques. » Ce passage confirme l’attitude juive : on ne nie pas l’existence de Jésus, ses miracles et son exécution, mais on dit simplement qu’il a pratiqué la sorcellerie.
  • Chez les auteurs latins, on ne trouve presque rien. L’historien romain Tacite (année 56/57 à 118) a écrit une grande œuvre appelée Annales qui raconte l’histoire de Rome de l’année 14 à 68 écrit en plusieurs livres. Malheureusement certains de ces livres ont été perdus, plus particulièrement ceux qui couvrent la période de l’année 29-31, celle de la mort de Jésus. Néanmoins on a un écho de Jésus dans son livre où il raconte l’incendie de Rome par Néron :
  • « Mais aucun moyen humain, ni largesses impériales, ni cérémonies expiatoires ne faisaient taire le cri public qui accusait Néron d'avoir ordonné l'incendie. Pour apaiser ces rumeurs, il offrit d'autres coupables, et fit souffrir les tortures les plus raffinées à une classe d'hommes détestés pour leurs abominations et que le vulgaire appelait chrétiens. Ce nom leur vient de Christ, qui, sous Tibère, fut livré au supplice par le procurateur Pontius Pilatus. Réprimée un instant, cette exécrable superstition se débordait de nouveau, non-seulement dans la Judée, où elle avait sa source, mais dans Rome même, où tout ce que le monde enferme d'infamies et d'horreurs afflue et trouve des partisans. On saisit d'abord ceux qui avouaient leur secte ; et, sur leurs révélations, une infinité d'autres, qui furent bien moins convaincus d'incendie que de haine pour le genre humain. On fit de leurs supplices un divertissement : les uns, couverts de peaux de bêtes, périssaient dévorés par des chiens ; d'autres mouraient sur des croix, ou bien ils étaient enduits de matières inflammables, et, quand le jour cessait de luire, on les brûlait en place de flambeaux. Néron prêtait ses jardins pour ce spectacle, et donnait en même temps des jeux au Cirque, où tantôt il se mêlait au peuple en habit de cocher, et tantôt conduisait un char. Aussi, quoique ces hommes fussent coupables et eussent mérité les dernières rigueurs, les cœurs s'ouvraient à la compassion, en pensant que ce n'était pas au bien public, mais à la cruauté d'un seul, qu'ils étaient immolés. » Annales XV, 44 (Traduction J. L. Burnouf, Hachette, 1859)

  • Tacite se trouve à faire trois affirmations importantes : 1) La mort de Jésus aurait eu lieu sous le règne de l’empereur Tibère (14-37) et du gouvernement de Ponce Pilate (26-36); 2) Jésus fut exécuté en Judée par le gouverneur romain et, même si on emploie l’expression « livré au supplice » pour décrire cette exécution, on peut inférer ici la crucifixion car il y associe plus loin le sort des chrétiens qui mouraient sur des croix; 3) l’exécution de Jésus n’a réussi à supprimer un mouvement religieux dangereux que pour une brève période de temps.
  • On ne trouve rien sur Jésus chez les autres auteurs latin, mais plutôt de l’information sur les chrétiens. Suétone (49-140) dans sa vie de l’empereur Claude écrit : « Il chassa de la ville les Juifs qui se soulevaient sans cesse à l'instigation d'un certain Chrestus. » (XXV, 4). Ce texte nous dit simplement que des Juifs chrétiens ont communiqué leur foi dans les synagogues de Rome vers 40-50. Pline le Jeune, proconsul dans la province de Bithynie (Turquie actuelle) vers 111-113, décrit à l’empereur Trajan sa façon de traiter les chrétiens qu’on lui dénonce et fait allusions à certaines de leurs pratiques, comme celle de se lever avant l’aurore à jour fixe pour chanter des couplets « au Christ comme à un dieu ». Mentionnons enfin le satiriste Lucien de Samosate (115-200) qui dans son pamphlet Mort de Pérégrinos se moque d’un chrétien qui se serait converti puis aurait par la suite apostasié sa foi, et écrit plus particulièrement : « On dit que les chrétiens sont captivés par Pérégrinos qu’ils vénérent comme un dieu. » (Lettre 10, 96)

Meier v.1, ch. 3-4, pp 56-111 (version anglaise).

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