Sybil 2008

 

Le texte évangélique

 

Mc 10, 35-45

35 Jacques et Jean, les fils de Zébédée, allèrent trouver Jésus pour lui demander : « Maître, nous voulons que tu fasses pour nous ce que nous te demandons. » 36 Il leur répondit : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? » 37 Ils reprirent : « Donne-nous de partager ton autorité quand se manifestera la qualité extraordinaire de ton être. » 38 Jésus leur dit : « Vous ne vous rendez pas compte de ce que vous demandez. Êtes-vous capables de boire à la coupe que, moi, je bois ? Ou encore plonger dans le même baptême dans lequel je plonge ? » 39 Ils lui répondirent : « Nous sommes capables. » Jésus leur réplique : « La coupe à laquelle je bois, vous y boirez. Le baptême dans lequel je plonge, vous y plongerez. 40 Mais quant à partager mon autorité, il ne m’appartient pas de vous l'accorder, il est pour ceux auxquels Dieu l’a réservé. » 41 En entendant ces propos, les Douze commencèrent à s’indigner contre Jacques et Jean. 42 Alors Jésus les convoque pour leur dire: « Vous savez que ceux qu’on considère commander les nations les soumettent sous leur joug, et les grands de ce monde font sentir leur pouvoir sur eux. 43 Parmi vous il n’en sera pas ainsi. Au contraire, si quelqu’un aspire à devenir une personnalité importante, il se mettra au service de tous. 44 Et si quelqu’un aspire à être un leader, il se fera le domestique de tous. 45 Car le nouvel Adam n’est pas venu pour se faire servir, mais pour servir et donner sa vie comme prix à payer pour la libération d’un grand nombre de personnes.


 


 

 

 

 

 

 

 

 

La force et l'autorité ne peuvent pas rejoindre le coeur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

L’autorité, un chemin limité ?

J’étais à une réunion de travail. À peine 5 minutes s’étaient écoulées, voici que le grand guru des systèmes informatiques interrompt les discussions pour faire sentir que nos réflexions étaient inutiles tant qu’elles ne prendraient pas en considération un certain nombre de paramètres, que lui connaissait tous les dossiers et que nos initiatives n’allaient nulle part. Un collègue me glisse alors à l’oreille : « C’est important pour lui de d’abord faire sentir qu’il est important et de contrôler les décisions. Ça ira mieux après. » N’est-ce pas l’écho de notre désir légitime de bien contrôler notre vie et la suite des événements ? On retrouve la même attitude chez beaucoup de nos dirigeants. Autrement, comment expliquer pourquoi des présidents de pays sentent le besoin de changer la constitution afin de prolonger leur mandat ? Seule leur autorité pourra sauver le pays de la déchéance. Et cette perception et ce comportement s’appliquent tant au monde profane qu’au monde religieux.

Il semblerait que c’est une situation semblable qu’aborde l’évangile de ce jour. Jacques et Jean demandent à Jésus de partager son autorité lorsqu’il dirigera son Royaume. À l’époque de Jésus, on rêve de retrouver la royaume du roi David qui a laissé une si forte impression. Mais au moment où Marc écrit son évangile, il n’est évidemment plus question du royaume de David, mais plus simplement d’établir les bases de la jeune Église. À travers le témoignage de l’évangéliste, on sent des tensions dans l’Église : des jeux de coulisses semblent exister pour occuper des postes importants. Pas très édifiant, au point que Matthieu, écrivant après Marc, sent le besoin de mettre toutes ces ambitions sur le compte de la mère de Jacques et Jean. Mais il est extrêmement important de reconnaître que cela est le reflet de notre humanité. C’est non seulement le reflet de notre besoin de justifier notre existence et notre valeur, mais c’est aussi le reflet de notre besoin de contrôler les événements afin de mener à bien nos projets. Nous savons ce qui est bien pour nous et les autres, pourquoi ne pas posséder l’autorité conséquente pour faire tout ce bien ?

Pour comprendre la réponse de Jésus, il faut se laisser aller à un jeu d’imagination à travers cette histoire. Un homme était voué à un brillant avenir. Doctorat en biochimie. Une prestigieuse université lui offre une chaire de recherche. Une multinationale lui offre un poste de cadre et un salaire qu’on ne peut refuser. Mais ces offres impliquent de longues heures de travail et de nombreux voyages à l’étranger. Or il a un fils en bas âge, dont il s’occupe seul, sa conjointe étant décédée l’année précédente dans un accident de voiture. Les grands-parents de l’enfant ne sont pas loin et font du bon travail, mais il veut demeurer près de son fils. Aussi prend-il la décision d’accepter un poste d’enseignant de chimie au niveau collégial : il ne sera pas loin de la maison et pourra veiller sur son fils. Cet avenir brillant, sans doute son fils le connaîtra-t-il ? Les années passent. Le père se remarie, mais n’aura pas d’autres enfants. Son fils choisit l’ingénierie et entre à l’université. Le père est un peu déçu de ne pas le voir marcher dans ses traces, mais bon... l’université c’est l’université. Mais après quelques mois, le fils annonce : « Je ne serai pas ingénieur. Avec un copain, je lance une petite entreprise de rénovations de maison et de réparations en tout genres. » On peut imaginer facilement l’immense déception du père. Cette présence à son fils pendant toutes ces années a-t-elle été inutile ? Ces réflexions vont l’accompagner jusqu’au jour un grave accident cardio-vasculaire le condamne à la retraite. Entre-temps sa conjointe était morte à la suite d’un cancer violent, et son fils a eu deux enfants. C’est à ce moment que ce fils l’approche pour lui dire : « Je sais que tu te sens seul. J’ai construit une grande maison. Il y a une place pour toi. Viens vivre avec nous. Je veux que tu saches que je t’aime, que je sais ce que tu as fait pour moi. »

Il y a des réalités qui ne se transmettent pas de manière autoritaire, tel l’amour. Et sa transmission a un prix, comme celui de laisser aller parfois des choses qui nous tiennent à cœur, une carrière qui s’annonce brillante, par exemple. Mais nous savons qu’en empruntant ce chemin, nous suivons celui de Jésus sur lequel l’épître aux Philippiens écrit : « Lui qui est de condition divine n’a pas considéré comme une proie à saisir d’être l’égal de Dieu. Mais il s’est dépouillé, prenant la condition de serviteur… devenant obéissant jusqu’à la mort… » Parce que Jésus a emprunté ce chemin, deux milles ans plus tard il habite encore nos cœurs, et ce lien est devenu indestructible. Voilà le visage de Dieu qu’il veut refléter, et non celui d'un être autoritaire qui nous écrase par sa force. Et c’est la voie qu’il nous enseigne comme disciple. Voulons-nous prendre le temps de l’écouter ?

 

-Juillet 2009