Sybil 2003

Le texte évangélique

Marc 10, 17-30

Et alors qu’il reprend la route, quelqu’un, après être accouru vers lui et s’être mis à genoux, lui demandait : « Bon maître, que dois-je faire pour recevoir en héritage la vie sans fin ». 18 Mais Jésus lui répondit : « Pourquoi dis-tu que je suis bon? Personne n’est bon, si ce n’est seulement Dieu. 19 Tu connais les commandements : ne tue pas, ne commets pas d’adultère, ne vole pas, ne fais de faux témoignage, ne commets pas d’escroquerie, traite avec honneur ton père et ta mère. » 20 Mais, lui, faisait remarquer à Jésus : « Maître, tout cela, je l’ai observé depuis ma jeunesse. » 21 Alors Jésus, après avoir fixé son regard sur lui, se mit à l’aimer et lui dit : « Une chose te manque, va, vends toutes ces choses que tu possèdes, donne les aux pauvres, et tu auras un trésor au ciel, viens ici et suis-moi. » 22 Mais ce dernier, devenu triste à ces mots, s’éloigna tout malheureux. Car il possédait beaucoup de biens. 23 Et se retournant pour jeter un regard sur ces disciples, Jésus leur dit: « Comme il sera difficile pour ceux qui possèdent des biens d’entrer dans le domaine de Dieu. » 24 Alors, en entendant ces paroles, les disciples étaient abasourdis. Mais Jésus prit la parole de nouveau pour leur dire : « Mes enfants, comme c’est difficile d’entrer dans le domaine de Dieu. 25 Il est plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le domaine de Dieu. » 26 Ceux-ci étaient extrêmement éberlués se disant les uns aux autres : « Mais qui peut-être sauvé? » 27 Après avoir fixé son regard sur eux, Jésus dit : « Pour les hommes, c’est impossible, mais pas pour Dieu. Car pour Dieu tout est possible. » 28 Pierre se mit à lui dire: « Voici, nous, nous avons tout laissé pour te suivre ». 29 Jésus déclarait: « Vraiment, je vous l’assure, personne n’aura laissé maison ou frères ou sœurs ou mère ou père ou enfants ou champs à cause de moi et à cause de l’Évangile, 30 qu’il ne reçoive cent fois plus dès maintenant comme maisons, frères et sœurs, mères et enfants, et champs, avec des persécutions, et pour la période à venir, une vie sans fin ».


 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

La maison est partie, soufflée par la tempête. Comment sortira-t-on d'un tel événement?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Entrer dans la vie à mesure qu’on meurt

Daniel n’était pas pressé de se marier. Il pouvait voyager à sa guise. Passionné de cinéma, il transportait tantôt son appareil photo, tantôt sa caméra partout où il se déplaçait. Un bon travail au gouvernement lui donnait un revenu suffisant pour s’adonner à ce qui l’intéressait. Libre comme l’air, il pouvait décider quand partir. Quelle belle vie! C’est ainsi qu’il entra dans la trentaine. Voilà qu’une collègue de travail, avec un enfant en bas âge, qu’il avait trouvée jusqu’ici très sympathique, devint libre à la suite d’un divorce. Cela commença par quelques lunchs ensemble à l’heure du midi. Puis, vint de temps en temps les rendez-vous du soir. Et assez rapidement, « on sortait ensemble ». Mais Daniel réalisa qu’il y avait un problème. Il n’était plus aussi libre. Pas question de renoncer à sa passion. Et en plus, elle avait un enfant dont il fallait prendre soin. La tension monta quand arriva le temps de partir pour un mois aux Indes avec un copain, un projet prévu depuis longtemps. Oui, il irait, oui, il voulait garder son indépendance. Au fond, il n’était peut-être pas fait pour le mariage. C’est là, au fond des Indes, qu’il comprit que celle qu’il avait commencé à aimer lui manquait. Il l’aimait vraiment. Et même son enfant lui manquait. Mais cette belle vie à voyager et à filmer, que deviendrait-elle? Il ne pouvait tout de même pas laisser tomber tout cela! Même si le sentiment de ses implications était vague, sa décision était prise : il choisirait d’aimer, il choisirait de veiller sur deux êtres chers. Confusément, il savait qu’il devait mourir à un certain nombre de choses, mais la vie qui en jaillirait valait plus que tout au monde.

L’histoire de Daniel se passe à une très petite échelle, mais elle reflète ce qui se passe un peu partout et qui prend différents formes. L’une de ces formes est actuellement le vaste mouvement de ceux qu’on appelle de migrants, mais qui sont en fait des réfugiés qui quittent un pays en guerre, en particulier la Syrie et la Lybie, à la recherche d’une terre de paix. Quand on quitte ainsi à la hâte son pays, on abandonne tout : sa maison, ses biens, sa terre, sa culture. La vie est tellement horrible qu’il devient égal de tout perdre, pour se mettre en route, dans l’espoir de trouver quelque part une forme d’oasis pour soi et sa famille. On devra cogner à une porte dans l’espoir d’être accueilli. Il ne faut pas se faire d’illusion, accepter d’ouvrir la porte entrainera des bouleversements. On sera bousculé dans ses habitudes, comme Daniel. Les choses ne pourront plus être comme avant de part et d’autre. Il y aura de nouvelles responsabilités, et une mort à une panoplie de petites choses. Mais qu’est-ce qui en sortira? Peut-être la vie, une vie sans borne, pourvu qu’on y consente vraiment dans un amour profond.

Ce cadre, tant dans son aspect individuel que collectif, m’apparaît opportun pour relire le récit évangélique très connu de l’homme riche. On se rappelle de cet homme, plein d’enthousiasme et d’ardeur, qui demande à Jésus ce qu’il doit faire pour hériter de la vie éternelle. C’est une question juive, car une bonne partie du Judaïsme croyait que Dieu, à la fin des temps, allait appeler tout le monde en jugement, les morts comme les vivants, et ceux qui auront fait le bien hériteraient d’une vie bienheureuse sans fin. La réponse de Jésus est typiquement juive en rappelant six commandements centrés sur la relation aux autres et qu’on pourrait résumer comme ceci : ne fais pas de tort aux autres et occupe-toi de tes parents. Nous connaissons la suite. Comme l’homme répond que ces commandements reflètent toute sa vie, Jésus se met à l’aimer et veut en faire son disciple. Et c’est là que les choses se gâtent. Car il est riche, il possède beaucoup de choses, et suivre Jésus implique de se délester de tout cela. Il n’en est pas capable. Il n’est pas assez libre. Arrivé dans l’emballement, il repart piteusement.

La réaction de Jésus est dramatique, c’est comme un cri du cœur : « Comme il sera difficile pour ceux qui possèdent des biens d’entrer dans le domaine de Dieu ». On pourrait remplacer domaine de Dieu ou royaume de Dieu par la vie : qu’il sera difficile à ceux qui ont beaucoup de biens d’entrer dans la vie. C’est paradoxal. Car n’est-il pas commun de penser qu’avoir par exemple des ressources financières permet de jouir de la vie? C’est tellement paradoxal que les disciples de l’évangile sont éberlués. Où est le problème? Les richesses ne sont pas mauvaises en soi. Jésus a accepté de manger chez des gens qui avaient certainement des moyens financiers, d’après la tradition biblique, et c’est un notable, Joseph d’Arimathie, qui s’occupera de sa mise au tombeau. Je le répète : où est le problème?

Revenons à Daniel. Il n’avait aucune fortune d’accumulée. Sa richesse, c’était sa liberté, sa capacité de vivre ce dont il avait envie et au moment où il le voulait. Mais en acceptant d’aller jusqu’au bout de son amour, il renonçait à tout cela. Il mourrait à beaucoup de choses dont il jouissait pour s’embarquer dans une vie de famille, avec ses défis, ses angoisses, ses crises, mais ouvrant sur une vie tellement plus ample. Nous avons ici en miniature une partie du mystère de la vie : ce que nous possédons, le lieu où nous sommes maintenant, peuvent nous apporter une telle satisfaction que nous ne voulons plus bouger, et la perspective d’aller vers une vie plus grande ne nous émeut pas, jusqu’à ce qu’arrive l’amour dont la force sera capable de nous faire mourir au passé pour nous introduire dans cette vie nouvelle. C’est la puissance de Dieu dont parle l’évangile. Jésus a aimé, et notre récit note explicitement que Jésus s’est mis à aimer l’homme, avant de lancer son invitation. Mais l’amour n’a pas été réciproque : l’homme était attaché aux préceptes religieux, mais ne s’est pas abandonné à l’amour de celui qui l’invitait à le suivre, et qui lui aurait permis de se détacher de ses possessions.

L’amour, ai-je dit, est ce qui très souvent nous bouscule et nous fait réussir le miracle de nous détacher de notre être ancien. Mais il y a aussi les situations où nous nous faisons botter le derrière par une catastrophe, un malheur, une tragédie. La Syrie est une tragédie. La Lybie est une tragédie. Ces gens qui quittent leur pays et abandonnent leur monde le font pour éviter la mort physique ou une situation qui est pire que la mort physique, et pour trouver quelque part ailleurs la vie, du moins une vie décente. Et ils viennent bouleverser notre quiétude, qui est une forme de richesse. Voilà que retentit le même appel adressé à un homme riche de Palestine il y a deux mille ans : prends une distance par rapport à ton monde et accepte de me suivre. Pour la terre d’accueil, c’est accepter que son monde ne sera plus jamais comme avant, qu’il sera composé de visages nouveaux et de responsabilités nouvelles, comme ce fut le cas pour Daniel. Pour le migrant ou le réfugié, ce sera le défi d’aller jusqu’au bout du renoncement à sa terre natale, d’éviter la tentation de reconstruire son monde sur la terre nouvelle pour naître à une réalité nouvelle. Tout cela ne peut réussir qu’avec la magie de l’amour, cet amour qui a habité Jésus, et qui est la puissance de Dieu à l’œuvre dans le monde.

Depuis que nous avons quitté l’utérus, nous n’avons cessé de mourir à quelque chose pour naître à une vie tellement plus ample. On peut dire : on entre dans la vie dans la mesure où on meurt. Ce qui s’applique aux individus s’applique aussi aux communautés et aux sociétés. Ainsi, cette rencontre entre l’homme riche et Jésus est un condensé de tout ce mystère. La réponse est entre nos mains.

 

-Octobre 2015