Sybil 2002

Le texte évangélique

Lc 24, 46-53

46 Jésus conclut: « Tout cela se trouve dans la Bible, à savoir que le messie allait souffrir et se relever du monde des morts le troisième jour, 47 et que par la suite on annoncerait à toutes les nations, à commencer par Jérusalen, l'invitation à changer de vie en son nom pour ainsi connaître la libération de ses égarements. 48 De tout cela, vous êtes en mesure d'en témoigner.» 50 Jésus les emmena hors de la ville jusqu'à Béthanie, puis élevant les mains, il fit le signe exprimant l'attention amoureuse de Dieu. 51 Et c'est lorsqu'il fit ce geste qu'il se sépara d'eux pour rejoindre le monde de Dieu. 52 Quant à eux, après s'être inclinés en signe de vénération, ils s'en retournèrent à Jérusalem, remplis d'une joie immense. 53 Par la suite, on les retrouvait tout le temps dans le temple en train d'exprimer à Dieu leur gratitude.

 


 

 

 

 

 

 

 

 

Deux mondes, et pourtant si près

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Commentaire d'évangile - Homélie

Où se trouve le ciel?

Est-ce que je me trompe en pensant que l'Ascension du Seigneur occupe très peu de place dans l'imaginaire contemporain? En France, le congé de l'Ascension existe encore. Mais autrement, la fête elle-même et le récit qui lui est associé n'ont pas beaucoup d'impact émotif. Seule sa place entre Pâques et la Pentecôte et le fait qu'elle ait lieu au coeur du printemps lui donnent un air ensoleillé.

Le récit de Luc lui-même a quelque chose d'inusité. Dans l'évangile, "l'emportement" de Jésus au ciel a lieu le jour même de Pâques, sur la colline de Béthanie, tandis que dans les Actes des Apôtres, écrits par le même Luc, "l'élévation" de Jésus a lieu 40 jours plus tard, au beau milieu d'un repas à Jérusalem. À moins de taxer l'évangéliste de totalement incohérent, il faut tout de suite nous placer, non pas au niveau d'un récit historique, mais d'un récit symbolique. Mais symbole de quoi? En fait, le Nouveau Testament emploie différents mots pour parler d'une même réalité: "exalté par la droite de Dieu", "Christ pénètre dans le sanctuaire céleste", "monté vers le Père", "siéger à la droite de Dieu", "monter au-dessus de tous les cieux", "élevé de terre". Qu'essaie-t-on de dire ici?

Nous savons ce que c'est que de voir partir quelqu'un. J'ai encore très vive à la mémoire l'image de ce moment où je quittais la maison familiale pour poursuivre des études dans la grande ville, 700 kilomètres plus loin: sur le quai de la gare, ma mère et ma soeur de 6 ans pour le grand au revoir. C'est une lettre de ma soeur, écrite avec les mots qu'elle connaissait et que m'a fait suivre ma mère deux semaines plus tard, qui m'a fait voir la douleur de la séparation. Pourtant, il fallait que je parte pour poursuivre mes études. Voilà en substance ce que dit le récit de l'Ascension: nous avons beau célébrer avec Pâques la joie d'un Jésus vivant, mais il reste que les gens qui l'ont touché, embrassé et écouté ne le pourront plus jamais, qu'il y a un deuil à vivre, qu'ils sont appelés à le voir dorénavent autrement. Jésus est maintenant "ailleurs", dans un "autre monde".

Mais, vous le savez bien, nous ne vivons pas simplement une absence. Si on parle d'ascension, de montée ou d'exaltation, c'est que la situation de Jésus est meilleure après sa mort qu'avant sa mort, tout comme on parlera de l'ascension d'une vedette. Quelle est au juste cette situation? De différentes manières, on essaie de dire que Jésus est passé dans le monde de Dieu, qu'il appartient désormais à une autre dimension. Comment en savoir plus sur ce monde? L'image du ciel ou des nuées est trompeuse. Bien sûr, elle peut bien traduire "l'ailleurs", surtout pour les gens de l'Antiquité. Mais, pour nous qui apprenons à apprivoiser le ciel, au point d'explorer la planète mars, l'image perd de sa force. Mais il y plus. L'image peut traduire l'éloignement, alors que le récit veut dire exactement le contraire: l'entrée de Jésus dans une nouvelle dimension lui permettant de s'insérer dans le coeur humain, ce qui sera explicitement affirmé avec la Pentecôte. Plutôt que de parler d'ascension, ne devrait-on pas parler d'insertion dans notre monde? Et ne comprend-on pas alors la joie des disciples qui ne cessent d'exprimer leur gratitude au temple, à la fin de l'évangile?

La ville de Madrid pleure ses centaines de morts et ses milliers de blessés, elle qui sera désormais associée à l'horreur brute et aveugle, au même titre que New York. À cette tristesse sans nom est associé un sentiment de totale impuissance et de grande vulnérabilité. Que peut-on proclamer avec Pâques? Que la mort et l'horreur ne se produiront plus jamais? Évidemment non! Mais si vraiment Jésus ressuscité est en mesure de s'insérer avec force dans le coeur humain, alors nous ne sommes pas laissés seuls pour faire renaître la vie au coeur des cendres. C'est ce qu'essaie de traduire ce geste de Jésus qui lève les mains à la manière du grand prêtre Juif et bénit ses disciples au moment de disparaître: son action amoureuse se poursuivra d'une manière encore plus efficace dans notre monde.

Pourquoi deux ascensions, l'un le jour de Pâques, l'autre quarante jours plus tard? Dès sa mort, Jésus est entré dans la dimension de Dieu qui lui permet de s'insérer dans nos coeurs. Ascension et Pâques vont donc ensemble. Mais nous, par contre, nous avons besoin de prendre le temps de vivre nos deuils, de parcourir le chemin de l'exode, avant de prendre conscience que celui que l'on pensait si loin, était en fait si proche.

 

-Mars 2004